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Rwanda: les angles morts du rapport Duclert

"Rwanda, de la guerre au génocide", André Guichaoua, Ed. La Découverte

Rwanda: les angles morts du rapport Duclert
Le président du Rwanda Paul Kagamé à l'ONU, 2019 © Frank Franklin II/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22381394_000001

Le rapport ne regarde que d’un seul côté, estimant qu’une fois révélés et dénoncés les anomalies et aveuglements inhérents au mitterrandisme, nous avons apporté notre part de clarté et que cela suffit. Or, de cette manière nous renonçons, par moralisme et par conformisme à comprendre dans son ensemble l’histoire telle qu’elle s’est réellement déroulée.


Bien que les tragiques événements de 1994 m’aient plusieurs fois obligé à m’y intéresser, je ne suis aucunement spécialiste du Rwanda. Mais, au regard de sa bibliographie, Vincent Duclert ne l’était pas non plus avant qu’il ne rédige un rapport que l’on ne cesse de célébrer, y compris l’auteur qui, dans ses interviews, semble penser que, grâce à lui, l’opinion française est passée de l’ombre (les préjugés de la « France-Afrique ») à la lumière incarnée par Paul Kagamé, qui n’a pas manqué de féliciter l’auteur de ce texte décisif.

En réaction à cette vantardise, qui n’est pas celle d’une personne mais de notre monde en général, je suis revenu à André Guichaoua, auteur dont l’œuvre sur la région est connue et reconnue mais dont je n’ai pas entendu dire qu’on l’ait nulle part interrogé sur la nouvelle vulgate. J’ai donc lu sa dernière somme, de 600 pages (Rwanda, de la guerre au génocide, La Découverte, 2010). Je l’ai fait laborieusement, à cause de la complexité du parcours (ce livre ne comporte pas de chronologie malheureusement) et à cause de la fréquence de noms de personnes pour moi imprononçables. J’extrais de cette lecture quelques points, des « acquis » historiques, je crois, qui me semblent mal compatibles avec le simplisme moral ambiant.

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  • La décolonisation a eu pour effet dans la région des grands lacs africains (Zaïre, Ruanda, Ouganda, Burundi) des exodes de populations qui ne se reconnaissaient pas dans les pouvoirs qui leur étaient échus, qui au contraire les redoutaient. L’intérêt commun de ces pouvoirs était de parer aux conséquences de ces exodes : les attaques frontalières des exilés contre leur ancien pays et les pogroms qui y répondaient dans les pays ainsi agressés. Des accords de retour furent donc conclus dans les années 1980 mais leur mise en œuvre fut difficile, particulièrement dans le cas des Tutsis qui avaient quitté le Rwanda pour l’Ouganda dès la fin de la royauté tutsie. Il était difficile de leur faire place dans un pays qu’ils avaient quitté depuis 30 ans alors qu’ils étaient solidement insérés en Ouganda.
  • Cette implantation en Ouganda n’était pas seulement sociale mais politique et même militaire. Les Tutsis rwandais avaient été au premier rang de la guérilla qui avait porté au pouvoir Yoweri Museveni. Mais ensuite ils étaient devenus comme des mercenaires à qui on voudrait donner congé. La disponibilité et la compétence de cette force allaient trouver à s’employer quand à partir de 1990, son organisation politique et militaire, le FPR (Front patriotique rwandais) de Kagamé entreprit d’envahir le  Rwanda, résolu qu’il était de revenir dans son pays par la force et pour y prendre le pouvoir. Il fallut à deux reprises, entre 90 et 93, une aide militaire française directe pour empêcher le FPR d’aller jusqu’à la capitale.
Emmanuel Macron avec Vincent Duclert, pour la remise du rapport sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsis, Palais de l’Elysee, mars 2021 © Eric TSCHAEN-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01011790_000008
  • Par ailleurs, en même temps, Habyarimana entreprenait, à l’enseigne de la « révolution morale », de démocratiser un système qui auparavant était à la frontière du paternalisme et du totalitarisme. Ceci correspondait au vœu de François Mitterrand  à la rencontre franco-africaine de La Baule. Mais l’instauration du pluripartisme répondait aussi à l’hétérogénéité du pays, hétérogénéité ethnique évidemment mais aussi régionale (le Nord et le Sud). Cette hétérogénéité qui justifiait le pluripartisme allait le dévoyer, le désorganiser, ses effets se combinant avec ceux de la pression militaire du FPR. Cela conduisit non pas à un enrichissement des relations mais à la désorganisation du pouvoir, au débordement des rivalités personnelles et des rancœurs, aux soupçons de passage subreptice d’un camp à l’autre. D’où la fréquence des meurtres entre ceux qu’Habyarimana avait auparavant réunis.
  • La sortie du désordre et de l’incertitude fut cherchée dans la négociation, des années durant, à Arusha sur l’intégration du FPR dans le système de pouvoir. Cette négociation entre un système à la dérive et la minorité armée poursuivant son offensive est apparue de plus en plus au clan que formait la famille Habyarimana, comme une capitulation. D’où l’amertume et la tendance à se venger sur les Tutsis désarmés de l’intérieur de l’incapacité de repousser les Tutsis armés venus de l’extérieur, détermination génocidaire qui fut en particulier le fait des organisations de jeunes constituées par des partis en quête de prise sur le pays.
  • Guichaoua pense que le 6 avril 1994, l’avion d’Habyarimana a été abattu par un missile FPR. Quoi qu’il en soit, la réaction du clan présidentiel montre qu’on a cru de ce côté que c’était bien le cas, puisque ses activistes se sont acharnés contre ceux qu’ils pensaient être les complices du FPR et ceux qui étaient (auraient dû être) ses protégés. La lecture de Guichaoua fait en tout cas penser que le génocide qui a suivi ne fut pas l’exécution d’un plan préconçu mais l’effet d’une désorganisation matérielle et morale, avec la libération des ressentiments qu’elle permettait. Cela suggère qu’en choisissant en 1990 de revenir à Kigali en vainqueur, par la force la direction du FPR a mis (consciemment ?) en danger ceux dont elle se réclamait.        

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  • La période 1990-1994 a vu s’entremêler négociations et violences, parmi lesquelles en 1993, l’assassinat du premier président hutu élu au Burundi. Le seuil entre les violences et le génocide est franchi en avril 1994, après la mort d’Habyarimana et avec le meurtre de la Première ministre rwandaise, de tendance conciliatrice. Le clan présidentiel forme alors un gouvernement de transition qui ne cessera pas de se venger de son échec militaire en poussant au massacre des civils tutsis. Guichaoua, qui était à Kigali au moment de l’attentat, souligne la complaisance de l’Ambassade de France envers le clan présidentiel qui organisait alors sa prise de pouvoir, mais, contrairement à la vulgate actuelle, il ne voit pas là l’influence de la doctrine mitterrandienne d’un conflit en cours entre francophonie et anglophonie. Reste que ni le gouvernement français, ni l’ambassade à Kigali n’ont compris le sens et la radicalité du changement qui s’opérait quand la violence devenait un moyen de refuser qu’existe l’autre composante du peuple. Mais à ce moment-là la France n’a pas de responsabilité propre directe au Rwanda, elle n’a plus de troupes sur place. Le noyau de la Mission des nations Unies (MINUAR) est constitué par des soldats belges qui quitteront le pays après la mort de dix d’entre eux qui protégeaient la Première ministre.
  • Guichaoua, qui a été expert pour l’ONU, au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) insiste pour finir sur un point qui est encore d’actualité. Les procureurs du TPIR ont été constamment et systématiquement empêchés d’enquêter sur le sort de l’avion présidentiel comme sur les crimes commis par les troupes du FPR, la thèse sous-jacente (irréaliste) étant qu’il n’y a pas de continuité entre le génocide jugé par le TPIR et les crimes de guerre, qui eux devraient être jugés par la justice rwandaise, ce qu’elle s’est gardée de faire. De cette manière, le génocide mis hors de l’histoire est devenu pour le régime issu du drame de 1994, l’origine d’un privilège quasi métaphysique, qui fait barrière en particulier à toute question sur sa pratique de la démocratie depuis vingt-cinq ans.

Comme ceux qui ont entravé le TPIR, le rapport Duclert accepte qu’on ne regarde que d’un seul côté, estimant qu’une fois révélées et dénoncées les anomalies et aveuglements inhérents au style d’autorité mitterrandien, nous avons apporté notre part de clarté et que cela suffit. De cette manière nous renonçons, par moralisme, par pénitentialisme, par conformisme surtout, à comprendre dans son ensemble l’histoire qui s’est déroulée, comme nous devrions le faire si nous voulons avoir souci de ce qui vient ensuite.

Histoire et vérité vont ensemble. En bornant le champ où rechercher la vérité, nous nous rendons impuissants devant l’avenir, comme nous en avertit un proverbe vraiment incontournable : vérité entamée pourrit vite.

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Essayiste, théologien, président des amitiés judéo-chrétiennes, Paul Thibaud a dirigé la revue Esprit.

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