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Comment la France encovidée a succombé à la pulsion de mort?

À la faveur de la pandémie, les peine-à-jouir, l’esprit de prohibition et l’austérité l’ont emporté sur les valeurs de la jeunesse: l’amour, la vaillance, l’intrépidité et la liberté des trompe-la-mort. Thanatos a pris le dessus sur Éros. Parce que nos dirigeants font la politique de leurs électeurs vieillissants. Emmanuel Macron prendra la parole dans la presse régionale demain matin pour nous annoncer la suite de ce programme mortifère.


Éros et Thanatos. Pulsion de vie vs pulsion de mort. Chute ou rédemption. Culture de vie ou culture de mort. Instinct de survie ou mélancolie. Mort ou résurrection. Résilience ou syndrome dépressif. Fureur de vivre vs no future. Les Grecs, le christianisme, la psychanalyse et les romanciers modernes ont dévoilé et mis en scène les deux principes qui structurent l’existence humaine : la tension vitale, qui projette les hommes et les sociétés vers la jeunesse et l’avenir ; et la pulsion de mort, qui les pousse à anticiper la finitude de leur existence. Dans notre vieille civilisation, qui se perçoit comme en sursis, voire menaçant ruine – à écouter Michel Onfray et à considérer les faits qu’il rapporte –, la crise du Covid et sa gestion sont emblématiques de notre propension collective à accélérer notre éviction de la scène mondiale. Thanatos.

En 2020, la France est entrée en récession. Elle a organisé de manière inédite l’automutilation de son économie, ce qui a accéléré la déflation à l’œuvre. Le « quoi qu’il en coûte » n’était pas planifié, mais ses conséquences sont délétères. Le grand confinement a suspendu nos existences et nos activités. Il s’agissait officiellement de sauver des dizaines de milliers de vieillards et grands malades fragiles, une préoccupation éminemment respectable. À ceci près que beaucoup sont quand même morts, puisque le virus se joue de nos demi-mesures. Il s’agissait surtout d’éviter l’engorgement des urgences hospitalières, sans songer à les faire passer de 5 000 à 30 000 places de réanimation, ce qui aurait coûté infiniment moins cher que la thrombose de l’activité.

Anticipation de nos soumissions futures et laïcisation de la pénitence

En procédant ainsi, nous avons fragilisé la jeunesse de France : déperdition scolaire irrémédiable chez les plus fragiles, dégâts psychologiques parfois tragiques, désocialisation et perte du goût de vivre, de créer, de se cultiver, de se confronter à des amis, d’inventer et de braver les risques. Nous avons demandé à la jeunesse de prendre en compte la vieillesse et les morts à venir, quand cette tâche n’a jamais été – et ne peut pas être – la sienne. La même génération d’adultes qui tente d’euphémiser auprès de ses enfants la mort des grands-parents, qui empêche souvent les jeunes de voir la dépouille de l’un d’eux, qui se garde de les emmener au cimetière – tentant d’oublier l’existence même de ce lieu – a collectivement décidé de sacrifier la liberté et la formation des jeunes au nom de la protection « des plus faibles ».

Pourtant, plusieurs pays d’Asie ont su contrôler et entraver l’épidémie, notamment dans des démocraties comme la Corée du Sud, Taïwan ou le Japon. Ils ont fermé les frontières, ont pratiqué le dépistage systématique et le confinement des seuls malades. Encore fallait-il le vouloir, et s’organiser très vite. Au lieu de quoi nous avons laissé les frontières ouvertes pendant un an, et confiné tout le monde à plusieurs reprises. Nous avons lutté contre l’invisible virus avec un gros marteau, si bien que nous cumulons à la fois parmi les plus forts taux de mortalité et de recul économique. Aurions-nous été capables de procéder à la manière ciblée et efficace des sociétés développées d’Asie ? Nous avons non seulement peiné à réaliser des choses simples, mais aussi à les concevoir. Dans notre société fracturée et appauvrie par la crise, les docteurs Diafoirus, qui se sont un temps emparés du pouvoir de contrainte, semblent pourtant satisfaits des solutions adoptées : ils rêvent même de proroger le confinement, c’est-à-dire notre enfermement. Thanatos.

Nous avons laissé partir des milliers de vieillards et de moins vieux dans la solitude de leur chambre mortuaire, au nom de leur protection

Comment la société libre, riche, vivante et joyeuse des années 1970 – Éros – a-t-elle sombré par étapes dans une mélancolie qui confine à la pulsion de mort ? Comment sommes-nous passés du « jouissez sans entraves » à « enfermez-vous » (ou plutôt « nous vous enfermons »), de la « fureur de vivre » à la fureur d’enfermer, et d’« il est interdit d’interdire » à une prohibition rampante ? Il n’est qu’à voir avec quelle jouissance, au sens psychanalytique du terme, certains hauts fonctionnaires et maires prennent des arrêtés anti-consommation d’alcool (certains week-ends, après telle heure, dans certains lieux…), comme s’il fallait tuer la tentation de l’ivresse, quitte à anticiper nos soumissions futures.

Les citoyens loups-garous

Au fil des ans, nos autorités politiques ont interdit l’alcool dans les écoles (dont acte), puis dans les cantines et les restau U, à l’armée et dans la plupart des administrations, dans les pots de départ et dans les vins d’honneur, dans les administrations et les collectivités locales, les hôpitaux et les stades, et celui-ci est devenu une denrée rare dans les avions, les gares, les trains, etc. Les lieux de plaisir et de travail, les lieux de souffrance et d’appréhension sont désormais interdits de plaisir et de dérivatif. Nos vieillards meurent sans le verre de rouge quotidien qui a accompagné leur existence : quelle faute ont-ils commise ?

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La France est devenue un lieu fade, soumis à la triple poussée hégémonique de l’hygiénisme punitif à la mode, de la culture américaine prohibitionniste et de la bigoterie islamique du haram, qui se rejoignent sur ce point comme sur d’autres. Les mêmes qui vilipendaient les excès répressifs du catholicisme ont laïcisé la pénitence. Nous nous interdisons peu à peu de vivre, de jouir de l’existence et par voie de fait de penser. Les paradis artificiels sont en passe de perdre droit de cité – même fumer est un droit en sursis. Ni paradis céleste ni paradis artificiel : Thanatos.

En refusant les risques, on renonce à vivre

La triste séquence du Covid-19 (en attendant le Covid-20 et ses sœurs), au prix de dégâts humains sans précédent, pour beaucoup irréparables – car ce qui est vécu est irrémédiable –, nous a poussés loin en avant dans une mortification où les peine-à-jouir, l’esprit de prohibition et l’austérité l’ont emporté sur les valeurs de la jeunesse : l’amour, la vaillance, l’intrépidité et la liberté des trompe-la-mort. Or ces derniers ont écrit de grandes pages de notre histoire, autant que les paisibles laboureurs. Nous nous sommes autoconfinés dans un repli privatif de nous-mêmes, de nos proches et de nos libertés. Jamais, depuis deux siècles, les Français n’ont été collectivement privés de danser, d’aller au théâtre, de prier et de vaquer à leurs occupations. Pendant des semaines, des gendarmes ont verbalisé avec zèle les promeneurs dans les forêts, sur les plages et sur les chemins de campagne.

Nous avons laissé partir des milliers de vieillards et de moins vieux dans la solitude de leur chambre mortuaire, au nom de leur protection. Les administrations hospitalières et sanitaires ont trop souvent révélé à cette occasion une forme inattendue de cruauté et d’inhumanité. Anthropologiquement, nous avons renoncé à beaucoup de choses : à notre histoire, à nos libertés et à toute forme d’espérance ou d’utopie créatrice. Si vivre est un risque, c’est aussi assumer des risques, à la minute où l’on sort de chez soi. En refusant les risques, nous avons renoncé à vivre.

Une poignée d’intellectuels, de publicistes et de médecins bravaches ont tenté de réveiller les Français en s’élevant contre l’ordre sanitaire. Il faudrait presque les médailler, de BHL à Nicolas Bedos, d’Ivan Rioufol à André Comte-Sponville, au lieu de quoi la patrouille tente de les confiner au silence médiatique (ce qui est plus ou moins facile).

Mille faits sociaux font écho à cette mortification orchestrée par nos élites, avec l’apparent assentiment des cadres sociaux, qu’il s’agisse des médias dominants, des médecins médiatiques, de la classe politique et des autres cléricatures laïques et religieuses. L’apothéose a été atteinte au printemps 2020, avec l’énonciation publique, quotidienne et solennelle par le directeur général de la Santé de la liste macabre des centaines de morts et d’hospitalisés. Cette lugubre mise en scène a joué son office en terrorisant le grand nombre, avant d’être sortie des écrans. Mais nul n’en a tenu rigueur au DGS ; sous des formes nouvelles, le ministre de la Santé lui a emboîté le pas durant le deuxième confinement. Normalement angoissé, au regard de ses responsabilités, mais aussi très exalté, celui-ci a renouvelé le système de la communication sanitaire en menaçant ses auditeurs de prévisions apocalyptiques renouvelées. Tout cela n’a pas été sans conséquences.

Syndromes dépressifs et baisse des naissances

Nous ne connaîtrons pas le nombre de Français, qui se chiffre en millions de personnes, terrorisés et anxieux, demeurés terrés chez eux pendant des semaines, voire une année, ne sortant que pour se procurer des vivres, tels des loups-garous. Cela a valu à beaucoup de sombrer dans des syndromes dépressifs. Selon les psychiatres français, ceux-ci ont doublé en France durant cette période, approchant les 14 millions de personnes, en particulier chez les jeunes.

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Un marqueur saillant de ce choc est l’effondrement des naissances, observé dès janvier 2021 (- 13 % par rapport au mois de janvier 2020, lui-même déjà en repli). Il fait suite à une baisse de 100 000 naissances observée en France en dix ans. On ne ferme pas impunément la moitié des maternités au nom de la rationalisation budgétaire, après avoir agi sans relâche pendant trente ans à la destruction du Code civil, sans que cela ait un impact. La France peut « s’honorer » d’être le pays au monde où l’on se marie le moins. Le mariage, cette fête universelle et immémoriale de la jeunesse et de la joie, a laissé place, au titre des réjouissances amicales et familiales dans notre société désabusée, aux poussifs anniversaires de 50, 60, 70 ans et bientôt 100 ans ! Notre société individualiste est championne de la solitude : plus de la moitié des femmes y vivent seules et l’on relègue les jeunes dans les recoins de la société. Elle les tient à distance de l’emploi stable, d’une culture exigeante, de notre histoire, de l’intériorité ou d’un travail décemment payé, et elle leur prend maintenant la liberté de leurs 20 ans.

Étudiants et enseignants défilent dans les rues de Lyon pour alerter sur la détresse et la précarité estudiantine, 26 janvier 2021 © KONRAD K./SIPA

Notre société célèbre la longévité et la séniorité, si ce mot existe. Avant la crise, Luc Ferry et les thuriféraires du transhumanisme exaltaient la vie rallongée à deux cents ans et l’homme augmenté, alors que nous sommes si peu capables d’offrir des perspectives intellectuelles, spirituelles et politiques séduisantes à notre jeunesse. Or cette dernière ne fut jamais si fragilisée, ni si divisée, en période de paix. D’où viennent ces paradoxes ?

Baby-boomers vs millenials

La plus nombreuse génération de l’histoire de France –16 millions d’individus nés dans les années 1940 et 1950 –, les baby-boomers, dont les soixante-huitards furent l’avant-garde autodésignée, a su par sa force vitale renverser la société française et la projeter tout ensemble dans ses utopies, pour le meilleur et pour le pire. Sa force vitale a révolutionné la musique, l’amour, les arts, la politique et la pensée. Éros.

« La France de papa » du général de Gaulle a été poussée dans ses retranchements, puis démantelée. Nous avons été invités à commémorer pieusement cette saga depuis plus de cinquante ans. Mais alors que l’ordre symbolique installé par les baby-boomers vacille, biologie oblige, nonobstant les utopies transhumanistes dont le Covid a dévoilé la vacuité, la roue a tourné : la force vitale entraînée par le nombre s’est muée en un immense syndrome dépressif. C’est Le Déclin de l’empire américain (film canadien de 1986). Or cette situation a de fortes implications politiques. En effet, alors que les derniers baby-boomers viennent de passer le cap des 60 ans, ils représentent presque le tiers de l’électorat, mais la moitié des électeurs réels. Les plus jeunes générations, en particulier les millennials nés en fin de siècle – jeunesse impuissante et parfois furieuse –, votent en effet avec leurs pieds.

Nos dirigeants savent que les baby-boomers vont encore une fois faire l’élection – comme toujours depuis 1981 –, d’où, malgré les variations, une fidélité au social-libéralisme à la française. Les yeux des politiques sont rivés sur les 17 millions de retraités français. Fascinés par le principe de précaution et les tendances mélancoliques de nos aînés, vieillesse oblige, les dirigeants font la politique de leurs électeurs. Le président dit parler à la jeunesse, mais il sait qu’elle votera peu. En outre, ce jeunisme plaît aux baby-boomers, eux qui furent si longtemps la « génération jeune ». Pour la première fois de son histoire, dans l’étrange contexte dépressif dont on vient de parler, sur fond d’angoisses diffuses et multiples, Marine Le Pen peut espérer attirer à elle une partie assez conséquente de cet électorat, qui lui fut toujours hostile, et faire turbuler l’élection présidentielle. En France, tout commence en mystique, et termine en politique.

17 heures de garde à vue pour un masque sous le menton en plein Paris!

Même à Saint-Germain-Des-Prés, la vie n’est plus si «paisible», ma bonne dame…


« Je me bats pour le droit à la vie paisible » a déclaré il y a quelques jours le président à un journal du matin. Il devrait utilement se pencher sur le fait divers qui suit.

18 h 50 samedi, deux jours avant, quai d’Orléans, à deux pas de Notre-Dame : l’écrivain, professeur de philosophie, Emmanuel Carpentier, rentre tranquillement chez lui de l’autre côté de la Seine avant le couvre-feu, en compagnie de son amie Juliette et de son éditrice, Victoria Nguyen. Il fait bon, les berges de la Seine sont dégagées avec une petite brise, le masque sanitaire est porté sous le menton. Surgit une voiture de police : verbalisation immédiate, 135 €, aucune discussion possible. L’écrivain reçoit paisiblement la contravention et ajoute verbalement, comme tout Français gaulois réfractaire et râleur : « je ne la paierai pas, cette putain d’amende ».

Au trou !

Sortie en furie des forces de l’ordre de leur véhicule, placage au sol, menottes. Effarement des accompagnantes et des promeneurs de l’Île Saint-Louis. S’agit-il d’un dangereux délinquant ou d’un factieux révolutionnaire caché derrière le tranquille enseignant de 35 ans, connu pour son professionnalisme bienveillant? Il est en tout cas embarqué en trombe et sans ménagement. Ce n’est qu’un peu avant minuit que Juliette et Victoria arriveront à localiser Emmanuel : il est derrière les barreaux, en garde à vue dans le commissariat du quatrième arrondissement, dans les faits, au secret. Son portable lui a été confisqué. Grâce à la mobilisation de ses proches et en dépit de ce moment peu propice du samedi soir, un membre du barreau, interloqué par cette situation orwellienne, intervient. Il transmet une alerte au parquet, comme c’est l’usage. Mais il est déjà trop tard.

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Emmanuel ne sort de sa geôle qu’à midi le lendemain, soit 17 heures après son arrestation. Le médecin dont il avait besoin n’est jamais arrivé. Ce n’est tout de même pas « Midnight Express », et il n’a pas été violé par ses camarades de cellule… Nous sommes  en France en 2021. La problématique générale, c’est comment donner aux forces de l’ordre le bon cadre d’exercice de leur mission, les moyens correspondants, la bonne articulation avec l’institution judiciaire facilement taxée de laxisme ainsi que le soutien des citoyens. La récente décision de justice concernant les graves évènements de Viry-Châtillon ne contribue pas à la sérénité des débats.

Un fait divers secondaire qui en dit long

Ce fait divers, de nature totalement secondaire, en dit long sur la vraie nature de la situation. Une telle interpellation n’aurait jamais eu lieu dans une zone de non droit, dans une banlieue traversée par les multiples séparatismes, et on peut comprendre les agents de police. Elle a eu lieu dans une zone éminemment paisible de la capitale, sans risque pour les intervenants policiers et dans un contexte de facilitation gouvernementale des espaces ouverts pour les gestes barrières. Ceux-là devaient hélas faire du chiffre. Juste après le couvre-feu, donc en fin de journée, le décompte des « scalps » sanitaires était obscènement réalisé devant le pauvre Emmanuel, emmené dans le véhicule policier vers sa prison d’un jour : 63 contraventions pour la petite équipe. Le ministre de l’Intérieur va être content. Les supérieurs immédiats aussi.

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Nous ne sommes pas sûrs que l’institution policière sorte grandie de ce type d’exaction mineure, laissant coexister d’une part, une délinquance multiforme ainsi qu’une insécurité préoccupante sur les territoires abandonnés de la République et, d’autre part, une inflexibilité caporaliste réservée aux Français respectueux de l’ordre public, digne d’un État totalitaire, où tout bon sens est abdiqué et où les libertés les plus élémentaires sont oubliées au profit de l’urgence sanitaire et de la nécessité de faire semblant que la sphère publique agit avec efficacité.

Évitons ce type de dérapage. Les Français en seront reconnaissants vis-à-vis de leurs gouvernants, actuels et à venir.

La Joconde partira-t-elle dans la fumée des NFT?

Les artistes plasticiens pouvaient penser que la crise sanitaire remettrait les pendules à l’art: les toiles, sculptures « en vrai » bénéficiant, comme le spectacle vivant, d’un surcroit de faveur: après les écrans du télétravail, tyrans de la vue et des nerfs, vive l’art en présentiel! C’était sans compter sur la cupidité « branchée » qui vient d’inventer un iconoclasme juteux.


En cause les NFT (Non-Fungible-Token) « jetons non échangeables » basés sur la blockchain, technologie numérique garantissant la traçabilité d’images ou d’objets sur le net. Vous téléchargez librement des images d’une œuvre numérique mais il n’y a qu’un seul original, certifié par un NFT vendu à prix d’or. Ce mécanisme permet à des « mèmes », tweets, vidéos etc, d’être cotés tels des œuvres d’art. Cette propriété digitale, utile au marché de l’art virtuel, a créé une bulle spéculative, les NFT relevant des crypto-monnaies dont le cours est dopé par la Covid. A New-York s’est déjà ouvert une galerie physique spécialisée en NFT.

Banksy: toujours dans les bons coups

Le 4 mars, le virtuel tue, pour la première fois, en direct, l’art dans sa réalité physique. Un Banksy, acquis en galerie pour 95 000 dollars, a été carbonisé lors d’une performance filmée avant d’être «réincarné» illico en ligne dans son «NFT » : il n’existe plus que sous forme de certificat d’authenticité qui trouva acquéreur à 320 000 dollars, bingo ! « Il fallait détruire physiquement l’œuvre pour que sa valeur se transfère de l’objet physique au NFT » est-il expliqué au début de la performance.

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Certes, l’œuvre détruite n’est qu’un tirage d’une gravure intitulée Morons (White) et représentant une salle de vente où les acheteurs, face à un tableau blanc, lisent: «Je n’arrive pas à croire que vous achetez vraiment cette merde, bande de débiles». Bansky pose en rebelle mais vit de ce qu’il dénonce. Dans la foulée, Christie’s, le 11 mars, organisa sa première vente d’un objet d’art numérique qui décrochera le record de 69,3 millions de dollars, le plus cher « crypto-art ».

Euthanasie lucrative et redoutée

L’entourage de Banksy se défend d’encourager la destruction des œuvres d’art rares et significatives, avouant que le Banksy n’est qu’une planche à billet. Mais que se passerait-t-il s’il devait y avoir un NFT de la Joconde produit par le Louvre ? Les musées, toujours en mal de financement, pourraient être tentés. Et le milliardaire ou la multinationale (il y en a de plus puissantes que les Etats) détenteurs du NFT de Vinci, être désireux d’organiser une Lisa-grillade au musée. En France, après Notre-Dame ou la cathédrale de Nantes, il y a tant de malencontreux accidents que le ministère de la Culture n’y verrait que du feu. Cela nous promet des bûchers à travers la planète surtout pour les œuvres moins connues mais tout aussi essentielles au patrimoine.

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Pour les artistes vivants, vendre le NFT de son œuvre pourrait participer d’une sorte de mécénat, à condition (cela n’a rien d’automatique) de toucher un pourcentage sur la revente du NFT. Sinon la réussite d’une carrière enrichira le spéculateur, pas l’artiste, qui pourrait même voir la survie physique de son œuvre menacée. Car le NFT a une immense supériorité sur un certificat papier : il est infalsifiable, danger mortel. En effet, l’œuvre expertisée à un instant t, quand elle vaut cher (ce qui s’organise en spéculant en réseau), le propriétaire cupide et branché aura intérêt à ce que survienne une habile catastrophe qui figera la valeur au plus haut. Il évitera les dévaluations futures (ces batailles d’experts autour « de la main » ou « de l’atelier» de X ou Y) ou coupera court à la restauration d’une œuvre contemporaine abîmée, ou difficilement stockable, ou frappée de refus d’exportation etc. L’euthanasie lucrative des œuvres d’art est-elle avancée ?

La Turquie, c’est le califat aux portes de l’Europe

Pour le grand spécialiste du monde musulman Gilles Kepel, trois événements survenus en 2020 bouleversent le Moyen-Orient : le retrait des forces américaines, la pandémie et la chute du cours du pétrole. Le résultat en est une alliance surprenante entre sunnites et chiites qui, dirigée par Recep Erdogan, devient une menace pour l’Europe.


Causeur. En 2018, vous avez publié Sortir du chaos. À la lecture de votre nouveau livre, Le Prophète et la Pandémie, on a l’impression que nous nous y sommes plutôt enfoncés…

Gilles Kepel. C’est précisément la raison pour laquelle j’ai écrit ce nouveau livre ! Sortir du chaos mettait un demi-siècle en perspective à partir des trois générations du djihadisme que j’avais identifiées comme l’élément structurant des évolutions de cette période. Puis en 2020, la pandémie a donné un coup d’accélérateur à des mutations déjà en œuvre, les rendant plus claires, plus évidentes. Sur le plan géopolitique, elles avaient fait jaillir une nouvelle ligne de faille dans la région : l’axe fréro-chiite d’un côté ; l’alliance d’Abraham entre Israël et les pays du Golfe de l’autre. Et la volonté de Trump de se retirer de la région et de déléguer la gestion des conflits au Moyen-Orient à des alliés (qui n’étaient plus seulement Israël) n’a fait que renforcer ce nouveau clivage, car elle a permis l’émergence de cette alliance bizarre entre la Turquie, l’Iran et le Qatar, le cœur de l’axe fréro-chiite.

Pourquoi la Turquie sunnite s’allie-t-elle avec l’Iran chiite ?

La Turquie se positionne en tant qu’acteur clé de l’islam politique, en soutien à ceux que Bernard Rougier appelle les « entrepreneurs de colère ». Cela explique pourquoi la plupart des Frères musulmans chassés d’Égypte et d’autres pays trouvent refuge en Turquie et financement au Qatar. Cela explique aussi l’intérêt iranien. La Turquie est devenue le lieu d’où les Frères Musulmans s’organisent pour la conquête de l’Europe. En France, par exemple, c’est dans des mosquées turques gérées par les instances d’État que s’expriment les formes d’islam sécessionnistes. Il y a toute une pression de l’islam politique en Europe de l’Ouest, relayée par la Turquie, qui passe par l’appui aux mosquées fréristes et aux idéologues djihado-salafistes, et également par les consignes de vote. Ce dernier facteur est particulièrement significatif en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique où la population turque est très importante et attentive aux consignes d’Erdogan. Cet axe fréro-chiite était bien moins structuré en 2018.

Un autre phénomène important de cette année Covid est la chute du cours du pétrole. Quel en est l’impact géopolitique ?

Même si aujourd’hui le pétrole remonte, 2020 a été une année catastrophique pour les producteurs et par conséquent pour le Moyen-Orient. Les États pétroliers, l’Arabie saoudite en tête, connaissaient déjà la malédiction du pétrole qui détruit les sociétés en créant une classe de rentiers oisifs. La chute brutale du cours a été un coup de semonce : il faut préparer la suite. Cela a accéléré les accords d’Abraham entre Israël et les Émirats et le Bahreïn. Les monarchies pétrolières souhaitent investir massivement dans la technologie israélienne pour préparer l’après-pétrole. Pour les Saoudiens, c’est plus complexe, car ils ont une population importante à nourrir.

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Le prince, Mohammed Ben Salmane, mise sur une jeunesse qu’il veut « dé-wahhabiser » afin de la rendre plus entrepreneuriale. S’il est en train de créer la nouvelle ville futuriste, Neom, dans la région du nord-ouest saoudien, dont personne n’avait entendu parler, ce n’est pas seulement parce qu’il y a de l’hydrogène vert, de l’eau, du vent, du soleil, mais aussi parce que c’est à côté de la frontière israélienne. En résumé, les sunnites pétrolifères acceptent de reconnaître Israël afin de passer à l’après-pétrole. C’est le grand changement par rapport à Sortir du chaos.

Quelles sont les conséquences de la dimension sanitaire de la pandémie ?

Le renforcement de la Chine qui en profite pour gagner la Troisième Guerre mondiale contre les États-Unis sans coup férir. Aux Émirats, tout le monde a été vacciné avec le vaccin Sinopharm. En Iran, étouffé par les sanctions imposées par Trump et ravagé par le coronavirus, la Chine investit 400 milliards de dollars en échange d’une présence militaire chinoise et le droit d’acheter du pétrole et du gaz moins cher qu’au prix de marché. Mais attention ! Si la Chine a une politique beaucoup plus assertive dans la région, elle ne prend pas de risques, et se garde bien d’intervenir en Syrie.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan marche dans la mosquée Sainte-Sophie après la prière du vendredi, à Istanbul, le vendredi 4 décembre 2020. © /AP/SIPA Numéro de reportage : AP22519348_000003

L’Europe doit-elle s’inquiéter des changements au Moyen-Orient ?

Pour répondre, il suffit de penser à la réislamisation de Sainte-Sophie par Erdogan, un vrai message crypté envoyé à l’Europe. Il le fait le 24 juillet, date anniversaire du traité de Lausanne de 1923 par lequel Atatürk, grâce à une mobilisation militaire, a cassé le traité de Sèvres qui avait découpé l’Anatolie en petits morceaux pour le plus grand profit des Européens. C’est ce même Atatürk qui en 1934 a laïcisé la mosquée, donnant Sainte-Sophie en cadeau à l’humanité. Ainsi, Erdogan suit Atatürk sur le plan militaire en défaisant son travail sur le plan laïque.

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La cérémonie du 24 juillet permet à Erdogan de s’inscrire dans l’histoire et d’apparaître comme le nouveau sultan Mehmet le Conquérant, tout en développant son côté « entrepreneur de colère ». Enfin, Erdogan bénéficie du soutien des Iraniens et de l’axe fréro-chiite. Ali Akbar Velayti, conseiller de l’ayatollah Khamenei, proclame que « Sainte-Sophie restera une mosquée jusqu’au jour de l’apocalypse ». Somme toute, Erdogan devient le champion de l’islam en colère contre l’Occident et la chrétienté, et prend la tête de la croisade contre « Macron l’islamophobe » à l’occasion de la republication des caricatures par Charlie le 2 septembre dernier.

Après la polémique sur l’entrisme islamo-gauchiste à l’université, pensez-vous que ce terme correspond à une réalité ?

L’islamo-gauchisme, dont l’idéal type est Tariq Ramadan, vient de la fusion opérée par la révolution iranienne entre la revendication anti-impérialiste et le langage islamiste. La publication en persan des Damnés de la terre, de Franz Fanon, traduit les « oppresseurs » par les « arrogants » et les « opprimés » par un terme coranique qui veut dire les « déshérités ». Le nouveau clivage n’est plus un clivage de classes, mais un clivage à base de définitions religieuses entre les bons musulmans et tous ceux qui sont leurs ennemis, le vocabulaire de l’islam politique se substituant à celui du marxisme. Cette traduction sera ensuite reprise en arabe et portée par la révolution islamique. Quant à la polémique, il faut dire que Mme Vidal n’a pas été d’une habileté extrême, surtout qu’elle avait dit le contraire une semaine avant. Reste que, quand la conférence des présidents d’université dit que l’islamo-gauchisme n’existe pas, c’est parce que ses membres sont élus par des maîtres de conférences islamo-gauchistes.

La tribune, les tribuns, les Français

Une tribune signée par environ un millier d’anciens militaires secoue le monde médiatico-politique. Les Français assistent stupéfaits à ce débat irréel sur leur quotidien.


Les Français connaissent bien le contenu de cette lettre parce qu’ils vivent les situations dénoncées, ils lisent leur presse quotidienne régionale, miroir de la France, parlent avec leurs policiers, leurs pompiers, leurs médecins, leurs enseignants et sont informés de leurs difficultés quotidiennes. Donc pour eux, aucune surprise dans ce constat, si ce n’est un certain soulagement de voir mettre des mots sur leurs maux : le délitement de la société dû au communautarisme, au mépris de « notre pays, ses traditions, sa culture» ; le délitement qui « entraine le détachement de multiples parcelles de la nation pour les transformer en territoires soumis à des dogmes contraires à notre Constitution ».

Alors, même si cette lettre ne fait que poser le même constat que l’abondante littérature fournie par les universitaires, les chercheurs, les représentations nationales (Sénat et Assemblée nationale), même si cette lettre ne fait que poser le même constat que celui d’un ancien président de la République s’interrogeant «Comment éviter la partition ? Car c’est quand même cela qui est en train de se produire : la partition.[i]» ; le même constat que celui d’un ancien ministre de l’intérieur déclarant : «La situation est très dégradée et le terme de reconquête républicaine prend là tout son sens parce qu’aujourd’hui dans ces quartiers c’est la loi du plus fort qui s’impose, celle des narcotrafiquants et des islamistes radicaux, qui a pris la place de la République.[ii]» ; le même constat que celui de l’actuel président de la République lors de son discours des Mureaux[iii] et sa conférence de presse Mulhouse[iv]. Alors, cette lettre a du réchauffer le cœur de plus d’un Français car, au-delà de l’effet loupe fait par les tribuns sur les généraux, ce sont plus d’un millier d’anciens militaires de tous les grades, donc l’image exacte de la société française, qui ont signé cette lettre ouverte. Ce sont les Français qui ont écrit cette lettre.

L’armée est déjà impliquée dans Vigipirate

Mais cette lettre demande aussi d’aller au-delà du constat, et c’est là que, si les Français se réjouissent, les tribuns grincent des dents ou au contraire se pavanent. Les uns en profitent pour racoler en évoquant des amalgames entre l’armée d’active et les ex-militaires signataires ou en faisant semblant de croire à un appel à insurrection. Ont-ils bien lu la phrase « provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national » ? Cette phrase souligne le caractère périlleux de la mission.

Mission parce que les interventions sont décidées par le pouvoir politique. Les premiers déploiements de l’armée sur le territoire national pour des missions de sécurité ont débuté en 1996 avec 800 soldats dans le cadre de VIGIPIRATE, nous en sommes aujourd’hui à 10 000 soldats nous informe le ministère des Armées[v]. C’est donc bien la preuve que la situation sécuritaire intérieure a changé et que le politique a senti le besoin d’impliquer l’armée. Périlleuse parce qu’il n’est pas évident pour une armée républicaine de devoir se mouvoir en armes sur les trottoirs de sa propre patrie réputée en paix.

A lire aussi, Aurélien Marq: Des militaires ont-ils le droit de dire qu’ils s’inquiètent pour la France?

Cet emploi de l’armée pour des missions de sécurisation du territoire national met en évidence de nombreux problèmes. Parmi tant d’autres cris d’alarme, un rapport d’information de l’Assemblée nationale en fait un tour exhaustif[vi] : « un cadre juridique à stabiliser, […] le concept de « réservoir de forces », ultima ratio de l’Etat (sic), […], tensions de gestion des effectifs […] ». Il pose surtout en conclusion la question : « Les armées ont-elles leur place sur le territoire national ? ». Sans trancher définitivement, le rapport indique :  «le rapporteur n’observe pas (loin s’en faut) au sein de l’armée de terre de consensus pour souhaiter voir cette armée devenir une troisième force de sécurité intérieure, et encore moins se voir confier de façon durable des responsabilités en matière de maintien de l’ordre [vii]».

Mais le danger sécuritaire est bien une réalité pour les parlementaires, dont l’un d’entre-eux en vient à poser la question : « Mais fondamentalement, ne faut-il pas envisager la constitution d’un nouveau type de force de sécurité dont le champ ne recouvrirait ni les opérations de police traditionnelles – la lutte contre la délinquance par exemple – ni les missions menées en OPEX, mais qui serait chargée de la protection de notre territoire ? En somme, comment sanctuarise-t-on notre territoire face à ces nouveaux dangers ?[viii] »

La France se cherche de véritables responsables politiques

On le voit, les problèmes de sécurité sont réels.

Les grossiers débats autour de cette tribune n’en rendent pas compte et en inversent les paramètres. Ils s’attachent à l’écho et non au cri. A la lecture du rapport (2016), l’on s’aperçoit que là où le politique est allant, le militaire est réticent. Raisons pour lesquelles il est souhaitable que d’autres voies soient ouvertes pour restaurer la paix dans la Nation. Car, le militaire comme « ultima ratio », est un fantasme (voir Mesdames Royal, Ghali -PS- ou M. Gatignon (EELV)[ix] qui, entres autres, l’appelaient de leurs vœux entre 2010 et 2012). Et aussi les propositions du nouveau parti LREM (2016) qui voulait créer un service national universel sous la direction des militaires.

Les solutions passent d’abord par la proposition et l’adhésion de toute la Nation autour d’un projet commun, ce qui suppose l’assimilation, l’éducation, le civisme, le respect des lois, le refus ferme des communautarismes et séparatismes, l’affirmation d’une politique de sécurité, quitte à les imposer par la force de la justice pénale et par un effort collectif de tous les citoyens, chacun à leur niveau. Les Français méritent mieux que ces empoignades de tribuns à coup de charentaises pour un débat de fond.

Si au moins ce débat permet de faire la distinction entre tribuns et véritables responsables politiques, entre exploitation politicienne et construction d’une politique, nous aurons accompli un premier pas vers un avenir meilleur. Si au moins ce débat permettait aux Français de se saisir pleinement des enjeux pour leur avenir plutôt que de l’avenir électoral de tel ou tel, alors la France en sortira grandie. Je me permets donc de conseiller à mes compatriotes d’éteindre leurs télévisions et autres postes radio et de lire, au minimum, trois documents : le rapport parlementaire cité qui fait l’état des lieux de la menace et des problématiques ; la loi n° 2005-270 du 24 mars 2005 portant statut général des militaires, chapitre Ier sur l’exercice des droits civils et politiques[x] ; le livre Révolution du candidat Emmanuel Macron qui fait le même constat que nos concitoyens militaires retraités. Et ils auront une vision plus claire et des outils de compréhension pour le débat de fond qu’il faudrait conduire une fois apaisée cette polémique.


[i] Gérard Davet, Fabrice Lhomme, « Un président ne devrait pas dire ça … » Stock

[ii] Gérard Collomb, Discours de départ du ministère de l’intérieur, 3 octobre 2018

[iii] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/10/02/la-republique-en-actes-discours-du-president-de-la-republique-sur-le-theme-de-la-lutte-contre-les-separatismes

[iv] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/02/18/proteger-les-libertes-en-luttant-contre-le-separatisme-islamiste-conference-de-presse-du-president-emmanuel-macron-a-mulhouse

[v] https://www.defense.gouv.fr/operations/territoire-national/france-metropolitaine/operation-sentinelle/dossier-de-reference

[vi] https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i3864.pdf

[vii] https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i3864.pdf; page 218.

[viii] https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i3864.pdf; question de M. Malek Boutih, page 241.

[ix] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/08/31/01016-20100831ARTFIG00752-delinquance-royal-veut-tester-l-encadrement-militaire.php; https://www.20minutes.fr/politique/993117-20120830-marseille-senatrice-ps-samia-ghali-reclame-armee-lutter-contre-trafic-drogue; https://www.liberation.fr/societe/2011/06/03/le-maire-de-sevran-veut-l-armee-pour-lutter-contre-les-trafiquants_740325/

[x] https://www.circulaires.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000808186/

Enquête: qui sont les Turcs en France?

Depuis la signature de la « convention de main-d’œuvre entre la France et la Turquie » en 1965, la diaspora turque n’a fait que s’amplifier en France pour atteindre les 700 000 personnes en 2020. La religion (islam) et l’attachement au pays d’origine (turcité) sont les caractéristiques de cette immigration. La communauté turque est marquée par une endogamie très forte.


À l’automne 2020, plusieurs villes de France ont été le théâtre des mêmes scènes stupéfiantes. Dans le coeur de Dijon, de Vienne ou de Décines, quelques centaines d’individus brandissant des drapeaux turcs ont improvisé des défilés non-déclarés à la nuit tombée, scandant des slogans à la gloire du président Recep Tayip Erdogan, des invocations religieuses (« Allah akbar ») ainsi que des menaces de mort envers la population avoisinante d’origine arménienne[1].

Ces épisodes s’inscrivaient dans un contexte de fortes tensions entre Paris et Ankara autour de différents sujets : les caricatures de Mahomet, le face-à-face militaire entre navires français et turcs en mer Egée suite aux violations de l’espace maritime grec, la guerre au Haut-Karabagh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan – soutenu par la Turquie. L’attention publique s’est alors portée sur cette communauté immigrée, parfois qualifiée d’« isolat turc » (Jérôme Fourquet)[2] en raison de sa réputation de fermeture et d’allégeance au pays d’origine.

Mais qu’en est-il vraiment ? L’analyse des faits objectifs à notre disposition tend à confirmer ce constat dans une large mesure.

L’histoire de cette immigration

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle l’aspect fermé de la diaspora turque en France s’expliquerait par son statut de « dernière arrivée » sur le sol national, les flux migratoires en provenance de Turquie commencent dès la fin des Trente Glorieuses. Les gouvernements des deux pays signent le 8 avril 1965 une « convention de main-d’œuvre entre la France et la Turquie »[3]. Il s’agit alors de prévoir une immigration de travail temporaire, qui vise à diversifier le profil des travailleurs étrangers recrutés en cette période de forte croissance.

Le démarrage de l’immigration turque se fait dans les années qui suivent. L’INSEE recense 7 628 ressortissants turcs sur le territoire français en 1968 ; ils sont 50 860 (près de 7 fois plus) quatre ans plus tard, en 1972[4]. Les deux tiers d’entre eux sont installés dans trois zones : l’Ile-de-France, l’Est alsacien-lorrain et la région Rhône-Alpes[5]. Il est à noter que leur profil sociologique diffère nettement des nombreux Turcs arrivés en Allemagne durant la même période : tandis que ceux-ci proviennent des régions les plus industrialisées de la Turquie, les Turcs immigrés en France sont essentiellement originaires de l’Anatolie centrale et orientale[6] – régions rurales marquées par un lourd retard économique et éducatif.

À lire aussi : Les Turcs en France: un «isolat» séparatiste?

L’arrêt officiel de l’immigration de travail en 1974 et le décret de 1976 instaurant un droit au regroupement familial changent radicalement la nature de la présence turque, tout en permettant la poursuite des flux entrants. L’INSEE dénombre 123 540 Turcs sur le territoire français en 1982[7] – soit une augmentation de 1 500% en 14 ans. L’arrivée de nouveaux ressortissants se poursuit sans interruption dans les décennies suivantes. Les phases d’instabilité politique et de persécution des minorités en Turquie génèrent de nouveaux profils : au socle « Turc ethnique / musulman sunnite » s’ajoutent des Kurdes, des Alévis, des Chaldéens, ainsi que des militants marxistes reprimés par le régime militaire. A compter des années 1990, l’idée d’une sédentarisation en France s’installe chez la majeure partie des immigrés turcs. Leurs enfants nés sur place acquièrent généralement la citoyenneté française à leur majorité, le plus souvent en complément de la nationalité turque.

Le volume de la diaspora turque en France et sa dynamique démographique

La communauté turque en France serait forte d’environ 700 000 personnes en 2020 d’après le chercheur Mehmet Ali-Kanci[8], qui s’appuie notamment sur les données de l’ambassade de Turquie et de la direction turque des Relations extérieures et des Aides aux travailleurs à l’étranger. Parmi ces 700 000 ressortissants turcs, plus de la moitié auraient maintenant acquis la citoyenneté française[9] en complément de leur nationalité d’origine.

Ces estimations sont globalement corroborées par l’analyse des statistiques de l’INSEE. En 2019, celles-ci recensent 251 000 immigrés nés en Turquie vivant sur le sol français[10] et 312 000 personnes nées en France d’au moins parent né en Turquie[11] – qui conservent la nationalité turque à partir du moment où la naissance est déclarée au consulat. L’écart entre cette somme – 563 000 individus – et celles des autorités turques s’explique à la fois par l’existence d’une troisième génération de Turcs vivant en France (nés de grands-parents immigrés et non-comptabilisés par l’INSEE) et par l’ampleur de l’immigration clandestine.

Si on les retrouve désormais sur l’ensemble du territoire national, les Turcs ont néanmoins  conservé une présence particulièrement forte dans leurs premières zones d’implantation : la façade Est et la région parisienne. Ils constituent ainsi la première communauté immigrée en Alsace et la troisième en Franche-Comté d’après le Ministère de l’Intérieur[12]. Leur nombre absolu est le plus important en Ile-de-France et dans la région Rhône-Alpes[13].

La communauté turque connaît une dynamique d’expansion portée par deux moteurs conjoints :

  • Une natalité fortement supérieure à la moyenne nationale : les immigrées turques en France ont 3,1 enfants par femme en moyenne d’après le démographe François Héran[14], professeur au Collège de France, soit un taux de fécondité 62% plus élevé que celui des femmes non-immigrées (1,8 enfants) et 48% plus élevé qu’en Turquie même (2,1)[15].
  • Des flux migratoires en provenance de Turquie qui se poursuivent : les primo-titres de séjour sont accordés pour « motif familial » en premier lieu (ce qui est vrai pour l’immigration dans son ensemble[16]). Cela est d’autant plus fréquent que la communauté turque pratique une endogamie record et que ses choix maritaux s’orientent souvent vers un conjoint vivant encore dans le pays d’origine – nous y reviendrons.

Il faut ajouter à cela une spécificité turque émergente : le recours de plus en plus marqué aux procédures d’asile. Tandis que la Turquie ne figurait pas parmi les dix premières nationalités représentées dans les demandes d’asile en 2015[17], elle est devenue le cinquième pays d’origine le plus fréquent pour les premières demandes déposées en 2020[18]. Or le détournement de ces procédures à des fins d’immigration clandestine est désormais massif : nombre de déboutés de l’asile restent sur le territoire français, et seules 15% des mesures d’éloignement prononcées étaient effectivement exécutées en 2018[19] (voir l’article que l’Observatoire de l’immigration et de la démographie a consacré à ce sujet ainsi que la tribune du juriste Carl Hubert).

Une autre voie majeure d’immigration illégale consiste dans le détournement du système des visas temporaires, qu’il s’agisse des visas de court-séjour Schengen ou des visas de long séjour, à l’échéance desquels de nombreux étrangers demeurent sans titre sur le territoire national. En 2019, 137 063 visas d’entrée en France ont été accordés à des citoyens turcs[20], contre 99 520 visas en 2014[21] – soit une hausse de 38% en 5 ans. L’accord migratoire signé entre l’Union européenne et la Turquie le 18 mars 2016 prévoit par ailleurs une future exemption de visa pour les Turcs entrant dans l’espace Schengen au titre de courts séjours[22]. Si cette mesure n’a pas encore été mise en oeuvre, son entrée en vigueur risquera néanmoins de renforcer les opportunités offertes à l’immigration illégale.

Ses difficultés d’intégration économique et éducative

À l’instar des populations originaires du continent africain, les Turcs connaissent un retard persistant en termes d’activité professionnelle et de niveau socio-économique par rapport à la population non-immigrée. Citons par exemple les données suivantes :

  • 47,6% des Turcs de plus de 15 ans vivant en France étaient chômeurs ou inactifs (ni en emploi, ni en études, ni en retraite) en 2016, soit un taux trois fois plus élevé que celui des Français (14,2%)[23] ;
  • Seuls 35,3% des Turcs de plus de 15 ans vivant en France étaient en emploi en 2016, contre 49,8% des ressortissants français[24] ;
  • 38% des ménages d’origine turque vivaient en HLM en 2017, soit trois fois plus que les ménages non-immigrés (13%)[25][26].

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Un retard plus remarquable a trait au parcours scolaire des enfants d’immigrés turcs et à leur niveau de qualification académique particulièrement bas, encore moins élevé que celui des enfants d’immigrés maghrébins ou sahéliens – lesquels accusent pourtant un fort déficit par rapport aux individus d’origine française ou européenne. Ces éléments ont notamment été révélés par l’enquête Immigrés et descendants d’immigrés publiée par l’INSEE en 2012[27], qui apporte les éléments suivants :

  • 32% des 20-35 ans enfants d’immigrés turcs n’étaient pas diplômés au-delà du brevet en 2008, soit trois fois plus que les 20-35 ans ni immigrés ni enfants d’immigrés (11%) et le taux le plus élevé parmi toutes les origines étudiées[28] ;
  • Seuls 39% des 20-35 ans enfants d’immigrés turcs étaient diplômés du baccalauréat en 2008, soit une proportion inférieure de presque 30 points à celle des 20-35 ans ni immigrés ni enfants d’immigrés (68%) et le taux le plus bas parmi toutes les origines étudiées[29] ;
  • Seuls 12% des 20-35 ans enfants d’immigrés turcs étaient diplômés de l’enseignement supérieur long en 2008, soit deux fois moins que les 20-35 ans ni immigrés ni enfants d’immigrés (25%)[30].

Il est à noter que les femmes nées de parents immigrés turcs ont une probabilité deux fois moindre d’être diplômés de l’enseignement supérieur long que les hommes de même origine (8% contre 18%), alors que leur taux d’obtention du baccalauréat est supérieur (42% contre 37%)[31]. Cette distorsion unique parmi les différentes nationalités analysées par l’INSEE – les femmes d’origine étrangère étant en moyenne plus qualifiées que les hommes –  peut s’expliquer par le poids des structures familiales et culturelles turques. Celles-ci tendent à privilégier le rôle domestique des femmes comme épouses et mères au foyer, au détriment de leurs études et de leurs perspectives professionnelles[32].

« Le très faible degré d’ouverture démographique du groupe turc interroge, tant l’endogamie y demeure puissante »

En ce qui concerne les jeunes hommes d’origine turque, les conséquences économiques de leur faible niveau de qualification scolaire sont partiellement atténuées par l’existence d’un entreprenariat communautaire centré sur une poignée de secteurs tels que le bâtiment, la restauration rapide, les ateliers de confection, la serrurerie ou la cordonnerie. Selon le géographe Stéphane de Tapia, « la création d’entreprise par les “originaires de Turquie” […] permet d’insérer de nombreux enfants de migrants (parfois au détriment de la scolarité et de la formation) et des primo-arrivants (parfois au prix des droits sociaux élémentaires) »[33].

Cette forte cohésion ethnique emporte cependant d’autres conséquences, qui contribuent à faire de la communauté turque un « isolat » au sein de la société française – une situation propice à toutes les instrumentalisations politiques et religieuses.

Son endogamie record

Pour reprendre les termes du politologue Jérôme Fourquet, « le très faible degré d’ouverture démographique du groupe turc interroge, tant l’endogamie y demeure puissante »[34]. Les études disponibles à ce sujet fournissent en effet des données frappantes : 93% des femmes descendant d’immigrés turcs en France épousent un conjoint turc ou d’origine turque (80% des hommes descendant d’immigrés turcs sont dans le même cas), faisant ainsi de ce groupe ethnoculturel le plus endogame de tous[35]. A titre de comparaison, les femmes d’origine marocaine – deuxième groupe le plus endogame – sont « seulement » 70% à épouser un homme de même origine nationale. Chez les femmes d’origine vietnamienne, laotienne ou cambodgienne, ce pourcentage tombe à 27%[36].

Cette tendance forte à l’endogamie se retrouve dans toutes les communautés turques d’Europe occidentale, notamment celle d’Allemagne[37] qui elle est la plus nombreuse. Elle est néanmoins particulièrement marquée en France. Le chercheur Samim Akgönül constate  ainsi que les choix matrimoniaux des Turco-Français s’orientent plus souvent vers des partenaires résidant encore en Turquie que vers la diaspora déjà présente en France[38]. Outre le fait que cette préférence génère d’importants flux d’immigration légale pour motif familial (qu’il s’agisse du regroupement familial ou de l’obtention d’un titre de séjour « conjoint de Français » – si l’époux vivant sur le sol national a déjà acquis la citoyenneté français), celle-ci s’inscrit dans une logique délibérée que l’on pourrait qualifier de séparatiste. En effet, selon Akgönül, « cette stratégie matrimoniale correspond au souhait des parents d’empêcher une acculturation trop poussée de leurs enfants, qui serait favorisée par un mariage entre deux descendants d’immigrés turcs, voire, encore plus, dans le cas d’un mariage avec une personne française, sans ascendance migratoire »[39].

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L’endogamie turque en France revêt par ailleurs des formes spécialement archaïques, caractérisées par le poids des mariages arrangés et la récurrence des unions intra-familiales. Comme le résume Stéphane de Tapia : « le constat est celui, statistique, de la permanence du mariage arrangé, parfois même plus souvent qu’en Turquie, entre cousins germains (avec deux tendances opposées) : d’une part, le mariage entre cousins issus de frères, jugé incestueux selon la logique catholique, appelé « mariage arabe », mais relevant en fait plus d’un modèle méditerranéen qu’arabe, et, d’autre part, le mariage entre cousins issus de sœurs, appelé « mariage asiatique », parce que pratiqué en Chine, en Mongolie, au Vietnam…, et relevant pour les Turcs de la tradition altaïque commune aux peuples turcophones et mongolophones »[40].

Selon le même chercheur, « mariage arrangé ne signifie pas automatiquement mariage forcé, mais la limite entre ce qui relève de la tradition et ce qui renvoie à un acte délictuel ou criminel (viol en l’occurrence !) n’est pas toujours facile à tracer[41] ». Dans sa forme la plus extrême, la violence de la contrainte familiale peut conduire à la perpétration de « crimes d’honneur » contre les jeunes femmes qui tenteraient de s’y soustraire[42].

Nous verrons demain l’influence religieuse et politique que la Turquie a en France grâce à cette diaspora. Cela fera l’objet de la seconde partie de cet article.

>>> Lire la deuxième partie <<<

> Retrouvez l’intégralité des articles de l’Observatoire sur leur site http://observatoire-immigration.fr <


[1]Voir par exemple l’article de Libération relatant ces faits.

[2] Jérôme Fourquet, L’Archipel français, Seuil, 2019, p.171

[3] Décret portant publication de la Convention

[4] Données INSEE citées par le professeur Mehmet Ali-Akinci, « La communauté turque en France en 2020 », revue France Forum, mai 2020 (Lien)

[5] Tigrane Yégavian, Les diasporas turque et azerbaïdjanaise de France : instruments au service du panturquisme, Centre Français de Recherche sur le Renseignement, 2021, p.10

[6] Ségolène Débarre et Gaye Petek, Histoire des Turcs en France, éditions du Détour, 2019, pp. 18-22.

[7] Données INSEE citées par Mehmet Ali-Akinci, op. cit.

[8] Mehmet Ali-Kanci, op. cit.

[9] Mehmet Ali-Kanci, op. cit.

[10] INSEE, « Répartition des immigrés par groupe de pays de naissance » (consulté le 16/04/2021 : Lien)

[11] INSEE, « Origine géographique des descendants d’immigrés » (consulté le 16/04/2021 : Lien)

[12] Ministère de l’Intérieur, « Immigration dans les anciennes et nouvelles régions de France », 2015 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[13] Stéphane de Tapia, « Permanences et mutations de l’immigration turque en France », Hommes & Migrations, juillet 2009 (Lien)

[14] François Héran, entretien avec L’Opinion, 4 octobre 2019 (Lien)

[15] François Héran, op. cit.

[16] Ministère de l’Intérieur, « Immigration – Derniers chiffres clés : La délivrance des premiers titres de séjour par famille de motif », 9 avril 2021 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[17] Ministère de l’Intérieur, « Les demandes d’asile (statistiques) », 8 juillet 2016 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[18] Ministère de l’Intérieur, « Immigration – Derniers chiffres clés : Demandes d’asile », 9 avril 2021 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[19] Cour des comptes, L’entrée, le séjour et le premier accueil des personnes étrangères, 2020, p.150

[20]  Ministère de l’Intérieur, « Immigration – Derniers chiffres clés : La délivrance de visas aux étrangers », 9 avril 2021 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[21] Ministère de l’Intérieur, « Juillet 2015 – L’admission au séjour – Visas » (consulté le 17/04/2021)

[22] Déclaration conjointe du 18 mars 2021

[23] Ministère de l’Intérieur, « L’immigration en France, données du recensement 2017 » (consulté le 22/11/2020 : Lien)

[24] Ministère de l’Intérieur, « L’immigration en France, données du recensement 2017 » (consulté le 22/11/2020 : Lien)

[25] INSEE, op. cit.

[26] Ministère de l’Intérieur, « Le logement des immigrés vivant en France en 2017 » (consulté le 11/03/2021 : Lien)

[27] INSEE, Immigrés et descendants d’immigrés en France, 2012 (Lien)

[28] INSEE, op. cit.

[29] INSEE, op. cit.

[30] INSEE, op. cit

[31] INSEE, op. cit

[32] Corinne Régnard, Immigration et présence étrangère en France en 2003, Ministère  de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement, 2005, pp. 194-207

[33] Stéphane de Tapia, op. cit.

[34] Jérôme Fourquet, op. cit., p.171

[35] Beate Collet et Emmanuel Santelli, « Les couples mixtes franco-algériens en France. D’une génération à l’autre », Hommes & Migrations, janvier 2012, pp.54-64.

[36] Beate Collet et Emmanuel Santelli, op. cit.

[37] Eran Gündüz, « Les choix conjugaux des descendants d’immigrés turcs en Allemagne. Une approche biographique », Migrations et société, janvier 2013, pp. 121-136

[38] Samin Akgönül,  « Appartenances et altérités chez les originaires de Turquie en France. Le rôle de la religion », Hommes & Migrations, juillet 2009, pp. 34-49

[39] Résumé par Eran Gündüz, op. cit.

[40] Stéphane de Tapia, op. cit.

[41] Stéphane de Tapia, op. cit.

[42] Article du journal Le Monde à ce sujet (2011)

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L’esclavage n’est pas une histoire française, mais une histoire universelle

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Si la France a eu un passé esclavagiste, elle est aussi l’une des premières nations à l’avoir aboli.


L’Obs consacrait récemment un numéro hors-série à l’esclavage français. La couverture montrait un homme noir enchaîné, accompagné d’un gros titre : « L’esclavage, une histoire française.»

Oui, cela est une réalité historique, la France a eu un passé esclavagiste qu’il faut assumer ! Notre histoire est certes marquée par deux siècles de cette odieuse pratique. Mais il convient de souligner que cette histoire française de l’esclavage est aussi marquée… par son abolition. En outre, il est intéressant de constater que cette thématique est souvent, pour ne pas dire systématiquement, traitée à travers le biais exclusif de la traite transatlantique, alors qu’il s’agit avant tout d’une histoire humaine.

Couverture du hors série de l’Obs

L’esclavage une histoire universelle, pas seulement noire

De l’Égypte à la Rome antique, en passant par l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine, l’esclavage a été une pratique fréquente au cours de l’histoire, et cela chez de nombreux peuples. Les premières traces écrites attestent déjà de sa présence, le Code de Hammurabi,  texte juridique babylonien daté d’environ 1750 av. J.-C., évoquait les lois régissant la possession d’esclaves en Mésopotamie antique.

L’esclavage avait également cours dans la civilisation romaine, le servus, contrairement au citoyen romain, était une personne non libre, placée sous la domination d’une autre personne, généralement un pater familias. Les esclaves étaient majoritairement issus des peuples vaincus par l’empire, et cela était totalement indépendant de leur couleur de peau. En effet, d’un point de vue étymologique, le mot « esclave » provient du latin médiéval sclavus, venant de slavus, slave. Le mot est apparu à Venise à une époque où les esclaves étaient pour la plupart des Slaves des Balkans, or les Slaves sont blancs de peau.

A lire aussi: L’étrange projet de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage

Par ailleurs, l’expression « traite des blanches », toujours usitée dans le langage commun pour désigner les réseaux de prostitutions, est le stigmate d’une époque où les esclaves sexuelles étaient surtout des caucasiennes.

Bien que le sujet soit occulté[1] de plusieurs manières, la pratique en question demeure indissociable la culture du harem ayant eu cours dans l’empire Ottoman, les esclaves européennes provenaient alors de rafles sur les pays bordant la Méditerranée et les territoires sous domination ottomane. Ces infortunées étaient ensuite exposées sur des marchés, avant d’être revendues comme esclaves sexuelles, destinées à égayer les harems des riches marchands ou des sultans.

La figure de l’odalisque, cette femme à la peau laiteuse, représentée souvent nue et lascivement abandonnée, est directement liée à cette période, d’ailleurs, le mot « odalisque » qui vient du turc odalik, signifiant femme de chambre, est un vestige lexical de la traite orientale.

La traite arabo-musulmane, championne toute catégorie de l’esclavage

Bien antérieure à la traite transatlantique, la traite arabo-musulmane s’étale davantage dans le temps, celle-ci commence dès le Moyen Âge, vers le VIIe siècle, et ne s’arrête qu’au début du XXe. De l’Arabie Saoudite au Maroc, en passant par l’Iran ou l’Éthiopie, 13 siècles durant, l’esclavage fut omniprésent dans l’histoire de ces peuples.

Selon le chercheur Salah Trabelsi[2] : « les récits historiques et littéraires classiques convergent pour établir la présence des esclaves à tous les échelons du monde arabe et à toutes les étapes de son histoire. »

Les esclaves provenaient principalement d’Afrique, mais aussi d’Europe ; Cervantès, le fameux auteur de Don Quichotte, fut esclave à Alger vers la fin du XVIe siècle.

L’historien Franck Ferrand rapporte[3] qu’il Il fut un temps où la cité d’Alger comptait plus de 25 000 esclaves pour environ 100 000 habitants. Des esclaves blancs et chrétiens, capturés par les pirates barbaresques.

Par son ampleur, sa durée et sa brutalité, particulièrement en Afrique, la traite arabo-musulmane demeure la plus importante de l’histoire ; selon l’historien américain Ralph Austen[4], 17 millions de personnes auraient été déportées entre l’an 650 et 1920.

Les traites orientales constitueraient donc 40 % des 42 millions de personnes réduites en esclavage, ce qui les place largement au-dessus des autres traites.

Tidiane N’Diyae, écrivain et économiste d’origine sénégalaise, la qualifie[5] de « génocide de peuples noirs », pour lui, les massacres et razzias, opérées par les Arabes durant ces 13 siècles, furent d’une violence particulière : « La plupart des millions d’hommes qu’ils ont déportés ont presque tous disparu du fait des traitements inhumains, de l’infanticide et de la castration généralisée, pour qu’ils ne fassent souche dans le monde arabo-musulman.[6] »

Il explique que la castration est justement une particularité de la traite orientale, celle-ci n’était pas le seul apanage des eunuques, gardiens des harems, mais fut pratiquée de manière plus large pour limiter la possibilité de reproductions des esclaves, cela pourrait expliquer la quasi inexistence des descendants d’esclaves africainsen Orient.

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Selon l’écrivain si la question de la traite orientale n’est que rarement soulevée, cela est dû à une sorte d’accord tacite : « chose curieuse, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l’oubli, souvent au nom d’une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C’est en fait un pacte virtuel scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux, qui aboutit à ce déni. » 

Cette affirmation se vérifie, en 2006, Christiane Taubira, à l’origine de la loi éponyme sur la reconnaissance de l’esclavage, avait déclaré dans l‘Express[7]qu’il ne fallait pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les «jeunes arabes ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes.»

L’esclavage a été aboli par l’Occident

Même si la France a connu une période esclavagiste, elle n’en demeure pas moins l’une des  premières nations qui l’abolit officiellement, d’abord par la Convention nationale de 1794, puis de manière définitive en 1848, sous la IIe République.

À contrario, le monde arabo-musulman n’a pas connu de mouvements abolitionnistes, la fin de l’esclavage a été l’œuvre des pressions diplomatiques ou des protectorats occidentaux, dont la France notamment. L’une des raisons principales est que les pouvoirs en place jugeaient l’esclavage conforme à la charia. Par exemple, la pratique est abolie en Algérie en 1848 sous l’administration coloniale française. En 1897, les Britanniques l’interdisent dans le sultanat de Zanzibar dont l’économie était totalement fondée sur le trafic d’esclaves africains. Et ce n’est qu’en 1968 que le dernier marché aux esclaves est fermé en Arabie Saoudite, et 1981 pour la Mauritanie. Le Qatar n’a aboli la kafala, système de parrainage de travailleurs étrangers qu’en 2016.

L’esclavage est encore vivant

Malgré ces mouvements abolitionnistes, l’esclavage perdure encore dans de nombreuses zones du monde. L’Organisation internationale du travail (OIT) estime à vingt-cinq millions le nombre de personnes vivant actuellement dans des conditions assimilables à de l’esclavage, d’où le terme d’ « esclavage moderne ». Selon l’ONU, chaque année, deux millions de personnes sont réduites en esclavage.

En 2017, une enquête révélait[8] qu’entre 300 000 et un million d’enfants étaient forcés à travailler dans le cacao ivoirien. Par ailleurs, l’esclavage traditionnel persiste encore dans de nombreux pays, comme la Mauritanie, l’Ouzbékistan ou le Qatar. La Mauritanie, par exemple, bien que l’ayant officiellement aboli en 1981, 4% de la population vivrait en esclavage, soit 160 000 personnes dans un pays qui compte quatre millions d’habitants. Ce pays est régulièrement pointé du doigt quant à son manque d’effort pour supprimer cette pratique. En 2019, les États-Unis lui retiraient même le statut de partenaire commercial privilégié, en raison de « travail forcé » et « d’esclavage héréditaire ». L’esclavage vise essentiellement l’ethnie des Haratines, asservis au XIe  siècle par Arabo-berbères, ils sont le groupe ethnique le plus vulnérable dans le pays ; corvéables à merci, ils ne touchent pas de salaire, et subissent parfois de mauvais traitements.

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Deux semaines auparavant, un scandale relançait cette question, Moima, une quinquagénaire issue de l’ethnie des Haratine, a été offerte en dot par un marié à son épouse. Le comble est que les nouveaux époux s’étaient plaints du tapage fait autour de la divulgation de cette affaire, ils ne comprenaient pas ce qui leur était reproché puisque Moima était bel et bien leur esclave…

Et comment ne pas avoir à l’esprit les images insoutenables d’un marché aux esclaves au XXIe  siècle ?! Dans une vidéo diffusée en 2017 par CNN et filmée à proximité de Tripoli, la capitale libyenne, on voit des dizaines de migrants entassés dans une grande salle en attendant d’être vendus au plus offrant, on entend un trafiquant déclarer: « Ce sont des garçons grands et forts pour les travaux de la ferme », avant de faire grimper les enchères : « 400, 700, 800 » Il s’agit là de la fourchette de prix en dinars libyens pour acquérir un autre être humain, soit entre 200 et 400 euros, ces malheureux migrants ont parfois moins de valeur qu’un mouton de l’aïd.

Ces images ont ému la planète entière, mais certains antiracistes engagés préfèrent les oublier. Ceux-là même qui déploient des ressources incroyables pour faire le procès du passé, sont frappés de cécité lorsqu’il s’agit d’atrocités commises par d’autres que les Occidentaux. Faisant ainsi fi de tout contexte socio-historique, chaque occasion est bonne pour rappeler le passé colonial et esclavagiste de l’Occident, l’Histoire devient un biais de confirmation, elle vient conforter les postulats qu’ils défendent, faisant de « l’homme blanc » la source de tous les malheurs du monde, passés et à venir.

Invoquer un passé biaisé permet à ces néo-antiracistes d’entretenir les minorités dans une éternelle posture victimaire, l’oppression systémique ne serait ainsi que le prolongement naturel de l’esclavage.

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[1]    https://www.cairn.info/journal-annales-2008-4-page-829.htm

[2]    https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2006-2-page-251.htm

[3]    https://www.europe1.fr/emissions/Au-coeur-de-l-histoire/Cervantes-esclave-des-Barbaresques-73378

[4]    https://www.lhistoire.fr/la-traite-oubli%C3%A9e-des-n%C3%A9griers-musulmans-0

[5]    https://www.lepoint.fr/afrique/esclavage-en-libye-tidiane-n-diaye-l-afrique-et-l-europe-avaient-detourne-les-yeux-jusqu-ici-29-11-2017-2176103_3826.php

[6]    Ibid.

[7]    https://www.lexpress.fr/actualite/societe/encore-aujourd-hui_482221.html

[8]    https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/trafic-denfants-en-cote-divoire-dans-lenfer-des-plantations-de-cacao_3057285.html

Prince Jean d’Orléans: «L’épopée napoléonienne a contribué à forger notre conscience nationale»

Le prince Jean d’Orléans jette un regard étonnant sur Napoléon Ier et son œuvre. Loin des polémiques, l’héritier des rois de France se confie sur l’histoire et le destin commun de deux maisons réunies sous le sceau du roman national. À la veille du bicentenaire de la mort de l’empereur, le comte de Paris, descendant direct du roi Louis-Philippe, nous accorde une interview exclusive.


Frederic de Natal. La France va célébrer le 5 mai prochain le bicentenaire de la mort de Napoléon Ier. Il est le troisième personnage préféré des français après Louis XIV et le Général de Gaulle. Admiré ou détesté, quel regard portez-vous sur l’ensemble de l’héritage laissé actuellement par celui qui fut empereur de la République Française ?

SAR Jean d’Orléans. Il faut accepter le fait que nous sommes les héritiers d’une histoire complexe, héritiers de la Gaule romaine, de nos 40 rois de France, mais aussi de la Révolution française ou des cinq républiques. L’épopée napoléonienne fait partie de notre histoire et a contribué à forger notre conscience nationale, quelles que soient ses zones d’ombres.Je pense qu’il faut avoir un regard d’historien sur son œuvre et sur sa politique, avant de commenter la façon dont on peut aujourd’hui l’assumer ou l’assimiler. 

Vous descendez de Louis-Philippe Ier, dernier roi des Français.  Durant tout le Premier empire, il s’exile à Londres puis à Palerme où il épouse Marie-Amélie de Bourbon-Sicile. Une maison royale privée de son trône à Naples par Napoléon. Loin d’être rancunier, une fois sur le trône de France, il mandate son fils, le prince de Joinville, pour ramener les cendres de l’empereur en 1840. Quelle signification revêt cette décision et pourquoi cela a-t-il été important pour votre ancêtre d’honorer la mémoire d’un homme qui fit et défit les monarchies européennes au nom de son ambition personnelle ?

La volonté politique du roi Louis-Philippe a toujours été motivée par l’unité nationale et la nécessité d’une synthèse entre deux modèles, pré-révolutionnaire et post-révolutionnaire. Je pense que ce retour des cendres procède du même état d’esprit. C’était un geste incroyable à l’époque. Il faut imaginer tout le périple du prince de Joinville qui part chercher les restes de Napoléon à Sainte-Hélène à bord de la « Belle Poule », débarque au Havre, remonte la Seine jusqu’à Courbevoie puis escorte ses restes en calèche jusqu’à l’Hôtel des Invalides. N’oublions pas que Louis-Philippe a fait entièrement restaurer Versailles, qu’il en a fait le château que l’on connaît aujourd’hui et qu’il l’a doté d’une galerie des batailles qui est dédiée à toutes les gloires de la France y compris celles de Napoléon. Il a créé le roman national qui continue de s’écrire depuis.

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Peut-on dire que Napoléon a été la main qui a parachevé les nombreuses réformes entreprises par Louis XVI, brutalement stoppées par la Révolution française, ce génie qui a manqué à la monarchie des Bourbons ?

Chaque dynastie a sa part de génie, et les Bourbons n’en ont pas manqué! Napoléon a bien sûr bénéficié d’une certaine réflexion entamée au siècle précédent. Il a aussi intégré les leçons de la Révolution, et a effectivement repris un certain nombre de dispositions qui étaient déjà dans les papiers de la monarchie Bourbon.

Ce qui est remarquable chez cet empereur, c’est qu’il assume tout notre passé et s’inscrit résolument dans une histoire complexe et multiple, dont il se veut l’héritier. C’est d’ailleurs un trait de caractère commun aux grands hommes qui furent à la tête de notre pays, quel que soit le régime. Le meilleur exemple de cette logique de continuité étant son mariage avec la nièce du roi Louis XVI, Marie-Louise d’Autriche.

A qui  appartient au final la figure marquante de Napoléon ? A la France ou à l’Europe qu’il a conquis menant ses troupes jusqu’à Moscou ?

Napoléon reste une figure universelle, que l’on aime le personnage ou non. Pour nous Français, on s’y rattache comme à un souvenir glorieux de ce qu’a été la France, à un sursaut incroyable, à une époque où nous en avons besoin. Malgré la dureté des guerres, il reste encore aujourd’hui un sujet d’admiration pour les peuples d’Europe qu’il a vaincus. Il suffit de voir tous les ouvrages et les films qui sortent régulièrement sur ce grand nom de notre histoire, et la fascination dont il fait l’objet dans le monde entier.
D’après moi, la France est plus un royaume qu’un empire et le modèle monarchique capétien me semble plus pertinent. Mais Napoléon reste un symbole de cette gloire dont nous espérons bientôt retrouver le chemin.

Napoléon Ier a laissé derrière lui un  héritage patrimonial important. Vous êtes vous-même investi dans la préservation de notre riche patrimoine national. Pour vous, quel est le monument qui symbolise et  caractérise le plus le Premier Empire. Pourquoi ce choix ?

Je retiens surtout l’Hôtel des Invalides fondé par Louis XIV et renouvelé par la geste napoléonienne, par ses batailles, comme le musée en fait état aujourd’hui. Je trouve que ce monument est une bonne synthèse politique, militaire, sociale, un monument qui fait honneur à notre passé, au caractère des Français, à l’art, à notre engagement envers les plus faibles, envers ceux qui ont servi la Nation.
Même s’ il est postérieur, je nommerais également le château de Compiègne, un joyau de notre architecture qui est aussi un témoignage de continuité historique par-delà les régimes.

Pensez-vous qu’il soit important que les plus hautes autorités de l’Etat assistent aux cérémonies de ce bicentenaire qui seront également accompagnées de l’inhumation des restes retrouvés en Russie du général Gudin ? Une absence de leur part  serait-il une erreur au regard de tout l’héritage laissé aux Français par le Premier empire ?

Je pense que nos représentants politiques doivent être présents à cette commémoration et encore plus le président Emmanuel Macron. Autant en tant que dépositaire de ce destin français qu’en tant que chef des armées. Ce bicentenaire doit être soutenu, porté et assumé par le gouvernement.

Je serai pour ma part présent aux cérémonies du 5 mai à l’Hôtel des Invalides.

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Certains politiques, faisant le jeu d’un certain communautarisme indigéniste, accusent aujourd’hui Napoléon Ier d’avoir été un esclavagiste. Un combat qui semble anachronique pour beaucoup. Chef de la Maison royale de France, selon vous, quels sont les dangers à analyser l’histoire sans aucune re-contextualisation ? 

Ces dérives idéologiques me dépassent quelque peu.  Il est anormal que l’on tente de faire disparaître des pans de notre histoire en les jugeant sur la base de nos mœurs présentes. Au cœur d’une grave crise sociale, alors que le pays est plus morcelé que jamais, on ne fait que casser au lieu de recoller. Des personnes profitent de ce chaos pour exister. Qu’elles se demandent comment à leur tour, les siècles futurs les jugeront.
Ce n’est en tout cas certainement pas ainsi que nous aurons ce destin commun que l’on ne cesse de nous vanter. Il n’y a tout simplement pas de débats à avoir et on doit accepter les bons comme les mauvais côtés de notre Histoire.

Votre grand-père Henri d’Orléans entretenait des rapports conflictuels avec le grand-père du prince Jean-Christophe Napoléon, chef de la maison impériale de France. Vous descendez tous deux d’Henri IV. Quels sont vos liens actuels avec votre cousin ?

Je n’ai pas connaissance d’un conflit particulier entre mon grand-père et celui de Jean-Christophe Napoléon. Nous gardons avec lui des liens étroits et amicaux, d’autant que sa mère, Bourbon-Sicile, est aussi ma tante.
N’oublions pas non plus que nos deux maisons ont été exilées en 1886 par la IIIème République. C’est un souvenir douloureux que nous partageons.
Nous partageons aussi cette idée que la France doit pouvoir compter sur ses princes. Des princes modernes qui assument leur destin, et qui s’inscrivent résolument dans cette histoire à plusieurs visages. Pourquoi ne pas imaginer que nous en ferons une synthèse qui permettra de dessiner une suite à cet héritage national qui nous est commun.

Rwanda: les angles morts du rapport Duclert

1

Le rapport ne regarde que d’un seul côté, estimant qu’une fois révélés et dénoncés les anomalies et aveuglements inhérents au mitterrandisme, nous avons apporté notre part de clarté et que cela suffit. Or, de cette manière nous renonçons, par moralisme et par conformisme à comprendre dans son ensemble l’histoire telle qu’elle s’est réellement déroulée.


Bien que les tragiques événements de 1994 m’aient plusieurs fois obligé à m’y intéresser, je ne suis aucunement spécialiste du Rwanda. Mais, au regard de sa bibliographie, Vincent Duclert ne l’était pas non plus avant qu’il ne rédige un rapport que l’on ne cesse de célébrer, y compris l’auteur qui, dans ses interviews, semble penser que, grâce à lui, l’opinion française est passée de l’ombre (les préjugés de la « France-Afrique ») à la lumière incarnée par Paul Kagamé, qui n’a pas manqué de féliciter l’auteur de ce texte décisif.

En réaction à cette vantardise, qui n’est pas celle d’une personne mais de notre monde en général, je suis revenu à André Guichaoua, auteur dont l’œuvre sur la région est connue et reconnue mais dont je n’ai pas entendu dire qu’on l’ait nulle part interrogé sur la nouvelle vulgate. J’ai donc lu sa dernière somme, de 600 pages (Rwanda, de la guerre au génocide, La Découverte, 2010). Je l’ai fait laborieusement, à cause de la complexité du parcours (ce livre ne comporte pas de chronologie malheureusement) et à cause de la fréquence de noms de personnes pour moi imprononçables. J’extrais de cette lecture quelques points, des « acquis » historiques, je crois, qui me semblent mal compatibles avec le simplisme moral ambiant.

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  • La décolonisation a eu pour effet dans la région des grands lacs africains (Zaïre, Ruanda, Ouganda, Burundi) des exodes de populations qui ne se reconnaissaient pas dans les pouvoirs qui leur étaient échus, qui au contraire les redoutaient. L’intérêt commun de ces pouvoirs était de parer aux conséquences de ces exodes : les attaques frontalières des exilés contre leur ancien pays et les pogroms qui y répondaient dans les pays ainsi agressés. Des accords de retour furent donc conclus dans les années 1980 mais leur mise en œuvre fut difficile, particulièrement dans le cas des Tutsis qui avaient quitté le Rwanda pour l’Ouganda dès la fin de la royauté tutsie. Il était difficile de leur faire place dans un pays qu’ils avaient quitté depuis 30 ans alors qu’ils étaient solidement insérés en Ouganda.
  • Cette implantation en Ouganda n’était pas seulement sociale mais politique et même militaire. Les Tutsis rwandais avaient été au premier rang de la guérilla qui avait porté au pouvoir Yoweri Museveni. Mais ensuite ils étaient devenus comme des mercenaires à qui on voudrait donner congé. La disponibilité et la compétence de cette force allaient trouver à s’employer quand à partir de 1990, son organisation politique et militaire, le FPR (Front patriotique rwandais) de Kagamé entreprit d’envahir le  Rwanda, résolu qu’il était de revenir dans son pays par la force et pour y prendre le pouvoir. Il fallut à deux reprises, entre 90 et 93, une aide militaire française directe pour empêcher le FPR d’aller jusqu’à la capitale.
Emmanuel Macron avec Vincent Duclert, pour la remise du rapport sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsis, Palais de l’Elysee, mars 2021 © Eric TSCHAEN-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01011790_000008
  • Par ailleurs, en même temps, Habyarimana entreprenait, à l’enseigne de la « révolution morale », de démocratiser un système qui auparavant était à la frontière du paternalisme et du totalitarisme. Ceci correspondait au vœu de François Mitterrand  à la rencontre franco-africaine de La Baule. Mais l’instauration du pluripartisme répondait aussi à l’hétérogénéité du pays, hétérogénéité ethnique évidemment mais aussi régionale (le Nord et le Sud). Cette hétérogénéité qui justifiait le pluripartisme allait le dévoyer, le désorganiser, ses effets se combinant avec ceux de la pression militaire du FPR. Cela conduisit non pas à un enrichissement des relations mais à la désorganisation du pouvoir, au débordement des rivalités personnelles et des rancœurs, aux soupçons de passage subreptice d’un camp à l’autre. D’où la fréquence des meurtres entre ceux qu’Habyarimana avait auparavant réunis.
  • La sortie du désordre et de l’incertitude fut cherchée dans la négociation, des années durant, à Arusha sur l’intégration du FPR dans le système de pouvoir. Cette négociation entre un système à la dérive et la minorité armée poursuivant son offensive est apparue de plus en plus au clan que formait la famille Habyarimana, comme une capitulation. D’où l’amertume et la tendance à se venger sur les Tutsis désarmés de l’intérieur de l’incapacité de repousser les Tutsis armés venus de l’extérieur, détermination génocidaire qui fut en particulier le fait des organisations de jeunes constituées par des partis en quête de prise sur le pays.
  • Guichaoua pense que le 6 avril 1994, l’avion d’Habyarimana a été abattu par un missile FPR. Quoi qu’il en soit, la réaction du clan présidentiel montre qu’on a cru de ce côté que c’était bien le cas, puisque ses activistes se sont acharnés contre ceux qu’ils pensaient être les complices du FPR et ceux qui étaient (auraient dû être) ses protégés. La lecture de Guichaoua fait en tout cas penser que le génocide qui a suivi ne fut pas l’exécution d’un plan préconçu mais l’effet d’une désorganisation matérielle et morale, avec la libération des ressentiments qu’elle permettait. Cela suggère qu’en choisissant en 1990 de revenir à Kigali en vainqueur, par la force la direction du FPR a mis (consciemment ?) en danger ceux dont elle se réclamait.        

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  • La période 1990-1994 a vu s’entremêler négociations et violences, parmi lesquelles en 1993, l’assassinat du premier président hutu élu au Burundi. Le seuil entre les violences et le génocide est franchi en avril 1994, après la mort d’Habyarimana et avec le meurtre de la Première ministre rwandaise, de tendance conciliatrice. Le clan présidentiel forme alors un gouvernement de transition qui ne cessera pas de se venger de son échec militaire en poussant au massacre des civils tutsis. Guichaoua, qui était à Kigali au moment de l’attentat, souligne la complaisance de l’Ambassade de France envers le clan présidentiel qui organisait alors sa prise de pouvoir, mais, contrairement à la vulgate actuelle, il ne voit pas là l’influence de la doctrine mitterrandienne d’un conflit en cours entre francophonie et anglophonie. Reste que ni le gouvernement français, ni l’ambassade à Kigali n’ont compris le sens et la radicalité du changement qui s’opérait quand la violence devenait un moyen de refuser qu’existe l’autre composante du peuple. Mais à ce moment-là la France n’a pas de responsabilité propre directe au Rwanda, elle n’a plus de troupes sur place. Le noyau de la Mission des nations Unies (MINUAR) est constitué par des soldats belges qui quitteront le pays après la mort de dix d’entre eux qui protégeaient la Première ministre.
  • Guichaoua, qui a été expert pour l’ONU, au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) insiste pour finir sur un point qui est encore d’actualité. Les procureurs du TPIR ont été constamment et systématiquement empêchés d’enquêter sur le sort de l’avion présidentiel comme sur les crimes commis par les troupes du FPR, la thèse sous-jacente (irréaliste) étant qu’il n’y a pas de continuité entre le génocide jugé par le TPIR et les crimes de guerre, qui eux devraient être jugés par la justice rwandaise, ce qu’elle s’est gardée de faire. De cette manière, le génocide mis hors de l’histoire est devenu pour le régime issu du drame de 1994, l’origine d’un privilège quasi métaphysique, qui fait barrière en particulier à toute question sur sa pratique de la démocratie depuis vingt-cinq ans.

Comme ceux qui ont entravé le TPIR, le rapport Duclert accepte qu’on ne regarde que d’un seul côté, estimant qu’une fois révélées et dénoncées les anomalies et aveuglements inhérents au style d’autorité mitterrandien, nous avons apporté notre part de clarté et que cela suffit. De cette manière nous renonçons, par moralisme, par pénitentialisme, par conformisme surtout, à comprendre dans son ensemble l’histoire qui s’est déroulée, comme nous devrions le faire si nous voulons avoir souci de ce qui vient ensuite.

Histoire et vérité vont ensemble. En bornant le champ où rechercher la vérité, nous nous rendons impuissants devant l’avenir, comme nous en avertit un proverbe vraiment incontournable : vérité entamée pourrit vite.

Addendum (le 1er juin 2021)

Un article sur le drame rwandais avait été écrit pour Le Figaro qui ne l’a pas publié. Il a été repris une fois dans Causeur le 28 avril 2021. En le relisant, on est porté à préciser sur deux points la critique qu’il fait du « rapport Duclert » :

– La répartition des responsabilités. Peut-on exempter a priori de toute responsabilité le FPR de Kagamé alors qu’il a tout fait pour empêcher le TPIR d’enquêter sur le sort de l’avion du président et sur ce qui s’en est suivi et qu’il y a réussi ? Par ailleurs, a-t-il été sans conséquences que le FPR ait, avant le drame, obtenu, à Arusha, l’exclusion du contingent français de la Mission des Nations Unies d’assistance au Rwanda ? Ce qui a beaucoup contribué à l’impuissance et à la débandade de cette Mission dès le début du génocide.

– La chronologie. On fait en général commencer le génocide après la mort d’Harabyarimana le 6 avril 1994 quand un clan regroupé autour de son épouse entreprend d’annuler les accords d’Arusha. On fait donc une confusion quand on associe le nom d’Habyarimana au « régime génocidaire » qui s’est établi après sa mort. De cette manière on anticipe et on projette l’ombre du génocide sur ce qui l’a précédé. Le résultat est de compromettre dans la catastrophe les autorités françaises qui soutenaient Habyarimana. On fait une confusion des périodes analogue quand on rapporte à une solidarité avec les Hutus auteurs du génocide certaines des erreurs et défaillances dans l’exécution de « l’opération turquoise » qui a été pour l’armée française un rattrapage et qui a sauvé des dizaines de milliers de vies, comme Alain Juppé l’a rappelé dans Le Monde du 9 avril dernier.

Thierry Lentz: « Nous avons tous quelque chose de Napoléon »

L’Empereur aurait été un horrible « mâle blanc »: tyrannique, esclavagiste, quasiment génocidaire. Cette surenchère d’accusations à la mode ignore la réalité : Napoléon n’avait aucun projet raciste et ses réalisations ont survécu parce qu’elles étaient fondées sur des consensus.


Causeur. Pourquoi avez-vous donné à votre dernier livre un titre apologétique, Pour Napoléon ?

Thierry Lentz. Ma réputation, si elle existe, est celle d’un chercheur plutôt froid, critique et analytique. Ce qui m’a décidé à prendre position si clairement est une réunion convoquée dans une grande administration pour préparer une exposition sur Napoléon : les différents participants n’ont eu de cesse d’émettre des bémols et des critiques, plus par crainte que par connaissance de la période. Quand j’en ai eu assez, je leur ai dit : « Faites donc une exposition contre Napoléon, ça serait original. » M’est donc venue l’idée d’écrire cet essai pour leur expliquer pourquoi ils ne pouvaient pas prendre Napoléon à rebrousse-poil comme ils l’avaient fait : son bilan, les conséquences de ses réalisations jusqu’à nos jours et dans notre intimité sont incontournables et incontestables. Napoléon est tout simplement en chacun de nous…

On a souvent reproché à Napoléon d’être un tyran, on l’accuse aujourd’hui d’être raciste et esclavagiste. Dans quelle mesure est-ce justifié ?

D’abord, le rétablissement de l’esclavage n’a rien à voir avec le racisme et tout avec l’économie et la géopolitique, particulièrement aux Antilles. Le projet de Napoléon était avant tout de relancer cette zone économique essentielle pour la France de l’époque. La canne à sucre était le pétrole du début du XIXe siècle et les îles contribuaient pour environ 10 % au PIB, autant que le tourisme, l’agriculture et l’agroalimentaire aujourd’hui ! En relançant l’économie des îles au moment où la reprise en main des colonies était possible, Napoléon, déjà fort de sa « possession » de la Louisiane, espérait « boucler » le golfe du Mexique, avec la complicité de l’allié espagnol maître du Mexique et de Cuba. Or, relancer l’économie des îles passait par la restauration des « moyens de production » dont, hélas, l’esclavage faisait partie. Dans cette décision, l’économie était tout et la question de la race presque rien. Elle ne se posait pas il y a plus de deux siècles comme on l’a posée plus tard, vers la fin du XIXe siècle, et encore moins aujourd’hui. Napoléon était un homme des Lumières, au départ adversaire du rétablissement de l’esclavage. Son tort, il le dira plus tard à Sainte-Hélène, est d’avoir ici trop écouté les plaintes et demandes du lobby colonial. Seuls l’intéressaient alors les enjeux géopolitiques et d’ordre public.

La question de l’esclavage a-t-elle été cachée ou minorée dans l’historiographie napoléonienne « classique » ?

Elle n’a jamais été occultée par les historiens, mais son irruption dans le débat public remonte seulement au début des années 2000. Relisez les ouvrages parus avant cette époque et vous constaterez que le rétablissement de l’esclavage, la répression aux Antilles, l’aventure malheureuse de Toussaint Louverture et celle du Guadeloupéen Delgrès y sont toujours mentionnés. Ce sont les sensibilités et les indignations contemporaines qui ont mis en avant et grossi ce que nous savions et disions depuis longtemps.

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Et aujourd’hui, ce sont les véritables enjeux économiques et géopolitiques de ces affaires qui passent sous le tapis pour ne garder qu’un prétendu « racisme », voire un projet de « génocide » des Noirs conduit par Napoléon. Tous les vices du débat historique contemporain se sont donné rendez-vous dans ce dossier : stigmatisation des « mâles blancs », victimisation et concurrence victimaire, réduction de l’histoire du monde aux faits coloniaux, etc. Sans rien justifier et sans négliger les dégâts humains – ce serait absurde –, on devrait pourtant pouvoir étudier tout ceci avec sérénité. Les historiens de Napoléon y sont prêts depuis longtemps. Il leur manque souvent des interlocuteurs raisonnables.

Le 18 brumaire, Bonaparte lance au secrétaire de Barras cette phrase devenue célèbre : « Qu’avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si brillante ? » À partir de l’été 1815, on pourrait poser la même question. Quel est le véritable bilan de son règne ?

Quand j’ai commencé dans les études napoléoniennes, je me suis demandé, comme tout jeune historien, quel dogme je pouvais remettre en cause pour me faire une place. J’ai pensé d’abord réfuter la thèse de deux Napoléon, celui de l’intérieur – le fondateur des institutions solides et pérennes – et celui de l’extérieur – l’aventurier qui menait la France à la catastrophe. En fait, cette intuition de départ était erronée : Napoléon n’est pas un bloc, il y a vraiment eu deux hommes sous le même bicorne. Le Napoléon de l’intérieur, contrairement à une idée reçue, ne gouvernait pas seul, mais au milieu d’un monde politique, administratif et juridique qui conservait ses contre-pouvoirs ou ses pouvoirs d’empêcher. Il ne pouvait pas agir sans chercher des consensus, sans tenir compte des conseils extérieurs, sans avoir à combattre des oppositions. Tant qu’il était fort, il n’en était gêné qu’à la marge. Lorsqu’il fut affaibli, le système qu’il avait lui-même mis en place se retourna contre lui. Rappelons que ce sont ses propres institutions qui votèrent sa déchéance et le poussèrent hors du pouvoir. Elles conservèrent cependant les principes juridiques, philosophiques et d’organisation qui avaient justifié que, quinze ans plus tôt, on ait fait appel à lui pour stabiliser la France issue de la Révolution.

Son œuvre « intérieure » est donc durable, car il ne l’a pas accomplie seul ?

Tout à fait. Son œuvre est solide, car elle a été construite sur des consensus : autorité de l’État, centralisation et unité nationale, égalité, liberté civile (mais pas politique, qui ne s’imposera que plusieurs décennies après sa chute), non-confessionnalité de l’État. Pour cela, il a bénéficié de la collaboration et même de la complicité d’une formidable génération de révolutionnaires modérés qui a travaillé à ses côtés à la construction d’un édifice essentiel à la France contemporaine.

On ne peut pas en dire autant de sa politique extérieure…

Non. Plus les succès militaires et diplomatiques étaient éclatants, moins Napoléon écoutait ses conseillers… et même plus du tout après le renvoi de Talleyrand, en 1807. C’est alors qu’il a cru qu’il pourrait atteindre, seul contre tous, par sa seule volonté et sa seule imagination, le vieux rêve français de prépondérance en Europe. Après la paix avec la Russie, encore en 1807, au lieu de consolider ses succès, il a voulu aller toujours plus loin. Même la prépondérance ne lui suffisait plus ; il voulait une domination sans partage. C’est alors que son système européen s’est détraqué, à cause de sa propre gourmandise et de son incapacité à offrir des compensations aux vaincus, voire à ses alliés. Après la défaite en Russie, la balance entre les avantages et les inconvénients du système napoléonien s’inverse, d’où la grande coalition finale, mise sur pied seulement fin 1813. La chute de Napoléon marque donc la fin d’un rêve français, déjà caressé par les rois et la Révolution, et qu’il avait presque réalisé.

« Installation du Conseil d’État au palais du Petit Luxembourg, le 25 décembre 1799 », gravure d’après la peinture de Louis-Charles-Auguste Couder, 1856 © Bianchetti/Lemmage

Revenons à l’homme de l’intérieur. L’une de ses réalisations pérennes les plus connues est le Code civil. Quel est son apport à ce projet mis en œuvre avant son accession au pouvoir, mais qui a longtemps porté son nom ?

Permettez-moi de me réfugier derrière Robert Badinter qui dit que pour faire un grand code, il faut trois conditions : une volonté politique, de grands juristes et le moment idéal. En 1800, elles sont réunies et Napoléon est dans chacune. D’abord, la volonté politique, la sienne. Sans lui, le Code ne se serait pas fait en trois ans. Trois tentatives avaient été menées depuis 1793, c’est sa forte volonté politique qui permit d’aboutir là où d’autres avaient échoué. Les juristes : on l’oublie souvent, ceux-ci avaient commencé la Révolution, mais en avaient été complètement exclus par la suite. Bonaparte les rappelle autour de lui – Cambacérès, Portalis, Tronchet, Bigot, etc. –, leur donne les moyens et participe personnellement à leurs travaux. Il a lui-même une bonne formation juridique, ayant beaucoup lu sur le sujet et même suivi des cours de droit à l’École militaire.

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Enfin, le moment est favorable : la guerre civile et la guerre extérieure sont en voie de s’achever, les grands principes directeurs sont posés, l’État est en ordre de marche, la justice est réorganisée. Plusieurs dizaines de juristes participent à la rédaction sous la conduite de Napoléon et, après quelques hésitations, les chambres législatives leur emboîtent le pas. On travaille sans relâche, presque dans l’exaltation, pour rédiger un texte clair et cohérent. Là est sans doute le secret du succès et de la pérennité du Code.

Au-delà de sa contribution en tant que chef d’État, y a-t-il des apports juridiques spécifiques qu’on peut attribuer à Bonaparte ?

Hélas, les archives du Conseil d’État ont brûlé, donc on n’a pratiquement plus les procès-verbaux des séances. On sait que Napoléon a participé à la moitié des séances de travail du Conseil, où les discussions étaient libres et vives. Il est intervenu sur la plupart des sujets, notamment tout ce qui concernait l’égalité des droits, les successions et les expropriations, chacun de ces sujets étant finalement la « mise en musique » de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

L’État « napoléonien », concentré sur le régalien a disparu depuis longtemps

Notons que, pour le malheur de la postérité de Napoléon, l’un des procès-verbaux des réunions de travail échappés aux flammes concerne une réunion consacrée aux droits de la femme : le Premier consul tranche en faveur de la minorité de la femme par rapport à son père et à son mari. Dispositions évidemment critiquées aujourd’hui. À l’époque, elles n’ont guère été contestées, pas plus d’ailleurs qu’on ne s’est précipité ensuite pour les modifier. Il a fallu un siècle et demi aux femmes pour obtenir l’égalité juridique.

Une autre de ses grandes réalisations est l’organisation de l’État. Mais aujourd’hui, le fameux État jacobino-napoléonien semble voler d’échec en ridicule. Ce legs n’est-il pas pour le moins encombrant ?

L’État centralisé d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec l’État napoléonien agile, léger et concentré sur le régalien. Depuis 1982, on a alourdi cet État par son rôle de nounou, une fiscalité toujours plus lourde et l’empilement des structures. Sous prétexte de « rapprocher le pouvoir des citoyens », on a mis en œuvre une décentralisation anarchique, désormais sans but et sans limites, presque un retour à l’Ancien Régime. On y a encore ajouté des autorités administratives indépendantes et des étages mangeurs d’énergie et de moyens. Le tout s’est fait contre l’État, accusé de tous les maux, alors même qu’on lui retirait tout ce qui lui donnait de l’autorité et du nerf. Si vous y ajoutez la frilosité des dirigeants qui se refusent à donner des ordres et à actionner les leviers qui, même affaiblis, existent encore, vous comprenez mieux la situation actuelle où tout le monde parle et personne n’agit. La première phase de la crise sanitaire l’a bien montré : c’est la direction générale de la Santé qui a semblé gouverner alors que le drame dépassait de loin ses compétences. Un petit espoir est né avec la remise dans le jeu des préfets par la suite. Mais gageons que ce ne sera qu’un sursaut. L’État « napoléonien » a disparu depuis longtemps.

Au lieu de discuter de tel ou tel legs de Napoléon et de dresser des bilans de ses réalisations, ne peut-on pas tout simplement raconter l’histoire extraordinaire d’un l’homme hors du commun ?

Dans mon livre, il y a des deux. J’explique qu’on ne peut pas juger Napoléon comme un être humain ordinaire. Qu’on le veuille ou non, il est un « grand homme », que l’on ne peut réduire à ses qualités et travers domestiques. Peut-on percer cette alchimie unique qui l’a fait passer de sa condition humaine à celle de phénomène historique unique ? C’est très difficile. Il est à lui-même une œuvre qui dépasse tout ce qu’on connaît des hommes. Avec ses réussites, ses côtés ensoleillés, mais aussi sa part d’ombre et ses erreurs, il restera, quoi qu’il arrive, un personnage unique de notre histoire et même de l’histoire du monde. C’est ce que j’ai voulu dire.

Comment la France encovidée a succombé à la pulsion de mort?

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Panneau à messages variables sur l'autoroute M56 au niveau de Warrington (nord-ouest de l'Angleterre), 21 décembre 2020 © Paul ELLIS / AFP

À la faveur de la pandémie, les peine-à-jouir, l’esprit de prohibition et l’austérité l’ont emporté sur les valeurs de la jeunesse: l’amour, la vaillance, l’intrépidité et la liberté des trompe-la-mort. Thanatos a pris le dessus sur Éros. Parce que nos dirigeants font la politique de leurs électeurs vieillissants. Emmanuel Macron prendra la parole dans la presse régionale demain matin pour nous annoncer la suite de ce programme mortifère.


Éros et Thanatos. Pulsion de vie vs pulsion de mort. Chute ou rédemption. Culture de vie ou culture de mort. Instinct de survie ou mélancolie. Mort ou résurrection. Résilience ou syndrome dépressif. Fureur de vivre vs no future. Les Grecs, le christianisme, la psychanalyse et les romanciers modernes ont dévoilé et mis en scène les deux principes qui structurent l’existence humaine : la tension vitale, qui projette les hommes et les sociétés vers la jeunesse et l’avenir ; et la pulsion de mort, qui les pousse à anticiper la finitude de leur existence. Dans notre vieille civilisation, qui se perçoit comme en sursis, voire menaçant ruine – à écouter Michel Onfray et à considérer les faits qu’il rapporte –, la crise du Covid et sa gestion sont emblématiques de notre propension collective à accélérer notre éviction de la scène mondiale. Thanatos.

En 2020, la France est entrée en récession. Elle a organisé de manière inédite l’automutilation de son économie, ce qui a accéléré la déflation à l’œuvre. Le « quoi qu’il en coûte » n’était pas planifié, mais ses conséquences sont délétères. Le grand confinement a suspendu nos existences et nos activités. Il s’agissait officiellement de sauver des dizaines de milliers de vieillards et grands malades fragiles, une préoccupation éminemment respectable. À ceci près que beaucoup sont quand même morts, puisque le virus se joue de nos demi-mesures. Il s’agissait surtout d’éviter l’engorgement des urgences hospitalières, sans songer à les faire passer de 5 000 à 30 000 places de réanimation, ce qui aurait coûté infiniment moins cher que la thrombose de l’activité.

Anticipation de nos soumissions futures et laïcisation de la pénitence

En procédant ainsi, nous avons fragilisé la jeunesse de France : déperdition scolaire irrémédiable chez les plus fragiles, dégâts psychologiques parfois tragiques, désocialisation et perte du goût de vivre, de créer, de se cultiver, de se confronter à des amis, d’inventer et de braver les risques. Nous avons demandé à la jeunesse de prendre en compte la vieillesse et les morts à venir, quand cette tâche n’a jamais été – et ne peut pas être – la sienne. La même génération d’adultes qui tente d’euphémiser auprès de ses enfants la mort des grands-parents, qui empêche souvent les jeunes de voir la dépouille de l’un d’eux, qui se garde de les emmener au cimetière – tentant d’oublier l’existence même de ce lieu – a collectivement décidé de sacrifier la liberté et la formation des jeunes au nom de la protection « des plus faibles ».

Pourtant, plusieurs pays d’Asie ont su contrôler et entraver l’épidémie, notamment dans des démocraties comme la Corée du Sud, Taïwan ou le Japon. Ils ont fermé les frontières, ont pratiqué le dépistage systématique et le confinement des seuls malades. Encore fallait-il le vouloir, et s’organiser très vite. Au lieu de quoi nous avons laissé les frontières ouvertes pendant un an, et confiné tout le monde à plusieurs reprises. Nous avons lutté contre l’invisible virus avec un gros marteau, si bien que nous cumulons à la fois parmi les plus forts taux de mortalité et de recul économique. Aurions-nous été capables de procéder à la manière ciblée et efficace des sociétés développées d’Asie ? Nous avons non seulement peiné à réaliser des choses simples, mais aussi à les concevoir. Dans notre société fracturée et appauvrie par la crise, les docteurs Diafoirus, qui se sont un temps emparés du pouvoir de contrainte, semblent pourtant satisfaits des solutions adoptées : ils rêvent même de proroger le confinement, c’est-à-dire notre enfermement. Thanatos.

Nous avons laissé partir des milliers de vieillards et de moins vieux dans la solitude de leur chambre mortuaire, au nom de leur protection

Comment la société libre, riche, vivante et joyeuse des années 1970 – Éros – a-t-elle sombré par étapes dans une mélancolie qui confine à la pulsion de mort ? Comment sommes-nous passés du « jouissez sans entraves » à « enfermez-vous » (ou plutôt « nous vous enfermons »), de la « fureur de vivre » à la fureur d’enfermer, et d’« il est interdit d’interdire » à une prohibition rampante ? Il n’est qu’à voir avec quelle jouissance, au sens psychanalytique du terme, certains hauts fonctionnaires et maires prennent des arrêtés anti-consommation d’alcool (certains week-ends, après telle heure, dans certains lieux…), comme s’il fallait tuer la tentation de l’ivresse, quitte à anticiper nos soumissions futures.

Les citoyens loups-garous

Au fil des ans, nos autorités politiques ont interdit l’alcool dans les écoles (dont acte), puis dans les cantines et les restau U, à l’armée et dans la plupart des administrations, dans les pots de départ et dans les vins d’honneur, dans les administrations et les collectivités locales, les hôpitaux et les stades, et celui-ci est devenu une denrée rare dans les avions, les gares, les trains, etc. Les lieux de plaisir et de travail, les lieux de souffrance et d’appréhension sont désormais interdits de plaisir et de dérivatif. Nos vieillards meurent sans le verre de rouge quotidien qui a accompagné leur existence : quelle faute ont-ils commise ?

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La France est devenue un lieu fade, soumis à la triple poussée hégémonique de l’hygiénisme punitif à la mode, de la culture américaine prohibitionniste et de la bigoterie islamique du haram, qui se rejoignent sur ce point comme sur d’autres. Les mêmes qui vilipendaient les excès répressifs du catholicisme ont laïcisé la pénitence. Nous nous interdisons peu à peu de vivre, de jouir de l’existence et par voie de fait de penser. Les paradis artificiels sont en passe de perdre droit de cité – même fumer est un droit en sursis. Ni paradis céleste ni paradis artificiel : Thanatos.

En refusant les risques, on renonce à vivre

La triste séquence du Covid-19 (en attendant le Covid-20 et ses sœurs), au prix de dégâts humains sans précédent, pour beaucoup irréparables – car ce qui est vécu est irrémédiable –, nous a poussés loin en avant dans une mortification où les peine-à-jouir, l’esprit de prohibition et l’austérité l’ont emporté sur les valeurs de la jeunesse : l’amour, la vaillance, l’intrépidité et la liberté des trompe-la-mort. Or ces derniers ont écrit de grandes pages de notre histoire, autant que les paisibles laboureurs. Nous nous sommes autoconfinés dans un repli privatif de nous-mêmes, de nos proches et de nos libertés. Jamais, depuis deux siècles, les Français n’ont été collectivement privés de danser, d’aller au théâtre, de prier et de vaquer à leurs occupations. Pendant des semaines, des gendarmes ont verbalisé avec zèle les promeneurs dans les forêts, sur les plages et sur les chemins de campagne.

Nous avons laissé partir des milliers de vieillards et de moins vieux dans la solitude de leur chambre mortuaire, au nom de leur protection. Les administrations hospitalières et sanitaires ont trop souvent révélé à cette occasion une forme inattendue de cruauté et d’inhumanité. Anthropologiquement, nous avons renoncé à beaucoup de choses : à notre histoire, à nos libertés et à toute forme d’espérance ou d’utopie créatrice. Si vivre est un risque, c’est aussi assumer des risques, à la minute où l’on sort de chez soi. En refusant les risques, nous avons renoncé à vivre.

Une poignée d’intellectuels, de publicistes et de médecins bravaches ont tenté de réveiller les Français en s’élevant contre l’ordre sanitaire. Il faudrait presque les médailler, de BHL à Nicolas Bedos, d’Ivan Rioufol à André Comte-Sponville, au lieu de quoi la patrouille tente de les confiner au silence médiatique (ce qui est plus ou moins facile).

Mille faits sociaux font écho à cette mortification orchestrée par nos élites, avec l’apparent assentiment des cadres sociaux, qu’il s’agisse des médias dominants, des médecins médiatiques, de la classe politique et des autres cléricatures laïques et religieuses. L’apothéose a été atteinte au printemps 2020, avec l’énonciation publique, quotidienne et solennelle par le directeur général de la Santé de la liste macabre des centaines de morts et d’hospitalisés. Cette lugubre mise en scène a joué son office en terrorisant le grand nombre, avant d’être sortie des écrans. Mais nul n’en a tenu rigueur au DGS ; sous des formes nouvelles, le ministre de la Santé lui a emboîté le pas durant le deuxième confinement. Normalement angoissé, au regard de ses responsabilités, mais aussi très exalté, celui-ci a renouvelé le système de la communication sanitaire en menaçant ses auditeurs de prévisions apocalyptiques renouvelées. Tout cela n’a pas été sans conséquences.

Syndromes dépressifs et baisse des naissances

Nous ne connaîtrons pas le nombre de Français, qui se chiffre en millions de personnes, terrorisés et anxieux, demeurés terrés chez eux pendant des semaines, voire une année, ne sortant que pour se procurer des vivres, tels des loups-garous. Cela a valu à beaucoup de sombrer dans des syndromes dépressifs. Selon les psychiatres français, ceux-ci ont doublé en France durant cette période, approchant les 14 millions de personnes, en particulier chez les jeunes.

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Un marqueur saillant de ce choc est l’effondrement des naissances, observé dès janvier 2021 (- 13 % par rapport au mois de janvier 2020, lui-même déjà en repli). Il fait suite à une baisse de 100 000 naissances observée en France en dix ans. On ne ferme pas impunément la moitié des maternités au nom de la rationalisation budgétaire, après avoir agi sans relâche pendant trente ans à la destruction du Code civil, sans que cela ait un impact. La France peut « s’honorer » d’être le pays au monde où l’on se marie le moins. Le mariage, cette fête universelle et immémoriale de la jeunesse et de la joie, a laissé place, au titre des réjouissances amicales et familiales dans notre société désabusée, aux poussifs anniversaires de 50, 60, 70 ans et bientôt 100 ans ! Notre société individualiste est championne de la solitude : plus de la moitié des femmes y vivent seules et l’on relègue les jeunes dans les recoins de la société. Elle les tient à distance de l’emploi stable, d’une culture exigeante, de notre histoire, de l’intériorité ou d’un travail décemment payé, et elle leur prend maintenant la liberté de leurs 20 ans.

Étudiants et enseignants défilent dans les rues de Lyon pour alerter sur la détresse et la précarité estudiantine, 26 janvier 2021 © KONRAD K./SIPA

Notre société célèbre la longévité et la séniorité, si ce mot existe. Avant la crise, Luc Ferry et les thuriféraires du transhumanisme exaltaient la vie rallongée à deux cents ans et l’homme augmenté, alors que nous sommes si peu capables d’offrir des perspectives intellectuelles, spirituelles et politiques séduisantes à notre jeunesse. Or cette dernière ne fut jamais si fragilisée, ni si divisée, en période de paix. D’où viennent ces paradoxes ?

Baby-boomers vs millenials

La plus nombreuse génération de l’histoire de France –16 millions d’individus nés dans les années 1940 et 1950 –, les baby-boomers, dont les soixante-huitards furent l’avant-garde autodésignée, a su par sa force vitale renverser la société française et la projeter tout ensemble dans ses utopies, pour le meilleur et pour le pire. Sa force vitale a révolutionné la musique, l’amour, les arts, la politique et la pensée. Éros.

« La France de papa » du général de Gaulle a été poussée dans ses retranchements, puis démantelée. Nous avons été invités à commémorer pieusement cette saga depuis plus de cinquante ans. Mais alors que l’ordre symbolique installé par les baby-boomers vacille, biologie oblige, nonobstant les utopies transhumanistes dont le Covid a dévoilé la vacuité, la roue a tourné : la force vitale entraînée par le nombre s’est muée en un immense syndrome dépressif. C’est Le Déclin de l’empire américain (film canadien de 1986). Or cette situation a de fortes implications politiques. En effet, alors que les derniers baby-boomers viennent de passer le cap des 60 ans, ils représentent presque le tiers de l’électorat, mais la moitié des électeurs réels. Les plus jeunes générations, en particulier les millennials nés en fin de siècle – jeunesse impuissante et parfois furieuse –, votent en effet avec leurs pieds.

Nos dirigeants savent que les baby-boomers vont encore une fois faire l’élection – comme toujours depuis 1981 –, d’où, malgré les variations, une fidélité au social-libéralisme à la française. Les yeux des politiques sont rivés sur les 17 millions de retraités français. Fascinés par le principe de précaution et les tendances mélancoliques de nos aînés, vieillesse oblige, les dirigeants font la politique de leurs électeurs. Le président dit parler à la jeunesse, mais il sait qu’elle votera peu. En outre, ce jeunisme plaît aux baby-boomers, eux qui furent si longtemps la « génération jeune ». Pour la première fois de son histoire, dans l’étrange contexte dépressif dont on vient de parler, sur fond d’angoisses diffuses et multiples, Marine Le Pen peut espérer attirer à elle une partie assez conséquente de cet électorat, qui lui fut toujours hostile, et faire turbuler l’élection présidentielle. En France, tout commence en mystique, et termine en politique.

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17 heures de garde à vue pour un masque sous le menton en plein Paris!

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Photo: DR

Même à Saint-Germain-Des-Prés, la vie n’est plus si «paisible», ma bonne dame…


« Je me bats pour le droit à la vie paisible » a déclaré il y a quelques jours le président à un journal du matin. Il devrait utilement se pencher sur le fait divers qui suit.

18 h 50 samedi, deux jours avant, quai d’Orléans, à deux pas de Notre-Dame : l’écrivain, professeur de philosophie, Emmanuel Carpentier, rentre tranquillement chez lui de l’autre côté de la Seine avant le couvre-feu, en compagnie de son amie Juliette et de son éditrice, Victoria Nguyen. Il fait bon, les berges de la Seine sont dégagées avec une petite brise, le masque sanitaire est porté sous le menton. Surgit une voiture de police : verbalisation immédiate, 135 €, aucune discussion possible. L’écrivain reçoit paisiblement la contravention et ajoute verbalement, comme tout Français gaulois réfractaire et râleur : « je ne la paierai pas, cette putain d’amende ».

Au trou !

Sortie en furie des forces de l’ordre de leur véhicule, placage au sol, menottes. Effarement des accompagnantes et des promeneurs de l’Île Saint-Louis. S’agit-il d’un dangereux délinquant ou d’un factieux révolutionnaire caché derrière le tranquille enseignant de 35 ans, connu pour son professionnalisme bienveillant? Il est en tout cas embarqué en trombe et sans ménagement. Ce n’est qu’un peu avant minuit que Juliette et Victoria arriveront à localiser Emmanuel : il est derrière les barreaux, en garde à vue dans le commissariat du quatrième arrondissement, dans les faits, au secret. Son portable lui a été confisqué. Grâce à la mobilisation de ses proches et en dépit de ce moment peu propice du samedi soir, un membre du barreau, interloqué par cette situation orwellienne, intervient. Il transmet une alerte au parquet, comme c’est l’usage. Mais il est déjà trop tard.

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Emmanuel ne sort de sa geôle qu’à midi le lendemain, soit 17 heures après son arrestation. Le médecin dont il avait besoin n’est jamais arrivé. Ce n’est tout de même pas « Midnight Express », et il n’a pas été violé par ses camarades de cellule… Nous sommes  en France en 2021. La problématique générale, c’est comment donner aux forces de l’ordre le bon cadre d’exercice de leur mission, les moyens correspondants, la bonne articulation avec l’institution judiciaire facilement taxée de laxisme ainsi que le soutien des citoyens. La récente décision de justice concernant les graves évènements de Viry-Châtillon ne contribue pas à la sérénité des débats.

Un fait divers secondaire qui en dit long

Ce fait divers, de nature totalement secondaire, en dit long sur la vraie nature de la situation. Une telle interpellation n’aurait jamais eu lieu dans une zone de non droit, dans une banlieue traversée par les multiples séparatismes, et on peut comprendre les agents de police. Elle a eu lieu dans une zone éminemment paisible de la capitale, sans risque pour les intervenants policiers et dans un contexte de facilitation gouvernementale des espaces ouverts pour les gestes barrières. Ceux-là devaient hélas faire du chiffre. Juste après le couvre-feu, donc en fin de journée, le décompte des « scalps » sanitaires était obscènement réalisé devant le pauvre Emmanuel, emmené dans le véhicule policier vers sa prison d’un jour : 63 contraventions pour la petite équipe. Le ministre de l’Intérieur va être content. Les supérieurs immédiats aussi.

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Nous ne sommes pas sûrs que l’institution policière sorte grandie de ce type d’exaction mineure, laissant coexister d’une part, une délinquance multiforme ainsi qu’une insécurité préoccupante sur les territoires abandonnés de la République et, d’autre part, une inflexibilité caporaliste réservée aux Français respectueux de l’ordre public, digne d’un État totalitaire, où tout bon sens est abdiqué et où les libertés les plus élémentaires sont oubliées au profit de l’urgence sanitaire et de la nécessité de faire semblant que la sphère publique agit avec efficacité.

Évitons ce type de dérapage. Les Français en seront reconnaissants vis-à-vis de leurs gouvernants, actuels et à venir.

La Joconde partira-t-elle dans la fumée des NFT?

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A New York, un Banksy est brûlé par un collectif pour en faire un NFT unique. Mars 2021 © BurntBanksy/Cover-Images com/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA31549874_000005

Les artistes plasticiens pouvaient penser que la crise sanitaire remettrait les pendules à l’art: les toiles, sculptures « en vrai » bénéficiant, comme le spectacle vivant, d’un surcroit de faveur: après les écrans du télétravail, tyrans de la vue et des nerfs, vive l’art en présentiel! C’était sans compter sur la cupidité « branchée » qui vient d’inventer un iconoclasme juteux.


En cause les NFT (Non-Fungible-Token) « jetons non échangeables » basés sur la blockchain, technologie numérique garantissant la traçabilité d’images ou d’objets sur le net. Vous téléchargez librement des images d’une œuvre numérique mais il n’y a qu’un seul original, certifié par un NFT vendu à prix d’or. Ce mécanisme permet à des « mèmes », tweets, vidéos etc, d’être cotés tels des œuvres d’art. Cette propriété digitale, utile au marché de l’art virtuel, a créé une bulle spéculative, les NFT relevant des crypto-monnaies dont le cours est dopé par la Covid. A New-York s’est déjà ouvert une galerie physique spécialisée en NFT.

Banksy: toujours dans les bons coups

Le 4 mars, le virtuel tue, pour la première fois, en direct, l’art dans sa réalité physique. Un Banksy, acquis en galerie pour 95 000 dollars, a été carbonisé lors d’une performance filmée avant d’être «réincarné» illico en ligne dans son «NFT » : il n’existe plus que sous forme de certificat d’authenticité qui trouva acquéreur à 320 000 dollars, bingo ! « Il fallait détruire physiquement l’œuvre pour que sa valeur se transfère de l’objet physique au NFT » est-il expliqué au début de la performance.

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Certes, l’œuvre détruite n’est qu’un tirage d’une gravure intitulée Morons (White) et représentant une salle de vente où les acheteurs, face à un tableau blanc, lisent: «Je n’arrive pas à croire que vous achetez vraiment cette merde, bande de débiles». Bansky pose en rebelle mais vit de ce qu’il dénonce. Dans la foulée, Christie’s, le 11 mars, organisa sa première vente d’un objet d’art numérique qui décrochera le record de 69,3 millions de dollars, le plus cher « crypto-art ».

Euthanasie lucrative et redoutée

L’entourage de Banksy se défend d’encourager la destruction des œuvres d’art rares et significatives, avouant que le Banksy n’est qu’une planche à billet. Mais que se passerait-t-il s’il devait y avoir un NFT de la Joconde produit par le Louvre ? Les musées, toujours en mal de financement, pourraient être tentés. Et le milliardaire ou la multinationale (il y en a de plus puissantes que les Etats) détenteurs du NFT de Vinci, être désireux d’organiser une Lisa-grillade au musée. En France, après Notre-Dame ou la cathédrale de Nantes, il y a tant de malencontreux accidents que le ministère de la Culture n’y verrait que du feu. Cela nous promet des bûchers à travers la planète surtout pour les œuvres moins connues mais tout aussi essentielles au patrimoine.

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Pour les artistes vivants, vendre le NFT de son œuvre pourrait participer d’une sorte de mécénat, à condition (cela n’a rien d’automatique) de toucher un pourcentage sur la revente du NFT. Sinon la réussite d’une carrière enrichira le spéculateur, pas l’artiste, qui pourrait même voir la survie physique de son œuvre menacée. Car le NFT a une immense supériorité sur un certificat papier : il est infalsifiable, danger mortel. En effet, l’œuvre expertisée à un instant t, quand elle vaut cher (ce qui s’organise en spéculant en réseau), le propriétaire cupide et branché aura intérêt à ce que survienne une habile catastrophe qui figera la valeur au plus haut. Il évitera les dévaluations futures (ces batailles d’experts autour « de la main » ou « de l’atelier» de X ou Y) ou coupera court à la restauration d’une œuvre contemporaine abîmée, ou difficilement stockable, ou frappée de refus d’exportation etc. L’euthanasie lucrative des œuvres d’art est-elle avancée ?

La Turquie, c’est le califat aux portes de l’Europe

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Gilles Kepel est professeur à l'ENS © Hannah Assouline

Pour le grand spécialiste du monde musulman Gilles Kepel, trois événements survenus en 2020 bouleversent le Moyen-Orient : le retrait des forces américaines, la pandémie et la chute du cours du pétrole. Le résultat en est une alliance surprenante entre sunnites et chiites qui, dirigée par Recep Erdogan, devient une menace pour l’Europe.


Causeur. En 2018, vous avez publié Sortir du chaos. À la lecture de votre nouveau livre, Le Prophète et la Pandémie, on a l’impression que nous nous y sommes plutôt enfoncés…

Gilles Kepel. C’est précisément la raison pour laquelle j’ai écrit ce nouveau livre ! Sortir du chaos mettait un demi-siècle en perspective à partir des trois générations du djihadisme que j’avais identifiées comme l’élément structurant des évolutions de cette période. Puis en 2020, la pandémie a donné un coup d’accélérateur à des mutations déjà en œuvre, les rendant plus claires, plus évidentes. Sur le plan géopolitique, elles avaient fait jaillir une nouvelle ligne de faille dans la région : l’axe fréro-chiite d’un côté ; l’alliance d’Abraham entre Israël et les pays du Golfe de l’autre. Et la volonté de Trump de se retirer de la région et de déléguer la gestion des conflits au Moyen-Orient à des alliés (qui n’étaient plus seulement Israël) n’a fait que renforcer ce nouveau clivage, car elle a permis l’émergence de cette alliance bizarre entre la Turquie, l’Iran et le Qatar, le cœur de l’axe fréro-chiite.

Pourquoi la Turquie sunnite s’allie-t-elle avec l’Iran chiite ?

La Turquie se positionne en tant qu’acteur clé de l’islam politique, en soutien à ceux que Bernard Rougier appelle les « entrepreneurs de colère ». Cela explique pourquoi la plupart des Frères musulmans chassés d’Égypte et d’autres pays trouvent refuge en Turquie et financement au Qatar. Cela explique aussi l’intérêt iranien. La Turquie est devenue le lieu d’où les Frères Musulmans s’organisent pour la conquête de l’Europe. En France, par exemple, c’est dans des mosquées turques gérées par les instances d’État que s’expriment les formes d’islam sécessionnistes. Il y a toute une pression de l’islam politique en Europe de l’Ouest, relayée par la Turquie, qui passe par l’appui aux mosquées fréristes et aux idéologues djihado-salafistes, et également par les consignes de vote. Ce dernier facteur est particulièrement significatif en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique où la population turque est très importante et attentive aux consignes d’Erdogan. Cet axe fréro-chiite était bien moins structuré en 2018.

Un autre phénomène important de cette année Covid est la chute du cours du pétrole. Quel en est l’impact géopolitique ?

Même si aujourd’hui le pétrole remonte, 2020 a été une année catastrophique pour les producteurs et par conséquent pour le Moyen-Orient. Les États pétroliers, l’Arabie saoudite en tête, connaissaient déjà la malédiction du pétrole qui détruit les sociétés en créant une classe de rentiers oisifs. La chute brutale du cours a été un coup de semonce : il faut préparer la suite. Cela a accéléré les accords d’Abraham entre Israël et les Émirats et le Bahreïn. Les monarchies pétrolières souhaitent investir massivement dans la technologie israélienne pour préparer l’après-pétrole. Pour les Saoudiens, c’est plus complexe, car ils ont une population importante à nourrir.

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Le prince, Mohammed Ben Salmane, mise sur une jeunesse qu’il veut « dé-wahhabiser » afin de la rendre plus entrepreneuriale. S’il est en train de créer la nouvelle ville futuriste, Neom, dans la région du nord-ouest saoudien, dont personne n’avait entendu parler, ce n’est pas seulement parce qu’il y a de l’hydrogène vert, de l’eau, du vent, du soleil, mais aussi parce que c’est à côté de la frontière israélienne. En résumé, les sunnites pétrolifères acceptent de reconnaître Israël afin de passer à l’après-pétrole. C’est le grand changement par rapport à Sortir du chaos.

Quelles sont les conséquences de la dimension sanitaire de la pandémie ?

Le renforcement de la Chine qui en profite pour gagner la Troisième Guerre mondiale contre les États-Unis sans coup férir. Aux Émirats, tout le monde a été vacciné avec le vaccin Sinopharm. En Iran, étouffé par les sanctions imposées par Trump et ravagé par le coronavirus, la Chine investit 400 milliards de dollars en échange d’une présence militaire chinoise et le droit d’acheter du pétrole et du gaz moins cher qu’au prix de marché. Mais attention ! Si la Chine a une politique beaucoup plus assertive dans la région, elle ne prend pas de risques, et se garde bien d’intervenir en Syrie.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan marche dans la mosquée Sainte-Sophie après la prière du vendredi, à Istanbul, le vendredi 4 décembre 2020. © /AP/SIPA Numéro de reportage : AP22519348_000003

L’Europe doit-elle s’inquiéter des changements au Moyen-Orient ?

Pour répondre, il suffit de penser à la réislamisation de Sainte-Sophie par Erdogan, un vrai message crypté envoyé à l’Europe. Il le fait le 24 juillet, date anniversaire du traité de Lausanne de 1923 par lequel Atatürk, grâce à une mobilisation militaire, a cassé le traité de Sèvres qui avait découpé l’Anatolie en petits morceaux pour le plus grand profit des Européens. C’est ce même Atatürk qui en 1934 a laïcisé la mosquée, donnant Sainte-Sophie en cadeau à l’humanité. Ainsi, Erdogan suit Atatürk sur le plan militaire en défaisant son travail sur le plan laïque.

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La cérémonie du 24 juillet permet à Erdogan de s’inscrire dans l’histoire et d’apparaître comme le nouveau sultan Mehmet le Conquérant, tout en développant son côté « entrepreneur de colère ». Enfin, Erdogan bénéficie du soutien des Iraniens et de l’axe fréro-chiite. Ali Akbar Velayti, conseiller de l’ayatollah Khamenei, proclame que « Sainte-Sophie restera une mosquée jusqu’au jour de l’apocalypse ». Somme toute, Erdogan devient le champion de l’islam en colère contre l’Occident et la chrétienté, et prend la tête de la croisade contre « Macron l’islamophobe » à l’occasion de la republication des caricatures par Charlie le 2 septembre dernier.

Après la polémique sur l’entrisme islamo-gauchiste à l’université, pensez-vous que ce terme correspond à une réalité ?

L’islamo-gauchisme, dont l’idéal type est Tariq Ramadan, vient de la fusion opérée par la révolution iranienne entre la revendication anti-impérialiste et le langage islamiste. La publication en persan des Damnés de la terre, de Franz Fanon, traduit les « oppresseurs » par les « arrogants » et les « opprimés » par un terme coranique qui veut dire les « déshérités ». Le nouveau clivage n’est plus un clivage de classes, mais un clivage à base de définitions religieuses entre les bons musulmans et tous ceux qui sont leurs ennemis, le vocabulaire de l’islam politique se substituant à celui du marxisme. Cette traduction sera ensuite reprise en arabe et portée par la révolution islamique. Quant à la polémique, il faut dire que Mme Vidal n’a pas été d’une habileté extrême, surtout qu’elle avait dit le contraire une semaine avant. Reste que, quand la conférence des présidents d’université dit que l’islamo-gauchisme n’existe pas, c’est parce que ses membres sont élus par des maîtres de conférences islamo-gauchistes.

La tribune, les tribuns, les Français

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Une tribune signée par environ un millier d’anciens militaires secoue le monde médiatico-politique. Les Français assistent stupéfaits à ce débat irréel sur leur quotidien.


Les Français connaissent bien le contenu de cette lettre parce qu’ils vivent les situations dénoncées, ils lisent leur presse quotidienne régionale, miroir de la France, parlent avec leurs policiers, leurs pompiers, leurs médecins, leurs enseignants et sont informés de leurs difficultés quotidiennes. Donc pour eux, aucune surprise dans ce constat, si ce n’est un certain soulagement de voir mettre des mots sur leurs maux : le délitement de la société dû au communautarisme, au mépris de « notre pays, ses traditions, sa culture» ; le délitement qui « entraine le détachement de multiples parcelles de la nation pour les transformer en territoires soumis à des dogmes contraires à notre Constitution ».

Alors, même si cette lettre ne fait que poser le même constat que l’abondante littérature fournie par les universitaires, les chercheurs, les représentations nationales (Sénat et Assemblée nationale), même si cette lettre ne fait que poser le même constat que celui d’un ancien président de la République s’interrogeant «Comment éviter la partition ? Car c’est quand même cela qui est en train de se produire : la partition.[i]» ; le même constat que celui d’un ancien ministre de l’intérieur déclarant : «La situation est très dégradée et le terme de reconquête républicaine prend là tout son sens parce qu’aujourd’hui dans ces quartiers c’est la loi du plus fort qui s’impose, celle des narcotrafiquants et des islamistes radicaux, qui a pris la place de la République.[ii]» ; le même constat que celui de l’actuel président de la République lors de son discours des Mureaux[iii] et sa conférence de presse Mulhouse[iv]. Alors, cette lettre a du réchauffer le cœur de plus d’un Français car, au-delà de l’effet loupe fait par les tribuns sur les généraux, ce sont plus d’un millier d’anciens militaires de tous les grades, donc l’image exacte de la société française, qui ont signé cette lettre ouverte. Ce sont les Français qui ont écrit cette lettre.

L’armée est déjà impliquée dans Vigipirate

Mais cette lettre demande aussi d’aller au-delà du constat, et c’est là que, si les Français se réjouissent, les tribuns grincent des dents ou au contraire se pavanent. Les uns en profitent pour racoler en évoquant des amalgames entre l’armée d’active et les ex-militaires signataires ou en faisant semblant de croire à un appel à insurrection. Ont-ils bien lu la phrase « provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national » ? Cette phrase souligne le caractère périlleux de la mission.

Mission parce que les interventions sont décidées par le pouvoir politique. Les premiers déploiements de l’armée sur le territoire national pour des missions de sécurité ont débuté en 1996 avec 800 soldats dans le cadre de VIGIPIRATE, nous en sommes aujourd’hui à 10 000 soldats nous informe le ministère des Armées[v]. C’est donc bien la preuve que la situation sécuritaire intérieure a changé et que le politique a senti le besoin d’impliquer l’armée. Périlleuse parce qu’il n’est pas évident pour une armée républicaine de devoir se mouvoir en armes sur les trottoirs de sa propre patrie réputée en paix.

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Cet emploi de l’armée pour des missions de sécurisation du territoire national met en évidence de nombreux problèmes. Parmi tant d’autres cris d’alarme, un rapport d’information de l’Assemblée nationale en fait un tour exhaustif[vi] : « un cadre juridique à stabiliser, […] le concept de « réservoir de forces », ultima ratio de l’Etat (sic), […], tensions de gestion des effectifs […] ». Il pose surtout en conclusion la question : « Les armées ont-elles leur place sur le territoire national ? ». Sans trancher définitivement, le rapport indique :  «le rapporteur n’observe pas (loin s’en faut) au sein de l’armée de terre de consensus pour souhaiter voir cette armée devenir une troisième force de sécurité intérieure, et encore moins se voir confier de façon durable des responsabilités en matière de maintien de l’ordre [vii]».

Mais le danger sécuritaire est bien une réalité pour les parlementaires, dont l’un d’entre-eux en vient à poser la question : « Mais fondamentalement, ne faut-il pas envisager la constitution d’un nouveau type de force de sécurité dont le champ ne recouvrirait ni les opérations de police traditionnelles – la lutte contre la délinquance par exemple – ni les missions menées en OPEX, mais qui serait chargée de la protection de notre territoire ? En somme, comment sanctuarise-t-on notre territoire face à ces nouveaux dangers ?[viii] »

La France se cherche de véritables responsables politiques

On le voit, les problèmes de sécurité sont réels.

Les grossiers débats autour de cette tribune n’en rendent pas compte et en inversent les paramètres. Ils s’attachent à l’écho et non au cri. A la lecture du rapport (2016), l’on s’aperçoit que là où le politique est allant, le militaire est réticent. Raisons pour lesquelles il est souhaitable que d’autres voies soient ouvertes pour restaurer la paix dans la Nation. Car, le militaire comme « ultima ratio », est un fantasme (voir Mesdames Royal, Ghali -PS- ou M. Gatignon (EELV)[ix] qui, entres autres, l’appelaient de leurs vœux entre 2010 et 2012). Et aussi les propositions du nouveau parti LREM (2016) qui voulait créer un service national universel sous la direction des militaires.

Les solutions passent d’abord par la proposition et l’adhésion de toute la Nation autour d’un projet commun, ce qui suppose l’assimilation, l’éducation, le civisme, le respect des lois, le refus ferme des communautarismes et séparatismes, l’affirmation d’une politique de sécurité, quitte à les imposer par la force de la justice pénale et par un effort collectif de tous les citoyens, chacun à leur niveau. Les Français méritent mieux que ces empoignades de tribuns à coup de charentaises pour un débat de fond.

Si au moins ce débat permet de faire la distinction entre tribuns et véritables responsables politiques, entre exploitation politicienne et construction d’une politique, nous aurons accompli un premier pas vers un avenir meilleur. Si au moins ce débat permettait aux Français de se saisir pleinement des enjeux pour leur avenir plutôt que de l’avenir électoral de tel ou tel, alors la France en sortira grandie. Je me permets donc de conseiller à mes compatriotes d’éteindre leurs télévisions et autres postes radio et de lire, au minimum, trois documents : le rapport parlementaire cité qui fait l’état des lieux de la menace et des problématiques ; la loi n° 2005-270 du 24 mars 2005 portant statut général des militaires, chapitre Ier sur l’exercice des droits civils et politiques[x] ; le livre Révolution du candidat Emmanuel Macron qui fait le même constat que nos concitoyens militaires retraités. Et ils auront une vision plus claire et des outils de compréhension pour le débat de fond qu’il faudrait conduire une fois apaisée cette polémique.


[i] Gérard Davet, Fabrice Lhomme, « Un président ne devrait pas dire ça … » Stock

[ii] Gérard Collomb, Discours de départ du ministère de l’intérieur, 3 octobre 2018

[iii] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/10/02/la-republique-en-actes-discours-du-president-de-la-republique-sur-le-theme-de-la-lutte-contre-les-separatismes

[iv] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/02/18/proteger-les-libertes-en-luttant-contre-le-separatisme-islamiste-conference-de-presse-du-president-emmanuel-macron-a-mulhouse

[v] https://www.defense.gouv.fr/operations/territoire-national/france-metropolitaine/operation-sentinelle/dossier-de-reference

[vi] https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i3864.pdf

[vii] https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i3864.pdf; page 218.

[viii] https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i3864.pdf; question de M. Malek Boutih, page 241.

[ix] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/08/31/01016-20100831ARTFIG00752-delinquance-royal-veut-tester-l-encadrement-militaire.php; https://www.20minutes.fr/politique/993117-20120830-marseille-senatrice-ps-samia-ghali-reclame-armee-lutter-contre-trafic-drogue; https://www.liberation.fr/societe/2011/06/03/le-maire-de-sevran-veut-l-armee-pour-lutter-contre-les-trafiquants_740325/

[x] https://www.circulaires.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000808186/

Enquête: qui sont les Turcs en France?

Le président turc Recep Tayyip Erdogan assis à côté du président français Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse à la suite d'un sommet sur la Syrie, Istanbul, 27 octobre 2018 © Lefteris Pitarakis/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22263904_000063

Depuis la signature de la « convention de main-d’œuvre entre la France et la Turquie » en 1965, la diaspora turque n’a fait que s’amplifier en France pour atteindre les 700 000 personnes en 2020. La religion (islam) et l’attachement au pays d’origine (turcité) sont les caractéristiques de cette immigration. La communauté turque est marquée par une endogamie très forte.


À l’automne 2020, plusieurs villes de France ont été le théâtre des mêmes scènes stupéfiantes. Dans le coeur de Dijon, de Vienne ou de Décines, quelques centaines d’individus brandissant des drapeaux turcs ont improvisé des défilés non-déclarés à la nuit tombée, scandant des slogans à la gloire du président Recep Tayip Erdogan, des invocations religieuses (« Allah akbar ») ainsi que des menaces de mort envers la population avoisinante d’origine arménienne[1].

Ces épisodes s’inscrivaient dans un contexte de fortes tensions entre Paris et Ankara autour de différents sujets : les caricatures de Mahomet, le face-à-face militaire entre navires français et turcs en mer Egée suite aux violations de l’espace maritime grec, la guerre au Haut-Karabagh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan – soutenu par la Turquie. L’attention publique s’est alors portée sur cette communauté immigrée, parfois qualifiée d’« isolat turc » (Jérôme Fourquet)[2] en raison de sa réputation de fermeture et d’allégeance au pays d’origine.

Mais qu’en est-il vraiment ? L’analyse des faits objectifs à notre disposition tend à confirmer ce constat dans une large mesure.

L’histoire de cette immigration

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle l’aspect fermé de la diaspora turque en France s’expliquerait par son statut de « dernière arrivée » sur le sol national, les flux migratoires en provenance de Turquie commencent dès la fin des Trente Glorieuses. Les gouvernements des deux pays signent le 8 avril 1965 une « convention de main-d’œuvre entre la France et la Turquie »[3]. Il s’agit alors de prévoir une immigration de travail temporaire, qui vise à diversifier le profil des travailleurs étrangers recrutés en cette période de forte croissance.

Le démarrage de l’immigration turque se fait dans les années qui suivent. L’INSEE recense 7 628 ressortissants turcs sur le territoire français en 1968 ; ils sont 50 860 (près de 7 fois plus) quatre ans plus tard, en 1972[4]. Les deux tiers d’entre eux sont installés dans trois zones : l’Ile-de-France, l’Est alsacien-lorrain et la région Rhône-Alpes[5]. Il est à noter que leur profil sociologique diffère nettement des nombreux Turcs arrivés en Allemagne durant la même période : tandis que ceux-ci proviennent des régions les plus industrialisées de la Turquie, les Turcs immigrés en France sont essentiellement originaires de l’Anatolie centrale et orientale[6] – régions rurales marquées par un lourd retard économique et éducatif.

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L’arrêt officiel de l’immigration de travail en 1974 et le décret de 1976 instaurant un droit au regroupement familial changent radicalement la nature de la présence turque, tout en permettant la poursuite des flux entrants. L’INSEE dénombre 123 540 Turcs sur le territoire français en 1982[7] – soit une augmentation de 1 500% en 14 ans. L’arrivée de nouveaux ressortissants se poursuit sans interruption dans les décennies suivantes. Les phases d’instabilité politique et de persécution des minorités en Turquie génèrent de nouveaux profils : au socle « Turc ethnique / musulman sunnite » s’ajoutent des Kurdes, des Alévis, des Chaldéens, ainsi que des militants marxistes reprimés par le régime militaire. A compter des années 1990, l’idée d’une sédentarisation en France s’installe chez la majeure partie des immigrés turcs. Leurs enfants nés sur place acquièrent généralement la citoyenneté française à leur majorité, le plus souvent en complément de la nationalité turque.

Le volume de la diaspora turque en France et sa dynamique démographique

La communauté turque en France serait forte d’environ 700 000 personnes en 2020 d’après le chercheur Mehmet Ali-Kanci[8], qui s’appuie notamment sur les données de l’ambassade de Turquie et de la direction turque des Relations extérieures et des Aides aux travailleurs à l’étranger. Parmi ces 700 000 ressortissants turcs, plus de la moitié auraient maintenant acquis la citoyenneté française[9] en complément de leur nationalité d’origine.

Ces estimations sont globalement corroborées par l’analyse des statistiques de l’INSEE. En 2019, celles-ci recensent 251 000 immigrés nés en Turquie vivant sur le sol français[10] et 312 000 personnes nées en France d’au moins parent né en Turquie[11] – qui conservent la nationalité turque à partir du moment où la naissance est déclarée au consulat. L’écart entre cette somme – 563 000 individus – et celles des autorités turques s’explique à la fois par l’existence d’une troisième génération de Turcs vivant en France (nés de grands-parents immigrés et non-comptabilisés par l’INSEE) et par l’ampleur de l’immigration clandestine.

Si on les retrouve désormais sur l’ensemble du territoire national, les Turcs ont néanmoins  conservé une présence particulièrement forte dans leurs premières zones d’implantation : la façade Est et la région parisienne. Ils constituent ainsi la première communauté immigrée en Alsace et la troisième en Franche-Comté d’après le Ministère de l’Intérieur[12]. Leur nombre absolu est le plus important en Ile-de-France et dans la région Rhône-Alpes[13].

La communauté turque connaît une dynamique d’expansion portée par deux moteurs conjoints :

  • Une natalité fortement supérieure à la moyenne nationale : les immigrées turques en France ont 3,1 enfants par femme en moyenne d’après le démographe François Héran[14], professeur au Collège de France, soit un taux de fécondité 62% plus élevé que celui des femmes non-immigrées (1,8 enfants) et 48% plus élevé qu’en Turquie même (2,1)[15].
  • Des flux migratoires en provenance de Turquie qui se poursuivent : les primo-titres de séjour sont accordés pour « motif familial » en premier lieu (ce qui est vrai pour l’immigration dans son ensemble[16]). Cela est d’autant plus fréquent que la communauté turque pratique une endogamie record et que ses choix maritaux s’orientent souvent vers un conjoint vivant encore dans le pays d’origine – nous y reviendrons.

Il faut ajouter à cela une spécificité turque émergente : le recours de plus en plus marqué aux procédures d’asile. Tandis que la Turquie ne figurait pas parmi les dix premières nationalités représentées dans les demandes d’asile en 2015[17], elle est devenue le cinquième pays d’origine le plus fréquent pour les premières demandes déposées en 2020[18]. Or le détournement de ces procédures à des fins d’immigration clandestine est désormais massif : nombre de déboutés de l’asile restent sur le territoire français, et seules 15% des mesures d’éloignement prononcées étaient effectivement exécutées en 2018[19] (voir l’article que l’Observatoire de l’immigration et de la démographie a consacré à ce sujet ainsi que la tribune du juriste Carl Hubert).

Une autre voie majeure d’immigration illégale consiste dans le détournement du système des visas temporaires, qu’il s’agisse des visas de court-séjour Schengen ou des visas de long séjour, à l’échéance desquels de nombreux étrangers demeurent sans titre sur le territoire national. En 2019, 137 063 visas d’entrée en France ont été accordés à des citoyens turcs[20], contre 99 520 visas en 2014[21] – soit une hausse de 38% en 5 ans. L’accord migratoire signé entre l’Union européenne et la Turquie le 18 mars 2016 prévoit par ailleurs une future exemption de visa pour les Turcs entrant dans l’espace Schengen au titre de courts séjours[22]. Si cette mesure n’a pas encore été mise en oeuvre, son entrée en vigueur risquera néanmoins de renforcer les opportunités offertes à l’immigration illégale.

Ses difficultés d’intégration économique et éducative

À l’instar des populations originaires du continent africain, les Turcs connaissent un retard persistant en termes d’activité professionnelle et de niveau socio-économique par rapport à la population non-immigrée. Citons par exemple les données suivantes :

  • 47,6% des Turcs de plus de 15 ans vivant en France étaient chômeurs ou inactifs (ni en emploi, ni en études, ni en retraite) en 2016, soit un taux trois fois plus élevé que celui des Français (14,2%)[23] ;
  • Seuls 35,3% des Turcs de plus de 15 ans vivant en France étaient en emploi en 2016, contre 49,8% des ressortissants français[24] ;
  • 38% des ménages d’origine turque vivaient en HLM en 2017, soit trois fois plus que les ménages non-immigrés (13%)[25][26].

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Un retard plus remarquable a trait au parcours scolaire des enfants d’immigrés turcs et à leur niveau de qualification académique particulièrement bas, encore moins élevé que celui des enfants d’immigrés maghrébins ou sahéliens – lesquels accusent pourtant un fort déficit par rapport aux individus d’origine française ou européenne. Ces éléments ont notamment été révélés par l’enquête Immigrés et descendants d’immigrés publiée par l’INSEE en 2012[27], qui apporte les éléments suivants :

  • 32% des 20-35 ans enfants d’immigrés turcs n’étaient pas diplômés au-delà du brevet en 2008, soit trois fois plus que les 20-35 ans ni immigrés ni enfants d’immigrés (11%) et le taux le plus élevé parmi toutes les origines étudiées[28] ;
  • Seuls 39% des 20-35 ans enfants d’immigrés turcs étaient diplômés du baccalauréat en 2008, soit une proportion inférieure de presque 30 points à celle des 20-35 ans ni immigrés ni enfants d’immigrés (68%) et le taux le plus bas parmi toutes les origines étudiées[29] ;
  • Seuls 12% des 20-35 ans enfants d’immigrés turcs étaient diplômés de l’enseignement supérieur long en 2008, soit deux fois moins que les 20-35 ans ni immigrés ni enfants d’immigrés (25%)[30].

Il est à noter que les femmes nées de parents immigrés turcs ont une probabilité deux fois moindre d’être diplômés de l’enseignement supérieur long que les hommes de même origine (8% contre 18%), alors que leur taux d’obtention du baccalauréat est supérieur (42% contre 37%)[31]. Cette distorsion unique parmi les différentes nationalités analysées par l’INSEE – les femmes d’origine étrangère étant en moyenne plus qualifiées que les hommes –  peut s’expliquer par le poids des structures familiales et culturelles turques. Celles-ci tendent à privilégier le rôle domestique des femmes comme épouses et mères au foyer, au détriment de leurs études et de leurs perspectives professionnelles[32].

« Le très faible degré d’ouverture démographique du groupe turc interroge, tant l’endogamie y demeure puissante »

En ce qui concerne les jeunes hommes d’origine turque, les conséquences économiques de leur faible niveau de qualification scolaire sont partiellement atténuées par l’existence d’un entreprenariat communautaire centré sur une poignée de secteurs tels que le bâtiment, la restauration rapide, les ateliers de confection, la serrurerie ou la cordonnerie. Selon le géographe Stéphane de Tapia, « la création d’entreprise par les “originaires de Turquie” […] permet d’insérer de nombreux enfants de migrants (parfois au détriment de la scolarité et de la formation) et des primo-arrivants (parfois au prix des droits sociaux élémentaires) »[33].

Cette forte cohésion ethnique emporte cependant d’autres conséquences, qui contribuent à faire de la communauté turque un « isolat » au sein de la société française – une situation propice à toutes les instrumentalisations politiques et religieuses.

Son endogamie record

Pour reprendre les termes du politologue Jérôme Fourquet, « le très faible degré d’ouverture démographique du groupe turc interroge, tant l’endogamie y demeure puissante »[34]. Les études disponibles à ce sujet fournissent en effet des données frappantes : 93% des femmes descendant d’immigrés turcs en France épousent un conjoint turc ou d’origine turque (80% des hommes descendant d’immigrés turcs sont dans le même cas), faisant ainsi de ce groupe ethnoculturel le plus endogame de tous[35]. A titre de comparaison, les femmes d’origine marocaine – deuxième groupe le plus endogame – sont « seulement » 70% à épouser un homme de même origine nationale. Chez les femmes d’origine vietnamienne, laotienne ou cambodgienne, ce pourcentage tombe à 27%[36].

Cette tendance forte à l’endogamie se retrouve dans toutes les communautés turques d’Europe occidentale, notamment celle d’Allemagne[37] qui elle est la plus nombreuse. Elle est néanmoins particulièrement marquée en France. Le chercheur Samim Akgönül constate  ainsi que les choix matrimoniaux des Turco-Français s’orientent plus souvent vers des partenaires résidant encore en Turquie que vers la diaspora déjà présente en France[38]. Outre le fait que cette préférence génère d’importants flux d’immigration légale pour motif familial (qu’il s’agisse du regroupement familial ou de l’obtention d’un titre de séjour « conjoint de Français » – si l’époux vivant sur le sol national a déjà acquis la citoyenneté français), celle-ci s’inscrit dans une logique délibérée que l’on pourrait qualifier de séparatiste. En effet, selon Akgönül, « cette stratégie matrimoniale correspond au souhait des parents d’empêcher une acculturation trop poussée de leurs enfants, qui serait favorisée par un mariage entre deux descendants d’immigrés turcs, voire, encore plus, dans le cas d’un mariage avec une personne française, sans ascendance migratoire »[39].

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L’endogamie turque en France revêt par ailleurs des formes spécialement archaïques, caractérisées par le poids des mariages arrangés et la récurrence des unions intra-familiales. Comme le résume Stéphane de Tapia : « le constat est celui, statistique, de la permanence du mariage arrangé, parfois même plus souvent qu’en Turquie, entre cousins germains (avec deux tendances opposées) : d’une part, le mariage entre cousins issus de frères, jugé incestueux selon la logique catholique, appelé « mariage arabe », mais relevant en fait plus d’un modèle méditerranéen qu’arabe, et, d’autre part, le mariage entre cousins issus de sœurs, appelé « mariage asiatique », parce que pratiqué en Chine, en Mongolie, au Vietnam…, et relevant pour les Turcs de la tradition altaïque commune aux peuples turcophones et mongolophones »[40].

Selon le même chercheur, « mariage arrangé ne signifie pas automatiquement mariage forcé, mais la limite entre ce qui relève de la tradition et ce qui renvoie à un acte délictuel ou criminel (viol en l’occurrence !) n’est pas toujours facile à tracer[41] ». Dans sa forme la plus extrême, la violence de la contrainte familiale peut conduire à la perpétration de « crimes d’honneur » contre les jeunes femmes qui tenteraient de s’y soustraire[42].

Nous verrons demain l’influence religieuse et politique que la Turquie a en France grâce à cette diaspora. Cela fera l’objet de la seconde partie de cet article.

>>> Lire la deuxième partie <<<

> Retrouvez l’intégralité des articles de l’Observatoire sur leur site http://observatoire-immigration.fr <


[1]Voir par exemple l’article de Libération relatant ces faits.

[2] Jérôme Fourquet, L’Archipel français, Seuil, 2019, p.171

[3] Décret portant publication de la Convention

[4] Données INSEE citées par le professeur Mehmet Ali-Akinci, « La communauté turque en France en 2020 », revue France Forum, mai 2020 (Lien)

[5] Tigrane Yégavian, Les diasporas turque et azerbaïdjanaise de France : instruments au service du panturquisme, Centre Français de Recherche sur le Renseignement, 2021, p.10

[6] Ségolène Débarre et Gaye Petek, Histoire des Turcs en France, éditions du Détour, 2019, pp. 18-22.

[7] Données INSEE citées par Mehmet Ali-Akinci, op. cit.

[8] Mehmet Ali-Kanci, op. cit.

[9] Mehmet Ali-Kanci, op. cit.

[10] INSEE, « Répartition des immigrés par groupe de pays de naissance » (consulté le 16/04/2021 : Lien)

[11] INSEE, « Origine géographique des descendants d’immigrés » (consulté le 16/04/2021 : Lien)

[12] Ministère de l’Intérieur, « Immigration dans les anciennes et nouvelles régions de France », 2015 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[13] Stéphane de Tapia, « Permanences et mutations de l’immigration turque en France », Hommes & Migrations, juillet 2009 (Lien)

[14] François Héran, entretien avec L’Opinion, 4 octobre 2019 (Lien)

[15] François Héran, op. cit.

[16] Ministère de l’Intérieur, « Immigration – Derniers chiffres clés : La délivrance des premiers titres de séjour par famille de motif », 9 avril 2021 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[17] Ministère de l’Intérieur, « Les demandes d’asile (statistiques) », 8 juillet 2016 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[18] Ministère de l’Intérieur, « Immigration – Derniers chiffres clés : Demandes d’asile », 9 avril 2021 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[19] Cour des comptes, L’entrée, le séjour et le premier accueil des personnes étrangères, 2020, p.150

[20]  Ministère de l’Intérieur, « Immigration – Derniers chiffres clés : La délivrance de visas aux étrangers », 9 avril 2021 (consulté le 17/04/2021 : Lien)

[21] Ministère de l’Intérieur, « Juillet 2015 – L’admission au séjour – Visas » (consulté le 17/04/2021)

[22] Déclaration conjointe du 18 mars 2021

[23] Ministère de l’Intérieur, « L’immigration en France, données du recensement 2017 » (consulté le 22/11/2020 : Lien)

[24] Ministère de l’Intérieur, « L’immigration en France, données du recensement 2017 » (consulté le 22/11/2020 : Lien)

[25] INSEE, op. cit.

[26] Ministère de l’Intérieur, « Le logement des immigrés vivant en France en 2017 » (consulté le 11/03/2021 : Lien)

[27] INSEE, Immigrés et descendants d’immigrés en France, 2012 (Lien)

[28] INSEE, op. cit.

[29] INSEE, op. cit.

[30] INSEE, op. cit

[31] INSEE, op. cit

[32] Corinne Régnard, Immigration et présence étrangère en France en 2003, Ministère  de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement, 2005, pp. 194-207

[33] Stéphane de Tapia, op. cit.

[34] Jérôme Fourquet, op. cit., p.171

[35] Beate Collet et Emmanuel Santelli, « Les couples mixtes franco-algériens en France. D’une génération à l’autre », Hommes & Migrations, janvier 2012, pp.54-64.

[36] Beate Collet et Emmanuel Santelli, op. cit.

[37] Eran Gündüz, « Les choix conjugaux des descendants d’immigrés turcs en Allemagne. Une approche biographique », Migrations et société, janvier 2013, pp. 121-136

[38] Samin Akgönül,  « Appartenances et altérités chez les originaires de Turquie en France. Le rôle de la religion », Hommes & Migrations, juillet 2009, pp. 34-49

[39] Résumé par Eran Gündüz, op. cit.

[40] Stéphane de Tapia, op. cit.

[41] Stéphane de Tapia, op. cit.

[42] Article du journal Le Monde à ce sujet (2011)

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L’esclavage n’est pas une histoire française, mais une histoire universelle

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Lilian Thuram, Jean-Marc Ayrault et Christiane Taubira, inauguration du Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Nantes, 2012 © SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA Numéro de reportage : 00634479_000003

Si la France a eu un passé esclavagiste, elle est aussi l’une des premières nations à l’avoir aboli.


L’Obs consacrait récemment un numéro hors-série à l’esclavage français. La couverture montrait un homme noir enchaîné, accompagné d’un gros titre : « L’esclavage, une histoire française.»

Oui, cela est une réalité historique, la France a eu un passé esclavagiste qu’il faut assumer ! Notre histoire est certes marquée par deux siècles de cette odieuse pratique. Mais il convient de souligner que cette histoire française de l’esclavage est aussi marquée… par son abolition. En outre, il est intéressant de constater que cette thématique est souvent, pour ne pas dire systématiquement, traitée à travers le biais exclusif de la traite transatlantique, alors qu’il s’agit avant tout d’une histoire humaine.

Couverture du hors série de l’Obs

L’esclavage une histoire universelle, pas seulement noire

De l’Égypte à la Rome antique, en passant par l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine, l’esclavage a été une pratique fréquente au cours de l’histoire, et cela chez de nombreux peuples. Les premières traces écrites attestent déjà de sa présence, le Code de Hammurabi,  texte juridique babylonien daté d’environ 1750 av. J.-C., évoquait les lois régissant la possession d’esclaves en Mésopotamie antique.

L’esclavage avait également cours dans la civilisation romaine, le servus, contrairement au citoyen romain, était une personne non libre, placée sous la domination d’une autre personne, généralement un pater familias. Les esclaves étaient majoritairement issus des peuples vaincus par l’empire, et cela était totalement indépendant de leur couleur de peau. En effet, d’un point de vue étymologique, le mot « esclave » provient du latin médiéval sclavus, venant de slavus, slave. Le mot est apparu à Venise à une époque où les esclaves étaient pour la plupart des Slaves des Balkans, or les Slaves sont blancs de peau.

A lire aussi: L’étrange projet de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage

Par ailleurs, l’expression « traite des blanches », toujours usitée dans le langage commun pour désigner les réseaux de prostitutions, est le stigmate d’une époque où les esclaves sexuelles étaient surtout des caucasiennes.

Bien que le sujet soit occulté[1] de plusieurs manières, la pratique en question demeure indissociable la culture du harem ayant eu cours dans l’empire Ottoman, les esclaves européennes provenaient alors de rafles sur les pays bordant la Méditerranée et les territoires sous domination ottomane. Ces infortunées étaient ensuite exposées sur des marchés, avant d’être revendues comme esclaves sexuelles, destinées à égayer les harems des riches marchands ou des sultans.

La figure de l’odalisque, cette femme à la peau laiteuse, représentée souvent nue et lascivement abandonnée, est directement liée à cette période, d’ailleurs, le mot « odalisque » qui vient du turc odalik, signifiant femme de chambre, est un vestige lexical de la traite orientale.

La traite arabo-musulmane, championne toute catégorie de l’esclavage

Bien antérieure à la traite transatlantique, la traite arabo-musulmane s’étale davantage dans le temps, celle-ci commence dès le Moyen Âge, vers le VIIe siècle, et ne s’arrête qu’au début du XXe. De l’Arabie Saoudite au Maroc, en passant par l’Iran ou l’Éthiopie, 13 siècles durant, l’esclavage fut omniprésent dans l’histoire de ces peuples.

Selon le chercheur Salah Trabelsi[2] : « les récits historiques et littéraires classiques convergent pour établir la présence des esclaves à tous les échelons du monde arabe et à toutes les étapes de son histoire. »

Les esclaves provenaient principalement d’Afrique, mais aussi d’Europe ; Cervantès, le fameux auteur de Don Quichotte, fut esclave à Alger vers la fin du XVIe siècle.

L’historien Franck Ferrand rapporte[3] qu’il Il fut un temps où la cité d’Alger comptait plus de 25 000 esclaves pour environ 100 000 habitants. Des esclaves blancs et chrétiens, capturés par les pirates barbaresques.

Par son ampleur, sa durée et sa brutalité, particulièrement en Afrique, la traite arabo-musulmane demeure la plus importante de l’histoire ; selon l’historien américain Ralph Austen[4], 17 millions de personnes auraient été déportées entre l’an 650 et 1920.

Les traites orientales constitueraient donc 40 % des 42 millions de personnes réduites en esclavage, ce qui les place largement au-dessus des autres traites.

Tidiane N’Diyae, écrivain et économiste d’origine sénégalaise, la qualifie[5] de « génocide de peuples noirs », pour lui, les massacres et razzias, opérées par les Arabes durant ces 13 siècles, furent d’une violence particulière : « La plupart des millions d’hommes qu’ils ont déportés ont presque tous disparu du fait des traitements inhumains, de l’infanticide et de la castration généralisée, pour qu’ils ne fassent souche dans le monde arabo-musulman.[6] »

Il explique que la castration est justement une particularité de la traite orientale, celle-ci n’était pas le seul apanage des eunuques, gardiens des harems, mais fut pratiquée de manière plus large pour limiter la possibilité de reproductions des esclaves, cela pourrait expliquer la quasi inexistence des descendants d’esclaves africainsen Orient.

A lire aussi, du même auteur: L’affaire Sarah Halimi, ou les errements de la justice française

Selon l’écrivain si la question de la traite orientale n’est que rarement soulevée, cela est dû à une sorte d’accord tacite : « chose curieuse, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l’oubli, souvent au nom d’une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C’est en fait un pacte virtuel scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux, qui aboutit à ce déni. » 

Cette affirmation se vérifie, en 2006, Christiane Taubira, à l’origine de la loi éponyme sur la reconnaissance de l’esclavage, avait déclaré dans l‘Express[7]qu’il ne fallait pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les «jeunes arabes ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes.»

L’esclavage a été aboli par l’Occident

Même si la France a connu une période esclavagiste, elle n’en demeure pas moins l’une des  premières nations qui l’abolit officiellement, d’abord par la Convention nationale de 1794, puis de manière définitive en 1848, sous la IIe République.

À contrario, le monde arabo-musulman n’a pas connu de mouvements abolitionnistes, la fin de l’esclavage a été l’œuvre des pressions diplomatiques ou des protectorats occidentaux, dont la France notamment. L’une des raisons principales est que les pouvoirs en place jugeaient l’esclavage conforme à la charia. Par exemple, la pratique est abolie en Algérie en 1848 sous l’administration coloniale française. En 1897, les Britanniques l’interdisent dans le sultanat de Zanzibar dont l’économie était totalement fondée sur le trafic d’esclaves africains. Et ce n’est qu’en 1968 que le dernier marché aux esclaves est fermé en Arabie Saoudite, et 1981 pour la Mauritanie. Le Qatar n’a aboli la kafala, système de parrainage de travailleurs étrangers qu’en 2016.

L’esclavage est encore vivant

Malgré ces mouvements abolitionnistes, l’esclavage perdure encore dans de nombreuses zones du monde. L’Organisation internationale du travail (OIT) estime à vingt-cinq millions le nombre de personnes vivant actuellement dans des conditions assimilables à de l’esclavage, d’où le terme d’ « esclavage moderne ». Selon l’ONU, chaque année, deux millions de personnes sont réduites en esclavage.

En 2017, une enquête révélait[8] qu’entre 300 000 et un million d’enfants étaient forcés à travailler dans le cacao ivoirien. Par ailleurs, l’esclavage traditionnel persiste encore dans de nombreux pays, comme la Mauritanie, l’Ouzbékistan ou le Qatar. La Mauritanie, par exemple, bien que l’ayant officiellement aboli en 1981, 4% de la population vivrait en esclavage, soit 160 000 personnes dans un pays qui compte quatre millions d’habitants. Ce pays est régulièrement pointé du doigt quant à son manque d’effort pour supprimer cette pratique. En 2019, les États-Unis lui retiraient même le statut de partenaire commercial privilégié, en raison de « travail forcé » et « d’esclavage héréditaire ». L’esclavage vise essentiellement l’ethnie des Haratines, asservis au XIe  siècle par Arabo-berbères, ils sont le groupe ethnique le plus vulnérable dans le pays ; corvéables à merci, ils ne touchent pas de salaire, et subissent parfois de mauvais traitements.

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Deux semaines auparavant, un scandale relançait cette question, Moima, une quinquagénaire issue de l’ethnie des Haratine, a été offerte en dot par un marié à son épouse. Le comble est que les nouveaux époux s’étaient plaints du tapage fait autour de la divulgation de cette affaire, ils ne comprenaient pas ce qui leur était reproché puisque Moima était bel et bien leur esclave…

Et comment ne pas avoir à l’esprit les images insoutenables d’un marché aux esclaves au XXIe  siècle ?! Dans une vidéo diffusée en 2017 par CNN et filmée à proximité de Tripoli, la capitale libyenne, on voit des dizaines de migrants entassés dans une grande salle en attendant d’être vendus au plus offrant, on entend un trafiquant déclarer: « Ce sont des garçons grands et forts pour les travaux de la ferme », avant de faire grimper les enchères : « 400, 700, 800 » Il s’agit là de la fourchette de prix en dinars libyens pour acquérir un autre être humain, soit entre 200 et 400 euros, ces malheureux migrants ont parfois moins de valeur qu’un mouton de l’aïd.

Ces images ont ému la planète entière, mais certains antiracistes engagés préfèrent les oublier. Ceux-là même qui déploient des ressources incroyables pour faire le procès du passé, sont frappés de cécité lorsqu’il s’agit d’atrocités commises par d’autres que les Occidentaux. Faisant ainsi fi de tout contexte socio-historique, chaque occasion est bonne pour rappeler le passé colonial et esclavagiste de l’Occident, l’Histoire devient un biais de confirmation, elle vient conforter les postulats qu’ils défendent, faisant de « l’homme blanc » la source de tous les malheurs du monde, passés et à venir.

Invoquer un passé biaisé permet à ces néo-antiracistes d’entretenir les minorités dans une éternelle posture victimaire, l’oppression systémique ne serait ainsi que le prolongement naturel de l’esclavage.

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[1]    https://www.cairn.info/journal-annales-2008-4-page-829.htm

[2]    https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2006-2-page-251.htm

[3]    https://www.europe1.fr/emissions/Au-coeur-de-l-histoire/Cervantes-esclave-des-Barbaresques-73378

[4]    https://www.lhistoire.fr/la-traite-oubli%C3%A9e-des-n%C3%A9griers-musulmans-0

[5]    https://www.lepoint.fr/afrique/esclavage-en-libye-tidiane-n-diaye-l-afrique-et-l-europe-avaient-detourne-les-yeux-jusqu-ici-29-11-2017-2176103_3826.php

[6]    Ibid.

[7]    https://www.lexpress.fr/actualite/societe/encore-aujourd-hui_482221.html

[8]    https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/trafic-denfants-en-cote-divoire-dans-lenfer-des-plantations-de-cacao_3057285.html

Prince Jean d’Orléans: «L’épopée napoléonienne a contribué à forger notre conscience nationale»

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Jean d'Orléans © Kévin Guillot

Le prince Jean d’Orléans jette un regard étonnant sur Napoléon Ier et son œuvre. Loin des polémiques, l’héritier des rois de France se confie sur l’histoire et le destin commun de deux maisons réunies sous le sceau du roman national. À la veille du bicentenaire de la mort de l’empereur, le comte de Paris, descendant direct du roi Louis-Philippe, nous accorde une interview exclusive.


Frederic de Natal. La France va célébrer le 5 mai prochain le bicentenaire de la mort de Napoléon Ier. Il est le troisième personnage préféré des français après Louis XIV et le Général de Gaulle. Admiré ou détesté, quel regard portez-vous sur l’ensemble de l’héritage laissé actuellement par celui qui fut empereur de la République Française ?

SAR Jean d’Orléans. Il faut accepter le fait que nous sommes les héritiers d’une histoire complexe, héritiers de la Gaule romaine, de nos 40 rois de France, mais aussi de la Révolution française ou des cinq républiques. L’épopée napoléonienne fait partie de notre histoire et a contribué à forger notre conscience nationale, quelles que soient ses zones d’ombres.Je pense qu’il faut avoir un regard d’historien sur son œuvre et sur sa politique, avant de commenter la façon dont on peut aujourd’hui l’assumer ou l’assimiler. 

Vous descendez de Louis-Philippe Ier, dernier roi des Français.  Durant tout le Premier empire, il s’exile à Londres puis à Palerme où il épouse Marie-Amélie de Bourbon-Sicile. Une maison royale privée de son trône à Naples par Napoléon. Loin d’être rancunier, une fois sur le trône de France, il mandate son fils, le prince de Joinville, pour ramener les cendres de l’empereur en 1840. Quelle signification revêt cette décision et pourquoi cela a-t-il été important pour votre ancêtre d’honorer la mémoire d’un homme qui fit et défit les monarchies européennes au nom de son ambition personnelle ?

La volonté politique du roi Louis-Philippe a toujours été motivée par l’unité nationale et la nécessité d’une synthèse entre deux modèles, pré-révolutionnaire et post-révolutionnaire. Je pense que ce retour des cendres procède du même état d’esprit. C’était un geste incroyable à l’époque. Il faut imaginer tout le périple du prince de Joinville qui part chercher les restes de Napoléon à Sainte-Hélène à bord de la « Belle Poule », débarque au Havre, remonte la Seine jusqu’à Courbevoie puis escorte ses restes en calèche jusqu’à l’Hôtel des Invalides. N’oublions pas que Louis-Philippe a fait entièrement restaurer Versailles, qu’il en a fait le château que l’on connaît aujourd’hui et qu’il l’a doté d’une galerie des batailles qui est dédiée à toutes les gloires de la France y compris celles de Napoléon. Il a créé le roman national qui continue de s’écrire depuis.

A lire aussi, Philippe Bilger: La France se porterait-elle mieux si elle était une monarchie républicaine?

Peut-on dire que Napoléon a été la main qui a parachevé les nombreuses réformes entreprises par Louis XVI, brutalement stoppées par la Révolution française, ce génie qui a manqué à la monarchie des Bourbons ?

Chaque dynastie a sa part de génie, et les Bourbons n’en ont pas manqué! Napoléon a bien sûr bénéficié d’une certaine réflexion entamée au siècle précédent. Il a aussi intégré les leçons de la Révolution, et a effectivement repris un certain nombre de dispositions qui étaient déjà dans les papiers de la monarchie Bourbon.

Ce qui est remarquable chez cet empereur, c’est qu’il assume tout notre passé et s’inscrit résolument dans une histoire complexe et multiple, dont il se veut l’héritier. C’est d’ailleurs un trait de caractère commun aux grands hommes qui furent à la tête de notre pays, quel que soit le régime. Le meilleur exemple de cette logique de continuité étant son mariage avec la nièce du roi Louis XVI, Marie-Louise d’Autriche.

A qui  appartient au final la figure marquante de Napoléon ? A la France ou à l’Europe qu’il a conquis menant ses troupes jusqu’à Moscou ?

Napoléon reste une figure universelle, que l’on aime le personnage ou non. Pour nous Français, on s’y rattache comme à un souvenir glorieux de ce qu’a été la France, à un sursaut incroyable, à une époque où nous en avons besoin. Malgré la dureté des guerres, il reste encore aujourd’hui un sujet d’admiration pour les peuples d’Europe qu’il a vaincus. Il suffit de voir tous les ouvrages et les films qui sortent régulièrement sur ce grand nom de notre histoire, et la fascination dont il fait l’objet dans le monde entier.
D’après moi, la France est plus un royaume qu’un empire et le modèle monarchique capétien me semble plus pertinent. Mais Napoléon reste un symbole de cette gloire dont nous espérons bientôt retrouver le chemin.

Napoléon Ier a laissé derrière lui un  héritage patrimonial important. Vous êtes vous-même investi dans la préservation de notre riche patrimoine national. Pour vous, quel est le monument qui symbolise et  caractérise le plus le Premier Empire. Pourquoi ce choix ?

Je retiens surtout l’Hôtel des Invalides fondé par Louis XIV et renouvelé par la geste napoléonienne, par ses batailles, comme le musée en fait état aujourd’hui. Je trouve que ce monument est une bonne synthèse politique, militaire, sociale, un monument qui fait honneur à notre passé, au caractère des Français, à l’art, à notre engagement envers les plus faibles, envers ceux qui ont servi la Nation.
Même s’ il est postérieur, je nommerais également le château de Compiègne, un joyau de notre architecture qui est aussi un témoignage de continuité historique par-delà les régimes.

Pensez-vous qu’il soit important que les plus hautes autorités de l’Etat assistent aux cérémonies de ce bicentenaire qui seront également accompagnées de l’inhumation des restes retrouvés en Russie du général Gudin ? Une absence de leur part  serait-il une erreur au regard de tout l’héritage laissé aux Français par le Premier empire ?

Je pense que nos représentants politiques doivent être présents à cette commémoration et encore plus le président Emmanuel Macron. Autant en tant que dépositaire de ce destin français qu’en tant que chef des armées. Ce bicentenaire doit être soutenu, porté et assumé par le gouvernement.

Je serai pour ma part présent aux cérémonies du 5 mai à l’Hôtel des Invalides.

A lire aussi: Et si c’était lui? Notre dossier Napoléon

Certains politiques, faisant le jeu d’un certain communautarisme indigéniste, accusent aujourd’hui Napoléon Ier d’avoir été un esclavagiste. Un combat qui semble anachronique pour beaucoup. Chef de la Maison royale de France, selon vous, quels sont les dangers à analyser l’histoire sans aucune re-contextualisation ? 

Ces dérives idéologiques me dépassent quelque peu.  Il est anormal que l’on tente de faire disparaître des pans de notre histoire en les jugeant sur la base de nos mœurs présentes. Au cœur d’une grave crise sociale, alors que le pays est plus morcelé que jamais, on ne fait que casser au lieu de recoller. Des personnes profitent de ce chaos pour exister. Qu’elles se demandent comment à leur tour, les siècles futurs les jugeront.
Ce n’est en tout cas certainement pas ainsi que nous aurons ce destin commun que l’on ne cesse de nous vanter. Il n’y a tout simplement pas de débats à avoir et on doit accepter les bons comme les mauvais côtés de notre Histoire.

Votre grand-père Henri d’Orléans entretenait des rapports conflictuels avec le grand-père du prince Jean-Christophe Napoléon, chef de la maison impériale de France. Vous descendez tous deux d’Henri IV. Quels sont vos liens actuels avec votre cousin ?

Je n’ai pas connaissance d’un conflit particulier entre mon grand-père et celui de Jean-Christophe Napoléon. Nous gardons avec lui des liens étroits et amicaux, d’autant que sa mère, Bourbon-Sicile, est aussi ma tante.
N’oublions pas non plus que nos deux maisons ont été exilées en 1886 par la IIIème République. C’est un souvenir douloureux que nous partageons.
Nous partageons aussi cette idée que la France doit pouvoir compter sur ses princes. Des princes modernes qui assument leur destin, et qui s’inscrivent résolument dans cette histoire à plusieurs visages. Pourquoi ne pas imaginer que nous en ferons une synthèse qui permettra de dessiner une suite à cet héritage national qui nous est commun.

Rwanda: les angles morts du rapport Duclert

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Le président du Rwanda Paul Kagamé à l'ONU, 2019 © Frank Franklin II/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22381394_000001

Le rapport ne regarde que d’un seul côté, estimant qu’une fois révélés et dénoncés les anomalies et aveuglements inhérents au mitterrandisme, nous avons apporté notre part de clarté et que cela suffit. Or, de cette manière nous renonçons, par moralisme et par conformisme à comprendre dans son ensemble l’histoire telle qu’elle s’est réellement déroulée.


Bien que les tragiques événements de 1994 m’aient plusieurs fois obligé à m’y intéresser, je ne suis aucunement spécialiste du Rwanda. Mais, au regard de sa bibliographie, Vincent Duclert ne l’était pas non plus avant qu’il ne rédige un rapport que l’on ne cesse de célébrer, y compris l’auteur qui, dans ses interviews, semble penser que, grâce à lui, l’opinion française est passée de l’ombre (les préjugés de la « France-Afrique ») à la lumière incarnée par Paul Kagamé, qui n’a pas manqué de féliciter l’auteur de ce texte décisif.

En réaction à cette vantardise, qui n’est pas celle d’une personne mais de notre monde en général, je suis revenu à André Guichaoua, auteur dont l’œuvre sur la région est connue et reconnue mais dont je n’ai pas entendu dire qu’on l’ait nulle part interrogé sur la nouvelle vulgate. J’ai donc lu sa dernière somme, de 600 pages (Rwanda, de la guerre au génocide, La Découverte, 2010). Je l’ai fait laborieusement, à cause de la complexité du parcours (ce livre ne comporte pas de chronologie malheureusement) et à cause de la fréquence de noms de personnes pour moi imprononçables. J’extrais de cette lecture quelques points, des « acquis » historiques, je crois, qui me semblent mal compatibles avec le simplisme moral ambiant.

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  • La décolonisation a eu pour effet dans la région des grands lacs africains (Zaïre, Ruanda, Ouganda, Burundi) des exodes de populations qui ne se reconnaissaient pas dans les pouvoirs qui leur étaient échus, qui au contraire les redoutaient. L’intérêt commun de ces pouvoirs était de parer aux conséquences de ces exodes : les attaques frontalières des exilés contre leur ancien pays et les pogroms qui y répondaient dans les pays ainsi agressés. Des accords de retour furent donc conclus dans les années 1980 mais leur mise en œuvre fut difficile, particulièrement dans le cas des Tutsis qui avaient quitté le Rwanda pour l’Ouganda dès la fin de la royauté tutsie. Il était difficile de leur faire place dans un pays qu’ils avaient quitté depuis 30 ans alors qu’ils étaient solidement insérés en Ouganda.
  • Cette implantation en Ouganda n’était pas seulement sociale mais politique et même militaire. Les Tutsis rwandais avaient été au premier rang de la guérilla qui avait porté au pouvoir Yoweri Museveni. Mais ensuite ils étaient devenus comme des mercenaires à qui on voudrait donner congé. La disponibilité et la compétence de cette force allaient trouver à s’employer quand à partir de 1990, son organisation politique et militaire, le FPR (Front patriotique rwandais) de Kagamé entreprit d’envahir le  Rwanda, résolu qu’il était de revenir dans son pays par la force et pour y prendre le pouvoir. Il fallut à deux reprises, entre 90 et 93, une aide militaire française directe pour empêcher le FPR d’aller jusqu’à la capitale.
Emmanuel Macron avec Vincent Duclert, pour la remise du rapport sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsis, Palais de l’Elysee, mars 2021 © Eric TSCHAEN-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01011790_000008
  • Par ailleurs, en même temps, Habyarimana entreprenait, à l’enseigne de la « révolution morale », de démocratiser un système qui auparavant était à la frontière du paternalisme et du totalitarisme. Ceci correspondait au vœu de François Mitterrand  à la rencontre franco-africaine de La Baule. Mais l’instauration du pluripartisme répondait aussi à l’hétérogénéité du pays, hétérogénéité ethnique évidemment mais aussi régionale (le Nord et le Sud). Cette hétérogénéité qui justifiait le pluripartisme allait le dévoyer, le désorganiser, ses effets se combinant avec ceux de la pression militaire du FPR. Cela conduisit non pas à un enrichissement des relations mais à la désorganisation du pouvoir, au débordement des rivalités personnelles et des rancœurs, aux soupçons de passage subreptice d’un camp à l’autre. D’où la fréquence des meurtres entre ceux qu’Habyarimana avait auparavant réunis.
  • La sortie du désordre et de l’incertitude fut cherchée dans la négociation, des années durant, à Arusha sur l’intégration du FPR dans le système de pouvoir. Cette négociation entre un système à la dérive et la minorité armée poursuivant son offensive est apparue de plus en plus au clan que formait la famille Habyarimana, comme une capitulation. D’où l’amertume et la tendance à se venger sur les Tutsis désarmés de l’intérieur de l’incapacité de repousser les Tutsis armés venus de l’extérieur, détermination génocidaire qui fut en particulier le fait des organisations de jeunes constituées par des partis en quête de prise sur le pays.
  • Guichaoua pense que le 6 avril 1994, l’avion d’Habyarimana a été abattu par un missile FPR. Quoi qu’il en soit, la réaction du clan présidentiel montre qu’on a cru de ce côté que c’était bien le cas, puisque ses activistes se sont acharnés contre ceux qu’ils pensaient être les complices du FPR et ceux qui étaient (auraient dû être) ses protégés. La lecture de Guichaoua fait en tout cas penser que le génocide qui a suivi ne fut pas l’exécution d’un plan préconçu mais l’effet d’une désorganisation matérielle et morale, avec la libération des ressentiments qu’elle permettait. Cela suggère qu’en choisissant en 1990 de revenir à Kigali en vainqueur, par la force la direction du FPR a mis (consciemment ?) en danger ceux dont elle se réclamait.        

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  • La période 1990-1994 a vu s’entremêler négociations et violences, parmi lesquelles en 1993, l’assassinat du premier président hutu élu au Burundi. Le seuil entre les violences et le génocide est franchi en avril 1994, après la mort d’Habyarimana et avec le meurtre de la Première ministre rwandaise, de tendance conciliatrice. Le clan présidentiel forme alors un gouvernement de transition qui ne cessera pas de se venger de son échec militaire en poussant au massacre des civils tutsis. Guichaoua, qui était à Kigali au moment de l’attentat, souligne la complaisance de l’Ambassade de France envers le clan présidentiel qui organisait alors sa prise de pouvoir, mais, contrairement à la vulgate actuelle, il ne voit pas là l’influence de la doctrine mitterrandienne d’un conflit en cours entre francophonie et anglophonie. Reste que ni le gouvernement français, ni l’ambassade à Kigali n’ont compris le sens et la radicalité du changement qui s’opérait quand la violence devenait un moyen de refuser qu’existe l’autre composante du peuple. Mais à ce moment-là la France n’a pas de responsabilité propre directe au Rwanda, elle n’a plus de troupes sur place. Le noyau de la Mission des nations Unies (MINUAR) est constitué par des soldats belges qui quitteront le pays après la mort de dix d’entre eux qui protégeaient la Première ministre.
  • Guichaoua, qui a été expert pour l’ONU, au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) insiste pour finir sur un point qui est encore d’actualité. Les procureurs du TPIR ont été constamment et systématiquement empêchés d’enquêter sur le sort de l’avion présidentiel comme sur les crimes commis par les troupes du FPR, la thèse sous-jacente (irréaliste) étant qu’il n’y a pas de continuité entre le génocide jugé par le TPIR et les crimes de guerre, qui eux devraient être jugés par la justice rwandaise, ce qu’elle s’est gardée de faire. De cette manière, le génocide mis hors de l’histoire est devenu pour le régime issu du drame de 1994, l’origine d’un privilège quasi métaphysique, qui fait barrière en particulier à toute question sur sa pratique de la démocratie depuis vingt-cinq ans.

Comme ceux qui ont entravé le TPIR, le rapport Duclert accepte qu’on ne regarde que d’un seul côté, estimant qu’une fois révélées et dénoncées les anomalies et aveuglements inhérents au style d’autorité mitterrandien, nous avons apporté notre part de clarté et que cela suffit. De cette manière nous renonçons, par moralisme, par pénitentialisme, par conformisme surtout, à comprendre dans son ensemble l’histoire qui s’est déroulée, comme nous devrions le faire si nous voulons avoir souci de ce qui vient ensuite.

Histoire et vérité vont ensemble. En bornant le champ où rechercher la vérité, nous nous rendons impuissants devant l’avenir, comme nous en avertit un proverbe vraiment incontournable : vérité entamée pourrit vite.

Addendum (le 1er juin 2021)

Un article sur le drame rwandais avait été écrit pour Le Figaro qui ne l’a pas publié. Il a été repris une fois dans Causeur le 28 avril 2021. En le relisant, on est porté à préciser sur deux points la critique qu’il fait du « rapport Duclert » :

– La répartition des responsabilités. Peut-on exempter a priori de toute responsabilité le FPR de Kagamé alors qu’il a tout fait pour empêcher le TPIR d’enquêter sur le sort de l’avion du président et sur ce qui s’en est suivi et qu’il y a réussi ? Par ailleurs, a-t-il été sans conséquences que le FPR ait, avant le drame, obtenu, à Arusha, l’exclusion du contingent français de la Mission des Nations Unies d’assistance au Rwanda ? Ce qui a beaucoup contribué à l’impuissance et à la débandade de cette Mission dès le début du génocide.

– La chronologie. On fait en général commencer le génocide après la mort d’Harabyarimana le 6 avril 1994 quand un clan regroupé autour de son épouse entreprend d’annuler les accords d’Arusha. On fait donc une confusion quand on associe le nom d’Habyarimana au « régime génocidaire » qui s’est établi après sa mort. De cette manière on anticipe et on projette l’ombre du génocide sur ce qui l’a précédé. Le résultat est de compromettre dans la catastrophe les autorités françaises qui soutenaient Habyarimana. On fait une confusion des périodes analogue quand on rapporte à une solidarité avec les Hutus auteurs du génocide certaines des erreurs et défaillances dans l’exécution de « l’opération turquoise » qui a été pour l’armée française un rattrapage et qui a sauvé des dizaines de milliers de vies, comme Alain Juppé l’a rappelé dans Le Monde du 9 avril dernier.

Thierry Lentz: « Nous avons tous quelque chose de Napoléon »

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L'historien Thierry Lentz © Éditions Perrin / Bruno Klein

L’Empereur aurait été un horrible « mâle blanc »: tyrannique, esclavagiste, quasiment génocidaire. Cette surenchère d’accusations à la mode ignore la réalité : Napoléon n’avait aucun projet raciste et ses réalisations ont survécu parce qu’elles étaient fondées sur des consensus.


Causeur. Pourquoi avez-vous donné à votre dernier livre un titre apologétique, Pour Napoléon ?

Thierry Lentz. Ma réputation, si elle existe, est celle d’un chercheur plutôt froid, critique et analytique. Ce qui m’a décidé à prendre position si clairement est une réunion convoquée dans une grande administration pour préparer une exposition sur Napoléon : les différents participants n’ont eu de cesse d’émettre des bémols et des critiques, plus par crainte que par connaissance de la période. Quand j’en ai eu assez, je leur ai dit : « Faites donc une exposition contre Napoléon, ça serait original. » M’est donc venue l’idée d’écrire cet essai pour leur expliquer pourquoi ils ne pouvaient pas prendre Napoléon à rebrousse-poil comme ils l’avaient fait : son bilan, les conséquences de ses réalisations jusqu’à nos jours et dans notre intimité sont incontournables et incontestables. Napoléon est tout simplement en chacun de nous…

On a souvent reproché à Napoléon d’être un tyran, on l’accuse aujourd’hui d’être raciste et esclavagiste. Dans quelle mesure est-ce justifié ?

D’abord, le rétablissement de l’esclavage n’a rien à voir avec le racisme et tout avec l’économie et la géopolitique, particulièrement aux Antilles. Le projet de Napoléon était avant tout de relancer cette zone économique essentielle pour la France de l’époque. La canne à sucre était le pétrole du début du XIXe siècle et les îles contribuaient pour environ 10 % au PIB, autant que le tourisme, l’agriculture et l’agroalimentaire aujourd’hui ! En relançant l’économie des îles au moment où la reprise en main des colonies était possible, Napoléon, déjà fort de sa « possession » de la Louisiane, espérait « boucler » le golfe du Mexique, avec la complicité de l’allié espagnol maître du Mexique et de Cuba. Or, relancer l’économie des îles passait par la restauration des « moyens de production » dont, hélas, l’esclavage faisait partie. Dans cette décision, l’économie était tout et la question de la race presque rien. Elle ne se posait pas il y a plus de deux siècles comme on l’a posée plus tard, vers la fin du XIXe siècle, et encore moins aujourd’hui. Napoléon était un homme des Lumières, au départ adversaire du rétablissement de l’esclavage. Son tort, il le dira plus tard à Sainte-Hélène, est d’avoir ici trop écouté les plaintes et demandes du lobby colonial. Seuls l’intéressaient alors les enjeux géopolitiques et d’ordre public.

La question de l’esclavage a-t-elle été cachée ou minorée dans l’historiographie napoléonienne « classique » ?

Elle n’a jamais été occultée par les historiens, mais son irruption dans le débat public remonte seulement au début des années 2000. Relisez les ouvrages parus avant cette époque et vous constaterez que le rétablissement de l’esclavage, la répression aux Antilles, l’aventure malheureuse de Toussaint Louverture et celle du Guadeloupéen Delgrès y sont toujours mentionnés. Ce sont les sensibilités et les indignations contemporaines qui ont mis en avant et grossi ce que nous savions et disions depuis longtemps.

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Et aujourd’hui, ce sont les véritables enjeux économiques et géopolitiques de ces affaires qui passent sous le tapis pour ne garder qu’un prétendu « racisme », voire un projet de « génocide » des Noirs conduit par Napoléon. Tous les vices du débat historique contemporain se sont donné rendez-vous dans ce dossier : stigmatisation des « mâles blancs », victimisation et concurrence victimaire, réduction de l’histoire du monde aux faits coloniaux, etc. Sans rien justifier et sans négliger les dégâts humains – ce serait absurde –, on devrait pourtant pouvoir étudier tout ceci avec sérénité. Les historiens de Napoléon y sont prêts depuis longtemps. Il leur manque souvent des interlocuteurs raisonnables.

Le 18 brumaire, Bonaparte lance au secrétaire de Barras cette phrase devenue célèbre : « Qu’avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si brillante ? » À partir de l’été 1815, on pourrait poser la même question. Quel est le véritable bilan de son règne ?

Quand j’ai commencé dans les études napoléoniennes, je me suis demandé, comme tout jeune historien, quel dogme je pouvais remettre en cause pour me faire une place. J’ai pensé d’abord réfuter la thèse de deux Napoléon, celui de l’intérieur – le fondateur des institutions solides et pérennes – et celui de l’extérieur – l’aventurier qui menait la France à la catastrophe. En fait, cette intuition de départ était erronée : Napoléon n’est pas un bloc, il y a vraiment eu deux hommes sous le même bicorne. Le Napoléon de l’intérieur, contrairement à une idée reçue, ne gouvernait pas seul, mais au milieu d’un monde politique, administratif et juridique qui conservait ses contre-pouvoirs ou ses pouvoirs d’empêcher. Il ne pouvait pas agir sans chercher des consensus, sans tenir compte des conseils extérieurs, sans avoir à combattre des oppositions. Tant qu’il était fort, il n’en était gêné qu’à la marge. Lorsqu’il fut affaibli, le système qu’il avait lui-même mis en place se retourna contre lui. Rappelons que ce sont ses propres institutions qui votèrent sa déchéance et le poussèrent hors du pouvoir. Elles conservèrent cependant les principes juridiques, philosophiques et d’organisation qui avaient justifié que, quinze ans plus tôt, on ait fait appel à lui pour stabiliser la France issue de la Révolution.

Son œuvre « intérieure » est donc durable, car il ne l’a pas accomplie seul ?

Tout à fait. Son œuvre est solide, car elle a été construite sur des consensus : autorité de l’État, centralisation et unité nationale, égalité, liberté civile (mais pas politique, qui ne s’imposera que plusieurs décennies après sa chute), non-confessionnalité de l’État. Pour cela, il a bénéficié de la collaboration et même de la complicité d’une formidable génération de révolutionnaires modérés qui a travaillé à ses côtés à la construction d’un édifice essentiel à la France contemporaine.

On ne peut pas en dire autant de sa politique extérieure…

Non. Plus les succès militaires et diplomatiques étaient éclatants, moins Napoléon écoutait ses conseillers… et même plus du tout après le renvoi de Talleyrand, en 1807. C’est alors qu’il a cru qu’il pourrait atteindre, seul contre tous, par sa seule volonté et sa seule imagination, le vieux rêve français de prépondérance en Europe. Après la paix avec la Russie, encore en 1807, au lieu de consolider ses succès, il a voulu aller toujours plus loin. Même la prépondérance ne lui suffisait plus ; il voulait une domination sans partage. C’est alors que son système européen s’est détraqué, à cause de sa propre gourmandise et de son incapacité à offrir des compensations aux vaincus, voire à ses alliés. Après la défaite en Russie, la balance entre les avantages et les inconvénients du système napoléonien s’inverse, d’où la grande coalition finale, mise sur pied seulement fin 1813. La chute de Napoléon marque donc la fin d’un rêve français, déjà caressé par les rois et la Révolution, et qu’il avait presque réalisé.

« Installation du Conseil d’État au palais du Petit Luxembourg, le 25 décembre 1799 », gravure d’après la peinture de Louis-Charles-Auguste Couder, 1856 © Bianchetti/Lemmage

Revenons à l’homme de l’intérieur. L’une de ses réalisations pérennes les plus connues est le Code civil. Quel est son apport à ce projet mis en œuvre avant son accession au pouvoir, mais qui a longtemps porté son nom ?

Permettez-moi de me réfugier derrière Robert Badinter qui dit que pour faire un grand code, il faut trois conditions : une volonté politique, de grands juristes et le moment idéal. En 1800, elles sont réunies et Napoléon est dans chacune. D’abord, la volonté politique, la sienne. Sans lui, le Code ne se serait pas fait en trois ans. Trois tentatives avaient été menées depuis 1793, c’est sa forte volonté politique qui permit d’aboutir là où d’autres avaient échoué. Les juristes : on l’oublie souvent, ceux-ci avaient commencé la Révolution, mais en avaient été complètement exclus par la suite. Bonaparte les rappelle autour de lui – Cambacérès, Portalis, Tronchet, Bigot, etc. –, leur donne les moyens et participe personnellement à leurs travaux. Il a lui-même une bonne formation juridique, ayant beaucoup lu sur le sujet et même suivi des cours de droit à l’École militaire.

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Enfin, le moment est favorable : la guerre civile et la guerre extérieure sont en voie de s’achever, les grands principes directeurs sont posés, l’État est en ordre de marche, la justice est réorganisée. Plusieurs dizaines de juristes participent à la rédaction sous la conduite de Napoléon et, après quelques hésitations, les chambres législatives leur emboîtent le pas. On travaille sans relâche, presque dans l’exaltation, pour rédiger un texte clair et cohérent. Là est sans doute le secret du succès et de la pérennité du Code.

Au-delà de sa contribution en tant que chef d’État, y a-t-il des apports juridiques spécifiques qu’on peut attribuer à Bonaparte ?

Hélas, les archives du Conseil d’État ont brûlé, donc on n’a pratiquement plus les procès-verbaux des séances. On sait que Napoléon a participé à la moitié des séances de travail du Conseil, où les discussions étaient libres et vives. Il est intervenu sur la plupart des sujets, notamment tout ce qui concernait l’égalité des droits, les successions et les expropriations, chacun de ces sujets étant finalement la « mise en musique » de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

L’État « napoléonien », concentré sur le régalien a disparu depuis longtemps

Notons que, pour le malheur de la postérité de Napoléon, l’un des procès-verbaux des réunions de travail échappés aux flammes concerne une réunion consacrée aux droits de la femme : le Premier consul tranche en faveur de la minorité de la femme par rapport à son père et à son mari. Dispositions évidemment critiquées aujourd’hui. À l’époque, elles n’ont guère été contestées, pas plus d’ailleurs qu’on ne s’est précipité ensuite pour les modifier. Il a fallu un siècle et demi aux femmes pour obtenir l’égalité juridique.

Une autre de ses grandes réalisations est l’organisation de l’État. Mais aujourd’hui, le fameux État jacobino-napoléonien semble voler d’échec en ridicule. Ce legs n’est-il pas pour le moins encombrant ?

L’État centralisé d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec l’État napoléonien agile, léger et concentré sur le régalien. Depuis 1982, on a alourdi cet État par son rôle de nounou, une fiscalité toujours plus lourde et l’empilement des structures. Sous prétexte de « rapprocher le pouvoir des citoyens », on a mis en œuvre une décentralisation anarchique, désormais sans but et sans limites, presque un retour à l’Ancien Régime. On y a encore ajouté des autorités administratives indépendantes et des étages mangeurs d’énergie et de moyens. Le tout s’est fait contre l’État, accusé de tous les maux, alors même qu’on lui retirait tout ce qui lui donnait de l’autorité et du nerf. Si vous y ajoutez la frilosité des dirigeants qui se refusent à donner des ordres et à actionner les leviers qui, même affaiblis, existent encore, vous comprenez mieux la situation actuelle où tout le monde parle et personne n’agit. La première phase de la crise sanitaire l’a bien montré : c’est la direction générale de la Santé qui a semblé gouverner alors que le drame dépassait de loin ses compétences. Un petit espoir est né avec la remise dans le jeu des préfets par la suite. Mais gageons que ce ne sera qu’un sursaut. L’État « napoléonien » a disparu depuis longtemps.

Au lieu de discuter de tel ou tel legs de Napoléon et de dresser des bilans de ses réalisations, ne peut-on pas tout simplement raconter l’histoire extraordinaire d’un l’homme hors du commun ?

Dans mon livre, il y a des deux. J’explique qu’on ne peut pas juger Napoléon comme un être humain ordinaire. Qu’on le veuille ou non, il est un « grand homme », que l’on ne peut réduire à ses qualités et travers domestiques. Peut-on percer cette alchimie unique qui l’a fait passer de sa condition humaine à celle de phénomène historique unique ? C’est très difficile. Il est à lui-même une œuvre qui dépasse tout ce qu’on connaît des hommes. Avec ses réussites, ses côtés ensoleillés, mais aussi sa part d’ombre et ses erreurs, il restera, quoi qu’il arrive, un personnage unique de notre histoire et même de l’histoire du monde. C’est ce que j’ai voulu dire.