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L’esclavage n’est pas une histoire française, mais une histoire universelle

L’esclavage n’est pas une histoire française, mais une histoire universelle
Lilian Thuram, Jean-Marc Ayrault et Christiane Taubira, inauguration du Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Nantes, 2012 © SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA Numéro de reportage : 00634479_000003

Si la France a eu un passé esclavagiste, elle est aussi l’une des premières nations à l’avoir aboli.


L’Obs consacrait récemment un numéro hors-série à l’esclavage français. La couverture montrait un homme noir enchaîné, accompagné d’un gros titre : « L’esclavage, une histoire française.»

Oui, cela est une réalité historique, la France a eu un passé esclavagiste qu’il faut assumer ! Notre histoire est certes marquée par deux siècles de cette odieuse pratique. Mais il convient de souligner que cette histoire française de l’esclavage est aussi marquée… par son abolition. En outre, il est intéressant de constater que cette thématique est souvent, pour ne pas dire systématiquement, traitée à travers le biais exclusif de la traite transatlantique, alors qu’il s’agit avant tout d’une histoire humaine.

Couverture du hors série de l’Obs

L’esclavage une histoire universelle, pas seulement noire

De l’Égypte à la Rome antique, en passant par l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine, l’esclavage a été une pratique fréquente au cours de l’histoire, et cela chez de nombreux peuples. Les premières traces écrites attestent déjà de sa présence, le Code de Hammurabi,  texte juridique babylonien daté d’environ 1750 av. J.-C., évoquait les lois régissant la possession d’esclaves en Mésopotamie antique.

L’esclavage avait également cours dans la civilisation romaine, le servus, contrairement au citoyen romain, était une personne non libre, placée sous la domination d’une autre personne, généralement un pater familias. Les esclaves étaient majoritairement issus des peuples vaincus par l’empire, et cela était totalement indépendant de leur couleur de peau. En effet, d’un point de vue étymologique, le mot « esclave » provient du latin médiéval sclavus, venant de slavus, slave. Le mot est apparu à Venise à une époque où les esclaves étaient pour la plupart des Slaves des Balkans, or les Slaves sont blancs de peau.

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Par ailleurs, l’expression « traite des blanches », toujours usitée dans le langage commun pour désigner les réseaux de prostitutions, est le stigmate d’une époque où les esclaves sexuelles étaient surtout des caucasiennes.

Bien que le sujet soit occulté[1] de plusieurs manières, la pratique en question demeure indissociable la culture du harem ayant eu cours dans l’empire Ottoman, les esclaves européennes provenaient alors de rafles sur les pays bordant la Méditerranée et les territoires sous domination ottomane. Ces infortunées étaient ensuite exposées sur des marchés, avant d’être revendues comme esclaves sexuelles, destinées à égayer les harems des riches marchands ou des sultans.

La figure de l’odalisque, cette femme à la peau laiteuse, représentée souvent nue et lascivement abandonnée, est directement liée à cette période, d’ailleurs, le mot « odalisque » qui vient du turc odalik, signifiant femme de chambre, est un vestige lexical de la traite orientale.

La traite arabo-musulmane, championne toute catégorie de l’esclavage

Bien antérieure à la traite transatlantique, la traite arabo-musulmane s’étale davantage dans le temps, celle-ci commence dès le Moyen Âge, vers le VIIe siècle, et ne s’arrête qu’au début du XXe. De l’Arabie Saoudite au Maroc, en passant par l’Iran ou l’Éthiopie, 13 siècles durant, l’esclavage fut omniprésent dans l’histoire de ces peuples.

Selon le chercheur Salah Trabelsi[2] : « les récits historiques et littéraires classiques convergent pour établir la présence des esclaves à tous les échelons du monde arabe et à toutes les étapes de son histoire. »

Les esclaves provenaient principalement d’Afrique, mais aussi d’Europe ; Cervantès, le fameux auteur de Don Quichotte, fut esclave à Alger vers la fin du XVIe siècle.

L’historien Franck Ferrand rapporte[3] qu’il Il fut un temps où la cité d’Alger comptait plus de 25 000 esclaves pour environ 100 000 habitants. Des esclaves blancs et chrétiens, capturés par les pirates barbaresques.

Par son ampleur, sa durée et sa brutalité, particulièrement en Afrique, la traite arabo-musulmane demeure la plus importante de l’histoire ; selon l’historien américain Ralph Austen[4], 17 millions de personnes auraient été déportées entre l’an 650 et 1920.

Les traites orientales constitueraient donc 40 % des 42 millions de personnes réduites en esclavage, ce qui les place largement au-dessus des autres traites.

Tidiane N’Diyae, écrivain et économiste d’origine sénégalaise, la qualifie[5] de « génocide de peuples noirs », pour lui, les massacres et razzias, opérées par les Arabes durant ces 13 siècles, furent d’une violence particulière : « La plupart des millions d’hommes qu’ils ont déportés ont presque tous disparu du fait des traitements inhumains, de l’infanticide et de la castration généralisée, pour qu’ils ne fassent souche dans le monde arabo-musulman.[6] »

Il explique que la castration est justement une particularité de la traite orientale, celle-ci n’était pas le seul apanage des eunuques, gardiens des harems, mais fut pratiquée de manière plus large pour limiter la possibilité de reproductions des esclaves, cela pourrait expliquer la quasi inexistence des descendants d’esclaves africainsen Orient.

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Selon l’écrivain si la question de la traite orientale n’est que rarement soulevée, cela est dû à une sorte d’accord tacite : « chose curieuse, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l’oubli, souvent au nom d’une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C’est en fait un pacte virtuel scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux, qui aboutit à ce déni. » 

Cette affirmation se vérifie, en 2006, Christiane Taubira, à l’origine de la loi éponyme sur la reconnaissance de l’esclavage, avait déclaré dans l‘Express[7]qu’il ne fallait pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les «jeunes arabes ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes.»

L’esclavage a été aboli par l’Occident

Même si la France a connu une période esclavagiste, elle n’en demeure pas moins l’une des  premières nations qui l’abolit officiellement, d’abord par la Convention nationale de 1794, puis de manière définitive en 1848, sous la IIe République.

À contrario, le monde arabo-musulman n’a pas connu de mouvements abolitionnistes, la fin de l’esclavage a été l’œuvre des pressions diplomatiques ou des protectorats occidentaux, dont la France notamment. L’une des raisons principales est que les pouvoirs en place jugeaient l’esclavage conforme à la charia. Par exemple, la pratique est abolie en Algérie en 1848 sous l’administration coloniale française. En 1897, les Britanniques l’interdisent dans le sultanat de Zanzibar dont l’économie était totalement fondée sur le trafic d’esclaves africains. Et ce n’est qu’en 1968 que le dernier marché aux esclaves est fermé en Arabie Saoudite, et 1981 pour la Mauritanie. Le Qatar n’a aboli la kafala, système de parrainage de travailleurs étrangers qu’en 2016.

L’esclavage est encore vivant

Malgré ces mouvements abolitionnistes, l’esclavage perdure encore dans de nombreuses zones du monde. L’Organisation internationale du travail (OIT) estime à vingt-cinq millions le nombre de personnes vivant actuellement dans des conditions assimilables à de l’esclavage, d’où le terme d’ « esclavage moderne ». Selon l’ONU, chaque année, deux millions de personnes sont réduites en esclavage.

En 2017, une enquête révélait[8] qu’entre 300 000 et un million d’enfants étaient forcés à travailler dans le cacao ivoirien. Par ailleurs, l’esclavage traditionnel persiste encore dans de nombreux pays, comme la Mauritanie, l’Ouzbékistan ou le Qatar. La Mauritanie, par exemple, bien que l’ayant officiellement aboli en 1981, 4% de la population vivrait en esclavage, soit 160 000 personnes dans un pays qui compte quatre millions d’habitants. Ce pays est régulièrement pointé du doigt quant à son manque d’effort pour supprimer cette pratique. En 2019, les États-Unis lui retiraient même le statut de partenaire commercial privilégié, en raison de « travail forcé » et « d’esclavage héréditaire ». L’esclavage vise essentiellement l’ethnie des Haratines, asservis au XIe  siècle par Arabo-berbères, ils sont le groupe ethnique le plus vulnérable dans le pays ; corvéables à merci, ils ne touchent pas de salaire, et subissent parfois de mauvais traitements.

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Deux semaines auparavant, un scandale relançait cette question, Moima, une quinquagénaire issue de l’ethnie des Haratine, a été offerte en dot par un marié à son épouse. Le comble est que les nouveaux époux s’étaient plaints du tapage fait autour de la divulgation de cette affaire, ils ne comprenaient pas ce qui leur était reproché puisque Moima était bel et bien leur esclave…

Et comment ne pas avoir à l’esprit les images insoutenables d’un marché aux esclaves au XXIe  siècle ?! Dans une vidéo diffusée en 2017 par CNN et filmée à proximité de Tripoli, la capitale libyenne, on voit des dizaines de migrants entassés dans une grande salle en attendant d’être vendus au plus offrant, on entend un trafiquant déclarer: « Ce sont des garçons grands et forts pour les travaux de la ferme », avant de faire grimper les enchères : « 400, 700, 800 » Il s’agit là de la fourchette de prix en dinars libyens pour acquérir un autre être humain, soit entre 200 et 400 euros, ces malheureux migrants ont parfois moins de valeur qu’un mouton de l’aïd.

Ces images ont ému la planète entière, mais certains antiracistes engagés préfèrent les oublier. Ceux-là même qui déploient des ressources incroyables pour faire le procès du passé, sont frappés de cécité lorsqu’il s’agit d’atrocités commises par d’autres que les Occidentaux. Faisant ainsi fi de tout contexte socio-historique, chaque occasion est bonne pour rappeler le passé colonial et esclavagiste de l’Occident, l’Histoire devient un biais de confirmation, elle vient conforter les postulats qu’ils défendent, faisant de « l’homme blanc » la source de tous les malheurs du monde, passés et à venir.

Invoquer un passé biaisé permet à ces néo-antiracistes d’entretenir les minorités dans une éternelle posture victimaire, l’oppression systémique ne serait ainsi que le prolongement naturel de l’esclavage.

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[1]    https://www.cairn.info/journal-annales-2008-4-page-829.htm

[2]    https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2006-2-page-251.htm

[3]    https://www.europe1.fr/emissions/Au-coeur-de-l-histoire/Cervantes-esclave-des-Barbaresques-73378

[4]    https://www.lhistoire.fr/la-traite-oubli%C3%A9e-des-n%C3%A9griers-musulmans-0

[5]    https://www.lepoint.fr/afrique/esclavage-en-libye-tidiane-n-diaye-l-afrique-et-l-europe-avaient-detourne-les-yeux-jusqu-ici-29-11-2017-2176103_3826.php

[6]    Ibid.

[7]    https://www.lexpress.fr/actualite/societe/encore-aujourd-hui_482221.html

[8]    https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/trafic-denfants-en-cote-divoire-dans-lenfer-des-plantations-de-cacao_3057285.html


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Prof contractuelle. Installée en France depuis l'an 2000, j'ai effectué un troisième cycle d'études littéraires à l'Université de Nice, je suis aussi auteur, traductrice littéraire et journaliste.

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