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Le croquant indiscret chez les Helvètes

"Rêver à la Suisse", recueil d’Henri Calet

Le croquant indiscret chez les Helvètes
L'écrivain Henri Calet © PHOTO HARCOURT / AFP

Reparution de Rêver à la Suisse, recueil de voyage d’Henri Calet datant de 1946


Quelle est donc cette peuplade cachée derrière les Alpes aux mœurs policées et sages ? Henri Calet (1904-1956), Tintin reporter-amer part à sa découverte entre le 15 juillet et le 11 août 1946 avec son épouse Marthe Klein. Quatre semaines dans le canton de Vaud durant lesquelles le plus célèbre batteur de pavé parisien croque la vie quotidienne d’un pays qui semble prospère, n’ayant pas connu les affres de la guerre.

Un parfum de vérité et de sincérité

Ces chroniques précises et désabusées, innocentes en surface et féroces à l’intérieur, relatant d’anodins événements seront reprises par Servir, un journal de Lausanne puis dans Combat et La Rue aboutissant à un ensemble qui s’appellera « Rêver à la Suisse » en 1948 aux éditions de Flore. Selon le Larousse du XXème siècle, l’expression « rêver à la Suisse » signifie « ne penser à rien ». Héros-limite, maison genevoise de qualité, toujours à la recherche de textes rares republie ce drôle de recueil précédé d’un avertissement écrit par Jean Paulhan et du courrier des lecteurs qui suivit la parution des articles. Car la prose « explosive » de Calet fut très diversement appréciée en Suisse, il eut bien quelques défenseurs vantant son écriture journalistique à la fois tendre et implacable, beaucoup d’autres la trouvèrent au contraire « pornographique », « bébête », voire carrément indigne et irrespectueuse pour les habitants de ce charmant pays.

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Le crime de Calet fut notamment d’assister à la fête Nationale du 1er août titrant son article : « La mort au grand air ». Au cours du discours officiel et de l’hymne survint la mort dramatique d’un musicien terrassé par une attaque, gâchant la soirée sans perturber pleinement la cérémonie. L’œil de Calet n’avait rien vu d’autre que la banalité de la mort qui surgit dans le quotidien toujours au moment inopportun, le déréglant à peine et cependant, donnant à ce triste fait-divers un ressenti étrange chez celui qui observe. Calet écrit à hauteur d’hommes, il se garde bien d’utiliser de grands mots ou de grands gestes pour décrire le réel. Il relate les faits sans les plomber ou les glorifier ce qui donne à son œuvre, un parfum de vérité et de sincérité.

Calet touche au cœur

C’est pourquoi on le relit toujours et encore, plus d’un demi-siècle après sa disparition. Humble devant la page blanche, il réussit à se retrancher derrière les événements, leur laissant toute la lumière en apparence, car il impose bien sa patte, son style, mais dans les interstices, les blancs des conversations. Calet ne travaille pas au burin, il distille le malheur à faible intensité et le lecteur chavire par son pointillisme désarmant. Quand d’autres chroniqueurs fanfaronnent, font sans cesse les intéressants, Calet n’use pas des vieilles ficelles de l’esbroufe et du mot qui glace. Il se contente de narrer, à la fainéante, presque d’une façon lointaine. Sa naïveté face au réel pourrait passer pour de l’innocence, c’est la marque d’une intelligence supérieure.

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Calet, par son économie de sentiments et son souci du détail, touche au cœur. Son ironie n’est pas tapageuse, il l’égrène, au fil de la plume, elle est d’autant plus radicale. En Suisse, son obsession de l’objet nouveau, les allumettes par exemple ou sa curiosité devant « les innombrables distributeurs automatiques » de timbres-poste, de cachous, d’eau de Cologne et de cigarettes ou sa fascination pour les urinoirs font de la Confédération, un paradis de la consommation. Il faut se remémorer le contexte historique de l’époque pour expliquer l’émoi d’un français devant une telle débauche de gadgets. Elle n’était pas feinte. La Suisse, c’est l’Amérique à côté de chez soi, de l’autre côté des alpages, sans l’épuisante traversée de l’Atlantique. Les privations en France n’ont pas cessé à la Libération.

Comme un enfant hypnotisé par un Meccano

Alors, la Suisse apparaît comme un eldorado où les commerçants sont polis et l’acte d’achat n’est pas contraint. « Je me sentais assez attiré par ce petit pays, toujours neutre et toujours prospère, par les montagnes et les lacs qui s’y trouvent, un peu aussi par les tissus de pure laine que l’on voyait, disait-on, aux étalages, et par le chocolat Gala Peter dont je gardais comme une nostalgie. Un pays sans marché noir où les objets se vendaient en centimes » écrit-il, tel l’enfant hypnotisé par une boîte neuve de Meccano. « Ah ! les consommations ! Elles sont de première qualité. Des glaces, de la bière brune ou blonde, du café-crème, des « cappuccinos » … J’aurais aimé les goûter toutes, mais le viatique de cent francs suisses que l’on nous avait donné à Paris était près de s’épuiser (il allait même falloir songer au retour) » avoue-t-il, déjà triste de quitter cette terre promise.

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Journaliste et écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo", Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2021

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