Américains et Iraniens ont discuté à Oman vendredi dernier, pour la première fois depuis la guerre des 12 jours déclenchée par Israël en 2025. Les émissaires des deux pays se retrouvent ce mardi pour une seconde rencontre.
Le premier round de négociations entre les États-Unis et l’Iran, tenu le 6 février 2026 à Mascate sous médiation omanaise, a surtout servi de prise de contact et de test des intentions réciproques plutôt que de véritable discussion de fond. Les échanges, indirects et limités à quelques heures, se sont concentrés principalement sur la question nucléaire, Téhéran refusant d’élargir l’agenda, tandis que Washington cherchait à inclure les missiles balistiques et le soutien aux groupes armés régionaux.
Evolutions de la dissuasion nucléaire au Proche Orient
Les deux parties ont néanmoins qualifié la rencontre de constructive et ont convenu de poursuivre les discussions, signe que ce premier round visait surtout à évaluer le sérieux de l’adversaire et à rouvrir un canal diplomatique.
Sans surprise aucun compromis n’a été annoncé, et les positions de départ demeurent largement incompatibles. Cependant les questions au cœur de ces négociations structurent un vaste espace stratégique qui s’étend du golfe Persique à la Méditerranée orientale, de la mer Rouge à l’Asie centrale. Les capitales arabes du Golfe, les villes et infrastructures israéliennes, les bases américaines en Jordanie, les installations pétrolières saoudiennes, les détroits contrôlés par les Houthis ou encore les champs gaziers de Méditerranée orientale appartiennent désormais à un même théâtre. Dans cet espace continu, les missiles balistiques, les drones, les missiles de croisière et les systèmes anti-aériens dessinent une nouvelle géographie de la puissance.
Depuis une quinzaine d’années, l’Iran a construit un dispositif militaire fondé sur la profondeur stratégique externalisée. Plutôt que de chercher à rivaliser frontalement avec les grandes armées de la région, Téhéran a développé une architecture de projection indirecte. Celle-ci repose sur un arsenal balistique de portée régionale et sur un réseau d’alliés ou de supplétifs, du Liban au Yémen. Ce sont leurs poitrines et leurs territoires qui sont supposés servir de première ligne de défense iranienne. Les missiles et les drones iraniens ne sont donc pas seulement conçus pour atteindre Israël. Ils visent l’ensemble du système régional, notamment les bases américaines dans le Golfe, les infrastructures pétrolières saoudiennes, les ports émiratis, les centres logistiques en Irak ou en Syrie et, bien sûr, les routes maritimes.
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Les distances structurent cette stratégie. Entre Téhéran et Tel-Aviv, environ 1 600 kilomètres. Entre l’Iran et Riyad, des distances comparables. Entre les zones contrôlées par les Houthis et les routes maritimes de la mer Rouge, quelques centaines de kilomètres seulement. Dans cet espace, des missiles comme le Shahab-3, l’Emad, le Qadr, le Khorramshahr ou le Sejjil couvrent l’ensemble du Levant et de la péninsule Arabique. Les drones de type Shahed, plus lents mais moins coûteux et plus nombreux, complètent ce dispositif en saturant les défenses adverses.
Cette évolution a transformé la nature de la dissuasion au Moyen-Orient. La capacité à lancer des salves de missiles ou des essaims de drones est devenue un facteur décisif. L’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaïq en 2019 a marqué un tournant en montrant la capacité iranienne à paralyser une partie du système énergétique mondial sans déployer une armée conventionnelle, en s’appuyant sur des drones utilisés par un allié. Depuis 2018 et la sortie des États-Unis du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), l’enjeu dépasse largement le seul dossier nucléaire. Il concerne l’équilibre militaire de toute la région, et donc la question des missiles, des drones et des forces supplétives.
Groupes aéronavals, bases en Jordanie, au Qatar ou aux Émirats, sous-marins équipés de missiles de croisière, drones armés : les forces américaines dans la région sont estimées à plusieurs dizaines de milliers d’hommes. L’architecture militaire américaine constitue le second pilier du système régional face au réseau balistique iranien, avec une dimension défensive destinée à protéger les alliés et une dimension offensive visant à dégrader les capacités militaires de Téhéran et mettre la pression sur le régime.
Les acteurs non-étatiques complexifient encore le jeu
Israël, dans cet ensemble, représente un cas particulier. C’est le seul acteur régional à avoir développé une défense anti-missile multicouche sophistiquée avec les systèmes Arrow, Fronde de David et Dôme de fer. Mais cette architecture n’est pas seulement destinée à protéger le territoire israélien. Elle s’inscrit dans une transformation plus large d’une région où la survie économique dépend désormais de la capacité à protéger des infrastructures critiques contre des frappes à longue distance. Les terminaux pétroliers, les ports, les centrales électriques et les centres urbains sont devenus des cibles potentielles dans une guerre de missiles. Cet ensemble est progressivement protégé par un système régional qui met en réseau les moyens américains et ceux de leurs alliés pour une réponse coordonnée.
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Le rôle des acteurs non étatiques renforce encore cette logique. Les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban ou certaines milices en Irak forment une extension du dispositif iranien. Leur fonction n’est pas seulement militaire. Ils permettent de déplacer les lignes de front, d’ouvrir plusieurs axes de pression et de transformer un conflit bilatéral en confrontation régionale. Une frappe israélienne ou américaine contre l’Iran pourrait ainsi se traduire par des attaques contre le trafic maritime en mer Rouge, des tirs de roquettes depuis le Liban ou des frappes de drones contre des installations pétrolières dans le Golfe.
Dans ce paysage, une posture offensive américaine renforce les alliances sécuritaires et les investissements dans les défenses anti-missiles. Une posture de retrait ou de compromis peut, à l’inverse, encourager les acteurs régionaux à développer leurs propres capacités de dissuasion. Le ministre saoudien de la Défense, et frère du prince héritier, Khaled ben Salmane, l’a exprimé clairement à Washington la semaine dernière. Selon lui, si Washington renonçait à l’option militaire et se contentait d’un compromis limité, cela renforcerait la position de l’ayatollah Ali Khamenei et du noyau dur du régime. Aux yeux des dirigeants saoudiens, une désescalade sans modification réelle du comportement iranien serait interprétée à Téhéran comme une victoire stratégique. Elle consoliderait le camp des Gardiens de la révolution et confirmerait, dans l’esprit des dirigeants iraniens, que leur stratégie de pression par les missiles et les milices finit toujours par payer.
Quant à l’Iran lui-même, son système intérieur demeure fragile. Les protestations sociales ont été durement réprimées, et la population vit sous la pression d’une inflation élevée, d’un isolement international et de sanctions étouffantes. Une guerre qui ne modifierait pas radicalement la situation du régime risquerait de l’affaiblir encore davantage tout en encourageant ceux qui souhaitent sa chute.
Mais même affaiblie, la République islamique reste militairement capable de menacer une large partie du Moyen-Orient. Enfin quant aux intentions des Américains, rappelons qu’il y a dix mois nous étions dans le même brouillard avec les mêmes interrogations. Et puis le 13 juin Israël a lancé l’opération contre l’Iran et 10 jours plus tard Trump avait ordonné des frappes contre ses installations nucléaires.




