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École: quand l’esclavage et la colonisation deviennent les seuls marqueurs de l’histoire de France


École: quand l’esclavage et la colonisation deviennent les seuls marqueurs de l’histoire de France
Collège Georges Charpak de Goussainville (95), juin 2009 © CHAMUSSY/SIPA

A trop parler de la colonisation ou de l’esclavage, l’Education nationale fabrique du ressentiment dans la jeunesse, déplore cette analyse. L’abandon de tout « roman national » était-il vraiment une bonne chose? Ne faudrait-il pas un peu rééquilibrer les choses? Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas forcément ressusciter un roman national hagiographique.



Il fut un temps, pas si lointain, où l’école française assumait une mission à la fois simple et ambitieuse : transmettre une histoire nationale structurée, chronologique, intelligible. Une histoire parfois discutable, souvent imparfaite, mais qui permettait aux élèves de comprendre d’où venait le pays dans lequel ils vivaient, comment s’étaient forgées ses institutions, ses valeurs, ses fractures. Cette ambition s’est progressivement dissoute dans une entreprise d’un tout autre genre : celle d’un tri mémoriel obsessionnel, où l’esclavage et la colonisation sont devenus les axes quasi exclusifs du récit scolaire.

Soyons sérieux

Qu’on se rassure : personne de sérieux ne conteste la nécessité d’enseigner l’esclavage et la colonisation. Ces réalités ont existé, elles ont été violentes, et la France y a pris part. Les ignorer serait une faute intellectuelle. Le problème n’est donc pas leur présence dans les programmes, mais leur hypertrophie. À force d’insister, de répéter, de marteler toujours les mêmes chapitres sous l’angle exclusif de la faute, de la domination et de la culpabilité, l’école donne le sentiment que l’histoire de France se résume à un interminable procès instruit à charge.

Cette focalisation a un coût intellectuel évident. Tandis que l’on dissèque avec minutie les mécanismes de l’esclavage atlantique ou les crimes du système colonial, on survole – quand on ne les escamote pas – des pans entiers de notre histoire. La lente construction de l’État, l’héritage médiéval, le rôle structurant du christianisme, la monarchie capétienne, la formation de la nation, la complexité de la Révolution française, les débats idéologiques du XIXᵉ siècle, la naissance de la République, les grandes figures littéraires, scientifiques et politiques : tout cela devient secondaire, accessoire, parfois suspect.

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La comparaison avec l’école républicaine d’hier est éclairante. Celle-ci n’était ni parfaite ni exempte d’angles morts, mais elle assumait un principe clair : transmettre un récit commun. L’histoire était enseignée comme une continuité, avec ses grandeurs et ses fautes, mais sans obsession pénitentielle. On y apprenait Clovis et Saint Louis, Richelieu et Napoléon, la Révolution et la République, non pour les idolâtrer, mais pour comprendre ce qui avait façonné la France. Le passé n’était pas un champ de bataille idéologique, mais un socle.

Le droit à la continuité historique bafoué

Aujourd’hui, cette logique a été renversée. La chronologie cède le pas aux thématiques, le récit à la déconstruction, la compréhension à l’accusation. L’histoire n’est plus ce qui relie les générations, mais ce qui les oppose. L’élève n’est plus invité à s’inscrire dans une continuité, mais à se positionner moralement, à juger, à prendre parti. Le savoir recule au profit du message.

Ce basculement traduit une évolution idéologique profonde. L’histoire n’est plus envisagée comme une discipline de connaissance, mais comme un outil moral et politique. Le passé est relu à l’aune de catégories contemporaines – domination, racisme, discrimination – plaquées sans précaution sur des contextes anciens. L’anachronisme devient une méthode pédagogique et la morale du présent, un tribunal permanent.

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L’école, pourtant, n’est ni un confessionnal ni une cour d’assises. Elle n’a pas pour mission d’organiser la repentance collective ni de produire une culpabilité héréditaire. Sa vocation est de transmettre des savoirs solides, de former l’esprit critique et de donner aux élèves des repères communs. Or, en substituant au récit historique une grille de lecture exclusivement accusatoire, on prive les jeunes générations de la possibilité même de comprendre la complexité du passé.

Le problème est aussi civique. Comment espérer susciter un sentiment d’appartenance nationale lorsque l’histoire transmise insiste presque uniquement sur les fautes, réelles ou supposées, du pays ? Comment demander à des élèves de s’approprier un héritage que l’on présente comme essentiellement honteux ? À force de déconstruire sans jamais reconstruire, l’école fabrique du désenchantement, voire du ressentiment.

Plus grave encore, cette vision moralisatrice importe dans la salle de classe des logiques identitaires étrangères à la tradition républicaine française. Certains élèves sont implicitement invités à se percevoir comme les héritiers de victimes historiques, d’autres comme les descendants de bourreaux sommés de se repentir. Cette assignation identitaire, inspirée de débats militants et universitaires, fracture là où l’école devrait rassembler.

Ce glissement idéologique est encouragé par une partie de l’institution scolaire elle-même. Des programmes aux manuels, de la formation des enseignants aux circulaires ministérielles, l’injonction mémorielle s’est installée comme une norme. Expliquer devient suspect, contextualiser assimilé à une relativisation coupable, transmettre un héritage commun assimilé à une nostalgie réactionnaire. L’histoire cesse alors d’être un savoir pour devenir un message.

Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas ressusciter un roman national naïf ou hagiographique. Il s’agit de rétablir un équilibre. L’histoire est faite de contradictions, de conflits, de violences, mais aussi de continuités, d’inventions et de transmissions. Elle est celle d’un pays qui a produit des institutions durables, une culture foisonnante et des idées à portée universelle. À l’heure où l’école peine déjà à transmettre les savoirs fondamentaux, la surenchère mémorielle apparaît comme une impasse pédagogique et politique. Loin d’apaiser les tensions, elle les alimente. Former des citoyens libres suppose de leur offrir une histoire complète, exigeante et assumée, non un récit à charge. L’histoire n’est ni un catéchisme progressiste ni un acte d’accusation permanent. Elle est un effort de compréhension. Encore faudrait-il que l’école s’en souvienne.

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