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Immigration: quand la police des mots condamne les plus vulnérables

L’analyse de Charles Rojzman


Immigration: quand la police des mots condamne les plus vulnérables
A gauche, le sondeur Jérome Fourquet de l'IFOP se voit reprocher d'avoir comptabiliser 75% de prénoms arabo-musulmans et africains parmi les mis en cause dans les pillages sur le plateau de Quotidien, le 5 novembre. A droite, Edouard Philippe fustige devant les journalistes une "police de la pensée" après ses propos sur l'immigration depuis la plage de Zuydcoote dans le Nord le 4 novembre. Images : capture Quotidien / TMC / Open AI.

Casseurs et pilleurs : le scandale de nommer ? 


Il aura suffi qu’Édouard Philippe parle de jeunes « issus de l’immigration » à propos des casseurs et des pilleurs du 17 octobre pour que l’indignation se déplace des violences vers les mots qui les désignent. Jean-Luc Mélenchon dénonce une incitation au racisme. On pouvait demander des preuves, discuter une interprétation, chercher à savoir ; celui qui prétend décrire doit désormais répondre de sa moralité.

Jérôme Fourquet rejoint Edouard Philippe dans la tourmente

Que dirait-on si, au lieu de cette expression précautionneuse, on disait ce que l’on voit sur certaines images des pillages : des Noirs et des Arabes ? Une image ne donne ni l’origine ni la composition d’une foule ; elle demande des vérifications. Mais cette réserve devrait ouvrir une enquête, non interdire une question. Le travail de Jérôme Fourquet sur les prénoms de soixante-dix personnes identifiées dans des comptes rendus judiciaires comporte des limites évidentes : ce corpus ne représente pas tous les auteurs de violences et un prénom ne suffit pas à établir une origine. Une méthode se critique et se corrige. L’indignation morale ne la remplace pas.

Car ne pas nommer empêche d’agir. La couleur de peau n’explique aucun crime ; elle ne dispense pas davantage d’examiner les parcours, les appartenances, les conditions familiales et culturelles, les emprises et les discours qui favorisent la violence. En rendant ces questions suspectes, on se prive des moyens de distinguer les mécanismes et de choisir les réponses. On ne combat pas de la même manière un réseau criminel, une défaillance éducative, un enfermement communautaire ou une entreprise de séparation politique et religieuse.

Des révolutionnaires fort consuméristes

Une partie de cette jeunesse grandit dans la conviction que la France lui est hostile. Le professeur, le policier, l’employeur deviennent les représentants d’une même puissance adverse. Ce récit absorbe chaque contrariété et écarte ce qui le dément : la rencontre heureuse devient l’exception, l’échec confirme la règle. Le ressentiment fournit une explication, puis une identité, enfin une permission de haïr. Dans les razzias des pilleurs, cette haine se mêle à la fascination des marques et du luxe : on s’empare des signes de réussite de la société que l’on prétend rejeter.

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À ces représentations peuvent s’ajouter l’humiliation familiale, la négligence, une autorité sans affection. La bande offre alors reconnaissance, argent et protection, en échange de l’obéissance. Les règles d’honneur et de vengeance imposent leurs exigences : répondre à l’insulte, participer, ne jamais avouer sa peur. Ne pas examiner ces fonctionnements sous prétexte de respecter les origines, c’est laisser sans recours ceux qui cherchent à s’en libérer.

Emprise

Le silence empêche aussi d’interroger les effets du volume et de la concentration de l’immigration, les capacités de l’école, le recul des institutions devant les trafics, les fidélités imposées ou les prescriptions religieuses. Ceux qui subissent ces conséquences, souvent les plus pauvres, paient encore d’être assimilés aux délinquants dont ils supportent les agissements. Pour les protéger de cette confusion, il faut identifier les conduites et les responsabilités.

Il faut également pouvoir examiner l’influence de l’islam politique et ses convergences avec les discours décoloniaux, notamment dans certaines mobilisations de La France insoumise, où apparaissent aussi des drapeaux palestiniens. Aucune origine ne prouve une adhésion religieuse ou politique. Mais cette distinction ne doit pas soustraire à l’enquête les relais, les alliances et les paroles qui présentent la France comme une puissance coloniale toujours recommencée. Lorsqu’ils se rejoignent, ces discours peuvent donner au refus de la règle commune la dignité d’une résistance. Comment combattre cette emprise si l’on s’interdit d’en rechercher les agents et d’en discuter les arguments ?

Les plus vulnérables abandonnés

Pendant ce temps, la puissance publique hésite sur les règles qu’elle peut faire respecter. Sa faiblesse livre les plus vulnérables à des pouvoirs privés qui, eux, ne doutent jamais de leur droit de commander. La police doit pouvoir intervenir, la justice faire exécuter ses décisions, l’école enseigner. Sans cette autorité publique, les bandes, les trafiquants et les groupes qui imposent leurs prescriptions font régner leur propre loi.

Nommer oblige à vérifier, à distinguer, à répondre de ce que l’on affirme. Refuser de nommer dispense de ce travail et laisse les mécanismes poursuivre leur œuvre. Derrière la police des mots se joue donc notre capacité à protéger : ce qu’on refuse de connaître, on se condamne à le subir.




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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