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À qui le tour?

Les « annulés » du mois d’avril. Ce qui semblait une mauvaise blague est devenu un fait social. Chaque mois, de nouveaux accusés – parfois improbables – sont purement et simplement « effacés de la photo » comme dans les meilleures années du stalinisme. Motif ? Ils sont jugés « offensants » par les tenants de la cancel culture.


La Vénus de Milo © D.R.

Pour en finir avec l’Antiquité

Certains n’ont pas attendu l’interview d’Emmanuel Macron sur CBS pour « déconstruire notre histoire ». Mais ce ne sont plus les « barbares » qui tentent de saccager Rome, ni même les étudiants incapables de retenir les terminaisons « rosa, rosa, rosam » ; désormais, les vandales, ce sont les professeurs eux-mêmes. Le mouvement a démarré il y a quelques semaines avec la publication par l’inénarrable New York Times d’un « portrait » (en fait un manifeste) de Dan-el Padilla Peralta, professeur d’histoire antique à l’université de Princeton. Selon cette éminence, « les lettres classiques ont contribué à l’invention de la “blanchité“ et à sa domination ininterrompue ». Padilla s’appuie sur sa jeunesse en République dominicaine et sur un discours du dictateur Rafael Trujillo, louant la Grèce antique comme « la maîtresse de la beauté, rendue éternelle dans la blancheur impeccable de ses marbres », pour conclure que la vénération de la « blancheur antique » est consubstantielle au fascisme. D’où son projet de « détruire » sa discipline. Une telle énormité aurait dû faire long feu, mais le feu purificateur couvait dans bien d’autres universités américaines. Quelques semaines plus tard, Walter Scheidel, un autre professeur d’histoire antique, à Stanford cette fois, préconisait d’achever les langues mortes. Dans un entretien au Point, il dénonçait comme Padilla les « connexions entre les lettres classiques et l’impérialisme, et même le suprématisme blanc ». Crise de l’enseignement, diront certains. « Il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement, répond Charles Péguy, les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement, elles sont des crises de vie. »

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Dragon Ball © D.R.

Dragon Ball

Lorsque j’ai lu le 31 mars dernier dans les colonnes de Marianne qu’une chaîne de télévision publique espagnole avait refusé de diffuser Dragon Ball à cause de « stéréotypes et de rôles sexistes », j’ai cru à un poisson d’avril. Certes, les personnages ne sont pas dépourvus d’atouts genrés que d’aucuns qualifieront de clichés sexistes – taille fine pour les femmes, gros biscotos pour les hommes : sans doute les dessinateurs de mangas n’ont-ils pas tous lu Judith Butler ! Mais le dossier ne semblait pas très solide. La ficelle était trop grosse ! Au même moment, je recevais une information présentant toutes les garanties de sérieux : Volkswagen s’apprêtait à changer de nom pour devenir « Voltswagen » sur le marché américain. Ça, c’était du solide, du crédible, repris d’ailleurs par tous les médias spécialisés et même par BFM TV ! Eh bien, entre Dragon Ball et Voltswagen, le poisson d’avril ne concernait pas celui qu’on croyait. Pour paraphraser Guy Debord, dans le monde réellement inversé, le vrai est un moment du gag. Et inversement.


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Les mascottes amérindiennes

Exit les Peaux-Rouges et leurs calumets de la paix ! Aux États-Unis, la guerre est déclarée contre l’« appropriation culturelle » à l’égard des Amérindiens. L’année dernière, les Washington Redskins, l’un des principaux clubs de football américain, avaient été contraints d’abandonner leur nom et leurs symboles. Il y a quelques semaines, c’était au tour du 4×4 Jeep Cherokee d’être pointé du doigt par la tribu du même nom. Cette fois, le sénat du Colorado est en passe d’interdire les mascottes amérindiennes dans les écoles publiques, les collèges et les universités, avec une prune de 25 000 dollars par mois pour les établissements contrevenants. Reste à savoir si les descendants des Manhattes vont exiger la rétrocession de l’île qui leur avait été honteusement extorquée il y a quatre siècles.

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La ville de Bitche

Il y a des noms qui ne sont pas faciles à porter. Mais quand, en plus, Facebook vous ostracise pour ce nom, alors c’est la double peine ! La ville de Bitche, en Moselle, ne s’attendait pas à être bannie trois semaines du réseau social à cause d’une « analyse incorrecte » de ces fameux systèmes chargés de traquer les insultes sur les comptes (bitch signifie « salope » en anglais). Mais, malgré leur nom, les Bitchois ne sont pas rancuniers. Le maire a même invité Mark Zuckerberg à se rendre dans sa ville : « Come on Bitche ! »


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Le MoMa de New York

Depuis le 9 avril, un mouvement baptisé « Strike MoMa » s’en prend au célèbre musée qu’il accuse de diffuser une culture « élitiste, raciste et misogyne ». À l’origine, la grève visait à dénoncer les liens entre le président du conseil d’administration du musée, Leon Black, et l’ex-homme d’affaires Jeffrey Epstein. Mais la démission de Leon Black fin mars n’a pas apaisé le mouvement, bien au contraire. Dans un manifeste ostensiblement antisémite, les militants s’en prennent à la « dynastie des Rockefeller, des banquiers, des spéculateurs et des faiseurs de guerre qui ont pris la tête du MoMa ». Comme dirait l’autre, le camp du progrès a encore des progrès à faire !

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Ils ont résisté !

Les nus du musée de l’Ermitage

Une plainte avait été déposée contre le plus grand musée de Russie à cause de « sculptures de nus » susceptibles, selon la plaignante, de « nuire à la psyché des mineurs ». La démarche a provoqué l’hilarité du président du conseil des droits de l’homme de Russie pour qui « de telles plaintes doivent être immédiatement transmises à un psychiatre ».

Huis Clos de Jean-Paul Sartre

Des étudiants en théâtre de l’université de Washington réclamaient dans une pétition le retrait de la pièce existentialiste au motif qu’elle renforçait le « patriarcat » et mettait « mal à l’aise ». La direction n’a pas cédé. Preuve qu’au pays de l’oncle Sam, au cœur même du cyclone, on peut aussi refuser de se coucher. C’est en tout cas ce qu’affirme une récente étude Harvard CAPS-Harrispoll selon laquelle 64 % des Américains considéreraient la cancel culture comme une « menace pour leur liberté ».

Macron le destructeur

Alors que nous ne sommes pas vraiment sortis de la crise sanitaire, lui, il est déjà entré en campagne. Il ne propose rien, mais il casse tout.


L’écologie devait faire partie des grands chantiers du quinquennat. Dans son dépassement de la droite et de la gauche, Macron prenait en compte l’urgence environnementale et souhaitait la dépolitiser, l’aborder de manière pragmatique et changer réellement les choses. Enfin, ça c’est ce qu’il disait. C’est fou, ce que Macron aura dit comme choses et aura fait le contraire depuis quatre ans en matière d’écologie, mais aussi de démocratie sociale, de sauvegarde de l’Etat providence, de lois sociétales enlisées sur le cannabis et la PMA… Des lois qui devaient au moins donner le change à son électorat bourgeois progressiste et montrer qu’il était moderne, tellement moderne !

L’écologie alibi

Pour l’écologie, il vient d’annoncer qu’il n’y aurait pas de referendum, et que ce n’est même pas à cause de lui, mais à cause de la droite du Sénat. Principe numéro un de Macron et des siens : ils font toujours tout bien et si ça ne marche pas, ce n’est jamais de leur faute. Demandez à Blanquer, victime des services secrets russes dès qu’il met en place des cours en distanciel. L’écologie, pourtant, ça aurait dû rimer avec macronie mais en fait, ça s’est arrêté très vite, bien avant la manière désinvolte avec laquelle Macron a créé une convention citoyenne avec tambours et trompettes pour ne rien reprendre de ses propositions. Souvenez-vous, par exemple, de Nicolas Hulot, chargé de la question, ministre d’Etat, ce qui en faisait, au moins dans l’ordre protocolaire, le numéro deux du gouvernement. Pas de chance, Hulot a démissionné. Il arrive parfois, et c’est très humain, que vous n’arriviez plus à mentir, même en politique, et que vous vous aperceviez qu’on se sert de vous comme d’un alibi.

En revanche, c’est fou aussi ce que Macron aura fait ce qu’il avait dit qu’il ne ferait pas. Pour aller vite, faire du Marine Le Pen sans Marine Le Pen.

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Primo, reprise à son compte de la croisade contre l’islamogauchisme, concept bien flou, fourre-tout, qui semble répondre symétriquement à celui d’islamophobie. Séparer la France en deux camps entre islamogauchistes et islamophobes, c’est tout de même plus simple que de se poser le problème des inégalités sociales qui s’aggravent chaque jour avec la pandémie ou d’essayer d’anticiper les catastrophes climatiques à venir et dont les dégâts feront de la période Covid le souvenir d’une époque heureuse.

Instrumentalisation de l’insécurité

Secundo, instrumentalisation de l’insécurité, comme à chaque approche de présidentielle. Ce n’est pas une nouveauté, à vrai dire. Ça a commencé avec l’élection présidentielle de 2001. L’insécurité, un an avant, on ne parle plus que de ça et on ne parlera plus que de ça. Dehors, la question sociale ! Oubliée la réforme de l’assurance chômage qui vient d’être votée et se montre particulièrement dure pour les Français privés d’emploi ! L’insécurité est un problème réel, dramatique parfois mais pour lequel aucune solution sérieuse n’est proposée. On se livre simplement à une énumération lancinante et anxiogène de toutes les violences qui ont lieu. Mais en 2001, c’était la droite et l’extrême droite qui jouaient à ce petit jeu cynique, pas un président qui s’est voulu, lors de son élection, un libéral pragmatique avec une approche centriste.

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Destruction de la droite classique

Tertio, la destruction de la droite classique à travers diverses manœuvres orchestrées au plus haut niveau pour réduire LR à la portion congrue en attirant ses modérés du côté de la macronie et en poussant ses électeurs les plus inquiets du côté du Rassemblement National. La dernière manip, c’est lancer Dupont-Moretti dans les régionales en Haut-de-France. Xavier Bertrand, président de la région et candidat déclaré à la présidentielle, seule personnalité qui voudrait garder le cap, qui représente un danger pour Macron, voit bien les deux mâchoires du piège se refermer : « Emmanuel Macron est un calculateur froid, un destructeur» a-t-il déclaré au Figaro.

Il ne faudrait surtout pas que quelque chose ou quelqu’un vienne empêcher le face à face entre le président sortant et Marine Le Pen. Macron aime bien les paris. Il a en déjà pris un fin janvier en refusant le reconfinement, ce qui fait de nous malgré une apparence de décrue, les plus mauvais élèves de la classe Europe. Vaincre Marine Le Pen est aussi un pari. Bien plus dangereux qu’en 2017. Et chacun sent, cette fois-ci, qu’il pourrait aussi bien le gagner que le perdre, c’est-à-dire connaître une victoire à la Pyrrhus ou une défaite honteuse qui le renverra travailler dans la banque d’affaires d’où on l’avait sorti.

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Vivre ou mourir, faut-il choisir?

Planifier sa mort est dans l’air du temps. Ce que l’on nous présente comme l’ultime liberté révèle davantage l’individualisme de notre société. Nous croyons traiter les mourants selon leurs désirs. Mais ces désirs, c’est nous qui les fabriquons, car la valeur qu’ils attachent à la vie dépend de l’image que nous leur en donnons.


« Ô mort où est ta victoire ? » s’exclame saint Paul (I Co, XV/55). Mais la Résurrection à laquelle il fait allusion a été précédée par un passage dans la mort dont la perspective terrifiait Jésus au jardin des Oliviers. Autrement dit, la théologie s’appuie sur une anthropologie où la mort a sa place, comme l’indique la formule sur le grain qui a besoin de mourir pour fructifier. Pour que la vie en effet déborde l’existence d’un individu ou d’un couple, il faut qu’elle sorte de son logement et connaisse un détachement qui évoque la mort.

Les interférences entre la vie et la mort sont diverses. La plus classique est celle des rencontres des parents et amis autour du mourant ou du défunt, moments où l’avenir prend racine dans le souvenir. Mais il est aussi des situations où vie et mort se superposent, où le sentiment de l’une et le sentiment de l’autre se renforcent réciproquement. D’une telle situation, on a un témoignage saisissant dans « Mission sur Arras[1] » d’Antoine de Saint-Exupéry. Il y rend compte de son état d’esprit au cours d’une mission d’observation qui l’obligeait à rester à une altitude permettant de photographier la ville et les troupes qui l’occupaient. Pour prendre les photos, il ne fallait voler ni en rase-mottes ni très haut, mais l’altitude requise était aussi celle où on est le plus vulnérable à la DCA ennemie. Dans ces conditions, dit le rescapé, il ne faut pas se dire qu’on risque sa vie, mais se considérer comme déjà mort, ce qui est peut-être le comble de la vie si le sentiment d’être dans un sursis à chaque instant renouvelé fait sentir le plus fortement qu’on est en vie.  Cette situation est évidemment extrême, mais on peut étendre la signification de ce témoignage en disant que risquer consciemment sa vie, c’est déjà la considérer du point de vue de sa fin possible. Ceci implique que le moment du passage, le « mourir » peut-on dire, se trouve enveloppé dans quelque chose d’autre, dans cette forme sublimée et collectivisée de la vie dont parlent les annales des armées au combat. Ce mixte de vie et de mort qui tient la troupe ensemble et la garantit du sauve-qui-peut, cet élément de cohésion peut être immanent à l’action, comme dans les charges de cavalerie de Murat, ou bien dépendre d’une conscience plus longue et plus profonde, comme le sentiment de la patrie en danger dans les tranchées de la Grande Guerre.

La mort n’est plus une affaire familiale

S’il est rare que le sentiment de la vie et celui de la mort coexistent aussi dramatiquement, il est par contre banal que l’annonce d’une mort réveille la conscience de ce qu’elle n’emportera pas, de ce qu’elle laissera, et soit ressentie comme une convocation à se rassembler. La présence de ce qui survivra est (était) jusqu’à nos jours au centre de la représentation classique de la mort en famille. À la veille de mourir, le laboureur de La Fontaine dit à ses enfants que le travail de la même terre les réunit et continuera de les réunir. De même ce peut être à travers des consignes triviales de comportement qu’à ce moment une mère transmet à ses enfants, surtout s’ils sont encore jeunes, quelque chose d’elle-même. Maintenant encore, quand on voit, aussitôt connu le pronostic fatal des médecins, les descendants se relayer au chevet de celui qui « n’en a plus pour longtemps », c’est un au-delà, pas seulement chronologique mais substantiel, familial, de la mort imminente qu’ils partagent avec celui qui est sur le départ. Que la mort ne nous convoque plus de cette manière collective, parce que nous estimons naturel de considérer qu’elle est l’affaire de ceux dont elle ronge le corps, et seulement d’eux, devrait nous inquiéter.

« Le Christ priant au Jardin des Oliviers », détails du Retable de saint Zénon de Vérone, Andrea Mantegna, 1459 © Wikimedia Commons

Au contraire de la mort socialisée, le suicide est une mort que l’on peut dire totale parce que solitaire, où celui qui se supprime s’en va seul, estimant qu’il n’a rien, rien qui compte du moins, à partager avec ceux qu’il laisse derrière lui. C’est pourquoi tout suicide résonne comme un reproche, le pire des reproches sans doute, adressé à ceux avec lesquels on coupe les ponts. À ceux-ci, quoi qu’ils disent, quelque raison qu’ils trouvent à son geste, le fantôme du suicidé ne cesse pas de répéter une évidence : vous n’avez pas su me retenir, me convaincre que nous avions quelque chose à partager qui dépasse nos existences personnelles.

« Suicide assisté », un oxymore pour se donner bonne conscience

Quand donc on parle actuellement de suicide assisté, on emploie un oxymore : si nous avions su l’assister, il n’aurait pas demandé à mourir. On escamote la difficulté en se disant que nous avons seulement un peu déplacé notre bienveillance, qu’à défaut de savoir garder parmi nous le candidat au suicide, nous avons du moins su accompagner son départ. L’« auto-suicide » adresse un reproche, le « suicide assisté » répond à ce reproche en enveloppant ce qui reste une défaillance dans ce que nous voulons être un geste de générosité.

Le suicide assisté n’est pourtant pas une nouveauté complète. On peut considérer comme tel le « coup de grâce » donné au cours du combat au blessé d’à côté qui souffre atrocement sans qu’aucun soulagement ne soit possible. Mais ce que l’on préconise aujourd’hui, ce que l’opinion semble admettre, ne se présente pas comme relevant de l’« ultime camaraderie », mais comme l’« ultime liberté ». Les justifications données en effet ne renvoient qu’au rapport du souffrant avec lui-même, au consentement qu’il a donné d’avance ou que l’on présume, à ce que l’on pourra faire pour qu’il ne connaisse pas la perte de son autonomie et de l’estime de soi.

Il y a pourtant un équivalent, plus discret, du « coup de grâce » donné par le soldat d’à côté : ce qu’autorise la loi française actuellement, la sédation, l’apaisement chimique de la douleur, prolongée aussi longtemps que nécessaire. Mais cette éthique du soulagement ne nous suffit plus. Il y a des pays qui vont plus loin, répète-t-on, il y a des « avancées » à portée de main si l’on surmonte de vieilles inhibitions. Et l’on donne en exemple la Belgique, où la loi ne permet pas seulement de soulager la douleur dans les derniers moments, mais d’arrêter une vie estimée d’avance sans valeur par ceux qui ont rédigé leurs directives anticipées, une vie dont ils ne voudraient imposer la charge ni à leur entourage ni à eux-mêmes quand ils seront au bout[2]. À ce propos, on parle d’un déclin ingérable, d’une perte d’estime de soi qui, comme dans le cas de la maladie d’Alzheimer, ne présagent pas toujours une mort prochaine. La Belgique, depuis que les raisons acceptées pour choisir l’euthanasie ont été élargies d’une manière analogue à ce que beaucoup souhaitent en France, a vu presque décupler le nombre des morts assistées[3].

Une fin de vie ni libre ni vraiment choisie

Le critère pour autoriser ou non une euthanasie deviendrait dans la proposition de loi d’Olivier Falorni et de la majorité des députés, la valeur de tel ou tel état de vie. L’usage de ce critère fait problème. Même si la loi ne fixe qu’un cadre et laisse la décision au patient, il reste une difficulté : la valeur que des personnes diminuées peuvent attacher à leur vie dépend beaucoup de l’image que l’extérieur leur en renvoie. L’actuelle rhétorique compassionnelle, mais dévalorisante, qui domine dans les médias fait peser sur ceux qu’elle prétend comprendre et secourir une stigmatisation qui pèsera nécessairement sur leurs choix.

Examen de la proposition de loi portée par le député Olivier Falorni pour « une fin de vie libre et choisie », Assemblée nationale, 8 avril 2021 © Jacques Witt/SIPA

À l’érection de la qualité de vie comme critère essentiel correspond l’objectif proclamé d’assurer à tous une « fin de vie libre et choisie ». Façon de mettre, avec des mots euphorisants, celui qui se trouve sur le déclin devant ses responsabilités. Son comportement est libre, mais on ne peut pas garantir qu’il ne se trouvera pas hors de la Cité, hors de la zone de fraternité où les besoins de chacun sont ceux de tous. Dans une logique individualiste, Olivier Falorni met d’emblée hors société les personnes en fin de vie. Il croit les traiter selon leurs désirs et leurs besoins, mais il est amené à se fabriquer une idée en fait arbitraire de ces besoins et de ces désirs, puis à organiser d’après cette idée le traitement de personnes en désarroi.

Soins palliatifs, accompagner la fin de vie

L’exemple de certaines unités de soins palliatifs montre qu’il est possible d’aller dans une direction très différente, inverse même, puisqu’il s’agit dans ce cas[4] de faire société autour des patients avec les soignants et ceux qui les visitent. Les patients y sont considérés non pas à partir des désirs qu’on leur prête, mais à partir de ce qui est spécifique à leur humanité, le fait d’être en face de la mort. Réalisme libérateur ! Une des soignantes dit à ce propos que les services hospitaliers où l’on ne veut pas parler de la mort ne sont pas des lieux vivants, au contraire de ce qu’il en est à Puteaux. Non seulement on soulage les douleurs, mais on écoute les patients, on les délivre du sentiment d’abandon. Dans ces conditions, les interdits que conserve la loi française sont un point d’appui pour l’estime de soi des mourants. On voit alors disparaître les demandes d’euthanasie et même de sédation usque ad mortem. Infirmation directe, expérimentale de l’idéologie qui domine l’Assemblée nationale.

Jusqu’à nous, la mort a rassemblé parce que, dans ce moment, la mémoire de ce qui venait de s’achever permettait de formaliser le passage entre générations. L’individualisme de notre époque a innové, désocialisant la mort, prétendant faire du « mourir » une liberté personnelle. C’est imputer une charge insupportable à des personnes en situation d’extrême faiblesse. D’où une inflation des demandes d’en finir. Mais dans des institutions consacrées aux dépendants se lève un mouvement de resocialisation de la mort : le réalisme soignant s’y inscrit en faux contre l’utopie individualiste qui domine l’espace social.


[1]. Qui est un chapitre de Pilote de guerre. La mission évoquée était inutile, comme ce fut souvent le cas en mai et juin 1940, quand un état-major à la dérive croyait faire illusion en demandant l’impossible à quelques-uns.

[2]. La plupart de ceux qui rédigent des directives indiquant le degré de déchéance qu’ils ne supporteraient pas ne confirment pas ce verdict quand ils sont au pied du mur, mais cette idée de planifier sa fin de vie est dans l’air du temps, elle traduit le désir ans l’opinion de ne pas s’impliquer, mais de renvoyer les choix aux intéressés directs.

[3]. De 259 en 2003-2004 on est passé à 2 444 en 2020, cf. Alice Le Dréau, « En Belgique, l’euthanasie entre banalisations et questions », La Croix, 8 avril 2021.

[4]. Le Monde a publié le 9 avril dernier une très éclairante enquête de Béatrice Jérôme sur l’unité de soins palliatifs de Puteaux.

Geoffroy Lejeune: “Le nombre de militaires ayant signé la tribune sera certifié par huissier”

Entretien avec le directeur de la rédaction du magazine Valeurs actuelles


Elisabeth Lévy. La rédaction de Valeurs actuelles a-t-elle été à la manœuvre pour obtenir une deuxième tribune de militaires ?

Geoffroy Lejeune. Nous avons été sollicités par des militaires qu’on ne connaissait pas avant. Ils se sont adressés à nous parce que nous avions été le relais de la première tribune, tout simplement. Il nous a fallu quelques jours pour aboutir au texte qui a été écrit à plusieurs mains. Nous avons précipité la publication car, comme le texte circulait pour le recueil des signatures, il y avait des fuites dans la presse, C News en avait diffusé des bribes. État-major, politiques, journalistes, tous ceux qui voulaient l’avoir l’avaient lu. Pour éviter qu’il soit attaqué sur la base de quelques extraits, j’ai donc décidé de le publier intégralement.

Et pour la première, comment cela s’est-il passé ?

L’auteur du texte, Jean-Pierre Fabre-Bernadac, m’a appelé personnellement après son passage chez André Bercoff sur Sud Radio. J’ai mis quelques jours à réagir, puis nous avons travaillé deux jours avec lui, notamment pour décider de la façon dont on présenterait les signataires. Nous avons  publié le texte le 21 avril. Mais la polémique a commencé seulement quand Marine Le Pen est entrée dans la danse. Nous lui avons proposé de répondre dans le journal la semaine suivante, mais elle voulait que ça aille vite. Sa réponse a donc paru sur notre site le 23. Le lendemain, pour des raisons purement politiciennes, Jean-Luc Mélenchon s’agite sur le sujet sur le mode « des putschistes veulent prendre le pouvoir ». Au même moment l’attentat de Rambouillet le fait beaucoup moins réagir : cela donne une idée de ses priorités. C’est à ce moment que nous avons été sollicités par des militaires en activité qui voulaient défendre leurs aînés et récuser le procès en putschisme.

Sans les déclarations de Mélenchon et du gouvernement, la deuxième tribune aurait-elle existé ?

Assurément, non. Comme vous l’avez constaté, le deuxième texte s’attache en premier lieu à défendre l’honneur des gens qui ont été salis par ces accusations en putschisme. Sans les envolées lyriques de Pannier-Runacher sur le « quarteron de généraux en charentaises » ou « le bruit de bottes » de Gérald Darmanin, ces militaires n’auraient pas décidé de répliquer.

Il paraît que, pour le CEMA, les anciens, c’est toujours compliqué à gérer…

Évidemment, c’est compliqué ! Mais rien n’obligeait les politiques à utiliser de tels quolibets caricaturaux et de telles invectives à l’encontre de gens qui ont servi leur pays. On s’est moqué des messagers pour disqualifier le message, leur constat sur le délitement de notre pays. Du reste, quelques jours après, un sondage Harris Interactive a montré que ce constat était largement partagé, au-delà de la droite.

Je ne vois pas de tentation insurrectionnelle au sein des armées

Avant d’en venir au fond, les signatures. Vous affichez 249 989 signatures mais cela comporte les soutiens de civils. Combien de militaires d’active parmi les signataires ?

Quand nous avons publié le texte, dans les conditions que j’ai évoquées, le processus de recueil des signatures était loin d’être achevé et il ne l’est toujours pas. Nous avons mis en place un système informatique qui permet aux gens de signer en toute sécurité et qui nous permet à nous de vérifier la qualité des signataires. Quant aux soutiens, nous avons recueilli 200 000 signatures en 24 heures et nous en sommes à 249 989. Nous n’avions jamais connu un emballement pareil.

D’accord, mais cela ne me dit pas combien de militaires en font partie, ni comment vous pouvez être sûr que ce sont des militaires.

Je ne vais pas vous dévoiler les détails, mais sachez que c’est un processus très sécurisé et assez compliqué. Notre priorité a été d’assurer aux militaires un total anonymat. Nous ne divulguerons ni les noms, ni les grades, ni quoi que ce soit. Je peux juste vous dire que tous les métiers de l’armée sont représentés. Nous ferons certifier par un huissier le nombre, l’identité et la qualité des signataires. Mais le grand public ne connaîtra que le nombre.

Pirater le système informatique de Valeurs, ça doit être faisable ?

Ça ne se passe pas sur notre site mais chez un prestataire. Reconnaissez que ce système a fait ses preuves, car pour l’instant aucun nom de signataire n’est parvenu jusqu’à vous…

Venons-en au fond. Ce n’est pas à un fils de militaire que je vais apprendre que la première vertu, et la première force de l’armée, c’est la discipline.  L’obéissance au chef. Or, le chef des armées c’est le président et il est défié dans des termes peu amènes.

Pas défié, interpelé. Je reconnais que la question se pose. Mais je suis convaincu que personne, dans les signataires de cette tribune, ne veut affaiblir les institutions. C’est un cri d’angoisse et de patriotisme et je suis très à l’aise avec cette démarche. Si j’avais perçu une volonté de déstabiliser le pays, j’aurais été plus méfiant. Bien sûr, comme tout le monde, je suis travaillé par la question de l’anonymat sur internet. Mais les militaires ne peuvent pas s’exprimer. Quand je marche dans la rue, beaucoup de soldats et beaucoup de policiers m’arrêtent : « Merci, grâce à votre journal, les gens savent ce qu’on ne peut pas dire ! »

S’ils ne peuvent pas s’exprimer, c’est pour éviter la politisation de l’armée. Or, cette tribune ne se contente pas de recenser des faits neutres car ça n’existe pas, elle fournit leur interprétation, exprimant en cela une opinion politique. Peu importe qu’on la partage ou pas. N’y a-t-il pas là une transgression d’une longue tradition républicaine ?

Ce n’est ni la mission ni le rôle des militaires de participer au débat politique. Mais il faut trouver un équilibre entre liberté d’expression et liberté d’opinion. Je persiste à penser que nombre des observations contenues dans ces deux tribunes relèvent du constat. Il est inacceptable que des militaires soient sanctionnés parce qu’ils les partagent. Rappelez-vous le général Soubelet, muté pour avoir tenu des propos prétendument trop durs sur la délinquance. Les militaires voient ce qu’ils voient pour paraphraser Péguy. Ils devraient aussi avoir le droit de dire ce qu’ils voient et de dire que la situation exige une action politique.

Tout de même, ils traitent leurs chefs de fourbes, pervers et lâches !

Quand ils sont en mission Sentinelle pendant trois semaines ou un mois, nos militaires voient beaucoup de choses qu’ils font remonter. La vérité, c’est que tout le monde sait qu’ils ont raison mais qu’on préfère étouffer leur parole. Eh bien aujourd’hui, ils se font entendre de l’ensemble des Français.

Vous savez bien que les mots qu’on choisit relèvent de l’interprétation. Par exemple, ils écrivent que la guerre civile couve. Je ne sais pas si j’adhère à cette affirmation. Je vois bien les multiples fractures qui déchirent la France, mais sommes-nous vraiment à la veille d’une guerre civile ? Et en même temps, je me demande si je fais partie de ces somnambules qui ne voient pas la catastrophe arriver ?

Prenez-le dans l’autre sens. Est-ce que la paix civile existe encore ? Selon moi, pas réellement, pas partout, et pas tout le temps en tout cas. Je vois notre pays se facturer, se communautariser. Je vois aussi l’accélération de radicalités de plus en plus antagonistes qui ne se comprendront probablement plus jamais. Mettons-nous à la place des signataires. Ils vont faire la guerre au djihadisme à l’étranger et se rendent compte quand ils rentrent en France que nous n’avons plus les moyens de nos ambitions. C’est d’ailleurs la formule la plus dévastatrice de la tribune : «lls ont offert leur peau pour détruire l’islamisme auquel vous faites des concessions sur notre sol ». Tous les trois jours, il y a un fait divers sordide qui se révèle à l’analyse être le symptôme d’un dysfonctionnement majeur de l’application des peines. Sur le plan régalien, il y a vraiment un effondrement. Entre Rambouillet, Mérignac, l’assassinat du policier Eric Masson à Avignon, on a le sentiment que ça craque de partout. Cela fait très peur.

Faut-il s’attendre à un mouvement de Gilets jaunes en uniformes qui, au lieu de manifester, s’exprimerait à coups de tribunes dans votre journal ?

Je ne crois pas. L’avertissement a été suffisamment fort et entendu pour qu’il n’y ait pas besoin d’en rajouter. Cependant, vous avez raison d’évoquer les Gilets jaunes. Les militaires sont des gens qui se lèvent tôt, qui travaillent dur, qui se taisent et qui encaissent : ce sont des Gilets jaunes ! Comme les policiers. Pour autant, je ne vois pas du tout de tentation insurrectionnelle au sein des armées.

Espérez-vous un changement de ton à l’Elysée ?

Pour le pouvoir, la tentation de minimiser la portée de la première tribune et de réduire ses signataires à une bande de vieillards séniles qui n’ont rien d’autre à faire était forte. La deuxième constitue un avertissement plus grave, il y a un côté « je persiste et je signe ». Cependant, ce n’est pas l’Élysée qui met de l’huile sur le feu, mais la ministre de la Défense qui s’obstine à ne pas comprendre ce qui est en train de se passer. Le ministre de l’Intérieur fait aussi une magistrale erreur de communication en réduisant ce qui est exprimé à une opinion d’extrême-droite. Et ne parlons pas de Jean Castex, qui ose affirmer : « s’ils sont si courageux, ils n’ont qu’à dire qui ils sont ». Ignore-t-il qu’ils n’en ont pas le droit et que s’ils le font, c’est parce que la première fois, la réaction de l’exécutif n’était pas la hauteur ? L’attaque du Premier ministre sur le courage est inaudible. Nous parlons de gens qui sont engagés dans des opérations pour lesquelles ils risquent leur vie.

Le procès en extrême droitisme est stupide, mais Marine Le Pen n’a-t-elle pas causé du tort à la démarche des militaires ?

J’ai plutôt tendance à penser que c’est Jean-Luc Mélenchon qui porte une immense responsabilité dans le durcissement de cette polémique. Il a agité la menace d’un putsch, alors que Marine Le Pen n’a fait que dire que ce que tout politique doit dire : votez pour moi, ça ira mieux. Le rôle de l’homme politique est de dire : je suis le moyen légal de changer les choses.

Pour nos confrères, c’est l’éternelle ritournelle : Valeurs Actuelles c’est l’extrême-droite. J’ai l’impression que cette accusation ne vous fait même plus de tort ?

Ce n’est jamais agréable. Mais il faut arrêter de perdre du temps à essayer d’y répondre. Nous avons simplement relayé les textes de gens qui font un constat sur la société française, constat partagé par 73% des Français. Si l’extrême-droite, c’est 73% des Français, alors il faut arrêter de se soucier des hurlements de Libération ou Télérama qui ne se parlent plus qu’entre eux.

Israël-Gaza: le Hamas a renversé la table

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Le Hamas a surpris Israël. Mais il est peu probable que le nouveau cycle de violences déclenché lundi change la donne dans le conflit israélo-palestinien. Pendant ce temps, deux autres ennemis de l’État hébreu, l’Iran et le Hézbollah, observent. L’analyse de Gil Mihaely.


Depuis lundi soir, le Hamas surprend Israël. Les récents tirs massifs de roquettes sur Tel-Aviv et sa région décidés par le Hamas suivent des premiers tirs moins importants sur Jérusalem. Ils ont pris de court le gouvernement israélien.

Jusqu’à lundi 10 mai à 18h00, Netanyahou croyait que nous étions, au pire, face à un incident ramadanesque aggravé.

Cela fait un mois que la température monte et que Jérusalem, détonateur de la deuxième intifada, est au cœur du conflit. Report des élections palestiniennes prévues pour juillet au prétexte qu’Israël ne laissera pas voter les habitants de Jérusalem-Est, expulsions de familles arabes du quartier de Sheikh Jarakh, heurts entre jeunes à jeun et policiers : les images diffusées par les médias concurrençaient avec succès les feuilletons traditionnels du ramadan. En titre subliminal : « les Juifs attaquent l’Esplanade des Mosquées ».

Surprise stratégique

Les souvenirs de la guerre de l’été 2014, les règles du jeu négociées par l’intermédiaire de l’Égypte et enfin l’argent du Qatar ont longtemps fait croire à Jérusalem que le Hamas n’avait pas intérêt à renverser la table.

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Il y a une quinzaine de jours, après un weekend de tirs sur des localités israéliennes proches de Gaza, le lieutenant général Kokhavi, chef de l’état-major général israélien, aurait proposé au gouvernement d’anticiper et de casser la baraque avec une riposte disproportionnée. Mais le consensus était contre lui et Netanyahou avait choisi de calmer le jeu et de laisser entrer à Gaza 10 millions de dollars envoyés par Doha. La dissuasion israélienne habituelle – reposant d’un côté sur l’idée d’une amélioration du niveau de vie à Gaza, et de l’autre sur la menace d’une riposte terrible – a cessé de fonctionner. Le Hamas a sans doute intérêt à soulager la population, mais pas au prix de l’abandon de sa raison d’être politique.

Et puisque les surprises comme leurs cousins volent en escadrilles, le Hamas a sorti un lapin supplémentaire de son chapeau. Ses roquettes (par leur portée et leur précision, notamment grâce à l’aide de l’Iran et un trafic par le Sinaï) et le mode opératoire de lancement (rafales visant à saturer le Dôme de fer) semblent plus efficaces qu’autrefois. Et l’efficacité du dôme de fer, jadis proche de Pfizer, est désormais au niveau d’Astra Zeneca ! Cependant, on peut s’attendre à des améliorations rapides sur ce point.

Les ennemis d’Israël misent sur la démographie et le temps long

Au-delà de ces considérations, ce nouveau cycle de violence entre Israël et le Hamas s’inscrit dans un contexte politique bien plus large. Contrairement aux États arabes, les ennemis auxquels Israël fait face aujourd’hui – des organisations telles que le Hamas, le Jihad islamique, le Hezbollah ou le Jihad Mondial (Al-Qaeda et Daech) – ne cherchent pas une solution politique du conflit. Ils croient que le conflit historique avec Israël, aussi long soit-il, se terminera par la destruction de celui-ci comme ce fut le cas jadis pour l’Etat des Croisés. Selon eux, le temps et la démographie jouent en leur faveur. Leur stratégie utilise la violence afin de saper la volonté d’Israël, qu’ils croient être une société occidentale molle et apeurée, fatiguée de sacrifices et accro à la consommation.   

Depuis 1982, Israël utilise la force militaire principalement contre ces organisations armées sub-étatiques, dans un effort de longue haleine. C’est « la guerre entre les guerres ». Cette logique est résumée par l’expression « tonte de gazon », une métaphore reflétant la conviction que le conflit est insoluble, car en face se trouvent des entités non étatiques pour lesquelles la guerre n’est pas une continuité de la politique, mais leur raison d’être et la base de leur légitimité. Comment le Hezbollah justifierait-il ses armes et son statut d’État dans l’État au lendemain d’une hypothétique paix avec Israël ? Comment le Hamas se distinguerait-il alors de l’Autorité palestinienne ? Ainsi, le recours à la force de l’État juif qui fait la une des médias n’a pas non plus pour objectif une « solution politique », considérée d’emblée comme impossible, mais cherche à minimiser autant que possible la capacité de l’ennemi à infliger des dommages à Israël. Autrement dit, il s’agit de rendre la vie avec la menace non pas tolérable mais carrément bonne pour les Israéliens, pour les Juifs qui souhaiteraient s’installer ainsi que pour les touristes et autres visiteurs. Israël a fini par faire sienne la stratégie de la guérilla : puisqu’on ne peut pas battre l’ennemi sur le champ de bataille, on l’épuise et on le pousse à la faute.

Irruption de violences intenses, précédée et suivie des périodes de violence à basse intensité

Les cycles de violence suivent donc une logique d’attrition. L’ennemi attaque et Israël réplique en adaptant sa réponse aux dommages subis. À la fin de chaque cycle, un évènement « goutte d’eau » fait déborder le vase : une opération d’envergure est alors déclenchée avec pour seul but de rendre l’inévitable épisode suivant aussi éloigné que possible dans le temps. On « coupe le gazon », tout en sachant parfaitement qu’il repoussera. Entre chaque cycle toutefois, une guerre de basse intensité, souvent clandestine, appuyée sur un renseignement de qualité, vise sans relâche des personnes, des structures, des circuits de financement et d’approvisionnement.

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Face à la puissante mobilisation du fanatisme islamique et à la haine des « juifs et des croisés », Israël déploie sa richesse, son avantage technologique, une infrastructure étatique développée et un système d’alliances efficace. Tant que le prix du conflit sera perçu par la société israélienne comme tolérable, il n’y aura ni pression pour une solution politique ni découragement. Les résultats des élections confirment – trop souvent – que la majorité de l’électorat adhère plus ou moins à cette manière de gérer la situation. 

Au fil des années, l’armée de l’air israélienne s’est adaptée aux nouveaux usages de la force. En étroite coopération avec le Shin Bet[1], elle a perfectionné des méthodes permettant de faire une chasse efficace aux lanceurs de roquettes et aux leaders militaires et politiques ennemis. Bref, en Israël, le problème palestinien est considéré comme un virus avec lequel – grâce aux vaccins, au système de santé efficace et à une économie prospère – on peut et on doit vivre. Le fait que presque sept ans se sont écoulées depuis la guerre de l’été 2014 est en soit une victoire israélienne, un succès renforcé chaque jour. C’est peut-être pour cette raison que le Hamas a décidé de renverser la table : il fallait remettre le compteur à zéro. Dans cette poudrière, peu importe qui joue l’étincelle !

La vie continue

On ne sait pas encore quels rapports de forces vont émerger de ce nouveau « round », mais il est peu probable qu’Israël ou le Hamas puissent obtenir une victoire décisive susceptible de changer le cours de l’histoire. Tout indique plutôt que l’issue la plus probable va ressembler à s’y méprendre au statu-quo-ante. Même si les évènements dramatiques à Gaza et en Israël accaparent l’attention, certaines informations moins connues méritent également qu’on s’y attarde. Ainsi, on pouvait lire ce matin dans les pages économiques de la presse israélienne que pour la première fois, une entreprise israélienne allait importer du ciment égyptien pour réduire la dépendance israélienne au ciment turc, et renforcer les relations avec l’Égypte. Cette transaction a été négociée dans le cadre de la visite à Sharm El Sheikh au mois de mars du ministre israélien du renseignement, à la tête d’une délégation officielle particulièrement nombreuse. Derrière la fumée et le bruit des armes, le réaménagement géostratégique du Moyen-Orient suit son cours.

Cependant, deux acteurs importants sont en train d’observer l’évolution de la crise et de se poser des questions : l’Iran et le Hézbollah. Je parle bien de deux acteurs distincts et non pas d’un seul, car en 2006 c’est bien la milice libanaise qui avait déclenché sans l’accord de Téhéran la guerre du Liban. Comme le renversement des tables est à la mode, il vaut mieux dans ces autres arènes ne pas non plus s’abriter derrière trop de paradigmes. 

[1] Service de sécurité intérieure israélien, NDLR.

Hakim El Karoui, sortir de l’hiver terroriste par un printemps islamiste?

Dans une récente chronique, Hakim El Karoui – qui se veut l’un des artisans de « l’islam de France », et qui fut et est sans doute encore proche du pouvoir – feint de se demander si un éventuel triomphe de Marine Le Pen aux présidentielles ne serait pas, en réalité, la vraie victoire des terroristes jihadistes. On voudrait en rire, mais…


C’est un nouveau palier franchi par la rhétorique bien connue, celle qui répète ad nauseam que le but des jihadistes serait de nous diviser et/ou de provoquer la guerre civile, pour ne surtout pas devoir dire ce qui est pourtant évident aux yeux de tout analyste sérieux, à savoir que le jihad n’est qu’un mode d’action de l’islamisme parmi d’autres, et que l’objectif de l’islamisme, c’est l’islamisation. Les islamistes non-jihadistes ayant exactement le même projet de société que ces derniers, la différence ne portant que sur les méthodes employées pour y parvenir.

Rhétorique fallacieuse

La fausse question d’Hakim El Karoui est évidemment ridicule, y compris si l’on n’aime pas – voire que l’on déteste – Marine Le Pen, son parti et ses idées. Même dans ce cas, même si l’on voit en eux une monstruosité en gestation, l’interrogation rhétorique revient à se demander si, par hasard, avoir poussé Churchill dans les bras d’une alliance avec Staline n’aurait pas été la vraie victoire du Führer, sous prétexte que stalinisme et nazisme sont deux totalitarismes. Scoop : non.

Je ne spéculerai pas sur les intentions d’Hakim El Karoui. J’ai déjà critiqué dans Causeur le rapport publié par l’Institut Montaigne en 2018 sous sa direction sur « La fabrique de l’islamisme », et malgré les qualités de celui-ci j’y avais noté un impensé majeur, puisqu’il n’analyse l’islamisme que comme une réaction de l’islam à la « modernité occidentale », symboliquement actée par la campagne d’Égypte de Napoléon.

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En réalité, l’alliance entre Ibn Abdelwahhab (fondateur du wahhabisme) et Ibn Séoud remonte à 1745, soit avant même la naissance du père du futur Général Bonaparte ! Ibn Khaldoun écrivait au 14ème siècle de notre ère que le jihad armé conquérant est consubstantiel à l’islam. Ash Shafi’î, lui, affirmait au début du 9ème siècle que pour la majorité des savants de l’islam le jihad n’est pas seulement intérieur et spirituel, mais surtout extérieur, armé et conquérant. Et selon la tradition musulmane le prophète lui-même, au 7ème siècle, aurait imposé aux Banu Thaqif la conversion ou la mort. Tout ceci relève évidemment de ce que l’on appelle aujourd’hui l’islamisme, et à moins d’adopter une définition pour le moins étendue de la notion de « modernité occidentale » il est difficile de lui en imputer la responsabilité…

Un dangereux relativisme

Que cherche donc ici Hakim El Karoui ? Se trompe-t-il en toute bonne foi ? Veut-il seulement dédouaner à toute force l’islam de la moindre responsabilité dans l’islamisme ? Ou prépare-t-il des arguments électoraux pour appeler à organiser contre Marine Le Pen un « front républicain » dans lequel les islamo-gauchistes et donc les islamistes auraient leur place, de peur que s’organise avec Marine Le Pen un autre front républicain, cette fois contre ceux qui se compromettent avec l’islamisme ?

Je l’ignore. Je note cependant qu’il est pour le moins ironique que, écrivant regretter que le débat soit « remplacé par l’invective, la dénonciation et l’injure », il conclue en affirmant que l’extrême-droite appellerait à l’insurrection des militaires (dans une tribune qui affirme que la loi de la République doit être respectée partout, étrange appel à l’insurrection !) et que son éventuel succès électoral serait « la vraie victoire des terroristes ». En matière d’ouverture au débat démocratique, on a vu mieux.

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Mais il y a plus grave, car plus dangereux, c’est le relativisme manifeste dont Hakim El Karoui fait preuve envers ceux dont la complaisance à l’égard des islamistes n’est plus à prouver. Ainsi, s’il complimente Gilles Clavreul pour sa réponse à Alain Finkielkraut, voilà qu’il semble renvoyer dos-à-dos le « PS tendance Valls » et EELV, Charlie et Médiapart, reprochant aux uns comme aux autres le déchirement de la gauche, et affirmant que ceux qui proclament l’importance de l’attachement à « une culture française idéalisée et réifiée » ont « viré définitement à droite » – on sent bien que sous sa plume « virer à droite » relève plus de la faute morale que du choix politique légitime.

Deux poids deux mesures

On remarque aussi que Hakim El Karoui évoque comme une réalité incontestable « la condition sociale dégradée de ceux qui embrassent telle ou telle religion, notamment l’islam » et le fait que dans le cas du jihadisme « les terroristes eux-mêmes sont d’origine immigrée ou plus largement du mauvais côté de la société : des pauvres, des exclus, des sans-grades. » Certes, nous savons tous que le multimillionnaire Oussama Ben Laden était pauvre, exclu et sans-grade, et que la misère bien connue des émirs du Golfe ou du premier ministre pakistanais prouve que l’islam est la religion de ceux qui ont « une condition sociale dégradée ».

Notons enfin la référence laudative à Leïla Slimani, dont Hakim El Karoui décrit les prises de paroles comme « un éloge de la nuance » et tentant « de rétablir les conditions d’un débat constructif », et rappelons simplement que cette même Leïla Slimani a notamment déclaré en février dernier : « Quel est le problème au juste avec l’islamisme au pouvoir ? Ne s’agit-il pas d’une option politique comme une autre ? » Je laisse le lecteur en tirer les conclusions qu’il voudra, sur Leïla Slimani, sur Hakim El Karoui, et sur leurs choix éthiques et politiques.

Je concluerai en citant Gabriel Martinez-Gros, historien spécialiste d’Al Andalus et de la pensée d’Ibn Khaldoun, dont le livre Fascination du djihad, fureurs islamistes et défaite de la paix compte parmi ce qui s’est écrit de plus lucide et de plus utile sur le sujet, et me semble s’appliquer parfaitement à la chronique d’Hakim El Karoui :

« Aveuglement de la gauche en particulier, qui ne veut voir que problèmes sociaux là où éclate l’évidence d’un choix politique. Le paradoxe veut que ce même consensus, et cette même gauche, s’alarment d’une extrême-droite populiste, dont le programme ne comporte pourtant aucune des condamnations radicales des fondements de l’Occident – en particulier la souveraineté du peuple, l’abolition de l’esclavage et de la polygamie, ou l’égalité des sexes – que les djihadistes proclament très ouvertement. »

Régionales en PACA : le crime ne paye pas…

Selon un sondage Ifop-Fiducial pour LCI et Le Figaro, réalisé auprès de 1000 personnes entre le 6 et le 10 mai, le premier depuis les rapprochements LR/LREM, Thierry Mariani serait donné gagnant en PACA dans tous les cas de figure. Il dépasserait Renaud Muselier au premier tour, avec 36% des voix, si LR et LREM présentent des listes séparées, et 38% si LR et LREM faisaient liste commune. Il conserverait son avance au second tour, en cas de triangulaire, avec 41% des voix, distançant la liste LR/LREM.


Résumons rapidement les épisodes précédents. Renaud Muselier, candidat républicain déclare sa flamme à Sophie Cluzel (LREM). Il la convoite. Elle accepte car il est bel homme. La nuit de noces est prévue aux îles de Lérins. Mais Muselier, être timide et timoré, s’empresse de demander conseil à ses parents. Il consulte la direction de son parti. Et celle-ci lui fait savoir qu’il est hors de question qu’il épouse la belle Sophie.

Renaud Muselier obtempère, et, comble de la goujaterie, reprend à la candidate LREM la bague de fiançailles qu’il lui avait offerte.

Une très, très médiocre bouillabaisse politicienne qui en écœure plus d’un. Dégoutés ainsi de la politique, les électeurs locaux vont-ils déserter les urnes ? Pas du tout si l’on en croit deux sondages parus dans Le Figaro et sur France Info.

Première hypothèse : une élection avec trois listes, LREM, Républicains et Frontistes. C’est le Rassemblement national qui arrive en tête. Deuxième hypothèse : LREM ne présente pas de liste contre Muselier. C’est encore le Rassemblement national qui arrive en tête. Troisième hypothèse : Sophie Cluzel, bien qu’éconduite, ravale son amertume, ne présente pas de liste et soutient Renaud Muselier. C’est toujours le Rassemblement national qui arrive en tête.

Certes, la politique ce n’est pas toujours très reluisant. Elle comporte sa part de cynisme et de combines. Encore faut-il que ces dernières réussissent. Quand elles échouent pour leurs initiateurs c’est le goudron et les plumes ! C’est ce qui va sans doute arriver en PACA.

Le crime, on le voit, ne paye pas. Mais on sait à qui il profite : à Thierry Mariani, le candidat frontiste. Une autre victime collatérale de cette déroute annoncée mérite d’être citée : Emmanuel Macron. Le petit Machiavel de l’Élysée était en effet à la manœuvre pour avaler les Républicains. Mais n’est pas Machiavel qui veut…

Augustin Trapenard troublé par Judith Butler

France Inter a reçu la philosophe Judith Butler. La radio de gauche a-do-re ses thèses qu’elle qualifie de « subversives et galvanisantes ». Vous l’avez manquée? Pas Causeur, soyez tranquilles…


On sent que l’animateur Augustin Trapenard a gobé depuis longtemps toutes les thèses sur le genre, il n’y aura donc pas de questions embarrassantes mais plutôt des relances doucereuses et assouplissantes qui mettront Judith Butler dans les meilleures conditions pour dire des platitudes, faire des remontrances à la France à cause de sa « résistance » au progressisme, et admonester ceux qui continuent d’ignorer ou de critiquer les études sur le genre.

Judith Butler fait partie de ces universitaires post-structuralistes américaines qui, s’appuyant sur les travaux de Derrida et de Foucault, ont fait de la « déconstruction » l’alpha et l’omega de leur système de pensée. 

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Encore plus subversif que les macronistes

Cet appareil idéologique repose sur des thèses plus ou moins bien digérées, détournées, orientées en vue de démontrer la « performativité du genre » et, surtout, de dénoncer en vrac le nationalisme, le capitalisme, le patriarcat, l’hétérosexualité et « toutes les formes de violences systémiques ». Judith Butler pense que son travail sur le genre est subversif en ceci qu’il « menace la famille traditionnelle hétérosexuelle qui suppose la supériorité de l’homme sur la femme et qui part du principe que les familles ont pour mission de se reproduire afin d’engendrer des citoyens hétérosexuels. » Ce genre de réflexions indigentes ne semble pas troubler le moins du monde Augustin Trapenard qui abonde dans le sens de son invitée. Cette dernière considère que l’approche intersectionnelle (genre, race, féminisme, LGBT, etc.) est « un danger pour le néo-libéralisme », et que tous ceux qui critiquent ces mêmes études intersectionnelles sont des ignorants n’ayant pas lu ou pas compris ses ouvrages. Les Français, en particulier, trop « nationalistes », et qui se prennent pour « l’incarnation de la civilisation », sont en réalité « des ignorants » refusant de « vivre dans un monde globalisé » qui pourrait être, selon elle, le meilleur des mondes possibles grâce à un système qui prendrait entièrement à sa charge les besoins économiques de chacun (revenu universel), les soins aux personnes, les gardes d’enfants, etc. au lieu de les laisser entre les seules mains de la détestable « famille traditionnelle. » Augustin Trapenard est aux anges…

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Mme Butler ne semble pas voir que son meilleur des mondes possibles est en bonne voie de réalisation totale. À côté des prises en charges étatiques censées assurer la stabilité sociale, et au contraire de ce qu’elle croit, le néo-libéralisme s’adapte très bien à l’atomisation des sociétés occidentales. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder certaines séries américaines et européennes ou les publicités des plus grandes marques de produits alimentaires, automobiles, informatiques, téléphoniques, etc. : elles ne sont absolument plus à l’image de la norme qui afflige tant Judith Butler mais bien à celle imposée par les lobbyistes du monde global, économiquement et sexuellement libre-échangiste et fluide, géographiquement et symboliquement sansfrontiériste, libéré du frein au consumérisme effréné que pouvait être une vie vécue dans les limites traditionnelles d’une communauté de personnes ayant encore le goût du partage, de l’entraide, et l’idée de l’utilité ou de l’inutilité de tel ou tel achat. 

Le néolibéralisme converti depuis longtemps aux thèses de Judith Butler

Ces marques ont compris : 1) que de nouveaux clients sont apparus sur le marché, individualistes, fiers d’être ceci ou cela, culturellement captifs, en même temps “influencés” et “influenceurs”, sensibles à toutes les modes et financièrement au-dessus de la plèbe ; 2) qu’elles-mêmes n’échappent pas à la surveillance constante et vigilante des soi-disant victimes de discriminations ou des lobbys de toutes sortes : les dernières mésaventures d’une eau en bouteille accusée d’islamophobie, d’une série accusée de grossophobie et d’homophobie, ou des films pour enfants « recontextualisés » sont là pour en témoigner. Ce ne sont que trois exemples parmi les centaines qui poussent de plus en plus d’enseignes à se déclarer gay-friendly, contre le racisme, pour les emballages “verts”, ou à retirer de leurs notices de produits de beauté les mots traumatisants “blanc” et “blanchissant”.

Mme Butler dénonce le patriarcat, jérémiade constante des milieux lesbiens radicaux, néo-féministes, antiracistes et écologistes qui, intersectionnalité oblige, entremêlent les causes pour montrer du doigt le responsable de tous les maux : le mâle blanc occidental. Pourtant, et pour le dire rapidement, en France comme dans la plupart des pays occidentaux, le patriarcat est mort. Ce simulacre d’un patriarcat occidental, entretenu par des féministes revanchardes ou bêtes, est fait du même bois creux que celui du racisme “systémique” et n’a qu’un but : désigner et mettre en examen le « coupable presque parfait » (P. Bruckner), le juger, le condamner, l’exécuter, le remplacer. Étrangement, le patriarcat bien réel des sociétés musulmanes semble, lui, avoir les faveurs de Judith Butler et de ses émules. Dans son livre Vie précaire, elle blâmait ces femmes afghanes qui avaient décidé, après la défaite des talibans, de ne plus porter la burqa. Ces “traîtresses” n’avaient pas saisi « les importantes significations culturelles de la burqa, la façon dont elle signifie l’appartenance à une communauté et une religion, une famille, une histoire prolongée de liens de parenté, un exercice de modestie et de fierté, une protection contre la honte », écrira la papesse du genre en citant, pour l’approuver, l’oratrice d’une conférence (1). 

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Eric Fassin, représentant de Butler en France

Pour réussir ce tour de force paradoxal, il faut – à l’instar du multi-sociologue Éric Fassin, représentant officiel de la firme Butler en France – regarder l’histoire des hommes à travers le « seul prisme » de la domination des Occidentaux sur les autres peuples, des hétérosexuels sur les minorités LGBT, des Blancs sur les “racisés”. En conséquence de quoi, même ce qui pourrait redorer le blason de cet Occident honni (comme la libération des femmes afghanes, par exemple) doit être dénoncé, sali, refusé au nom de cette idée que « toutes les civilisations se valent » mais que la civilisation occidentale vaut quand même un peu moins que les autres. Ainsi, autre exemple, l’esclavage transatlantique est-il devenu un crime contre l’humanité tandis que les traites négrières intra-africaines et arabo-musulmanes demeurent des péripéties folkloriques qu’il vaut mieux passer aux pertes et profits historiques.
Pour qui voudrait approfondir le sujet et chercher un efficace moyen d’endormissement sans recours aux médicaments, nous conseillons la lecture du livre de Butler, Trouble dans le genre. Le charabia y dispute sa place au galimatias ; le jargon ronflant procure à l’étudiant de Paris VIII la douce sensation d’avoir compris l’incompréhensible. « La sauce rhétorique plus ou moins majestueusement théorique est bien relevée, et suffisamment séduisante pour donner, en prime, l’impression au lecteur qu’il est sans doute très intelligent. […] L’on a sans cesse l’impression de s’embourber dans les pages, malgré les hauteurs théoriques où nous sommes censés voler. », écrit Sabine Prokhoris dans Au bon plaisir des “docteurs graves”, à propos de Judith Butler. Augustin Trapenard, lui, continue de planer, envoûté : « Vous m’avez rendu heureux ce matin, Judith Butler, merci infiniment pour cette liberté, cette concision, cette émulation », susurre-t-il pour conclure son émission.

(1) Cité p.163 du livre de Sabine Prokhoris Au bon plaisir “des docteurs graves”. P. 47 et 48 du
même livre, Sabine Prokhoris rappelle la teneur de l’hallucinante Lettre de Paris de Butler parue
dans le Libération du 19 novembre 2015, soit quelques jours après les attentats islamistes qui
endeuillèrent la France, et dans laquelle la spécialiste du genre se fait spécialiste géopolitique pour
dénoncer un État français supposément arabophobe, car refusant sciemment de parler d’État
islamique pour « garder le terme “Daech”, pour que cela reste un terme arabe qui n’entre pas dans
la langue française »
, entre autres gracieusetés.

Je ne vais pas arrêter d’utiliser le terme «Big Pharma» parce que les complotistes s’en sont saisis!

Entretien avec Ariane Denoyel, journaliste qui publie Génération zombie: Enquête sur le scandale des antidépresseurs (Fayard, 2021)


Demain tous malades ? « Tout bien portant est un malade qui s’ignore », disait déjà Docteur Knock. Aujourd’hui il se frotterait les mains. Au moindre coup de blues, des millions de Français se voient prescrire des molécules miracles censées leur redonner goût à la vie. Prozac, Stablon, Deroxat, Zoloft, Effexor etc. Ces remèdes aux noms bizarres sont-ils dangereux ? Depuis plus de sept ans, la journaliste Ariane Denoyel enquête sur les antidépresseurs. Dans Génération zombie (Fayard), elle brosse un effroyable inventaire des risques encourus. Dépendance accrue mais aussi libido ravagée, enfants malformés, pulsions suicidaires ou même envies d’homicides avec passages à l’acte… En refermant Génération zombie, vous serez vacciné contre la tentation du Prozac si vous avez le cafard lors du prochain confinement.

Causeur. Qu’est-ce qui vous a amenée à vous pencher sur les antidépresseurs ?

En 2013, je suis tombée sur les travaux du professeur David Healy, un Irlandais co-fondateur du site rxisk.org. J’ai commencé à chercher des témoignages de médecins et je me suis rendu compte qu’il y avait un énorme sujet de santé public. Si ces médecins ont raison, il me semble que le thème des antidépresseurs est un Médiator puissance cent ou mille, car non seulement ces molécules sont très peu efficaces, mais en plus elles ont chez certains des effets indésirables gravissimes. D’ailleurs, dans le débat actuel sur la responsabilité, c’est très dommage qu’on ne parle pas du tout des médicaments sur prescription car ils sont sans doute à l’origine de beaucoup plus de décès que les drogues non légales.

C’est un sujet sous-estimé ?

Parfaitement. Il faut quand même savoir qu’à l’heure où je vous parle, un tiers des Français sont sous un traitement qui augmente le risque de dépression ou de suicide ! Il y a plus de 200 médicaments ainsi, cela concerne même des antiacides ou des anti-acnéiques. Quant aux antidépresseurs, ils peuvent conduire jusqu’au meurtre. Je rappelle qu’Isabelle Servier par exemple, la fille de Jacques Servier, a tué son mari à coups de hache sous l’influence des benzodiazépines. Aux États-Unis, on a eu beaucoup de cas. Le plus connu est celui de James Holmes, le tueur d’Aurora, qui était sous antidépresseur.

Vous citez aussi des noms plus près de chez nous tels que Andreas Lubitz, le pilote de la Germanwings, mais aussi Mohamed Merah ou Mohamed Lahouaiej Bouhlel, auteur de l’attentat de la promenade des Anglais à Nice. N’est-ce pas un peu facile d’incriminer les psychotropes pour ces deux derniers, sachant qu’il y a toute une idéologie islamiste qui a motivé leurs crimes ?

Je ne dis pas du tout qu’il faut incriminer exclusivement les médicaments mais dans certains articles qui traitaient de Merah ou de Lahouaiej Bouhlel, j’ai remarqué qu’il était fait mention de consommation de psychotropes. Dans la mesure où on travaille sur les facteurs déclenchant, ça me paraît délicat, étant donné ce qu’on sait sur l’action potentielle de ces psychotropes, de les éliminer complètement. Mon discours c’est juste cela. D’une façon générale, je ne comprends pas pourquoi on ne recueille pas systématiquement l’élément sur la prise d’antidépresseurs lors des enquêtes sur les meurtres et les suicides. Selon le professeur David Healy, qui est intervenu comme expert dans des procès impliquant ces molécules, neuf tueurs de masse sur dix sont sous leur influence aux États-Unis.

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Les conséquences désastreuses des antidépresseurs que vous dressez dans votre ouvrage sont édifiantes mais quelle est la part de responsabilité des « malades » ? Personne n’est obligé d’aller chez le médecin au moindre coup de déprime…

On peut considérer que c’est un réflexe relativement logique d’aller consulter quand on n’est pas bien mais il y a une bulle de désinformation médicale. C’est dur pour les médecins de se tenir au courant de tous les effets dangereux de ces molécules, ils sont déjà très chargés de travail. Quand ils sont face à une personne qui leur dit qu’elle ne va pas bien, les médecins ont peur d’un passage au suicide. C’est une crainte évidemment légitime, d’où la tentation de prescrire un antidépresseur. Mais là où l’industrie pharmaceutique a réussi un hold-up sur l’information médicale, c’est qu’elle a réussi à cacher aux médecins que les risques de suicides sont en fait plus élevés en donnant un ISRS (inhibiteur sélectifs de la recapture de la sérotonine), qui est officiellement le traitement recommandé en premier pour la dépression. Dans une étude de 2001 sur les effets de la paroxétine auprès de 275 enfants et adolescents par exemple, 11 développaient des comportements suicidaires et d’auto-agression dans le groupe médicament contre un seul dans le groupe placebo.

Vous venez de parler de « hold-up », vous incriminez pas mal l’industrie pharmaceutique et vous citez l’ouvrage Big Pharma (Les Arènes, 2013) dans votre enquête. Ne craignez-vous pas d’être récupérée par la nébuleuse anti « Big Pharma » et adepte du documentaire Hold-up ?

Je suis bien consciente qu’il y a des discours extrêmes et je ne dis pas qu’il ne faut pas se soigner. Pour autant, faut-il renoncer à la transparence ? L’industrie pharmaceutique est une puissance financière énorme au point qu’elle en arrive à déformer l’information scientifique. Moi je ne veux pas refuser d’utiliser le terme « Big Pharma » parce que les complotistes s’en sont saisis. La découverte de molécules agissant sur la sérotonine a incité l’industrie pharmaceutique à vendre le concept de dépression comme étant un déficit de sérotonine dans le cerveau, ce qui ne repose sur aucune base scientifique. Avant de prendre un traitement d’antidépresseur, vous avez le droit de savoir que peut-être, pas systématiquement évidemment, ça va modifier votre comportement d’une façon qui vous rende potentiellement dangereux, ou que ça va peut-être ruiner votre vie sexuelle pour le restant de vos jours !

La consommation d’antidépresseurs augmente avec la crise du Covid. Cela vous inquiète-t-il ?

Je vois passer comme vous des articles qui signalent une augmentation de la consommation d’antidépresseurs ou de tranquillisants. Je trouve cela évidemment préoccupant. J’aimerais beaucoup avoir des détails bien plus précis sur les chiffres et sur la suite mais c’est très difficile d’avoir de bons chiffres. Bruno Toussaint, le directeur de la revue Prescrire, m’a dit texto que si on souhaitait organiser un manque de transparence, on ne s’y prendrait pas autrement ! Les bases de données sont inaccessibles, elles sont difficiles à exploiter pour des questions de recoupage ou nomenclatures qui changent par exemple. Je pense qu’au contraire, les données sur les médicaments devraient être très faciles à trouver. Des chercheurs comme le professeur Peter Gotzsche ont démontré que la pharmacovigilance est extrêmement inefficace, elle fait remonter un effet indésirable sur cent. C’est un vrai problème car sans une vraie transparence, on alimente des discours complotistes. Désormais, la prescription d’antidépresseurs augmente très nettement chez les jeunes, qui ont donc, statistiquement, beaucoup de chances d’être psychiatrisés à vie. D’une façon générale, la psychiatrie est en train de prendre un chemin de surmédication et d’envelopper toutes nos vies, notamment celle des enfants.

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Comment en est-on arrivé là ?

On a médicalisé la vie sous la pression de l’industrie pharmaceutique. La psychiatrie est le secteur le plus concerné dans la création de maladies. On diagnostique à tout va, on crée des échelles et même des autotests. Si vous allez faire un autotest sur internet sur l’hyperactivité, vous avez une chance sur deux de vous retrouver hyperactif ! Vous allez alors voir votre médecin qui va vous proposer une « super molécule ». La molécule n’est en général pas très efficace et a plein d’effets indésirables, et vous allez être psychiatrisé potentiellement à vie.

Cette ruée sur les antidépresseurs concerne essentiellement les pays riches. Est-ce un symptôme du déclin de l’Occident ?

Je ne sais pas mais les maladies mentales sont très sujettes à la dimension culturelle, on interprète des symptômes selon son contexte culturel, c’est inévitable. En Occident au sens large, il y a une sorte de consensus selon lequel la dépression c’est cocher cinq cases sur neuf d’un test qui peut être faussé. Par exemple, vous pouvez être fatigué ou perdre l’appétit sans que cela ait le moindre rapport avec une dépression. Plus largement, je ne sais pas si c’est civilisationnel mais ce qui est sûr, c’est qu’on a perdu le bon sens et qu’on s’est fait prendre par des impératifs de marketing. Il n’y a presque plus de recherche ou d’innovation dans le médicament mais on est sous une avalanche de marketing qui nous fait croire qu’on est malade.

Génération zombie (Fayard), Ariane Denoyel

Les sourds et la muette

Il flotte un petit air de Gilets jaunes dans les casernes.


On dira que le pouvoir l’a bien cherché. Après la publication de la première tribune, celle des généraux en retraite qui s’alarmaient du délitement de la France, la macronie s’est répandue en criailleries hors de propos, dénonçant factieux, putschistes et autres séditieux. Rejoignant en cela le chœur des vierges de gauche qui, entre deux assassinats de policiers, entendaient des bruits de bottes. Quant à la ministre des Armées, droite dans les siennes, elle a réagi en parfait petit chef, promettant sanctions et tracasseries à des vieux de la vieille qui, deuxième section ou pas, ont quitté l’armée d’active. Il aurait peut-être suffi d’un mot présidentiel, laissant entendre que, malgré tout, le message était passé et qu’on entendait en haut lieu les inquiétudes de ces fidèles serviteurs de l’État, pour désamorcer la suite. 

À l’armée, le respect des anciens n’est pas seulement un slogan compassionnel destiné à montrer sa bonté. Le mépris et les sarcasmes déversés sur des hommes qui, quoi qu’on pense d’eux, ont accepté (par contrat) de risquer leur peau pour nous et pour pas un rond, semblent en avoir énervé plus d’un dans les popotes et mess. D’où la tribune numéro deux, signée par des militaires d’active placé sous le patronage du couplet des enfants de La Marseillaise – qui commence par « Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus » et se termine par « nous aurons le sublime orgueil de les venger ou de les suivre ». Les signataires font les deux à la fois pour leurs anciens, plantant au passage une sacrée épine dans le pied de l’exécutif. 

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Il est assez curieux de leur reprocher leur anonymat quand on se pâme devant le moindre « lanceur d’alerte » dénonçant les turpitudes de son entreprise, de son institution ou de son patron, qu’on s’émerveille devant metoo et sa cohorte de mains dans la culotte de ma sœur alléguées tout aussi anonymement et sans preuve. L’ami Geoffroy Lejeune, patron de Valeurs actuelles, garantit que les signataires initiaux sont effectivement des soldats d’active (et bien entendu je le crois, mais j’ignore quelle proportion des 163 137 signataires enregistrés lundi à 17 heures ils représentent). On voit mal comment ils parleraient ouvertement puisque cela leur est interdit, et cela vaut pour tous les fonctionnaires astreints à un devoir de réserve. Personne ne s’indigne parce que le Watergate a été déclenché et mené de bout en bout par un officier de renseignement. Gorge profonde a transgressé toutes les règles de son institution, sans doute parce qu’il pensait que l’intérêt supérieur du pays l’exigeait. 

Cette tribune s’adresse personnellement au président de la République, aux ministres, parlementaires et officiers généraux. Le « délitement » a cédé la place à la « déchéance ». Et cette déchéance, écrivent-ils, « précède l’effondrement ». Il y est question des « camarades qui ont offert leur peau pour détruire l’islamisme auquel vous faites des concessions sur notre sol ». De leur expérience dans Sentinelle, ils tirent un portrait douloureux de notre pays : « Nous voyons la violence dans nos villes et villages. Nous voyons le communautarisme s’installer dans l’espace public, dans le débat public. Nous voyons la haine de la France et de son histoire devenir la norme. » Aussi, ils en sont certains : « la guerre civile couve en France et vous le savez parfaitement ». En réalité, personne ne peut savoir parfaitement qu’une guerre civile couve. J’ignore quant à moi si cette phrase relève de la lucidité du désespoir ou d’un pessimisme excessif. Que la France soit traversée par de multiples fractures, il faudrait avoir été en hibernation depuis dix ans pour l’ignorer. Sommes-nous pour autant proches de la guerre civile, j’ai du mal à le croire mais peut-être devrai-je reconnaître dans un futur proche que j’étais une somnambule. On laissera chacun se faire son idée, laquelle varie d’ailleurs au gré de l’actualité et de l’humeur. 

En attendant, contrairement à mon cher William Goldnadel, et en dépit et de l’admiration que m’inspirent ceux qui choisissent le métier des armes, je ne signerai pas ce texte des deux mains, ni d’aucune d’ailleurs. 

Inutile de jouer à se faire peur, il ne contient nul appel à la sédition. « Oui, si une guerre civile éclate, l’armée maintiendra l’ordre sur son propre sol, parce qu’on le lui demandera », peut-on encore y lire. Ce qui signifie qu’elle n’interviendra pas si on ne le lui demande pas. 

Le problème n’est pas que le constat soit éventuellement exagéré mais qu’il traduise une opinion politique. Peu importe que celle-ci soit ou non pertinente (et en l’occurrence elle l’est au moins en partie), elle rompt avec une tradition démocratique bien établie : la neutralité politique de l’armée. Certes, de Gaulle fait de la politique, dès 1934 quand il publie Vers l’armée de métier, et surtout en 1940. D’abord, pas le moindre de Gaulle à l’horizon. Ensuite, en 1940, la légalité républicaine s’était effondrée. Nous n’en sommes pas là. 

On peut penser tout le mal qu’on veut du président de la République et de ses lubies déconstructrices, mais il est élu, ce qui signifie que, comme dirait Mélenchon, sa personne est sacrée. Et il est le chef des armées. Le boulot des militaires, c’est de lui obéir, à moins que sa forfaiture ait été établie et/ou leur intervention requise dans les conditions prévues par la Constitution. En parlant de « fourberie », de « lâcheté » et de « perversion » à propos des autorités politiques et de leur propre hiérarchie, les signataires transgressent la règle première de leur institution, celle qui fait sa force : la discipline, le respect du chef. Tous les soldats veulent que l’État qu’ils servent soit fort et ils ont raison. Le risque est qu’en contestant frontalement ceux qui le dirigent, ils contribuent encore à son affaiblissement. 

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Reste à savoir si nos gouvernants sont capables de répondre autrement que par des sanctions, des invectives et des tout ça c’est rien que de la racaille d’extrême droite. Si leur seule réaction est de lancer une chasse aux sorcières pour démasquer les contrevenants, elle ne fera que mobiliser autour de leurs camarades de nombreux militaires qui, aujourd’hui, se tiennent à l’écart de cette agitation. Dans la foulée, les policiers, qui en ont gros sur la patate et on les comprend, pourraient eux aussi vouloir interpeller leurs chefs. Et puis, pourquoi pas les Préfets qui, eux aussi, sont aux premières loges pour assister à ce qui se passe, qu’on le nomme délitement, déchéance ou ensauvagement. Autrement dit, si le pouvoir répond par la répression et le raidissement idéologique, il pourrait bien encourager une nouvelle forme de protestation au sein même de l’appareil régalien de l’État. Tous ces fonctionnaires astreints au devoir de réserve ne peuvent pas se mettre en grève et ceux qui ont le droit de manifester comme les policiers savent que cela ne sert pas à grand-chose. En revanche, ils peuvent ouvrir leur gueule – et vu le raffut provoqué par deux tribunes, la méthode risque de faire des émules. 

S’il ne veut pas se retrouver confronté à des Gilets jaunes en uniforme, le pouvoir doit jouer fin, désapprouver sans doute, quoiqu’avec modération, mais en montrant qu’il comprend l’angoisse de disparition que nous sommes beaucoup à éprouver. En attendant, ne nous y trompons pas : ce que nous devons craindre, ce n’est pas une intervention intempestive des militaires ou des policiers, c’est qu’arrive un jour où ils refuseront d’intervenir. 

À qui le tour?

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Dragon Ball © D.R.

Les « annulés » du mois d’avril. Ce qui semblait une mauvaise blague est devenu un fait social. Chaque mois, de nouveaux accusés – parfois improbables – sont purement et simplement « effacés de la photo » comme dans les meilleures années du stalinisme. Motif ? Ils sont jugés « offensants » par les tenants de la cancel culture.


La Vénus de Milo © D.R.

Pour en finir avec l’Antiquité

Certains n’ont pas attendu l’interview d’Emmanuel Macron sur CBS pour « déconstruire notre histoire ». Mais ce ne sont plus les « barbares » qui tentent de saccager Rome, ni même les étudiants incapables de retenir les terminaisons « rosa, rosa, rosam » ; désormais, les vandales, ce sont les professeurs eux-mêmes. Le mouvement a démarré il y a quelques semaines avec la publication par l’inénarrable New York Times d’un « portrait » (en fait un manifeste) de Dan-el Padilla Peralta, professeur d’histoire antique à l’université de Princeton. Selon cette éminence, « les lettres classiques ont contribué à l’invention de la “blanchité“ et à sa domination ininterrompue ». Padilla s’appuie sur sa jeunesse en République dominicaine et sur un discours du dictateur Rafael Trujillo, louant la Grèce antique comme « la maîtresse de la beauté, rendue éternelle dans la blancheur impeccable de ses marbres », pour conclure que la vénération de la « blancheur antique » est consubstantielle au fascisme. D’où son projet de « détruire » sa discipline. Une telle énormité aurait dû faire long feu, mais le feu purificateur couvait dans bien d’autres universités américaines. Quelques semaines plus tard, Walter Scheidel, un autre professeur d’histoire antique, à Stanford cette fois, préconisait d’achever les langues mortes. Dans un entretien au Point, il dénonçait comme Padilla les « connexions entre les lettres classiques et l’impérialisme, et même le suprématisme blanc ». Crise de l’enseignement, diront certains. « Il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement, répond Charles Péguy, les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement, elles sont des crises de vie. »

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Dragon Ball © D.R.

Dragon Ball

Lorsque j’ai lu le 31 mars dernier dans les colonnes de Marianne qu’une chaîne de télévision publique espagnole avait refusé de diffuser Dragon Ball à cause de « stéréotypes et de rôles sexistes », j’ai cru à un poisson d’avril. Certes, les personnages ne sont pas dépourvus d’atouts genrés que d’aucuns qualifieront de clichés sexistes – taille fine pour les femmes, gros biscotos pour les hommes : sans doute les dessinateurs de mangas n’ont-ils pas tous lu Judith Butler ! Mais le dossier ne semblait pas très solide. La ficelle était trop grosse ! Au même moment, je recevais une information présentant toutes les garanties de sérieux : Volkswagen s’apprêtait à changer de nom pour devenir « Voltswagen » sur le marché américain. Ça, c’était du solide, du crédible, repris d’ailleurs par tous les médias spécialisés et même par BFM TV ! Eh bien, entre Dragon Ball et Voltswagen, le poisson d’avril ne concernait pas celui qu’on croyait. Pour paraphraser Guy Debord, dans le monde réellement inversé, le vrai est un moment du gag. Et inversement.


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Les mascottes amérindiennes

Exit les Peaux-Rouges et leurs calumets de la paix ! Aux États-Unis, la guerre est déclarée contre l’« appropriation culturelle » à l’égard des Amérindiens. L’année dernière, les Washington Redskins, l’un des principaux clubs de football américain, avaient été contraints d’abandonner leur nom et leurs symboles. Il y a quelques semaines, c’était au tour du 4×4 Jeep Cherokee d’être pointé du doigt par la tribu du même nom. Cette fois, le sénat du Colorado est en passe d’interdire les mascottes amérindiennes dans les écoles publiques, les collèges et les universités, avec une prune de 25 000 dollars par mois pour les établissements contrevenants. Reste à savoir si les descendants des Manhattes vont exiger la rétrocession de l’île qui leur avait été honteusement extorquée il y a quatre siècles.

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La ville de Bitche

Il y a des noms qui ne sont pas faciles à porter. Mais quand, en plus, Facebook vous ostracise pour ce nom, alors c’est la double peine ! La ville de Bitche, en Moselle, ne s’attendait pas à être bannie trois semaines du réseau social à cause d’une « analyse incorrecte » de ces fameux systèmes chargés de traquer les insultes sur les comptes (bitch signifie « salope » en anglais). Mais, malgré leur nom, les Bitchois ne sont pas rancuniers. Le maire a même invité Mark Zuckerberg à se rendre dans sa ville : « Come on Bitche ! »


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Le MoMa de New York

Depuis le 9 avril, un mouvement baptisé « Strike MoMa » s’en prend au célèbre musée qu’il accuse de diffuser une culture « élitiste, raciste et misogyne ». À l’origine, la grève visait à dénoncer les liens entre le président du conseil d’administration du musée, Leon Black, et l’ex-homme d’affaires Jeffrey Epstein. Mais la démission de Leon Black fin mars n’a pas apaisé le mouvement, bien au contraire. Dans un manifeste ostensiblement antisémite, les militants s’en prennent à la « dynastie des Rockefeller, des banquiers, des spéculateurs et des faiseurs de guerre qui ont pris la tête du MoMa ». Comme dirait l’autre, le camp du progrès a encore des progrès à faire !

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Ils ont résisté !

Les nus du musée de l’Ermitage

Une plainte avait été déposée contre le plus grand musée de Russie à cause de « sculptures de nus » susceptibles, selon la plaignante, de « nuire à la psyché des mineurs ». La démarche a provoqué l’hilarité du président du conseil des droits de l’homme de Russie pour qui « de telles plaintes doivent être immédiatement transmises à un psychiatre ».

Huis Clos de Jean-Paul Sartre

Des étudiants en théâtre de l’université de Washington réclamaient dans une pétition le retrait de la pièce existentialiste au motif qu’elle renforçait le « patriarcat » et mettait « mal à l’aise ». La direction n’a pas cédé. Preuve qu’au pays de l’oncle Sam, au cœur même du cyclone, on peut aussi refuser de se coucher. C’est en tout cas ce qu’affirme une récente étude Harvard CAPS-Harrispoll selon laquelle 64 % des Américains considéreraient la cancel culture comme une « menace pour leur liberté ».

Macron le destructeur

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Emmanuel Macron et Nicolas Hulot, alors ministre de l'écologie à la COP23 à Bonn, 15 novembre 2017 © HASAN BRATIC/SIPA Numéro de reportage : 00832163_000034

Alors que nous ne sommes pas vraiment sortis de la crise sanitaire, lui, il est déjà entré en campagne. Il ne propose rien, mais il casse tout.


L’écologie devait faire partie des grands chantiers du quinquennat. Dans son dépassement de la droite et de la gauche, Macron prenait en compte l’urgence environnementale et souhaitait la dépolitiser, l’aborder de manière pragmatique et changer réellement les choses. Enfin, ça c’est ce qu’il disait. C’est fou, ce que Macron aura dit comme choses et aura fait le contraire depuis quatre ans en matière d’écologie, mais aussi de démocratie sociale, de sauvegarde de l’Etat providence, de lois sociétales enlisées sur le cannabis et la PMA… Des lois qui devaient au moins donner le change à son électorat bourgeois progressiste et montrer qu’il était moderne, tellement moderne !

L’écologie alibi

Pour l’écologie, il vient d’annoncer qu’il n’y aurait pas de referendum, et que ce n’est même pas à cause de lui, mais à cause de la droite du Sénat. Principe numéro un de Macron et des siens : ils font toujours tout bien et si ça ne marche pas, ce n’est jamais de leur faute. Demandez à Blanquer, victime des services secrets russes dès qu’il met en place des cours en distanciel. L’écologie, pourtant, ça aurait dû rimer avec macronie mais en fait, ça s’est arrêté très vite, bien avant la manière désinvolte avec laquelle Macron a créé une convention citoyenne avec tambours et trompettes pour ne rien reprendre de ses propositions. Souvenez-vous, par exemple, de Nicolas Hulot, chargé de la question, ministre d’Etat, ce qui en faisait, au moins dans l’ordre protocolaire, le numéro deux du gouvernement. Pas de chance, Hulot a démissionné. Il arrive parfois, et c’est très humain, que vous n’arriviez plus à mentir, même en politique, et que vous vous aperceviez qu’on se sert de vous comme d’un alibi.

En revanche, c’est fou aussi ce que Macron aura fait ce qu’il avait dit qu’il ne ferait pas. Pour aller vite, faire du Marine Le Pen sans Marine Le Pen.

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Primo, reprise à son compte de la croisade contre l’islamogauchisme, concept bien flou, fourre-tout, qui semble répondre symétriquement à celui d’islamophobie. Séparer la France en deux camps entre islamogauchistes et islamophobes, c’est tout de même plus simple que de se poser le problème des inégalités sociales qui s’aggravent chaque jour avec la pandémie ou d’essayer d’anticiper les catastrophes climatiques à venir et dont les dégâts feront de la période Covid le souvenir d’une époque heureuse.

Instrumentalisation de l’insécurité

Secundo, instrumentalisation de l’insécurité, comme à chaque approche de présidentielle. Ce n’est pas une nouveauté, à vrai dire. Ça a commencé avec l’élection présidentielle de 2001. L’insécurité, un an avant, on ne parle plus que de ça et on ne parlera plus que de ça. Dehors, la question sociale ! Oubliée la réforme de l’assurance chômage qui vient d’être votée et se montre particulièrement dure pour les Français privés d’emploi ! L’insécurité est un problème réel, dramatique parfois mais pour lequel aucune solution sérieuse n’est proposée. On se livre simplement à une énumération lancinante et anxiogène de toutes les violences qui ont lieu. Mais en 2001, c’était la droite et l’extrême droite qui jouaient à ce petit jeu cynique, pas un président qui s’est voulu, lors de son élection, un libéral pragmatique avec une approche centriste.

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Destruction de la droite classique

Tertio, la destruction de la droite classique à travers diverses manœuvres orchestrées au plus haut niveau pour réduire LR à la portion congrue en attirant ses modérés du côté de la macronie et en poussant ses électeurs les plus inquiets du côté du Rassemblement National. La dernière manip, c’est lancer Dupont-Moretti dans les régionales en Haut-de-France. Xavier Bertrand, président de la région et candidat déclaré à la présidentielle, seule personnalité qui voudrait garder le cap, qui représente un danger pour Macron, voit bien les deux mâchoires du piège se refermer : « Emmanuel Macron est un calculateur froid, un destructeur» a-t-il déclaré au Figaro.

Il ne faudrait surtout pas que quelque chose ou quelqu’un vienne empêcher le face à face entre le président sortant et Marine Le Pen. Macron aime bien les paris. Il a en déjà pris un fin janvier en refusant le reconfinement, ce qui fait de nous malgré une apparence de décrue, les plus mauvais élèves de la classe Europe. Vaincre Marine Le Pen est aussi un pari. Bien plus dangereux qu’en 2017. Et chacun sent, cette fois-ci, qu’il pourrait aussi bien le gagner que le perdre, c’est-à-dire connaître une victoire à la Pyrrhus ou une défaite honteuse qui le renverra travailler dans la banque d’affaires d’où on l’avait sorti.

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Vivre ou mourir, faut-il choisir?

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Dans le service d'urgence de l’hôpital Bichat à Paris © JEROME MARS / JDD / SIPA Numéro de reportage : 00788684_000019

Planifier sa mort est dans l’air du temps. Ce que l’on nous présente comme l’ultime liberté révèle davantage l’individualisme de notre société. Nous croyons traiter les mourants selon leurs désirs. Mais ces désirs, c’est nous qui les fabriquons, car la valeur qu’ils attachent à la vie dépend de l’image que nous leur en donnons.


« Ô mort où est ta victoire ? » s’exclame saint Paul (I Co, XV/55). Mais la Résurrection à laquelle il fait allusion a été précédée par un passage dans la mort dont la perspective terrifiait Jésus au jardin des Oliviers. Autrement dit, la théologie s’appuie sur une anthropologie où la mort a sa place, comme l’indique la formule sur le grain qui a besoin de mourir pour fructifier. Pour que la vie en effet déborde l’existence d’un individu ou d’un couple, il faut qu’elle sorte de son logement et connaisse un détachement qui évoque la mort.

Les interférences entre la vie et la mort sont diverses. La plus classique est celle des rencontres des parents et amis autour du mourant ou du défunt, moments où l’avenir prend racine dans le souvenir. Mais il est aussi des situations où vie et mort se superposent, où le sentiment de l’une et le sentiment de l’autre se renforcent réciproquement. D’une telle situation, on a un témoignage saisissant dans « Mission sur Arras[1] » d’Antoine de Saint-Exupéry. Il y rend compte de son état d’esprit au cours d’une mission d’observation qui l’obligeait à rester à une altitude permettant de photographier la ville et les troupes qui l’occupaient. Pour prendre les photos, il ne fallait voler ni en rase-mottes ni très haut, mais l’altitude requise était aussi celle où on est le plus vulnérable à la DCA ennemie. Dans ces conditions, dit le rescapé, il ne faut pas se dire qu’on risque sa vie, mais se considérer comme déjà mort, ce qui est peut-être le comble de la vie si le sentiment d’être dans un sursis à chaque instant renouvelé fait sentir le plus fortement qu’on est en vie.  Cette situation est évidemment extrême, mais on peut étendre la signification de ce témoignage en disant que risquer consciemment sa vie, c’est déjà la considérer du point de vue de sa fin possible. Ceci implique que le moment du passage, le « mourir » peut-on dire, se trouve enveloppé dans quelque chose d’autre, dans cette forme sublimée et collectivisée de la vie dont parlent les annales des armées au combat. Ce mixte de vie et de mort qui tient la troupe ensemble et la garantit du sauve-qui-peut, cet élément de cohésion peut être immanent à l’action, comme dans les charges de cavalerie de Murat, ou bien dépendre d’une conscience plus longue et plus profonde, comme le sentiment de la patrie en danger dans les tranchées de la Grande Guerre.

La mort n’est plus une affaire familiale

S’il est rare que le sentiment de la vie et celui de la mort coexistent aussi dramatiquement, il est par contre banal que l’annonce d’une mort réveille la conscience de ce qu’elle n’emportera pas, de ce qu’elle laissera, et soit ressentie comme une convocation à se rassembler. La présence de ce qui survivra est (était) jusqu’à nos jours au centre de la représentation classique de la mort en famille. À la veille de mourir, le laboureur de La Fontaine dit à ses enfants que le travail de la même terre les réunit et continuera de les réunir. De même ce peut être à travers des consignes triviales de comportement qu’à ce moment une mère transmet à ses enfants, surtout s’ils sont encore jeunes, quelque chose d’elle-même. Maintenant encore, quand on voit, aussitôt connu le pronostic fatal des médecins, les descendants se relayer au chevet de celui qui « n’en a plus pour longtemps », c’est un au-delà, pas seulement chronologique mais substantiel, familial, de la mort imminente qu’ils partagent avec celui qui est sur le départ. Que la mort ne nous convoque plus de cette manière collective, parce que nous estimons naturel de considérer qu’elle est l’affaire de ceux dont elle ronge le corps, et seulement d’eux, devrait nous inquiéter.

« Le Christ priant au Jardin des Oliviers », détails du Retable de saint Zénon de Vérone, Andrea Mantegna, 1459 © Wikimedia Commons

Au contraire de la mort socialisée, le suicide est une mort que l’on peut dire totale parce que solitaire, où celui qui se supprime s’en va seul, estimant qu’il n’a rien, rien qui compte du moins, à partager avec ceux qu’il laisse derrière lui. C’est pourquoi tout suicide résonne comme un reproche, le pire des reproches sans doute, adressé à ceux avec lesquels on coupe les ponts. À ceux-ci, quoi qu’ils disent, quelque raison qu’ils trouvent à son geste, le fantôme du suicidé ne cesse pas de répéter une évidence : vous n’avez pas su me retenir, me convaincre que nous avions quelque chose à partager qui dépasse nos existences personnelles.

« Suicide assisté », un oxymore pour se donner bonne conscience

Quand donc on parle actuellement de suicide assisté, on emploie un oxymore : si nous avions su l’assister, il n’aurait pas demandé à mourir. On escamote la difficulté en se disant que nous avons seulement un peu déplacé notre bienveillance, qu’à défaut de savoir garder parmi nous le candidat au suicide, nous avons du moins su accompagner son départ. L’« auto-suicide » adresse un reproche, le « suicide assisté » répond à ce reproche en enveloppant ce qui reste une défaillance dans ce que nous voulons être un geste de générosité.

Le suicide assisté n’est pourtant pas une nouveauté complète. On peut considérer comme tel le « coup de grâce » donné au cours du combat au blessé d’à côté qui souffre atrocement sans qu’aucun soulagement ne soit possible. Mais ce que l’on préconise aujourd’hui, ce que l’opinion semble admettre, ne se présente pas comme relevant de l’« ultime camaraderie », mais comme l’« ultime liberté ». Les justifications données en effet ne renvoient qu’au rapport du souffrant avec lui-même, au consentement qu’il a donné d’avance ou que l’on présume, à ce que l’on pourra faire pour qu’il ne connaisse pas la perte de son autonomie et de l’estime de soi.

Il y a pourtant un équivalent, plus discret, du « coup de grâce » donné par le soldat d’à côté : ce qu’autorise la loi française actuellement, la sédation, l’apaisement chimique de la douleur, prolongée aussi longtemps que nécessaire. Mais cette éthique du soulagement ne nous suffit plus. Il y a des pays qui vont plus loin, répète-t-on, il y a des « avancées » à portée de main si l’on surmonte de vieilles inhibitions. Et l’on donne en exemple la Belgique, où la loi ne permet pas seulement de soulager la douleur dans les derniers moments, mais d’arrêter une vie estimée d’avance sans valeur par ceux qui ont rédigé leurs directives anticipées, une vie dont ils ne voudraient imposer la charge ni à leur entourage ni à eux-mêmes quand ils seront au bout[2]. À ce propos, on parle d’un déclin ingérable, d’une perte d’estime de soi qui, comme dans le cas de la maladie d’Alzheimer, ne présagent pas toujours une mort prochaine. La Belgique, depuis que les raisons acceptées pour choisir l’euthanasie ont été élargies d’une manière analogue à ce que beaucoup souhaitent en France, a vu presque décupler le nombre des morts assistées[3].

Une fin de vie ni libre ni vraiment choisie

Le critère pour autoriser ou non une euthanasie deviendrait dans la proposition de loi d’Olivier Falorni et de la majorité des députés, la valeur de tel ou tel état de vie. L’usage de ce critère fait problème. Même si la loi ne fixe qu’un cadre et laisse la décision au patient, il reste une difficulté : la valeur que des personnes diminuées peuvent attacher à leur vie dépend beaucoup de l’image que l’extérieur leur en renvoie. L’actuelle rhétorique compassionnelle, mais dévalorisante, qui domine dans les médias fait peser sur ceux qu’elle prétend comprendre et secourir une stigmatisation qui pèsera nécessairement sur leurs choix.

Examen de la proposition de loi portée par le député Olivier Falorni pour « une fin de vie libre et choisie », Assemblée nationale, 8 avril 2021 © Jacques Witt/SIPA

À l’érection de la qualité de vie comme critère essentiel correspond l’objectif proclamé d’assurer à tous une « fin de vie libre et choisie ». Façon de mettre, avec des mots euphorisants, celui qui se trouve sur le déclin devant ses responsabilités. Son comportement est libre, mais on ne peut pas garantir qu’il ne se trouvera pas hors de la Cité, hors de la zone de fraternité où les besoins de chacun sont ceux de tous. Dans une logique individualiste, Olivier Falorni met d’emblée hors société les personnes en fin de vie. Il croit les traiter selon leurs désirs et leurs besoins, mais il est amené à se fabriquer une idée en fait arbitraire de ces besoins et de ces désirs, puis à organiser d’après cette idée le traitement de personnes en désarroi.

Soins palliatifs, accompagner la fin de vie

L’exemple de certaines unités de soins palliatifs montre qu’il est possible d’aller dans une direction très différente, inverse même, puisqu’il s’agit dans ce cas[4] de faire société autour des patients avec les soignants et ceux qui les visitent. Les patients y sont considérés non pas à partir des désirs qu’on leur prête, mais à partir de ce qui est spécifique à leur humanité, le fait d’être en face de la mort. Réalisme libérateur ! Une des soignantes dit à ce propos que les services hospitaliers où l’on ne veut pas parler de la mort ne sont pas des lieux vivants, au contraire de ce qu’il en est à Puteaux. Non seulement on soulage les douleurs, mais on écoute les patients, on les délivre du sentiment d’abandon. Dans ces conditions, les interdits que conserve la loi française sont un point d’appui pour l’estime de soi des mourants. On voit alors disparaître les demandes d’euthanasie et même de sédation usque ad mortem. Infirmation directe, expérimentale de l’idéologie qui domine l’Assemblée nationale.

Jusqu’à nous, la mort a rassemblé parce que, dans ce moment, la mémoire de ce qui venait de s’achever permettait de formaliser le passage entre générations. L’individualisme de notre époque a innové, désocialisant la mort, prétendant faire du « mourir » une liberté personnelle. C’est imputer une charge insupportable à des personnes en situation d’extrême faiblesse. D’où une inflation des demandes d’en finir. Mais dans des institutions consacrées aux dépendants se lève un mouvement de resocialisation de la mort : le réalisme soignant s’y inscrit en faux contre l’utopie individualiste qui domine l’espace social.


[1]. Qui est un chapitre de Pilote de guerre. La mission évoquée était inutile, comme ce fut souvent le cas en mai et juin 1940, quand un état-major à la dérive croyait faire illusion en demandant l’impossible à quelques-uns.

[2]. La plupart de ceux qui rédigent des directives indiquant le degré de déchéance qu’ils ne supporteraient pas ne confirment pas ce verdict quand ils sont au pied du mur, mais cette idée de planifier sa fin de vie est dans l’air du temps, elle traduit le désir ans l’opinion de ne pas s’impliquer, mais de renvoyer les choix aux intéressés directs.

[3]. De 259 en 2003-2004 on est passé à 2 444 en 2020, cf. Alice Le Dréau, « En Belgique, l’euthanasie entre banalisations et questions », La Croix, 8 avril 2021.

[4]. Le Monde a publié le 9 avril dernier une très éclairante enquête de Béatrice Jérôme sur l’unité de soins palliatifs de Puteaux.

Geoffroy Lejeune: “Le nombre de militaires ayant signé la tribune sera certifié par huissier”

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Le journaliste Geoffroy Lejeune © JOEL SAGET / AFP

Entretien avec le directeur de la rédaction du magazine Valeurs actuelles


Elisabeth Lévy. La rédaction de Valeurs actuelles a-t-elle été à la manœuvre pour obtenir une deuxième tribune de militaires ?

Geoffroy Lejeune. Nous avons été sollicités par des militaires qu’on ne connaissait pas avant. Ils se sont adressés à nous parce que nous avions été le relais de la première tribune, tout simplement. Il nous a fallu quelques jours pour aboutir au texte qui a été écrit à plusieurs mains. Nous avons précipité la publication car, comme le texte circulait pour le recueil des signatures, il y avait des fuites dans la presse, C News en avait diffusé des bribes. État-major, politiques, journalistes, tous ceux qui voulaient l’avoir l’avaient lu. Pour éviter qu’il soit attaqué sur la base de quelques extraits, j’ai donc décidé de le publier intégralement.

Et pour la première, comment cela s’est-il passé ?

L’auteur du texte, Jean-Pierre Fabre-Bernadac, m’a appelé personnellement après son passage chez André Bercoff sur Sud Radio. J’ai mis quelques jours à réagir, puis nous avons travaillé deux jours avec lui, notamment pour décider de la façon dont on présenterait les signataires. Nous avons  publié le texte le 21 avril. Mais la polémique a commencé seulement quand Marine Le Pen est entrée dans la danse. Nous lui avons proposé de répondre dans le journal la semaine suivante, mais elle voulait que ça aille vite. Sa réponse a donc paru sur notre site le 23. Le lendemain, pour des raisons purement politiciennes, Jean-Luc Mélenchon s’agite sur le sujet sur le mode « des putschistes veulent prendre le pouvoir ». Au même moment l’attentat de Rambouillet le fait beaucoup moins réagir : cela donne une idée de ses priorités. C’est à ce moment que nous avons été sollicités par des militaires en activité qui voulaient défendre leurs aînés et récuser le procès en putschisme.

Sans les déclarations de Mélenchon et du gouvernement, la deuxième tribune aurait-elle existé ?

Assurément, non. Comme vous l’avez constaté, le deuxième texte s’attache en premier lieu à défendre l’honneur des gens qui ont été salis par ces accusations en putschisme. Sans les envolées lyriques de Pannier-Runacher sur le « quarteron de généraux en charentaises » ou « le bruit de bottes » de Gérald Darmanin, ces militaires n’auraient pas décidé de répliquer.

Il paraît que, pour le CEMA, les anciens, c’est toujours compliqué à gérer…

Évidemment, c’est compliqué ! Mais rien n’obligeait les politiques à utiliser de tels quolibets caricaturaux et de telles invectives à l’encontre de gens qui ont servi leur pays. On s’est moqué des messagers pour disqualifier le message, leur constat sur le délitement de notre pays. Du reste, quelques jours après, un sondage Harris Interactive a montré que ce constat était largement partagé, au-delà de la droite.

Je ne vois pas de tentation insurrectionnelle au sein des armées

Avant d’en venir au fond, les signatures. Vous affichez 249 989 signatures mais cela comporte les soutiens de civils. Combien de militaires d’active parmi les signataires ?

Quand nous avons publié le texte, dans les conditions que j’ai évoquées, le processus de recueil des signatures était loin d’être achevé et il ne l’est toujours pas. Nous avons mis en place un système informatique qui permet aux gens de signer en toute sécurité et qui nous permet à nous de vérifier la qualité des signataires. Quant aux soutiens, nous avons recueilli 200 000 signatures en 24 heures et nous en sommes à 249 989. Nous n’avions jamais connu un emballement pareil.

D’accord, mais cela ne me dit pas combien de militaires en font partie, ni comment vous pouvez être sûr que ce sont des militaires.

Je ne vais pas vous dévoiler les détails, mais sachez que c’est un processus très sécurisé et assez compliqué. Notre priorité a été d’assurer aux militaires un total anonymat. Nous ne divulguerons ni les noms, ni les grades, ni quoi que ce soit. Je peux juste vous dire que tous les métiers de l’armée sont représentés. Nous ferons certifier par un huissier le nombre, l’identité et la qualité des signataires. Mais le grand public ne connaîtra que le nombre.

Pirater le système informatique de Valeurs, ça doit être faisable ?

Ça ne se passe pas sur notre site mais chez un prestataire. Reconnaissez que ce système a fait ses preuves, car pour l’instant aucun nom de signataire n’est parvenu jusqu’à vous…

Venons-en au fond. Ce n’est pas à un fils de militaire que je vais apprendre que la première vertu, et la première force de l’armée, c’est la discipline.  L’obéissance au chef. Or, le chef des armées c’est le président et il est défié dans des termes peu amènes.

Pas défié, interpelé. Je reconnais que la question se pose. Mais je suis convaincu que personne, dans les signataires de cette tribune, ne veut affaiblir les institutions. C’est un cri d’angoisse et de patriotisme et je suis très à l’aise avec cette démarche. Si j’avais perçu une volonté de déstabiliser le pays, j’aurais été plus méfiant. Bien sûr, comme tout le monde, je suis travaillé par la question de l’anonymat sur internet. Mais les militaires ne peuvent pas s’exprimer. Quand je marche dans la rue, beaucoup de soldats et beaucoup de policiers m’arrêtent : « Merci, grâce à votre journal, les gens savent ce qu’on ne peut pas dire ! »

S’ils ne peuvent pas s’exprimer, c’est pour éviter la politisation de l’armée. Or, cette tribune ne se contente pas de recenser des faits neutres car ça n’existe pas, elle fournit leur interprétation, exprimant en cela une opinion politique. Peu importe qu’on la partage ou pas. N’y a-t-il pas là une transgression d’une longue tradition républicaine ?

Ce n’est ni la mission ni le rôle des militaires de participer au débat politique. Mais il faut trouver un équilibre entre liberté d’expression et liberté d’opinion. Je persiste à penser que nombre des observations contenues dans ces deux tribunes relèvent du constat. Il est inacceptable que des militaires soient sanctionnés parce qu’ils les partagent. Rappelez-vous le général Soubelet, muté pour avoir tenu des propos prétendument trop durs sur la délinquance. Les militaires voient ce qu’ils voient pour paraphraser Péguy. Ils devraient aussi avoir le droit de dire ce qu’ils voient et de dire que la situation exige une action politique.

Tout de même, ils traitent leurs chefs de fourbes, pervers et lâches !

Quand ils sont en mission Sentinelle pendant trois semaines ou un mois, nos militaires voient beaucoup de choses qu’ils font remonter. La vérité, c’est que tout le monde sait qu’ils ont raison mais qu’on préfère étouffer leur parole. Eh bien aujourd’hui, ils se font entendre de l’ensemble des Français.

Vous savez bien que les mots qu’on choisit relèvent de l’interprétation. Par exemple, ils écrivent que la guerre civile couve. Je ne sais pas si j’adhère à cette affirmation. Je vois bien les multiples fractures qui déchirent la France, mais sommes-nous vraiment à la veille d’une guerre civile ? Et en même temps, je me demande si je fais partie de ces somnambules qui ne voient pas la catastrophe arriver ?

Prenez-le dans l’autre sens. Est-ce que la paix civile existe encore ? Selon moi, pas réellement, pas partout, et pas tout le temps en tout cas. Je vois notre pays se facturer, se communautariser. Je vois aussi l’accélération de radicalités de plus en plus antagonistes qui ne se comprendront probablement plus jamais. Mettons-nous à la place des signataires. Ils vont faire la guerre au djihadisme à l’étranger et se rendent compte quand ils rentrent en France que nous n’avons plus les moyens de nos ambitions. C’est d’ailleurs la formule la plus dévastatrice de la tribune : «lls ont offert leur peau pour détruire l’islamisme auquel vous faites des concessions sur notre sol ». Tous les trois jours, il y a un fait divers sordide qui se révèle à l’analyse être le symptôme d’un dysfonctionnement majeur de l’application des peines. Sur le plan régalien, il y a vraiment un effondrement. Entre Rambouillet, Mérignac, l’assassinat du policier Eric Masson à Avignon, on a le sentiment que ça craque de partout. Cela fait très peur.

Faut-il s’attendre à un mouvement de Gilets jaunes en uniformes qui, au lieu de manifester, s’exprimerait à coups de tribunes dans votre journal ?

Je ne crois pas. L’avertissement a été suffisamment fort et entendu pour qu’il n’y ait pas besoin d’en rajouter. Cependant, vous avez raison d’évoquer les Gilets jaunes. Les militaires sont des gens qui se lèvent tôt, qui travaillent dur, qui se taisent et qui encaissent : ce sont des Gilets jaunes ! Comme les policiers. Pour autant, je ne vois pas du tout de tentation insurrectionnelle au sein des armées.

Espérez-vous un changement de ton à l’Elysée ?

Pour le pouvoir, la tentation de minimiser la portée de la première tribune et de réduire ses signataires à une bande de vieillards séniles qui n’ont rien d’autre à faire était forte. La deuxième constitue un avertissement plus grave, il y a un côté « je persiste et je signe ». Cependant, ce n’est pas l’Élysée qui met de l’huile sur le feu, mais la ministre de la Défense qui s’obstine à ne pas comprendre ce qui est en train de se passer. Le ministre de l’Intérieur fait aussi une magistrale erreur de communication en réduisant ce qui est exprimé à une opinion d’extrême-droite. Et ne parlons pas de Jean Castex, qui ose affirmer : « s’ils sont si courageux, ils n’ont qu’à dire qui ils sont ». Ignore-t-il qu’ils n’en ont pas le droit et que s’ils le font, c’est parce que la première fois, la réaction de l’exécutif n’était pas la hauteur ? L’attaque du Premier ministre sur le courage est inaudible. Nous parlons de gens qui sont engagés dans des opérations pour lesquelles ils risquent leur vie.

Le procès en extrême droitisme est stupide, mais Marine Le Pen n’a-t-elle pas causé du tort à la démarche des militaires ?

J’ai plutôt tendance à penser que c’est Jean-Luc Mélenchon qui porte une immense responsabilité dans le durcissement de cette polémique. Il a agité la menace d’un putsch, alors que Marine Le Pen n’a fait que dire que ce que tout politique doit dire : votez pour moi, ça ira mieux. Le rôle de l’homme politique est de dire : je suis le moyen légal de changer les choses.

Pour nos confrères, c’est l’éternelle ritournelle : Valeurs Actuelles c’est l’extrême-droite. J’ai l’impression que cette accusation ne vous fait même plus de tort ?

Ce n’est jamais agréable. Mais il faut arrêter de perdre du temps à essayer d’y répondre. Nous avons simplement relayé les textes de gens qui font un constat sur la société française, constat partagé par 73% des Français. Si l’extrême-droite, c’est 73% des Français, alors il faut arrêter de se soucier des hurlements de Libération ou Télérama qui ne se parlent plus qu’entre eux.

Israël-Gaza: le Hamas a renversé la table

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Gaza, 12 mai 2021 © Khalil Hamra/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22566502_000003

Le Hamas a surpris Israël. Mais il est peu probable que le nouveau cycle de violences déclenché lundi change la donne dans le conflit israélo-palestinien. Pendant ce temps, deux autres ennemis de l’État hébreu, l’Iran et le Hézbollah, observent. L’analyse de Gil Mihaely.


Depuis lundi soir, le Hamas surprend Israël. Les récents tirs massifs de roquettes sur Tel-Aviv et sa région décidés par le Hamas suivent des premiers tirs moins importants sur Jérusalem. Ils ont pris de court le gouvernement israélien.

Jusqu’à lundi 10 mai à 18h00, Netanyahou croyait que nous étions, au pire, face à un incident ramadanesque aggravé.

Cela fait un mois que la température monte et que Jérusalem, détonateur de la deuxième intifada, est au cœur du conflit. Report des élections palestiniennes prévues pour juillet au prétexte qu’Israël ne laissera pas voter les habitants de Jérusalem-Est, expulsions de familles arabes du quartier de Sheikh Jarakh, heurts entre jeunes à jeun et policiers : les images diffusées par les médias concurrençaient avec succès les feuilletons traditionnels du ramadan. En titre subliminal : « les Juifs attaquent l’Esplanade des Mosquées ».

Surprise stratégique

Les souvenirs de la guerre de l’été 2014, les règles du jeu négociées par l’intermédiaire de l’Égypte et enfin l’argent du Qatar ont longtemps fait croire à Jérusalem que le Hamas n’avait pas intérêt à renverser la table.

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Il y a une quinzaine de jours, après un weekend de tirs sur des localités israéliennes proches de Gaza, le lieutenant général Kokhavi, chef de l’état-major général israélien, aurait proposé au gouvernement d’anticiper et de casser la baraque avec une riposte disproportionnée. Mais le consensus était contre lui et Netanyahou avait choisi de calmer le jeu et de laisser entrer à Gaza 10 millions de dollars envoyés par Doha. La dissuasion israélienne habituelle – reposant d’un côté sur l’idée d’une amélioration du niveau de vie à Gaza, et de l’autre sur la menace d’une riposte terrible – a cessé de fonctionner. Le Hamas a sans doute intérêt à soulager la population, mais pas au prix de l’abandon de sa raison d’être politique.

Et puisque les surprises comme leurs cousins volent en escadrilles, le Hamas a sorti un lapin supplémentaire de son chapeau. Ses roquettes (par leur portée et leur précision, notamment grâce à l’aide de l’Iran et un trafic par le Sinaï) et le mode opératoire de lancement (rafales visant à saturer le Dôme de fer) semblent plus efficaces qu’autrefois. Et l’efficacité du dôme de fer, jadis proche de Pfizer, est désormais au niveau d’Astra Zeneca ! Cependant, on peut s’attendre à des améliorations rapides sur ce point.

Les ennemis d’Israël misent sur la démographie et le temps long

Au-delà de ces considérations, ce nouveau cycle de violence entre Israël et le Hamas s’inscrit dans un contexte politique bien plus large. Contrairement aux États arabes, les ennemis auxquels Israël fait face aujourd’hui – des organisations telles que le Hamas, le Jihad islamique, le Hezbollah ou le Jihad Mondial (Al-Qaeda et Daech) – ne cherchent pas une solution politique du conflit. Ils croient que le conflit historique avec Israël, aussi long soit-il, se terminera par la destruction de celui-ci comme ce fut le cas jadis pour l’Etat des Croisés. Selon eux, le temps et la démographie jouent en leur faveur. Leur stratégie utilise la violence afin de saper la volonté d’Israël, qu’ils croient être une société occidentale molle et apeurée, fatiguée de sacrifices et accro à la consommation.   

Depuis 1982, Israël utilise la force militaire principalement contre ces organisations armées sub-étatiques, dans un effort de longue haleine. C’est « la guerre entre les guerres ». Cette logique est résumée par l’expression « tonte de gazon », une métaphore reflétant la conviction que le conflit est insoluble, car en face se trouvent des entités non étatiques pour lesquelles la guerre n’est pas une continuité de la politique, mais leur raison d’être et la base de leur légitimité. Comment le Hezbollah justifierait-il ses armes et son statut d’État dans l’État au lendemain d’une hypothétique paix avec Israël ? Comment le Hamas se distinguerait-il alors de l’Autorité palestinienne ? Ainsi, le recours à la force de l’État juif qui fait la une des médias n’a pas non plus pour objectif une « solution politique », considérée d’emblée comme impossible, mais cherche à minimiser autant que possible la capacité de l’ennemi à infliger des dommages à Israël. Autrement dit, il s’agit de rendre la vie avec la menace non pas tolérable mais carrément bonne pour les Israéliens, pour les Juifs qui souhaiteraient s’installer ainsi que pour les touristes et autres visiteurs. Israël a fini par faire sienne la stratégie de la guérilla : puisqu’on ne peut pas battre l’ennemi sur le champ de bataille, on l’épuise et on le pousse à la faute.

Irruption de violences intenses, précédée et suivie des périodes de violence à basse intensité

Les cycles de violence suivent donc une logique d’attrition. L’ennemi attaque et Israël réplique en adaptant sa réponse aux dommages subis. À la fin de chaque cycle, un évènement « goutte d’eau » fait déborder le vase : une opération d’envergure est alors déclenchée avec pour seul but de rendre l’inévitable épisode suivant aussi éloigné que possible dans le temps. On « coupe le gazon », tout en sachant parfaitement qu’il repoussera. Entre chaque cycle toutefois, une guerre de basse intensité, souvent clandestine, appuyée sur un renseignement de qualité, vise sans relâche des personnes, des structures, des circuits de financement et d’approvisionnement.

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Face à la puissante mobilisation du fanatisme islamique et à la haine des « juifs et des croisés », Israël déploie sa richesse, son avantage technologique, une infrastructure étatique développée et un système d’alliances efficace. Tant que le prix du conflit sera perçu par la société israélienne comme tolérable, il n’y aura ni pression pour une solution politique ni découragement. Les résultats des élections confirment – trop souvent – que la majorité de l’électorat adhère plus ou moins à cette manière de gérer la situation. 

Au fil des années, l’armée de l’air israélienne s’est adaptée aux nouveaux usages de la force. En étroite coopération avec le Shin Bet[1], elle a perfectionné des méthodes permettant de faire une chasse efficace aux lanceurs de roquettes et aux leaders militaires et politiques ennemis. Bref, en Israël, le problème palestinien est considéré comme un virus avec lequel – grâce aux vaccins, au système de santé efficace et à une économie prospère – on peut et on doit vivre. Le fait que presque sept ans se sont écoulées depuis la guerre de l’été 2014 est en soit une victoire israélienne, un succès renforcé chaque jour. C’est peut-être pour cette raison que le Hamas a décidé de renverser la table : il fallait remettre le compteur à zéro. Dans cette poudrière, peu importe qui joue l’étincelle !

La vie continue

On ne sait pas encore quels rapports de forces vont émerger de ce nouveau « round », mais il est peu probable qu’Israël ou le Hamas puissent obtenir une victoire décisive susceptible de changer le cours de l’histoire. Tout indique plutôt que l’issue la plus probable va ressembler à s’y méprendre au statu-quo-ante. Même si les évènements dramatiques à Gaza et en Israël accaparent l’attention, certaines informations moins connues méritent également qu’on s’y attarde. Ainsi, on pouvait lire ce matin dans les pages économiques de la presse israélienne que pour la première fois, une entreprise israélienne allait importer du ciment égyptien pour réduire la dépendance israélienne au ciment turc, et renforcer les relations avec l’Égypte. Cette transaction a été négociée dans le cadre de la visite à Sharm El Sheikh au mois de mars du ministre israélien du renseignement, à la tête d’une délégation officielle particulièrement nombreuse. Derrière la fumée et le bruit des armes, le réaménagement géostratégique du Moyen-Orient suit son cours.

Cependant, deux acteurs importants sont en train d’observer l’évolution de la crise et de se poser des questions : l’Iran et le Hézbollah. Je parle bien de deux acteurs distincts et non pas d’un seul, car en 2006 c’est bien la milice libanaise qui avait déclenché sans l’accord de Téhéran la guerre du Liban. Comme le renversement des tables est à la mode, il vaut mieux dans ces autres arènes ne pas non plus s’abriter derrière trop de paradigmes. 

[1] Service de sécurité intérieure israélien, NDLR.

Hakim El Karoui, sortir de l’hiver terroriste par un printemps islamiste?

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Hakim El Karoui © BALTEL/SIPA Numéro de reportage : 00611932_000007

Dans une récente chronique, Hakim El Karoui – qui se veut l’un des artisans de « l’islam de France », et qui fut et est sans doute encore proche du pouvoir – feint de se demander si un éventuel triomphe de Marine Le Pen aux présidentielles ne serait pas, en réalité, la vraie victoire des terroristes jihadistes. On voudrait en rire, mais…


C’est un nouveau palier franchi par la rhétorique bien connue, celle qui répète ad nauseam que le but des jihadistes serait de nous diviser et/ou de provoquer la guerre civile, pour ne surtout pas devoir dire ce qui est pourtant évident aux yeux de tout analyste sérieux, à savoir que le jihad n’est qu’un mode d’action de l’islamisme parmi d’autres, et que l’objectif de l’islamisme, c’est l’islamisation. Les islamistes non-jihadistes ayant exactement le même projet de société que ces derniers, la différence ne portant que sur les méthodes employées pour y parvenir.

Rhétorique fallacieuse

La fausse question d’Hakim El Karoui est évidemment ridicule, y compris si l’on n’aime pas – voire que l’on déteste – Marine Le Pen, son parti et ses idées. Même dans ce cas, même si l’on voit en eux une monstruosité en gestation, l’interrogation rhétorique revient à se demander si, par hasard, avoir poussé Churchill dans les bras d’une alliance avec Staline n’aurait pas été la vraie victoire du Führer, sous prétexte que stalinisme et nazisme sont deux totalitarismes. Scoop : non.

Je ne spéculerai pas sur les intentions d’Hakim El Karoui. J’ai déjà critiqué dans Causeur le rapport publié par l’Institut Montaigne en 2018 sous sa direction sur « La fabrique de l’islamisme », et malgré les qualités de celui-ci j’y avais noté un impensé majeur, puisqu’il n’analyse l’islamisme que comme une réaction de l’islam à la « modernité occidentale », symboliquement actée par la campagne d’Égypte de Napoléon.

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En réalité, l’alliance entre Ibn Abdelwahhab (fondateur du wahhabisme) et Ibn Séoud remonte à 1745, soit avant même la naissance du père du futur Général Bonaparte ! Ibn Khaldoun écrivait au 14ème siècle de notre ère que le jihad armé conquérant est consubstantiel à l’islam. Ash Shafi’î, lui, affirmait au début du 9ème siècle que pour la majorité des savants de l’islam le jihad n’est pas seulement intérieur et spirituel, mais surtout extérieur, armé et conquérant. Et selon la tradition musulmane le prophète lui-même, au 7ème siècle, aurait imposé aux Banu Thaqif la conversion ou la mort. Tout ceci relève évidemment de ce que l’on appelle aujourd’hui l’islamisme, et à moins d’adopter une définition pour le moins étendue de la notion de « modernité occidentale » il est difficile de lui en imputer la responsabilité…

Un dangereux relativisme

Que cherche donc ici Hakim El Karoui ? Se trompe-t-il en toute bonne foi ? Veut-il seulement dédouaner à toute force l’islam de la moindre responsabilité dans l’islamisme ? Ou prépare-t-il des arguments électoraux pour appeler à organiser contre Marine Le Pen un « front républicain » dans lequel les islamo-gauchistes et donc les islamistes auraient leur place, de peur que s’organise avec Marine Le Pen un autre front républicain, cette fois contre ceux qui se compromettent avec l’islamisme ?

Je l’ignore. Je note cependant qu’il est pour le moins ironique que, écrivant regretter que le débat soit « remplacé par l’invective, la dénonciation et l’injure », il conclue en affirmant que l’extrême-droite appellerait à l’insurrection des militaires (dans une tribune qui affirme que la loi de la République doit être respectée partout, étrange appel à l’insurrection !) et que son éventuel succès électoral serait « la vraie victoire des terroristes ». En matière d’ouverture au débat démocratique, on a vu mieux.

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Mais il y a plus grave, car plus dangereux, c’est le relativisme manifeste dont Hakim El Karoui fait preuve envers ceux dont la complaisance à l’égard des islamistes n’est plus à prouver. Ainsi, s’il complimente Gilles Clavreul pour sa réponse à Alain Finkielkraut, voilà qu’il semble renvoyer dos-à-dos le « PS tendance Valls » et EELV, Charlie et Médiapart, reprochant aux uns comme aux autres le déchirement de la gauche, et affirmant que ceux qui proclament l’importance de l’attachement à « une culture française idéalisée et réifiée » ont « viré définitement à droite » – on sent bien que sous sa plume « virer à droite » relève plus de la faute morale que du choix politique légitime.

Deux poids deux mesures

On remarque aussi que Hakim El Karoui évoque comme une réalité incontestable « la condition sociale dégradée de ceux qui embrassent telle ou telle religion, notamment l’islam » et le fait que dans le cas du jihadisme « les terroristes eux-mêmes sont d’origine immigrée ou plus largement du mauvais côté de la société : des pauvres, des exclus, des sans-grades. » Certes, nous savons tous que le multimillionnaire Oussama Ben Laden était pauvre, exclu et sans-grade, et que la misère bien connue des émirs du Golfe ou du premier ministre pakistanais prouve que l’islam est la religion de ceux qui ont « une condition sociale dégradée ».

Notons enfin la référence laudative à Leïla Slimani, dont Hakim El Karoui décrit les prises de paroles comme « un éloge de la nuance » et tentant « de rétablir les conditions d’un débat constructif », et rappelons simplement que cette même Leïla Slimani a notamment déclaré en février dernier : « Quel est le problème au juste avec l’islamisme au pouvoir ? Ne s’agit-il pas d’une option politique comme une autre ? » Je laisse le lecteur en tirer les conclusions qu’il voudra, sur Leïla Slimani, sur Hakim El Karoui, et sur leurs choix éthiques et politiques.

Je concluerai en citant Gabriel Martinez-Gros, historien spécialiste d’Al Andalus et de la pensée d’Ibn Khaldoun, dont le livre Fascination du djihad, fureurs islamistes et défaite de la paix compte parmi ce qui s’est écrit de plus lucide et de plus utile sur le sujet, et me semble s’appliquer parfaitement à la chronique d’Hakim El Karoui :

« Aveuglement de la gauche en particulier, qui ne veut voir que problèmes sociaux là où éclate l’évidence d’un choix politique. Le paradoxe veut que ce même consensus, et cette même gauche, s’alarment d’une extrême-droite populiste, dont le programme ne comporte pourtant aucune des condamnations radicales des fondements de l’Occident – en particulier la souveraineté du peuple, l’abolition de l’esclavage et de la polygamie, ou l’égalité des sexes – que les djihadistes proclament très ouvertement. »

Régionales en PACA : le crime ne paye pas…

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Le président Emmanuel Macron, la secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées Sophie Cluzel et le président du conseil régional Renaud Muselier visitent le lieu du futur site olympique de voile à la base nautique «Marina Olympique» à Marseille, le 21 septembre 2017 © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Selon un sondage Ifop-Fiducial pour LCI et Le Figaro, réalisé auprès de 1000 personnes entre le 6 et le 10 mai, le premier depuis les rapprochements LR/LREM, Thierry Mariani serait donné gagnant en PACA dans tous les cas de figure. Il dépasserait Renaud Muselier au premier tour, avec 36% des voix, si LR et LREM présentent des listes séparées, et 38% si LR et LREM faisaient liste commune. Il conserverait son avance au second tour, en cas de triangulaire, avec 41% des voix, distançant la liste LR/LREM.


Résumons rapidement les épisodes précédents. Renaud Muselier, candidat républicain déclare sa flamme à Sophie Cluzel (LREM). Il la convoite. Elle accepte car il est bel homme. La nuit de noces est prévue aux îles de Lérins. Mais Muselier, être timide et timoré, s’empresse de demander conseil à ses parents. Il consulte la direction de son parti. Et celle-ci lui fait savoir qu’il est hors de question qu’il épouse la belle Sophie.

Renaud Muselier obtempère, et, comble de la goujaterie, reprend à la candidate LREM la bague de fiançailles qu’il lui avait offerte.

Une très, très médiocre bouillabaisse politicienne qui en écœure plus d’un. Dégoutés ainsi de la politique, les électeurs locaux vont-ils déserter les urnes ? Pas du tout si l’on en croit deux sondages parus dans Le Figaro et sur France Info.

Première hypothèse : une élection avec trois listes, LREM, Républicains et Frontistes. C’est le Rassemblement national qui arrive en tête. Deuxième hypothèse : LREM ne présente pas de liste contre Muselier. C’est encore le Rassemblement national qui arrive en tête. Troisième hypothèse : Sophie Cluzel, bien qu’éconduite, ravale son amertume, ne présente pas de liste et soutient Renaud Muselier. C’est toujours le Rassemblement national qui arrive en tête.

Certes, la politique ce n’est pas toujours très reluisant. Elle comporte sa part de cynisme et de combines. Encore faut-il que ces dernières réussissent. Quand elles échouent pour leurs initiateurs c’est le goudron et les plumes ! C’est ce qui va sans doute arriver en PACA.

Le crime, on le voit, ne paye pas. Mais on sait à qui il profite : à Thierry Mariani, le candidat frontiste. Une autre victime collatérale de cette déroute annoncée mérite d’être citée : Emmanuel Macron. Le petit Machiavel de l’Élysée était en effet à la manœuvre pour avaler les Républicains. Mais n’est pas Machiavel qui veut…

Augustin Trapenard troublé par Judith Butler

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Judith Butler, Francfort, Allemagne, 11 septembre 2012 © Thomas Lohnes/AP/SIPA, Numéro de reportage : AP21294249_000004

France Inter a reçu la philosophe Judith Butler. La radio de gauche a-do-re ses thèses qu’elle qualifie de « subversives et galvanisantes ». Vous l’avez manquée? Pas Causeur, soyez tranquilles…


On sent que l’animateur Augustin Trapenard a gobé depuis longtemps toutes les thèses sur le genre, il n’y aura donc pas de questions embarrassantes mais plutôt des relances doucereuses et assouplissantes qui mettront Judith Butler dans les meilleures conditions pour dire des platitudes, faire des remontrances à la France à cause de sa « résistance » au progressisme, et admonester ceux qui continuent d’ignorer ou de critiquer les études sur le genre.

Judith Butler fait partie de ces universitaires post-structuralistes américaines qui, s’appuyant sur les travaux de Derrida et de Foucault, ont fait de la « déconstruction » l’alpha et l’omega de leur système de pensée. 

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Encore plus subversif que les macronistes

Cet appareil idéologique repose sur des thèses plus ou moins bien digérées, détournées, orientées en vue de démontrer la « performativité du genre » et, surtout, de dénoncer en vrac le nationalisme, le capitalisme, le patriarcat, l’hétérosexualité et « toutes les formes de violences systémiques ». Judith Butler pense que son travail sur le genre est subversif en ceci qu’il « menace la famille traditionnelle hétérosexuelle qui suppose la supériorité de l’homme sur la femme et qui part du principe que les familles ont pour mission de se reproduire afin d’engendrer des citoyens hétérosexuels. » Ce genre de réflexions indigentes ne semble pas troubler le moins du monde Augustin Trapenard qui abonde dans le sens de son invitée. Cette dernière considère que l’approche intersectionnelle (genre, race, féminisme, LGBT, etc.) est « un danger pour le néo-libéralisme », et que tous ceux qui critiquent ces mêmes études intersectionnelles sont des ignorants n’ayant pas lu ou pas compris ses ouvrages. Les Français, en particulier, trop « nationalistes », et qui se prennent pour « l’incarnation de la civilisation », sont en réalité « des ignorants » refusant de « vivre dans un monde globalisé » qui pourrait être, selon elle, le meilleur des mondes possibles grâce à un système qui prendrait entièrement à sa charge les besoins économiques de chacun (revenu universel), les soins aux personnes, les gardes d’enfants, etc. au lieu de les laisser entre les seules mains de la détestable « famille traditionnelle. » Augustin Trapenard est aux anges…

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Mme Butler ne semble pas voir que son meilleur des mondes possibles est en bonne voie de réalisation totale. À côté des prises en charges étatiques censées assurer la stabilité sociale, et au contraire de ce qu’elle croit, le néo-libéralisme s’adapte très bien à l’atomisation des sociétés occidentales. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder certaines séries américaines et européennes ou les publicités des plus grandes marques de produits alimentaires, automobiles, informatiques, téléphoniques, etc. : elles ne sont absolument plus à l’image de la norme qui afflige tant Judith Butler mais bien à celle imposée par les lobbyistes du monde global, économiquement et sexuellement libre-échangiste et fluide, géographiquement et symboliquement sansfrontiériste, libéré du frein au consumérisme effréné que pouvait être une vie vécue dans les limites traditionnelles d’une communauté de personnes ayant encore le goût du partage, de l’entraide, et l’idée de l’utilité ou de l’inutilité de tel ou tel achat. 

Le néolibéralisme converti depuis longtemps aux thèses de Judith Butler

Ces marques ont compris : 1) que de nouveaux clients sont apparus sur le marché, individualistes, fiers d’être ceci ou cela, culturellement captifs, en même temps “influencés” et “influenceurs”, sensibles à toutes les modes et financièrement au-dessus de la plèbe ; 2) qu’elles-mêmes n’échappent pas à la surveillance constante et vigilante des soi-disant victimes de discriminations ou des lobbys de toutes sortes : les dernières mésaventures d’une eau en bouteille accusée d’islamophobie, d’une série accusée de grossophobie et d’homophobie, ou des films pour enfants « recontextualisés » sont là pour en témoigner. Ce ne sont que trois exemples parmi les centaines qui poussent de plus en plus d’enseignes à se déclarer gay-friendly, contre le racisme, pour les emballages “verts”, ou à retirer de leurs notices de produits de beauté les mots traumatisants “blanc” et “blanchissant”.

Mme Butler dénonce le patriarcat, jérémiade constante des milieux lesbiens radicaux, néo-féministes, antiracistes et écologistes qui, intersectionnalité oblige, entremêlent les causes pour montrer du doigt le responsable de tous les maux : le mâle blanc occidental. Pourtant, et pour le dire rapidement, en France comme dans la plupart des pays occidentaux, le patriarcat est mort. Ce simulacre d’un patriarcat occidental, entretenu par des féministes revanchardes ou bêtes, est fait du même bois creux que celui du racisme “systémique” et n’a qu’un but : désigner et mettre en examen le « coupable presque parfait » (P. Bruckner), le juger, le condamner, l’exécuter, le remplacer. Étrangement, le patriarcat bien réel des sociétés musulmanes semble, lui, avoir les faveurs de Judith Butler et de ses émules. Dans son livre Vie précaire, elle blâmait ces femmes afghanes qui avaient décidé, après la défaite des talibans, de ne plus porter la burqa. Ces “traîtresses” n’avaient pas saisi « les importantes significations culturelles de la burqa, la façon dont elle signifie l’appartenance à une communauté et une religion, une famille, une histoire prolongée de liens de parenté, un exercice de modestie et de fierté, une protection contre la honte », écrira la papesse du genre en citant, pour l’approuver, l’oratrice d’une conférence (1). 

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Eric Fassin, représentant de Butler en France

Pour réussir ce tour de force paradoxal, il faut – à l’instar du multi-sociologue Éric Fassin, représentant officiel de la firme Butler en France – regarder l’histoire des hommes à travers le « seul prisme » de la domination des Occidentaux sur les autres peuples, des hétérosexuels sur les minorités LGBT, des Blancs sur les “racisés”. En conséquence de quoi, même ce qui pourrait redorer le blason de cet Occident honni (comme la libération des femmes afghanes, par exemple) doit être dénoncé, sali, refusé au nom de cette idée que « toutes les civilisations se valent » mais que la civilisation occidentale vaut quand même un peu moins que les autres. Ainsi, autre exemple, l’esclavage transatlantique est-il devenu un crime contre l’humanité tandis que les traites négrières intra-africaines et arabo-musulmanes demeurent des péripéties folkloriques qu’il vaut mieux passer aux pertes et profits historiques.
Pour qui voudrait approfondir le sujet et chercher un efficace moyen d’endormissement sans recours aux médicaments, nous conseillons la lecture du livre de Butler, Trouble dans le genre. Le charabia y dispute sa place au galimatias ; le jargon ronflant procure à l’étudiant de Paris VIII la douce sensation d’avoir compris l’incompréhensible. « La sauce rhétorique plus ou moins majestueusement théorique est bien relevée, et suffisamment séduisante pour donner, en prime, l’impression au lecteur qu’il est sans doute très intelligent. […] L’on a sans cesse l’impression de s’embourber dans les pages, malgré les hauteurs théoriques où nous sommes censés voler. », écrit Sabine Prokhoris dans Au bon plaisir des “docteurs graves”, à propos de Judith Butler. Augustin Trapenard, lui, continue de planer, envoûté : « Vous m’avez rendu heureux ce matin, Judith Butler, merci infiniment pour cette liberté, cette concision, cette émulation », susurre-t-il pour conclure son émission.

(1) Cité p.163 du livre de Sabine Prokhoris Au bon plaisir “des docteurs graves”. P. 47 et 48 du
même livre, Sabine Prokhoris rappelle la teneur de l’hallucinante Lettre de Paris de Butler parue
dans le Libération du 19 novembre 2015, soit quelques jours après les attentats islamistes qui
endeuillèrent la France, et dans laquelle la spécialiste du genre se fait spécialiste géopolitique pour
dénoncer un État français supposément arabophobe, car refusant sciemment de parler d’État
islamique pour « garder le terme “Daech”, pour que cela reste un terme arabe qui n’entre pas dans
la langue française »
, entre autres gracieusetés.

Je ne vais pas arrêter d’utiliser le terme «Big Pharma» parce que les complotistes s’en sont saisis!

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Ariane Denoyel © Patrice NORMAND/Leextra/Éditions Fayard

Entretien avec Ariane Denoyel, journaliste qui publie Génération zombie: Enquête sur le scandale des antidépresseurs (Fayard, 2021)


Demain tous malades ? « Tout bien portant est un malade qui s’ignore », disait déjà Docteur Knock. Aujourd’hui il se frotterait les mains. Au moindre coup de blues, des millions de Français se voient prescrire des molécules miracles censées leur redonner goût à la vie. Prozac, Stablon, Deroxat, Zoloft, Effexor etc. Ces remèdes aux noms bizarres sont-ils dangereux ? Depuis plus de sept ans, la journaliste Ariane Denoyel enquête sur les antidépresseurs. Dans Génération zombie (Fayard), elle brosse un effroyable inventaire des risques encourus. Dépendance accrue mais aussi libido ravagée, enfants malformés, pulsions suicidaires ou même envies d’homicides avec passages à l’acte… En refermant Génération zombie, vous serez vacciné contre la tentation du Prozac si vous avez le cafard lors du prochain confinement.

Causeur. Qu’est-ce qui vous a amenée à vous pencher sur les antidépresseurs ?

En 2013, je suis tombée sur les travaux du professeur David Healy, un Irlandais co-fondateur du site rxisk.org. J’ai commencé à chercher des témoignages de médecins et je me suis rendu compte qu’il y avait un énorme sujet de santé public. Si ces médecins ont raison, il me semble que le thème des antidépresseurs est un Médiator puissance cent ou mille, car non seulement ces molécules sont très peu efficaces, mais en plus elles ont chez certains des effets indésirables gravissimes. D’ailleurs, dans le débat actuel sur la responsabilité, c’est très dommage qu’on ne parle pas du tout des médicaments sur prescription car ils sont sans doute à l’origine de beaucoup plus de décès que les drogues non légales.

C’est un sujet sous-estimé ?

Parfaitement. Il faut quand même savoir qu’à l’heure où je vous parle, un tiers des Français sont sous un traitement qui augmente le risque de dépression ou de suicide ! Il y a plus de 200 médicaments ainsi, cela concerne même des antiacides ou des anti-acnéiques. Quant aux antidépresseurs, ils peuvent conduire jusqu’au meurtre. Je rappelle qu’Isabelle Servier par exemple, la fille de Jacques Servier, a tué son mari à coups de hache sous l’influence des benzodiazépines. Aux États-Unis, on a eu beaucoup de cas. Le plus connu est celui de James Holmes, le tueur d’Aurora, qui était sous antidépresseur.

Vous citez aussi des noms plus près de chez nous tels que Andreas Lubitz, le pilote de la Germanwings, mais aussi Mohamed Merah ou Mohamed Lahouaiej Bouhlel, auteur de l’attentat de la promenade des Anglais à Nice. N’est-ce pas un peu facile d’incriminer les psychotropes pour ces deux derniers, sachant qu’il y a toute une idéologie islamiste qui a motivé leurs crimes ?

Je ne dis pas du tout qu’il faut incriminer exclusivement les médicaments mais dans certains articles qui traitaient de Merah ou de Lahouaiej Bouhlel, j’ai remarqué qu’il était fait mention de consommation de psychotropes. Dans la mesure où on travaille sur les facteurs déclenchant, ça me paraît délicat, étant donné ce qu’on sait sur l’action potentielle de ces psychotropes, de les éliminer complètement. Mon discours c’est juste cela. D’une façon générale, je ne comprends pas pourquoi on ne recueille pas systématiquement l’élément sur la prise d’antidépresseurs lors des enquêtes sur les meurtres et les suicides. Selon le professeur David Healy, qui est intervenu comme expert dans des procès impliquant ces molécules, neuf tueurs de masse sur dix sont sous leur influence aux États-Unis.

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Les conséquences désastreuses des antidépresseurs que vous dressez dans votre ouvrage sont édifiantes mais quelle est la part de responsabilité des « malades » ? Personne n’est obligé d’aller chez le médecin au moindre coup de déprime…

On peut considérer que c’est un réflexe relativement logique d’aller consulter quand on n’est pas bien mais il y a une bulle de désinformation médicale. C’est dur pour les médecins de se tenir au courant de tous les effets dangereux de ces molécules, ils sont déjà très chargés de travail. Quand ils sont face à une personne qui leur dit qu’elle ne va pas bien, les médecins ont peur d’un passage au suicide. C’est une crainte évidemment légitime, d’où la tentation de prescrire un antidépresseur. Mais là où l’industrie pharmaceutique a réussi un hold-up sur l’information médicale, c’est qu’elle a réussi à cacher aux médecins que les risques de suicides sont en fait plus élevés en donnant un ISRS (inhibiteur sélectifs de la recapture de la sérotonine), qui est officiellement le traitement recommandé en premier pour la dépression. Dans une étude de 2001 sur les effets de la paroxétine auprès de 275 enfants et adolescents par exemple, 11 développaient des comportements suicidaires et d’auto-agression dans le groupe médicament contre un seul dans le groupe placebo.

Vous venez de parler de « hold-up », vous incriminez pas mal l’industrie pharmaceutique et vous citez l’ouvrage Big Pharma (Les Arènes, 2013) dans votre enquête. Ne craignez-vous pas d’être récupérée par la nébuleuse anti « Big Pharma » et adepte du documentaire Hold-up ?

Je suis bien consciente qu’il y a des discours extrêmes et je ne dis pas qu’il ne faut pas se soigner. Pour autant, faut-il renoncer à la transparence ? L’industrie pharmaceutique est une puissance financière énorme au point qu’elle en arrive à déformer l’information scientifique. Moi je ne veux pas refuser d’utiliser le terme « Big Pharma » parce que les complotistes s’en sont saisis. La découverte de molécules agissant sur la sérotonine a incité l’industrie pharmaceutique à vendre le concept de dépression comme étant un déficit de sérotonine dans le cerveau, ce qui ne repose sur aucune base scientifique. Avant de prendre un traitement d’antidépresseur, vous avez le droit de savoir que peut-être, pas systématiquement évidemment, ça va modifier votre comportement d’une façon qui vous rende potentiellement dangereux, ou que ça va peut-être ruiner votre vie sexuelle pour le restant de vos jours !

La consommation d’antidépresseurs augmente avec la crise du Covid. Cela vous inquiète-t-il ?

Je vois passer comme vous des articles qui signalent une augmentation de la consommation d’antidépresseurs ou de tranquillisants. Je trouve cela évidemment préoccupant. J’aimerais beaucoup avoir des détails bien plus précis sur les chiffres et sur la suite mais c’est très difficile d’avoir de bons chiffres. Bruno Toussaint, le directeur de la revue Prescrire, m’a dit texto que si on souhaitait organiser un manque de transparence, on ne s’y prendrait pas autrement ! Les bases de données sont inaccessibles, elles sont difficiles à exploiter pour des questions de recoupage ou nomenclatures qui changent par exemple. Je pense qu’au contraire, les données sur les médicaments devraient être très faciles à trouver. Des chercheurs comme le professeur Peter Gotzsche ont démontré que la pharmacovigilance est extrêmement inefficace, elle fait remonter un effet indésirable sur cent. C’est un vrai problème car sans une vraie transparence, on alimente des discours complotistes. Désormais, la prescription d’antidépresseurs augmente très nettement chez les jeunes, qui ont donc, statistiquement, beaucoup de chances d’être psychiatrisés à vie. D’une façon générale, la psychiatrie est en train de prendre un chemin de surmédication et d’envelopper toutes nos vies, notamment celle des enfants.

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Comment en est-on arrivé là ?

On a médicalisé la vie sous la pression de l’industrie pharmaceutique. La psychiatrie est le secteur le plus concerné dans la création de maladies. On diagnostique à tout va, on crée des échelles et même des autotests. Si vous allez faire un autotest sur internet sur l’hyperactivité, vous avez une chance sur deux de vous retrouver hyperactif ! Vous allez alors voir votre médecin qui va vous proposer une « super molécule ». La molécule n’est en général pas très efficace et a plein d’effets indésirables, et vous allez être psychiatrisé potentiellement à vie.

Cette ruée sur les antidépresseurs concerne essentiellement les pays riches. Est-ce un symptôme du déclin de l’Occident ?

Je ne sais pas mais les maladies mentales sont très sujettes à la dimension culturelle, on interprète des symptômes selon son contexte culturel, c’est inévitable. En Occident au sens large, il y a une sorte de consensus selon lequel la dépression c’est cocher cinq cases sur neuf d’un test qui peut être faussé. Par exemple, vous pouvez être fatigué ou perdre l’appétit sans que cela ait le moindre rapport avec une dépression. Plus largement, je ne sais pas si c’est civilisationnel mais ce qui est sûr, c’est qu’on a perdu le bon sens et qu’on s’est fait prendre par des impératifs de marketing. Il n’y a presque plus de recherche ou d’innovation dans le médicament mais on est sous une avalanche de marketing qui nous fait croire qu’on est malade.

Génération zombie (Fayard), Ariane Denoyel

Les sourds et la muette

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Le président Macron à la Ferme du Cuin (légion étrangère), Saint Gauderic (11), le 12 mars 2021 © ELIOT BLONDET-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01008954_000031

Il flotte un petit air de Gilets jaunes dans les casernes.


On dira que le pouvoir l’a bien cherché. Après la publication de la première tribune, celle des généraux en retraite qui s’alarmaient du délitement de la France, la macronie s’est répandue en criailleries hors de propos, dénonçant factieux, putschistes et autres séditieux. Rejoignant en cela le chœur des vierges de gauche qui, entre deux assassinats de policiers, entendaient des bruits de bottes. Quant à la ministre des Armées, droite dans les siennes, elle a réagi en parfait petit chef, promettant sanctions et tracasseries à des vieux de la vieille qui, deuxième section ou pas, ont quitté l’armée d’active. Il aurait peut-être suffi d’un mot présidentiel, laissant entendre que, malgré tout, le message était passé et qu’on entendait en haut lieu les inquiétudes de ces fidèles serviteurs de l’État, pour désamorcer la suite. 

À l’armée, le respect des anciens n’est pas seulement un slogan compassionnel destiné à montrer sa bonté. Le mépris et les sarcasmes déversés sur des hommes qui, quoi qu’on pense d’eux, ont accepté (par contrat) de risquer leur peau pour nous et pour pas un rond, semblent en avoir énervé plus d’un dans les popotes et mess. D’où la tribune numéro deux, signée par des militaires d’active placé sous le patronage du couplet des enfants de La Marseillaise – qui commence par « Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus » et se termine par « nous aurons le sublime orgueil de les venger ou de les suivre ». Les signataires font les deux à la fois pour leurs anciens, plantant au passage une sacrée épine dans le pied de l’exécutif. 

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Il est assez curieux de leur reprocher leur anonymat quand on se pâme devant le moindre « lanceur d’alerte » dénonçant les turpitudes de son entreprise, de son institution ou de son patron, qu’on s’émerveille devant metoo et sa cohorte de mains dans la culotte de ma sœur alléguées tout aussi anonymement et sans preuve. L’ami Geoffroy Lejeune, patron de Valeurs actuelles, garantit que les signataires initiaux sont effectivement des soldats d’active (et bien entendu je le crois, mais j’ignore quelle proportion des 163 137 signataires enregistrés lundi à 17 heures ils représentent). On voit mal comment ils parleraient ouvertement puisque cela leur est interdit, et cela vaut pour tous les fonctionnaires astreints à un devoir de réserve. Personne ne s’indigne parce que le Watergate a été déclenché et mené de bout en bout par un officier de renseignement. Gorge profonde a transgressé toutes les règles de son institution, sans doute parce qu’il pensait que l’intérêt supérieur du pays l’exigeait. 

Cette tribune s’adresse personnellement au président de la République, aux ministres, parlementaires et officiers généraux. Le « délitement » a cédé la place à la « déchéance ». Et cette déchéance, écrivent-ils, « précède l’effondrement ». Il y est question des « camarades qui ont offert leur peau pour détruire l’islamisme auquel vous faites des concessions sur notre sol ». De leur expérience dans Sentinelle, ils tirent un portrait douloureux de notre pays : « Nous voyons la violence dans nos villes et villages. Nous voyons le communautarisme s’installer dans l’espace public, dans le débat public. Nous voyons la haine de la France et de son histoire devenir la norme. » Aussi, ils en sont certains : « la guerre civile couve en France et vous le savez parfaitement ». En réalité, personne ne peut savoir parfaitement qu’une guerre civile couve. J’ignore quant à moi si cette phrase relève de la lucidité du désespoir ou d’un pessimisme excessif. Que la France soit traversée par de multiples fractures, il faudrait avoir été en hibernation depuis dix ans pour l’ignorer. Sommes-nous pour autant proches de la guerre civile, j’ai du mal à le croire mais peut-être devrai-je reconnaître dans un futur proche que j’étais une somnambule. On laissera chacun se faire son idée, laquelle varie d’ailleurs au gré de l’actualité et de l’humeur. 

En attendant, contrairement à mon cher William Goldnadel, et en dépit et de l’admiration que m’inspirent ceux qui choisissent le métier des armes, je ne signerai pas ce texte des deux mains, ni d’aucune d’ailleurs. 

Inutile de jouer à se faire peur, il ne contient nul appel à la sédition. « Oui, si une guerre civile éclate, l’armée maintiendra l’ordre sur son propre sol, parce qu’on le lui demandera », peut-on encore y lire. Ce qui signifie qu’elle n’interviendra pas si on ne le lui demande pas. 

Le problème n’est pas que le constat soit éventuellement exagéré mais qu’il traduise une opinion politique. Peu importe que celle-ci soit ou non pertinente (et en l’occurrence elle l’est au moins en partie), elle rompt avec une tradition démocratique bien établie : la neutralité politique de l’armée. Certes, de Gaulle fait de la politique, dès 1934 quand il publie Vers l’armée de métier, et surtout en 1940. D’abord, pas le moindre de Gaulle à l’horizon. Ensuite, en 1940, la légalité républicaine s’était effondrée. Nous n’en sommes pas là. 

On peut penser tout le mal qu’on veut du président de la République et de ses lubies déconstructrices, mais il est élu, ce qui signifie que, comme dirait Mélenchon, sa personne est sacrée. Et il est le chef des armées. Le boulot des militaires, c’est de lui obéir, à moins que sa forfaiture ait été établie et/ou leur intervention requise dans les conditions prévues par la Constitution. En parlant de « fourberie », de « lâcheté » et de « perversion » à propos des autorités politiques et de leur propre hiérarchie, les signataires transgressent la règle première de leur institution, celle qui fait sa force : la discipline, le respect du chef. Tous les soldats veulent que l’État qu’ils servent soit fort et ils ont raison. Le risque est qu’en contestant frontalement ceux qui le dirigent, ils contribuent encore à son affaiblissement. 

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Reste à savoir si nos gouvernants sont capables de répondre autrement que par des sanctions, des invectives et des tout ça c’est rien que de la racaille d’extrême droite. Si leur seule réaction est de lancer une chasse aux sorcières pour démasquer les contrevenants, elle ne fera que mobiliser autour de leurs camarades de nombreux militaires qui, aujourd’hui, se tiennent à l’écart de cette agitation. Dans la foulée, les policiers, qui en ont gros sur la patate et on les comprend, pourraient eux aussi vouloir interpeller leurs chefs. Et puis, pourquoi pas les Préfets qui, eux aussi, sont aux premières loges pour assister à ce qui se passe, qu’on le nomme délitement, déchéance ou ensauvagement. Autrement dit, si le pouvoir répond par la répression et le raidissement idéologique, il pourrait bien encourager une nouvelle forme de protestation au sein même de l’appareil régalien de l’État. Tous ces fonctionnaires astreints au devoir de réserve ne peuvent pas se mettre en grève et ceux qui ont le droit de manifester comme les policiers savent que cela ne sert pas à grand-chose. En revanche, ils peuvent ouvrir leur gueule – et vu le raffut provoqué par deux tribunes, la méthode risque de faire des émules. 

S’il ne veut pas se retrouver confronté à des Gilets jaunes en uniforme, le pouvoir doit jouer fin, désapprouver sans doute, quoiqu’avec modération, mais en montrant qu’il comprend l’angoisse de disparition que nous sommes beaucoup à éprouver. En attendant, ne nous y trompons pas : ce que nous devons craindre, ce n’est pas une intervention intempestive des militaires ou des policiers, c’est qu’arrive un jour où ils refuseront d’intervenir.