Intellectuels, journalistes et autres figures du microcosme culturel parisien déplorent le triste spectacle offert par la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public menée par Jérémie Patrier-Leitus et Charles Alloncle. Il faut dire que cette petite caste, si prompte à se vouloir «disruptive» lorsqu’il s’agit de bousculer les autres, supporte plus difficilement d’être elle-même mise en cause et sortie de sa zone de confort…
Le 10 février, Le Monde publiait une tribune signée par plus de trois cents personnalités issues du monde dit de la culture – intellectuels, journalistes, artistes, etc. – s’émouvant des « méthodes inquisitoriales, diffamatoires et menaçantes employées par le rapporteur [Charles Alloncle] et par certains députés membres de la commission ». Nous ne savons pas encore si la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public permettra de nettoyer les écuries d’Augias ou finira en eau de boudin, mais il est d’ores et déjà réjouissant de voir la coterie médiatico-culturelle s’étrangler de rage au fil des jours et des révélations sur les turpitudes financières et idéologiques de l’audiovisuel public. Charles Alloncle fait un travail remarquable, espéré depuis longtemps par des Français qui financent malgré eux des médias publics dispendieux et invariablement situés au centre-gauche, à gauche et à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Bien sûr, cela ne plaît pas à tout le monde…
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Un peu de cœur, Monsieur le député
Cela ne plaît pas, par exemple, à celle qui est à l’origine de cette tribune, la productrice Fabienne Servan-Schreiber. Son « cœur de citoyenne s’est offusqué » en voyant les auditions de cette commission d’enquête, confie-t-elle, toute frémissante, à Télérama, – rappelons que Mme Servan-Schreiber est propriétaire de Cinétévé, une société de production audiovisuelle à laquelle la télévision publique fait régulièrement appel. Ceci peut peut-être expliquer cela. Les indignés professionnels de la caste médiatico-culturelle gravitant autour de ce « grand contributeur à la création audiovisuelle » que serait l’audiovisuel public l’ont remerciée « d’avoir exprimé leur propre indignation ». Mais il fallait aussi « toucher les citoyens ». Pour ce faire, Mme Servan-Schreiber n’hésite pas à évoquer les pires moments de l’histoire. Derrière le rapporteur Charles Alloncle, qu’elle qualifie de « petit McCarthy », elle devine la main totalitaire de « l’extrême droite ». Les auditions menées par le député de l’Hérault lui ont rappelé « les procès de Moscou », rien de moins. En parlant de Moscou… Le Parisien consacre un article aux victimes des procès quasi-staliniens menés par le redoutable député Charles Alloncle. Celles-ci, apprend-on, préparent leurs auditions avec minutie, s’entraînant essentiellement à ne pas répondre aux questions qui leur seront posées. Un communicant sachant communiquer leur a donné le conseil suivant : « Il faut faire chiant, élargir les sujets au maximum, être technique et lénifiant. » Arrogants mais disciplinés, la plupart des auditionnés se sont efforcés d’appliquer cette méthode, sans parvenir toutefois à leurrer le pugnace rapporteur de cette commission. Léa Salamé a ajouté une petite note personnelle et humoristique en expliquant aux parlementaires de la commission que si elle avait décidé de créer sa propre boîte pour produire son émission du samedi soir, ce n’était pas pour s’en mettre plein les fouilles mais parce que, sinon, l’émission en question « pourrait être achetée par une société étrangère sans [qu’elle donne son] accord, par exemple une société russe qui voudrait racheter le format de “Quelle époque !” » Réflexion faite, l’argument n’est peut-être pas aussi farfelu qu’il n’y paraît de prime abord : Poutine ayant décidé, comme chacun sait, d’utiliser des punaises de lit pour mener à bien sa guerre hybride contre nous, il n’est pas impossible que le cas de Léa Salamé l’intéresse tout particulièrement.

Gauche culturelle indécrottable
Parmi les signataires de la tribune évoquée ci-dessus, on retrouve bien entendu Laure Adler, figure indécrottable de cette gauche culturelle aux manettes depuis cinquante ans. Elle est, il faut dire, bien entourée. Que du beau linge : le pseudo-historien Pascal Blanchard, le démographe immigrationniste Hervé Le Bras, Eva Joly, Christiane Taubira et, à leur suite, une ribambelle de cultureux, écrivains, comédiens, musiciens, réalisateurs, artistes plus ou moins subventionnés, plus ou moins intermittents, plus ou moins de gauche mais plutôt plus que moins. Ces belles âmes ne perdent jamais une occasion de sermonner ces bourrins de Français qui, d’après elles, ne doivent pas oublier que « l’audiovisuel public a pour mission d’informer avec rigueur, de garantir le pluralisme des opinions, de soutenir la création culturelle et de rendre au plus grand nombre des contenus éducatifs et citoyens ». Autant de choses que l’audiovisuel public ne fait plus, et ce depuis longtemps. Imaginez un instant à quoi pourrait ressembler un pays où le pouvoir serait entièrement entre les mains de ces artistes. À ceux qui manquent d’imagination, je conseille la lecture du dernier livre de Gérald Sibleyras, Nous sommes tous des artistes.
C’est chié, non ?

Nous sommes tous des artistes. Après des années de trouble, le déclin de l’autorité de l’État dans tous les domaines et l’absence d’une relève politique, un ultime gouvernement est créé autour du seul ministère encore debout, celui de la Culture. Les artistes prennent le pouvoir ; les Intermittents Attentifs, les Artistes Concernés et les Créateurs Vigilants sont les seuls collectifs autorisés ; une Grande Marche de la Désobéissance est organisée aux cris de « On était contre avant, on est contre pendant, on sera contre après ! » La France est désormais une République Démocratique Intermittente. Celle-ci est dirigée par Le Clown, lequel s’installe dans l’hôtel de Matignon rebaptisé « La Grande Maison des Créateurs » avec sa garde rapprochée, des artistes triés sur le volet wokiste, un idéologue trotskiste et une écologiste radicale. Pour « désancturariser » le palais de l’Élysée, on le transforme en squat, « un lieu de création dont la façade est désormais magnifiquement taguée ». Un seul mot d’ordre : « Il n’y a plus de citoyens, il n’y a que des artistes ». Par conséquent, « au Louvre, on peut admirer une peinture flamande du XVIIe siècle à côté d’un tableau abstrait peint par Fabrice, cinquante-deux ans, informaticien. À Orsay, une baigneuse de Degas côtoie le dessin de Mourad, quatre ans ». Une journée Trapenard est décrétée fériée pour « permettre à chacun de prendre le temps de lire ». Le Prix Goncourt est remplacé par le prix Ernaux et est « remis chaque année dans un restaurant solidaire du XXe arrondissement, La Vie en Bio ». L’État, dirigé par « La Troupe » composée de quatre membres dont Le Clown et Pirouette, une « mime syndiquée », impose l’ArtPass, une application numérique obligatoire qui doit impérativement être utilisée « au moins cinq fois par mois (musée, concert, expo, cirque, théâtre, café-philo, etc.) ». Le citoyen-artiste est prié de garder son sérieux devant « les installations de la sculptrice hongroise et papesse de l’Art Rebelle, Marta Bil », entre autres celle exposant des « instruments de musique écrasés, broyés, “martyrisés par le monde de l’argent” ». Par ailleurs, la Brigade 202 – je vous laisse découvrir pour quelle raison cette officine policière s’appelle ainsi – la Brigade 202, donc, veille à ce qu’aucun citoyen ne puisse échapper à son destin artistique, soit en tant que spectateur, soit en tant que créateur, l’idéal étant qu’il devienne les deux : s’il a un coup de mou créatif, il est prévu que la maison du citoyen défaillant soit transformée en Centre Culturel Éphémère animé par des jongleurs, des magiciens, des danseurs, des chanteurs, etc., jusqu’à ce que ledit citoyen retrouve « le goût et l’amour de l’art et de la culture ». Ainsi débute le roman satirique de Gérald Sibleyras.
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Damien, le personnage principal de cette dystopie tout à la fois burlesque et effrayante, va devoir naviguer entre les innombrables parcs d’attractions – « le parc de l’Amour, le parc de l’Avenir, du Partage, du Je, du Toi, etc. » – une myriade de musées, le Festival du Grand Mélange, une kyrielle d’expositions, la Grande Fête des Gens, les Résidences d’Écrivains et les Cabanes d’Artistes. Pour subvenir à ses besoins, il travaillera pour la SAPA (Société Artistique des Parcs d’Attractions). Pour montrer qu’il est un citoyen-artiste et, surtout, pour obtenir une subvention, il participera à l’opération gouvernementale « Tous romanciers ! » en envoyant à la SNE (Société Nationale d’Édition) un obscur projet de roman supposé être « une œuvre déconstruite et souple dans laquelle la signification différentielle des mots ouvrira une perspective sur une réflexion ontologique ». Bref, sa vie s’étiolera sous la férule d’une caste despotique qui s’est donné pour tâche d’imposer coûte que coûte un régime politique exclusivement artistique, paritaire, égalitaire et inclusif – c’est-à-dire une dictature qui ne dit pas son nom. Jusqu’au jour où il découvrira l’existence d’un groupe de résistants. La Troupe au pouvoir les appelle les Extrémistes…
Jolly 2027, vite !
Visionnaire, Philippe Muray a décrit en son temps la « festivisation progressive et totalitaire de la société » et la transformation de la culture et des arts en une gigantesque Foire du Trône progressiste – ses théâtres de rue participatifs, ses Nuits Blanches stupéfiantes, ses techno parades tolérantes, ses Fêtes de la Musique citoyennes, ses musées transgressifs et ses festivals solidaires. Récemment, le metteur en scène Thomas Jolly disait rêver d’un « Festival d’Avignon permanent » où il serait interdit de hiérarchiser les œuvres. Benjamin Britten ou les Spice Girls, Mozart ou Aya Nakamura, Shakespeare ou Édouard Louis, tout est égal, tout se vaut, selon lui, et doit pouvoir se parer d’adjectifs interchangeables et politiquement corrects : citoyen, ouvert, égalitaire, diversitaire, tolérant, inclusif, etc. Gérald Sibleyras prend Thomas Jolly au mot en décrivant le monde terrifiant que ce dernier appelle de ses vœux. On rit beaucoup en lisant Nous sommes tous des artistes,mais c’est un rire parfois amer car nous y reconnaissons des phénomènes déjà à l’œuvre, les massacres orchestrés d’œuvres anciennes, l’exposition pontifiante de pitreries modernes obligatoirement affublées de cartons explicatifs et verbeux décrivant les « ambitions de l’artiste », les fêtes de la musique dissonantes, les créations théâtrales informes, le cinéma woke, la littérature réduite à l’exploration de nombrils, etc.
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« L’apprentissage est un frein à la création. Partant du principe que, pour créer, il faut oublier ce que l’on sait, commençons pas ne rien savoir du tout pour créer tout de suite », affirment les tenants du régime artistique dans Nous sommes tous des artistes. Ce principe, la caste médiatico-culturelle actuelle, soutenue par un État et une Éducation nationale complices, l’a fait sien. Si le roman de Gérald Sibleyras – qu’apprécieront sans nul doute les lecteurs de Patrice Jean (celui de La Philosophie selon Bernard et de Tour d’ivoire) ou du regretté Benoît Duteurtre (celui de L’Ordinateur du Paradis et de Dénoncez-vous les uns les autres) – est une fiction plantant le décor d’une potentielle catastrophe à venir, il est aussi bien sûr une description caustique et parfois à peine exagérée du « monde de la culture » actuel, dans ce pays où l’on compte plus de deux mille prix littéraires, où Virginie Despentes est considérée comme « notre Balzac » sur la radio publique, où Annie Ernaux est comparée sans rire à Proust, où « la légende de la musique française » Joey Starr et le « trans-philosophe » Preciado sont encensés sur France Culture, où Édouard Louis et Christine Angot sont adulés par Télérama, où le pass culture permet aux jeunes gens d’accéder quasi-gratuitement à la Fête de l’Huma ou aux Journées du… Matrimoine, où les scènes de théâtre sont régulièrement transformées en tribunes wokes, où les discours des cérémonies de l’entre-soi artistique ne sont plus que des prêches bien-pensants, pompeux, d’un ennui insondable, où des artistes rebellocrates subventionnés par le pouvoir sermonnent les Français qui ne votent pas selon leur goût et où les représentants politiques hésitent à botter les fesses de ces faux révoltés qui s’imaginent être des phares de l’humanité, où l’art disparaît sous des couches de plus en plus épaisses de moraline et d’humanisme faisandé – dans ce pays, donc, où il n’y a jamais eu autant de gens se prétendant artistes, jamais autant d’artistes se vantant d’être humanistes, et où, par conséquent, l’art véritable se fait de plus en plus rare. « Jamais Florence au temps de sa splendeur, jamais la Grèce de Périclès, la Venise de Titien ou la France des impressionnistes n’ont compté tant de “créateurs”. Si ceux-ci prolifèrent aujourd’hui, c’est bien évidemment que le terrain sur lequel ils se multiplient est philanthropique et humanitaire ; et que c’est tout de même plus commode d’être un artiste dans ces conditions-là que du temps des âges farouches : il suffit de ne rien faire, rien voir, rien penser qui n’ait été préprogrammé par la machine philanthropique et humanitaire ; ou qui pourrait la chagriner. » Muray, toujours.
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