Accueil Site Page 1266

Gianni Agnelli, une affaire de style

L’Avvocato, patron scintillant de la Fiat, creuset de l’identité italienne, aurait eu 100 ans


Le jour où Gianni Agnelli (1921-2003) a tiré sa révérence, j’ai arrêté de croire dans les vertus de l’économie de marché. Le capitalisme triomphant avait perdu son astre dominant. L’automobile, ma raison de vivre. A quoi bon participer à la duperie de l’offre et de la demande, à la saine concurrence faussée et à la nécessité de gagner de l’argent ? Pour s’extraire de la foule, pour faire plaisir à ses parents ou à sa petite amie ? Le jeu n’en valait plus la peine. Il nous manquait un modèle, une référence, un guide, un type qui ne ressemblerait pas à un haut-fonctionnaire endimanché ou à un milliardaire de la tech à capuche. Gianni avait l’allure de ces artistocrates italiens, un guépard cultivé et dessalé, l’aura naturelle des élus, le charme vénéneux des êtres à part. On n’apprend pas le style et le maintien dans les écoles de management. Les jeunes ambitieux cherchent inlassablement le pouvoir en brillant dans des concours administratifs comme les hommes politiques courent, toute leur vie, après des électeurs versatiles. Gianni était le pouvoir incarné, l’illustration de l’injustice sociale radicale, le monde tournait autour de lui. Les autres n’existaient pas.

Latinité exacerbée

À sa mort, en 2003, le système s’est écroulé comme un château de cartes. Les économistes nous parlent souvent de cette mystérieuse confiance sans laquelle toute entreprise serait vouée à l’échec. J’avais confiance en l’éclat moqueur et rieur de Gianni, en ses Ferrari taillées sur mesure, en sa montre ostensiblement posée sur le poignet de sa chemise, en son profil racé de sénateur à vie, en son bronzage méditerranéen, en ses tempes blanches aux reflets d’argent, en sa main mise sur la Confindustria, en ses aventures nocturnes, en ses villas patriciennes où l’on sirote, l’été, un Campari au son de Peppino di Capri, en ses collections d’art, en toute cette latinité exacerbée. Il nous en mettait plein la vue, sans forcer son talent, sans gesticuler, sans faire de l’épate, il était tout simplement le centre de gravité des Trente Glorieuses. L’endroit exact où les désirs et les rêves de réussite, l’aisance financière et les cercles mondains, les affaires et les alcôves, le soleil brûlant et les mocassins à picots ensorcellent les Européens en manque de repères identitaires.

A lire aussi, du même auteur: La guêpe fête aujourd’hui ses 75 ans!

Je croyais sincèrement dans cette figure qui incarnait pour moi la renaissance italienne d’Après-guerre, l’esthétique du « beau » et de l’inutile, le sport professionnel et la morgue fiévreuse des princesses lombardes. Gianni, c’était l’opposé de notre société progressiste dégoulinante de bons sentiments et d’une implacable raideur dogmatique. C’était la Grande Bellezza sur une piste de ski ou dans un conseil d’administration, à la barre d’un voilier ou au volant de sa Fiat Panda. Aujourd’hui, les mots n’ont plus le même sens, la même teneur nostalgique. Les nouveaux capitalistes ressemblent à des étudiants pouilleux, ils singent la normalité pour mieux imposer leur magistère numérique, ils usent de cette vieille ficelle de communicant élyséen, souvenez-vous, du chébran ou du câblé mitterrandien, tellement démodée. Ils ont la richesse honteuse, presque cafardeuse comme si elle avait été mal acquise. Ils sont une insulte aux classes laborieuses.

Un véritable culte

En Italie, peu importe son bord politique, libéral décomplexé façon « Milano da bere » des années 80 ou coco refondateur, on vénère l’Avvocato, on le célèbre dans la presse, on l’imite, on ne le jalouse pas, on l’affiche même dans son salon en poster, torse nu en pleine mer ou en veste matelassée dans les paddocks d’un circuit, car il en impose toujours à un peuple qui a la volonté farouche d’oublier les privations. Son image flamboyante est une forme d’espoir pour tous les Italiens. L’anniversaire de son centenaire est donc l’objet d’un véritable culte chez nos voisins. Le GQ Italia de mars dernier lui a consacré un long reportage avec cette phrase mise en exergue, inutile de la traduire : « Gianni Agnelli era l’ideale di ogni maschio nel mondo ». Le musée Enzo Ferrari à Modène lui dédie en ce moment même une expo virtuelle intitulée Gianni Agnelli e Ferrari, l’eleganza del mito, on peut notamment y admirer l’exclusive barchetta 166 MM des années 50. En matière de voitures, de vêtements ou de standing, Gianni reste un indépassable influenceur, celui qui n’a jamais eu peur de la rupture, capable de chausser des boots en veau velours marron avec un costume bleu, de porter la cravate extrêmement courte et la pochette blanche. Chez lui, le pantalon large à pinces n’a pas l’effet comique et bouffant d’un Chirac. Gianni peut tout porter, le ridicule ne l’atteint pas. Tout semble lui sourire. Il n’est pas soumis comme nous aux contingences matérielles ou existentielles, il est au-dessus. Hors du cadre. Et les peuples vigoureux qui ne sont pas obnubilés par l’aigreur comme nous autres Français, le reconnaissent comme tel, un dieu vivant. Cet héritier aussi charismatique que Bart Cordell dans le film de Philippe Labro n’était pas homme à s’asseoir dans un insipide SUV ou à porter un genou à terre. Tous ceux qui l’ont croisé dans les allées des salons automobiles internationaux du temps de sa splendeur, ont eu le souffle coupé. Une apparition céleste. Il était un empereur désinvolte et terriblement inspirant pour nous, anonymes ébahis.

En ce 10 mai, jour de victoire amère aussi bien pour les gens de gauche que de droite, je préfère me souvenir de cette silhouette classieuse aperçue sur le site du Lingotto à Turin. La frontière qui sépare la nuit de la lumière…

Éloge de la voiture

Prix: 4,45 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

Dictionnaire élégant de l'automobile

Prix: 23,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 16,24 €

Jean-Michel Blanquer: l’écriture inclusive, c’est exclu!

Publiée jeudi dernier, la circulaire de Jean-Michel Blanquer proscrivant le recours en classe à l’écriture inclusive, particulièrement le point médian, est une bonne nouvelle. Mais il reste des efforts à faire !


Fini le point médian ! Fini.e.s les ballerin.e.s ! Fini.e.s les professeur.e.s ! Quoi qu’en disent les féministes, il faut se rendre à l’évidence : un point final est mis à l’inclusive à l’école. Que les parents se réjouissent ! Mais que de pain reste sur la planche !

Le « masculin l’emporte » l’emporte !

Une circulaire, émanant du Ministère de l’Education Nationale, introduite par une citation de Madame le Secrétaire perpétuel de l’Académie Française, et adressée aux recteurs et aux rectrices d’académie ainsi qu’aux personnels de l’Education Nationale, vient d’être publiée au Journal Officiel, bannissant l’écriture reposant sur le point médian, obstacle à l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. La circulaire préconise la féminisation des métiers et des fonctions (que l’Académie Française a toujours pratiquée) et maintient les accords grammaticaux. Le masculin « l’emporte » toujours sur le féminin ou plutôt a une valeur extensive, c’est-à-dire représente, à lui seul, les éléments relevant des deux genres. Rien de nouveau !

En ce moment en kiosque: Causeur: la France résiste au woke

Cette circulaire fait écho à une déclaration, passée inaperçue— et pour cause— datant de novembre 2017, du premier ministre Edouard Philippe, contraint de rappeler, vu le désordre linguistique régnant, que, conformément à l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, toujours en vigueur, et en vertu de l’article 1 alinéa 2 du 4 août 1994 de la Constitution qui « dispose que la langue française est la langue des services publics », l’écriture inclusive est bannie des textes émis par le gouvernement, dont les arrêts doivent être compréhensibles pour tous.

Une machine a exclure les opposants au woke

Sauf que le gouvernement n’a été obéi nulle part. En 2021, les mairies imposent cette écriture mortifère dans leur communication et, dans les Universités, l’inclusive est devenue une machine à exclure les opposants au Woke. Dans les écoles maternelles et primaires, c’est souvent l’imagination au pouvoir. Si on ajoute à cela les revendications des tenants des langues régionales, qui passent déjà de la « reconnaissance » aux « revendications », on ne sera pas étonné que, dans le royaume, règne la confusion pour ne pas dire la guerre.

A lire aussi, Vincent Lamkin: Pitié pour la langue!

Cette guerre remonte à loin. En 1984, à la demande de l’Académie Française —gardienne de notre langue —Georges Dumézil et Claude Levi-Strauss rappellent le rôle des genres grammaticaux dans la langue française. Le 10 octobre 2014, la même Académie rappelle les règles qui s’imposent dans la formation et l’usage des mots. Rien n’a changé depuis. Que le lecteur consulte les textes sur le site de l’Académie. La même Académie, rappelle que « la langue n’est pas un outil malléable et utilisable, modifiable au gré des désirs et des projets politiques. » Or, en 2021, qui ne voit qu’une idéologie égalitariste protéiforme fait violence à notre langue qu’elle entend modifier de sa propre autorité ?

Décidément, le genre grammatical, qui n’est pas le sexe, déroute les féministes et les linguistes. Au lieu de les intéresser, sans parler d’émerveiller, par son caractère inattendu, il les déstabilise. Loin du sexe, on est perdu. Au lieu de reconnaître qu’en l’absence de tout autre critère formel, l’article est la seule et unique marque du genre, et que le français ne dispose d’aucun suffixe de féminisation des mots, les féministes retournent à cet enfer qui fait du genre un sexe.

La maladie de la déconstruction mine notre époque

Ne nous y trompons pas. Ce féminisme linguistique, loin d’être un gadget, participe de la maladie de la déconstruction qui mine notre époque. Celle d’en finir avec ce qui est imposé : notre condition biologique et sociale. Or, quoi de plus imposé que la langue ? Sauf que ce refus faisant fi de l’histoire (lexique et grammaire) enferme les féministes dans une prison. Sans parler de ridicule. Les professeures se heurtent aux professeuses, les auteures aux autrices sans pouvoir être médecines. Bref, elles s’inventent des contraintes langagières pas possibles.

A lire aussi, du même auteur: Un volapük désintégré

Pour les syndicats, Jean-Michel Blanquer se trompe de priorité en pointant le point médian.  Si c’est le cas, aucune raison de se priver de sa suppression. On a surtout l’impression que l’on ignore une langue avec son histoire et son génie. Pour revenir à la féminisation des mots de métier, rappelons que l’Académie Française ne s’y est jamais opposée ! Bien au contraire ! Elle l’a toujours pratiquée, mais sans esprit de système et en respectant le génie de la langue et son usage. On fait dire à Monsieur Blanquer qu’il approuverait la féminisation du mot « professeure ». Mais à condition que le e soit muet, dit l’Académie ! Quelle galéjade ! Utiliser systématiquement les « formes développées » comme «  les enseignants et les enseignantes » pour favoriser l’égalité entre les hommes et les femmes, qu’est-ce d’autre que de l’idéologie ? Quant à remplacer « les droits de l’homme » par « les droits humains », sommes-nous devenus à ce point ignorants du sens des mots que nous ne sachions plus que le mot « homme » désigne le mâle par opposition à la femme tout autant que l’espèce humaine en général ? Décidément, il faut vraiment poursuivre les efforts de reconquête de la langue française !

La guerre au français

Prix: 12,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,50 €

Caitlyn Jenner, une trans transphobe?

L’ancien sportif, qui a changé de sexe, a osé affirmer que les hommes devenus femmes ne devraient pas participer à des compétitions sportives contre d’autres femmes. Une déclaration scandaleuse pour certains militants LGBT, alors qu’il se présente au poste de gouverneur en Californie.


La planète intersectionnelle est en ébullition ! La tectonique des plaques des revendications féministes et des minorités transgenres est toujours intéressante à observer.

Concernant la participation de transsexuels, nés de sexe masculin, aux compétitions sportives féminines, la déclaration de Caitlyn Jenner révèle en tout cas l’illusion d’une lutte commune.

Une question d’équité

L’ancien athlète olympique, beau-papa de la starlette Kim Kardashian, devenu transgenre en 2015, vient d’exprimer son opposition en expliquant que c’était « une question d’équité ».

Elle répondait alors à un journaliste qui l’interrogeait sur les législations anti transgenres adoptées dans plusieurs États républicains depuis le début de l’année, comme l’Arkansas où les athlètes transgenres ne peuvent pas intégrer des équipes sportives féminines. Une douzaine de projets de loi allant dans le même sens sont en ce moment en élaboration dans les États républicains.

À lire aussi: États-Unis: les femmes transgenres vont-elles être autorisées à concourir dans les compétitions féminines?

C’est la contre-attaque du camp conservateur à la politique pro-diversité affichée par Joe Biden. Le premier jour de son investiture, le président américain incitait les écoles de tout le pays à faire participer les athlètes transgenres aux compétitions sportives, afin de « prévenir et combattre les discriminations liées au genre ». Biden avait également nommé début janvier une pédiatre transgenre comme ministre adjointe de la santé, devenue ainsi la première responsable fédérale transgenre. Face à ces actes symboliques qui ont placé le début du mandat de Joe Biden sous le magistère de la lutte contre les discriminations LGBTQ, les républicains opposent une riposte législative qui met donc en avant le principe d’équité entre les hommes et les femmes, finalement bafoué par le droit des minorités sexuelles. C’est exactement l’argument donné par Caitlyn Jenner.

Caitlyn Jenner futur gouverneur de Californie ?

La polémique bat son plein alors que la campagne électorale pour renouveler les postes de gouverneurs de certains Etats est lancée. C’est le cas en Californie, où Caitlyn Jenner se présente justement face au démocrate Gavin Newsom, mis en difficulté par sa mauvaise gestion de la crise sanitaire.

Caitlyn Jenner n’est pas n’importe quelle républicaine. Elle est celle qui fut célébrée icône trans par tout le gratin progressiste, faisant la une de Vanity Fair ou du magazine Glamour, lequel lui décernait le titre de « femme de l’année » à l’époque de sa transformation. Après ses récents propos, les réactions indignées de militants de la communauté LGBTQ ne se sont pas fait attendre. Comment une trans peut-elle à ce point être transphobe ? Interdit de rire !

Caitlyn Jenner est conservatrice et partisane du maintien de l’ordre. En témoigne sa dernière interview télévisée sur le plateau de Fox News, où elle a critiqué vertement l’angélisme pénal de l’actuel gouverneur, lequel parle de libérer des prisonniers dont certains ont commis des crimes violents.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Vous qui votez à droite, laissez-moi vous expliquer l’intersectionnalité…

Changer de sexe n’induit pas automatiquement un changement d’idées politiques. Être une des lettres de l’acronyme à rallonge LGBTQ n’implique pas nécessairement d’épouser les revendications portées par chacune de ces communautés ! En s’opposant à la participation de transsexuels aux compétitions sportives féminines, Caitlyn Jenner se rappelle très certainement qu’avant d’avoir une poitrine généreuse et d’enfiler robes moulantes et Louboutin hauts perchées, elle s’appelait Bruce Jenner, avait du poil sur le torse, des muscles d’acier et de la testostérone à revendre. Ayant raflé trois records du monde au décathlon en 1975-1976, elle s’y connaît en sport et sait pertinemment que l’avantage physique des hommes sur les femmes persiste malgré le changement de sexe. En dépit des traitements hormonaux, les transsexuels conservent ainsi une densité osseuse et une masse musculaire plus importante. Dans cette grande « cage aux phobes » – comme disait Philippe Muray – qu’est devenu le monde politico-médiatique progressiste américain, peuplée de bourreaux et de victimes, on est décidément tous le phobe de quelqu’un !

Mort d’Éric Masson: la police française n’est plus confrontée à une criminalité usuelle

Suite à la mort d’Éric Masson, quatre suspects ont été interpellés dimanche, a-t-on appris. Des milliers de personnes se sont rassemblées pour saluer la mémoire du policier tué à Avignon sur un point de trafic de drogue, le 5 mai. L’analyse de Philippe Bilger.


Comme l’a dit un syndicaliste policier qui a rectifié le ministre de l’Intérieur, le brigadier Éric Masson assassiné le 5 mai en plein centre-ville d’Avignon, n’est ni un soldat ni un héros mais un fonctionnaire de police. Il n’est pas mort à cause de la drogue, même si la police est intervenue pour un « deal » et qu’apparemment le tireur (sans doute) et trois complices ont été interpellés dans la soirée du 9 mai alors qu’ils fuyaient vers l’Espagne. Gérald Darmanin a déclaré qu’ « il n’y a pas de zones de non-droit en France, les policiers vont partout; c’est une lutte permanente contre cette merde qu’est la drogue ». On sait que cette proclamation, pour volontariste qu’elle soit, ne correspond pas totalement à la réalité. La police ne va pas partout. D’abord parce qu’elle n’est pas incitée à le faire sans discrimination. Ensuite en raison du risque permanent que ses légitimes interventions suscitent dans des cités où une minorité prête à tout pour préserver ses trafics s’en prend à elle sans vergogne. Enfin parce qu’une police républicaine aurait le devoir d’accomplir sa mission sur tout le territoire national mais encore faudrait-il qu’elle ne soit pas présumée coupable face aux voyous qui l’agressent – et trop mollement défendue par des autorités politiques qui préfèrent lui rendre hommage par le verbe plutôt que par un soutien constant et effectif…

A lire aussi : Drame d’Avignon: la France forte avec les faibles, faible avec les forts

Ce n’est pas le trafic de drogue qui a tué le brigadier Masson. Combien de deals, de livraisons, d’échanges et de turpitudes liés à la drogue, surabondants en France au quotidien, qui ne se sont jamais terminés par un meurtre ? La terrifiante nouveauté est d’abord dans l’arrogance d’un trafic en plein centre-ville mais surtout dans le constat que les malfaiteurs d’aujourd’hui, à cause de la faiblesse de plus en plus délétère de ce pouvoir, n’hésitent pas à tirer sur un fonctionnaire de police, à le tuer comme s’il s’agissait, à cause d’un misérable trafic de drogue, de la chose la plus naturelle du monde. Je comprends bien pourquoi Gérald Darmanin cherche à relier absolument l’assassinat du brigadier Masson à la drogue : cette explication entoure d’une horrible rationalité le fait criminel. Mais l’ignoble dépasse ce cadre, il est qu’un dealer, sans autre motivation que le désir de fuir, dans le rapport entre sa délinquance et le pire qu’il va commettre, choisisse ce dernier. Parce que la police n’est plus rien et que cet État ne fait plus peur.

Éric Masson n’est pas mort à cause de la drogue, de la même manière que le féminicide à Mérignac est d’abord la conséquence d’une honteuse exécution des peines. Derrière les apparences, il y a, à chaque fois, un désastre structurel et humain qui angoisse et indigne encore davantage. Je ne me moque pas de l’offensive contre les 4 000 points de deals mais on sait bien que même si elle se poursuit, elle n’aboutira jamais à l’éradication de ce fléau, par l’usage puis par le trafic qu’il induit nécessairement, à une petite comme à une grande échelle. Je n’ai pas besoin d’invoquer la drogue pour tenter de faire croire qu’une politique s’élabore et que miraculeusement la police sera sauve et que demain nous aurons enfin un monde pacifié. J’ai le sentiment que nous ne sommes plus confrontés à une violence ordinaire, à une criminalité usuelle. Mais au déchaînement d’êtres qui s’ébattent dans l’espace national en méprisant les forces, police et Justice, qui devraient les intimider.

A lire aussi, Gérald Darmanin : “Certains acceptent la différence, mais ne veulent pas être minoritaires dans leur pays”

Pour nous consoler, comme à Mérignac on ordonnera une inspection des services judiciaires qui nous dira que tout a été normal, et qui ne servira à rien. Si exceptionnellement des fautes étaient relevées, comme elles ne seront pas sanctionnées ni les responsables fustigés, l’eau criminelle continuera à couler sous les ponts. Si l’assassin d’Avignon est appréhendé, une information sera ouverte, le procès d’assises aura lieu mais dans combien de temps ? L’émotion se sera dissipée et on aura oublié qu’en plein centre-ville un homme a froidement abattu un brigadier de police. J’en ai par-dessus la tête et le cœur des mots stériles du pouvoir. Je songe aux policiers qui sont blessés ou tués. Je refuse que la police doive se justifier comme si la légitime défense était du seul côté des voyous.

Éric Masson n’est pas mort à cause de la drogue. Mais parce qu’à force de ne plus être crainte, la force a changé de camp et est devenue impunité et arrogance chez les malfaiteurs. On attend avec impatience les leçons des humanistes professionnels. Ils déplorent. Mais le brigadier Masson est mort.

Ni héros ni soldat. Brigadier de police.

Oxfam, hypocrites sans frontières?

Les scandales (prostitution, fraude, népotisme, harcèlements sexuels) n’épargnent personne. Pas même les ONG qui donnent des leçons à tout le monde…


Menaces de mort, népotisme, abus sexuels : ainsi sont évoqués les agissements des cadres d’Oxfam en République démocratique du Congo dans une lettre adressée le 23 février 2021 à la direction de l’ONG. Recours à la prostitution, fraude, népotisme : ainsi se concluait une enquête interne sur la mission Oxfam à Haïti en 2011.

Étonnante constance… L’aide aux sinistrés d’Haïti après le séisme de 2010 (280 000 morts, 1,3 million de sansabris) avait mal tourné. Les responsables Oxfam organisaient des parties fines à Port-au-Prince dans une villa baptisée « le Bordel ». Ils intimaient aux chauffeurs (sous peine de licenciement) de ramener des filles pour les « barbecues de chair fraîche ». Alertée, la direction
avait réglé le problème en catimini. Le directeur de la mission Haïti avait démissionné, six employés avaient quitté l’ONG.

Révélé en 2018 par The Times, le scandale avait provoqué le gel des aides publiques en vertu de la gravité des faits et de l’absence de sanctions de la part d’Oxfam, trop pressée d’étouffer l’affaire. L’ONG s’était alors engagée à remettre ordre et éthique dans ses troupes. Privée de subventions gouvernementales pendant trois ans, elle vient d’obtenir le blanc-seing de la commission de surveillance. Mais le 6 avril, le gouvernement britannique s’est ravisé à l’annonce de la suspension de deux responsables d’Oxfam en République démocratique du Congo pour abus sexuels.

La lettre du 23 février, signée par 22 employés, fait état d’abus de pouvoir, de corruption et de harcèlements sexuels. Ses auteurs dénoncent l’attentisme de la direction d’Oxfam au courant des faits depuis 2015. On savait qu’Oxfam, officine anticapitaliste et « No Border », faisait la chasse aux riches. Las, elle harcèle aussi les pauvres !

Affaire Sarah Halimi: les expertises psychiatriques en procès

Une tribune de Me Oudy Ch. Bloch, avocat au Barreau de Paris


Que l’on estime que les avocats de la famille de Sarah Halimi, dont je m’enorgueillis de faire partie, sont partiaux dans leur prise de parole ou de plume est une objection que l’on nous oppose souvent. Mais elle ne se justifie pas toujours.

Notamment, lorsque l’on soutient contre toute évidence que les trois expertises psychiatriques étaient unanimes et concordantes ou que le déséquilibre de six experts contre un devait nécessairement faire pencher la balance de la justice en faveur de l’abolition. Ces deux affirmations sont fausses.

Les trois expertises n’étaient pas unanimes car la première concluait à une altération du discernement – ce qui impliquait la possibilité d’une mise en accusation de M. Traoré devant la Cour d’Assises de Paris –, la deuxième penchait inversement vers une abolition du discernement avec une psychose chronique, quant à la troisième, elle s’orientait mollement vers une abolition du discernement mais sans psychose chronique. Point d’unanimité donc.

A lire aussi, Gilles-William Goldnadel: Affaire Halimi: je n’ai plus confiance dans la justice de mon pays

Quant à la côte de six contre un, elle est à reprendre si l’on retient les interventions révélatrices de deux experts devant la chambre de l’instruction. Le Dr Bensussan, représentant la deuxième expertise, a reconnu à l’audience qu’il s’était trompé sur son diagnostic et se soumettait à l’avis général d’absence de pathologie psychiatrique. Le Dr Guelfi, représentant la troisième expertise, reconnaissait, quant à lui, que M. Traoré pouvait avoir eu des pics de conscience pendant le temps de sa bouffée délirante aigüe sans toutefois en conclure – et l’on s’en étonne encore – que s’il y a conscience, il ne peut pas y avoir abolition du discernement.

Compte tenu de ces divergences entre les experts on ne comprend pas l’affirmation de la Chambre de l’instruction selon laquelle il n’existait pas de doute sur l’existence, chez M. Traoré, au moment des faits, d’un trouble ayant aboli son discernement. 

En outre, quelques semaines après la décision de la chambre de l’instruction, le Dr Coutanceau qui avait conclu à l’abolition – et non à l’altération – du discernement déclarait dans l’Express « On peut défendre les deux conclusions [abolition / altération]. C’est un choix d‘interprétation subjective, plus qu’une question psychiatrique, c’est presque le choix d’une société ». Avions-nous dès lors vraiment six experts contre un ?

Assurément non, sauf si l’on considère les récents changements de position de certains experts. Tout récemment en effet, dans Marianne puis dans le Monde, le Dr Bensussan a une nouvelle fois changé d’avis estimant qu’« il est peu probable que cet épisode délirant reste unique, les études longitudinales prouvant que, dans l’immense majorité des cas, il est une forme de début d’une maladie mentale sévère : trouble schizophrénique ou bipolarité. Son évolution pendant les quatre années d’internement en UMD va dans ce sens ». Et de signer cette tribune avec le troisième collège d’experts qui avaient pourtant eux aussi conclu l’absence de psychose chronique pour M. Traoré.

Cette volte-face est d’autant plus étonnante que depuis leur expertise de 2018, ces experts n’ont a priori pas eu à revoir K. Traoré. Comment peuvent-ils donc affirmer que celui-ci souffrirait depuis lors d’une schizophrénie/bipolarité ? Sur quelles nouvelles expertises se fondent-ils ? Et la conséquence n’est pas neutre puisque M. Traoré ne souffrant apparemment d’aucune psychose chronique quoi qu’on en dise, sa place n’est assurément pas en hôpital psychiatrique. Car la cohérence veut que si l’on ne juge pas les fous – ce sur quoi tout le monde s’accorde – on n’interne pas non plus les sains d’esprit. 

Or, la chambre de l’instruction n’a pas condamné K. Traoré à 20 ans d’internement psychiatrique avec période de sûreté incompressible, mais à une hospitalisation sous contrainte qui n’est encadrée par aucun délai minimum. Et personne ne peut affirmer aujourd’hui qu’il y restera de nombreuses années et moins encore sous contrainte médicamenteuse lourde. Et pour cause, M. Traoré bénéficiait déjà en novembre 2019 d’une fenêtre thérapeutique, c’est-à-dire de l’abaissement significatif de son traitement médicamenteux. 

A lire aussi, Nesrine Briki: L’affaire Sarah Halimi, ou les errements de la justice française

Les critiques faites aux expertises sont évidemment justifiées. Non seulement parce que si les juges ne sont pas liés par les expertises, les avocats le sont encore moins. Mais aussi parce que l’explication donnée par certains experts laisse coi. À les entendre, l’action concertée de l’addiction de M. Traoré et la banalisation du cannabis lui interdisait de savoir quels seraient les effets des stupéfiants sur son cerveau, lui qui consommait massivement des drogues depuis 13 ans, avait déjà montré des signes de paranoïa, subi des crises de rage incontrôlée et recherchait, peu avant le crime, une drogue plus forte encore pour se « défoncer ». 

Que dire enfin de l’immanquable parallèle entre d’une part, les circonstances de la mise à mort de Sarah Halimi (les heures passées par K. Traoré à la Mosquée Omar le jour même de son crime, les prières et les aspersions d’eau par un prétendu exorciste, les sourates du Coran récitées, les cris d’Allah ouakbar et de Sheitan) et d’autre part, les incantations en arabe de K. Traoré le doigt pointé vers le ciel (geste traditionnel effectué par les djihadistes qui renvoie pour eux à l’idée du martyr prêt à mourir pour sa cause dans l’instant), pendant son hospitalisation. Ne doit-on y voir que les turpitudes d’un « fou » ?

La médecine n’est pas une science exacte et la psychiatrie encore moins, nous le savons bien. Nous savons aussi que nous avons besoin des éclairages des experts. Nous ne remettons donc en cause ni le principe ni l’intérêt des expertises. Mais dans le dossier de Sarah Halimi, certains éléments objectifs nous font penser que le discernement de M. Traoré n’était pas aboli au moment des faits. Les expertises contradictoires et le principe constant selon lequel le doute ne profite pas à l’accusé en matière d’irresponsabilité pénale auraient justifié un renvoi aux assises. En outre certains épisodes trop rapidement écartés et certains actes d’investigation refusés par les juges d’instruction puis par la chambre de l’instruction ainsi que la tenue d’un procès devant la Cour d’Assises auraient pu clore les débats, lever les incertitudes et éteindre les fantasmes.

« Judah and the Black Messiah »: l’évangile selon les Black Panthers

« Judas and the Black Messiah » de Shaka King, diffusé sur Canal +, est un film assez complaisant qui idéalise le mouvement des Black Panthers aux Etats-Unis. Critique.


« Judah and the Black Messiah » a sauvé l’honneur Black Lives Matter avec l’Oscar du meilleur second rôle attribué à Daniel Kaluuya. Le film idéalise les Black Panthers mais son côté édifiant est plutôt moins caricatural que d’habitude, malgré une symbolique un peu lourde.

Toute fiction s’inspirant de la réalité – biopic ou récit d’après un fait divers – a besoin de vérité à laquelle s’adosser. Mais celle-ci fuyant à toute allure n’est généralement rattrapée que dans les images finales d’archives ou les bancs titres sur écran noir qui clôturent le récit, fondus avec ralenti. Un « ceci a bien été », précipité de moralité hollywoodienne, que l’on peut garder avec soi en sortant de la salle comme un petit caillou dans la chaussure. En ce cas, la fiction ne se suffit jamais à elle-même. On en a une fois de plus la preuve avec « Judah and the Black Messiah » de Shaka King. 

Les faits sont simples, une bavure policière, diligentée par J. Edgar Hoover lui-même, où Fred Hampton, un charismatique militant Black Panther de 20 ans est assassiné chez lui dans son sommeil – ainsi qu’un de ses camarades – après un assaut qui aurait pu donner lieu à un véritable carnage : on retrouva 99 douilles, une seule balle avait été tirée par les occupants de l’appartement et la femme de Hampton, enceinte de huit mois était présente. Pour aborder cette histoire emblématique en ces temps indéfinis de Black Lives Matter, King a trouvé un axe, celui-ci tout entier contenu dans son titre : Hampton est Jésus ; Bill O’Neal, malfrat recruté par le FBI pour intégrer les Panthers, est pour sa part Judas. On reconnaît également là l’argument de BlacKKKlansman de Spike Lee, transposé en drame dans le camp adverse.

Métaphore christique

Pour mener à bien son projet, King est tenu d’adoucir sérieusement la figure des Panthers, il s’y prend de deux façons : en gommant toute zone d’ombre du personnage de Hampton, héros univoque qui ne sera même pas tenté au Désert (mais il cite Mao à une reprise, ce qui pour un Américain moyen vaut bien le Diable) et en limitant les actions des Black Panthers à des distributions de petits déjeuners gratuits aux enfants (exit le Black Power, bonjour les Rice Krispies). On voit bien Hampton éduquer ses militants et haranguer les foules façon gospel, mais c’est toujours dans le sens de la justice sociale ; les Panthers, par son intermédiaire, tentent de fédérer toutes les communautés (y compris les blancs racistes), avec un succès grandissant hélas stoppé par sa mort, ce qui n’est pas sans évoquer notre bonne vieille intersectionnalité des familles (« Allo ? Allo ? 2021, vous me recevez ? »). 

L’importance du Verbe est manifeste dans les rapports de Hampton avec sa bien-aimée, militante à la fois transparente et raide, comme à peu près toutes les autres figures du Bien présentées par le film. Leurs propos se limitent à des échanges de citations de discours ou de poèmes extrêmement fades et peu avares en leçons de vie. Hampton est présenté comme un homme de parole plus que d’action. Les armes de ses seconds parlent de leur côté, mais c’est qu’ils doivent se défendre aussi.

Black Panthers idéalisés

Le lien entre ces Black Panthers idéalisés et les ignominieux policiers se fait par l’intermédiaire du Judas malgré lui, O’Neal, formidablement interprété par LaKeith Stanfield. C’est un personnage réduit à sa seule fonction – comme au fond tous les autres – mais vu qu’il fait office de pivot entre l’ordre et le désordre, cette réduction se voit plus. Solitaire et sans sexualité, on ne sait rien de lui, à part que c’est un arnaqueur minable embarqué contre son gré.

Avec une certaine malignité, Shaka King colle le surnom péjoratif – « pigs » – aux policiers, et choisit pour les incarner des acteurs qui soit ressemblent effectivement à des cochons (Jesse Plemons qui joue l’agent traitant de O’Neal), soit qui ont un caractère porcin avec l’ajout de prothèses (Martin Sheen en J. Edgar Hoover).

Le but final de « Judah and the Black Messiah », édifier les foules, passera évidemment par une Passion, resserrée et détournée, avec Pietà reconfigurée en fonction de l’espace à disposition – une chambre, un matelas. La lance du soldat devient le double-éclair de deux coups de feu, alors que la caméra s’attarde au premier plan sur le visage digne et forcément inexpressif d’une Madeleine déjà veuve, suffisamment pour verser dans le sulpicien au rabais.

Ne reste plus qu’à fermer la boucle entamée par une invraisemblable émission télévisée où, 20 ans après les faits, le traître se confiait aux caméras de télévision. D’abord lancé par une question au faux O’Neal joué par Stanfield en amorce du récit : « Que diriez-vous à votre fils sur vos activités des années 60 et 70 ? », le film est clôturé par le vrai O’Neal du document vintage laissant l’Histoire – la grande – juger la sienne – la petite. Shaka King n’a plus qu’à fermer le ban avec une phrase sibylline narrant le suicide de O’Neal le lendemain de la diffusion du documentaire. Bien mal acquis etc.

Après l’édification par le sadisme (« Detroit »), par le didactisme (« Les 7 de Chicago »), voici l’édification par l’Évangile : les noces de Hollywood et de Black Lives Matter ne sont décidément pas près de s’achever.

Judas and the Black Messiah (Shaka King, 2020). Actuellement sur Canal +.

Jacques Lecarme et le bal des maudits

Le billet du vaurien


Jacques Lecarme, professeur honoraire de littérature à La Sorbonne, ami de Serge Doubrovsky (on ignore en général que c’est lui qui a érigé l’autofiction en genre littéraire) et critique littéraire hors pair (sartrien, tendance Drieu) m’a fait remarquer après avoir lu mon journal intime qu’il doute que je sois un lecteur avide : le goût pour les aphorismes exclut une addiction à Balzac, Tolstoï ou Dostoïevski. Je n’ai pu que lui donner raison. Il n’est pas sûr non plus que j’aie lu intégralement les livres que j’ai recensés ou ceux que j’ai édités. « Les bons critiques, ajoute-t-il, sont ceux qui dégainent le plus vite, en limitant au minimum le temps de la lecture à quelques prélèvements homéopathiques. » J’irai même plus loin : celui qui n’arrive pas à déceler en moins d’une page l’orientation sexuelle et politique, voire le compte en banque, de l’écrivain dans lequel il est plongé, devrait s’abstenir de pérorer sur la littérature.

Apolitisme profond et tranquille

Jacques Lecarme apprécie mon apolitisme profond et tranquille qui n’est pas comme chez Cioran la couverture d’une apostasie. Je lui laisse la responsabilité de cette affirmation : il y aurait tant à en dire. En revanche, comment ne pas lui concéder que l’indifférence à la politique correspond à ce fait constant que nous nous foutons tous éperdument du bien public, sauf quand nous briguons des responsabilités politiques ou une gloriole littéraire. Mais il faut vraiment tomber bien bas pour vouloir devenir conseiller municipal ou ministre de la République. Dictateur à la limite…

A lire aussi, du même auteur: Cioran en balade à Paris

N’ignorant pas mon amitié pour Gabriel Matzneff, Jaques Lecarme m’a fait remarquer qu’il y a quand même des problèmes d’évaluation littéraire. Il m’a raconté qu’une de ses étudiantes était tombée amoureuse de Gabriel Matzneff et s’était offerte à lui : il l’avait trouvée trop âgé. Elle s’était dédommagée en faisant un exposé sur la vie et l’œuvre de son idole. « J’ai donc lu et étudié l’œuvre matznévienne, poursuit Lecarme. Il n’y a là aucune valeur intellectuelle ou stylistique, rien qu’une posture d’arrogance et une parade de prédateur de petites filles. Il est peut-être beau, mais il est très con. Il ne suffit pas de faire la sortie des lycées pour devenir un écrivain. Montherlant qui fut son maître et protecteur avait un immense talent, Matzneff ne lui a emprunté que des tics d’imposteur. » Je me suis souvent demandé si moi aussi je n’avais pas fait qu’emprunter des tics d’imposteur non à Montherlant, mais à Cioran. Il est vrai qu’il m’y encourageait.

L’exception Françoise Sagan

Ce qui a troublé Jacques Lecarme, c’est comment mon amour pour L. m’a conduit à un retournement du mythe de Pygmalion, comment j’ai été selon lui pygmalionisé et dépassé par ma création. L’ai-je vraiment été que je m’en féliciterai. J’ai cru à son génie précoce, mais j’avoue avoir un peu de peine à la lire maintenant qu’elle est devenue une femme de lettres. Quoi qu’en pense Lecarme – dont je suis très fier, après l’avoir lu attentivement, d’avoir édité Le bal des maudits. Je préfère l’insouciance et la légèreté de Gabriel Matzneff à l’écriture trop travaillée de L. C’est d’ailleurs un défaut typiquement féminin : prendre les choses trop au sérieux. Une exception : Françoise Sagan.

Je laisse la conclusion à l’ami Jacques Lecarme, même s’il estime que l’amitié, de toute manière, est un impossible et un irréalisable: « Chaque écrivain est un crocodile barbotant dans son marigot. De temps en temps, ces prédateurs feignent de chasser en meute. C’est une vaine illusion : tuer les concurrents et rester le seul mâle du troupeau qui s’approprie toutes les femmes, voilà le principe de survie et la pulsion fondatrice. » Freud ne pensait pas autrement, moi non plus d’ailleurs.

Mais c’était le monde d’avant…

Roger Riffard, cet illustre inconnu

Réédition des deux romans de cet écrivain oublié et chansonnier à la voix chevrotante


La première fois que j’ai entendu le nom de Riffard (1924-1981), c’était dans un rade de la rive gauche, dernier zinc authentique avant l’extinction de la race. Dans les odeurs de graillon, au milieu de fonctionnaires somnolents et de touristes égarés, un jeune confrère dégaina le nom improbable de Roger Riffard pour mieux asseoir son magistère intellectuel. Pour me dire, à moi le nostalgique encarté, le lustreur des Trente Glorieuses, je ne plaisante pas avec le passé. Je ne joue pas, bonhomme. Il y a trois ou quatre ans, on s’échangeait donc depuis une bonne vingtaine de minutes des noms d’acteurs morts et d’écrivains réprouvés pour mieux se renifler.

J’y allais de mon Hardellet fétiche, lui en douceur me balançait du André Vers, j’enquillais sur du Calet et du Fernand Trignol, et puis il finit par me lâcher dans un souffle : Riffard. Était-ce un apéritif vinique d’avant-guerre ou un tonifiant pharmaceutique administré aux populations souffreteuses du bassin parisien ? Pas mécontent de moucher le quadra fatigué que j’étais déjà à cette époque-là, il jubilait intérieurement. Souvent, ici-même, je peste contre le conformisme ambiant de mes collègues critiques, leur empressement à s’engouffrer dans les fausses gloires et les écrivains factices. Ce que j’appelle « la littérature stuc », le recouvrement des surfaces ternes et des textes faiblards par une couche de mensonge.

© Papier Plié

Un disparu de première classe

Avec Riffard, nous entrions dans la catégorie des disparus de première classe. Si son nom m’avait échappé, comment oublier cette trogne superbe, lunaire et fantoche, pinardière et poétique et puis cette moustache posée maladroitement sur une pointe Bic, le cheveu en bataille et l’œil ahuri, admirable synthèse de l’identité française. Ah cet œil plein de malice et de tendresse. Bon dieu ! Mais c’est… Bien sûr. 

A lire aussi, du même auteur: Michel Magne, le sorcier d’Hérouville

J’avais croisé ce Riffard chez Blier et Korber, également aux côtés de Belmondo ou de Louis de Funès, en troisième couteau furtif du cinéma français. Une nouvelle génération d’éditeurs s’émancipe du présent par un goût prononcé pour une littérature populiste. Ils n’ont pas peur des ouvriers et des cages d’escalier, du jambon persillé et des ateliers poisseux. Ils ont la tête de premiers de la classe, semblent sortir de propédeutique, mais cachent dans leur musette, des tubes du monde d’avant, livres épuisés, gueules cassées de l’édition, toute l’amertume des classes laborieuses en héritage. Ces jeunes dissidents ont échappé aux griffes de la technostructure. Il y a dix ans, ils auraient fini à la Banque de France ou lobbyistes à Bruxelles, aujourd’hui, ils cherchent des trésors enfouis dans les boîtes des bouquinistes et squattent le service de numérisation de la Bibliothèque nationale de France.

Bouclard, maison de qualité, éditeur récemment basé en Loire-Atlantique publie deux rééditions  La Grande Descente  et Les jardiniers du bitume  signés Riffard. On est loin des romans progressistes qui suintent un humanisme dégoulinant de bons sentiments. Avec Riffard, on entre directement dans le dur, c’est âpre, sans issue, splendidement incarné, la rédemption n’existe pas sur le pavé.

Un cheminot anar

Lecteurs sensibles, abstenez-vous, car vous allez être percutés par la rudesse de « ces prolétaires du rail » en mal d’amour et de verdure. Dans sa préface, Edouard Jacquemoud tente de percer le mystère Riffard, pour y parvenir, il a croisé la route d’Agathe Fallet ou bien encore celle de la regrettée Anne Sylvestre. Il nous présente le phénomène comme un « cheminot anar, chansonnier à la voix chevrotante », « son nom se transmet comme un secret d’initiés », écrit-il.

A lire aussi: Henri Calet, le croquant indiscret chez les Helvètes

Ami de Brassens, Riffard a écumé les cabarets dans un registre haut perché où la drôlerie et l’incongruité de sa seule présence enchantaient le public. Avant de panouiller dans le cinéma en apparitions éclair, il avait écrit deux romans parus chez Julliard en 1954 et 1956. Deux histoires cabossées où des cheminots ont des envies d’évasion, d’un lopin de terre et d’une bouche accorte, le soir venu. Ces forçats usent leur santé dans l’enfer du rail, ils jouent des poings par fatalité et écœurement. Assurément, les deux meilleurs romans de ce début d’année.

La Grande Descente et Les jardiniers du bitume de Roger Riffard – Bouclard Éditions, Collection « Récidive »

Gianni Agnelli, une affaire de style

0
Gianni Agnelli et Michael Schumacher, Monza, août 2000 © OLYMPIA/SIPA Numéro de reportage : 00465875_000027

L’Avvocato, patron scintillant de la Fiat, creuset de l’identité italienne, aurait eu 100 ans


Le jour où Gianni Agnelli (1921-2003) a tiré sa révérence, j’ai arrêté de croire dans les vertus de l’économie de marché. Le capitalisme triomphant avait perdu son astre dominant. L’automobile, ma raison de vivre. A quoi bon participer à la duperie de l’offre et de la demande, à la saine concurrence faussée et à la nécessité de gagner de l’argent ? Pour s’extraire de la foule, pour faire plaisir à ses parents ou à sa petite amie ? Le jeu n’en valait plus la peine. Il nous manquait un modèle, une référence, un guide, un type qui ne ressemblerait pas à un haut-fonctionnaire endimanché ou à un milliardaire de la tech à capuche. Gianni avait l’allure de ces artistocrates italiens, un guépard cultivé et dessalé, l’aura naturelle des élus, le charme vénéneux des êtres à part. On n’apprend pas le style et le maintien dans les écoles de management. Les jeunes ambitieux cherchent inlassablement le pouvoir en brillant dans des concours administratifs comme les hommes politiques courent, toute leur vie, après des électeurs versatiles. Gianni était le pouvoir incarné, l’illustration de l’injustice sociale radicale, le monde tournait autour de lui. Les autres n’existaient pas.

Latinité exacerbée

À sa mort, en 2003, le système s’est écroulé comme un château de cartes. Les économistes nous parlent souvent de cette mystérieuse confiance sans laquelle toute entreprise serait vouée à l’échec. J’avais confiance en l’éclat moqueur et rieur de Gianni, en ses Ferrari taillées sur mesure, en sa montre ostensiblement posée sur le poignet de sa chemise, en son profil racé de sénateur à vie, en son bronzage méditerranéen, en ses tempes blanches aux reflets d’argent, en sa main mise sur la Confindustria, en ses aventures nocturnes, en ses villas patriciennes où l’on sirote, l’été, un Campari au son de Peppino di Capri, en ses collections d’art, en toute cette latinité exacerbée. Il nous en mettait plein la vue, sans forcer son talent, sans gesticuler, sans faire de l’épate, il était tout simplement le centre de gravité des Trente Glorieuses. L’endroit exact où les désirs et les rêves de réussite, l’aisance financière et les cercles mondains, les affaires et les alcôves, le soleil brûlant et les mocassins à picots ensorcellent les Européens en manque de repères identitaires.

A lire aussi, du même auteur: La guêpe fête aujourd’hui ses 75 ans!

Je croyais sincèrement dans cette figure qui incarnait pour moi la renaissance italienne d’Après-guerre, l’esthétique du « beau » et de l’inutile, le sport professionnel et la morgue fiévreuse des princesses lombardes. Gianni, c’était l’opposé de notre société progressiste dégoulinante de bons sentiments et d’une implacable raideur dogmatique. C’était la Grande Bellezza sur une piste de ski ou dans un conseil d’administration, à la barre d’un voilier ou au volant de sa Fiat Panda. Aujourd’hui, les mots n’ont plus le même sens, la même teneur nostalgique. Les nouveaux capitalistes ressemblent à des étudiants pouilleux, ils singent la normalité pour mieux imposer leur magistère numérique, ils usent de cette vieille ficelle de communicant élyséen, souvenez-vous, du chébran ou du câblé mitterrandien, tellement démodée. Ils ont la richesse honteuse, presque cafardeuse comme si elle avait été mal acquise. Ils sont une insulte aux classes laborieuses.

Un véritable culte

En Italie, peu importe son bord politique, libéral décomplexé façon « Milano da bere » des années 80 ou coco refondateur, on vénère l’Avvocato, on le célèbre dans la presse, on l’imite, on ne le jalouse pas, on l’affiche même dans son salon en poster, torse nu en pleine mer ou en veste matelassée dans les paddocks d’un circuit, car il en impose toujours à un peuple qui a la volonté farouche d’oublier les privations. Son image flamboyante est une forme d’espoir pour tous les Italiens. L’anniversaire de son centenaire est donc l’objet d’un véritable culte chez nos voisins. Le GQ Italia de mars dernier lui a consacré un long reportage avec cette phrase mise en exergue, inutile de la traduire : « Gianni Agnelli era l’ideale di ogni maschio nel mondo ». Le musée Enzo Ferrari à Modène lui dédie en ce moment même une expo virtuelle intitulée Gianni Agnelli e Ferrari, l’eleganza del mito, on peut notamment y admirer l’exclusive barchetta 166 MM des années 50. En matière de voitures, de vêtements ou de standing, Gianni reste un indépassable influenceur, celui qui n’a jamais eu peur de la rupture, capable de chausser des boots en veau velours marron avec un costume bleu, de porter la cravate extrêmement courte et la pochette blanche. Chez lui, le pantalon large à pinces n’a pas l’effet comique et bouffant d’un Chirac. Gianni peut tout porter, le ridicule ne l’atteint pas. Tout semble lui sourire. Il n’est pas soumis comme nous aux contingences matérielles ou existentielles, il est au-dessus. Hors du cadre. Et les peuples vigoureux qui ne sont pas obnubilés par l’aigreur comme nous autres Français, le reconnaissent comme tel, un dieu vivant. Cet héritier aussi charismatique que Bart Cordell dans le film de Philippe Labro n’était pas homme à s’asseoir dans un insipide SUV ou à porter un genou à terre. Tous ceux qui l’ont croisé dans les allées des salons automobiles internationaux du temps de sa splendeur, ont eu le souffle coupé. Une apparition céleste. Il était un empereur désinvolte et terriblement inspirant pour nous, anonymes ébahis.

En ce 10 mai, jour de victoire amère aussi bien pour les gens de gauche que de droite, je préfère me souvenir de cette silhouette classieuse aperçue sur le site du Lingotto à Turin. La frontière qui sépare la nuit de la lumière…

Éloge de la voiture

Prix: 4,45 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

Dictionnaire élégant de l'automobile

Prix: 23,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 16,24 €

Jean-Michel Blanquer: l’écriture inclusive, c’est exclu!

24
Le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer à Orléans, le 07/05/2021 © PATRICK GELY/SIPA Numéro de reportage : 01017941_000044

Publiée jeudi dernier, la circulaire de Jean-Michel Blanquer proscrivant le recours en classe à l’écriture inclusive, particulièrement le point médian, est une bonne nouvelle. Mais il reste des efforts à faire !


Fini le point médian ! Fini.e.s les ballerin.e.s ! Fini.e.s les professeur.e.s ! Quoi qu’en disent les féministes, il faut se rendre à l’évidence : un point final est mis à l’inclusive à l’école. Que les parents se réjouissent ! Mais que de pain reste sur la planche !

Le « masculin l’emporte » l’emporte !

Une circulaire, émanant du Ministère de l’Education Nationale, introduite par une citation de Madame le Secrétaire perpétuel de l’Académie Française, et adressée aux recteurs et aux rectrices d’académie ainsi qu’aux personnels de l’Education Nationale, vient d’être publiée au Journal Officiel, bannissant l’écriture reposant sur le point médian, obstacle à l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. La circulaire préconise la féminisation des métiers et des fonctions (que l’Académie Française a toujours pratiquée) et maintient les accords grammaticaux. Le masculin « l’emporte » toujours sur le féminin ou plutôt a une valeur extensive, c’est-à-dire représente, à lui seul, les éléments relevant des deux genres. Rien de nouveau !

En ce moment en kiosque: Causeur: la France résiste au woke

Cette circulaire fait écho à une déclaration, passée inaperçue— et pour cause— datant de novembre 2017, du premier ministre Edouard Philippe, contraint de rappeler, vu le désordre linguistique régnant, que, conformément à l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, toujours en vigueur, et en vertu de l’article 1 alinéa 2 du 4 août 1994 de la Constitution qui « dispose que la langue française est la langue des services publics », l’écriture inclusive est bannie des textes émis par le gouvernement, dont les arrêts doivent être compréhensibles pour tous.

Une machine a exclure les opposants au woke

Sauf que le gouvernement n’a été obéi nulle part. En 2021, les mairies imposent cette écriture mortifère dans leur communication et, dans les Universités, l’inclusive est devenue une machine à exclure les opposants au Woke. Dans les écoles maternelles et primaires, c’est souvent l’imagination au pouvoir. Si on ajoute à cela les revendications des tenants des langues régionales, qui passent déjà de la « reconnaissance » aux « revendications », on ne sera pas étonné que, dans le royaume, règne la confusion pour ne pas dire la guerre.

A lire aussi, Vincent Lamkin: Pitié pour la langue!

Cette guerre remonte à loin. En 1984, à la demande de l’Académie Française —gardienne de notre langue —Georges Dumézil et Claude Levi-Strauss rappellent le rôle des genres grammaticaux dans la langue française. Le 10 octobre 2014, la même Académie rappelle les règles qui s’imposent dans la formation et l’usage des mots. Rien n’a changé depuis. Que le lecteur consulte les textes sur le site de l’Académie. La même Académie, rappelle que « la langue n’est pas un outil malléable et utilisable, modifiable au gré des désirs et des projets politiques. » Or, en 2021, qui ne voit qu’une idéologie égalitariste protéiforme fait violence à notre langue qu’elle entend modifier de sa propre autorité ?

Décidément, le genre grammatical, qui n’est pas le sexe, déroute les féministes et les linguistes. Au lieu de les intéresser, sans parler d’émerveiller, par son caractère inattendu, il les déstabilise. Loin du sexe, on est perdu. Au lieu de reconnaître qu’en l’absence de tout autre critère formel, l’article est la seule et unique marque du genre, et que le français ne dispose d’aucun suffixe de féminisation des mots, les féministes retournent à cet enfer qui fait du genre un sexe.

La maladie de la déconstruction mine notre époque

Ne nous y trompons pas. Ce féminisme linguistique, loin d’être un gadget, participe de la maladie de la déconstruction qui mine notre époque. Celle d’en finir avec ce qui est imposé : notre condition biologique et sociale. Or, quoi de plus imposé que la langue ? Sauf que ce refus faisant fi de l’histoire (lexique et grammaire) enferme les féministes dans une prison. Sans parler de ridicule. Les professeures se heurtent aux professeuses, les auteures aux autrices sans pouvoir être médecines. Bref, elles s’inventent des contraintes langagières pas possibles.

A lire aussi, du même auteur: Un volapük désintégré

Pour les syndicats, Jean-Michel Blanquer se trompe de priorité en pointant le point médian.  Si c’est le cas, aucune raison de se priver de sa suppression. On a surtout l’impression que l’on ignore une langue avec son histoire et son génie. Pour revenir à la féminisation des mots de métier, rappelons que l’Académie Française ne s’y est jamais opposée ! Bien au contraire ! Elle l’a toujours pratiquée, mais sans esprit de système et en respectant le génie de la langue et son usage. On fait dire à Monsieur Blanquer qu’il approuverait la féminisation du mot « professeure ». Mais à condition que le e soit muet, dit l’Académie ! Quelle galéjade ! Utiliser systématiquement les « formes développées » comme «  les enseignants et les enseignantes » pour favoriser l’égalité entre les hommes et les femmes, qu’est-ce d’autre que de l’idéologie ? Quant à remplacer « les droits de l’homme » par « les droits humains », sommes-nous devenus à ce point ignorants du sens des mots que nous ne sachions plus que le mot « homme » désigne le mâle par opposition à la femme tout autant que l’espèce humaine en général ? Décidément, il faut vraiment poursuivre les efforts de reconquête de la langue française !

La guerre au français

Prix: 12,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,50 €

Caitlyn Jenner, une trans transphobe?

1
Caitlyn Jenner, candidate au poste de gouverneur de Californie, Los Angeles, avril 2021 © gotpap/STAR MAX/IPx/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22555821_000008

L’ancien sportif, qui a changé de sexe, a osé affirmer que les hommes devenus femmes ne devraient pas participer à des compétitions sportives contre d’autres femmes. Une déclaration scandaleuse pour certains militants LGBT, alors qu’il se présente au poste de gouverneur en Californie.


La planète intersectionnelle est en ébullition ! La tectonique des plaques des revendications féministes et des minorités transgenres est toujours intéressante à observer.

Concernant la participation de transsexuels, nés de sexe masculin, aux compétitions sportives féminines, la déclaration de Caitlyn Jenner révèle en tout cas l’illusion d’une lutte commune.

Une question d’équité

L’ancien athlète olympique, beau-papa de la starlette Kim Kardashian, devenu transgenre en 2015, vient d’exprimer son opposition en expliquant que c’était « une question d’équité ».

Elle répondait alors à un journaliste qui l’interrogeait sur les législations anti transgenres adoptées dans plusieurs États républicains depuis le début de l’année, comme l’Arkansas où les athlètes transgenres ne peuvent pas intégrer des équipes sportives féminines. Une douzaine de projets de loi allant dans le même sens sont en ce moment en élaboration dans les États républicains.

À lire aussi: États-Unis: les femmes transgenres vont-elles être autorisées à concourir dans les compétitions féminines?

C’est la contre-attaque du camp conservateur à la politique pro-diversité affichée par Joe Biden. Le premier jour de son investiture, le président américain incitait les écoles de tout le pays à faire participer les athlètes transgenres aux compétitions sportives, afin de « prévenir et combattre les discriminations liées au genre ». Biden avait également nommé début janvier une pédiatre transgenre comme ministre adjointe de la santé, devenue ainsi la première responsable fédérale transgenre. Face à ces actes symboliques qui ont placé le début du mandat de Joe Biden sous le magistère de la lutte contre les discriminations LGBTQ, les républicains opposent une riposte législative qui met donc en avant le principe d’équité entre les hommes et les femmes, finalement bafoué par le droit des minorités sexuelles. C’est exactement l’argument donné par Caitlyn Jenner.

Caitlyn Jenner futur gouverneur de Californie ?

La polémique bat son plein alors que la campagne électorale pour renouveler les postes de gouverneurs de certains Etats est lancée. C’est le cas en Californie, où Caitlyn Jenner se présente justement face au démocrate Gavin Newsom, mis en difficulté par sa mauvaise gestion de la crise sanitaire.

Caitlyn Jenner n’est pas n’importe quelle républicaine. Elle est celle qui fut célébrée icône trans par tout le gratin progressiste, faisant la une de Vanity Fair ou du magazine Glamour, lequel lui décernait le titre de « femme de l’année » à l’époque de sa transformation. Après ses récents propos, les réactions indignées de militants de la communauté LGBTQ ne se sont pas fait attendre. Comment une trans peut-elle à ce point être transphobe ? Interdit de rire !

Caitlyn Jenner est conservatrice et partisane du maintien de l’ordre. En témoigne sa dernière interview télévisée sur le plateau de Fox News, où elle a critiqué vertement l’angélisme pénal de l’actuel gouverneur, lequel parle de libérer des prisonniers dont certains ont commis des crimes violents.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Vous qui votez à droite, laissez-moi vous expliquer l’intersectionnalité…

Changer de sexe n’induit pas automatiquement un changement d’idées politiques. Être une des lettres de l’acronyme à rallonge LGBTQ n’implique pas nécessairement d’épouser les revendications portées par chacune de ces communautés ! En s’opposant à la participation de transsexuels aux compétitions sportives féminines, Caitlyn Jenner se rappelle très certainement qu’avant d’avoir une poitrine généreuse et d’enfiler robes moulantes et Louboutin hauts perchées, elle s’appelait Bruce Jenner, avait du poil sur le torse, des muscles d’acier et de la testostérone à revendre. Ayant raflé trois records du monde au décathlon en 1975-1976, elle s’y connaît en sport et sait pertinemment que l’avantage physique des hommes sur les femmes persiste malgré le changement de sexe. En dépit des traitements hormonaux, les transsexuels conservent ainsi une densité osseuse et une masse musculaire plus importante. Dans cette grande « cage aux phobes » – comme disait Philippe Muray – qu’est devenu le monde politico-médiatique progressiste américain, peuplée de bourreaux et de victimes, on est décidément tous le phobe de quelqu’un !

Mort d’Éric Masson: la police française n’est plus confrontée à une criminalité usuelle

0
Hommage de policiers à Avignon après la mort du brigadier de police Eric Masson © Daniel Cole/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22565896_000009

Suite à la mort d’Éric Masson, quatre suspects ont été interpellés dimanche, a-t-on appris. Des milliers de personnes se sont rassemblées pour saluer la mémoire du policier tué à Avignon sur un point de trafic de drogue, le 5 mai. L’analyse de Philippe Bilger.


Comme l’a dit un syndicaliste policier qui a rectifié le ministre de l’Intérieur, le brigadier Éric Masson assassiné le 5 mai en plein centre-ville d’Avignon, n’est ni un soldat ni un héros mais un fonctionnaire de police. Il n’est pas mort à cause de la drogue, même si la police est intervenue pour un « deal » et qu’apparemment le tireur (sans doute) et trois complices ont été interpellés dans la soirée du 9 mai alors qu’ils fuyaient vers l’Espagne. Gérald Darmanin a déclaré qu’ « il n’y a pas de zones de non-droit en France, les policiers vont partout; c’est une lutte permanente contre cette merde qu’est la drogue ». On sait que cette proclamation, pour volontariste qu’elle soit, ne correspond pas totalement à la réalité. La police ne va pas partout. D’abord parce qu’elle n’est pas incitée à le faire sans discrimination. Ensuite en raison du risque permanent que ses légitimes interventions suscitent dans des cités où une minorité prête à tout pour préserver ses trafics s’en prend à elle sans vergogne. Enfin parce qu’une police républicaine aurait le devoir d’accomplir sa mission sur tout le territoire national mais encore faudrait-il qu’elle ne soit pas présumée coupable face aux voyous qui l’agressent – et trop mollement défendue par des autorités politiques qui préfèrent lui rendre hommage par le verbe plutôt que par un soutien constant et effectif…

A lire aussi : Drame d’Avignon: la France forte avec les faibles, faible avec les forts

Ce n’est pas le trafic de drogue qui a tué le brigadier Masson. Combien de deals, de livraisons, d’échanges et de turpitudes liés à la drogue, surabondants en France au quotidien, qui ne se sont jamais terminés par un meurtre ? La terrifiante nouveauté est d’abord dans l’arrogance d’un trafic en plein centre-ville mais surtout dans le constat que les malfaiteurs d’aujourd’hui, à cause de la faiblesse de plus en plus délétère de ce pouvoir, n’hésitent pas à tirer sur un fonctionnaire de police, à le tuer comme s’il s’agissait, à cause d’un misérable trafic de drogue, de la chose la plus naturelle du monde. Je comprends bien pourquoi Gérald Darmanin cherche à relier absolument l’assassinat du brigadier Masson à la drogue : cette explication entoure d’une horrible rationalité le fait criminel. Mais l’ignoble dépasse ce cadre, il est qu’un dealer, sans autre motivation que le désir de fuir, dans le rapport entre sa délinquance et le pire qu’il va commettre, choisisse ce dernier. Parce que la police n’est plus rien et que cet État ne fait plus peur.

Éric Masson n’est pas mort à cause de la drogue, de la même manière que le féminicide à Mérignac est d’abord la conséquence d’une honteuse exécution des peines. Derrière les apparences, il y a, à chaque fois, un désastre structurel et humain qui angoisse et indigne encore davantage. Je ne me moque pas de l’offensive contre les 4 000 points de deals mais on sait bien que même si elle se poursuit, elle n’aboutira jamais à l’éradication de ce fléau, par l’usage puis par le trafic qu’il induit nécessairement, à une petite comme à une grande échelle. Je n’ai pas besoin d’invoquer la drogue pour tenter de faire croire qu’une politique s’élabore et que miraculeusement la police sera sauve et que demain nous aurons enfin un monde pacifié. J’ai le sentiment que nous ne sommes plus confrontés à une violence ordinaire, à une criminalité usuelle. Mais au déchaînement d’êtres qui s’ébattent dans l’espace national en méprisant les forces, police et Justice, qui devraient les intimider.

A lire aussi, Gérald Darmanin : “Certains acceptent la différence, mais ne veulent pas être minoritaires dans leur pays”

Pour nous consoler, comme à Mérignac on ordonnera une inspection des services judiciaires qui nous dira que tout a été normal, et qui ne servira à rien. Si exceptionnellement des fautes étaient relevées, comme elles ne seront pas sanctionnées ni les responsables fustigés, l’eau criminelle continuera à couler sous les ponts. Si l’assassin d’Avignon est appréhendé, une information sera ouverte, le procès d’assises aura lieu mais dans combien de temps ? L’émotion se sera dissipée et on aura oublié qu’en plein centre-ville un homme a froidement abattu un brigadier de police. J’en ai par-dessus la tête et le cœur des mots stériles du pouvoir. Je songe aux policiers qui sont blessés ou tués. Je refuse que la police doive se justifier comme si la légitime défense était du seul côté des voyous.

Éric Masson n’est pas mort à cause de la drogue. Mais parce qu’à force de ne plus être crainte, la force a changé de camp et est devenue impunité et arrogance chez les malfaiteurs. On attend avec impatience les leçons des humanistes professionnels. Ils déplorent. Mais le brigadier Masson est mort.

Ni héros ni soldat. Brigadier de police.

Oxfam, hypocrites sans frontières?

0
Enseigne de l'ONG Oxfam © Maureen McLean/REX/SIPA

Les scandales (prostitution, fraude, népotisme, harcèlements sexuels) n’épargnent personne. Pas même les ONG qui donnent des leçons à tout le monde…


Menaces de mort, népotisme, abus sexuels : ainsi sont évoqués les agissements des cadres d’Oxfam en République démocratique du Congo dans une lettre adressée le 23 février 2021 à la direction de l’ONG. Recours à la prostitution, fraude, népotisme : ainsi se concluait une enquête interne sur la mission Oxfam à Haïti en 2011.

Étonnante constance… L’aide aux sinistrés d’Haïti après le séisme de 2010 (280 000 morts, 1,3 million de sansabris) avait mal tourné. Les responsables Oxfam organisaient des parties fines à Port-au-Prince dans une villa baptisée « le Bordel ». Ils intimaient aux chauffeurs (sous peine de licenciement) de ramener des filles pour les « barbecues de chair fraîche ». Alertée, la direction
avait réglé le problème en catimini. Le directeur de la mission Haïti avait démissionné, six employés avaient quitté l’ONG.

Révélé en 2018 par The Times, le scandale avait provoqué le gel des aides publiques en vertu de la gravité des faits et de l’absence de sanctions de la part d’Oxfam, trop pressée d’étouffer l’affaire. L’ONG s’était alors engagée à remettre ordre et éthique dans ses troupes. Privée de subventions gouvernementales pendant trois ans, elle vient d’obtenir le blanc-seing de la commission de surveillance. Mais le 6 avril, le gouvernement britannique s’est ravisé à l’annonce de la suspension de deux responsables d’Oxfam en République démocratique du Congo pour abus sexuels.

La lettre du 23 février, signée par 22 employés, fait état d’abus de pouvoir, de corruption et de harcèlements sexuels. Ses auteurs dénoncent l’attentisme de la direction d’Oxfam au courant des faits depuis 2015. On savait qu’Oxfam, officine anticapitaliste et « No Border », faisait la chasse aux riches. Las, elle harcèle aussi les pauvres !

Affaire Sarah Halimi: les expertises psychiatriques en procès

1
Rassemblement en hommage à Sarah Halimi, Place de la République (Paris), 5 janvier 2020. © Erez Lichtfeld/SIPA Numéro de reportage: 00938863_000024

Une tribune de Me Oudy Ch. Bloch, avocat au Barreau de Paris


Que l’on estime que les avocats de la famille de Sarah Halimi, dont je m’enorgueillis de faire partie, sont partiaux dans leur prise de parole ou de plume est une objection que l’on nous oppose souvent. Mais elle ne se justifie pas toujours.

Notamment, lorsque l’on soutient contre toute évidence que les trois expertises psychiatriques étaient unanimes et concordantes ou que le déséquilibre de six experts contre un devait nécessairement faire pencher la balance de la justice en faveur de l’abolition. Ces deux affirmations sont fausses.

Les trois expertises n’étaient pas unanimes car la première concluait à une altération du discernement – ce qui impliquait la possibilité d’une mise en accusation de M. Traoré devant la Cour d’Assises de Paris –, la deuxième penchait inversement vers une abolition du discernement avec une psychose chronique, quant à la troisième, elle s’orientait mollement vers une abolition du discernement mais sans psychose chronique. Point d’unanimité donc.

A lire aussi, Gilles-William Goldnadel: Affaire Halimi: je n’ai plus confiance dans la justice de mon pays

Quant à la côte de six contre un, elle est à reprendre si l’on retient les interventions révélatrices de deux experts devant la chambre de l’instruction. Le Dr Bensussan, représentant la deuxième expertise, a reconnu à l’audience qu’il s’était trompé sur son diagnostic et se soumettait à l’avis général d’absence de pathologie psychiatrique. Le Dr Guelfi, représentant la troisième expertise, reconnaissait, quant à lui, que M. Traoré pouvait avoir eu des pics de conscience pendant le temps de sa bouffée délirante aigüe sans toutefois en conclure – et l’on s’en étonne encore – que s’il y a conscience, il ne peut pas y avoir abolition du discernement.

Compte tenu de ces divergences entre les experts on ne comprend pas l’affirmation de la Chambre de l’instruction selon laquelle il n’existait pas de doute sur l’existence, chez M. Traoré, au moment des faits, d’un trouble ayant aboli son discernement. 

En outre, quelques semaines après la décision de la chambre de l’instruction, le Dr Coutanceau qui avait conclu à l’abolition – et non à l’altération – du discernement déclarait dans l’Express « On peut défendre les deux conclusions [abolition / altération]. C’est un choix d‘interprétation subjective, plus qu’une question psychiatrique, c’est presque le choix d’une société ». Avions-nous dès lors vraiment six experts contre un ?

Assurément non, sauf si l’on considère les récents changements de position de certains experts. Tout récemment en effet, dans Marianne puis dans le Monde, le Dr Bensussan a une nouvelle fois changé d’avis estimant qu’« il est peu probable que cet épisode délirant reste unique, les études longitudinales prouvant que, dans l’immense majorité des cas, il est une forme de début d’une maladie mentale sévère : trouble schizophrénique ou bipolarité. Son évolution pendant les quatre années d’internement en UMD va dans ce sens ». Et de signer cette tribune avec le troisième collège d’experts qui avaient pourtant eux aussi conclu l’absence de psychose chronique pour M. Traoré.

Cette volte-face est d’autant plus étonnante que depuis leur expertise de 2018, ces experts n’ont a priori pas eu à revoir K. Traoré. Comment peuvent-ils donc affirmer que celui-ci souffrirait depuis lors d’une schizophrénie/bipolarité ? Sur quelles nouvelles expertises se fondent-ils ? Et la conséquence n’est pas neutre puisque M. Traoré ne souffrant apparemment d’aucune psychose chronique quoi qu’on en dise, sa place n’est assurément pas en hôpital psychiatrique. Car la cohérence veut que si l’on ne juge pas les fous – ce sur quoi tout le monde s’accorde – on n’interne pas non plus les sains d’esprit. 

Or, la chambre de l’instruction n’a pas condamné K. Traoré à 20 ans d’internement psychiatrique avec période de sûreté incompressible, mais à une hospitalisation sous contrainte qui n’est encadrée par aucun délai minimum. Et personne ne peut affirmer aujourd’hui qu’il y restera de nombreuses années et moins encore sous contrainte médicamenteuse lourde. Et pour cause, M. Traoré bénéficiait déjà en novembre 2019 d’une fenêtre thérapeutique, c’est-à-dire de l’abaissement significatif de son traitement médicamenteux. 

A lire aussi, Nesrine Briki: L’affaire Sarah Halimi, ou les errements de la justice française

Les critiques faites aux expertises sont évidemment justifiées. Non seulement parce que si les juges ne sont pas liés par les expertises, les avocats le sont encore moins. Mais aussi parce que l’explication donnée par certains experts laisse coi. À les entendre, l’action concertée de l’addiction de M. Traoré et la banalisation du cannabis lui interdisait de savoir quels seraient les effets des stupéfiants sur son cerveau, lui qui consommait massivement des drogues depuis 13 ans, avait déjà montré des signes de paranoïa, subi des crises de rage incontrôlée et recherchait, peu avant le crime, une drogue plus forte encore pour se « défoncer ». 

Que dire enfin de l’immanquable parallèle entre d’une part, les circonstances de la mise à mort de Sarah Halimi (les heures passées par K. Traoré à la Mosquée Omar le jour même de son crime, les prières et les aspersions d’eau par un prétendu exorciste, les sourates du Coran récitées, les cris d’Allah ouakbar et de Sheitan) et d’autre part, les incantations en arabe de K. Traoré le doigt pointé vers le ciel (geste traditionnel effectué par les djihadistes qui renvoie pour eux à l’idée du martyr prêt à mourir pour sa cause dans l’instant), pendant son hospitalisation. Ne doit-on y voir que les turpitudes d’un « fou » ?

La médecine n’est pas une science exacte et la psychiatrie encore moins, nous le savons bien. Nous savons aussi que nous avons besoin des éclairages des experts. Nous ne remettons donc en cause ni le principe ni l’intérêt des expertises. Mais dans le dossier de Sarah Halimi, certains éléments objectifs nous font penser que le discernement de M. Traoré n’était pas aboli au moment des faits. Les expertises contradictoires et le principe constant selon lequel le doute ne profite pas à l’accusé en matière d’irresponsabilité pénale auraient justifié un renvoi aux assises. En outre certains épisodes trop rapidement écartés et certains actes d’investigation refusés par les juges d’instruction puis par la chambre de l’instruction ainsi que la tenue d’un procès devant la Cour d’Assises auraient pu clore les débats, lever les incertitudes et éteindre les fantasmes.

« Judah and the Black Messiah »: l’évangile selon les Black Panthers

0
"Judas and the Black Messiah" (2020), film de Shaka King. Photo: capture d'écran YouTube.

« Judas and the Black Messiah » de Shaka King, diffusé sur Canal +, est un film assez complaisant qui idéalise le mouvement des Black Panthers aux Etats-Unis. Critique.


« Judah and the Black Messiah » a sauvé l’honneur Black Lives Matter avec l’Oscar du meilleur second rôle attribué à Daniel Kaluuya. Le film idéalise les Black Panthers mais son côté édifiant est plutôt moins caricatural que d’habitude, malgré une symbolique un peu lourde.

Toute fiction s’inspirant de la réalité – biopic ou récit d’après un fait divers – a besoin de vérité à laquelle s’adosser. Mais celle-ci fuyant à toute allure n’est généralement rattrapée que dans les images finales d’archives ou les bancs titres sur écran noir qui clôturent le récit, fondus avec ralenti. Un « ceci a bien été », précipité de moralité hollywoodienne, que l’on peut garder avec soi en sortant de la salle comme un petit caillou dans la chaussure. En ce cas, la fiction ne se suffit jamais à elle-même. On en a une fois de plus la preuve avec « Judah and the Black Messiah » de Shaka King. 

Les faits sont simples, une bavure policière, diligentée par J. Edgar Hoover lui-même, où Fred Hampton, un charismatique militant Black Panther de 20 ans est assassiné chez lui dans son sommeil – ainsi qu’un de ses camarades – après un assaut qui aurait pu donner lieu à un véritable carnage : on retrouva 99 douilles, une seule balle avait été tirée par les occupants de l’appartement et la femme de Hampton, enceinte de huit mois était présente. Pour aborder cette histoire emblématique en ces temps indéfinis de Black Lives Matter, King a trouvé un axe, celui-ci tout entier contenu dans son titre : Hampton est Jésus ; Bill O’Neal, malfrat recruté par le FBI pour intégrer les Panthers, est pour sa part Judas. On reconnaît également là l’argument de BlacKKKlansman de Spike Lee, transposé en drame dans le camp adverse.

Métaphore christique

Pour mener à bien son projet, King est tenu d’adoucir sérieusement la figure des Panthers, il s’y prend de deux façons : en gommant toute zone d’ombre du personnage de Hampton, héros univoque qui ne sera même pas tenté au Désert (mais il cite Mao à une reprise, ce qui pour un Américain moyen vaut bien le Diable) et en limitant les actions des Black Panthers à des distributions de petits déjeuners gratuits aux enfants (exit le Black Power, bonjour les Rice Krispies). On voit bien Hampton éduquer ses militants et haranguer les foules façon gospel, mais c’est toujours dans le sens de la justice sociale ; les Panthers, par son intermédiaire, tentent de fédérer toutes les communautés (y compris les blancs racistes), avec un succès grandissant hélas stoppé par sa mort, ce qui n’est pas sans évoquer notre bonne vieille intersectionnalité des familles (« Allo ? Allo ? 2021, vous me recevez ? »). 

L’importance du Verbe est manifeste dans les rapports de Hampton avec sa bien-aimée, militante à la fois transparente et raide, comme à peu près toutes les autres figures du Bien présentées par le film. Leurs propos se limitent à des échanges de citations de discours ou de poèmes extrêmement fades et peu avares en leçons de vie. Hampton est présenté comme un homme de parole plus que d’action. Les armes de ses seconds parlent de leur côté, mais c’est qu’ils doivent se défendre aussi.

Black Panthers idéalisés

Le lien entre ces Black Panthers idéalisés et les ignominieux policiers se fait par l’intermédiaire du Judas malgré lui, O’Neal, formidablement interprété par LaKeith Stanfield. C’est un personnage réduit à sa seule fonction – comme au fond tous les autres – mais vu qu’il fait office de pivot entre l’ordre et le désordre, cette réduction se voit plus. Solitaire et sans sexualité, on ne sait rien de lui, à part que c’est un arnaqueur minable embarqué contre son gré.

Avec une certaine malignité, Shaka King colle le surnom péjoratif – « pigs » – aux policiers, et choisit pour les incarner des acteurs qui soit ressemblent effectivement à des cochons (Jesse Plemons qui joue l’agent traitant de O’Neal), soit qui ont un caractère porcin avec l’ajout de prothèses (Martin Sheen en J. Edgar Hoover).

Le but final de « Judah and the Black Messiah », édifier les foules, passera évidemment par une Passion, resserrée et détournée, avec Pietà reconfigurée en fonction de l’espace à disposition – une chambre, un matelas. La lance du soldat devient le double-éclair de deux coups de feu, alors que la caméra s’attarde au premier plan sur le visage digne et forcément inexpressif d’une Madeleine déjà veuve, suffisamment pour verser dans le sulpicien au rabais.

Ne reste plus qu’à fermer la boucle entamée par une invraisemblable émission télévisée où, 20 ans après les faits, le traître se confiait aux caméras de télévision. D’abord lancé par une question au faux O’Neal joué par Stanfield en amorce du récit : « Que diriez-vous à votre fils sur vos activités des années 60 et 70 ? », le film est clôturé par le vrai O’Neal du document vintage laissant l’Histoire – la grande – juger la sienne – la petite. Shaka King n’a plus qu’à fermer le ban avec une phrase sibylline narrant le suicide de O’Neal le lendemain de la diffusion du documentaire. Bien mal acquis etc.

Après l’édification par le sadisme (« Detroit »), par le didactisme (« Les 7 de Chicago »), voici l’édification par l’Évangile : les noces de Hollywood et de Black Lives Matter ne sont décidément pas près de s’achever.

Judas and the Black Messiah (Shaka King, 2020). Actuellement sur Canal +.

Jacques Lecarme et le bal des maudits

0
L'écrivain Roland Jaccard © Hannah Assouline / Causeur

Le billet du vaurien


Jacques Lecarme, professeur honoraire de littérature à La Sorbonne, ami de Serge Doubrovsky (on ignore en général que c’est lui qui a érigé l’autofiction en genre littéraire) et critique littéraire hors pair (sartrien, tendance Drieu) m’a fait remarquer après avoir lu mon journal intime qu’il doute que je sois un lecteur avide : le goût pour les aphorismes exclut une addiction à Balzac, Tolstoï ou Dostoïevski. Je n’ai pu que lui donner raison. Il n’est pas sûr non plus que j’aie lu intégralement les livres que j’ai recensés ou ceux que j’ai édités. « Les bons critiques, ajoute-t-il, sont ceux qui dégainent le plus vite, en limitant au minimum le temps de la lecture à quelques prélèvements homéopathiques. » J’irai même plus loin : celui qui n’arrive pas à déceler en moins d’une page l’orientation sexuelle et politique, voire le compte en banque, de l’écrivain dans lequel il est plongé, devrait s’abstenir de pérorer sur la littérature.

Apolitisme profond et tranquille

Jacques Lecarme apprécie mon apolitisme profond et tranquille qui n’est pas comme chez Cioran la couverture d’une apostasie. Je lui laisse la responsabilité de cette affirmation : il y aurait tant à en dire. En revanche, comment ne pas lui concéder que l’indifférence à la politique correspond à ce fait constant que nous nous foutons tous éperdument du bien public, sauf quand nous briguons des responsabilités politiques ou une gloriole littéraire. Mais il faut vraiment tomber bien bas pour vouloir devenir conseiller municipal ou ministre de la République. Dictateur à la limite…

A lire aussi, du même auteur: Cioran en balade à Paris

N’ignorant pas mon amitié pour Gabriel Matzneff, Jaques Lecarme m’a fait remarquer qu’il y a quand même des problèmes d’évaluation littéraire. Il m’a raconté qu’une de ses étudiantes était tombée amoureuse de Gabriel Matzneff et s’était offerte à lui : il l’avait trouvée trop âgé. Elle s’était dédommagée en faisant un exposé sur la vie et l’œuvre de son idole. « J’ai donc lu et étudié l’œuvre matznévienne, poursuit Lecarme. Il n’y a là aucune valeur intellectuelle ou stylistique, rien qu’une posture d’arrogance et une parade de prédateur de petites filles. Il est peut-être beau, mais il est très con. Il ne suffit pas de faire la sortie des lycées pour devenir un écrivain. Montherlant qui fut son maître et protecteur avait un immense talent, Matzneff ne lui a emprunté que des tics d’imposteur. » Je me suis souvent demandé si moi aussi je n’avais pas fait qu’emprunter des tics d’imposteur non à Montherlant, mais à Cioran. Il est vrai qu’il m’y encourageait.

L’exception Françoise Sagan

Ce qui a troublé Jacques Lecarme, c’est comment mon amour pour L. m’a conduit à un retournement du mythe de Pygmalion, comment j’ai été selon lui pygmalionisé et dépassé par ma création. L’ai-je vraiment été que je m’en féliciterai. J’ai cru à son génie précoce, mais j’avoue avoir un peu de peine à la lire maintenant qu’elle est devenue une femme de lettres. Quoi qu’en pense Lecarme – dont je suis très fier, après l’avoir lu attentivement, d’avoir édité Le bal des maudits. Je préfère l’insouciance et la légèreté de Gabriel Matzneff à l’écriture trop travaillée de L. C’est d’ailleurs un défaut typiquement féminin : prendre les choses trop au sérieux. Une exception : Françoise Sagan.

Je laisse la conclusion à l’ami Jacques Lecarme, même s’il estime que l’amitié, de toute manière, est un impossible et un irréalisable: « Chaque écrivain est un crocodile barbotant dans son marigot. De temps en temps, ces prédateurs feignent de chasser en meute. C’est une vaine illusion : tuer les concurrents et rester le seul mâle du troupeau qui s’approprie toutes les femmes, voilà le principe de survie et la pulsion fondatrice. » Freud ne pensait pas autrement, moi non plus d’ailleurs.

Mais c’était le monde d’avant…

Roger Riffard, cet illustre inconnu

0
Roger Riffard © collection particulière Gilles Tcherniak.

Réédition des deux romans de cet écrivain oublié et chansonnier à la voix chevrotante


La première fois que j’ai entendu le nom de Riffard (1924-1981), c’était dans un rade de la rive gauche, dernier zinc authentique avant l’extinction de la race. Dans les odeurs de graillon, au milieu de fonctionnaires somnolents et de touristes égarés, un jeune confrère dégaina le nom improbable de Roger Riffard pour mieux asseoir son magistère intellectuel. Pour me dire, à moi le nostalgique encarté, le lustreur des Trente Glorieuses, je ne plaisante pas avec le passé. Je ne joue pas, bonhomme. Il y a trois ou quatre ans, on s’échangeait donc depuis une bonne vingtaine de minutes des noms d’acteurs morts et d’écrivains réprouvés pour mieux se renifler.

J’y allais de mon Hardellet fétiche, lui en douceur me balançait du André Vers, j’enquillais sur du Calet et du Fernand Trignol, et puis il finit par me lâcher dans un souffle : Riffard. Était-ce un apéritif vinique d’avant-guerre ou un tonifiant pharmaceutique administré aux populations souffreteuses du bassin parisien ? Pas mécontent de moucher le quadra fatigué que j’étais déjà à cette époque-là, il jubilait intérieurement. Souvent, ici-même, je peste contre le conformisme ambiant de mes collègues critiques, leur empressement à s’engouffrer dans les fausses gloires et les écrivains factices. Ce que j’appelle « la littérature stuc », le recouvrement des surfaces ternes et des textes faiblards par une couche de mensonge.

© Papier Plié

Un disparu de première classe

Avec Riffard, nous entrions dans la catégorie des disparus de première classe. Si son nom m’avait échappé, comment oublier cette trogne superbe, lunaire et fantoche, pinardière et poétique et puis cette moustache posée maladroitement sur une pointe Bic, le cheveu en bataille et l’œil ahuri, admirable synthèse de l’identité française. Ah cet œil plein de malice et de tendresse. Bon dieu ! Mais c’est… Bien sûr. 

A lire aussi, du même auteur: Michel Magne, le sorcier d’Hérouville

J’avais croisé ce Riffard chez Blier et Korber, également aux côtés de Belmondo ou de Louis de Funès, en troisième couteau furtif du cinéma français. Une nouvelle génération d’éditeurs s’émancipe du présent par un goût prononcé pour une littérature populiste. Ils n’ont pas peur des ouvriers et des cages d’escalier, du jambon persillé et des ateliers poisseux. Ils ont la tête de premiers de la classe, semblent sortir de propédeutique, mais cachent dans leur musette, des tubes du monde d’avant, livres épuisés, gueules cassées de l’édition, toute l’amertume des classes laborieuses en héritage. Ces jeunes dissidents ont échappé aux griffes de la technostructure. Il y a dix ans, ils auraient fini à la Banque de France ou lobbyistes à Bruxelles, aujourd’hui, ils cherchent des trésors enfouis dans les boîtes des bouquinistes et squattent le service de numérisation de la Bibliothèque nationale de France.

Bouclard, maison de qualité, éditeur récemment basé en Loire-Atlantique publie deux rééditions  La Grande Descente  et Les jardiniers du bitume  signés Riffard. On est loin des romans progressistes qui suintent un humanisme dégoulinant de bons sentiments. Avec Riffard, on entre directement dans le dur, c’est âpre, sans issue, splendidement incarné, la rédemption n’existe pas sur le pavé.

Un cheminot anar

Lecteurs sensibles, abstenez-vous, car vous allez être percutés par la rudesse de « ces prolétaires du rail » en mal d’amour et de verdure. Dans sa préface, Edouard Jacquemoud tente de percer le mystère Riffard, pour y parvenir, il a croisé la route d’Agathe Fallet ou bien encore celle de la regrettée Anne Sylvestre. Il nous présente le phénomène comme un « cheminot anar, chansonnier à la voix chevrotante », « son nom se transmet comme un secret d’initiés », écrit-il.

A lire aussi: Henri Calet, le croquant indiscret chez les Helvètes

Ami de Brassens, Riffard a écumé les cabarets dans un registre haut perché où la drôlerie et l’incongruité de sa seule présence enchantaient le public. Avant de panouiller dans le cinéma en apparitions éclair, il avait écrit deux romans parus chez Julliard en 1954 et 1956. Deux histoires cabossées où des cheminots ont des envies d’évasion, d’un lopin de terre et d’une bouche accorte, le soir venu. Ces forçats usent leur santé dans l’enfer du rail, ils jouent des poings par fatalité et écœurement. Assurément, les deux meilleurs romans de ce début d’année.

La Grande Descente et Les jardiniers du bitume de Roger Riffard – Bouclard Éditions, Collection « Récidive »

La semaine de Causeur du 9 mai 2021

0

Chaque dimanche, la semaine de Causeur revient sur les cinq articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée.


Cette semaine :

#1 Lydia Guirous, assimilation en finir avec ce tabou français

#2 Affaire Halimi, je n’ai plus confiance dans la justice de mon pays

#3 Fatiha Agag-Boudjahlat excédée par les jérémiades des enfants d’immigrés

#4 Dans les yeux de Chimène

#5 17 heures de garde-à-vue pour un masque sous le menton en plein Paris