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Karine Le Marchand ou l’immigration bisounours

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M6 consacrait hier une grande soirée à 100 ans d’immigration en France. Le documentaire était réussi et plaisant à regarder ; il ne niait pas les difficultés de l’intégration. Mais, il faudrait toutefois une deuxième soirée pour nous expliquer pourquoi le RN est aux portes du pouvoir, pourquoi le séparatisme alarme les services de renseignements, ou pourquoi certains avancent qu’un pays comme l’Algérie a désormais une 5e colonne dans le pays…


Il est vrai que regarder les affaires du monde sous l’angle de l’optimisme le plus affirmé n’a jamais fait de mal à personne. Et que s’ingénier à voir la réalité plus rose qu’elle n’est s’avère quelquefois plutôt gratifiant. Enfin, qui irait nier que la bienveillance puisse être une vertu digne d’intérêt ?

La petite chaîne qui monte et la Nouvelle France

De l’optimisme, de la bienveillance, le documentaire de M6 diffusé hier soir, présenté par Karine Le Marchand, nous en a servi une assez jolie dose. Son titre : « Les nouveaux Français ». En sous-titre, « 100 ans d’immigration ».

OK pour le titre. L’émission nous présentait en effet des personnes qu’on peut effectivement qualifier de « nouveaux Français ». Moins évidents en revanche la pertinence de la mention « Cent ans d’immigration ». Précisément en raison de l’a priori volontairement positif avec lequel le sujet est abordé. A priori au demeurant tout à fait acceptable, sauf à prétendre qu’à lui seul il pourrait permettre une approche réellement objective et satisfaisante du problème si complexe qu’est l’immigration.

A relire: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Le documentaire nous présente donc des personnages dont l’intégration a été particulièrement réussie. Mieux encore, on a assez vite l’impression d’assister à l’évocation d’une succession de success stories. Non seulement les intervenants se sont très bien intégrés, mais en prime ils ont fort bien réussi socialement dans leur parcours. Or, on aura bien compris que si l’intégration réussie est la condition nécessaire pour réussir dans le pays d’accueil, elle n’est en aucune manière suffisante. Il faut bien autre chose. A commencer par des qualités humaines qui ne sont pas données à tout le monde. Le caractère, la ténacité, le sens de l’effort. Et surtout la volonté farouche d’être aussi français que les Français si ce n’est plus et mieux… Et bien sûr, un peu de chance.

Il est bien évident que nous montrer ces personnes avec leur parcours si valorisant ne peut que nous faire du bien. Ils nous portent la démonstration que devenir français quand on ne l’est pas d’emblée est possible. Mais cela nous montre aussi, en filigrane, en creux, que cela relève, quoi qu’on en dise, de l’exception. Pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps comme disait ce bon vieil Aristote, une brochette de destinées d’exception ne saurait à elle seule rendre compte de la réalité de « 100 ans d’immigration ». Pas plus d’ailleurs que ces remarquables parcours ne sauraient rendre compte de la réalité de ce que vit le Français moyen, de souche, comme on dit. 

L’exception dans ce domaine est évidemment à saluer bien bas, mais, redisons-le, elle reste l’exception.

Immigration intra et extra-européenne

Cela d’autant qu’il est fait dans ce documentaire – fort intéressant en soi – une large place à l’émigration intra-européenne, italienne, espagnole, polonaise, portugaise. Autrement dit, l’afflux de populations dont les références civilisationnelles sont dans une très large mesure identiques aux nôtres. Rien à voir, donc, avec ce qu’est aujourd’hui le flux migratoire que nous avons à gérer. Par ailleurs, le nombre : chaque année nous arrive, pour ne parler que de l’immigration légale, à peu près autant de personnes que la totalité de l’émigration italienne ou espagnole sur toutes les années où elle s’est produite. Le nombre, voilà le paramètre qui tue, tout le monde le sait. Hélas, jamais abordé dans le documentaire.

De même que ne sont pas abordées les profondes différences culturelles, religieuses, non plus d’ailleurs que la motivation initiale des uns et des autres. Il est clair que ceux des mouvements de populations inter-européens d’hier venaient ici pour bosser et surtout donc l’intention bien claire de se faire autant que possible plus français que français. C’était l’immigration qui avait à cœur de franciser le prénom des enfants, voire le patronyme. Ce ne semble plus avoir cours aujourd’hui. Les hit-parades des états civils nous le montrent amplement.

A ne pas manquer: Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»

Et puis, l’immigration d’hier intervenait lorsque le besoin social, économique en était objectivement observable, après les saignées humaines et les ruines matérielles des guerres. Il fallait des bras. Des bras, du courage et de la volonté. La volonté d’épouser le pays d’accueil, ses lois, ses mœurs, ses bonheurs et ses peines. En sommes-nous là aujourd’hui ?

Posez la question en ces termes, revient évidemment à y répondre…

Il reste que la bienveillance de Karine Le Marchand, du regard qu’elle pose sur le monde et la vie, sont bien agréables. Il reste aussi qu’on a raison de dire que le meilleur demeure possible, toujours possible. Raison aussi de donner en exemple ces réussites absolument remarquables. Mais on attend un second volet, peut-être, traitant des « nouveaux non-français », ceux de l’immigration d’aujourd’hui pour qui il n’est absolument pas question de devenir ce que nous sommes. Ce qui serait en outre, du moins pour certains d’entre eux, quelque chose comme l’horreur absolue.

Voir l’émission.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Reproduisez-vous!

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Réarmement démographique. Le gouvernement écrit une lettre aux jeunes Français de 29 ans: il est temps de réfléchir à votre « projet d’enfant ».


Le gouvernement va écrire aux jeunes Français pour les inciter à avoir des enfants. En 1830 un Premier ministre – Guizot – lançait aux Français « Enrichissez-vous ». Aujourd’hui, le gouvernement exhorte les jeunes : reproduisez-vous ! Une cause assurément noble et importante. D’après FranceInfo, dans le cadre d’un plan contre l’infertilité, le gouvernement Lecornu prépare pour l’été une lettre aux Français des deux sexes âgés de 29 ans. Elle commencerait ainsi: « Il est temps de réfléchir au projet ou non d’avoir un enfant. » Traduction : attention, l’horloge biologique tourne.

Pas tous égaux face à la reproduction

C’est surtout celle des Françaises qui tourne mais écrire seulement aux femmes ce serait encore plus sexiste que de leur réserver les congés menstruels. Après tout, la natalité est aussi l’affaire des hommes puisque dans la plupart des cas un « projet d’enfant », comme on dit dans les magazines féminins, se fait à deux.

A lire aussi, Nicolas Pouvreau-Monti: Immigration: bienvenue en France-Afrique

Reste que les deux sexes ne sont pas égaux face à la reproduction. Nous connaissons tous d’heureux pères de 60 ans. Si le gouvernement communique sur le sujet, c’est pour rappeler aux femmes que leur fertilité, optimale à 25 ans, chute après 30 ans. Pas de pression mais tic-tac-tic-tac.

A côté de la plaque

Faudrait savoir, il faut encourager la natalité ou pas ? Evidemment, même si les progressistes trouvent que c’est réac et nauséabond – pétainiste. Mais mettre l’accent sur l’aspect simplement médical (l’infertilité) me semble à côté de la plaque.

On pourrait déjà arrêter de financer tous les écolos-dingues qui racontent que faire des enfants c’est mauvais pour la planète. Le maire de Cannes, le LR David Lisnard a découvert que, selon le manuel de référence en SVT, Nathan, l’action la plus efficace, pour sauver la planète, c’est faire un enfant de moins. Pourquoi pas carrément zéro enfant pour purifier la planète de toute présence humaine ?

A lire aussi, Didier Desrimais: Climat: deux pas en arrière, trois pas en avant

En réalité, si les gens font moins d’enfants et plus tard, ce n’est pas toujours à cause de l’infertilité ni du réchauffement climatique mais plus prosaïquement parce qu’ils ne peuvent pas se loger. Et s’ils ne peuvent pas se loger c’est à cause des prix de l’immobilier mais aussi parce qu’ils sont écrasés par les charges, particulièrement par nos retraites qui ponctionnent une part croissante de leurs revenus. Allez trimer pour que je puisse partir en croisière, jeunes gens ! En clair, pour que les jeunes fassent des enfants, il faut que les moins jeunes travaillent un peu plus. Sinon, j’ai une dernière solution : que le gouvernement encourage les Français à congeler leurs gamètes. Ils feront des enfants à la retraite.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger

Non, «Le Mage du Kremlin» n’est pas trop long!

Aux origines du pouvoir : un film entre fiction historique et portrait politique. Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, toujours en salles.


Le Mage du Kremlin est à la fois un film sur Poutine et une fiction historique, adapté du roman éponyme de Giuliano da Empoli, paru en avril 2022 aux éditions Gallimard, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française et par un beau succès de librairie. Depuis sa sortie en salles[1], le long métrage d’Olivier Assayas suscite de nombreuses critiques, tant sur la forme — sa mise en scène — que sur le fond — l’image de la Russie qu’il donne à voir. Pierre Murat, dans Télérama, estime qu’Olivier Assayas filme des personnages qui, face à nous, tiennent des propos intelligents mais avec une certaine morosité qui finit par envahir le film. Murielle Joudet, quant à elle, déclare : « Je n’ai pas l’impression que le film m’apprenne autre chose que ce que j’ai déjà vu dans des documentaires sur Poutine. » D’autres reprochent au film son caractère jugé trop didactique, sa lenteur et l’ampleur excessive de la période historique couverte. Des spécialistes des sociétés post-soviétiques, tels qu’Anna Colin Lebedev ou Jean-Robert Raviot, vont plus loin en qualifiant le film de dangereux, le jugeant trompeur quant à la réalité russe. Leurs critiques portent notamment sur l’impact politique ambigu du film, qui pourrait, selon eux, faire l’éloge implicite de la verticalité du régime poutinien. Pour ma part, je considère ce film — l’un des plus beaux de son réalisateur — comme une œuvre de fiction passionnante, puissante et d’une grande finesse. Olivier Assayas y met en lumière la mécanique mortifère d’un pouvoir sans limites, sans pour autant faire de Vladimir Poutine un monstre, montrant que chacun agit selon ses raisons, même lorsque celles-ci servent des idéologies ou des pulsions malsaines.

La Russie post-soviétique : chaos et recomposition

Russie, dans les années 1990. L’Union des Républiques socialistes soviétiques s’effondre. Le pays fait face à l’irruption de la liberté et du capitalisme sauvage, où la mafia russe est dominante. Domination de l’argent, folies et dégénérescences présentes dans les pays de l’Ouest déferlent. Mais le FSB – successeur du KGB – veille. Dans le tumulte de ce pays en reconstruction, un jeune homme intelligent, redoutable, implacable, Vadim Baranov, trace sa voie sans aucune morale. Artiste, homme de théâtre et de télévision – il produit des émissions de télé-réalité perverses et infâmes – il va devenir, par le hasard des rencontres et des circonstances, le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu : Vladimir Poutine, le futur tsar d’une Russie revancharde.

Paul Dano (C) Curiosa Films / Gaumont

Vadim Baranov, le stratège de l’ombre

Comme le roman, le film centre son regard sur le mentor dans l’ombre de Poutine, ce jeune et brillant Vadim Baranov (Paul Dano, roide et rude, imperturbable). Le cinéaste, grâce à son scénario habile, fin et perspicace, coécrit avec Emmanuel Carrère, filme le récit de la rencontre secrète entre Rowland (Jeffrey Wright, impeccable interprète de la droiture morale occidentale), universitaire américain – sorte de double de l’écrivain Giuliano da Empoli – ayant écrit un ouvrage sur ce conseiller. Il dresse un portrait cru, acerbe et sans concession de Vadim Baranov – personnage fictionnel librement inspiré de l’idéologue et homme politique russe Vladislav Sourkov – qui, au fil de sa confession à Rowland, s’avère être un homme qui agit porté par son goût immodéré du pouvoir. Sa voix détachée, monotone et glaciale, et son rapport aux hommes, aux femmes et aux événements tragiques permettent de comprendre la psychologie complexe d’un homme qui n’a peur de rien – seule Ksenia (Alicia Vikander, royale), jeune et belle femme libre, rebelle et mystérieuse, semble lui échapper – et qui ne recule devant aucun crime pour parvenir à ses fins.

Vladimir Poutine : la construction d’un pouvoir absolu

Olivier Assayas filme un Vladimir Poutine (Jude Law, juste, précis, glaçant) qui ne cesse d’affirmer avec conviction que la Russie humiliée doit retrouver son prestige perdu depuis la chute des tsars ou celle du communisme, voire de Staline. Il montre la montée d’un pouvoir où l’absence de démocratie et l’autoritarisme règnent, et le positionnement d’un homme d’État qui déteste les États de l’Ouest occidental et le décadentisme de l’Europe. Il rêve d’un empire russe défendant un « Idéal » qui régenterait avec poigne son peuple et dominerait le monde perverti.

Durant 2 h 30, Olivier Assayas mène de main de maître son projet et livre un film d’une grande ampleur politique et romanesque, grâce à sa mise en scène brillante et rigoureuse, aux cadres et aux lumières signés par le chef opérateur Yorick Le Saux, et à l’interprétation exigeante et remarquable de tous les acteurs, en particulier Paul Dano et Jude Law. Il filme le verbe – la parole tranchante de Poutine, celle douce et monocorde mais intraitable du mage du Kremlin – et l’action rapide, fulgurante, brutale. La guerre, les crimes politiques, la mort en marche, le règne du machiavélisme.

Il sait aussi rendre compte de l’état de décomposition des artistes se pensant libres dans une société corrompue où tout le monde est écouté et vit sous la menace de l’enfermement ou de la mort.

Une œuvre majeure dans la filmographie d’Assayas

C’est donc un grand plaisir de voir ce nouveau film ambitieux du cinéaste, proche de ses œuvres politiques Carlos (2010) et Cuban Network (2019), mais aussi de ses fictions plus romanesques ou littéraires telles que Fin août, début septembre (1999) ou Sils Maria (2014).

Le résultat de ce travail est une réussite, montrant un univers redoutable de cruauté et de cynisme, révélant la force de persuasion et de manipulation d’un homme qui concentre autour de lui tous les pouvoirs.

2h25


[1] Relire notre critique dans le magazine de janvier

Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»

Alexandre Devecchio a grandi dans le 9-3 à une époque où la religion et la couleur de peau n’avaient pas d’importance, puis il a connu le basculement progressif vers le séparatisme. Nous vivions côte à côte est le récit de cette fracture démographique et idéologique qui a changé le visage de la France.


Causeur. En lisant le récit de votre jeunesse en Seine-Saint-Denis, on apprend que vous avez commencé votre carrière au Bondy Blog, un média aux antipodes du conservatisme bon teint du Figaro, dont vous dirigez à présent les pages opinions. Seriez-vous un agent double ?

Alexandre Devecchio. Pour être honnête, je ne me sentais pas en phase avec la ligne éditoriale, mais j’y ai vu l’opportunité de faire mes premières armes dans le journalisme et d’avoir une tribune pour y défendre les idées qui me tenaient à cœur. Le Bondy Blog, média associatif, avait été créé au lendemain des émeutes de 2005 pour donner la parole aux habitants des « quartiers », et après tout j’étais tout aussi représentatif des banlieues que les autres blogueurs, même si je portais sur celles-ci un regard différent. Y travailler m’a offert la possibilité de faire entendre une autre voix. Par ailleurs, Nordine Nabili et Antoine Menusier, qui étaient à sa tête à l’époque, avaient le souci de ne pas en faire un média communautaire.

Il faut aussi savoir que le Bondy Blog comporte une branche formation, associée à l’ESJ de Lille, qui prépare chaque année une vingtaine de boursiers aux concours des écoles de journalisme. En 2010, j’ai été l’un des premiers élèves de ce programme, grâce auquel j’ai pu rentrer au CFJ de Paris, ce qui a permis par la suite mon ascension sociale dans la presse écrite, moi qui venais d’Épinay-sur-Seine et dont les parents travaillaient sur les marchés.

Qu’auriez-vous fait dans la vie si vous n’étiez pas rentré au CFJ ?

J’aurais peut-être enseigné dans le secondaire. Mais ma première vocation, c’était le cinéma. C’est pour étudier dans une section cinéma que j’ai quitté l’établissement Jean-Baptiste-de-La-Salle, que Jordan Bardella fréquentera des années après moi, pour le lycée Suger, un lycée public de Saint-Denis situé entre la cité des 4 000 et celle des Francs-Moisins. Ensuite, j’ai été étudiant à l’université Paris 8 de Saint-Denis. Après avoir raté deux fois l’entrée de la Femis, la seule grande école de cinéma française gratuite, j’étais en train de m’orienter, un peu à contrecœur, vers un Capes d’histoire pour devenir professeur. C’est alors que mes parents m’ont soufflé l’idée de postuler à la prépa Bondy Blog, dont ils avaient entendu parler à la radio. Comme je vous l’ai dit, l’idée de ce projet, mené en collaboration avec l’ESJ de Lille, était de diversifier le recrutement des journalistes.

De diversifier socialement ou ethniquement ?

L’objectif était d’ouvrir davantage les écoles de journalisme aux classes populaires d’où qu’elles viennent. Ce n’était pas un dispositif de discrimination positive ou un système de quotas. Contrairement aux élèves des conventions d’éducation prioritaire (CEP) de Sciences-Po, imaginées par Richard Descoings, nous n’avons pas été sélectionnés sur des critères territoriaux ou ethniques. Et si nous avons eu la chance de bénéficier d’un accompagnement scolaire et d’aides financières, nous ne sommes pas passés par des voies d’admission dérogatoires. À l’écrit comme à l’oral, nous avons passé les mêmes concours que tous les autres, de manière anonyme.

Seriez-vous par ailleurs l’un des derniers étudiants à avoir appris quelque chose à Paris 8 ?

Figurez-vous que oui ! J’ai eu la chance d’y avoir comme professeur le regretté Daniel Lefeuvre, un ancien communiste, spécialiste de l’histoire coloniale, dont le cours démontait la légende selon laquelle la France aurait été un empire génocidaire. En 2006, dans son livre, Pour en finir avec la repentance coloniale, il a été le premier à pointer du doigt la mouvance indigéniste, voyant dans celle-ci un poison idéologique susceptible de dresser ses élèves contre la France. Il pressentait que l’université de Saint-Denis deviendrait le bastion de l’islamo-gauchisme. Mais il n’avait pas imaginé qu’on y ferait aujourd’hui applaudir le pogrom du 7-Octobre !

Après Paris 8, vous vous retrouvez à Lille à préparer les concours de journalisme avec d’autres jeunes venus de la France entière. Y avait-il beaucoup de « petits Blancs », pour reprendre le sous-titre de votre livre ?

La couleur de peau n’avait pas d’importance pour la plupart d’entre nous. Mes camarades de prépa s’appelaient Kevin, Claudia, Faïza, Arthur, Ikram, Nassira, Louisa, Mehdi, Ludivine… Nous avions pour point commun notre ambition de devenir journalistes, d’être tous boursiers, d’avoir un bon dossier scolaire et une vingtaine d’années. Pour le reste, nous avions des parcours très différents et nous venions des quatre coins de la France. Certains habitaient en Seine-Saint-Denis comme moi ou dans les Yvelines comme Ikram, qui avait grandi à Mantes-la-Jolie, dans les grands ensembles du Val-Fourré. Louisa était niçoise, Arthur, montpelliérain, Kevin, lensois, Ludivine, jurassienne. La France périphérique et rurale était aussi bien représentée que celle des banlieues.

Avec le recul, diriez-vous que cela a été une expérience concrète du fameux « vivre-ensemble » !

L’expression « vivre-ensemble » est insupportable tant elle sonne comme un slogan publicitaire. Mais comme l’indique le titre de mon livre, nous vivions encore « côte à côte » et pas « face à face ».

Certes mais à côté de vous, justement, il y avait aussi les futures stars de la génération décoloniale. Finalement, vous vivez à petite échelle ce qui adviendra à la France.

Oui, derrière l’ambiance bon enfant affleuraient malgré tout les fractures qui allaient diviser la France d’après. Nous étions à un tournant et la « prépa égalité des chances » a représenté les derniers feux de la France d’avant, où le mélange pouvait encore être fraternel. Mais en même temps, elle préfigurait la France archipélisée qui est aujourd’hui la nôtre. Les relations étaient déjà houleuses avec une petite minorité d’étudiantes militantes. Elles revendiquaient bruyamment leurs origines et manifestaient de manière obsessionnelle leur détestation de la France, pays qu’elles jugeaient raciste et « islamophobe ». Je pense à Nassira El Moaddem. À l’époque, nous étions, Nassira et moi, déjà en désaccord sur tout, ou presque. Mais nous ne pouvions pas imaginer que, quinze ans plus tard, nous continuerions à nous opposer par médias interposés, défendant des visions du monde radicalement antagonistes. Nous avons connu une ascension parallèle, mais Nassira est devenue l’une des figures de proue du décolonialisme tandis que j’en suis un adversaire résolu. Avec le recul, la prépa égalité des chances m’apparaît comme une sorte de laboratoire. Les dynamiques à l’œuvre dans notre groupe se sont ensuite prolongées dans le pays tout entier.

Quand voyez-vous apparaître les premières tensions entre « communautés », terme qu’on n’employait pas au xxe siècle, sinon pour le récuser ?

S’il faut donner une date, je dirais le 11 septembre 2001, quand au lycée Suger, j’ai entendu mes camarades ricaner de l’attentat contre les tours jumelles. Mais je dépeins plutôt un glissement progressif, un bouleversement démographique insensible au terme duquel les « petits Blancs » comme moi sont devenus minoritaires dans leur ville et ont fini par en éprouver parfois une forme de ressentiment : pas envers les immigrés, mais envers les élites qui non seulement ont favorisé cette évolution, mais en plus ont diabolisé tous ceux qui osaient se rebiffer.

Un jour, alors que vous avez été agressé, votre père a une altercation avec un surveillant de votre collège qui est maghrébin. Et il lui lance : « Je ne suis pas raciste, mais je vais finir par voter Le Pen ! »

C’était en 2002, à la veille de l’élection présidentielle. Mon père a agressé verbalement ce surveillant qui venait juste de l’informer que le proviseur ne le recevrait pas, et qui n’y était pour rien. Cela m’a évidemment mis mal à l’aise. Ça ne lui ressemblait pas, mais a posteriori, je revois cette scène comme un symptôme des fractures que j’analyse. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen était au second tour. Si finalement mon père n’a pas voté pour le FN, d’autres, emportés par leur colère, écœurés par l’insécurité, ont basculé.

Le livre fourmille de scènes comme celle-là, autrement plus instructives qu’un précis de sociologie. Elles disent le malaise et le sentiment de dépossession culturelle des classes populaires.

C’est vraiment la raison d’être de cet ouvrage : raconter ce qu’il y a dans le cœur de cette population que Canal + a longtemps traité de « Deschiens ». Cependant, je déteste le pathos victimaire.

Il est pourtant de bon ton aujourd’hui à droite de dénoncer le racisme antiblanc.

Je suis bien placé pour vous confirmer que ce racisme existe, mais ne comptez pas sur moi pour lui opposer un antiracisme problanc. Il y a suffisamment d’antiracisme comme ça ! À la place, j’ai voulu écrire un livre de combat constructif, pour dire que les Français « de souche » sont en réalité la solution aux problèmes d’intégration dans les banlieues. On devrait les présenter aux nouveaux arrivants comme des modèles au lieu de les mépriser et de les traiter, en dépit des évidences, de xénophobes. C’est ce que j’appelle l’intégration ou l’assimilation par le bas.

Ce n’est pas gagné ! Vous observez que les enfants d’immigrés sont bien souvent plus rétifs à l’intégration que leurs parents.

Oui, il y a une génération perdue, il ne faut pas se le cacher. Faute d’avoir valorisé notre identité nationale et à force de dire que la France est un pays structurellement raciste, on a poussé beaucoup de gamins de banlieue à chercher une fierté d’appartenance dans une communauté de substitution. Mais je suis persuadé qu’on peut inverser la tendance pour les générations suivantes. Compte tenu du caractère massif de l’immigration, renouer avec une politique d’assimilation sera difficile. S’il est possible d’assimiler des individus, même issus d’une culture très différente, il est en revanche plus ardu d’assimiler des peuples. C’est pourquoi la première urgence est de réduire drastiquement les flux migratoires et de renvoyer les délinquants étrangers. Ensuite, pour les enfants de la deuxième et troisième génération qui ont vocation à rester en France, je ne vois pas d’autre solution que le modèle assimilationniste. Je rappelle comment cela a pu fonctionner pour mon grand-père italien ou ma mère portugaise. Il est vrai que ces deux pays sont proches culturellement du nôtre et partagent le même héritage chrétien.

Symbole des dérives militantes de l’université française : Paris 8, lors d’une journée de mobilisation pour la Palestine, 3 octobre 2025. DR.

Le racialisme antiraciste a-t-il entraîné en réaction une ethnicisation de l’identité française ? Le « peuple old school » comme dit Michel Onfray, a-t-il tendance à se définir comme blanc ?

En devenant minoritaire dans certains quartiers ou dans certaines villes, ce « peuple old school » a sans doute pris conscience de sa couleur de peau. Mais l’extension du communautarisme aux « petits Blancs » ne ferait qu’accélérer l’archipellisation de la France. Pour l’heure, il me semble que la vraie fracture dans les banlieues n’oppose pas les « petits Blancs » et les « musulmans », mais ceux qui désirent conserver un modèle français commun et ceux qui le refusent et souhaitent imposer, par l’intimidation ou la force, leurs propres codes identitaires ou religieux.

Il y a une dizaine d’années, vous avez participé à la création du FigaroVox, sous la direction de Vincent Trémolet de Villers, avec notre chère Eugénie Bastié comme première stagiaire. Seriez-vous l’un des responsables de la droitisation du pays ?

 C’est la réalité qui s’est droitisée ! Pourtant, jamais Le Figaro n’a accueilli autant de voix de gauche que depuis la naissance du Vox. Nous avons ouvert en grand nos pages à des auteurs comme Laurent Bouvet, Régis Debray, Christophe Guilluy, Jacques Julliard, Jean-Claude Michéa ou Michel Onfray.

Du reste, au Figaro, vous êtes un drôle de zèbre, assez loin des convictions libérales de la maison et même franchement populiste sur les bords. Cela ne vous pose pas de problèmes en interne ?

Absolument pas. Le Figaro est une maison pluraliste, c’est sans doute la clé de son succès. Et puis je ne suis pas en opposition frontale avec les principes fondamentaux du journal. Sur le régalien, je suis tout à fait d’accord avec les valeurs d’ordre républicain et de patriotisme de mes camarades. Ensuite, d’un point de vue humain, je dois dire que les bourgeois catholiques avec lesquels je travaille ont un grand respect pour les classes populaires. Et parfois même davantage de considération pour les questions sociales que les milieux progressistes.

Vos camarades d’origine immigrée, expliquez-vous, ont vite compris que les portes de médias progressistes s’ouvraient plus volontiers quand ils s’identifiaient au cliché sociétal du « racisé » plutôt qu’à la réalité sociale du prolo. Le journalisme woke est-il une façon d’arriver ?

Un peu. Le wokisme a ses Rastignac ! Mais il nourrit et amplifie aussi un véritable conflit de loyauté. Quand mes ex-camarades du Bondy Blog ont commencé à voir leur carrière s’envoler, beaucoup ont eu un complexe de culpabilité vis-à-vis de leur famille et de leurs amis restés en bas de l’échelle. Ajoutez à cela qu’ils se sentent regardés de haut par les collègues venus des beaux quartiers. Certains se sont alors tournés vers la radicalité et le séparatisme, parfois de façon spectaculaire, comme ma camarade de promotion Louisa Yousfi, qui était une jeune femme parfaitement assimilée quand elle avait 20 ans et qui, dix ans plus tard, est le quasi-bras droit d’Houria Bouteldja. Elle a écrit récemment un livre hallucinant, Restez barbare, dans lequel elle explique pourquoi elle se méfie de ce qu’elle appelle la « culture légitime », comprenez la culture occidentale. Qu’on se rassure toutefois, Yousfi n’a pas poussé la logique jusqu’à s’inscrire à une madrasa en Afghanistan. Aux dernières nouvelles, elle était… pensionnaire à la Villa Médicis !

Alexandre Devecchio, Nous vivions côte à côte. Itinéraire d’un « petit Blanc » de banlieue, Fayard, 2026. 264 pages

Nous vivions côte à côte

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Hurlevent: du roman culte à la pochade charnelle

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Il y avait dans Les Hauts de Hurlevent quelque chose d’infilmable : une haine amoureuse trop vaste, trop sale, trop sociale pour devenir image sans perdre son venin. Le film Hurlevent a pourtant essayé. Il en reste une élégante agitation des corps, une passion polie, charnelle, débarrassée de ce qui faisait la cruauté et la grandeur du roman.


Il fallait oser. Oser prendre Les Hauts de Hurlevent, ce livre malade, ce roman fiévreux, plein de haine rentrée, de désir avarié, de classes qui s’écrasent les unes les autres comme des corps dans la boue, et le transformer en objet de désir contemporain. Il fallait oser vider Emily Brontë de son poison pour ne garder que la morsure de la peau. Hurlevent, film réalisé par Emerald Fennell, avec Margot Robbie et Jacob Elordi, l’a fait. Avec application. Avec méthode. Avec ce sourire tranquille de l’époque qui croit encore que tout peut devenir image, surface, pulsation.

Trop esthétique ?

Chez Brontë, l’amour n’est pas sexy. Il est violent, déformant, incurable. Heathcliff n’est pas un fantasme : il est une plaie sociale. Il est l’enfant trouvé, l’étranger, celui qu’on ne regarde pas sans malaise. Son désir n’est pas une promesse mais une condamnation. Catherine le dit elle-même, dans une phrase qui ne console pas mais enferme : « Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers éternels sous nos pieds. » Ce n’est pas une métaphore romantique. C’est une déclaration de fatalité.

A lire aussi, Jean Chauvet: Tant qu’il y aura des films

Le film, lui, a choisi autre chose. Il a choisi le corps. Le frisson. La chair filmée comme une réponse suffisante à tout. Le tragique devient atmosphère, la violence devient tension érotique, la destruction devient esthétique. Heathcliff n’est plus un être ravagé : il est regardable. Catherine n’est plus déchirée entre classes, conventions et pulsion : elle est magnétique. L’écran lisse ce que le roman creusait. Là où Brontë insistait, le film caresse.

Ce déplacement n’est pas innocent. Il dit quelque chose de notre époque. Nous vivons dans un temps incapable de supporter la laideur morale sans la transformer en spectacle. L’amour absolu doit être filmable, partageable, désirable. La souffrance doit avoir un beau grain de peau. On ne supporte plus que la passion soit repoussante. Alors on la rend séduisante. On l’éclaire. On la stylise. On la consomme.


Dans le roman, Heathcliff lance cette phrase qui écrase toute tentative de romantisation : « Je ne peux vivre sans ma vie. Je ne peux vivre sans mon âme. » C’est une phrase monstrueuse, excessive, presque insupportable. Elle ne cherche pas l’adhésion, elle impose l’abîme. Le film, lui, remplace cette démesure par une intensité maîtrisée. On ne ressent plus l’étau. On ressent l’excitation.
Ce n’est pas seulement une trahison littéraire. C’est une conversion idéologique. Hurlevent ne raconte plus l’impossibilité d’aimer sans se détruire. Il raconte la possibilité de tout rendre désirable, même la destruction. Même l’emprise. Même la violence affective. À condition qu’elle soit bien incarnée, bien filmée, bien exposée.

Une machine qui absorbe un classique

La caméra aime trop. Elle s’attarde. Elle construit des figures plutôt que des êtres. On sent que le film regarde ses interprètes plus qu’il ne regarde Brontë. Le roman devient un alibi prestigieux, un socle culturel sur lequel on érige un dispositif de fascination. Ce n’est pas une adaptation qui interroge un texte. C’est une machine contemporaine qui absorbe un classique pour produire de l’intensité charnelle.
Emily Brontë écrivait contre son temps. Le film, lui, épouse le sien. Il parle à une société qui confond profondeur et intensité, tragédie et sensualité, violence et esthétique. Une société qui préfère l’image de la passion à ses conséquences. Qui ne veut plus être salie, seulement stimulée.

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Alors oui, Hurlevent est un film élégant, maîtrisé, techniquement sûr. Mais il ne mord jamais là où le roman mordait. Il ne fait pas mal. Il excite. Il remplace la brûlure par la chaleur, la damnation par le désir, la fatalité par la performance.
Ce que Brontë écrivait avec de la boue, du vent et des nerfs, le film le réécrit avec de la peau, du souffle et un imaginaire contemporain parfaitement huilé. Ce n’est pas une adaptation ratée. C’est plus grave : c’est une adaptation symptomatique. Elle ne dit pas seulement ce qu’on a fait d’un roman. Elle dit ce que nous sommes devenus – incapables de regarder sans le rendre séduisant.

Par ailleurs, cette adaptation illustre un phénomène contemporain : le romantisme sombre du XIXᵉ siècle, avec ses passions destructrices et sa noirceur sociale, est souvent galvaudé dans l’imaginaire du public. Là où Emily Brontë écrivait la tragédie des passions irrésolues, le film transforme le tourment en romance mélodramatique et sensuelle, séduisante mais plate, réduisant le romantisme noir à un mélo consommable.

2h 16

Les Hauts de Hurle-Vent

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Quand l’ONU parle la langue d’Al-Jazeera

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Scandale : lors d’un forum organisé par la chaîne arabe Al Jazeera, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens a déclaré, en visioconférence samedi soir, que « l’humanité a un ennemi commun : Israël ».


Il est des phrases qui ne relèvent plus de l’analyse, mais de la désignation. Dire, comme l’a fait Francesca Albanese sur Al-Jazeera, que « l’humanité a un ennemi commun : Israël », ce n’est ni juger une politique ni condamner un État, c’est fabriquer une figure de détestation morale totale. Un adversaire absolu, un nom à retrancher de l’humanité commune. Le nom de trop.

Un peu de nuance, svp !

Madame Albanese sort ici du droit international pour entrer dans une dramaturgie idéologique. Lorsqu’il est encore du droit, le droit parle de faits, de qualifications rigoureuses, de responsabilités circonscrites. Il distingue, hiérarchise, nuance. Il ne sacralise pas sa propre indignation, ne transforme pas un État en incarnation métaphysique du Mal, ne convoque pas « l’humanité » comme une foule sommée d’adhérer à la désignation d’un ennemi. Le problème n’est pas que Madame Albanese critique Israël, c’est sa mission, son métier, pourrions-nous dire. Le problème est qu’elle ne fait plus que cela, et toujours selon la même grammaire : hyperbole morale, vocabulaire de l’exclusion, rhétorique de l’absolu. Chez elle, ce n’est ni un dérapage ni une maladresse, c’est un style assumé, une méthode, presque une obsession. Israël n’est jamais un État fautif parmi d’autres, mais une anomalie globale, une tache morale sur l’humanité.

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Le problème est que lorsqu’une militante propalestinienne est promue rapporteure spéciale des Nations unies et continue à parler comme un coureur d’estrade, ce n’est pas Israël qui se trouve disqualifié, c’est la fonction elle-même, et avec elle l’institution qu’elle est censée incarner. La neutralité n’est plus un impératif catégorique, mais un obstacle. Le droit n’est plus une discipline exigeante et rigoureuse, mais un simple prétexte rhétorique.

Une cible de choix

Ce glissement individuel s’inscrit dans un dysfonctionnement ancien et structurel. Depuis la fin des années 1960, l’Organisation des Nations unies est traversée par une dynamique héritée de la guerre froide et du tiers-mondisme militant. À mesure que les dictatures du prétendu « Sud global » ont investi ses instances, la défense des droits de l’homme s’est muée en gros bâton politique. Israël – semence d’Occident, allié des États-Unis, démocratie imparfaite mais réelle – est devenu la cible idéale, non parce que cet Etat serait irréprochable – quel Etat l’est ? -, mais parce qu’il permettait de fédérer des régimes autoritaires autour d’un ennemi – éternel, ontologique, commode – unanimement condamnable et symboliquement surchargé.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, héritier direct de l’ancienne Commission, a parachevé ce basculement. Il a fait d’Israël le seul État au monde soumis à un point permanent à l’ordre du jour, indépendamment de l’actualité et des faits. Une exception juridique sans aucun équivalent ! Dans le même temps, des régimes qui emprisonnent, torturent, exécutent, lapident ou pendent leurs opposants siègent, sans vergogne aucune, dans cette instance censée incarner l’universel. Lorsque l’Iran des mollahs – un régime qui tire sur les femmes, pend les homosexuels et écrase ses dissidents – peut y exercer une influence déterminante, l’inversion morale est absolument complète. Les bourreaux deviennent juges, et la démocratie imparfaite se retrouve sur le banc des accusés, conspuée par la masse sans cesse plus nombreuse des imbéciles.

Dans ce théâtre, Israël joue un rôle fonctionnel. Il concentre la colère, absorbe la culpabilité, permet à d’autres de se blanchir à bon compte. L’antisionisme devient la monnaie morale commune, le signe de ralliement idéologique minimal, le certificat de vertu à faible coût. Peu importe la complexité des faits, peu importe la réalité des conflits, la condamnation précède l’enquête, et la sentence précède toujours le droit.

Un antisémitisme recyclé

C’est ici que la question de l’antisémitisme ne peut plus être éludée, n’en déplaise à ceux qui n’ont que le mot « instrumentalisation » à la bouche. Non pas l’antisémitisme grossier, biologisant, assumé né au XIXème siècle – celui-là est aujourd’hui marginalisé, « résiduel » comme dirait Jean-Luc Mélenchon -, mais un antisémitisme politique, recyclé, déplacé, qui ne vise plus le Juif comme individu mais comme collectivité historique redevenue État. Lorsque l’on parle d’Israël comme de « l’ennemi de l’humanité », lorsque l’on nie sa légitimité existentielle plus que ses choix politiques, lorsque l’on exige de lui ce que l’on ne demande à aucun autre État, on ne critique plus, on stigmatise. Et l’on réactive, sous des habits juridiques et moraux de circonstance, le très vieux schème de désignation du bouc émissaire. Dès lors, si Israël est « l’ennemi commun de l’humanité », que fait-on de l’Iran, de la Syrie, du Soudan, de la Russie, de la Corée du Nord ? Sont-ils excusés par comparaison ? Ou bien l’ennemi n’est-il plus le crime, mais le Juif collectif redevenu État, sommé d’expier pour l’ensemble du monde ?

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Il n’y a rien de plus dangereux qu’un droit qui se prend pour une conscience morale universelle, rien de plus inquiétant qu’une institution persuadée de racheter le monde en désignant un coupable unique. L’histoire européenne devrait pourtant nous avoir appris que le Mal ne commence jamais par le massacre, mais par la certitude d’être du bon côté, par la conviction d’incarner l’humanité, par la désignation publique de l’ennemi légitime.

Le jour où le droit parle comme un prêche, il ne protège plus les hommes : il les trie. Et lorsqu’une institution internationale chargée de défendre l’universel accepte de fabriquer un ennemi absolu, ce n’est pas Israël qu’elle met en accusation, c’est sa crédibilité qu’elle enterre. Ce faisant, elle signe moins la condamnation d’un État que son propre effacement, devenu inéluctable.

Marine et Jordan: de la candidate à la star…

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Samedi, dans l’Aude et dans l’Hérault, M. Bardella a de nouveau pu mesurer l’ampleur de sa popularité lors d’un déplacement de soutien aux candidats du RN aux élections municipales d’Agde et de Carcassonne. Selon le reporter du Monde, « en ce moment, les soutiens du président du parti n’hésitent plus à délaisser leur ancienne “candidate naturelle” pour la présidentielle de 2027 au profit de son remplaçant ». L’analyse de Philippe Bilger.


Il est toujours instructif de se pencher sur la vie interne des partis. Par exemple, je me demande si un jour LFI échappera à l’emprise délétère de Jean-Luc Mélenchon. Je ne cesse d’aspirer à ce que Bruno Retailleau fasse preuve de l’autorité que l’on espère de lui et qu’au mieux Laurent Wauquiez soit remis à sa juste place, qui est secondaire, dans une droite redevenue authentique et convaincante grâce au président de LR.

Loyal, jusqu’au bout ?

Aujourd’hui, et par rapport à l’échéance présidentielle de 2027, le mouvement le plus passionnant se déroule au sein du Rassemblement national, avec l’éclairage de la campagne pour les élections municipales, dont le premier tour aura lieu le 15 mars.

Il est manifeste qu’une tendance dominante se dessine, qui non seulement semble avoir pris acte du risque d’inéligibilité de Marine Le Pen, mais qui, depuis quelque temps, souhaite la candidature de Jordan Bardella, même si la première demeure éligible.

Ce n’est pas la loyauté de M. Bardella qui est mise en cause, puisqu’il a encore rappelé récemment qu’il ne s’apprêtait qu’à être Premier ministre. Il n’empêche que la manière dont Jordan Bardella est accueilli partout par les militants et les sympathisants du RN, bien au-delà de la promotion et de l’enthousiasme ayant présidé aux séances de signatures de son second livre, montre qu’une évolution radicale s’est produite. On est passé, de Marine Le Pen à Jordan Bardella, à une autre atmosphère, à un climat différent. On a quitté la candidate pour aller vers la « vedette » écrit le journal Le Monde, sous la signature de Corentin Lesueur[1].

Pourquoi Jordan Bardella relègue-t-il désormais Marine Le Pen dans une moindre lumière, avec la bonne conscience que lui procure la justification judiciaire susceptible de l’accabler ?

A lire aussi, Jordan Bardella dans « Causeur »: Jordan Bardella: «Je suis l’enfant de la génération 2005-2015»

Les propos, rapportés dans l’excellent article que j’ai évoqué plus haut, relèvent, dans leur adhésion à Jordan Bardella, d’un mélange de considérations politiques et de données psychologiques. Pour l’un, « il apporte une jeunesse dans les idées de Marine, du réalisme et de l’espoir dans nos vies ». Pour l’une, si elle ne peut citer un élément de son programme, elle « sent qu’il sait prendre en main les choses » et qu’il n’a rien « d’extrême ». Pour une autre enfin, « l’âge n’est jamais un problème pour les génies. Nous avons Beethoven en musique. Et Jordan en politique ». On aurait bien tort de se moquer de ces dithyrambes : ils sont révélateurs.

Il est ironique – il ne faut jamais oublier que la vie politique est riche en surprises de ce type – de constater que M. Bardella bénéficie d’abord de n’être pas soumis aux critiques habituelles adressées aux candidats que, d’une certaine manière, on a trop vus, qui appartiennent à l’univers classique de ceux qui tentent leur chance sur un mode renouvelé et relèvent, en quelque sorte, d’un ancien monde. Avec ce singulier paradoxe que l’on éprouve l’impression que Mme Le Pen a déjà été « essayée », alors qu’elle ne l’a jamais été !

Tout beau, tout neuf ?

Tandis que Jordan Bardella ne porte pas le nom de Le Pen et peut difficilement se voir reprocher les origines troubles et lointaines d’un parti dont il n’a connu que la normalisation, son argumentation, aussi peu inventive soit-elle, résonne néanmoins comme quelque chose de neuf pour des oreilles pourtant expérimentées, et plus encore pour cette jeunesse séduite par ce possible candidat ayant peu ou prou son âge.

Il est patent – qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite – que Jordan Bardella a quitté les territoires usuels de la politique, où l’on est certes loué mais aussi critiqué, où l’on peut susciter des réserves, pour atteindre cette zone magique où l’essentiel n’est plus ce que l’on pense ou ce que l’on dit, mais ce que l’on représente : une incarnation qui, par le seul fait qu’elle existe et qu’elle irradie, rassure, tranquillise, fait espérer, engendre un sentiment d’absolue confiance, comme si l’être Jordan Bardella garantissait à lui seul le succès des entreprises politiques à venir.

Le président du RN est désormais perçu comme une star et, dans la campagne présidentielle, s’il est en lice, il conviendra certes de lui répliquer, de le contredire sur le plan politique – il y aura du grain à moudre – mais surtout de ne pas oublier qu’on ne défait l’aura d’une star qu’en lui opposant une espérance, une lumière plus fortes qu’elle. À droite comme à gauche, il y a donc encore beaucoup de travail à accomplir.

Ce que veulent les Français

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[1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/02/07/de-l-aude-a-l-herault-jordan-bardella-lance-la-campagne-municipale-du-rn-au-milieu-de-ses-fans-il-devrait-etre-candidat-meme-si-marine-est-eligible_6665829_823448.html

Finkielkraut, entretien à cœur ouvert

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« Pas réactionnaire » mais « catastrophé », Alain Finkielkraut ouvre son cœur à Vincent Tremolet de Villers, directeur délégué du Figaro, dans un livre d’entretiens de 180 pages pleines de citations et références littéraires savoureuses.


Le cœur lourd est un livre d’entretien et, en général, ceux-ci ne nous apportent rien. On les survole avec l’impression de ne rien apprendre, ce n’est pas de la littérature, pas encore des confessions, à peine une pensée en formation, c’est un entre-deux qui se délaie comme un fleuve dilue son limon. 

Qui me parle ?

Et pourtant, en lisant ces pages portées par les questions de Vincent Tremolet de Villers, on se laisse prendre comme un oiseau à la glue et l’on se surprend à se laisser porter par la pensée rendue bohème d’Alain Finkielkraut. Vieille âme aux réflexes étonnamment enfantins, faussement à bout de souffle, la colonne vertébrale droite, Finkie est encore là. Plus que jamais, il porte le fardeau du penseur et reprend les habits de l’honnête homme, du gentilhomme en partance vers un ailleurs pas encore tout à fait défini.

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Alors certes, parfois il égare son lecteur sous un jaillissement de références et l’on peste à devoir chercher l’homme sous les citations. C’est qu’on aimerait davantage l’entendre mais ce serait oublier que la chair de l’homme est tissée de la trame même de ces citations. Il est Camus comme il est Kundera. Où commence véritablement Finkielkraut, où s’arrête l’insoutenable legs de ceux qui l’ont précédé? Il porte avec lui – ou plutôt en lui – ces écrivains qui, mal dissimulés dans l’ombre, régissent ses pensées et soutiennent sa personne. D’une certaine manière, il est beau d’être ainsi entouré de spectres, surtout quand ceux-ci sont des lettrés qui veillent, en permanence, à ce que l’on ne déchoit jamais de soi-même. On le sent soucieux de cela, tel le jeune homme qu’il fut jadis, la crainte de décevoir – toujours – l’oppresse.

Qu’il se rassure, nous le découvrons ici sous un angle nouveau. Je songe notamment à ces belles pages bâties autour de la question animale. Finkielkraut nous le dit, nos semblables (en chair sinon en esprit) sont désormais réduits à la triste condition d’une viande en gestation. Car n’est plus véritablement cochon l’animal qui n’est envisagé qu’en fonction du nombre de côtes ou de basse-côtes qu’on espère tirer de sa carcasse. L’homme, dans son élévation, a oublié en chemin ses frères. Et encore s’il les avait oubliés, ce serait là un moindre mal puisque – encore plus loin que l’oubli – il les a relégués à n’être qu’un produit. On consomme l’animal comme on consomme le monde : avec indifférence, assurés de notre bon droit. Nous sommes la bête debout qui se nourrit de ses consœurs restées à l’état horizontal. Tout, encore une fois, n’est qu’histoire d’inclinaison de colonnes. 

Obsolescence programmée

Cet amour des bêtes reflète en partie la lassitude d’un monde qui le quitte plus qu’il ne l’a quitté. A quoi bon dialoguer avec les barbares puisque ceux-ci ne nous apprendront rien d’autres que l’imminence de notre propre obsolescence ? C’est finalement le lot commun de toutes les civilisations que de disparaitre sous la poussée des envahisseurs. La pensée française, peut-être, était-elle plus fragile que nous ne l’avions crue. On la pensait éternelle parce qu’elle avait plus de 500 ans mais un demi-millénaire c’est jeune, très jeune, trop jeune pour envisager l’éternité. 

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Mais quittons les abords de ce triste gouffre… surtout qu’il reste quelques branches auxquelles se raccrocher ! Un exemple parmi tant d’autres : l’amour. Et tant pis si on risque de donner dans la confiserie puisqu’il ne saurait y avoir de passion sans un résidu de mélasse. Bérénice, Lucien Leuwen, L’amour au temps du choléra… autant d’œuvres qui portent en elles l’alliance de deux secrets, la promesse du sens et celle des sens. La galanterie, aussi, fut française. Finkielkraut n’a pas oublié en chemin l’amour porté à sa Sylvie. Dernier relief peut-être d’une époque révolue.

Autre possibilité tout droit venue du flou des songes, la nostalgie de l’acteur. L’écrivain nous le dit à demi-mot, il a une diction convenable. Il ne l’a pas été mais il aurait pu. Du moins, le rêve subsiste, enfoui quelque part entre deux pages. Et c’est aussi là que réside la joie de cet ouvrage : pouvoir partir à la pêche aux possibles, découvrir les éclats d’un réel qu’on croyait oublié.

Et c’est avec le cœur lourd qu’on referme les pages d’un monde à jamais disparu.


Dans notre magazine actuellement en vente, Pierre Manent dit son admiration pour l’académicien « mécontemporain » qui vient de publier Le Cœur lourd. Sur bien des sujets, Alain Finkielkraut et Pierre Manent ne pensent pas la même chose. Le premier est un juif athée qui soutient la reconnaissance de la Palestine, le second est un chrétien convaincu qui n’a plus foi dans la solution à deux États. Retrouvez notre article sur quatre pages, dans les kiosques maintenant • La rédaction

Les bonnes causes d’Albanese

Quand on l’interroge sur la situation en Iran, la Rapporteuse spéciale des Nations Unies refuse de répondre et affirme vouloir se «dédier rigoureusement à son mandat» pour la Palestine. Comme c’est pratique!


Ceux qui connaissent l’état de la vie intellectuelle outre-Quiévrain ne seront pas surpris d’apprendre que trois institutions académiques parmi les plus prestigieuses de Belgique, l’université d’Anvers, l’université de Gand et la Vrije Universiteit de Bruxelles, ont annoncé le 18 janvier qu’elles allaient décerner conjointement le titre de docteur honoris causa à l’atterrante Francesca Albanese.

Reconduite en avril dernier pour trois ans à son poste de rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, la quadragénaire italienne est une idole absolue de l’extrême gauche, qui lui sait gré non seulement d’avoir  été la première à accuser Israël de « génocide » à Gaza (en employant ce terme dès mars 2023, soit, excusez du peu, six mois avant le 7-Octobre), mais aussi d’avoir défendu jusqu’au bout Bachar el-Assad, puisque le 1er décembre 2024, une semaine à peine avant la chute de celui-ci, elle qualifiait encore de « clairvoyante » une publication appelant sur X au « maintien de l’intégrité et de l’indépendance politique de la Syrie ». De tels propos ayant quelque peu semé la consternation dans les chancelleries, Albanese a préféré rester silencieuse quand le régime iranien s’est trouvé à son tour menacé cet hiver.

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Mais redoutant – à juste titre – que son mutisme soit interprété comme de la complaisance envers les mollahs, la native de Campanie a émis un communiqué dans lequel elle s’est justifiée en assurant se « dédier rigoureusement à son mandat » pour la Palestine. Une excuse peu crédible quand on sait que, quelques jours plus tôt, la même Albanese donnait publiquement son avis sur l’opération menée à 10 000 km de là par Washington contre Nicolas Maduro, en déclarant qu’elle la jugeait « extérieure au cadre de la règle de loi » !

Comme on dit au pays de Dante, « le bugie hanno le gambe corte ». Les mensonges ont les jambes courtes (pour les malcomprenants comme votre servante : ça veut dire qu’on les rattrape vite, E. L).

Jack Lang, André Santini et Patrick Ollier: la gérontocratie républicaine

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Si les européennes ont vu défiler des candidats à peine sortis de la fac, dans certaines mairies et institutions les élus octogénaires s’accrochent à leur fauteuil comme si la réforme des retraites n’avait jamais été votée dans ce pays, s’amuse Gabriel Robin.


Les dernières élections européennes présentaient un panel de têtes de liste extrêmement jeunes, à telle enseigne que certains commentateurs s’en étonnaient alors. La moyenne d’âge était extrêmement basse, témoignant d’une forme de renouvellement de la classe politique, à gauche comme à droite. Jordan Bardella, Marion Maréchal, Manon Aubry, Léon Deffontaines, ou encore, dans une moindre mesure, François-Xavier Bellamy et Raphaël Glucksman, incarnaient tous chacun dans leur propre style un phénomène qui semblait répondre au croissant désintérêt de la jeunesse pour la chose publique. Face à la désidéologisation de la France, singulièrement de sa plus jeune part, peut-être était-il nécessaire de changer quelques têtes. Pourtant, entre la représentation médiatique de la vie politique française et la réalité du terrain, le fossé est encore large.

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Jeunesse insolente

A telle enseigne, que certaines municipalités et grandes institutions ont des airs de Jurassic Park. Ainsi, l’exemple de Jack Lang est-il particulièrement exemplaire de ces dinosaures qui refusent l’extinction de leur espèce. Empêtré jusqu’au cou dans l’affaire Jeffrey Epstein, auprès duquel il quémandait régulièrement de l’argent pour divers projets, le diplodocus du zombie mitterrandien s’accroche avec une ardeur insoupçonnée à son poste de grand amiral de l’Institut du Monde Arabe, refusant même d’envisager la démission … à plus de 86 ans passés. Jack Lang est suivi de près par une foule d’édiles qui n’ont pas encore raccroché les crampons, candidats à leur propre succession en dépit de tout.

Hospitalisé depuis octobre 2025, visé dans de peu reluisantes affaires de mœurs, André Santini refuse pourtant de renoncer à la mairie d’Issy-les-Moulineaux. Lui aussi a plus de 80 ans bien tassés. Idem pour Patrick Ollier, dit monsieur Michèle Alliot-Marie, maire de Rueil-Malmaison, qui n’entend pas céder la place à plus dynamique ou plus jeune. Tous ces gens ont eu une vie publique bien remplie, et ont, à divers moments, servi leurs concitoyens comme il se devait. Ils ont toutefois droit aussi à une retraite bien méritée, comme tous les Français.

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Nouvelle énergie

A Rueil-Malmaison, Patrick Ollier peut-il encore remplir ses fonctions avec la même énergie, avec la même pertinence ? À l’aune de bouleversements majeurs, de l’apparition de l’intelligence artificielle, d’une redéfinition complète de l’organisation du travail qui touchera aussi bien les entreprises du secteur privé que les collectivités locales, il apparait à l’évidence que les solutions d’hier ne seront pas les réponses de demain. Hugues Ruffat, rival de Patrick Ollier, l’a assez bien résumé avec le nom de sa liste : « Réel », soit réalité. Cette réalité a été trop souvent occultée. Sans sombrer dans un jeunisme excessif, il est peut-être temps que les exécutifs locaux ne soient plus les baronnies de quelques caciques socialistes et républicains, qui survivent dans la vie politique au travers des mairies mais s’effacent du devant de la scène nationale au profit de nouveaux partis politiques depuis un peu plus de 10 ans (Renaissance, RN ou encore LFI). Les deux sujets sont peut-être bien plus liés qu’on ne l’imagine.

Karine Le Marchand ou l’immigration bisounours

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© Thomas BRAUT/CAPTURE D'ECRAN POTICHE PROD/M6

M6 consacrait hier une grande soirée à 100 ans d’immigration en France. Le documentaire était réussi et plaisant à regarder ; il ne niait pas les difficultés de l’intégration. Mais, il faudrait toutefois une deuxième soirée pour nous expliquer pourquoi le RN est aux portes du pouvoir, pourquoi le séparatisme alarme les services de renseignements, ou pourquoi certains avancent qu’un pays comme l’Algérie a désormais une 5e colonne dans le pays…


Il est vrai que regarder les affaires du monde sous l’angle de l’optimisme le plus affirmé n’a jamais fait de mal à personne. Et que s’ingénier à voir la réalité plus rose qu’elle n’est s’avère quelquefois plutôt gratifiant. Enfin, qui irait nier que la bienveillance puisse être une vertu digne d’intérêt ?

La petite chaîne qui monte et la Nouvelle France

De l’optimisme, de la bienveillance, le documentaire de M6 diffusé hier soir, présenté par Karine Le Marchand, nous en a servi une assez jolie dose. Son titre : « Les nouveaux Français ». En sous-titre, « 100 ans d’immigration ».

OK pour le titre. L’émission nous présentait en effet des personnes qu’on peut effectivement qualifier de « nouveaux Français ». Moins évidents en revanche la pertinence de la mention « Cent ans d’immigration ». Précisément en raison de l’a priori volontairement positif avec lequel le sujet est abordé. A priori au demeurant tout à fait acceptable, sauf à prétendre qu’à lui seul il pourrait permettre une approche réellement objective et satisfaisante du problème si complexe qu’est l’immigration.

A relire: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Le documentaire nous présente donc des personnages dont l’intégration a été particulièrement réussie. Mieux encore, on a assez vite l’impression d’assister à l’évocation d’une succession de success stories. Non seulement les intervenants se sont très bien intégrés, mais en prime ils ont fort bien réussi socialement dans leur parcours. Or, on aura bien compris que si l’intégration réussie est la condition nécessaire pour réussir dans le pays d’accueil, elle n’est en aucune manière suffisante. Il faut bien autre chose. A commencer par des qualités humaines qui ne sont pas données à tout le monde. Le caractère, la ténacité, le sens de l’effort. Et surtout la volonté farouche d’être aussi français que les Français si ce n’est plus et mieux… Et bien sûr, un peu de chance.

Il est bien évident que nous montrer ces personnes avec leur parcours si valorisant ne peut que nous faire du bien. Ils nous portent la démonstration que devenir français quand on ne l’est pas d’emblée est possible. Mais cela nous montre aussi, en filigrane, en creux, que cela relève, quoi qu’on en dise, de l’exception. Pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps comme disait ce bon vieil Aristote, une brochette de destinées d’exception ne saurait à elle seule rendre compte de la réalité de « 100 ans d’immigration ». Pas plus d’ailleurs que ces remarquables parcours ne sauraient rendre compte de la réalité de ce que vit le Français moyen, de souche, comme on dit. 

L’exception dans ce domaine est évidemment à saluer bien bas, mais, redisons-le, elle reste l’exception.

Immigration intra et extra-européenne

Cela d’autant qu’il est fait dans ce documentaire – fort intéressant en soi – une large place à l’émigration intra-européenne, italienne, espagnole, polonaise, portugaise. Autrement dit, l’afflux de populations dont les références civilisationnelles sont dans une très large mesure identiques aux nôtres. Rien à voir, donc, avec ce qu’est aujourd’hui le flux migratoire que nous avons à gérer. Par ailleurs, le nombre : chaque année nous arrive, pour ne parler que de l’immigration légale, à peu près autant de personnes que la totalité de l’émigration italienne ou espagnole sur toutes les années où elle s’est produite. Le nombre, voilà le paramètre qui tue, tout le monde le sait. Hélas, jamais abordé dans le documentaire.

De même que ne sont pas abordées les profondes différences culturelles, religieuses, non plus d’ailleurs que la motivation initiale des uns et des autres. Il est clair que ceux des mouvements de populations inter-européens d’hier venaient ici pour bosser et surtout donc l’intention bien claire de se faire autant que possible plus français que français. C’était l’immigration qui avait à cœur de franciser le prénom des enfants, voire le patronyme. Ce ne semble plus avoir cours aujourd’hui. Les hit-parades des états civils nous le montrent amplement.

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Et puis, l’immigration d’hier intervenait lorsque le besoin social, économique en était objectivement observable, après les saignées humaines et les ruines matérielles des guerres. Il fallait des bras. Des bras, du courage et de la volonté. La volonté d’épouser le pays d’accueil, ses lois, ses mœurs, ses bonheurs et ses peines. En sommes-nous là aujourd’hui ?

Posez la question en ces termes, revient évidemment à y répondre…

Il reste que la bienveillance de Karine Le Marchand, du regard qu’elle pose sur le monde et la vie, sont bien agréables. Il reste aussi qu’on a raison de dire que le meilleur demeure possible, toujours possible. Raison aussi de donner en exemple ces réussites absolument remarquables. Mais on attend un second volet, peut-être, traitant des « nouveaux non-français », ceux de l’immigration d’aujourd’hui pour qui il n’est absolument pas question de devenir ce que nous sommes. Ce qui serait en outre, du moins pour certains d’entre eux, quelque chose comme l’horreur absolue.

Voir l’émission.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Reproduisez-vous!

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Image d'illustration.

Réarmement démographique. Le gouvernement écrit une lettre aux jeunes Français de 29 ans: il est temps de réfléchir à votre « projet d’enfant ».


Le gouvernement va écrire aux jeunes Français pour les inciter à avoir des enfants. En 1830 un Premier ministre – Guizot – lançait aux Français « Enrichissez-vous ». Aujourd’hui, le gouvernement exhorte les jeunes : reproduisez-vous ! Une cause assurément noble et importante. D’après FranceInfo, dans le cadre d’un plan contre l’infertilité, le gouvernement Lecornu prépare pour l’été une lettre aux Français des deux sexes âgés de 29 ans. Elle commencerait ainsi: « Il est temps de réfléchir au projet ou non d’avoir un enfant. » Traduction : attention, l’horloge biologique tourne.

Pas tous égaux face à la reproduction

C’est surtout celle des Françaises qui tourne mais écrire seulement aux femmes ce serait encore plus sexiste que de leur réserver les congés menstruels. Après tout, la natalité est aussi l’affaire des hommes puisque dans la plupart des cas un « projet d’enfant », comme on dit dans les magazines féminins, se fait à deux.

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Reste que les deux sexes ne sont pas égaux face à la reproduction. Nous connaissons tous d’heureux pères de 60 ans. Si le gouvernement communique sur le sujet, c’est pour rappeler aux femmes que leur fertilité, optimale à 25 ans, chute après 30 ans. Pas de pression mais tic-tac-tic-tac.

A côté de la plaque

Faudrait savoir, il faut encourager la natalité ou pas ? Evidemment, même si les progressistes trouvent que c’est réac et nauséabond – pétainiste. Mais mettre l’accent sur l’aspect simplement médical (l’infertilité) me semble à côté de la plaque.

On pourrait déjà arrêter de financer tous les écolos-dingues qui racontent que faire des enfants c’est mauvais pour la planète. Le maire de Cannes, le LR David Lisnard a découvert que, selon le manuel de référence en SVT, Nathan, l’action la plus efficace, pour sauver la planète, c’est faire un enfant de moins. Pourquoi pas carrément zéro enfant pour purifier la planète de toute présence humaine ?

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En réalité, si les gens font moins d’enfants et plus tard, ce n’est pas toujours à cause de l’infertilité ni du réchauffement climatique mais plus prosaïquement parce qu’ils ne peuvent pas se loger. Et s’ils ne peuvent pas se loger c’est à cause des prix de l’immobilier mais aussi parce qu’ils sont écrasés par les charges, particulièrement par nos retraites qui ponctionnent une part croissante de leurs revenus. Allez trimer pour que je puisse partir en croisière, jeunes gens ! En clair, pour que les jeunes fassent des enfants, il faut que les moins jeunes travaillent un peu plus. Sinon, j’ai une dernière solution : que le gouvernement encourage les Français à congeler leurs gamètes. Ils feront des enfants à la retraite.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger

Non, «Le Mage du Kremlin» n’est pas trop long!

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Jude Law et Paul Dano © Carole Bethuel

Aux origines du pouvoir : un film entre fiction historique et portrait politique. Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, toujours en salles.


Le Mage du Kremlin est à la fois un film sur Poutine et une fiction historique, adapté du roman éponyme de Giuliano da Empoli, paru en avril 2022 aux éditions Gallimard, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française et par un beau succès de librairie. Depuis sa sortie en salles[1], le long métrage d’Olivier Assayas suscite de nombreuses critiques, tant sur la forme — sa mise en scène — que sur le fond — l’image de la Russie qu’il donne à voir. Pierre Murat, dans Télérama, estime qu’Olivier Assayas filme des personnages qui, face à nous, tiennent des propos intelligents mais avec une certaine morosité qui finit par envahir le film. Murielle Joudet, quant à elle, déclare : « Je n’ai pas l’impression que le film m’apprenne autre chose que ce que j’ai déjà vu dans des documentaires sur Poutine. » D’autres reprochent au film son caractère jugé trop didactique, sa lenteur et l’ampleur excessive de la période historique couverte. Des spécialistes des sociétés post-soviétiques, tels qu’Anna Colin Lebedev ou Jean-Robert Raviot, vont plus loin en qualifiant le film de dangereux, le jugeant trompeur quant à la réalité russe. Leurs critiques portent notamment sur l’impact politique ambigu du film, qui pourrait, selon eux, faire l’éloge implicite de la verticalité du régime poutinien. Pour ma part, je considère ce film — l’un des plus beaux de son réalisateur — comme une œuvre de fiction passionnante, puissante et d’une grande finesse. Olivier Assayas y met en lumière la mécanique mortifère d’un pouvoir sans limites, sans pour autant faire de Vladimir Poutine un monstre, montrant que chacun agit selon ses raisons, même lorsque celles-ci servent des idéologies ou des pulsions malsaines.

La Russie post-soviétique : chaos et recomposition

Russie, dans les années 1990. L’Union des Républiques socialistes soviétiques s’effondre. Le pays fait face à l’irruption de la liberté et du capitalisme sauvage, où la mafia russe est dominante. Domination de l’argent, folies et dégénérescences présentes dans les pays de l’Ouest déferlent. Mais le FSB – successeur du KGB – veille. Dans le tumulte de ce pays en reconstruction, un jeune homme intelligent, redoutable, implacable, Vadim Baranov, trace sa voie sans aucune morale. Artiste, homme de théâtre et de télévision – il produit des émissions de télé-réalité perverses et infâmes – il va devenir, par le hasard des rencontres et des circonstances, le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu : Vladimir Poutine, le futur tsar d’une Russie revancharde.

Paul Dano (C) Curiosa Films / Gaumont

Vadim Baranov, le stratège de l’ombre

Comme le roman, le film centre son regard sur le mentor dans l’ombre de Poutine, ce jeune et brillant Vadim Baranov (Paul Dano, roide et rude, imperturbable). Le cinéaste, grâce à son scénario habile, fin et perspicace, coécrit avec Emmanuel Carrère, filme le récit de la rencontre secrète entre Rowland (Jeffrey Wright, impeccable interprète de la droiture morale occidentale), universitaire américain – sorte de double de l’écrivain Giuliano da Empoli – ayant écrit un ouvrage sur ce conseiller. Il dresse un portrait cru, acerbe et sans concession de Vadim Baranov – personnage fictionnel librement inspiré de l’idéologue et homme politique russe Vladislav Sourkov – qui, au fil de sa confession à Rowland, s’avère être un homme qui agit porté par son goût immodéré du pouvoir. Sa voix détachée, monotone et glaciale, et son rapport aux hommes, aux femmes et aux événements tragiques permettent de comprendre la psychologie complexe d’un homme qui n’a peur de rien – seule Ksenia (Alicia Vikander, royale), jeune et belle femme libre, rebelle et mystérieuse, semble lui échapper – et qui ne recule devant aucun crime pour parvenir à ses fins.

Vladimir Poutine : la construction d’un pouvoir absolu

Olivier Assayas filme un Vladimir Poutine (Jude Law, juste, précis, glaçant) qui ne cesse d’affirmer avec conviction que la Russie humiliée doit retrouver son prestige perdu depuis la chute des tsars ou celle du communisme, voire de Staline. Il montre la montée d’un pouvoir où l’absence de démocratie et l’autoritarisme règnent, et le positionnement d’un homme d’État qui déteste les États de l’Ouest occidental et le décadentisme de l’Europe. Il rêve d’un empire russe défendant un « Idéal » qui régenterait avec poigne son peuple et dominerait le monde perverti.

Durant 2 h 30, Olivier Assayas mène de main de maître son projet et livre un film d’une grande ampleur politique et romanesque, grâce à sa mise en scène brillante et rigoureuse, aux cadres et aux lumières signés par le chef opérateur Yorick Le Saux, et à l’interprétation exigeante et remarquable de tous les acteurs, en particulier Paul Dano et Jude Law. Il filme le verbe – la parole tranchante de Poutine, celle douce et monocorde mais intraitable du mage du Kremlin – et l’action rapide, fulgurante, brutale. La guerre, les crimes politiques, la mort en marche, le règne du machiavélisme.

Il sait aussi rendre compte de l’état de décomposition des artistes se pensant libres dans une société corrompue où tout le monde est écouté et vit sous la menace de l’enfermement ou de la mort.

Une œuvre majeure dans la filmographie d’Assayas

C’est donc un grand plaisir de voir ce nouveau film ambitieux du cinéaste, proche de ses œuvres politiques Carlos (2010) et Cuban Network (2019), mais aussi de ses fictions plus romanesques ou littéraires telles que Fin août, début septembre (1999) ou Sils Maria (2014).

Le résultat de ce travail est une réussite, montrant un univers redoutable de cruauté et de cynisme, révélant la force de persuasion et de manipulation d’un homme qui concentre autour de lui tous les pouvoirs.

2h25


[1] Relire notre critique dans le magazine de janvier

Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»

Alexandre Devecchio © Hannah Assouline

Alexandre Devecchio a grandi dans le 9-3 à une époque où la religion et la couleur de peau n’avaient pas d’importance, puis il a connu le basculement progressif vers le séparatisme. Nous vivions côte à côte est le récit de cette fracture démographique et idéologique qui a changé le visage de la France.


Causeur. En lisant le récit de votre jeunesse en Seine-Saint-Denis, on apprend que vous avez commencé votre carrière au Bondy Blog, un média aux antipodes du conservatisme bon teint du Figaro, dont vous dirigez à présent les pages opinions. Seriez-vous un agent double ?

Alexandre Devecchio. Pour être honnête, je ne me sentais pas en phase avec la ligne éditoriale, mais j’y ai vu l’opportunité de faire mes premières armes dans le journalisme et d’avoir une tribune pour y défendre les idées qui me tenaient à cœur. Le Bondy Blog, média associatif, avait été créé au lendemain des émeutes de 2005 pour donner la parole aux habitants des « quartiers », et après tout j’étais tout aussi représentatif des banlieues que les autres blogueurs, même si je portais sur celles-ci un regard différent. Y travailler m’a offert la possibilité de faire entendre une autre voix. Par ailleurs, Nordine Nabili et Antoine Menusier, qui étaient à sa tête à l’époque, avaient le souci de ne pas en faire un média communautaire.

Il faut aussi savoir que le Bondy Blog comporte une branche formation, associée à l’ESJ de Lille, qui prépare chaque année une vingtaine de boursiers aux concours des écoles de journalisme. En 2010, j’ai été l’un des premiers élèves de ce programme, grâce auquel j’ai pu rentrer au CFJ de Paris, ce qui a permis par la suite mon ascension sociale dans la presse écrite, moi qui venais d’Épinay-sur-Seine et dont les parents travaillaient sur les marchés.

Qu’auriez-vous fait dans la vie si vous n’étiez pas rentré au CFJ ?

J’aurais peut-être enseigné dans le secondaire. Mais ma première vocation, c’était le cinéma. C’est pour étudier dans une section cinéma que j’ai quitté l’établissement Jean-Baptiste-de-La-Salle, que Jordan Bardella fréquentera des années après moi, pour le lycée Suger, un lycée public de Saint-Denis situé entre la cité des 4 000 et celle des Francs-Moisins. Ensuite, j’ai été étudiant à l’université Paris 8 de Saint-Denis. Après avoir raté deux fois l’entrée de la Femis, la seule grande école de cinéma française gratuite, j’étais en train de m’orienter, un peu à contrecœur, vers un Capes d’histoire pour devenir professeur. C’est alors que mes parents m’ont soufflé l’idée de postuler à la prépa Bondy Blog, dont ils avaient entendu parler à la radio. Comme je vous l’ai dit, l’idée de ce projet, mené en collaboration avec l’ESJ de Lille, était de diversifier le recrutement des journalistes.

De diversifier socialement ou ethniquement ?

L’objectif était d’ouvrir davantage les écoles de journalisme aux classes populaires d’où qu’elles viennent. Ce n’était pas un dispositif de discrimination positive ou un système de quotas. Contrairement aux élèves des conventions d’éducation prioritaire (CEP) de Sciences-Po, imaginées par Richard Descoings, nous n’avons pas été sélectionnés sur des critères territoriaux ou ethniques. Et si nous avons eu la chance de bénéficier d’un accompagnement scolaire et d’aides financières, nous ne sommes pas passés par des voies d’admission dérogatoires. À l’écrit comme à l’oral, nous avons passé les mêmes concours que tous les autres, de manière anonyme.

Seriez-vous par ailleurs l’un des derniers étudiants à avoir appris quelque chose à Paris 8 ?

Figurez-vous que oui ! J’ai eu la chance d’y avoir comme professeur le regretté Daniel Lefeuvre, un ancien communiste, spécialiste de l’histoire coloniale, dont le cours démontait la légende selon laquelle la France aurait été un empire génocidaire. En 2006, dans son livre, Pour en finir avec la repentance coloniale, il a été le premier à pointer du doigt la mouvance indigéniste, voyant dans celle-ci un poison idéologique susceptible de dresser ses élèves contre la France. Il pressentait que l’université de Saint-Denis deviendrait le bastion de l’islamo-gauchisme. Mais il n’avait pas imaginé qu’on y ferait aujourd’hui applaudir le pogrom du 7-Octobre !

Après Paris 8, vous vous retrouvez à Lille à préparer les concours de journalisme avec d’autres jeunes venus de la France entière. Y avait-il beaucoup de « petits Blancs », pour reprendre le sous-titre de votre livre ?

La couleur de peau n’avait pas d’importance pour la plupart d’entre nous. Mes camarades de prépa s’appelaient Kevin, Claudia, Faïza, Arthur, Ikram, Nassira, Louisa, Mehdi, Ludivine… Nous avions pour point commun notre ambition de devenir journalistes, d’être tous boursiers, d’avoir un bon dossier scolaire et une vingtaine d’années. Pour le reste, nous avions des parcours très différents et nous venions des quatre coins de la France. Certains habitaient en Seine-Saint-Denis comme moi ou dans les Yvelines comme Ikram, qui avait grandi à Mantes-la-Jolie, dans les grands ensembles du Val-Fourré. Louisa était niçoise, Arthur, montpelliérain, Kevin, lensois, Ludivine, jurassienne. La France périphérique et rurale était aussi bien représentée que celle des banlieues.

Avec le recul, diriez-vous que cela a été une expérience concrète du fameux « vivre-ensemble » !

L’expression « vivre-ensemble » est insupportable tant elle sonne comme un slogan publicitaire. Mais comme l’indique le titre de mon livre, nous vivions encore « côte à côte » et pas « face à face ».

Certes mais à côté de vous, justement, il y avait aussi les futures stars de la génération décoloniale. Finalement, vous vivez à petite échelle ce qui adviendra à la France.

Oui, derrière l’ambiance bon enfant affleuraient malgré tout les fractures qui allaient diviser la France d’après. Nous étions à un tournant et la « prépa égalité des chances » a représenté les derniers feux de la France d’avant, où le mélange pouvait encore être fraternel. Mais en même temps, elle préfigurait la France archipélisée qui est aujourd’hui la nôtre. Les relations étaient déjà houleuses avec une petite minorité d’étudiantes militantes. Elles revendiquaient bruyamment leurs origines et manifestaient de manière obsessionnelle leur détestation de la France, pays qu’elles jugeaient raciste et « islamophobe ». Je pense à Nassira El Moaddem. À l’époque, nous étions, Nassira et moi, déjà en désaccord sur tout, ou presque. Mais nous ne pouvions pas imaginer que, quinze ans plus tard, nous continuerions à nous opposer par médias interposés, défendant des visions du monde radicalement antagonistes. Nous avons connu une ascension parallèle, mais Nassira est devenue l’une des figures de proue du décolonialisme tandis que j’en suis un adversaire résolu. Avec le recul, la prépa égalité des chances m’apparaît comme une sorte de laboratoire. Les dynamiques à l’œuvre dans notre groupe se sont ensuite prolongées dans le pays tout entier.

Quand voyez-vous apparaître les premières tensions entre « communautés », terme qu’on n’employait pas au xxe siècle, sinon pour le récuser ?

S’il faut donner une date, je dirais le 11 septembre 2001, quand au lycée Suger, j’ai entendu mes camarades ricaner de l’attentat contre les tours jumelles. Mais je dépeins plutôt un glissement progressif, un bouleversement démographique insensible au terme duquel les « petits Blancs » comme moi sont devenus minoritaires dans leur ville et ont fini par en éprouver parfois une forme de ressentiment : pas envers les immigrés, mais envers les élites qui non seulement ont favorisé cette évolution, mais en plus ont diabolisé tous ceux qui osaient se rebiffer.

Un jour, alors que vous avez été agressé, votre père a une altercation avec un surveillant de votre collège qui est maghrébin. Et il lui lance : « Je ne suis pas raciste, mais je vais finir par voter Le Pen ! »

C’était en 2002, à la veille de l’élection présidentielle. Mon père a agressé verbalement ce surveillant qui venait juste de l’informer que le proviseur ne le recevrait pas, et qui n’y était pour rien. Cela m’a évidemment mis mal à l’aise. Ça ne lui ressemblait pas, mais a posteriori, je revois cette scène comme un symptôme des fractures que j’analyse. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen était au second tour. Si finalement mon père n’a pas voté pour le FN, d’autres, emportés par leur colère, écœurés par l’insécurité, ont basculé.

Le livre fourmille de scènes comme celle-là, autrement plus instructives qu’un précis de sociologie. Elles disent le malaise et le sentiment de dépossession culturelle des classes populaires.

C’est vraiment la raison d’être de cet ouvrage : raconter ce qu’il y a dans le cœur de cette population que Canal + a longtemps traité de « Deschiens ». Cependant, je déteste le pathos victimaire.

Il est pourtant de bon ton aujourd’hui à droite de dénoncer le racisme antiblanc.

Je suis bien placé pour vous confirmer que ce racisme existe, mais ne comptez pas sur moi pour lui opposer un antiracisme problanc. Il y a suffisamment d’antiracisme comme ça ! À la place, j’ai voulu écrire un livre de combat constructif, pour dire que les Français « de souche » sont en réalité la solution aux problèmes d’intégration dans les banlieues. On devrait les présenter aux nouveaux arrivants comme des modèles au lieu de les mépriser et de les traiter, en dépit des évidences, de xénophobes. C’est ce que j’appelle l’intégration ou l’assimilation par le bas.

Ce n’est pas gagné ! Vous observez que les enfants d’immigrés sont bien souvent plus rétifs à l’intégration que leurs parents.

Oui, il y a une génération perdue, il ne faut pas se le cacher. Faute d’avoir valorisé notre identité nationale et à force de dire que la France est un pays structurellement raciste, on a poussé beaucoup de gamins de banlieue à chercher une fierté d’appartenance dans une communauté de substitution. Mais je suis persuadé qu’on peut inverser la tendance pour les générations suivantes. Compte tenu du caractère massif de l’immigration, renouer avec une politique d’assimilation sera difficile. S’il est possible d’assimiler des individus, même issus d’une culture très différente, il est en revanche plus ardu d’assimiler des peuples. C’est pourquoi la première urgence est de réduire drastiquement les flux migratoires et de renvoyer les délinquants étrangers. Ensuite, pour les enfants de la deuxième et troisième génération qui ont vocation à rester en France, je ne vois pas d’autre solution que le modèle assimilationniste. Je rappelle comment cela a pu fonctionner pour mon grand-père italien ou ma mère portugaise. Il est vrai que ces deux pays sont proches culturellement du nôtre et partagent le même héritage chrétien.

Symbole des dérives militantes de l’université française : Paris 8, lors d’une journée de mobilisation pour la Palestine, 3 octobre 2025. DR.

Le racialisme antiraciste a-t-il entraîné en réaction une ethnicisation de l’identité française ? Le « peuple old school » comme dit Michel Onfray, a-t-il tendance à se définir comme blanc ?

En devenant minoritaire dans certains quartiers ou dans certaines villes, ce « peuple old school » a sans doute pris conscience de sa couleur de peau. Mais l’extension du communautarisme aux « petits Blancs » ne ferait qu’accélérer l’archipellisation de la France. Pour l’heure, il me semble que la vraie fracture dans les banlieues n’oppose pas les « petits Blancs » et les « musulmans », mais ceux qui désirent conserver un modèle français commun et ceux qui le refusent et souhaitent imposer, par l’intimidation ou la force, leurs propres codes identitaires ou religieux.

Il y a une dizaine d’années, vous avez participé à la création du FigaroVox, sous la direction de Vincent Trémolet de Villers, avec notre chère Eugénie Bastié comme première stagiaire. Seriez-vous l’un des responsables de la droitisation du pays ?

 C’est la réalité qui s’est droitisée ! Pourtant, jamais Le Figaro n’a accueilli autant de voix de gauche que depuis la naissance du Vox. Nous avons ouvert en grand nos pages à des auteurs comme Laurent Bouvet, Régis Debray, Christophe Guilluy, Jacques Julliard, Jean-Claude Michéa ou Michel Onfray.

Du reste, au Figaro, vous êtes un drôle de zèbre, assez loin des convictions libérales de la maison et même franchement populiste sur les bords. Cela ne vous pose pas de problèmes en interne ?

Absolument pas. Le Figaro est une maison pluraliste, c’est sans doute la clé de son succès. Et puis je ne suis pas en opposition frontale avec les principes fondamentaux du journal. Sur le régalien, je suis tout à fait d’accord avec les valeurs d’ordre républicain et de patriotisme de mes camarades. Ensuite, d’un point de vue humain, je dois dire que les bourgeois catholiques avec lesquels je travaille ont un grand respect pour les classes populaires. Et parfois même davantage de considération pour les questions sociales que les milieux progressistes.

Vos camarades d’origine immigrée, expliquez-vous, ont vite compris que les portes de médias progressistes s’ouvraient plus volontiers quand ils s’identifiaient au cliché sociétal du « racisé » plutôt qu’à la réalité sociale du prolo. Le journalisme woke est-il une façon d’arriver ?

Un peu. Le wokisme a ses Rastignac ! Mais il nourrit et amplifie aussi un véritable conflit de loyauté. Quand mes ex-camarades du Bondy Blog ont commencé à voir leur carrière s’envoler, beaucoup ont eu un complexe de culpabilité vis-à-vis de leur famille et de leurs amis restés en bas de l’échelle. Ajoutez à cela qu’ils se sentent regardés de haut par les collègues venus des beaux quartiers. Certains se sont alors tournés vers la radicalité et le séparatisme, parfois de façon spectaculaire, comme ma camarade de promotion Louisa Yousfi, qui était une jeune femme parfaitement assimilée quand elle avait 20 ans et qui, dix ans plus tard, est le quasi-bras droit d’Houria Bouteldja. Elle a écrit récemment un livre hallucinant, Restez barbare, dans lequel elle explique pourquoi elle se méfie de ce qu’elle appelle la « culture légitime », comprenez la culture occidentale. Qu’on se rassure toutefois, Yousfi n’a pas poussé la logique jusqu’à s’inscrire à une madrasa en Afghanistan. Aux dernières nouvelles, elle était… pensionnaire à la Villa Médicis !

Alexandre Devecchio, Nous vivions côte à côte. Itinéraire d’un « petit Blanc » de banlieue, Fayard, 2026. 264 pages

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Hurlevent: du roman culte à la pochade charnelle

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Emerald Fennell, Margot Robbie et Jacob Elordi, Paris, 2 février 2026 © Laurent VU/SIPA

Il y avait dans Les Hauts de Hurlevent quelque chose d’infilmable : une haine amoureuse trop vaste, trop sale, trop sociale pour devenir image sans perdre son venin. Le film Hurlevent a pourtant essayé. Il en reste une élégante agitation des corps, une passion polie, charnelle, débarrassée de ce qui faisait la cruauté et la grandeur du roman.


Il fallait oser. Oser prendre Les Hauts de Hurlevent, ce livre malade, ce roman fiévreux, plein de haine rentrée, de désir avarié, de classes qui s’écrasent les unes les autres comme des corps dans la boue, et le transformer en objet de désir contemporain. Il fallait oser vider Emily Brontë de son poison pour ne garder que la morsure de la peau. Hurlevent, film réalisé par Emerald Fennell, avec Margot Robbie et Jacob Elordi, l’a fait. Avec application. Avec méthode. Avec ce sourire tranquille de l’époque qui croit encore que tout peut devenir image, surface, pulsation.

Trop esthétique ?

Chez Brontë, l’amour n’est pas sexy. Il est violent, déformant, incurable. Heathcliff n’est pas un fantasme : il est une plaie sociale. Il est l’enfant trouvé, l’étranger, celui qu’on ne regarde pas sans malaise. Son désir n’est pas une promesse mais une condamnation. Catherine le dit elle-même, dans une phrase qui ne console pas mais enferme : « Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers éternels sous nos pieds. » Ce n’est pas une métaphore romantique. C’est une déclaration de fatalité.

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Le film, lui, a choisi autre chose. Il a choisi le corps. Le frisson. La chair filmée comme une réponse suffisante à tout. Le tragique devient atmosphère, la violence devient tension érotique, la destruction devient esthétique. Heathcliff n’est plus un être ravagé : il est regardable. Catherine n’est plus déchirée entre classes, conventions et pulsion : elle est magnétique. L’écran lisse ce que le roman creusait. Là où Brontë insistait, le film caresse.

Ce déplacement n’est pas innocent. Il dit quelque chose de notre époque. Nous vivons dans un temps incapable de supporter la laideur morale sans la transformer en spectacle. L’amour absolu doit être filmable, partageable, désirable. La souffrance doit avoir un beau grain de peau. On ne supporte plus que la passion soit repoussante. Alors on la rend séduisante. On l’éclaire. On la stylise. On la consomme.


Dans le roman, Heathcliff lance cette phrase qui écrase toute tentative de romantisation : « Je ne peux vivre sans ma vie. Je ne peux vivre sans mon âme. » C’est une phrase monstrueuse, excessive, presque insupportable. Elle ne cherche pas l’adhésion, elle impose l’abîme. Le film, lui, remplace cette démesure par une intensité maîtrisée. On ne ressent plus l’étau. On ressent l’excitation.
Ce n’est pas seulement une trahison littéraire. C’est une conversion idéologique. Hurlevent ne raconte plus l’impossibilité d’aimer sans se détruire. Il raconte la possibilité de tout rendre désirable, même la destruction. Même l’emprise. Même la violence affective. À condition qu’elle soit bien incarnée, bien filmée, bien exposée.

Une machine qui absorbe un classique

La caméra aime trop. Elle s’attarde. Elle construit des figures plutôt que des êtres. On sent que le film regarde ses interprètes plus qu’il ne regarde Brontë. Le roman devient un alibi prestigieux, un socle culturel sur lequel on érige un dispositif de fascination. Ce n’est pas une adaptation qui interroge un texte. C’est une machine contemporaine qui absorbe un classique pour produire de l’intensité charnelle.
Emily Brontë écrivait contre son temps. Le film, lui, épouse le sien. Il parle à une société qui confond profondeur et intensité, tragédie et sensualité, violence et esthétique. Une société qui préfère l’image de la passion à ses conséquences. Qui ne veut plus être salie, seulement stimulée.

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Alors oui, Hurlevent est un film élégant, maîtrisé, techniquement sûr. Mais il ne mord jamais là où le roman mordait. Il ne fait pas mal. Il excite. Il remplace la brûlure par la chaleur, la damnation par le désir, la fatalité par la performance.
Ce que Brontë écrivait avec de la boue, du vent et des nerfs, le film le réécrit avec de la peau, du souffle et un imaginaire contemporain parfaitement huilé. Ce n’est pas une adaptation ratée. C’est plus grave : c’est une adaptation symptomatique. Elle ne dit pas seulement ce qu’on a fait d’un roman. Elle dit ce que nous sommes devenus – incapables de regarder sans le rendre séduisant.

Par ailleurs, cette adaptation illustre un phénomène contemporain : le romantisme sombre du XIXᵉ siècle, avec ses passions destructrices et sa noirceur sociale, est souvent galvaudé dans l’imaginaire du public. Là où Emily Brontë écrivait la tragédie des passions irrésolues, le film transforme le tourment en romance mélodramatique et sensuelle, séduisante mais plate, réduisant le romantisme noir à un mélo consommable.

2h 16

Les Hauts de Hurle-Vent

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Quand l’ONU parle la langue d’Al-Jazeera

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La chaine d'information en continu Al Jazeera. Doha, Qatar. DR.

Scandale : lors d’un forum organisé par la chaîne arabe Al Jazeera, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens a déclaré, en visioconférence samedi soir, que « l’humanité a un ennemi commun : Israël ».


Il est des phrases qui ne relèvent plus de l’analyse, mais de la désignation. Dire, comme l’a fait Francesca Albanese sur Al-Jazeera, que « l’humanité a un ennemi commun : Israël », ce n’est ni juger une politique ni condamner un État, c’est fabriquer une figure de détestation morale totale. Un adversaire absolu, un nom à retrancher de l’humanité commune. Le nom de trop.

Un peu de nuance, svp !

Madame Albanese sort ici du droit international pour entrer dans une dramaturgie idéologique. Lorsqu’il est encore du droit, le droit parle de faits, de qualifications rigoureuses, de responsabilités circonscrites. Il distingue, hiérarchise, nuance. Il ne sacralise pas sa propre indignation, ne transforme pas un État en incarnation métaphysique du Mal, ne convoque pas « l’humanité » comme une foule sommée d’adhérer à la désignation d’un ennemi. Le problème n’est pas que Madame Albanese critique Israël, c’est sa mission, son métier, pourrions-nous dire. Le problème est qu’elle ne fait plus que cela, et toujours selon la même grammaire : hyperbole morale, vocabulaire de l’exclusion, rhétorique de l’absolu. Chez elle, ce n’est ni un dérapage ni une maladresse, c’est un style assumé, une méthode, presque une obsession. Israël n’est jamais un État fautif parmi d’autres, mais une anomalie globale, une tache morale sur l’humanité.

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Le problème est que lorsqu’une militante propalestinienne est promue rapporteure spéciale des Nations unies et continue à parler comme un coureur d’estrade, ce n’est pas Israël qui se trouve disqualifié, c’est la fonction elle-même, et avec elle l’institution qu’elle est censée incarner. La neutralité n’est plus un impératif catégorique, mais un obstacle. Le droit n’est plus une discipline exigeante et rigoureuse, mais un simple prétexte rhétorique.

Une cible de choix

Ce glissement individuel s’inscrit dans un dysfonctionnement ancien et structurel. Depuis la fin des années 1960, l’Organisation des Nations unies est traversée par une dynamique héritée de la guerre froide et du tiers-mondisme militant. À mesure que les dictatures du prétendu « Sud global » ont investi ses instances, la défense des droits de l’homme s’est muée en gros bâton politique. Israël – semence d’Occident, allié des États-Unis, démocratie imparfaite mais réelle – est devenu la cible idéale, non parce que cet Etat serait irréprochable – quel Etat l’est ? -, mais parce qu’il permettait de fédérer des régimes autoritaires autour d’un ennemi – éternel, ontologique, commode – unanimement condamnable et symboliquement surchargé.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, héritier direct de l’ancienne Commission, a parachevé ce basculement. Il a fait d’Israël le seul État au monde soumis à un point permanent à l’ordre du jour, indépendamment de l’actualité et des faits. Une exception juridique sans aucun équivalent ! Dans le même temps, des régimes qui emprisonnent, torturent, exécutent, lapident ou pendent leurs opposants siègent, sans vergogne aucune, dans cette instance censée incarner l’universel. Lorsque l’Iran des mollahs – un régime qui tire sur les femmes, pend les homosexuels et écrase ses dissidents – peut y exercer une influence déterminante, l’inversion morale est absolument complète. Les bourreaux deviennent juges, et la démocratie imparfaite se retrouve sur le banc des accusés, conspuée par la masse sans cesse plus nombreuse des imbéciles.

Dans ce théâtre, Israël joue un rôle fonctionnel. Il concentre la colère, absorbe la culpabilité, permet à d’autres de se blanchir à bon compte. L’antisionisme devient la monnaie morale commune, le signe de ralliement idéologique minimal, le certificat de vertu à faible coût. Peu importe la complexité des faits, peu importe la réalité des conflits, la condamnation précède l’enquête, et la sentence précède toujours le droit.

Un antisémitisme recyclé

C’est ici que la question de l’antisémitisme ne peut plus être éludée, n’en déplaise à ceux qui n’ont que le mot « instrumentalisation » à la bouche. Non pas l’antisémitisme grossier, biologisant, assumé né au XIXème siècle – celui-là est aujourd’hui marginalisé, « résiduel » comme dirait Jean-Luc Mélenchon -, mais un antisémitisme politique, recyclé, déplacé, qui ne vise plus le Juif comme individu mais comme collectivité historique redevenue État. Lorsque l’on parle d’Israël comme de « l’ennemi de l’humanité », lorsque l’on nie sa légitimité existentielle plus que ses choix politiques, lorsque l’on exige de lui ce que l’on ne demande à aucun autre État, on ne critique plus, on stigmatise. Et l’on réactive, sous des habits juridiques et moraux de circonstance, le très vieux schème de désignation du bouc émissaire. Dès lors, si Israël est « l’ennemi commun de l’humanité », que fait-on de l’Iran, de la Syrie, du Soudan, de la Russie, de la Corée du Nord ? Sont-ils excusés par comparaison ? Ou bien l’ennemi n’est-il plus le crime, mais le Juif collectif redevenu État, sommé d’expier pour l’ensemble du monde ?

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Il n’y a rien de plus dangereux qu’un droit qui se prend pour une conscience morale universelle, rien de plus inquiétant qu’une institution persuadée de racheter le monde en désignant un coupable unique. L’histoire européenne devrait pourtant nous avoir appris que le Mal ne commence jamais par le massacre, mais par la certitude d’être du bon côté, par la conviction d’incarner l’humanité, par la désignation publique de l’ennemi légitime.

Le jour où le droit parle comme un prêche, il ne protège plus les hommes : il les trie. Et lorsqu’une institution internationale chargée de défendre l’universel accepte de fabriquer un ennemi absolu, ce n’est pas Israël qu’elle met en accusation, c’est sa crédibilité qu’elle enterre. Ce faisant, elle signe moins la condamnation d’un État que son propre effacement, devenu inéluctable.

Marine et Jordan: de la candidate à la star…

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Jordan Bardella à Carcasonne, campagne pour les élections municipales, 7 février 2025 © Alain ROBERT/SIPA

Samedi, dans l’Aude et dans l’Hérault, M. Bardella a de nouveau pu mesurer l’ampleur de sa popularité lors d’un déplacement de soutien aux candidats du RN aux élections municipales d’Agde et de Carcassonne. Selon le reporter du Monde, « en ce moment, les soutiens du président du parti n’hésitent plus à délaisser leur ancienne “candidate naturelle” pour la présidentielle de 2027 au profit de son remplaçant ». L’analyse de Philippe Bilger.


Il est toujours instructif de se pencher sur la vie interne des partis. Par exemple, je me demande si un jour LFI échappera à l’emprise délétère de Jean-Luc Mélenchon. Je ne cesse d’aspirer à ce que Bruno Retailleau fasse preuve de l’autorité que l’on espère de lui et qu’au mieux Laurent Wauquiez soit remis à sa juste place, qui est secondaire, dans une droite redevenue authentique et convaincante grâce au président de LR.

Loyal, jusqu’au bout ?

Aujourd’hui, et par rapport à l’échéance présidentielle de 2027, le mouvement le plus passionnant se déroule au sein du Rassemblement national, avec l’éclairage de la campagne pour les élections municipales, dont le premier tour aura lieu le 15 mars.

Il est manifeste qu’une tendance dominante se dessine, qui non seulement semble avoir pris acte du risque d’inéligibilité de Marine Le Pen, mais qui, depuis quelque temps, souhaite la candidature de Jordan Bardella, même si la première demeure éligible.

Ce n’est pas la loyauté de M. Bardella qui est mise en cause, puisqu’il a encore rappelé récemment qu’il ne s’apprêtait qu’à être Premier ministre. Il n’empêche que la manière dont Jordan Bardella est accueilli partout par les militants et les sympathisants du RN, bien au-delà de la promotion et de l’enthousiasme ayant présidé aux séances de signatures de son second livre, montre qu’une évolution radicale s’est produite. On est passé, de Marine Le Pen à Jordan Bardella, à une autre atmosphère, à un climat différent. On a quitté la candidate pour aller vers la « vedette » écrit le journal Le Monde, sous la signature de Corentin Lesueur[1].

Pourquoi Jordan Bardella relègue-t-il désormais Marine Le Pen dans une moindre lumière, avec la bonne conscience que lui procure la justification judiciaire susceptible de l’accabler ?

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Les propos, rapportés dans l’excellent article que j’ai évoqué plus haut, relèvent, dans leur adhésion à Jordan Bardella, d’un mélange de considérations politiques et de données psychologiques. Pour l’un, « il apporte une jeunesse dans les idées de Marine, du réalisme et de l’espoir dans nos vies ». Pour l’une, si elle ne peut citer un élément de son programme, elle « sent qu’il sait prendre en main les choses » et qu’il n’a rien « d’extrême ». Pour une autre enfin, « l’âge n’est jamais un problème pour les génies. Nous avons Beethoven en musique. Et Jordan en politique ». On aurait bien tort de se moquer de ces dithyrambes : ils sont révélateurs.

Il est ironique – il ne faut jamais oublier que la vie politique est riche en surprises de ce type – de constater que M. Bardella bénéficie d’abord de n’être pas soumis aux critiques habituelles adressées aux candidats que, d’une certaine manière, on a trop vus, qui appartiennent à l’univers classique de ceux qui tentent leur chance sur un mode renouvelé et relèvent, en quelque sorte, d’un ancien monde. Avec ce singulier paradoxe que l’on éprouve l’impression que Mme Le Pen a déjà été « essayée », alors qu’elle ne l’a jamais été !

Tout beau, tout neuf ?

Tandis que Jordan Bardella ne porte pas le nom de Le Pen et peut difficilement se voir reprocher les origines troubles et lointaines d’un parti dont il n’a connu que la normalisation, son argumentation, aussi peu inventive soit-elle, résonne néanmoins comme quelque chose de neuf pour des oreilles pourtant expérimentées, et plus encore pour cette jeunesse séduite par ce possible candidat ayant peu ou prou son âge.

Il est patent – qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite – que Jordan Bardella a quitté les territoires usuels de la politique, où l’on est certes loué mais aussi critiqué, où l’on peut susciter des réserves, pour atteindre cette zone magique où l’essentiel n’est plus ce que l’on pense ou ce que l’on dit, mais ce que l’on représente : une incarnation qui, par le seul fait qu’elle existe et qu’elle irradie, rassure, tranquillise, fait espérer, engendre un sentiment d’absolue confiance, comme si l’être Jordan Bardella garantissait à lui seul le succès des entreprises politiques à venir.

Le président du RN est désormais perçu comme une star et, dans la campagne présidentielle, s’il est en lice, il conviendra certes de lui répliquer, de le contredire sur le plan politique – il y aura du grain à moudre – mais surtout de ne pas oublier qu’on ne défait l’aura d’une star qu’en lui opposant une espérance, une lumière plus fortes qu’elle. À droite comme à gauche, il y a donc encore beaucoup de travail à accomplir.

Ce que veulent les Français

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[1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/02/07/de-l-aude-a-l-herault-jordan-bardella-lance-la-campagne-municipale-du-rn-au-milieu-de-ses-fans-il-devrait-etre-candidat-meme-si-marine-est-eligible_6665829_823448.html

Finkielkraut, entretien à cœur ouvert

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Alain Finkielkraut lors de sa réception à l’Académie française, Paris, 28 janvier 2016. © EULER/AP/SIPA

« Pas réactionnaire » mais « catastrophé », Alain Finkielkraut ouvre son cœur à Vincent Tremolet de Villers, directeur délégué du Figaro, dans un livre d’entretiens de 180 pages pleines de citations et références littéraires savoureuses.


Le cœur lourd est un livre d’entretien et, en général, ceux-ci ne nous apportent rien. On les survole avec l’impression de ne rien apprendre, ce n’est pas de la littérature, pas encore des confessions, à peine une pensée en formation, c’est un entre-deux qui se délaie comme un fleuve dilue son limon. 

Qui me parle ?

Et pourtant, en lisant ces pages portées par les questions de Vincent Tremolet de Villers, on se laisse prendre comme un oiseau à la glue et l’on se surprend à se laisser porter par la pensée rendue bohème d’Alain Finkielkraut. Vieille âme aux réflexes étonnamment enfantins, faussement à bout de souffle, la colonne vertébrale droite, Finkie est encore là. Plus que jamais, il porte le fardeau du penseur et reprend les habits de l’honnête homme, du gentilhomme en partance vers un ailleurs pas encore tout à fait défini.

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Alors certes, parfois il égare son lecteur sous un jaillissement de références et l’on peste à devoir chercher l’homme sous les citations. C’est qu’on aimerait davantage l’entendre mais ce serait oublier que la chair de l’homme est tissée de la trame même de ces citations. Il est Camus comme il est Kundera. Où commence véritablement Finkielkraut, où s’arrête l’insoutenable legs de ceux qui l’ont précédé? Il porte avec lui – ou plutôt en lui – ces écrivains qui, mal dissimulés dans l’ombre, régissent ses pensées et soutiennent sa personne. D’une certaine manière, il est beau d’être ainsi entouré de spectres, surtout quand ceux-ci sont des lettrés qui veillent, en permanence, à ce que l’on ne déchoit jamais de soi-même. On le sent soucieux de cela, tel le jeune homme qu’il fut jadis, la crainte de décevoir – toujours – l’oppresse.

Qu’il se rassure, nous le découvrons ici sous un angle nouveau. Je songe notamment à ces belles pages bâties autour de la question animale. Finkielkraut nous le dit, nos semblables (en chair sinon en esprit) sont désormais réduits à la triste condition d’une viande en gestation. Car n’est plus véritablement cochon l’animal qui n’est envisagé qu’en fonction du nombre de côtes ou de basse-côtes qu’on espère tirer de sa carcasse. L’homme, dans son élévation, a oublié en chemin ses frères. Et encore s’il les avait oubliés, ce serait là un moindre mal puisque – encore plus loin que l’oubli – il les a relégués à n’être qu’un produit. On consomme l’animal comme on consomme le monde : avec indifférence, assurés de notre bon droit. Nous sommes la bête debout qui se nourrit de ses consœurs restées à l’état horizontal. Tout, encore une fois, n’est qu’histoire d’inclinaison de colonnes. 

Obsolescence programmée

Cet amour des bêtes reflète en partie la lassitude d’un monde qui le quitte plus qu’il ne l’a quitté. A quoi bon dialoguer avec les barbares puisque ceux-ci ne nous apprendront rien d’autres que l’imminence de notre propre obsolescence ? C’est finalement le lot commun de toutes les civilisations que de disparaitre sous la poussée des envahisseurs. La pensée française, peut-être, était-elle plus fragile que nous ne l’avions crue. On la pensait éternelle parce qu’elle avait plus de 500 ans mais un demi-millénaire c’est jeune, très jeune, trop jeune pour envisager l’éternité. 

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Mais quittons les abords de ce triste gouffre… surtout qu’il reste quelques branches auxquelles se raccrocher ! Un exemple parmi tant d’autres : l’amour. Et tant pis si on risque de donner dans la confiserie puisqu’il ne saurait y avoir de passion sans un résidu de mélasse. Bérénice, Lucien Leuwen, L’amour au temps du choléra… autant d’œuvres qui portent en elles l’alliance de deux secrets, la promesse du sens et celle des sens. La galanterie, aussi, fut française. Finkielkraut n’a pas oublié en chemin l’amour porté à sa Sylvie. Dernier relief peut-être d’une époque révolue.

Autre possibilité tout droit venue du flou des songes, la nostalgie de l’acteur. L’écrivain nous le dit à demi-mot, il a une diction convenable. Il ne l’a pas été mais il aurait pu. Du moins, le rêve subsiste, enfoui quelque part entre deux pages. Et c’est aussi là que réside la joie de cet ouvrage : pouvoir partir à la pêche aux possibles, découvrir les éclats d’un réel qu’on croyait oublié.

Et c’est avec le cœur lourd qu’on referme les pages d’un monde à jamais disparu.


Dans notre magazine actuellement en vente, Pierre Manent dit son admiration pour l’académicien « mécontemporain » qui vient de publier Le Cœur lourd. Sur bien des sujets, Alain Finkielkraut et Pierre Manent ne pensent pas la même chose. Le premier est un juif athée qui soutient la reconnaissance de la Palestine, le second est un chrétien convaincu qui n’a plus foi dans la solution à deux États. Retrouvez notre article sur quatre pages, dans les kiosques maintenant • La rédaction

Les bonnes causes d’Albanese

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DR

Quand on l’interroge sur la situation en Iran, la Rapporteuse spéciale des Nations Unies refuse de répondre et affirme vouloir se «dédier rigoureusement à son mandat» pour la Palestine. Comme c’est pratique!


Ceux qui connaissent l’état de la vie intellectuelle outre-Quiévrain ne seront pas surpris d’apprendre que trois institutions académiques parmi les plus prestigieuses de Belgique, l’université d’Anvers, l’université de Gand et la Vrije Universiteit de Bruxelles, ont annoncé le 18 janvier qu’elles allaient décerner conjointement le titre de docteur honoris causa à l’atterrante Francesca Albanese.

Reconduite en avril dernier pour trois ans à son poste de rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, la quadragénaire italienne est une idole absolue de l’extrême gauche, qui lui sait gré non seulement d’avoir  été la première à accuser Israël de « génocide » à Gaza (en employant ce terme dès mars 2023, soit, excusez du peu, six mois avant le 7-Octobre), mais aussi d’avoir défendu jusqu’au bout Bachar el-Assad, puisque le 1er décembre 2024, une semaine à peine avant la chute de celui-ci, elle qualifiait encore de « clairvoyante » une publication appelant sur X au « maintien de l’intégrité et de l’indépendance politique de la Syrie ». De tels propos ayant quelque peu semé la consternation dans les chancelleries, Albanese a préféré rester silencieuse quand le régime iranien s’est trouvé à son tour menacé cet hiver.

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Mais redoutant – à juste titre – que son mutisme soit interprété comme de la complaisance envers les mollahs, la native de Campanie a émis un communiqué dans lequel elle s’est justifiée en assurant se « dédier rigoureusement à son mandat » pour la Palestine. Une excuse peu crédible quand on sait que, quelques jours plus tôt, la même Albanese donnait publiquement son avis sur l’opération menée à 10 000 km de là par Washington contre Nicolas Maduro, en déclarant qu’elle la jugeait « extérieure au cadre de la règle de loi » !

Comme on dit au pays de Dante, « le bugie hanno le gambe corte ». Les mensonges ont les jambes courtes (pour les malcomprenants comme votre servante : ça veut dire qu’on les rattrape vite, E. L).

Jack Lang, André Santini et Patrick Ollier: la gérontocratie républicaine

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De gauche à droite : Jack Lang, André Santini et Patrick Ollier. Photos DR.

Si les européennes ont vu défiler des candidats à peine sortis de la fac, dans certaines mairies et institutions les élus octogénaires s’accrochent à leur fauteuil comme si la réforme des retraites n’avait jamais été votée dans ce pays, s’amuse Gabriel Robin.


Les dernières élections européennes présentaient un panel de têtes de liste extrêmement jeunes, à telle enseigne que certains commentateurs s’en étonnaient alors. La moyenne d’âge était extrêmement basse, témoignant d’une forme de renouvellement de la classe politique, à gauche comme à droite. Jordan Bardella, Marion Maréchal, Manon Aubry, Léon Deffontaines, ou encore, dans une moindre mesure, François-Xavier Bellamy et Raphaël Glucksman, incarnaient tous chacun dans leur propre style un phénomène qui semblait répondre au croissant désintérêt de la jeunesse pour la chose publique. Face à la désidéologisation de la France, singulièrement de sa plus jeune part, peut-être était-il nécessaire de changer quelques têtes. Pourtant, entre la représentation médiatique de la vie politique française et la réalité du terrain, le fossé est encore large.

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Jeunesse insolente

A telle enseigne, que certaines municipalités et grandes institutions ont des airs de Jurassic Park. Ainsi, l’exemple de Jack Lang est-il particulièrement exemplaire de ces dinosaures qui refusent l’extinction de leur espèce. Empêtré jusqu’au cou dans l’affaire Jeffrey Epstein, auprès duquel il quémandait régulièrement de l’argent pour divers projets, le diplodocus du zombie mitterrandien s’accroche avec une ardeur insoupçonnée à son poste de grand amiral de l’Institut du Monde Arabe, refusant même d’envisager la démission … à plus de 86 ans passés. Jack Lang est suivi de près par une foule d’édiles qui n’ont pas encore raccroché les crampons, candidats à leur propre succession en dépit de tout.

Hospitalisé depuis octobre 2025, visé dans de peu reluisantes affaires de mœurs, André Santini refuse pourtant de renoncer à la mairie d’Issy-les-Moulineaux. Lui aussi a plus de 80 ans bien tassés. Idem pour Patrick Ollier, dit monsieur Michèle Alliot-Marie, maire de Rueil-Malmaison, qui n’entend pas céder la place à plus dynamique ou plus jeune. Tous ces gens ont eu une vie publique bien remplie, et ont, à divers moments, servi leurs concitoyens comme il se devait. Ils ont toutefois droit aussi à une retraite bien méritée, comme tous les Français.

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Nouvelle énergie

A Rueil-Malmaison, Patrick Ollier peut-il encore remplir ses fonctions avec la même énergie, avec la même pertinence ? À l’aune de bouleversements majeurs, de l’apparition de l’intelligence artificielle, d’une redéfinition complète de l’organisation du travail qui touchera aussi bien les entreprises du secteur privé que les collectivités locales, il apparait à l’évidence que les solutions d’hier ne seront pas les réponses de demain. Hugues Ruffat, rival de Patrick Ollier, l’a assez bien résumé avec le nom de sa liste : « Réel », soit réalité. Cette réalité a été trop souvent occultée. Sans sombrer dans un jeunisme excessif, il est peut-être temps que les exécutifs locaux ne soient plus les baronnies de quelques caciques socialistes et républicains, qui survivent dans la vie politique au travers des mairies mais s’effacent du devant de la scène nationale au profit de nouveaux partis politiques depuis un peu plus de 10 ans (Renaissance, RN ou encore LFI). Les deux sujets sont peut-être bien plus liés qu’on ne l’imagine.