Emmanuel Carrère publie Yoga, un livre sur le yoga et la dépression


Emmanuel Carrère publie avec Yoga son premier récit de longue haleine depuis Le Royaume, paru en 2014. Tout en y exposant les vertus de la discipline éponyme, il y raconte la dépression qui, pendant les années qui séparent ces deux livres, a eu l’effet d’un tsunami dans sa vie familiale et professionnelle. Se plaçant sous l’égide de Montaigne, Carrère s’y peint tout entier, et tout nu. On l’y voit donc en sa façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention ni artifice. Il est avantageux d’avoir où aller, le recueil d’articles paru en 2016, dernier volume qu’il avait signé, se présentait déjà, à l’imitation des Essais, comme une sorte d’autobiographie : dire le monde comme il va revient à parler de soi, et se dire raconte le monde. Car c’est lui que Carrère peint.

Inscrit entre deux morts, celles de Bernard Maris, dont l’annonce entraîne la dépression, et celle de l’éditeur de toujours, qui avant de disparaître lui souffle la solution pour écrire de nouveau, Yoga est aussi un livre de deuil

Commencé dans l’intériorité d’un « stage Vipassana » qu’il décrit avec le souci de faire profiter le lecteur des enseignements qui y sont dispensés (comment résister, le lisant, à la tentation de contrôler sa respiration comme il le préconise ?), Yoga bascule quand le réel fait effraction dans le petit enclos où se recueillent les méditants : l’annonce des attentats islamistes de janvier 2015 met un terme brutal à la retraite. La collision entre monde intérieur et monde extérieur — ce que la méditation devrait aider à gérer — entraîne des conséquences dramatiques pour le narrateur. Le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, qui a eu lieu, l’auteur le rappelle, le jour de la parution de Soumission, invite à relier les deux œuvres, le stage de yoga apparaissant comme une variante de la retraite qu’effectuait François, le narrateur du roman de Houellebecq, à l’abbaye de Ligugé. Comme ce dernier, dépressif, annule la promotion de son livre et disparaît hors d’atteinte pendant plusieurs semaines, Carrère le remplace pour rédiger et prononcer l’éloge funèbre de leur ami Bernard Maris assassiné par les frères Kouachi, avant d’entrer à son tour dans la dépression, sujet central de Sérotonine, le roman suivant de Houellebecq. Le « petit livre souriant et subtil » qu’avait prévu d’écrire Carrère se transforme en chronique de cette descente aux enfers. Dans un troisième temps, l’auteur tente de reconstituer son moi en s’intéressant — comme il l’avait fait dans D’autres vies que la mienne — aux destinées des autres, dans un camp de réfugiés. Enfin, il réapprendra, littéralement, à écrire, pour nous offrir ce récit.

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Puisqu’il est lui-même la matière de son livre, le moi de l’auteur est omniprésent dans Yoga, plus encore peut-être que dans les volumes précédents. Qui reproche à Carrère son narcissisme — même s’il est sans pitié — trouvera là prétexte à répandre son venin. Mais c’est que ce livre, écrit alors que son auteur allait répétant, de conférence en interview, qu’il n’avait plus de sujet, raconte la façon dont ce moi a failli sombrer, s’anéantir dans le trou noir de la dépression (à tel point qu’il doit s’appuyer sur un article à lui consacré dans le New York Times pour dire celui qu’il était devenu alors), et que cette réitération obsessionnelle de la première personne vise à rétablir celle-ci, à réaffirmer une personnalité mise en pièces par la maladie. C’est pourquoi — et parce qu’il lutte contre [s]a prétentieuse tendance à croire que [s]on lecteur a lu et se rappelle [s]es livres précédents — l’écrivain se retourne sur ses œuvres antérieures ; recopier deux pages de D’autres vies que la mienne, ce livre dont il est le plus fier (mais pour montrer qu’il s’y leurrait), ou raconter encore une fois, après l’avoir déjà fait dans la biographie de Philip K. Dick, dans La Classe de neige et dans Le Royaume, l’histoire du petit garçon emmuré, c’est non seulement tenter de surmonter la dépression qui menace de l’enfermer dans son propre locked-in syndrome, mais aussi continuer, alors que les électrochocs ont saccagé sa mémoire, de faire de son œuvre complet une autobiographie. Ainsi retrouve-t-on dans ces pages les noms de Jean-Claude Romand, de Philip K. Dick, d’Edouard Limonov ou de saint Paul, héros des volumes précédents, comme celui de Jack Torrance, qu’incarnait Jack Nicholson dans Shining, silhouette qui hante nombre de ses écrits. L’ami Hervé Clerc, le psychanalyste François Roustang (à qui l’auteur doit l’inestimable réplique déjà présente dans Le Royaume : Le suicide n’a pas très bonne presse mais quelquefois c’est la bonne solution — sinon, vous pouvez vivre), les parents, les enfants, la sœur de l’auteur sont de nouveau convoqués (un petit-fils s’ajoute à la famille de papier qui double la famille réelle), tandis que Paul Otchakovsky-Laurens, disparu en janvier 2018, figure de D’autres vies que la mienne, se voit attribuer, par-delà la mort, le rôle essentiel de celui par qui l’écrivain réapprend son métier, déplorant que, pour la première fois depuis trente-cinq ans, il ne lira pas un livre qu[‘il a] écrit. Inscrit entre deux morts, celles de Bernard Maris, dont l’annonce entraîne la dépression, et celle de l’éditeur de toujours, qui avant de disparaître lui souffle la solution pour écrire de nouveau, Yoga est aussi un livre de deuil. Carrère distingue dans sa bibliographie deux types d’ouvrages : ceux qui, comme La Moustache ou La Classe de neige, s’écrivent d’une traite en quelques semaines, comme on tire le fil d’une pelote, et ceux qui se montent, comme on monte un film à partir de ses rushes, en collant ensemble des éléments disparates. Un roman russe et D’autres vies que la mienne sont exemplaires de cette seconde manière, qui est aussi celle de Yoga, puzzle narratif qui agrège matière autobiographique, fragments d’articles, paragraphes didactiques, résumé d’une nouvelle de George Langelaan, fiction et véridiction. Les cinq parties qui le composent sont scindées en chapitres eux-mêmes découpés en sous-chapitres, paragraphes précédés de titres qui fragmentent la narration ou en révèlent les coutures, et qui transposent dans l’écriture l’atomisation de la personnalité du narrateur. A plusieurs reprises, Carrère rappelle le sens du mot yoga, ce joug auquel on attelle deux montures. Yoga suture ainsi plusieurs éléments qui, à première vue, sembleraient contradictoires, sinon incompatibles : la partie consacrée à « L’enclos » où se tient le stage Vipassana, avec sa dimension pédagogique, et l’ « Histoire de [s]a folie » (qui rappelle que Le Royaume s’ouvrait sur « Une crise »). Si l’enclos renvoie à l’étymologie de Paradis, la dépression est évidemment l’Enfer, auquel l’auteur tente d’échapper dans le Purgatoire du camp de réfugiés, troisième temps du récit, où il met son je en sourdine pour écouter de nouveau d’autres vies que la sienne, les histoires d’Erica et des « garçons », et retrouver la place de scribe qu’il s’est assignée depuis les années deux mille : « C’est peut-être ce qu’il y a de plus intéressant dans la vie, de chercher à savoir ça : ce que c’est d’être un autre que soi. C’est une des raisons qui font écrire des livres, une autre étant de découvrir ce que c’est d’être soi. » Il serait trop simple de voir dans ce dispositif une redite de D’autres vies que la mienne : Carrère le confesse à la fin de Yoga, Erica est essentiellement un personnage fictif, et les odyssées que racontent les garçons afghans dont elle s’occupe comportent, ainsi que l’en prévient une responsable d’ONG, une part importante de mensonge, avec des invariants propres à susciter la compassion de l’interlocuteur — en somme, des fonctions narratives au sens où l’entend Propp dans son étude des contes de fées. En relayant la probable affabulation du jeune migrant, dans un contexte qui devrait plutôt se prêter à une enquête, à l’exploration du réel — la séquence située à Léros fait pendant au reportage sur la « jungle » de Calais réalisé par Carrère pour la revue XXI(1) —, l’auteur, qui professait en quatrième de couverture la véracité de D’autres vies que la mienne, assume un surprenant retour à la fiction, délaissée depuis La Classe de neige, en 1995 : « Je ne peux pas dire de [ce livre-]ci ce qu’orgueilleusement j’ai dit de plusieurs autres : “ Tout y est vrai. ” » Comme tout ce qu’a publié Carrère depuis L’Adversaire (2000), qui traitait moins la tragédie de Jean-Claude Romand que la manière dont l’auteur avait réussi à écrire un livre sur ce terrible sujet, Yoga raconte aussi sa propre élaboration, la façon dont ce récit a trouvé sa forme en prenant la place d’un livre avorté, dont est reproduite, dans le cours même du texte, la quatrième de couverture qui en était envisagée. On y voit l’auteur sans sujet animer des ateliers d’écriture puis, sur le conseil prodigué par son éditeur avant de mourir, (ré-)apprendre à taper à la machine afin de réinventer son écriture, s’adonnant à des « exercices de dactylographie » comme il se consacrait aux exercices de respiration propres au yoga. La méditation, écrit-il, c’est découvrir qu’on est autre chose que son ego. (…) La méditation, c’est plonger et s’établir dans ce que la vie a de contrariant. La méditation, c’est ne pas juger. L’énumération se prolonge sur deux pages, si longue que le lecteur subodore qu’il n’est pas question ici que de méditation. Ce paragraphe a beau s’intituler « Pisser et chier », l’écriture en est le sujet sous-jacent : le moment de grâce que sont les lignes consacrées à une interprétation, par Martha Argerich, de la Polonaise héroïque de Chopin, nous a rappelé que l’art seul permet de tenir à distance la dépression, cette Ombre — celle de l’Adversaire, le shaïtan — qui apparaît dans l’angle gauche de la vision et vous hante tel un revenant.

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Jusque-là totalement « bouché à la poésie », Carrère, qui propose au passage une amusante lecture bipolaire du fameux sonnet des antithèses attribué à Louise Labé, y découvre le moyen de préserver, voire de reconstituer une mémoire en loques. Il devient un lecteur assidu de vers, qui désormais peine à lire des romans. On mesure la révolution que cette métamorphose pourra entraîner dans ses œuvres ultérieures : comme il le rappelle, son métier, son talent, c’est la narration, et [s]a question en toutes circonstances peut se résumer à : c’est quoi, l’histoire ? « On a besoin pour vivre d’un récit, je n’en ai plus », confesse-t-il au plus noir de sa crise. Qu’adviendra-t-il d’un Emmanuel Carrère davantage lecteur de poésie que de romans, quels livres écrira-t-il ? De L’Amie du jaguar à La Classe de neige, il a exploré les possibilités de la fiction, avant de consacrer sa deuxième période (inaugurée avec L’Adversaire), à la littérature du réel. Ce cycle a trouvé sa conclusion avec Il est avantageux d’avoir où aller, dont le titre cachait mal l’angoisse de son auteur désormais sans direction. Les doutes, les incertitudes, les craintes exprimées dans Yoga pourraient constituer les prolégomènes d’une troisième manière dont Le Quai de Ouistreham, adaptation cinématographique du reportage de Florence Aubenas, précisera prochainement les formes. S’il n’est pas ce « petit livre souriant et subtil » que Carrère s’était proposé de composer, Yoga n’en est pas moins un livre vital, puisque respirer y devient métaphore de l’écriture. Ce n’est pas sa moindre vertu : comme la rédaction d’Un roman russe lui avait permis d’éviter le suicide, l’écriture de Yoga lui a sans doute sauvé la vie.

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