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La tribune, les tribuns, les Français

Au-delà de la polémique, les armées ont-elles leur place sur le territoire national?

La tribune, les tribuns, les Français
Ce 28 avril, lors d'une conférence de presse, le Premier ministre a déclaré voir dans le texte des anciens militaires le "contraire de tous nos principes républicains, de l'honneur, du devoir de l'armée", plutôt que de répondre aux inquiétudes exprimées © GONZALO FUENTES / POOL / AFP

Une tribune signée par environ un millier d’anciens militaires secoue le monde médiatico-politique. Les Français assistent stupéfaits à ce débat irréel sur leur quotidien.


Les Français connaissent bien le contenu de cette lettre parce qu’ils vivent les situations dénoncées, ils lisent leur presse quotidienne régionale, miroir de la France, parlent avec leurs policiers, leurs pompiers, leurs médecins, leurs enseignants et sont informés de leurs difficultés quotidiennes. Donc pour eux, aucune surprise dans ce constat, si ce n’est un certain soulagement de voir mettre des mots sur leurs maux : le délitement de la société dû au communautarisme, au mépris de « notre pays, ses traditions, sa culture» ; le délitement qui « entraine le détachement de multiples parcelles de la nation pour les transformer en territoires soumis à des dogmes contraires à notre Constitution ».

Alors, même si cette lettre ne fait que poser le même constat que l’abondante littérature fournie par les universitaires, les chercheurs, les représentations nationales (Sénat et Assemblée nationale), même si cette lettre ne fait que poser le même constat que celui d’un ancien président de la République s’interrogeant «Comment éviter la partition ? Car c’est quand même cela qui est en train de se produire : la partition.[i]» ; le même constat que celui d’un ancien ministre de l’intérieur déclarant : «La situation est très dégradée et le terme de reconquête républicaine prend là tout son sens parce qu’aujourd’hui dans ces quartiers c’est la loi du plus fort qui s’impose, celle des narcotrafiquants et des islamistes radicaux, qui a pris la place de la République.[ii]» ; le même constat que celui de l’actuel président de la République lors de son discours des Mureaux[iii] et sa conférence de presse Mulhouse[iv]. Alors, cette lettre a du réchauffer le cœur de plus d’un Français car, au-delà de l’effet loupe fait par les tribuns sur les généraux, ce sont plus d’un millier d’anciens militaires de tous les grades, donc l’image exacte de la société française, qui ont signé cette lettre ouverte. Ce sont les Français qui ont écrit cette lettre.

L’armée est déjà impliquée dans Vigipirate

Mais cette lettre demande aussi d’aller au-delà du constat, et c’est là que, si les Français se réjouissent, les tribuns grincent des dents ou au contraire se pavanent. Les uns en profitent pour racoler en évoquant des amalgames entre l’armée d’active et les ex-militaires signataires ou en faisant semblant de croire à un appel à insurrection. Ont-ils bien lu la phrase « provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national » ? Cette phrase souligne le caractère périlleux de la mission.

Mission parce que les interventions sont décidées par le pouvoir politique. Les premiers déploiements de l’armée sur le territoire national pour des missions de sécurité ont débuté en 1996 avec 800 soldats dans le cadre de VIGIPIRATE, nous en sommes aujourd’hui à 10 000 soldats nous informe le ministère des Armées[v]. C’est donc bien la preuve que la situation sécuritaire intérieure a changé et que le politique a senti le besoin d’impliquer l’armée. Périlleuse parce qu’il n’est pas évident pour une armée républicaine de devoir se mouvoir en armes sur les trottoirs de sa propre patrie réputée en paix.

A lire aussi, Aurélien Marq: Des militaires ont-ils le droit de dire qu’ils s’inquiètent pour la France?

Cet emploi de l’armée pour des missions de sécurisation du territoire national met en évidence de nombreux problèmes. Parmi tant d’autres cris d’alarme, un rapport d’information de l’Assemblée nationale en fait un tour exhaustif[vi] : « un cadre juridique à stabiliser, […] le concept de « réservoir de forces », ultima ratio de l’Etat (sic), […], tensions de gestion des effectifs […] ». Il pose surtout en conclusion la question : « Les armées ont-elles leur place sur le territoire national ? ». Sans trancher définitivement, le rapport indique :  «le rapporteur n’observe pas (loin s’en faut) au sein de l’armée de terre de consensus pour souhaiter voir cette armée devenir une troisième force de sécurité intérieure, et encore moins se voir confier de façon durable des responsabilités en matière de maintien de l’ordre [vii]».

Mais le danger sécuritaire est bien une réalité pour les parlementaires, dont l’un d’entre-eux en vient à poser la question : « Mais fondamentalement, ne faut-il pas envisager la constitution d’un nouveau type de force de sécurité dont le champ ne recouvrirait ni les opérations de police traditionnelles – la lutte contre la délinquance par exemple – ni les missions menées en OPEX, mais qui serait chargée de la protection de notre territoire ? En somme, comment sanctuarise-t-on notre territoire face à ces nouveaux dangers ?[viii] »

La France se cherche de véritables responsables politiques

On le voit, les problèmes de sécurité sont réels.

Les grossiers débats autour de cette tribune n’en rendent pas compte et en inversent les paramètres. Ils s’attachent à l’écho et non au cri. A la lecture du rapport (2016), l’on s’aperçoit que là où le politique est allant, le militaire est réticent. Raisons pour lesquelles il est souhaitable que d’autres voies soient ouvertes pour restaurer la paix dans la Nation. Car, le militaire comme « ultima ratio », est un fantasme (voir Mesdames Royal, Ghali -PS- ou M. Gatignon (EELV)[ix] qui, entres autres, l’appelaient de leurs vœux entre 2010 et 2012). Et aussi les propositions du nouveau parti LREM (2016) qui voulait créer un service national universel sous la direction des militaires.

Les solutions passent d’abord par la proposition et l’adhésion de toute la Nation autour d’un projet commun, ce qui suppose l’assimilation, l’éducation, le civisme, le respect des lois, le refus ferme des communautarismes et séparatismes, l’affirmation d’une politique de sécurité, quitte à les imposer par la force de la justice pénale et par un effort collectif de tous les citoyens, chacun à leur niveau. Les Français méritent mieux que ces empoignades de tribuns à coup de charentaises pour un débat de fond.

Si au moins ce débat permet de faire la distinction entre tribuns et véritables responsables politiques, entre exploitation politicienne et construction d’une politique, nous aurons accompli un premier pas vers un avenir meilleur. Si au moins ce débat permettait aux Français de se saisir pleinement des enjeux pour leur avenir plutôt que de l’avenir électoral de tel ou tel, alors la France en sortira grandie. Je me permets donc de conseiller à mes compatriotes d’éteindre leurs télévisions et autres postes radio et de lire, au minimum, trois documents : le rapport parlementaire cité qui fait l’état des lieux de la menace et des problématiques ; la loi n° 2005-270 du 24 mars 2005 portant statut général des militaires, chapitre Ier sur l’exercice des droits civils et politiques[x] ; le livre Révolution du candidat Emmanuel Macron qui fait le même constat que nos concitoyens militaires retraités. Et ils auront une vision plus claire et des outils de compréhension pour le débat de fond qu’il faudrait conduire une fois apaisée cette polémique.

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[i] Gérard Davet, Fabrice Lhomme, « Un président ne devrait pas dire ça … » Stock

[ii] Gérard Collomb, Discours de départ du ministère de l’intérieur, 3 octobre 2018

[iii] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/10/02/la-republique-en-actes-discours-du-president-de-la-republique-sur-le-theme-de-la-lutte-contre-les-separatismes

[iv] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/02/18/proteger-les-libertes-en-luttant-contre-le-separatisme-islamiste-conference-de-presse-du-president-emmanuel-macron-a-mulhouse

[v] https://www.defense.gouv.fr/operations/territoire-national/france-metropolitaine/operation-sentinelle/dossier-de-reference

[vi] https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i3864.pdf

[vii] https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i3864.pdf; page 218.

[viii] https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i3864.pdf; question de M. Malek Boutih, page 241.

[ix] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/08/31/01016-20100831ARTFIG00752-delinquance-royal-veut-tester-l-encadrement-militaire.php; https://www.20minutes.fr/politique/993117-20120830-marseille-senatrice-ps-samia-ghali-reclame-armee-lutter-contre-trafic-drogue; https://www.liberation.fr/societe/2011/06/03/le-maire-de-sevran-veut-l-armee-pour-lutter-contre-les-trafiquants_740325/

[x] https://www.circulaires.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000808186/


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est Général de division (2° S) et consultant défense et relations internationales

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