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L’affaire Sarah Halimi, ou les errements de la justice française

Le pourvoi de la famille de la victime de Kobili Traoré était étudié hier. Décision le 14 avril

L’affaire Sarah Halimi, ou les errements de la justice française
Marche blanche en hommage à Sarah Halimi, en bas de son immeuble du XIe arrondissement de Paris, 9 avril 2017. Crédit photo : Plume Heters Tannenbaum / Hans Lucas

 


La Cour de cassation examine le dossier de Sarah Halimi, une dame juive de 65 ans morte défenestrée après avoir été sauvagement frappée par son voisin. La cour d’appel ayant considéré le meurtrier irresponsable de ses actes, c’est le dernier espoir pour la famille d’obtenir un procès. Retour sur une ignoble affaire qui suscite une terrible incompréhension. 


Un matin, à Paris, quelques jours avant la présidentielle 

Un immeuble du XI arrondissement, le matin du 4 avril 2017, il est environ 4 heures du matin lorsque Kobili Traoré, un homme de 27 ans, quitte son appartement situé au 30 rue Vaucouleurs pour se rendre au numéro 26 de la même rue. Il frappe énergiquement à la porte de la famille D, des connaissances de longue date, leurs parents étant originaires du même village malien que lui. Kobili semble agité : vêtu d’un tee-shirt, d’un bas de pyjama, pieds nus, il tient dans ses mains ses chaussures et un jean, le père de la famille D hésite à le faire entrer, mais finit par y consentir après quelques éclats de voix.

Selon les témoignages des protagonistes, sans aucune explication, le jeune homme qui habite dans l’immeuble mitoyen s’installe alors sur le canapé et tient des propos incohérents où il est question de mort et de démons. Les minutes passent et il paraît de plus en plus agressif et menaçant. Il affirmera plus tard ne pas se souvenir d’avoir usé de violence contre la famille D. Ce qui n’empêchera pas les membres de cette famille de prendre peur et de se retrancher dans une pièce qu’ils barricadent avec un meuble.De cet abri de fortune, ils l’entendent psalmodier des versets du Coran dans ce qui semblait être une prière. De longues minutes passent, quelqu’un de la famille téléphone à la police pour prévenir qu’un individu les séquestre. 

Entre temps, Kobili se change. Il enfile le jean et les chaussures qu’il avait en arrivant, puis enjambe la rambarde pour accéder au balcon d’à côté, celui de Sarah Halimi, revenant ainsi dans l’immeuble qu’il avait quitté un peu plus tôt… De là, en forçant les portes-fenêtres, il pénètre dans l’appartement de sa voisine, et une fois à l’intérieur, la vue d’une Menorah et d’un livre de prière lui font « perdre l’esprit ». Le calvaire de Madame Halimi commence… On ignore ce qui s’est exactement passé, car les deux seuls témoins sont Madame Halimi et son bourreau. Certains voisins auraient entendu des bruits sourds ressemblant à une course poursuite et à des coups, d’autres des hurlements et des gémissements de femme et la voix d’un homme qui proférait des insultes, entrecoupées de « Allah akbar ».

Une agression extrêmement violente

L’agresseur aurait commencé à battre Madame Halimi dans le salon. Quelques objets ensanglantés ainsi que les vêtements maculés de sang de l’agresseur attestent de l’extrême violence des coups. Kobili aurait traîné ensuite sa victime sur le balcon où il continue à la frapper en poussant des hurlements. C’est un tapage tel que des voisins des immeubles d’en face sont réveillés malgré les doubles vitrages. Des témoins contactent la police, l’informant qu’ un homme est en train de battre une femme en l’invectivant. 

Le calvaire aurait duré quelques minutes, avant que l’homme ne fasse basculer Madame Halimi par la rambarde du balcon. Des témoins, dont un policier, auraient entendu dire distinctement à ce moment : « Attention, une femme va se suicider ! » Tandis que le corps de Sarah Halimi gît trois étages en dessous, l’assassin refait tranquillement le trajet en sens inverse et retourne par le balcon dans l’appartement de la famille D. Lorsque la police intervient quelques minutes plus tard, Kobili est calme et se laisse arrêter sans résistance. En début d’après-midi, après quelques heures passées en garde à vue, il est transféré dans une unité psychiatrique.

Une affaire truffée de confusions et de tergiversations

Présence de la police

Suite à l’appel téléphonique initial de la famille D, une patrouille de police arrive rapidement sur les lieux. Alertés pour la séquestration, les policiers se postent derrière la porte. C’est à ce moment là qu’ils entendent les cris d’un homme, ceux d’une femme, et des bribes de mots en arabe venant de l’immeuble mitoyen. Pensant qu’ils faisaient face à une attaque terroriste, ils appellent du renfort.

Entre temps, la police reçoit d’autres appels où il est question d’un homme en train de violenter une femme sur le balcon. Pour la police, il y a donc deux incidents : chez les D, puis quelque part ailleurs dans l’immeuble. La configuration des lieux accentue la confusion : l’immeuble de la famille D et celui de Madame Halimi, de même que leurs appartements, sont mitoyens, cependant l’un se trouve au numéro 26 et l’autre au numéro 30; les policiers ne comprennent ni ce qui se passe vraiment ni où précisément. Quelques semaines après le drame, les proches de la victime dénoncent « l’inertie » des forces de l’ordre et « l’absence de coordination des services », et déposent une plainte pour « non-assistance à personne en danger. »

Le mobile antisémite

Malgré ce qui semble être une évidence, la motivation antisémite de l’assassinat ne sera retenue qu’en février 2018, soit onze mois après les faits. La raison en est que dans ses dépositions, l’agresseur affirme qu’il ignorait chez qui il se rendait (« cela aurait pu tomber sur n’importe qui»), écartant ainsi toute préméditation et donc motivation antisémite. Déclarations que conteste William Attal, le frère de la victime : « Ma sœur craignait terriblement cet homme, il l’avait traitée de sale juive […] Mais elle avait peur que porter plainte soit dangereux pour elle » a-t-il affirmé , ajoutant que celle-ci avait déposé une demande pour déménager à l’office HLM de Créteil. L’une des raisons de tant d’hésitations sur le caractère antisémite du crime pourrait s’expliquer par le contexte politique de l’époque. Au printemps 2017, nous étions en pleine campagne présidentielle, il était surtout question « de ne pas faire le jeu des extrêmes .» 

« La mort atroce de Sarah Halimi ne devait pas troubler la campagne électorale. Informer l’opinion risquait de l’encourager à « stigmatiser », « amalgamer » », écrivait l’essayiste Barbara Lefevre en 2018 dans nos colonnes.

Bouffée délirante et état psychologique discuté

En septembre 2017, une première expertise psychiatrique conclut à « l’altération du discernement au moment des faits », diagnostiquant chez Kobili Traoré « une bouffée délirante aiguë à thématique mystique et démonopathique », induite par sa consommation régulière de cannabis. Toutefois, ce premier rapport ne remettait pas en cause la responsabilité pénale de l’homme, susceptible donc de comparaître devant une Cour d’assises.

En avril 2018, une année après les faits, la magistrate en charge du dossier mandante d’autres experts pour évaluer à nouveau l’état psychiatrique du prévenu.

En mai et en juin suivants, deux entretiens d’une durée de deux heures, chacun menés avec Kobili, concluent à l’abolition totale du discernement, ce qui revient à la déclarer irresponsable de ses actes. De nombreux commentateurs contestent ce diagnostic et soulignent le fait que le suspect n’avait aucun antécédent psychiatrique, contrairement à son lourd casier judiciaire faisant mention de nombreuses incarcérations, notamment pour « vol, violences, usage et détention de stupéfiants, d’arme prohibée ». Pour Me Jean-Alex Buchinger, un des avocats de la famille, les réponses du prévenu sont « claires, structurées et préparées[…] elles prouvent qu’il n’était pas dans un état de démence ni à l’époque des faits, ni aujourd’hui », déclare-t-il à la presse.

Selon Me Caroline Toby et Me Francis Szpiner, avocats de la famille Halimi, en l’absence d’unanimité entre les experts, « il appartient à une juridiction de jugement de discuter les circonstances de purs faits, comme la tentative de maquillage du crime en suicide », mettant ainsi l’accent sur le fait que le prévenu ait eu suffisamment de discernement pour crier qu’une femme allait se suicider avant de la défenestrer. En décembre 2019, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris tranche la question : Kobiki est pénalement irresponsable, son procès n’aura pas lieu.

Incompréhension, indignations et mobilisations

La décision suscite alors un vif émoi, l’affaire Sarah Halimi prend une nouvelle dimension.

 MGilles-William Goldnadel, avocat de la sœur de Sarah Halimi, dénonçait alors une « décision idéologique » de la part des magistrats qui ont, selon lui, une « grande répugnance à condamner ceux qui sont considérés comme des victimes de la société ». Pour MFrancis Szpiner, conseil des trois enfants de la victime, cette décision « scandaleuse » pourrait constituer une jurisprudence. « On vient de créer dans notre pays une jurisprudence Sarah Halimi, c’est-à-dire que toute personne qui sera atteinte d’une bouffée délirante parce qu’elle aura pris une substance illicite et dangereuse pour la santé se verra exonérée de responsabilité pénale », avait-il déclaré dans la presse. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de personnalités et d’anonymes contestent cette décision, rappelant que cette affaire ne concerne pas seulement la communauté juive mais l’ensemble des Français, il y va de la question d’impunité.

Les associations se mobilisent et le 5 janvier 2020, des manifestations et des marches blanches, réunissant des centaines de personnes, se déroulent dans plusieurs villes. L’affaire déchaîne alors tellement les passions qu’Emmanuel Macron se voit obligé d’en prendre acte. Deux semaines plus tard, lors d’un déplacement en Israël, le président de la République rappelle qu’un « pourvoi en cassation a été formulé et constitue une voie possible », soulignant que « le besoin de procès est là. » Bien que le président ait été « recadré » par la cour de cassation, cette affaire laisse un goût amer. 

D’autant plus que la cour de cassation ne réexaminera pas le fond du dossier, mais sa conformité juridique ; il n’est pas question de revenir sur l’abolition du discernement, mais de vérifier si la décision des magistrats de la cour d’appel est conforme.


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Prof contractuelle. Installée en France depuis l'an 2000, j'ai effectué un troisième cycle d'études littéraires à l'Université de Nice, je suis aussi auteur, traductrice littéraire et journaliste.

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