Il est difficile de se résoudre à renoncer aux bienfaits et aux tourments de la société libérale.
Sauf décision contraire de la justice administrative, la manifestation parisienne de soutien à Gaza a été interdite par la Préfecture de police. Gérald Darmanin avait invité les préfets à ne pas avoir la main qui tremble s’ils prévoyaient des troubles. Il leur a également demandé d’assurer la « protection des lieux de culte, écoles, centres cultures et commerces de la communauté juive ». Qu’il faille, en 2021, protéger les « commerces de la communauté juive » devrait nous faire bondir. On s’habitue.
Bien sûr, cette décision fait hurler les bonnes âmes de la France insoumise et de l’islamosphère. Elles seraient plus crédibles dans leurs vertueuses proclamations libérales et démocratiques si celles-ci valaient aussi pour leurs adversaires politiques. Bien entendu, tous ces gens n’ont rien dit quand Génération identitaire a été interdite. La seule liberté qui les intéresse est celle de dénigrer Israël, ce qui est un droit de l’homme d’ailleurs.
Et pourtant, il y a pas mal de raisons d’interdire ces manifestations ou de les autoriser avec parcimonie, quand des responsables susceptibles d’assumer ce qui se passera sont clairement identifiés.
Manifestations pro-Hamas
Tout d’abord, cette manifestation pro-Gaza est dans les faits une manifestation pro-Hamas, mouvement que l’on qualifiera parce qu’on est aimable de politico-terroriste – sa politique consistant largement, outre les roquettes déversées sur Israël, à tenir Gaza par la peur et à empocher les milliards de l’aide internationale. Le Hamas est en tout cas l’ami de nos ennemis.
Ensuite, comme l’a souligné le ministre de l’Intérieur, le précédent de 2014 incite à la circonspection. De nombreux débordements anti-juifs avaient émaillé le défilé. On se rappelle la tentative d’attaquer une synagogue rue de la Roquette à Paris et les dizaines d’islamistes scandant qu’ils souhaitaient vivement égorger des Juifs. Il est peut-être inutile de tenter leurs successeurs avec un parcours qui longe le quartier du Marais sur plusieurs kilomètres.
Certes, il serait injuste d’accuser tous les manifestants pro-palestiniens, certains sont assurément sincères et on n’a pas besoin d’être musulman pour s’attrister des morts de civils à Gaza et en Israël. L’ennui, c’est que pour ces militants, seules les victimes des bombes israéliennes sont dignes d’émotion : à ma connaissance, ils ne s’intéressent guère au sort des Ouïghours ou des chrétiens d’Orient. Ce qui les fait marcher, c’est moins la compassion pour la victime que la haine pour le coupable. Rien n’allume autant le regard de Clémentine Autain que la détestation rabique d’Israël.
Paravent de la haine antijuive
L’antisionisme n’est pas la critique de la politique d’Israël mais le refus de son existence. C’est la position du Hamas, qui est d’ailleurs le meilleur alibi de l’absence de toute proposition de règlement politique de la part du gouvernement israélien. Et c’est, implicitement ou pas, celle de tous ses crypto-soutiens extrême gauchistoïdes en France. Ainsi, la Fédération sociale étudiante (scission de l’UNEF) diffuse une flamboyante affiche où l’on voit un combattant enturbanné dans un keffieh (islamisation du vieux symbole de la lutte nationale palestinienne), accompagné d’un slogan : « La Palestine de la mer au Jourdain ». Au moins c’est clair.
Or, cet antisionisme est souvent le paravent de la haine antijuive. La preuve c’est que nombre des damnés de la Terre promise ont tendance à incriminer tous les Juifs de la planète pour la politique israélienne.
Certes, l’interdiction, si elle est confirmée, n’empêchera sans doute pas la tenue de la manifestation parisienne, l’État régalien étant un gros chat de papier qui n’effraie plus personne à part les braves gens qui filoutent le couvre-feu. Mais elle pourrait permettre à la Justice de sanctionner les fauteurs de troubles.
Et pourtant, malgré toutes ces excellentes justifications, cette interdiction est un remède pire que le mal.
Nous ne pouvons pas nous résoudre si facilement à renoncer aux bienfaits et aux tourments de la société libérale. Quoi qu’en pensent les stalino-démocrates de LFI, la liberté d’expression n’a aucun sens si elle ne vaut que pour ceux qui partagent mes idées. On doit pouvoir défendre des opinions qui me choquent, me déplaisent ou me font m’étrangler de rage – sous peine de répondre des abus dans les conditions définies par la loi comme le précise la Déclaration des droits de l’Homme. Et on devrait pouvoir compter sur la police pour protéger tous les citoyens.
Politiquement, il est inutile d’alimenter les fantasmes sur le pouvoir des Juifs qui dirigent le monde et le gouvernement français.
L’une des conséquences de la liberté, c’est d’exposer les vérités qu’on aimerait cacher. Ces manifestations produisent généralement un effet de vérité et de dévoilement. On verra l’islamo-gauchisme à l’œuvre, les insoumis défiler avec des islamistes et probablement des antisémites affichés. À quelques mois d’une élection majeure, il est bon que, derrière ses proclamations compassionnelles (à géométrie très variable) l’extrême gauche montre son vrai visage.
La polémique autour de la grande mosquée de Strasbourg a révélé l’ampleur de l’influence grandissante de l’islam turc sur le sol français. Cette communauté minoritaire s’est imposée dans les instances musulmanes et près de 50% des imams détachés en France sont issus de ses rangs….
La Confédération islamique Millî Görüs (CIMG), association née en 1995 en France sous sa forme actuelle, est sous le feu des projecteurs depuis la polémique sur le financement de la construction de la mosquée d’Eyyub Sultan en Alsace. Alors que le ministre de l’Intérieur accusait la majorité municipale de Strasbourg de subventionner « une ingérence étrangère sur le sol français », la préfète reprochait à la CIMG de prôner « un islam rigoriste », invoquant son refus de signer la charte élaborée par le Conseil français du culte musulman (CFCM). Quelques jours plus tard, le maire d’Albertville s’opposait à la construction d’une école privée par Millî Görüs dans sa commune. Ces prises de position vigoureuses traduisent de nombreuses inquiétudes concernant l’influence de l’islam turc – perçu comme un vecteur de l’exécutif d’Ankara – dans l’Hexagone. Le climat de suspicion a été aggravé par la dégradation, ces derniers mois, des relations entre la France et la Turquie qui s’opposent – souvent dans un langage peu diplomatique – sur de nombreux dossiers, comme ceux de la Libye, de l’Égypte ou des zones exclusives économiques en Méditerranée orientale.
N’y allant pas par quatre chemins, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) parle de « tentatives d’ingérence » de l’État turc. Ce dernier instrumentaliserait les citoyens franco-turcs par le biais d’un tissu associatif qui revendique des liens étroits avec le pays d’origine et de médias – turcophones comme francophones – diffusant des discours virulents contre le gouvernement français. C’est ainsi que les populations d’immigrés turcs ou issues de l’immigration turque, qui représenteraient entre 550 000 et 700 000 individus, sont devenues un enjeu politique non négligeable. Sont-elles pour autant acquises à 100% à l’AKP ?
La diversité de la population franco-turque
L’immigration turque en France est loin de constituer un bloc monolithique. Aux différences ethniques entre Turcs, Kurdes, Arabes ou Chaldéens s’ajoutent des traditions religieuses extrêmement variées. Extrapolant avec précaution les derniers chiffres de l’enquête « Trajectoires et Origines » de l’Ined et de l’Insee, on peut estimer qu’environ 88 % de cette population est musulmane, 6 % sans religion et 5 % chrétienne. La catégorie « musulmane » est elle-même très variée puisqu’elle comprend non seulement plusieurs tendances différentes de l’islam sunnite, mais aussi l’alévisme, très hétérodoxe, et le yézidisme qui est une religion à part. Rien ne suggère que les choix politiques de cette population soient moins variés que ses différentes appartenances religieuses. L’analyse des résultats des élections législatives et présidentielles turques dans les bureaux de vote en France depuis 2014 (à partir de cette année, les citoyens turcs vivant en France ont la possibilité de voter dans les consulats) reflète la diversité de la population franco-turque.
Entre 315 000 et 341 000 ressortissants turcs sont inscrits sur les listes électorales de l’ambassade. Le taux de participation n’a jamais dépassé les 47,3 %. Si le parti du président turc est toujours arrivé en tête, ses opposants ont obtenu un nombre de voix non négligeable. Lors des élections législatives de juin 2015, le Parti de la justice et du développement (AKP, le parti d’Erdogan) obtenait 50,7 % des voix, contre 29,6 % pour le Parti démocratique des peuples, se revendiquant de gauche et issu d’une tradition politique kurde, et 9,6 % pour le Parti républicain du peuple, fondé par Atatürk et se revendiquant laïque. Si, en avril 2017, le « oui » au référendum sur la présidentialisation du système politique turc a obtenu 64,85 % des voix, le « non » l’a emporté à Marseille (52,43 %) et le vote était particulièrement équilibré à Paris (46 %). Enfin, lors des dernières élections présidentielles de juin 2018, Erdogan a obtenu près de 63,7 % des voix contre 36,3 % pour les partis d’opposition, l’Alsace et la métropole de Lyon concentrant le soutien à la majorité présidentielle. Ainsi, les résultats consolidés cachent des disparités significatives entre les régions qui correspondent aux différentes origines migratoires.
La puissance de Millî Görüs
Qu’en est-il des mouvements visés par l’État français ? L’association Millî Görüs pilote près de 300 autres associations. S’il existe une proximité idéologique avec l’exécutif turc, la confédération se veut indépendante et affirme ne jamais avoir été financée par Ankara. Elle dirige également quelques écoles hors contrat, avec l’ambition affichée de passer sous contrat après le délai incompressible de cinq années de fonctionnement. C’est à l’image de ce qui se passe dans le reste de l’Europe, où le réseau a largement épousé le jeu institutionnel en se démarquant des mouvements à l’origine d’écoles clandestines. Autre structure promouvant l’islam officiel turc, l’Union des affaires culturelles turco-islamiques ou DITIB est l’émanation en France du ministère turc des Affaires religieuses et chapeaute près de 250 associations et 120 imams détachés. Sur un total d’environ 2 500 mosquées en France (selon le ministère de l’Intérieur), environ 400 lieux de cultes se rattacheraient à ces deux entités, soit 16 %. Plus organisées que les mouvements d’origine maghrébine, Millî Görüs et la DITIB, dont le volet associatif est le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), représentent un islam plus institutionnel qui a l’habitude de composer avec une forme de gallicanisme. L’État turc, à travers la Présidence des affaires religieuses (Diyanet İşleri Başkanlığı, fondée en 1924), rédige par exemple les prêches du vendredi lus dans les mosquées turques (interprétations des textes sacrés, conseils pour la vie quotidienne…).
En effet, en Turquie, les imams sont des fonctionnaires d’État. Le religieux est fortement contrôlé par le pouvoir politique dans une forme de continuité avec l’Empire ottoman où le pouvoir du Sultan dominait généralement le pouvoir clérical. Les 120 imams détachés, représentant environ 50 % de l’ensemble des imams détachés en France et dont l’exécutif veut désormais se passer, sont donc des fonctionnaires turcs qui, par la nature des liens avec l’État, repoussent le plus possible les formes moins contrôlées et plus radicales de l’islam. Millî Görüs et la DITIB soulignent régulièrement qu’ils ne sont pas concernés par les faits de radicalisme et encore moins de terrorisme. Intégrés économiquement, les fidèles revendiquent en outre un taux de délinquance qui ne dépasse pas celui du reste de la société. Les deux organisations se montrent soucieuses de ne pas confondre le monde associatif et le domaine politique, ne soutenant pas le Parti égalité et justice qui a présenté 52 candidats lors des dernières élections législatives en France et prétend fédérer la « lutte contre l’islamophobie ».
Au sein du Conseil français du culte musulman, alors que le nombre de croyants originaires de Turquie est inférieur à ceux issus des pays maghrébins, les représentants de Millî Görüs et du CCMTF (DITIB) ont obtenu 19 sièges au conseil d’administration sur un total de 90, ce qui les place devant les Musulmans de France (anciennement l’UOIF), l’Union des mosquées de France (UMF) et la Grande Mosquée de Paris. Cette décomposition ethnico-nationale correspond au développement des mosquées en France depuis une vingtaine d’années. Cette influence disproportionnée s’explique par le prestige de la personne de Recep Tayyip Erdogan auprès d’une partie des musulmans de France, pour qui le leader turc est un champion de la fierté musulmane. Elle s’explique également par un activisme qui se reflète dans les taux de participation aux élections du CFCM. En novembre 2019, seuls 40 % des 2 500 lieux de culte musulman en France ont pris part au scrutin alors que le taux de participation des 400 mosquées issus du Millî Görüs ou du CCMTF avoisinait les 70 %.
Un discours de victimisation
Ces deux organisations, ainsi que les organes médiatiques qui en sont issus, font du combat contre l’islamophobie et de la valorisation de la « diversité » des éléments clés de leurs discours. Ainsi, leurs prises de position et l’influence qu’elles exercent sont moins « islamistes » qu’empreintes de l’idéologie de la nouvelle gauche identitaire. D’ailleurs, la phrase polémique du président turc en février 2008, à Cologne, déclarant que « l’assimilation est un crime contre l’humanité », correspond à une opinion défendue avec vigueur par un courant intellectuel bien français : en 2014, Edwy Plenel écrivait que « l’assimilation est une injonction terrifiante qui fut aussi celle de la colonisation, notamment française ». Une fraction de la population musulmane en France, dont une partie issue de l’immigration turque, ne fait que reprendre le discours d’une certaine gauche qui voudrait que les musulmans soient des « victimes éternelles », discriminés de manière systémique par des États occidentaux malveillants. La nouvelle génération de Franco-Turcs n’est pas plus revendicatrice sur le plan religieux que les précédentes, mais elle est beaucoup plus sensible à l’idéologie multiculturaliste.
Pourtant, ce discours « diversitaire » ne semble pas toujours majoritaire dans les structures précitées. Par exemple, lors d’un discours de rupture du jeûne du ramadan en juin 2018, Ahmet Ogras, le président du CFCM entre 2017 et 2019, avait exhorté les fidèles à quitter la posture victimaire. Dans la même logique, la mosquée Eyyub Sultan de Strasbourg devait initialement se passer de fonds publics, afin de défendre l’idée d’un culte indépendant, se finançant par les contributions des croyants. La diversité des courants qui caractérisent la population originaire de Turquie et la part limitée que représente la forme turque de l’islam, malgré son prestige, inclinent donc à relativiser le sentiment d’une menace majeure de séparatisme au sein de la communauté nationale.
Si l’on peut relativiser le danger séparatiste, il ne faut pas pour autant sous-estimer le défi auquel le modèle universaliste français doit faire face. Une partie des organisations évoquées, de concert avec la gauche identitaire, milite en faveur du « modèle anglo-saxon ». Leur objectif n’est pas de promouvoir l’islam politique pour s’accaparer le pouvoir en France et encore moins pour encourager un radicalisme violent, mais de faire adopter dans l’Hexagone cette approche multiculturaliste assumée par d’autres pays où les autorités publiques acceptent d’avoir comme interlocuteurs des communautés plutôt que des citoyens, en respectant la « différence » de chacun.
Répondre à ce défi en imposant la signature d’une charte ou la dissolution d’associations ne peut être que contre-productif. La non-signature de la « Charte des principes pour l’islam de France » n’a fait que renforcer les deux associations, certains (dans les courants de la gauche comme chez les musulmans) considérant qu’elles étaient les seules à défendre les intérêts des fidèles en refusant de se soumettre aux injonctions des autorités. Millî Görüs comme le CCMTF s’imposent peu à peu comme des structures qui ne sont pas « vendues » aux autorités tout en étant extrêmement bien organisées, bénéficiant d’alliances avec des courants politiques français adeptes de l’exaltation de la « différence ». Pour répondre à ce défi, il faut, en évitant de criminaliser les contradicteurs, défendre le modèle universaliste français contre les modèles assignant les individus à des identités subies ; n’accorder aucune subvention ni soutien aux entités mettant en cause ce modèle ; et enfin, appliquer la loi avec force lorsqu’elle est violée sans s’immiscer dans le champ théologique, inadéquat pour un État laïque.
Le 6 avril 1994, un avion transportant les présidents du Rwanda et du Burundi ainsi que leurs collaborateurs, et piloté par des Français, est abattu au Rwanda par un missile SA-16 de fabrication russe. Deux gendarmes français, habitant à proximité de l’endroit où se trouvaient les suspects de l’attentat, sont ensuite lâchement assassinés par les hommes de l’actuel président du Rwanda Paul Kagame. Pourquoi la France ne demande-t-elle pas des comptes à ceux qui ont tué ses concitoyens à Kigali, la capitale rwandaise ?
Le rapprochement que les dirigeants français poursuivent avec le régime de Paul Kagame se fait-il au mépris des victimes françaises ? C’est l’une des questions que pose sans détours le politologue Charles Onana dans son dernier livre Enquêtes sur un attentat, Rwanda 6 avril 1994 publié chez l’Artilleur et préfacé par le Prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel.
Depuis 1997, la justice française piétine et ne parvient ni à identifier ni à poursuivre les auteurs de l’attentat terroriste qui a déclenché l’horreur en 1994 au Rwanda et dans lequel trois Français ont trouvé la mort. Deux pilotes (Jean-Pierre Minaberry et Jacky Héraud) et le mécanicien navigant (Jean-Michel Perrine) composaient l’équipage du Falcon 50 du président rwandais abattu le 6 avril 1994 vers 20h30 alors qu’il amorçait son atterrissage à l’aéroport de Kigali, placé sous la protection des casques bleus des Nations Unies. Deux gendarmes français, les adjudant-chefs René Maïer, Alain Didot ainsi que la femme de ce dernier seront assassinés deux jours après par les rebelles tutsi dirigés par Paul Kagame qui les soupçonnait de détenir des informations sur les auteurs de l’attentat [1]. Alain Didot, résidant à proximité du parlement rwandais où vivait un bataillon de la rébellion tutsie, avait chez lui des antennes radio qui lui permettaient de capter des communications de radioamateurs, sa passion. Après le tir de missile sur l’avion présidentiel, des éléments de cette rébellion ont fait irruption chez le gendarme français croyant qu’il avait capté des informations sensibles concernant leur rôle dans cet attentat.
Après 25 ans d’investigations, le dossier d’instruction sur cet acte terroriste est miné par deux décisions contradictoires de la justice française : l’une a conduit à l’émission en 2006 de mandats d’arrêt contre neuf suspects, proches de l’actuel président du Rwanda, Paul Kagame, et l’autre a conclu à un non-lieu. La première décision est le fruit de huit années d’investigation du juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière alors que la seconde résulte de douze années d’enquêtes des juges Marc Trévidic, Nathalie Poux et Jean-Marc Herbaut. L’enquête du premier magistrat recoupe deux enquêtes du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) ainsi que celle de la justice espagnole conduite par le juge Fernando Andreu Merelles ; la seconde n’est corroborée par aucune autre enquête internationale. Il semble donc que cette dernière soit davantage sujette à caution que la première. Comment expliquer cela ?
Lorsque le juge Bruguière est saisi en 1997 par les familles françaises des pilotes du Falcon 50, c’est précisément parce que l’ONU n’avait pas, à l’époque, jugé utile de faire elle-même la lumière sur cet attentat terroriste bien qu’il eût été logique pour elle de s’en saisir. Il n’était pas non plus apparu indispensable aux autorités françaises de saisir la justice pour exiger des poursuites à l’encontre de ceux qui avaient commis ce crime contre leurs ressortissants au Rwanda.
L’enquête du juge Bruguière représentait donc un espoir pour les familles des victimes françaises d’être entendues dans leur souffrance et surtout d’obtenir justice. En cela, Jean-Louis Bruguière n’a pas déçu ! Il a d’abord cherché à savoir si les auteurs de l’attentat étaient parmi les Hutu proches du chef de l’État rwandais tué dans l’avion. Il a obtenu pour cela la coopération du procureur du TPIR, madame Carla Del Ponte, et Bruguière s’est aussitôt rendu au siège de la juridiction internationale en Tanzanie pour interroger les Hutu qui y étaient déjà incarcérés. Tous les témoignages et les documents collectés se sont révélés infructueux et la piste des Hutu s’est vite refermée. Le magistrat instructeur s’est ensuite attelé à explorer la seconde piste : celle des rebelles tutsis du Front patriotique rwandais (FPR), en particulier sa branche militaire dirigée à l’époque par Paul Kagame lui-même. Au cours de l’instruction, Jean-Louis Bruguière a obtenu les témoignages des transfuges de cette rébellion du FPR qui ont globalement soutenu et démontré que c’est un commando de leur propre mouvement sous les ordres de Paul Kagame qui a abattu l’avion (voir ordonnance de soit-communiqué du juge Bruguière du 17 novembre 2006). Ils ont également confirmé que les missiles utilisés pour commettre ledit attentat provenaient d’Ouganda, pays qui a soutenu militairement les rebelles tutsi depuis 1990 dans leur volonté de chasser du pouvoir le chef de l’État rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana.
L’instruction du juge Bruguière a été confortée sur tous ces points par les enquêtes espagnoles et celles du TPIR. Les enquêtes menées par les juges Trévidic, Poux et Herbaut ont, elles, abouti à des conclusions opposées. Les deux premiers magistrats instructeurs (Trévidic et Poux) se sont rendus au Rwanda en 2010, donnant d’office l’impression qu’ils voulaient, soit faire mieux que leur collègue Bruguière, soit faire différemment. Tous les observateurs attendaient donc qu’ils livrent leurs conclusions en désignant de façon incontestable et définitive les auteurs de l’attentat. Ce qu’ils ne feront jamais ! Tout d’abord, ils ont été chaleureusement accueillis au Rwanda mais espionnés chaque jour par les services de sécurité de Paul Kagame puis obligés de mener leurs travaux d’expertise sur le terrain en compagnie « d’experts » britanniques choisis à l’avance par le régime de Paul Kagame dans le but de faire peser leur propre « expertise » dans le dossier d’instruction français.
Il est bon de signaler à ce stade que ces prétendus « experts » britanniques étaient déjà venus « enquêter » sur le site de l’attentat, à la demande du gouvernement rwandais, après l’émission des mandats d’arrêt du juge Bruguière. Agacé par la mise en cause de ses hommes, Paul Kagame avait en effet à l’époque appelé ces Britanniques à la rescousse pour qu’ils l’aident à faire un rapport permettant de contredire l’enquête du juge Bruguière. Cette initiative politique, apparue suspecte aux yeux de nombreux observateurs, le fut d’autant plus lorsque furent publiées les conclusions du rapport du gouvernement rwandais : « les autorités rwandaises de l’après-génocide, convaincues que leur non implication dans l’attentat du 6 avril 1994 constituait une vérité d’évidence, n’ont peut-être pas mesuré l’impact préjudiciable des accusations de nature idéologique proférées par les génocidaires et leurs alliés, constamment répétées avec le relais de puissants réseaux négationnistes dans différents pays. Cette propagande a connu un nouveau retentissement avec l’ordonnance Bruguière de novembre 2006, résultat d’une enquête biaisée, engagée à l’initiative d’un mercenaire au service de la famille de l’ancien président de la République du Rwanda, et conduite au mépris de toutes les règles de croisement des sources, de vérification, d’équité et de crédibilité ». Pour le régime rwandais, le juge Bruguière est donc un agent de propagande des « génocidaires » et des « négationnistes » et son instruction sur l’attentat en serait la meilleure illustration. La grossièreté et l’indécence qui caractérisent cette déclaration ne mérite sur le fond aucun commentaire.
Il n’en demeure pas moins que les multiples incursions des « experts » britanniques et des agents des services de sécurité de Paul Kagame sur les lieux de l’attentat entre 1994 et 2010 posent question. Pourquoi appeler des experts de complaisance à son secours et altérer la scène du crime plutôt que de faire appel à une commission d’enquête internationale indépendante si l’on n’a rien à cacher et surtout si l’on n’est pas mêlé à cet acte terroriste ? Pour des dirigeants qui n’auraient rien à voir avec l’attentat et pour lesquels l’arrestation de ses commanditaires serait donc autant un succès politique qu’une avancée majeure vers la réconciliation, il est surprenant qu’ils aient attendu l’ordonnance du juge Bruguière et ses mandats d’arrêt, douze ans après les faits, pour se « réveiller » et manifester un quelconque intérêt pour l’attentat contre le Falcon 50. Marc Trévidic et Nathalie Poux sont donc finalement arrivés sur une scène de crime nettoyée et investie à plusieurs occasions par des Rwandais proches du régime. Non seulement ces derniers ont déplacé ce qu’il restait de l’épave de l’avion mais ils ont fait disparaître des pièces et des parties de la carlingue. Dans ces conditions, les juges Trévidic et Poux ne pouvaient strictement rien découvrir d’intéressant pour l’enquête.
Sans avoir ni la liberté de travailler en toute indépendance au Rwanda ni celle d’interroger des témoins de leur choix, les magistrats français sont malgré tout rentrés en France avec la conviction feinte ou réelle que les membres du régime de Paul Kagame ne sont en aucun cas suspects d’avoir commis cet attentat terroriste qui a coûté la vie à des citoyens français.
Ce qui est plus grave, c’est qu’au lieu de poursuivre les recherches sur les points non approfondis par leur collègue Bruguière, ils ont préféré bâcler l’instruction en se rangeant sur la position du dictateur rwandais et de ses « experts » britanniques. Après avoir refusé d’interroger des témoins essentiels qui leur ont pourtant écrit directement, négligé de s’occuper des aspects importants touchant à l’arme du crime et s’être essentiellement appuyés sur le rapport du régime de Paul Kagame et de ses « experts » britanniques, Nathalie Poux et Jean-Marc Herbaut ont rendu le 21 décembre 2018 une ordonnance de non-lieu, prétextant une absence « de charges suffisantes » contre les suspects de l’attentat identifiés par le juge Bruguière. Ont-ils voulu satisfaire à une démarche politique de certains dirigeants français et à la volonté de Paul Kagame ?
Ce qui est très clair est que cette ordonnance de non-lieu intervient dans des conditions troublantes qui montrent que Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères, a fait suite à la demande du régime de Paul Kagame exigeant de faire obstacle aux mandats d’arrêt du juge Bruguière, s’agissant d’un dossier terroriste dans lequel des Français ont été tués sauvagement, et alors que le régime rwandais n’a jamais cessé de salir la réputation des militaires français, en particulier à travers les médias français…
Monsieur Bernard Kouchner donne lui-même son avis sur cette affaire : « Les Rwandais nous ont demandé la levée des mandats d’amener émis, avant que nous n’arrivions, par le juge Bruguière contre leurs compatriotes. Nous leur avons dit que ce n’était pas possible. La justice est indépendante. Un groupe de travail composé de juristes a indiqué que, si les Rwandais voulaient avoir accès au dossier, l’un des neuf inculpés au moins devait se rendre à la justice française. Ce que l’ancien directeur du protocole de Kagame, Rose Kabuye, a fait ». Ce positionnement peut aider à comprendre le sort qui a été réservé à l’enquête du juge Bruguière et surtout pourquoi un non-lieu a succédé aux mandats d’arrêt lancés contre les proches de Paul Kagame.
En réalité, c’est la conseillère juridique de Bernard Kouchner au quai d’Orsay, Sylvie Pantz qui a piloté le « groupe de travail composé de juristes » auquel fait allusion l’ancien ministre des Affaires étrangères et qui a indiqué comment accéder au dossier judiciaire, pour pouvoir ensuite mieux se défaire des mandats d’arrêt du juge Bruguière, devenus le cauchemar de Paul Kagame.
Il est également utile de rappeler que le non-lieu des juges Poux et Herbaut a surgi après un voyage de Bernard Kouchner au Rwanda en janvier 2010, où il s’était empressé de faire nommer son ancien conseiller, Laurent Contini, comme ambassadeur, avec pour missions de retisser les liens avec le Rwanda mais aussi de neutraliser les mandats d’arrêt du juge Bruguière. Monsieur Contini rappelait d’ailleurs ceci lorsqu’il était encore en avril 2008 au cabinet de Bernard Kouchner : « Comme vous le savez la normalisation avec le Rwanda, avec les autorités rwandaises, le gouvernement rwandais, ce n’est pas gagné. Nous avons un obstacle majeur qui s’appelle tout à fait franchement les mandats Bruguière, l’indépendance de la justice française ce n’est pas une illusion, c’est une réalité. Nous sommes confrontés à cette émission de mandat sur des pré-supposés que nous combattons. (…) Nous sommes toujours confrontés à cet obstacle et le président Kagame nous a clairement dit lorsque nous étions au Rwanda fin janvier avec le ministre Kouchner qu’il n’y aurait pas d’instauration de relation diplomatique avec nous tant que ces mandats existeraient ».
Il n’y a donc aucun doute sur l’objectif visant à étouffer le dossier judiciaire qui met en cause les proches du dictateur rwandais. Face au non-lieu obtenu par les amis de Paul Kagame à Paris, les parties civiles se sont pourvues en cassation et les familles des victimes françaises, fatiguées, épuisées, attendent toujours, 27 ans après les faits, que justice leur soit rendue. Dans l’ensemble des médias français, il est régulièrement fait état des victimes rwandaises et de leurs bourreaux, c’est important ; mais devrait-on pour autant ignorer et oublier définitivement les victimes françaises tuées dans un attentat terroriste simplement parce qu’elles ont eu le malheur de se trouver à Kigali en avril 1994 ?
Le Millénaire, think tank qui se réclame de la tradition gaulliste, vient de publier un rapport intitulé « Boris Johnson : reprendre le contrôle pour conquérir le monde. » À quelles fins? Son président, William Thay, nous explique les raisons de cet intérêt pour le Premier ministre britannique qui, selon lui, pourrait inspirer la classe politique française. Entretien 1/2.
Causeur. Pourquoi avez-vous choisi Boris Johnson comme sujet de votre étude, plutôt que tout autre leader d’envergure internationale – Barack Obama, Donald Trump, Angela Merkel… ?
William Thay. Boris Johnson et Donald Trump incarnent un changement d’ère permis par l’élection du second à la présidence des États-Unis et par le Brexit en 2016. Les deux ont mené ce qu’on appelle la « Seconde révolution conservatrice », après la première menée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les années 80. Cette première révolution conservatrice a eu des conséquences importantes sur le monde, avec notamment l’ouverture d’un cycle néolibéral qui vient supplanter le cycle keynésien mis à mal par les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979.
Les maux français que nous rencontrons actuellement, ce qu’appelle Marcel Gauchet « le Malheur Français », s’expliquent par les mauvaises conditions dans lesquelles la France est entrée dans la mondialisation. Pour ne pas revivre 40 années supplémentaires de déclin, il est nécessaire de comprendre la nouvelle ère portée par Boris Johnson et Donald Trump, pour transformer la France pour qu’elle soit prête à affronter les nouveaux défis.
Ainsi, il nous a semblé plus pertinent de travailler sur Boris Johnson et Donald Trump parce que leur arrivée au pouvoir provoque une mutation globale, plutôt que sur des personnalités comme Barack Obama, lequel n’a finalement eu que très peu de conséquences sur l’équilibre mondial.
Cette mutation politique et économique est également marquée par une mutation électorale. Alors que c’était plutôt les partis de gauche qui portaient les revendications populaires, ce sont désormais les personnalités de droite qui le font. Dans un sondage Ifop sur le regard des Français sur Boris Johnson, on observe que ce sont ceux qui ne possèdent pas de diplômes (59% des Français), les artisans (55%) et les catégories populaires comme les employés (68%) et les ouvriers (56%) qui plébiscitent le plus le Premier ministre Britannique.
Étant donné les controverses qui ont entouré le Brexit et tout le débat très confus au sujet du « populisme », dans quelle mesure les États-membres de l’UE peuvent-ils être réceptifs à l’exemple de Boris Johnson ?
Les États membres de l’Union européenne se sont montrés plutôt solidaires face au Brexit lorsqu’il s’agissait préserver leurs intérêts. Cette épreuve a démontré que, dans l’adversité, les chefs d’État et de gouvernement étaient capables de dépasser leurs divisions lorsqu’ils faisaient face à un ennemi commun qui les menaçait. Les difficultés rencontrées par Theresa May puis Boris Johnson pour mener à bien le Brexit, qui aurait sans doute été impossible sans la personnalité et le talent de Boris Johnson, ont découragé les autres États membres à s’engager sur la même voie. Ce sentiment est renforcé par la dépendance à l’euro d’une grande partie des pays de l’UE. Il faut ajouter que le Brexit est une spécificité britannique dans la mesure où le Royaume Uni a une autre conception de la souveraineté que les pays continentaux. En effet, le régime politique britannique n’a que très peu varié depuis la Glorieuse Révolution de 1688, à la différence des pays comme la France ou l’Allemagne qui ont connu beaucoup de changements constitutionnels en deux siècles.
Capture d’écran du rapport du Millénaire sur Boris Johnson
Ensuite, il faut distinguer au sein des États membres les partis de droite qui peuvent se montrer davantage enclins à suivre l’exemple de Boris Johnson. Il ne s’agit pas pour eux de recopier tout le programme du Premier ministre britannique mais plutôt de s’inspirer de son mode d’action et de sa philosophie de pensée. De plus, les partis de droite dans l’ensemble des pays occidentaux sont en train de subir une mutation de leur électorat. Nous avons vu cela récemment à Madrid avec la large victoire du Parti populaire.
Les partis de droite qui n’arrivent pas à appréhender le phénomène Johnson vont avoir du mal d’une part à reconquérir le pouvoir et, d’autre part, à proposer une politique qui soit en cohérence avec les attentes électorales et les défis de cette nouvelle ère. Il n’est pas étonnant que les mutations électorales que nous observons se déroulent dans des pays qui ont dominé le monde à un moment (États-Unis, Royaume-Uni, Espagne, France). Une grande partie des habitants de ces pays souhaitent retrouver leur grandeur parce qu’ils assimilent le déclin de leur nation à leur destin personnel. Boris Johnson a parfaitement répondu à la préoccupation des classes moyennes et populaires déclassées par la mondialisation en faisant sienne les thèses défendues par David Goodhart dans Les deux clans et Christophe Guilluy dans La France périphérique. Il a compris qu’il fallait répondre au besoin de protection de ces populations livrées sans merci à la mondialisation, tout en garantissant leur liberté. Les fractures de la société britannique sont similaires à celles de l’ensemble des pays occidentaux ayant délocalisé leur appareil productif pour assurer le pouvoir d’achat de leur classe moyenne. Cet équilibre ayant été fracassé par la crise financière de 2008, il est nécessaire de formuler un nouveau projet collectif. Les États membres de l’UE et notamment les partis de droite ont le choix entre s’adapter ou mourir.
Quels sont les enseignements généralisables de l’action de Boris Johnson et en quoi sont-ils généralisables ?
Pour Boris Johnson, le pouvoir politique transcende toute autre forme de pouvoir : il faut « reprendre le contrôle. » La gestion sociale-démocrate, qui consiste à favoriser l’émergence d’un consensus, n’est plus adaptée à l’époque actuelle. Chaque pays est verrouillé par des intérêts contradictoires de groupes qui bloquent l’action publique. La France n’arrive pas à se transformer du fait de la tyrannie des minorités : sur le plan économique, les réformes sont bloquées par l’action des corporations ; sur le plan régalien, la gestion des problèmes migratoire et islamiste est entravée par les professionnels de l’indignation sélective. Il est nécessaire de penser hors des cadres pour faire face à ces blocages. Par exemple, sur la question du Brexit, Boris Johnson faisait face à un Parlement divisé et à l’Union européenne qui refusait de renégocier les termes de l’accord. Il n’a pas hésité à dissoudre la Chambres des Communes pour disposer d’une nouvelle majorité et à brandir l’arme du « no deal » pour remettre les institutions européennes autour de la table. Il apparait actuellement impensable de voir des personnalités de l’establishment politique français envisager de telles solutions pour défendre les intérêts des Français au détriment de leur propre cote de popularité.
L'engouement autour du Bicentenaire de Napoléon montre que la France ne peut être la France sans la grandeur.
Nous devons trouver un dirigeant prêt à transformer en profondeur le pays pour lui rendre sa grandeur.
En outre, Boris Johnson est guidé par une deuxième philosophie, « Global Britain », pour préparer son pays à un nouveau projet collectif. La France ne possède plus de projet collectif depuis le départ du général De Gaulle et nous ne survivons principalement que grâce à ses modernisations (nucléaire, TGV, etc.). Le Premier ministre britannique cherche à transformer son pays dans un monde plus compétitif, en démontrant que la démocratie et le libre marché sont les modèles les plus adaptés à un contexte mondial instable et compétitif. Ainsi, la principale priorité du gouvernement doit être de « protéger et promouvoir les intérêts du peuple britannique à travers ses actions sur le territoire national et à l’étranger ». La revue de politique stratégique publiée par le gouvernement britannique au mois de mars, « The Integrated Review of Security, Defence, Development and Foreign Policy », spécifie les trois intérêts qui sont les plus importants : la souveraineté, la sécurité et la prospérité. Cette philosophie est transposable à nos intérêts puisqu’elle part de principes fondamentaux qui correspondent à nos attentes.
Cinéaste longtemps snobé par la critique, Claude Sautet laisse une œuvre fascinante et plus complexe qu’il n’y paraît. Dans son livre, Sautet, du film noir à l’œuvre au blanc, Ludovic Maubreuil l’analyse avec minutie, loin des clichés.
Depuis plusieurs années, Claude Sautet est pris au piège. D’un côté, la critique « sérieuse », qui a longtemps méprisé ses films, quand elle ne les a pas tout simplement ignorés. De l’autre, ses défenseurs, qui entonnent la même rengaine : « ah, les cafés enfumés ! », « ah, les robes de Romy, les costumes de Piccoli ! », « ah, la séduction sans hashtags vengeurs ! ». Sympathique, mais quand même bien maigre pour rendre hommage à un réalisateur de cette stature. Le livre de Ludovic Maubreuil sort de cette impasse et dit l’essentiel : Sautet a signé une œuvre unique, il a créé un monde avec ses variations, ses surprises, ses motifs récurrents. Très peu de cinéastes y sont parvenus. Et encore moins laissent une filmographie aussi cohérente et variée.
Un « classicisme détraqué »
Maubreuil fait penser aux personnages du Motif dans le tapis, la nouvelle d’Henry James. Comme eux, il sonde les plans, repère les récurrences, déniche les fondations. Mais contrairement aux héros de James, il trouve. Son ouvrage met en lumière les thèmes qui structurent l’œuvre tout entière : le couple impossible, les foyers indissociables des lieux de travail, les pères absents, le personnage mélancolique au milieu du groupe…
L’art de Sautet est à double fond. Si le réalisateur est l’homme des grandes tablées, c’est pour mieux montrer l’isolement. Si on le qualifie de « peintre de la bourgeoisie », c’est en oubliant les ouvriers, les étudiants et les marginaux dont ses films regorgent. Ludovic Maubreuil montre avec méthode comment les motifs et les procédés permettent à cet homme de s’affranchir des clichés et du dogmatisme. Sautet a d’ailleurs écrit un film entier autour de son dégoût des idéologues et des théoriciens : Max et les ferrailleurs, dans lequel un flic monte une affaire de toutes pièces pour obtenir un flagrant délit. Max soumet la réalité à ses désirs, peu importe le prix. Il ignore les mouvements imprévisibles de l’existence ; il insulte la vie elle-même. Sautet, lui, veut faire ressentir l’exact contraire au spectateur, donner l’impression que rien n’est écrit, que tout coulera de source avec un naturel inexplicable, « une magie invisible » pour reprendre ses mots.
En se faisant la plus discrète possible, dans des histoires sans véritable intrigue, la mise en scène atteint alors son but ultime. Mais elle ne s’interdit pas pour autant l’audace. Ludovic Maubreuil explique ainsi que le sobre Claude Sautet surgit parfois dans ses films, pour imposer son regard, comme lors d’un des plus beaux moments de Mado : la caméra abandonne Charles Denner et Michel Piccoli pour revenir sur ses pas et rester avec Mado endormie. C’est alors Sautet lui-même qui délaisse son histoire pour filmer ce qui l’intéresse, cette jeune fille, putain occasionnelle, amoureuse d’un escroc. Et dire que le cinéaste qui tourne ces quelques minutes est qualifié de « chroniqueur pompidolien »… On rêverait que tous les romans sortis ces dix dernières années contiennent des pages aussi belles et surprenantes que ce plan. « Du classicisme détraqué », résume Ludovic Maubreuil.
Érudit et passionné
Mais la rigueur de l’analyse ne fait pas tout. Un livre consacré à une œuvre doit surtout chercher à en percer le secret. Maubreuil ne recule pas. Il montre que Sautet fascine plusieurs générations parce qu’à travers les histoires sentimentales et professionnelles, sa caméra emprunte un corridor secret qui mène à l’inévitable solitude de la condition humaine. « La plupart des films de Sautet conduisent au silence, remarque l’auteur. Peu à peu, chacun finit par se taire. » Comme chez Jean-Pierre Melville. En 1971, ce dernier tourne son dernier film, Un flic. La même année sort Max et les ferrailleurs. Dans deux styles radicalement différents (le naturel de Sautet s’oppose aux spectres du sorcier de la rue Jenner), les deux hommes ont pourtant filmé des histoires qui tendent vers le même dénouement : ce moment où les explications et les mots sont vains, où le silence triomphe.
On peut contester certaines analyses de Maubreuil, les juger trop cliniques, regretter qu’il ne parle pas assez de musique au sujet d’un réalisateur dont c’était la passion, chercher le nom de Philippe Sarde… Mais ces bémols ne sauraient occulter l’essentiel : il signe un livre érudit, passionné, juste. Un livre qui manquait.
Portrait de l’éditeur en cinéphile Il faudrait un numéro complet du magazine pour parler de Pierre-Guillaume de Roux. Puis un autre pour évoquer ses lectures et sa vision du métier d’éditeur. Et sans doute un hors-série supplémentaire afin de mieux comprendre le vide douloureux qu’il laisse aujourd’hui. « Tu as pensé, un jour, te lancer dans une autre profession ? » lui ai-je demandé un matin, dans sa tanière de la rue de Richelieu. « Non. Peut-être pompier à quatre ans. Et encore… » Il plaçait la littérature au-dessus de tout, bien avant la « guerre des idées », ce champ de bataille aux dimensions de bac à sable. Le cinéma était son autre grande passion, son catalogue le prouve en rassemblant des livres sur Broca, Delon, Gégauff… Une conversation avec lui partait de George Eliot pour passer par Gentleman Jim (l’un de ses films fétiches) et rallier L’Armée des ombres ou Le Coup de l’escalier. Certains s’imaginaient que ses bureaux abritaient des diatribes sur l’avenir du populisme. Les pauvres, ils auraient été déçus. Les cons, ils ont loupé quelque chose. Le Sautet de Maubreuil est donc le dernier livre publié par Pierre-Guillaume, décédé en février dernier. Il y avait chez lui quelque chose du mystère de Piccoli dans Mado et de l’opiniâtreté de Montand dans Vincent, François, Paul… et les autres. Cet alliage de retenue, d’élégance et d’amitié ne s’oublie pas.
Dans « Le Troisième exil » de Gabriel Privat, des personnages veulent transférer la tombe de Napoléon en Corse…
Une « meute vociférante » poursuit un vieux professeur dans le Paris de 2021 en hurlant « Mort au juif ! ». C’est l’une des scènes les plus fortes du nouveau roman de Gabriel Privat, Le Troisième exil, qui vient de paraître chez Téqui.
Après LePortrait de Martin Sommervieu (Téqui, 2020), plongée palpitante dans l’épopée de la chouannerie normande qui, au-delà du roman historique, interrogeait par son intrigue à double niveau la réception du récit historique et les enjeux de la mémoire collective, Gabriel Privat, professeur d’histoire et auteur de nombreux articles historiques, récidive à travers un dispositif narratif totalement différent. Imaginé il y a quatre ans, le récit est d’un réalisme visionnaire et pourrait avoir été inspiré par les débats qui ont animé les plateaux de télévision ces dernières semaines.
Retirer des Invalides la tombe de Napoléon pour l’installer en Corse
En effet, comme l’indique le bicorne à cocarde très reconnaissable qui illustre la couverture de l’ouvrage, Le Troisième exil est bien celui qui menace Napoléon, mais aujourd’hui, cette année, à l’occasion de la commémoration du bicentenaire de sa mort ; et ce n’est pas dans le souvenir des guerres napoléoniennes que cette fiction nous embarque mais dans les coulisses d’un monde médiatique et politique où s’arrangent et s’affrontent orgueils et idéologies.
Sur un de ces plateaux télé où l’on feint de ne pas se connaître, voire où l’on surjoue l’hostilité pour ne pas laisser deviner que l’on dîne ensemble juste après l’émission, un chroniqueur vedette, un peu par conviction idéologique, plus encore par goût de la provocation médiatique, mais essentiellement pour faire plaisir à sa petite amie martiniquaise, descendante d’esclaves, qui vomit le souvenir de l’Empereur, suggère à son vieux camarade de promotion devenu Ministre de la Culture d’annuler les célébrations du bicentenaire et de « retirer des Invalides la tombe de Napoléon pour l’installer en Corse ».
Cet épisode sert de point de départ à une lutte de moins en moins sage et polie, de plus en plus acharnée et inquiétante, à coup de hashtags, de révélations personnelles, de coups médiatiques téléguidés, chaque camp se retrouvant vite dépassé par ses extrêmes, les arguments historiques et érudits cédant alors le pas à la petite stratégie calibrée par le prépensé médiatique, ce qui donne lieu à des morceaux de dialogues bien conçus. Au fil de l’histoire, on croise des personnages tout à fait identifiables, comme ce polémiste juif et patriote, Eloi Zaporogue, qui embrasse (bien entendu) la cause de l’Empereur…
La force de Gabriel Privat est de ne caricaturer aucun des deux partis. Toujours écrit en point de vue omniscient, comme on dit en narratologie, son récit nous fait connaître les pensées et les sentiments de tous les protagonistes, à commencer, et ce n’est pas une petite provocation dans un monde où l’on traque l’appropriation sexuelle et culturelle, par l’avocate martiniquaise dont le nom est lui-même une allusion à ce qui fonde son combat (Mélanie vient de mélaïna : « noire » en grec) ; le jeune mâle blanc qu’est notre auteur se glisse avec une vraie sensibilité psychologique dans les émotions d’une femme noire de cinquante ans en qui « le poids des souffrances passées rejaillissait avec l’aisance des deuils inaccomplis ». Galvanisée par l’écho médiatique de son initiative, celle-ci en vient à accepter le soutien de tout ce que la sphère antiraciste compte de fanatiques obsédés par le « racisme systémique », son conjoint chroniqueur de gauche lui faisant même remarquer avec cynisme qu’un des représentants de la communauté noire qui a rejoint leur camp descend en ligne directe d’un des rois de la côte du Golfe de Guinée : « avec un peu de chance, son ancêtre a vendu les tiens aux négriers de Nantes ».
Réflexions sur le pouvoir et les médias
Mais autant que par sa critique des médias et de l’instrumentalisation politique des mémoires, c’est par ses réflexions sur le pouvoir et la politique que le roman de Gabriel Privat retient l’attention. Outre un très bon passage où le secrétaire général du ministère détaille, à travers l’enchaînement des procédures, comment « l’inertie des pouvoirs publics peut arrêter l’ennemi aussi bien que toutes les armées du monde », on appréciera quelques formules élégamment tournées et pleines de vérité : « Le vrai pouvoir est ailleurs, dit-on. Mais la vérité, c’est qu’il n’y a plus de pouvoir nulle part » ; « On ne gouverne pas, on anime la structure » ; « il n’y a pas de peuple, il n’y a qu’un cri ; nous suivons le vent du ri pour nous faire élire, mais il ne sert à rien pour gouverner » ; « Ce qu’il faut, c’est un pouvoir fort et un corps social robuste ».
En publiant ce roman, Gabriel Privat explique (dans un entretien à Boulevard Voltaire) avoir voulu plaider pour une histoire de France « abordée avec sincérité, ni comme une légende dorée, ni comme un livre noir, mais comme le récit commun de ceux qui nous ont précédés dans l’existence et légué le pays que nous continuons à faire vivre. » Et de pointer les manques et les raccourcis des programmes scolaires au sujet de Napoléon. Que l’on me permette en conclusion une remarque personnelle qui prolonge son propos : si la seule réponse aux glorifications hyperboliques étaient les diabolisations anachroniques, le mal serait déjà assez limité. Je peux témoigner qu’il est possible de traverser une scolarité entière sans entendre jamais parler de Napoléon, les professeurs des niveaux concernés trouvant toujours mieux à faire (projets pédagogiques au long cours sur l’écologie et sur l’euro : mes souvenirs sont intacts). Et sans doute sont-ils nombreux les gens pour qui Waterloo est uniquement une chanson d’Abba et Napoléon, le nom du chien stupide dans les Aristochats.
Une manifestation LGBT devait se tenir à Tours demain. La marche est annulée. Pourquoi? Son annonce avait rapidement fait polémique pour son espace interdit aux blancs. Mais quand certaines personnes non-blanches éprouvent une certaine gêne ou une certaine appréhension à l’idée de coudoyer des personnes blanches, n’est-ce pas la définition même du racisme?
Cette semaine, une association LGBT de Tours a envisagé d’organiser une manifestation contre l’homophobie dont une partie du cortège aurait été « en non-mixité ». C’est-à-dire, pour parler clair (si j’ose dire) interdite aux personnes de peau blanche. La chose avait été communiquée aux éventuels participants de façon assez peu amène : « Toute personne blanche qui essaiera de s’incruster dans ce cortège se fera cordialement (ou non) dégager ».
Le @clgbt_touraine qui promeut « l’inclusivité » pour la journée internationale contres les LGBTPHOBIES veut imposer un cortège de tête en non-mixité réservé aux « racisés ». Si un « blanc » ose y mettre les pieds, il y sera « dégagé » de force par des militants Intersectionnels. pic.twitter.com/Jb6qxUrhoO
Devant le tollé provoqué par cette décision, l’association a finalement opté pour l’annulation pure et simple de l’évènement. Mais, dans un premier temps, elle avait tenté de justifier et d’expliquer sa décision de la façon suivante : « Certaines personnes racisées ne se sentent pas à l’aise dans des cortèges mixtes et ont demandé une zone non-mixte dans laquelle iels se sentiront plus à l’aise. Nous l’avons donc mise en place ».
Éléments de langage
Rappelons que, dans la novlangue « progressiste », « racisé » signifie « non-Blanc » et « iels » est le pronom-valise inventé pour compacter « ils » et « elles » en un seul mot dans un souci burlesque « d’inclusivité ».
Indépendamment de son caractère jargonnant, il y a dans cette « explication » deux éléments qui, me semble-t-il, méritent une attention toute particulière : « pas à l’aise » et « donc ».
Commençons par le « donc ». Tout comme « par conséquent » ou « c’est pourquoi », « donc » est un terme qui s’emploie pour indiquer une causalité logique ou naturelle, pour marquer un enchaînement dont l’évidence doit être manifeste aux yeux de toute personne raisonnable. Dans ce texte, le « donc » de « Nous l’avons donc mise en place » indique sans la moindre ambiguïté que la demande exprimée par les « personnes racisées » est apparue aux organisateurs comme une demande parfaitement normale et recevable, à laquelle il convenait de faire droit.
Venons-en maintenant à l’argument donné pour étayer cette demande : « certaines personnes racisées ne se sentent pas à l’aise dans des cortèges mixtes ». Autrement dit, là encore pour parler clair (toujours si j’ose dire), certaines personnes non-blanches éprouvent une certaine gêne ou une certaine appréhension à l’idée de coudoyer des personnes blanches, ce qui les amène à réclamer des fractions de cortèges à elles réservées.
« Pas à l’aise » ????
Attendez une minute.
Ça ressemble à du déjà vu
Arrêtez-moi si je me trompe, mais la justification de l’apartheid en Afrique du Sud, la justification des lois de discrimination raciale dans le sud des USA jusque dans les années 60, c’était bien que des Blancs « ne se sentaient pas à l’aise » s’ils devaient côtoyer des Noirs ? Les bars ou les autobus, dans ces charmants endroits, avaient des zones pour Blancs et des zones pour Noirs, les fontaines publiques y avaient des robinets pour Blancs et des robinets pour Noirs justement parce que certains Blancs ne se « sentaient pas à l’aise » s’ils devaient partager chaises, places ou robinets avec des Noirs ? Si certaines écoles publiques étaient interdites aux Noirs, c’est justement parce que des élèves ou étudiants blancs ne se « sentaient pas à l’aise » à l’idée d’avoir pour voisins des élèves ou étudiants noirs.
Et d’une façon générale, est-ce que le fait de « ne pas se sentir à l’aise » en compagnie d’une personne uniquement à cause de la couleur de sa peau n’est pas un symptôme reconnu et avéré de racisme ? Est-ce que ce n’est pas là, très exactement, un ressenti raciste ?
Autrement dit, la seule raison donnée par ces « personnes racisées » pour justifier leur demande, c’est leur sentiment a priori de gêne et d’appréhension à l’idée de coudoyer des Blancs dans la promiscuité d’une manifestation. Une justification parfaitement, purement et exemplairement raciste. En somme, « certaines personnes » ont exprimé le souhait d’une décision raciste, en le justifiant uniquement par leur ressenti raciste et en demandant que soient respectées les exigences racistes dictées par ce ressenti raciste.
Et le « donc » du texte rédigé par l’association nous montre que, aux yeux des organisateurs, cette demande raciste dicté par un ressenti raciste est apparue comme tout à fait légitime.
Dans L’épopée coloniale allemande, Sylvain Roussillon nous raconte la colonisation allemande dont le glas sonnera avec la défaite de 1918.
Il aura fallu trois décennies pour que l’Allemagne des Hohenzollern se taille une part du lion en Afrique, en Asie ou même en Océanie avant de perdre subitement toutes ses possessions au profit de la France, de la Belgique ou encore du Royaume-Uni à la fin de la Première guerre mondiale.
Chapitre méconnu de l’histoire prussienne, c’est ce sujet exotique que Sylvain Roussillon aborde dans son dernier ouvrage, L’épopée coloniale allemande, paru aux éditions Via Romana. À travers 270 pages, ce passionné d’histoire nous entraîne sur les chemins d’une aventure expansionniste, rarement explorée et qui aborde pourtant de multiples thématiques (politique, diplomatique, économique, militaire ou encore culturelle).
Vers l’Afrique de l’Ouest
Conférence de Berlin, 1885. Réunie sous l’égide du chancelier Otto von Bismarck, c’est à coup de règle que les puissances européennes vont finaliser le partage du continent africain. Il s’agit pour les Hohenzollern de faire reconnaître leurs colonies d’Afrique de l’Ouest, de l’Afrique orientale et du Sud-ouest africain comme partie intégrante du nouveau Reich baptisé sur les cendres du Second empire français.
La signature de différents traités sonne comme une revanche pour l’Allemagne qui n’a pourtant pas attendu ce siècle pour se lancer dans l’aventure coloniale. Sylvain Roussillon nous plonge dès les premières pages dans les balbutiements de l’aventure allemande « proto-coloniale » qu’il décrit avec minutie et dont le projet sera voué à l’échec, faute « d’unité politique et de moyens suffisants » pour la réaliser. Le colonialisme allemand est autant une affaire politique que commerciale avec ses personnages hauts en couleur comme Adolf Lüderitz ou encore von Lettow-Vorbeck. Togo, Cameroun, Rwanda, Burundi, Tanzanie et Namibie… autant de pays qui ont composé et porté le casque à pointe de la Deutsch Ostafrika qui va rivaliser avec ses consœurs asiatiques et océaniennes.
Sylvain Roussillon, Via Romana Editions
Diplomatie de la canonnière
Guillaume II se méfiait du « péril jaune ». À l’image de son empire, Berlin privilégie la « diplomatie de la canonnière » pour s’imposer en Extrême-Orient et se retrouve au cœur de la guerre des Boxers, cette secte chinoise qui entend rejeter à la mer tous ces « diables blancs » qui menacent la monarchie céleste des Qing. Sylvain Roussillon nous renvoie à notre imaginaire et nous fait pénétrer dans cette guerre larvée que l’Allemagne impériale se livre avec le Japon pour le contrôle des ports. Un épisode qui sera à l’origine du ralliement surprenant du Mikado aux Alliés lors de la Première guerre mondiale. Le conflit va sonner la fin du rêve colonial allemand.
Aucune colonie du Kaiser n’est épargnée par cette guerre fratricide qui se déroule aussi bien sur les mers que dans les territoires contrôlés par une Prusse guerrière. Des cartes militaires nous permettent de suivre les différentes batailles qui vont sceller doucement mais inéluctablement le destin de l’empire allemand outre-mer. Résistance désespérée en Nouvelle-Guinée, on se passionne à l’évocation d’Hermann Detzner qui va mener sa guerre personnelle avec son bataillon, les « Papous du Kaiser », une expédition qui pourrait figurer en bonne place dans l’émission « Man versus wild » tant les ingrédients sont tous rassemblés.
De ce roman colonial, il ne reste hélas que « des sentiments de honte et de culpabilité » et des noms de rues qui sont débaptisées sous la pression de partis politiques qui imposent une culture de repentance.
L’épopée coloniale allemande de Sylvain Roussillon. Editions via Romana.
Bien que n’exerçant pas actuellement le pouvoir, la gauche française est en mauvais état. Le désir d’alternance ne joue pas en sa faveur. D’où vient le désamour dont elle est victime ? Quatre causes principales expliquent l’état comateux dans lequel elle végète : déni de la réalité, goût immodéré pour les minorités couplé à un aveuglement à leur sujet, incapacité de parler au peuple, enfin entre-soi arrogant et sectaire.
Déni de la réalité
La gauche a un problème avec le réel. Elle n’arrive plus à le voir, et conséquemment à en parler. Elle devrait faire sien le mot d’ordre que donnait Charles Péguy à l’intellectuel : dire ce qu’il voit et voir ce qu’il voit. A quoi tient cette fâcherie avec la réalité ? En fait, la marche du monde a contredit depuis longtemps tous ses postulats : le religieux revient au galop, tous les pouvoirs socialistes ont échoué à résorber les inégalités. Les anciens colonisés qu’elle soutenait se révèlent être plus conservateurs et patriarcaux que les peuples qui les avaient dominés. Résultat : afin de persévérer dans son être, la gauche ne possède plus que la ressource de se réfugier dans la forteresse de théories délirantes et déconnectées de tout lien avec le monde extérieur.
À ce déni de réalité s’ajoute sa propension à ne pas vouloir regarder la menace islamiste en face. C’est cette démission devant le danger djihadiste que les Français ont le plus de mal à lui pardonner. Incapable d’aborder sereinement le thème de la sécurité, la gauche se condamne à se « corneriser », à vivre dans les marges.
Aveuglement au sujet des minorités
La gauche se plaint que les classes populaires et moyennes du peuple la délaissent. Mais n’est-ce pas plutôt elle qui a abandonné la majorité : ouvriers, employés de bureau, revenus moyens, France périphérique, et cela au profit des minorités ? La gauche a fait le choix des minorités sexuelles, ethniques, religieuses, en tirant un trait sur la classe ouvrière qui constituait sa base sociologique historique. Elle n’a pas compris que celle-ci n’était pas seulement un ventre à nourrir, mais qu’elle était constituée d’hommes et de femmes à respecter dans leurs croyances et leurs modes de vie. Pour avoir ignoré l’attente des classes populaires au sujet du respect de leur culture, la gauche s’est aliénée son électorat traditionnel qu’elle a accusé, de surcroît, de tous les maux dans le but de complaire à sa nouvelle clientèle : les minorités. Erreur fatale ! Surtout que les minorités dont elle a pris la défense ne partagent pas son progressisme sociétal, loin de là ! Les excès de ce dernier donnent au contraire des haut-le-cœur aux enfants de l’immigration – ce dont les médias se gardent bien de rendre compte. Si bien que la gauche est perdante sur les deux tableaux.
Jadis, la gauche était universaliste, parlait de justice pour tous. Maintenant, une partie non négligeable de ses troupes parlent « race », « genre », « couleur de peau », « caractéristiques physiques » – catégories qui étaient jadis les marottes de l’extrême-droite, comme le note ironiquement Régis Debray. Dans ces conditions, qu’elle ne s’étonne pas que les gens raisonnables se détournent d’elle.
Incapacité de parler au peuple
Non seulement la gauche ne parle plus le langage du peuple, mais elle est devenue incapable d’entrer en empathie avec lui. Circonstance aggravante : ses leaders ne peuvent pas prononcer une phrase sans qu’un mépris inconscient des classes laborieuses ne transparaisse dans leurs propos. Ce mépris de classe est attesté par le mauvais accueil qui fut réservé à Bernard Tapie et Pierre Bérégovoy par les notables socialistes de la cour de Mitterrand. Ces deux hommes étaient d’extraction populaire trop prononcée pour les courtisans hyper-diplômés de l’ancien président socialiste.
D’ailleurs, la nuance péjorative avec laquelle les médiacrates prononcent aujourd’hui le mot « populiste » serait suffisante pour convaincre l’ancien « peuple de gauche » qu’il n’est plus le bienvenu chez les bobos urbains qui forment les gros bataillons de la gauche mondialiste et écolo-punitive.
Entre-soi bunkerisé
Enfin, les classes populaires ont fui la gauche parce qu’elles ne se sentaient plus à l’aise parmi une élite sectaire aux jugements péremptoires et définitifs, vivant en vase clos, hostile au débat tout en vantant l’ « ouverture » à longueur de journée. Un milieu qui prône le partage tout en se prémunissant contre les doléances populaires, un microcosme qui vante l’éco-responsabilité bienveillante et inclusive tout en faisant la sourde oreille aux difficultés que vivent les habitants des quartiers « difficiles » et communautarisés. Devant cette schizophrénie, ou cette hypocrisie, les petits revenus et les relégués sociaux sont allés chercher ailleurs les relais politiques susceptibles de porter leur voix sur la place publique.
Combien de temps durera ce désamour ? La gauche parviendra-t-elle à faire son aggiornamento ? À oser regarder la réalité en face ? Cette mauvaise foi, cet aveuglement, sont-ils une spécificité française ? « La gauche peut mourir » avait prédit Manuel Valls. Pour avoir osé lui dire ses quatre vérités en face, l’ancien premier ministre a été ostracisé par la gauche française. Comme un mauvais présage.
Heureusement, la gauche universaliste n’est pas encore morte – cette gauche qui n’a pas abandonné le terrain de la justice sociale et pour laquelle un Blanc est encore capable de parler pertinemment des problèmes rencontrés par une personne d’une couleur de peau différente de la sienne. En témoigne le dernier essai de Boris Vallaud, Un Esprit de résistance (Flammarion).
Tous les corps de l’État ont donc le droit de la ramener, de grouiller, de scribouiller, de maugréer, de se politiser et de s’encanailler, sauf les militaires ?
Ils sont la fine fleur de la nation. Ils sont ces femmes et hommes, pas si nombreux, prêts à mourir pour défendre la France si le devoir les conduit à cette terrible extrémité. Ils partagent avec gendarmes, policiers et pompiers une prise de risque fréquente et parfois fatale.
Les militaires d’active, de réserve ou en retraite constituent l’un des derniers bastions de l’honneur, de la fidélité et du respect de l’autorité.
Dans une société où s’affranchir des règles, insulter, cogner, tuer, souvent pour une peccadille ou par simple mépris de la vie humaine, se banalise, où dénigrer la France est bien vu, où établir de véritables colonies ethno-religieuses au sein du pays est permis, l’armée est un roc sur lequel la République française peut compter.
On les pensait de pierre, muets car voués au silence en raison de leur statut alors que tant de fonctionnaires de l’État s’expriment et agissent à tout bout de champs.
D’une part, on leur demande d’aller indirectement protéger la France au Sahel au péril de leur vie. Mais d’autre part, les mêmes qui les missionnent importent quotidiennement des ennemis de la France
Ainsi en est-il de ces profs de l’éducation nationale ou de l’enseignement supérieur qui manifestent, pétitionnent, contestent, font grève à tout moment et pour n’importe quel prétexte. Une illustration parmi des centaines : en mai 2020, paraît une tribune au vitriol contre J.M. Blanquer, signée d’une quinzaine de hauts fonctionnaires de son ministère.
Et que dire de ces magistrats qui, non contents d’appliquer la loi en fonction de leur prisme idéologique, prennent des positions partisanes avec notamment le Syndicat de la Magistrature ? Sans compter la violation régulière du sacro-saint secret de l’instruction par la fuite organisée d’informations sensibles sur des affaires en cours.
Les médecins des hôpitaux publics ne sont pas en reste, qui viennent quotidiennement et depuis plus d’un an commenter dans les médias l’actualité sanitaire et admonester le pouvoir ou les oppositions.
Même les syndicats de policiers prennent régulièrement la parole pour dénoncer, à juste titre, le manque de moyens, ainsi que le laxisme judiciaire.
Sans évoquer ces hauts fonctionnaires qui, à la veille de l’élection présidentielle de 2017 et au mépris de toute obligation de réserve, publient une tribune pour dire qu’ils ne travailleraient pas pour Marine le Pen si elle était élue.
Et ne parlons même pas de ces employés de grandes entreprises publiques, SNCF et RATP pour ne pas les nommer, capables de mettre le pays à genoux et de flinguer la vie quotidienne des usagers pendant des semaines pour défendre des intérêts catégoriels avec comme slogan « c’est pour votre bien qu’on fait ça ! »
#TribuneDesMilitaires "cette déchéance précède l'effondrement et annonce le chaos et la violence"
Tous les corps de l’État ont donc le droit de la ramener, de grouiller, de scribouiller, de maugréer, de se politiser et de s’encanailler. À la télé, à la radio, par écrit ou dans la rue. Mais pour nos militaires c’est motus et bouche cousue. Sauf, évidemment, pour dire tout le bien qu’ils pensent des missions qu’on leur confie et remercier le gouvernement des « efforts » qu’il consent.
Les femmes et les hommes d’armes ne sont pas idiots. Ils comprennent bien l’absurdité de la situation. D’une part, on leur demande d’aller indirectement protéger la France au Sahel au péril de leur vie. Mais d’autre part, les mêmes qui les missionnent importent quotidiennement des ennemis de la France par les voies migratoires grandes ouvertes. Pis, ils autorisent, sous la houlette d’une myriade de juges félons, des étrangers nuisibles, issus de certaines immigrations, à se maintenir en France.
« Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages ».
On leur reproche de dénoncer la possibilité d’une guerre civile. Diable. Mais que voulait donc dire Gérard Collomb, soutien de Macron, en quittant le ministère de l’Intérieur, lorsqu’il affirmait craindre le passage du « vivre côte-à-côte » au « vivre face-à-face » ? Nous étions alors en 2018. Et le moins que l’on puisse dire c’est que la pente qui nous y mène s’est substantiellement accentuée.
Dans un monde où l’on commande d’être un « lanceur d’alerte » si une femme est importunée dans une entreprise par un mufle, il ne faudrait surtout pas alerter sur une dérive qui nous mène inexorablement à une confrontation génératrice d’un chaos mortel pour le pays ? Les militaires, ultime recours en cas de désagrégation de la paix civile, devraient donc attendre passivement que l’irréparable se produise ?
Non !
Ils ont raison de s’exprimer. Car les Français aiment leur armée et savent qu’elle n’intervient, en l’occurrence de façon parfaitement pacifique, que lorsque la situation l’impose. D’ailleurs, Emmanuel Macron et son aéropage de ministres et de laudateurs devraient s’interroger. N’est-ce pas la première fois depuis des décennies que la « grande muette » s’inquiète expressément de l’évolution de notre société ? N’y a-t-il pas là matière à réfléchir sur le sens de ce quinquennat plutôt qu’à piailler sur un fantasmatique « complot d’extrême-droite » ? Il est vrai que pour les « progressistes » vouloir défendre la France c’est déjà être d’extrême-droite. Pour les outrances, ils ont la gâchette facile.
Ces tribunes ne constituent en aucun cas une ingérence dans la vie politique du pays puisque n’y figure nul appel partisan. Ces militaires tant décriés n’apportent leur soutien, ni n’invitent à voter pour qui que ce soit. Ils portent des valeurs civilisationnelles. Ils défendent la nation. Et tant pis pour les « progressistes » s’ils ont choisis de la laisser tomber. Tant pis pour eux s’ils ont abandonné au camp national l’incarnation de la résistance face à l’invasion migratoire arabo-africaine, l’islamisation de masse, la déchéance de la souveraineté française au profit de la souveraineté de Bruxelles, la décomposition de notre économie et de nos finances publiques.
Emmanuel Macron et sa clique sont en rage car ils sentent bien que le pays leur échappe, qu’ils ont perdu la confiance de piliers essentiels de notre maison commune, la France.
En ce qui nous concerne nous devons faire notre la célèbre maxime de notre bien aimé Jean de la Fontaine. « Patience et longueur de temps font plus que force et que rage ».
Qu’ils écument, qu’ils éructent, qu’ils se démènent comme des turlupins. Pendant ce temps le peuple souverain se lève lentement. Calmement. Résolument. Et avance sur le chemin qui le mènera, dans un an, à la reconquête de la France par les Français.
Il est difficile de se résoudre à renoncer aux bienfaits et aux tourments de la société libérale.
Sauf décision contraire de la justice administrative, la manifestation parisienne de soutien à Gaza a été interdite par la Préfecture de police. Gérald Darmanin avait invité les préfets à ne pas avoir la main qui tremble s’ils prévoyaient des troubles. Il leur a également demandé d’assurer la « protection des lieux de culte, écoles, centres cultures et commerces de la communauté juive ». Qu’il faille, en 2021, protéger les « commerces de la communauté juive » devrait nous faire bondir. On s’habitue.
Bien sûr, cette décision fait hurler les bonnes âmes de la France insoumise et de l’islamosphère. Elles seraient plus crédibles dans leurs vertueuses proclamations libérales et démocratiques si celles-ci valaient aussi pour leurs adversaires politiques. Bien entendu, tous ces gens n’ont rien dit quand Génération identitaire a été interdite. La seule liberté qui les intéresse est celle de dénigrer Israël, ce qui est un droit de l’homme d’ailleurs.
Et pourtant, il y a pas mal de raisons d’interdire ces manifestations ou de les autoriser avec parcimonie, quand des responsables susceptibles d’assumer ce qui se passera sont clairement identifiés.
Manifestations pro-Hamas
Tout d’abord, cette manifestation pro-Gaza est dans les faits une manifestation pro-Hamas, mouvement que l’on qualifiera parce qu’on est aimable de politico-terroriste – sa politique consistant largement, outre les roquettes déversées sur Israël, à tenir Gaza par la peur et à empocher les milliards de l’aide internationale. Le Hamas est en tout cas l’ami de nos ennemis.
Ensuite, comme l’a souligné le ministre de l’Intérieur, le précédent de 2014 incite à la circonspection. De nombreux débordements anti-juifs avaient émaillé le défilé. On se rappelle la tentative d’attaquer une synagogue rue de la Roquette à Paris et les dizaines d’islamistes scandant qu’ils souhaitaient vivement égorger des Juifs. Il est peut-être inutile de tenter leurs successeurs avec un parcours qui longe le quartier du Marais sur plusieurs kilomètres.
Certes, il serait injuste d’accuser tous les manifestants pro-palestiniens, certains sont assurément sincères et on n’a pas besoin d’être musulman pour s’attrister des morts de civils à Gaza et en Israël. L’ennui, c’est que pour ces militants, seules les victimes des bombes israéliennes sont dignes d’émotion : à ma connaissance, ils ne s’intéressent guère au sort des Ouïghours ou des chrétiens d’Orient. Ce qui les fait marcher, c’est moins la compassion pour la victime que la haine pour le coupable. Rien n’allume autant le regard de Clémentine Autain que la détestation rabique d’Israël.
Paravent de la haine antijuive
L’antisionisme n’est pas la critique de la politique d’Israël mais le refus de son existence. C’est la position du Hamas, qui est d’ailleurs le meilleur alibi de l’absence de toute proposition de règlement politique de la part du gouvernement israélien. Et c’est, implicitement ou pas, celle de tous ses crypto-soutiens extrême gauchistoïdes en France. Ainsi, la Fédération sociale étudiante (scission de l’UNEF) diffuse une flamboyante affiche où l’on voit un combattant enturbanné dans un keffieh (islamisation du vieux symbole de la lutte nationale palestinienne), accompagné d’un slogan : « La Palestine de la mer au Jourdain ». Au moins c’est clair.
Or, cet antisionisme est souvent le paravent de la haine antijuive. La preuve c’est que nombre des damnés de la Terre promise ont tendance à incriminer tous les Juifs de la planète pour la politique israélienne.
Certes, l’interdiction, si elle est confirmée, n’empêchera sans doute pas la tenue de la manifestation parisienne, l’État régalien étant un gros chat de papier qui n’effraie plus personne à part les braves gens qui filoutent le couvre-feu. Mais elle pourrait permettre à la Justice de sanctionner les fauteurs de troubles.
Et pourtant, malgré toutes ces excellentes justifications, cette interdiction est un remède pire que le mal.
Nous ne pouvons pas nous résoudre si facilement à renoncer aux bienfaits et aux tourments de la société libérale. Quoi qu’en pensent les stalino-démocrates de LFI, la liberté d’expression n’a aucun sens si elle ne vaut que pour ceux qui partagent mes idées. On doit pouvoir défendre des opinions qui me choquent, me déplaisent ou me font m’étrangler de rage – sous peine de répondre des abus dans les conditions définies par la loi comme le précise la Déclaration des droits de l’Homme. Et on devrait pouvoir compter sur la police pour protéger tous les citoyens.
Politiquement, il est inutile d’alimenter les fantasmes sur le pouvoir des Juifs qui dirigent le monde et le gouvernement français.
L’une des conséquences de la liberté, c’est d’exposer les vérités qu’on aimerait cacher. Ces manifestations produisent généralement un effet de vérité et de dévoilement. On verra l’islamo-gauchisme à l’œuvre, les insoumis défiler avec des islamistes et probablement des antisémites affichés. À quelques mois d’une élection majeure, il est bon que, derrière ses proclamations compassionnelles (à géométrie très variable) l’extrême gauche montre son vrai visage.
La polémique autour de la grande mosquée de Strasbourg a révélé l’ampleur de l’influence grandissante de l’islam turc sur le sol français. Cette communauté minoritaire s’est imposée dans les instances musulmanes et près de 50% des imams détachés en France sont issus de ses rangs….
La Confédération islamique Millî Görüs (CIMG), association née en 1995 en France sous sa forme actuelle, est sous le feu des projecteurs depuis la polémique sur le financement de la construction de la mosquée d’Eyyub Sultan en Alsace. Alors que le ministre de l’Intérieur accusait la majorité municipale de Strasbourg de subventionner « une ingérence étrangère sur le sol français », la préfète reprochait à la CIMG de prôner « un islam rigoriste », invoquant son refus de signer la charte élaborée par le Conseil français du culte musulman (CFCM). Quelques jours plus tard, le maire d’Albertville s’opposait à la construction d’une école privée par Millî Görüs dans sa commune. Ces prises de position vigoureuses traduisent de nombreuses inquiétudes concernant l’influence de l’islam turc – perçu comme un vecteur de l’exécutif d’Ankara – dans l’Hexagone. Le climat de suspicion a été aggravé par la dégradation, ces derniers mois, des relations entre la France et la Turquie qui s’opposent – souvent dans un langage peu diplomatique – sur de nombreux dossiers, comme ceux de la Libye, de l’Égypte ou des zones exclusives économiques en Méditerranée orientale.
N’y allant pas par quatre chemins, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) parle de « tentatives d’ingérence » de l’État turc. Ce dernier instrumentaliserait les citoyens franco-turcs par le biais d’un tissu associatif qui revendique des liens étroits avec le pays d’origine et de médias – turcophones comme francophones – diffusant des discours virulents contre le gouvernement français. C’est ainsi que les populations d’immigrés turcs ou issues de l’immigration turque, qui représenteraient entre 550 000 et 700 000 individus, sont devenues un enjeu politique non négligeable. Sont-elles pour autant acquises à 100% à l’AKP ?
La diversité de la population franco-turque
L’immigration turque en France est loin de constituer un bloc monolithique. Aux différences ethniques entre Turcs, Kurdes, Arabes ou Chaldéens s’ajoutent des traditions religieuses extrêmement variées. Extrapolant avec précaution les derniers chiffres de l’enquête « Trajectoires et Origines » de l’Ined et de l’Insee, on peut estimer qu’environ 88 % de cette population est musulmane, 6 % sans religion et 5 % chrétienne. La catégorie « musulmane » est elle-même très variée puisqu’elle comprend non seulement plusieurs tendances différentes de l’islam sunnite, mais aussi l’alévisme, très hétérodoxe, et le yézidisme qui est une religion à part. Rien ne suggère que les choix politiques de cette population soient moins variés que ses différentes appartenances religieuses. L’analyse des résultats des élections législatives et présidentielles turques dans les bureaux de vote en France depuis 2014 (à partir de cette année, les citoyens turcs vivant en France ont la possibilité de voter dans les consulats) reflète la diversité de la population franco-turque.
Entre 315 000 et 341 000 ressortissants turcs sont inscrits sur les listes électorales de l’ambassade. Le taux de participation n’a jamais dépassé les 47,3 %. Si le parti du président turc est toujours arrivé en tête, ses opposants ont obtenu un nombre de voix non négligeable. Lors des élections législatives de juin 2015, le Parti de la justice et du développement (AKP, le parti d’Erdogan) obtenait 50,7 % des voix, contre 29,6 % pour le Parti démocratique des peuples, se revendiquant de gauche et issu d’une tradition politique kurde, et 9,6 % pour le Parti républicain du peuple, fondé par Atatürk et se revendiquant laïque. Si, en avril 2017, le « oui » au référendum sur la présidentialisation du système politique turc a obtenu 64,85 % des voix, le « non » l’a emporté à Marseille (52,43 %) et le vote était particulièrement équilibré à Paris (46 %). Enfin, lors des dernières élections présidentielles de juin 2018, Erdogan a obtenu près de 63,7 % des voix contre 36,3 % pour les partis d’opposition, l’Alsace et la métropole de Lyon concentrant le soutien à la majorité présidentielle. Ainsi, les résultats consolidés cachent des disparités significatives entre les régions qui correspondent aux différentes origines migratoires.
La puissance de Millî Görüs
Qu’en est-il des mouvements visés par l’État français ? L’association Millî Görüs pilote près de 300 autres associations. S’il existe une proximité idéologique avec l’exécutif turc, la confédération se veut indépendante et affirme ne jamais avoir été financée par Ankara. Elle dirige également quelques écoles hors contrat, avec l’ambition affichée de passer sous contrat après le délai incompressible de cinq années de fonctionnement. C’est à l’image de ce qui se passe dans le reste de l’Europe, où le réseau a largement épousé le jeu institutionnel en se démarquant des mouvements à l’origine d’écoles clandestines. Autre structure promouvant l’islam officiel turc, l’Union des affaires culturelles turco-islamiques ou DITIB est l’émanation en France du ministère turc des Affaires religieuses et chapeaute près de 250 associations et 120 imams détachés. Sur un total d’environ 2 500 mosquées en France (selon le ministère de l’Intérieur), environ 400 lieux de cultes se rattacheraient à ces deux entités, soit 16 %. Plus organisées que les mouvements d’origine maghrébine, Millî Görüs et la DITIB, dont le volet associatif est le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), représentent un islam plus institutionnel qui a l’habitude de composer avec une forme de gallicanisme. L’État turc, à travers la Présidence des affaires religieuses (Diyanet İşleri Başkanlığı, fondée en 1924), rédige par exemple les prêches du vendredi lus dans les mosquées turques (interprétations des textes sacrés, conseils pour la vie quotidienne…).
En effet, en Turquie, les imams sont des fonctionnaires d’État. Le religieux est fortement contrôlé par le pouvoir politique dans une forme de continuité avec l’Empire ottoman où le pouvoir du Sultan dominait généralement le pouvoir clérical. Les 120 imams détachés, représentant environ 50 % de l’ensemble des imams détachés en France et dont l’exécutif veut désormais se passer, sont donc des fonctionnaires turcs qui, par la nature des liens avec l’État, repoussent le plus possible les formes moins contrôlées et plus radicales de l’islam. Millî Görüs et la DITIB soulignent régulièrement qu’ils ne sont pas concernés par les faits de radicalisme et encore moins de terrorisme. Intégrés économiquement, les fidèles revendiquent en outre un taux de délinquance qui ne dépasse pas celui du reste de la société. Les deux organisations se montrent soucieuses de ne pas confondre le monde associatif et le domaine politique, ne soutenant pas le Parti égalité et justice qui a présenté 52 candidats lors des dernières élections législatives en France et prétend fédérer la « lutte contre l’islamophobie ».
Au sein du Conseil français du culte musulman, alors que le nombre de croyants originaires de Turquie est inférieur à ceux issus des pays maghrébins, les représentants de Millî Görüs et du CCMTF (DITIB) ont obtenu 19 sièges au conseil d’administration sur un total de 90, ce qui les place devant les Musulmans de France (anciennement l’UOIF), l’Union des mosquées de France (UMF) et la Grande Mosquée de Paris. Cette décomposition ethnico-nationale correspond au développement des mosquées en France depuis une vingtaine d’années. Cette influence disproportionnée s’explique par le prestige de la personne de Recep Tayyip Erdogan auprès d’une partie des musulmans de France, pour qui le leader turc est un champion de la fierté musulmane. Elle s’explique également par un activisme qui se reflète dans les taux de participation aux élections du CFCM. En novembre 2019, seuls 40 % des 2 500 lieux de culte musulman en France ont pris part au scrutin alors que le taux de participation des 400 mosquées issus du Millî Görüs ou du CCMTF avoisinait les 70 %.
Un discours de victimisation
Ces deux organisations, ainsi que les organes médiatiques qui en sont issus, font du combat contre l’islamophobie et de la valorisation de la « diversité » des éléments clés de leurs discours. Ainsi, leurs prises de position et l’influence qu’elles exercent sont moins « islamistes » qu’empreintes de l’idéologie de la nouvelle gauche identitaire. D’ailleurs, la phrase polémique du président turc en février 2008, à Cologne, déclarant que « l’assimilation est un crime contre l’humanité », correspond à une opinion défendue avec vigueur par un courant intellectuel bien français : en 2014, Edwy Plenel écrivait que « l’assimilation est une injonction terrifiante qui fut aussi celle de la colonisation, notamment française ». Une fraction de la population musulmane en France, dont une partie issue de l’immigration turque, ne fait que reprendre le discours d’une certaine gauche qui voudrait que les musulmans soient des « victimes éternelles », discriminés de manière systémique par des États occidentaux malveillants. La nouvelle génération de Franco-Turcs n’est pas plus revendicatrice sur le plan religieux que les précédentes, mais elle est beaucoup plus sensible à l’idéologie multiculturaliste.
Pourtant, ce discours « diversitaire » ne semble pas toujours majoritaire dans les structures précitées. Par exemple, lors d’un discours de rupture du jeûne du ramadan en juin 2018, Ahmet Ogras, le président du CFCM entre 2017 et 2019, avait exhorté les fidèles à quitter la posture victimaire. Dans la même logique, la mosquée Eyyub Sultan de Strasbourg devait initialement se passer de fonds publics, afin de défendre l’idée d’un culte indépendant, se finançant par les contributions des croyants. La diversité des courants qui caractérisent la population originaire de Turquie et la part limitée que représente la forme turque de l’islam, malgré son prestige, inclinent donc à relativiser le sentiment d’une menace majeure de séparatisme au sein de la communauté nationale.
Si l’on peut relativiser le danger séparatiste, il ne faut pas pour autant sous-estimer le défi auquel le modèle universaliste français doit faire face. Une partie des organisations évoquées, de concert avec la gauche identitaire, milite en faveur du « modèle anglo-saxon ». Leur objectif n’est pas de promouvoir l’islam politique pour s’accaparer le pouvoir en France et encore moins pour encourager un radicalisme violent, mais de faire adopter dans l’Hexagone cette approche multiculturaliste assumée par d’autres pays où les autorités publiques acceptent d’avoir comme interlocuteurs des communautés plutôt que des citoyens, en respectant la « différence » de chacun.
Répondre à ce défi en imposant la signature d’une charte ou la dissolution d’associations ne peut être que contre-productif. La non-signature de la « Charte des principes pour l’islam de France » n’a fait que renforcer les deux associations, certains (dans les courants de la gauche comme chez les musulmans) considérant qu’elles étaient les seules à défendre les intérêts des fidèles en refusant de se soumettre aux injonctions des autorités. Millî Görüs comme le CCMTF s’imposent peu à peu comme des structures qui ne sont pas « vendues » aux autorités tout en étant extrêmement bien organisées, bénéficiant d’alliances avec des courants politiques français adeptes de l’exaltation de la « différence ». Pour répondre à ce défi, il faut, en évitant de criminaliser les contradicteurs, défendre le modèle universaliste français contre les modèles assignant les individus à des identités subies ; n’accorder aucune subvention ni soutien aux entités mettant en cause ce modèle ; et enfin, appliquer la loi avec force lorsqu’elle est violée sans s’immiscer dans le champ théologique, inadéquat pour un État laïque.
Le 6 avril 1994, un avion transportant les présidents du Rwanda et du Burundi ainsi que leurs collaborateurs, et piloté par des Français, est abattu au Rwanda par un missile SA-16 de fabrication russe. Deux gendarmes français, habitant à proximité de l’endroit où se trouvaient les suspects de l’attentat, sont ensuite lâchement assassinés par les hommes de l’actuel président du Rwanda Paul Kagame. Pourquoi la France ne demande-t-elle pas des comptes à ceux qui ont tué ses concitoyens à Kigali, la capitale rwandaise ?
Le rapprochement que les dirigeants français poursuivent avec le régime de Paul Kagame se fait-il au mépris des victimes françaises ? C’est l’une des questions que pose sans détours le politologue Charles Onana dans son dernier livre Enquêtes sur un attentat, Rwanda 6 avril 1994 publié chez l’Artilleur et préfacé par le Prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel.
Depuis 1997, la justice française piétine et ne parvient ni à identifier ni à poursuivre les auteurs de l’attentat terroriste qui a déclenché l’horreur en 1994 au Rwanda et dans lequel trois Français ont trouvé la mort. Deux pilotes (Jean-Pierre Minaberry et Jacky Héraud) et le mécanicien navigant (Jean-Michel Perrine) composaient l’équipage du Falcon 50 du président rwandais abattu le 6 avril 1994 vers 20h30 alors qu’il amorçait son atterrissage à l’aéroport de Kigali, placé sous la protection des casques bleus des Nations Unies. Deux gendarmes français, les adjudant-chefs René Maïer, Alain Didot ainsi que la femme de ce dernier seront assassinés deux jours après par les rebelles tutsi dirigés par Paul Kagame qui les soupçonnait de détenir des informations sur les auteurs de l’attentat [1]. Alain Didot, résidant à proximité du parlement rwandais où vivait un bataillon de la rébellion tutsie, avait chez lui des antennes radio qui lui permettaient de capter des communications de radioamateurs, sa passion. Après le tir de missile sur l’avion présidentiel, des éléments de cette rébellion ont fait irruption chez le gendarme français croyant qu’il avait capté des informations sensibles concernant leur rôle dans cet attentat.
Après 25 ans d’investigations, le dossier d’instruction sur cet acte terroriste est miné par deux décisions contradictoires de la justice française : l’une a conduit à l’émission en 2006 de mandats d’arrêt contre neuf suspects, proches de l’actuel président du Rwanda, Paul Kagame, et l’autre a conclu à un non-lieu. La première décision est le fruit de huit années d’investigation du juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière alors que la seconde résulte de douze années d’enquêtes des juges Marc Trévidic, Nathalie Poux et Jean-Marc Herbaut. L’enquête du premier magistrat recoupe deux enquêtes du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) ainsi que celle de la justice espagnole conduite par le juge Fernando Andreu Merelles ; la seconde n’est corroborée par aucune autre enquête internationale. Il semble donc que cette dernière soit davantage sujette à caution que la première. Comment expliquer cela ?
Lorsque le juge Bruguière est saisi en 1997 par les familles françaises des pilotes du Falcon 50, c’est précisément parce que l’ONU n’avait pas, à l’époque, jugé utile de faire elle-même la lumière sur cet attentat terroriste bien qu’il eût été logique pour elle de s’en saisir. Il n’était pas non plus apparu indispensable aux autorités françaises de saisir la justice pour exiger des poursuites à l’encontre de ceux qui avaient commis ce crime contre leurs ressortissants au Rwanda.
L’enquête du juge Bruguière représentait donc un espoir pour les familles des victimes françaises d’être entendues dans leur souffrance et surtout d’obtenir justice. En cela, Jean-Louis Bruguière n’a pas déçu ! Il a d’abord cherché à savoir si les auteurs de l’attentat étaient parmi les Hutu proches du chef de l’État rwandais tué dans l’avion. Il a obtenu pour cela la coopération du procureur du TPIR, madame Carla Del Ponte, et Bruguière s’est aussitôt rendu au siège de la juridiction internationale en Tanzanie pour interroger les Hutu qui y étaient déjà incarcérés. Tous les témoignages et les documents collectés se sont révélés infructueux et la piste des Hutu s’est vite refermée. Le magistrat instructeur s’est ensuite attelé à explorer la seconde piste : celle des rebelles tutsis du Front patriotique rwandais (FPR), en particulier sa branche militaire dirigée à l’époque par Paul Kagame lui-même. Au cours de l’instruction, Jean-Louis Bruguière a obtenu les témoignages des transfuges de cette rébellion du FPR qui ont globalement soutenu et démontré que c’est un commando de leur propre mouvement sous les ordres de Paul Kagame qui a abattu l’avion (voir ordonnance de soit-communiqué du juge Bruguière du 17 novembre 2006). Ils ont également confirmé que les missiles utilisés pour commettre ledit attentat provenaient d’Ouganda, pays qui a soutenu militairement les rebelles tutsi depuis 1990 dans leur volonté de chasser du pouvoir le chef de l’État rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana.
L’instruction du juge Bruguière a été confortée sur tous ces points par les enquêtes espagnoles et celles du TPIR. Les enquêtes menées par les juges Trévidic, Poux et Herbaut ont, elles, abouti à des conclusions opposées. Les deux premiers magistrats instructeurs (Trévidic et Poux) se sont rendus au Rwanda en 2010, donnant d’office l’impression qu’ils voulaient, soit faire mieux que leur collègue Bruguière, soit faire différemment. Tous les observateurs attendaient donc qu’ils livrent leurs conclusions en désignant de façon incontestable et définitive les auteurs de l’attentat. Ce qu’ils ne feront jamais ! Tout d’abord, ils ont été chaleureusement accueillis au Rwanda mais espionnés chaque jour par les services de sécurité de Paul Kagame puis obligés de mener leurs travaux d’expertise sur le terrain en compagnie « d’experts » britanniques choisis à l’avance par le régime de Paul Kagame dans le but de faire peser leur propre « expertise » dans le dossier d’instruction français.
Il est bon de signaler à ce stade que ces prétendus « experts » britanniques étaient déjà venus « enquêter » sur le site de l’attentat, à la demande du gouvernement rwandais, après l’émission des mandats d’arrêt du juge Bruguière. Agacé par la mise en cause de ses hommes, Paul Kagame avait en effet à l’époque appelé ces Britanniques à la rescousse pour qu’ils l’aident à faire un rapport permettant de contredire l’enquête du juge Bruguière. Cette initiative politique, apparue suspecte aux yeux de nombreux observateurs, le fut d’autant plus lorsque furent publiées les conclusions du rapport du gouvernement rwandais : « les autorités rwandaises de l’après-génocide, convaincues que leur non implication dans l’attentat du 6 avril 1994 constituait une vérité d’évidence, n’ont peut-être pas mesuré l’impact préjudiciable des accusations de nature idéologique proférées par les génocidaires et leurs alliés, constamment répétées avec le relais de puissants réseaux négationnistes dans différents pays. Cette propagande a connu un nouveau retentissement avec l’ordonnance Bruguière de novembre 2006, résultat d’une enquête biaisée, engagée à l’initiative d’un mercenaire au service de la famille de l’ancien président de la République du Rwanda, et conduite au mépris de toutes les règles de croisement des sources, de vérification, d’équité et de crédibilité ». Pour le régime rwandais, le juge Bruguière est donc un agent de propagande des « génocidaires » et des « négationnistes » et son instruction sur l’attentat en serait la meilleure illustration. La grossièreté et l’indécence qui caractérisent cette déclaration ne mérite sur le fond aucun commentaire.
Il n’en demeure pas moins que les multiples incursions des « experts » britanniques et des agents des services de sécurité de Paul Kagame sur les lieux de l’attentat entre 1994 et 2010 posent question. Pourquoi appeler des experts de complaisance à son secours et altérer la scène du crime plutôt que de faire appel à une commission d’enquête internationale indépendante si l’on n’a rien à cacher et surtout si l’on n’est pas mêlé à cet acte terroriste ? Pour des dirigeants qui n’auraient rien à voir avec l’attentat et pour lesquels l’arrestation de ses commanditaires serait donc autant un succès politique qu’une avancée majeure vers la réconciliation, il est surprenant qu’ils aient attendu l’ordonnance du juge Bruguière et ses mandats d’arrêt, douze ans après les faits, pour se « réveiller » et manifester un quelconque intérêt pour l’attentat contre le Falcon 50. Marc Trévidic et Nathalie Poux sont donc finalement arrivés sur une scène de crime nettoyée et investie à plusieurs occasions par des Rwandais proches du régime. Non seulement ces derniers ont déplacé ce qu’il restait de l’épave de l’avion mais ils ont fait disparaître des pièces et des parties de la carlingue. Dans ces conditions, les juges Trévidic et Poux ne pouvaient strictement rien découvrir d’intéressant pour l’enquête.
Sans avoir ni la liberté de travailler en toute indépendance au Rwanda ni celle d’interroger des témoins de leur choix, les magistrats français sont malgré tout rentrés en France avec la conviction feinte ou réelle que les membres du régime de Paul Kagame ne sont en aucun cas suspects d’avoir commis cet attentat terroriste qui a coûté la vie à des citoyens français.
Ce qui est plus grave, c’est qu’au lieu de poursuivre les recherches sur les points non approfondis par leur collègue Bruguière, ils ont préféré bâcler l’instruction en se rangeant sur la position du dictateur rwandais et de ses « experts » britanniques. Après avoir refusé d’interroger des témoins essentiels qui leur ont pourtant écrit directement, négligé de s’occuper des aspects importants touchant à l’arme du crime et s’être essentiellement appuyés sur le rapport du régime de Paul Kagame et de ses « experts » britanniques, Nathalie Poux et Jean-Marc Herbaut ont rendu le 21 décembre 2018 une ordonnance de non-lieu, prétextant une absence « de charges suffisantes » contre les suspects de l’attentat identifiés par le juge Bruguière. Ont-ils voulu satisfaire à une démarche politique de certains dirigeants français et à la volonté de Paul Kagame ?
Ce qui est très clair est que cette ordonnance de non-lieu intervient dans des conditions troublantes qui montrent que Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères, a fait suite à la demande du régime de Paul Kagame exigeant de faire obstacle aux mandats d’arrêt du juge Bruguière, s’agissant d’un dossier terroriste dans lequel des Français ont été tués sauvagement, et alors que le régime rwandais n’a jamais cessé de salir la réputation des militaires français, en particulier à travers les médias français…
Monsieur Bernard Kouchner donne lui-même son avis sur cette affaire : « Les Rwandais nous ont demandé la levée des mandats d’amener émis, avant que nous n’arrivions, par le juge Bruguière contre leurs compatriotes. Nous leur avons dit que ce n’était pas possible. La justice est indépendante. Un groupe de travail composé de juristes a indiqué que, si les Rwandais voulaient avoir accès au dossier, l’un des neuf inculpés au moins devait se rendre à la justice française. Ce que l’ancien directeur du protocole de Kagame, Rose Kabuye, a fait ». Ce positionnement peut aider à comprendre le sort qui a été réservé à l’enquête du juge Bruguière et surtout pourquoi un non-lieu a succédé aux mandats d’arrêt lancés contre les proches de Paul Kagame.
En réalité, c’est la conseillère juridique de Bernard Kouchner au quai d’Orsay, Sylvie Pantz qui a piloté le « groupe de travail composé de juristes » auquel fait allusion l’ancien ministre des Affaires étrangères et qui a indiqué comment accéder au dossier judiciaire, pour pouvoir ensuite mieux se défaire des mandats d’arrêt du juge Bruguière, devenus le cauchemar de Paul Kagame.
Il est également utile de rappeler que le non-lieu des juges Poux et Herbaut a surgi après un voyage de Bernard Kouchner au Rwanda en janvier 2010, où il s’était empressé de faire nommer son ancien conseiller, Laurent Contini, comme ambassadeur, avec pour missions de retisser les liens avec le Rwanda mais aussi de neutraliser les mandats d’arrêt du juge Bruguière. Monsieur Contini rappelait d’ailleurs ceci lorsqu’il était encore en avril 2008 au cabinet de Bernard Kouchner : « Comme vous le savez la normalisation avec le Rwanda, avec les autorités rwandaises, le gouvernement rwandais, ce n’est pas gagné. Nous avons un obstacle majeur qui s’appelle tout à fait franchement les mandats Bruguière, l’indépendance de la justice française ce n’est pas une illusion, c’est une réalité. Nous sommes confrontés à cette émission de mandat sur des pré-supposés que nous combattons. (…) Nous sommes toujours confrontés à cet obstacle et le président Kagame nous a clairement dit lorsque nous étions au Rwanda fin janvier avec le ministre Kouchner qu’il n’y aurait pas d’instauration de relation diplomatique avec nous tant que ces mandats existeraient ».
Il n’y a donc aucun doute sur l’objectif visant à étouffer le dossier judiciaire qui met en cause les proches du dictateur rwandais. Face au non-lieu obtenu par les amis de Paul Kagame à Paris, les parties civiles se sont pourvues en cassation et les familles des victimes françaises, fatiguées, épuisées, attendent toujours, 27 ans après les faits, que justice leur soit rendue. Dans l’ensemble des médias français, il est régulièrement fait état des victimes rwandaises et de leurs bourreaux, c’est important ; mais devrait-on pour autant ignorer et oublier définitivement les victimes françaises tuées dans un attentat terroriste simplement parce qu’elles ont eu le malheur de se trouver à Kigali en avril 1994 ?
Le Millénaire, think tank qui se réclame de la tradition gaulliste, vient de publier un rapport intitulé « Boris Johnson : reprendre le contrôle pour conquérir le monde. » À quelles fins? Son président, William Thay, nous explique les raisons de cet intérêt pour le Premier ministre britannique qui, selon lui, pourrait inspirer la classe politique française. Entretien 1/2.
Causeur. Pourquoi avez-vous choisi Boris Johnson comme sujet de votre étude, plutôt que tout autre leader d’envergure internationale – Barack Obama, Donald Trump, Angela Merkel… ?
William Thay. Boris Johnson et Donald Trump incarnent un changement d’ère permis par l’élection du second à la présidence des États-Unis et par le Brexit en 2016. Les deux ont mené ce qu’on appelle la « Seconde révolution conservatrice », après la première menée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les années 80. Cette première révolution conservatrice a eu des conséquences importantes sur le monde, avec notamment l’ouverture d’un cycle néolibéral qui vient supplanter le cycle keynésien mis à mal par les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979.
Les maux français que nous rencontrons actuellement, ce qu’appelle Marcel Gauchet « le Malheur Français », s’expliquent par les mauvaises conditions dans lesquelles la France est entrée dans la mondialisation. Pour ne pas revivre 40 années supplémentaires de déclin, il est nécessaire de comprendre la nouvelle ère portée par Boris Johnson et Donald Trump, pour transformer la France pour qu’elle soit prête à affronter les nouveaux défis.
Ainsi, il nous a semblé plus pertinent de travailler sur Boris Johnson et Donald Trump parce que leur arrivée au pouvoir provoque une mutation globale, plutôt que sur des personnalités comme Barack Obama, lequel n’a finalement eu que très peu de conséquences sur l’équilibre mondial.
Cette mutation politique et économique est également marquée par une mutation électorale. Alors que c’était plutôt les partis de gauche qui portaient les revendications populaires, ce sont désormais les personnalités de droite qui le font. Dans un sondage Ifop sur le regard des Français sur Boris Johnson, on observe que ce sont ceux qui ne possèdent pas de diplômes (59% des Français), les artisans (55%) et les catégories populaires comme les employés (68%) et les ouvriers (56%) qui plébiscitent le plus le Premier ministre Britannique.
Étant donné les controverses qui ont entouré le Brexit et tout le débat très confus au sujet du « populisme », dans quelle mesure les États-membres de l’UE peuvent-ils être réceptifs à l’exemple de Boris Johnson ?
Les États membres de l’Union européenne se sont montrés plutôt solidaires face au Brexit lorsqu’il s’agissait préserver leurs intérêts. Cette épreuve a démontré que, dans l’adversité, les chefs d’État et de gouvernement étaient capables de dépasser leurs divisions lorsqu’ils faisaient face à un ennemi commun qui les menaçait. Les difficultés rencontrées par Theresa May puis Boris Johnson pour mener à bien le Brexit, qui aurait sans doute été impossible sans la personnalité et le talent de Boris Johnson, ont découragé les autres États membres à s’engager sur la même voie. Ce sentiment est renforcé par la dépendance à l’euro d’une grande partie des pays de l’UE. Il faut ajouter que le Brexit est une spécificité britannique dans la mesure où le Royaume Uni a une autre conception de la souveraineté que les pays continentaux. En effet, le régime politique britannique n’a que très peu varié depuis la Glorieuse Révolution de 1688, à la différence des pays comme la France ou l’Allemagne qui ont connu beaucoup de changements constitutionnels en deux siècles.
Capture d’écran du rapport du Millénaire sur Boris Johnson
Ensuite, il faut distinguer au sein des États membres les partis de droite qui peuvent se montrer davantage enclins à suivre l’exemple de Boris Johnson. Il ne s’agit pas pour eux de recopier tout le programme du Premier ministre britannique mais plutôt de s’inspirer de son mode d’action et de sa philosophie de pensée. De plus, les partis de droite dans l’ensemble des pays occidentaux sont en train de subir une mutation de leur électorat. Nous avons vu cela récemment à Madrid avec la large victoire du Parti populaire.
Les partis de droite qui n’arrivent pas à appréhender le phénomène Johnson vont avoir du mal d’une part à reconquérir le pouvoir et, d’autre part, à proposer une politique qui soit en cohérence avec les attentes électorales et les défis de cette nouvelle ère. Il n’est pas étonnant que les mutations électorales que nous observons se déroulent dans des pays qui ont dominé le monde à un moment (États-Unis, Royaume-Uni, Espagne, France). Une grande partie des habitants de ces pays souhaitent retrouver leur grandeur parce qu’ils assimilent le déclin de leur nation à leur destin personnel. Boris Johnson a parfaitement répondu à la préoccupation des classes moyennes et populaires déclassées par la mondialisation en faisant sienne les thèses défendues par David Goodhart dans Les deux clans et Christophe Guilluy dans La France périphérique. Il a compris qu’il fallait répondre au besoin de protection de ces populations livrées sans merci à la mondialisation, tout en garantissant leur liberté. Les fractures de la société britannique sont similaires à celles de l’ensemble des pays occidentaux ayant délocalisé leur appareil productif pour assurer le pouvoir d’achat de leur classe moyenne. Cet équilibre ayant été fracassé par la crise financière de 2008, il est nécessaire de formuler un nouveau projet collectif. Les États membres de l’UE et notamment les partis de droite ont le choix entre s’adapter ou mourir.
Quels sont les enseignements généralisables de l’action de Boris Johnson et en quoi sont-ils généralisables ?
Pour Boris Johnson, le pouvoir politique transcende toute autre forme de pouvoir : il faut « reprendre le contrôle. » La gestion sociale-démocrate, qui consiste à favoriser l’émergence d’un consensus, n’est plus adaptée à l’époque actuelle. Chaque pays est verrouillé par des intérêts contradictoires de groupes qui bloquent l’action publique. La France n’arrive pas à se transformer du fait de la tyrannie des minorités : sur le plan économique, les réformes sont bloquées par l’action des corporations ; sur le plan régalien, la gestion des problèmes migratoire et islamiste est entravée par les professionnels de l’indignation sélective. Il est nécessaire de penser hors des cadres pour faire face à ces blocages. Par exemple, sur la question du Brexit, Boris Johnson faisait face à un Parlement divisé et à l’Union européenne qui refusait de renégocier les termes de l’accord. Il n’a pas hésité à dissoudre la Chambres des Communes pour disposer d’une nouvelle majorité et à brandir l’arme du « no deal » pour remettre les institutions européennes autour de la table. Il apparait actuellement impensable de voir des personnalités de l’establishment politique français envisager de telles solutions pour défendre les intérêts des Français au détriment de leur propre cote de popularité.
L'engouement autour du Bicentenaire de Napoléon montre que la France ne peut être la France sans la grandeur.
Nous devons trouver un dirigeant prêt à transformer en profondeur le pays pour lui rendre sa grandeur.
En outre, Boris Johnson est guidé par une deuxième philosophie, « Global Britain », pour préparer son pays à un nouveau projet collectif. La France ne possède plus de projet collectif depuis le départ du général De Gaulle et nous ne survivons principalement que grâce à ses modernisations (nucléaire, TGV, etc.). Le Premier ministre britannique cherche à transformer son pays dans un monde plus compétitif, en démontrant que la démocratie et le libre marché sont les modèles les plus adaptés à un contexte mondial instable et compétitif. Ainsi, la principale priorité du gouvernement doit être de « protéger et promouvoir les intérêts du peuple britannique à travers ses actions sur le territoire national et à l’étranger ». La revue de politique stratégique publiée par le gouvernement britannique au mois de mars, « The Integrated Review of Security, Defence, Development and Foreign Policy », spécifie les trois intérêts qui sont les plus importants : la souveraineté, la sécurité et la prospérité. Cette philosophie est transposable à nos intérêts puisqu’elle part de principes fondamentaux qui correspondent à nos attentes.
Cinéaste longtemps snobé par la critique, Claude Sautet laisse une œuvre fascinante et plus complexe qu’il n’y paraît. Dans son livre, Sautet, du film noir à l’œuvre au blanc, Ludovic Maubreuil l’analyse avec minutie, loin des clichés.
Depuis plusieurs années, Claude Sautet est pris au piège. D’un côté, la critique « sérieuse », qui a longtemps méprisé ses films, quand elle ne les a pas tout simplement ignorés. De l’autre, ses défenseurs, qui entonnent la même rengaine : « ah, les cafés enfumés ! », « ah, les robes de Romy, les costumes de Piccoli ! », « ah, la séduction sans hashtags vengeurs ! ». Sympathique, mais quand même bien maigre pour rendre hommage à un réalisateur de cette stature. Le livre de Ludovic Maubreuil sort de cette impasse et dit l’essentiel : Sautet a signé une œuvre unique, il a créé un monde avec ses variations, ses surprises, ses motifs récurrents. Très peu de cinéastes y sont parvenus. Et encore moins laissent une filmographie aussi cohérente et variée.
Un « classicisme détraqué »
Maubreuil fait penser aux personnages du Motif dans le tapis, la nouvelle d’Henry James. Comme eux, il sonde les plans, repère les récurrences, déniche les fondations. Mais contrairement aux héros de James, il trouve. Son ouvrage met en lumière les thèmes qui structurent l’œuvre tout entière : le couple impossible, les foyers indissociables des lieux de travail, les pères absents, le personnage mélancolique au milieu du groupe…
L’art de Sautet est à double fond. Si le réalisateur est l’homme des grandes tablées, c’est pour mieux montrer l’isolement. Si on le qualifie de « peintre de la bourgeoisie », c’est en oubliant les ouvriers, les étudiants et les marginaux dont ses films regorgent. Ludovic Maubreuil montre avec méthode comment les motifs et les procédés permettent à cet homme de s’affranchir des clichés et du dogmatisme. Sautet a d’ailleurs écrit un film entier autour de son dégoût des idéologues et des théoriciens : Max et les ferrailleurs, dans lequel un flic monte une affaire de toutes pièces pour obtenir un flagrant délit. Max soumet la réalité à ses désirs, peu importe le prix. Il ignore les mouvements imprévisibles de l’existence ; il insulte la vie elle-même. Sautet, lui, veut faire ressentir l’exact contraire au spectateur, donner l’impression que rien n’est écrit, que tout coulera de source avec un naturel inexplicable, « une magie invisible » pour reprendre ses mots.
En se faisant la plus discrète possible, dans des histoires sans véritable intrigue, la mise en scène atteint alors son but ultime. Mais elle ne s’interdit pas pour autant l’audace. Ludovic Maubreuil explique ainsi que le sobre Claude Sautet surgit parfois dans ses films, pour imposer son regard, comme lors d’un des plus beaux moments de Mado : la caméra abandonne Charles Denner et Michel Piccoli pour revenir sur ses pas et rester avec Mado endormie. C’est alors Sautet lui-même qui délaisse son histoire pour filmer ce qui l’intéresse, cette jeune fille, putain occasionnelle, amoureuse d’un escroc. Et dire que le cinéaste qui tourne ces quelques minutes est qualifié de « chroniqueur pompidolien »… On rêverait que tous les romans sortis ces dix dernières années contiennent des pages aussi belles et surprenantes que ce plan. « Du classicisme détraqué », résume Ludovic Maubreuil.
Érudit et passionné
Mais la rigueur de l’analyse ne fait pas tout. Un livre consacré à une œuvre doit surtout chercher à en percer le secret. Maubreuil ne recule pas. Il montre que Sautet fascine plusieurs générations parce qu’à travers les histoires sentimentales et professionnelles, sa caméra emprunte un corridor secret qui mène à l’inévitable solitude de la condition humaine. « La plupart des films de Sautet conduisent au silence, remarque l’auteur. Peu à peu, chacun finit par se taire. » Comme chez Jean-Pierre Melville. En 1971, ce dernier tourne son dernier film, Un flic. La même année sort Max et les ferrailleurs. Dans deux styles radicalement différents (le naturel de Sautet s’oppose aux spectres du sorcier de la rue Jenner), les deux hommes ont pourtant filmé des histoires qui tendent vers le même dénouement : ce moment où les explications et les mots sont vains, où le silence triomphe.
On peut contester certaines analyses de Maubreuil, les juger trop cliniques, regretter qu’il ne parle pas assez de musique au sujet d’un réalisateur dont c’était la passion, chercher le nom de Philippe Sarde… Mais ces bémols ne sauraient occulter l’essentiel : il signe un livre érudit, passionné, juste. Un livre qui manquait.
Portrait de l’éditeur en cinéphile Il faudrait un numéro complet du magazine pour parler de Pierre-Guillaume de Roux. Puis un autre pour évoquer ses lectures et sa vision du métier d’éditeur. Et sans doute un hors-série supplémentaire afin de mieux comprendre le vide douloureux qu’il laisse aujourd’hui. « Tu as pensé, un jour, te lancer dans une autre profession ? » lui ai-je demandé un matin, dans sa tanière de la rue de Richelieu. « Non. Peut-être pompier à quatre ans. Et encore… » Il plaçait la littérature au-dessus de tout, bien avant la « guerre des idées », ce champ de bataille aux dimensions de bac à sable. Le cinéma était son autre grande passion, son catalogue le prouve en rassemblant des livres sur Broca, Delon, Gégauff… Une conversation avec lui partait de George Eliot pour passer par Gentleman Jim (l’un de ses films fétiches) et rallier L’Armée des ombres ou Le Coup de l’escalier. Certains s’imaginaient que ses bureaux abritaient des diatribes sur l’avenir du populisme. Les pauvres, ils auraient été déçus. Les cons, ils ont loupé quelque chose. Le Sautet de Maubreuil est donc le dernier livre publié par Pierre-Guillaume, décédé en février dernier. Il y avait chez lui quelque chose du mystère de Piccoli dans Mado et de l’opiniâtreté de Montand dans Vincent, François, Paul… et les autres. Cet alliage de retenue, d’élégance et d’amitié ne s’oublie pas.
Dans « Le Troisième exil » de Gabriel Privat, des personnages veulent transférer la tombe de Napoléon en Corse…
Une « meute vociférante » poursuit un vieux professeur dans le Paris de 2021 en hurlant « Mort au juif ! ». C’est l’une des scènes les plus fortes du nouveau roman de Gabriel Privat, Le Troisième exil, qui vient de paraître chez Téqui.
Après LePortrait de Martin Sommervieu (Téqui, 2020), plongée palpitante dans l’épopée de la chouannerie normande qui, au-delà du roman historique, interrogeait par son intrigue à double niveau la réception du récit historique et les enjeux de la mémoire collective, Gabriel Privat, professeur d’histoire et auteur de nombreux articles historiques, récidive à travers un dispositif narratif totalement différent. Imaginé il y a quatre ans, le récit est d’un réalisme visionnaire et pourrait avoir été inspiré par les débats qui ont animé les plateaux de télévision ces dernières semaines.
Retirer des Invalides la tombe de Napoléon pour l’installer en Corse
En effet, comme l’indique le bicorne à cocarde très reconnaissable qui illustre la couverture de l’ouvrage, Le Troisième exil est bien celui qui menace Napoléon, mais aujourd’hui, cette année, à l’occasion de la commémoration du bicentenaire de sa mort ; et ce n’est pas dans le souvenir des guerres napoléoniennes que cette fiction nous embarque mais dans les coulisses d’un monde médiatique et politique où s’arrangent et s’affrontent orgueils et idéologies.
Sur un de ces plateaux télé où l’on feint de ne pas se connaître, voire où l’on surjoue l’hostilité pour ne pas laisser deviner que l’on dîne ensemble juste après l’émission, un chroniqueur vedette, un peu par conviction idéologique, plus encore par goût de la provocation médiatique, mais essentiellement pour faire plaisir à sa petite amie martiniquaise, descendante d’esclaves, qui vomit le souvenir de l’Empereur, suggère à son vieux camarade de promotion devenu Ministre de la Culture d’annuler les célébrations du bicentenaire et de « retirer des Invalides la tombe de Napoléon pour l’installer en Corse ».
Cet épisode sert de point de départ à une lutte de moins en moins sage et polie, de plus en plus acharnée et inquiétante, à coup de hashtags, de révélations personnelles, de coups médiatiques téléguidés, chaque camp se retrouvant vite dépassé par ses extrêmes, les arguments historiques et érudits cédant alors le pas à la petite stratégie calibrée par le prépensé médiatique, ce qui donne lieu à des morceaux de dialogues bien conçus. Au fil de l’histoire, on croise des personnages tout à fait identifiables, comme ce polémiste juif et patriote, Eloi Zaporogue, qui embrasse (bien entendu) la cause de l’Empereur…
La force de Gabriel Privat est de ne caricaturer aucun des deux partis. Toujours écrit en point de vue omniscient, comme on dit en narratologie, son récit nous fait connaître les pensées et les sentiments de tous les protagonistes, à commencer, et ce n’est pas une petite provocation dans un monde où l’on traque l’appropriation sexuelle et culturelle, par l’avocate martiniquaise dont le nom est lui-même une allusion à ce qui fonde son combat (Mélanie vient de mélaïna : « noire » en grec) ; le jeune mâle blanc qu’est notre auteur se glisse avec une vraie sensibilité psychologique dans les émotions d’une femme noire de cinquante ans en qui « le poids des souffrances passées rejaillissait avec l’aisance des deuils inaccomplis ». Galvanisée par l’écho médiatique de son initiative, celle-ci en vient à accepter le soutien de tout ce que la sphère antiraciste compte de fanatiques obsédés par le « racisme systémique », son conjoint chroniqueur de gauche lui faisant même remarquer avec cynisme qu’un des représentants de la communauté noire qui a rejoint leur camp descend en ligne directe d’un des rois de la côte du Golfe de Guinée : « avec un peu de chance, son ancêtre a vendu les tiens aux négriers de Nantes ».
Réflexions sur le pouvoir et les médias
Mais autant que par sa critique des médias et de l’instrumentalisation politique des mémoires, c’est par ses réflexions sur le pouvoir et la politique que le roman de Gabriel Privat retient l’attention. Outre un très bon passage où le secrétaire général du ministère détaille, à travers l’enchaînement des procédures, comment « l’inertie des pouvoirs publics peut arrêter l’ennemi aussi bien que toutes les armées du monde », on appréciera quelques formules élégamment tournées et pleines de vérité : « Le vrai pouvoir est ailleurs, dit-on. Mais la vérité, c’est qu’il n’y a plus de pouvoir nulle part » ; « On ne gouverne pas, on anime la structure » ; « il n’y a pas de peuple, il n’y a qu’un cri ; nous suivons le vent du ri pour nous faire élire, mais il ne sert à rien pour gouverner » ; « Ce qu’il faut, c’est un pouvoir fort et un corps social robuste ».
En publiant ce roman, Gabriel Privat explique (dans un entretien à Boulevard Voltaire) avoir voulu plaider pour une histoire de France « abordée avec sincérité, ni comme une légende dorée, ni comme un livre noir, mais comme le récit commun de ceux qui nous ont précédés dans l’existence et légué le pays que nous continuons à faire vivre. » Et de pointer les manques et les raccourcis des programmes scolaires au sujet de Napoléon. Que l’on me permette en conclusion une remarque personnelle qui prolonge son propos : si la seule réponse aux glorifications hyperboliques étaient les diabolisations anachroniques, le mal serait déjà assez limité. Je peux témoigner qu’il est possible de traverser une scolarité entière sans entendre jamais parler de Napoléon, les professeurs des niveaux concernés trouvant toujours mieux à faire (projets pédagogiques au long cours sur l’écologie et sur l’euro : mes souvenirs sont intacts). Et sans doute sont-ils nombreux les gens pour qui Waterloo est uniquement une chanson d’Abba et Napoléon, le nom du chien stupide dans les Aristochats.
Une manifestation LGBT devait se tenir à Tours demain. La marche est annulée. Pourquoi? Son annonce avait rapidement fait polémique pour son espace interdit aux blancs. Mais quand certaines personnes non-blanches éprouvent une certaine gêne ou une certaine appréhension à l’idée de coudoyer des personnes blanches, n’est-ce pas la définition même du racisme?
Cette semaine, une association LGBT de Tours a envisagé d’organiser une manifestation contre l’homophobie dont une partie du cortège aurait été « en non-mixité ». C’est-à-dire, pour parler clair (si j’ose dire) interdite aux personnes de peau blanche. La chose avait été communiquée aux éventuels participants de façon assez peu amène : « Toute personne blanche qui essaiera de s’incruster dans ce cortège se fera cordialement (ou non) dégager ».
Le @clgbt_touraine qui promeut « l’inclusivité » pour la journée internationale contres les LGBTPHOBIES veut imposer un cortège de tête en non-mixité réservé aux « racisés ». Si un « blanc » ose y mettre les pieds, il y sera « dégagé » de force par des militants Intersectionnels. pic.twitter.com/Jb6qxUrhoO
Devant le tollé provoqué par cette décision, l’association a finalement opté pour l’annulation pure et simple de l’évènement. Mais, dans un premier temps, elle avait tenté de justifier et d’expliquer sa décision de la façon suivante : « Certaines personnes racisées ne se sentent pas à l’aise dans des cortèges mixtes et ont demandé une zone non-mixte dans laquelle iels se sentiront plus à l’aise. Nous l’avons donc mise en place ».
Éléments de langage
Rappelons que, dans la novlangue « progressiste », « racisé » signifie « non-Blanc » et « iels » est le pronom-valise inventé pour compacter « ils » et « elles » en un seul mot dans un souci burlesque « d’inclusivité ».
Indépendamment de son caractère jargonnant, il y a dans cette « explication » deux éléments qui, me semble-t-il, méritent une attention toute particulière : « pas à l’aise » et « donc ».
Commençons par le « donc ». Tout comme « par conséquent » ou « c’est pourquoi », « donc » est un terme qui s’emploie pour indiquer une causalité logique ou naturelle, pour marquer un enchaînement dont l’évidence doit être manifeste aux yeux de toute personne raisonnable. Dans ce texte, le « donc » de « Nous l’avons donc mise en place » indique sans la moindre ambiguïté que la demande exprimée par les « personnes racisées » est apparue aux organisateurs comme une demande parfaitement normale et recevable, à laquelle il convenait de faire droit.
Venons-en maintenant à l’argument donné pour étayer cette demande : « certaines personnes racisées ne se sentent pas à l’aise dans des cortèges mixtes ». Autrement dit, là encore pour parler clair (toujours si j’ose dire), certaines personnes non-blanches éprouvent une certaine gêne ou une certaine appréhension à l’idée de coudoyer des personnes blanches, ce qui les amène à réclamer des fractions de cortèges à elles réservées.
« Pas à l’aise » ????
Attendez une minute.
Ça ressemble à du déjà vu
Arrêtez-moi si je me trompe, mais la justification de l’apartheid en Afrique du Sud, la justification des lois de discrimination raciale dans le sud des USA jusque dans les années 60, c’était bien que des Blancs « ne se sentaient pas à l’aise » s’ils devaient côtoyer des Noirs ? Les bars ou les autobus, dans ces charmants endroits, avaient des zones pour Blancs et des zones pour Noirs, les fontaines publiques y avaient des robinets pour Blancs et des robinets pour Noirs justement parce que certains Blancs ne se « sentaient pas à l’aise » s’ils devaient partager chaises, places ou robinets avec des Noirs ? Si certaines écoles publiques étaient interdites aux Noirs, c’est justement parce que des élèves ou étudiants blancs ne se « sentaient pas à l’aise » à l’idée d’avoir pour voisins des élèves ou étudiants noirs.
Et d’une façon générale, est-ce que le fait de « ne pas se sentir à l’aise » en compagnie d’une personne uniquement à cause de la couleur de sa peau n’est pas un symptôme reconnu et avéré de racisme ? Est-ce que ce n’est pas là, très exactement, un ressenti raciste ?
Autrement dit, la seule raison donnée par ces « personnes racisées » pour justifier leur demande, c’est leur sentiment a priori de gêne et d’appréhension à l’idée de coudoyer des Blancs dans la promiscuité d’une manifestation. Une justification parfaitement, purement et exemplairement raciste. En somme, « certaines personnes » ont exprimé le souhait d’une décision raciste, en le justifiant uniquement par leur ressenti raciste et en demandant que soient respectées les exigences racistes dictées par ce ressenti raciste.
Et le « donc » du texte rédigé par l’association nous montre que, aux yeux des organisateurs, cette demande raciste dicté par un ressenti raciste est apparue comme tout à fait légitime.
Dans L’épopée coloniale allemande, Sylvain Roussillon nous raconte la colonisation allemande dont le glas sonnera avec la défaite de 1918.
Il aura fallu trois décennies pour que l’Allemagne des Hohenzollern se taille une part du lion en Afrique, en Asie ou même en Océanie avant de perdre subitement toutes ses possessions au profit de la France, de la Belgique ou encore du Royaume-Uni à la fin de la Première guerre mondiale.
Chapitre méconnu de l’histoire prussienne, c’est ce sujet exotique que Sylvain Roussillon aborde dans son dernier ouvrage, L’épopée coloniale allemande, paru aux éditions Via Romana. À travers 270 pages, ce passionné d’histoire nous entraîne sur les chemins d’une aventure expansionniste, rarement explorée et qui aborde pourtant de multiples thématiques (politique, diplomatique, économique, militaire ou encore culturelle).
Vers l’Afrique de l’Ouest
Conférence de Berlin, 1885. Réunie sous l’égide du chancelier Otto von Bismarck, c’est à coup de règle que les puissances européennes vont finaliser le partage du continent africain. Il s’agit pour les Hohenzollern de faire reconnaître leurs colonies d’Afrique de l’Ouest, de l’Afrique orientale et du Sud-ouest africain comme partie intégrante du nouveau Reich baptisé sur les cendres du Second empire français.
La signature de différents traités sonne comme une revanche pour l’Allemagne qui n’a pourtant pas attendu ce siècle pour se lancer dans l’aventure coloniale. Sylvain Roussillon nous plonge dès les premières pages dans les balbutiements de l’aventure allemande « proto-coloniale » qu’il décrit avec minutie et dont le projet sera voué à l’échec, faute « d’unité politique et de moyens suffisants » pour la réaliser. Le colonialisme allemand est autant une affaire politique que commerciale avec ses personnages hauts en couleur comme Adolf Lüderitz ou encore von Lettow-Vorbeck. Togo, Cameroun, Rwanda, Burundi, Tanzanie et Namibie… autant de pays qui ont composé et porté le casque à pointe de la Deutsch Ostafrika qui va rivaliser avec ses consœurs asiatiques et océaniennes.
Sylvain Roussillon, Via Romana Editions
Diplomatie de la canonnière
Guillaume II se méfiait du « péril jaune ». À l’image de son empire, Berlin privilégie la « diplomatie de la canonnière » pour s’imposer en Extrême-Orient et se retrouve au cœur de la guerre des Boxers, cette secte chinoise qui entend rejeter à la mer tous ces « diables blancs » qui menacent la monarchie céleste des Qing. Sylvain Roussillon nous renvoie à notre imaginaire et nous fait pénétrer dans cette guerre larvée que l’Allemagne impériale se livre avec le Japon pour le contrôle des ports. Un épisode qui sera à l’origine du ralliement surprenant du Mikado aux Alliés lors de la Première guerre mondiale. Le conflit va sonner la fin du rêve colonial allemand.
Aucune colonie du Kaiser n’est épargnée par cette guerre fratricide qui se déroule aussi bien sur les mers que dans les territoires contrôlés par une Prusse guerrière. Des cartes militaires nous permettent de suivre les différentes batailles qui vont sceller doucement mais inéluctablement le destin de l’empire allemand outre-mer. Résistance désespérée en Nouvelle-Guinée, on se passionne à l’évocation d’Hermann Detzner qui va mener sa guerre personnelle avec son bataillon, les « Papous du Kaiser », une expédition qui pourrait figurer en bonne place dans l’émission « Man versus wild » tant les ingrédients sont tous rassemblés.
De ce roman colonial, il ne reste hélas que « des sentiments de honte et de culpabilité » et des noms de rues qui sont débaptisées sous la pression de partis politiques qui imposent une culture de repentance.
L’épopée coloniale allemande de Sylvain Roussillon. Editions via Romana.
Bien que n’exerçant pas actuellement le pouvoir, la gauche française est en mauvais état. Le désir d’alternance ne joue pas en sa faveur. D’où vient le désamour dont elle est victime ? Quatre causes principales expliquent l’état comateux dans lequel elle végète : déni de la réalité, goût immodéré pour les minorités couplé à un aveuglement à leur sujet, incapacité de parler au peuple, enfin entre-soi arrogant et sectaire.
Déni de la réalité
La gauche a un problème avec le réel. Elle n’arrive plus à le voir, et conséquemment à en parler. Elle devrait faire sien le mot d’ordre que donnait Charles Péguy à l’intellectuel : dire ce qu’il voit et voir ce qu’il voit. A quoi tient cette fâcherie avec la réalité ? En fait, la marche du monde a contredit depuis longtemps tous ses postulats : le religieux revient au galop, tous les pouvoirs socialistes ont échoué à résorber les inégalités. Les anciens colonisés qu’elle soutenait se révèlent être plus conservateurs et patriarcaux que les peuples qui les avaient dominés. Résultat : afin de persévérer dans son être, la gauche ne possède plus que la ressource de se réfugier dans la forteresse de théories délirantes et déconnectées de tout lien avec le monde extérieur.
À ce déni de réalité s’ajoute sa propension à ne pas vouloir regarder la menace islamiste en face. C’est cette démission devant le danger djihadiste que les Français ont le plus de mal à lui pardonner. Incapable d’aborder sereinement le thème de la sécurité, la gauche se condamne à se « corneriser », à vivre dans les marges.
Aveuglement au sujet des minorités
La gauche se plaint que les classes populaires et moyennes du peuple la délaissent. Mais n’est-ce pas plutôt elle qui a abandonné la majorité : ouvriers, employés de bureau, revenus moyens, France périphérique, et cela au profit des minorités ? La gauche a fait le choix des minorités sexuelles, ethniques, religieuses, en tirant un trait sur la classe ouvrière qui constituait sa base sociologique historique. Elle n’a pas compris que celle-ci n’était pas seulement un ventre à nourrir, mais qu’elle était constituée d’hommes et de femmes à respecter dans leurs croyances et leurs modes de vie. Pour avoir ignoré l’attente des classes populaires au sujet du respect de leur culture, la gauche s’est aliénée son électorat traditionnel qu’elle a accusé, de surcroît, de tous les maux dans le but de complaire à sa nouvelle clientèle : les minorités. Erreur fatale ! Surtout que les minorités dont elle a pris la défense ne partagent pas son progressisme sociétal, loin de là ! Les excès de ce dernier donnent au contraire des haut-le-cœur aux enfants de l’immigration – ce dont les médias se gardent bien de rendre compte. Si bien que la gauche est perdante sur les deux tableaux.
Jadis, la gauche était universaliste, parlait de justice pour tous. Maintenant, une partie non négligeable de ses troupes parlent « race », « genre », « couleur de peau », « caractéristiques physiques » – catégories qui étaient jadis les marottes de l’extrême-droite, comme le note ironiquement Régis Debray. Dans ces conditions, qu’elle ne s’étonne pas que les gens raisonnables se détournent d’elle.
Incapacité de parler au peuple
Non seulement la gauche ne parle plus le langage du peuple, mais elle est devenue incapable d’entrer en empathie avec lui. Circonstance aggravante : ses leaders ne peuvent pas prononcer une phrase sans qu’un mépris inconscient des classes laborieuses ne transparaisse dans leurs propos. Ce mépris de classe est attesté par le mauvais accueil qui fut réservé à Bernard Tapie et Pierre Bérégovoy par les notables socialistes de la cour de Mitterrand. Ces deux hommes étaient d’extraction populaire trop prononcée pour les courtisans hyper-diplômés de l’ancien président socialiste.
D’ailleurs, la nuance péjorative avec laquelle les médiacrates prononcent aujourd’hui le mot « populiste » serait suffisante pour convaincre l’ancien « peuple de gauche » qu’il n’est plus le bienvenu chez les bobos urbains qui forment les gros bataillons de la gauche mondialiste et écolo-punitive.
Entre-soi bunkerisé
Enfin, les classes populaires ont fui la gauche parce qu’elles ne se sentaient plus à l’aise parmi une élite sectaire aux jugements péremptoires et définitifs, vivant en vase clos, hostile au débat tout en vantant l’ « ouverture » à longueur de journée. Un milieu qui prône le partage tout en se prémunissant contre les doléances populaires, un microcosme qui vante l’éco-responsabilité bienveillante et inclusive tout en faisant la sourde oreille aux difficultés que vivent les habitants des quartiers « difficiles » et communautarisés. Devant cette schizophrénie, ou cette hypocrisie, les petits revenus et les relégués sociaux sont allés chercher ailleurs les relais politiques susceptibles de porter leur voix sur la place publique.
Combien de temps durera ce désamour ? La gauche parviendra-t-elle à faire son aggiornamento ? À oser regarder la réalité en face ? Cette mauvaise foi, cet aveuglement, sont-ils une spécificité française ? « La gauche peut mourir » avait prédit Manuel Valls. Pour avoir osé lui dire ses quatre vérités en face, l’ancien premier ministre a été ostracisé par la gauche française. Comme un mauvais présage.
Heureusement, la gauche universaliste n’est pas encore morte – cette gauche qui n’a pas abandonné le terrain de la justice sociale et pour laquelle un Blanc est encore capable de parler pertinemment des problèmes rencontrés par une personne d’une couleur de peau différente de la sienne. En témoigne le dernier essai de Boris Vallaud, Un Esprit de résistance (Flammarion).
Tous les corps de l’État ont donc le droit de la ramener, de grouiller, de scribouiller, de maugréer, de se politiser et de s’encanailler, sauf les militaires ?
Ils sont la fine fleur de la nation. Ils sont ces femmes et hommes, pas si nombreux, prêts à mourir pour défendre la France si le devoir les conduit à cette terrible extrémité. Ils partagent avec gendarmes, policiers et pompiers une prise de risque fréquente et parfois fatale.
Les militaires d’active, de réserve ou en retraite constituent l’un des derniers bastions de l’honneur, de la fidélité et du respect de l’autorité.
Dans une société où s’affranchir des règles, insulter, cogner, tuer, souvent pour une peccadille ou par simple mépris de la vie humaine, se banalise, où dénigrer la France est bien vu, où établir de véritables colonies ethno-religieuses au sein du pays est permis, l’armée est un roc sur lequel la République française peut compter.
On les pensait de pierre, muets car voués au silence en raison de leur statut alors que tant de fonctionnaires de l’État s’expriment et agissent à tout bout de champs.
D’une part, on leur demande d’aller indirectement protéger la France au Sahel au péril de leur vie. Mais d’autre part, les mêmes qui les missionnent importent quotidiennement des ennemis de la France
Ainsi en est-il de ces profs de l’éducation nationale ou de l’enseignement supérieur qui manifestent, pétitionnent, contestent, font grève à tout moment et pour n’importe quel prétexte. Une illustration parmi des centaines : en mai 2020, paraît une tribune au vitriol contre J.M. Blanquer, signée d’une quinzaine de hauts fonctionnaires de son ministère.
Et que dire de ces magistrats qui, non contents d’appliquer la loi en fonction de leur prisme idéologique, prennent des positions partisanes avec notamment le Syndicat de la Magistrature ? Sans compter la violation régulière du sacro-saint secret de l’instruction par la fuite organisée d’informations sensibles sur des affaires en cours.
Les médecins des hôpitaux publics ne sont pas en reste, qui viennent quotidiennement et depuis plus d’un an commenter dans les médias l’actualité sanitaire et admonester le pouvoir ou les oppositions.
Même les syndicats de policiers prennent régulièrement la parole pour dénoncer, à juste titre, le manque de moyens, ainsi que le laxisme judiciaire.
Sans évoquer ces hauts fonctionnaires qui, à la veille de l’élection présidentielle de 2017 et au mépris de toute obligation de réserve, publient une tribune pour dire qu’ils ne travailleraient pas pour Marine le Pen si elle était élue.
Et ne parlons même pas de ces employés de grandes entreprises publiques, SNCF et RATP pour ne pas les nommer, capables de mettre le pays à genoux et de flinguer la vie quotidienne des usagers pendant des semaines pour défendre des intérêts catégoriels avec comme slogan « c’est pour votre bien qu’on fait ça ! »
#TribuneDesMilitaires "cette déchéance précède l'effondrement et annonce le chaos et la violence"
Tous les corps de l’État ont donc le droit de la ramener, de grouiller, de scribouiller, de maugréer, de se politiser et de s’encanailler. À la télé, à la radio, par écrit ou dans la rue. Mais pour nos militaires c’est motus et bouche cousue. Sauf, évidemment, pour dire tout le bien qu’ils pensent des missions qu’on leur confie et remercier le gouvernement des « efforts » qu’il consent.
Les femmes et les hommes d’armes ne sont pas idiots. Ils comprennent bien l’absurdité de la situation. D’une part, on leur demande d’aller indirectement protéger la France au Sahel au péril de leur vie. Mais d’autre part, les mêmes qui les missionnent importent quotidiennement des ennemis de la France par les voies migratoires grandes ouvertes. Pis, ils autorisent, sous la houlette d’une myriade de juges félons, des étrangers nuisibles, issus de certaines immigrations, à se maintenir en France.
« Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages ».
On leur reproche de dénoncer la possibilité d’une guerre civile. Diable. Mais que voulait donc dire Gérard Collomb, soutien de Macron, en quittant le ministère de l’Intérieur, lorsqu’il affirmait craindre le passage du « vivre côte-à-côte » au « vivre face-à-face » ? Nous étions alors en 2018. Et le moins que l’on puisse dire c’est que la pente qui nous y mène s’est substantiellement accentuée.
Dans un monde où l’on commande d’être un « lanceur d’alerte » si une femme est importunée dans une entreprise par un mufle, il ne faudrait surtout pas alerter sur une dérive qui nous mène inexorablement à une confrontation génératrice d’un chaos mortel pour le pays ? Les militaires, ultime recours en cas de désagrégation de la paix civile, devraient donc attendre passivement que l’irréparable se produise ?
Non !
Ils ont raison de s’exprimer. Car les Français aiment leur armée et savent qu’elle n’intervient, en l’occurrence de façon parfaitement pacifique, que lorsque la situation l’impose. D’ailleurs, Emmanuel Macron et son aéropage de ministres et de laudateurs devraient s’interroger. N’est-ce pas la première fois depuis des décennies que la « grande muette » s’inquiète expressément de l’évolution de notre société ? N’y a-t-il pas là matière à réfléchir sur le sens de ce quinquennat plutôt qu’à piailler sur un fantasmatique « complot d’extrême-droite » ? Il est vrai que pour les « progressistes » vouloir défendre la France c’est déjà être d’extrême-droite. Pour les outrances, ils ont la gâchette facile.
Ces tribunes ne constituent en aucun cas une ingérence dans la vie politique du pays puisque n’y figure nul appel partisan. Ces militaires tant décriés n’apportent leur soutien, ni n’invitent à voter pour qui que ce soit. Ils portent des valeurs civilisationnelles. Ils défendent la nation. Et tant pis pour les « progressistes » s’ils ont choisis de la laisser tomber. Tant pis pour eux s’ils ont abandonné au camp national l’incarnation de la résistance face à l’invasion migratoire arabo-africaine, l’islamisation de masse, la déchéance de la souveraineté française au profit de la souveraineté de Bruxelles, la décomposition de notre économie et de nos finances publiques.
Emmanuel Macron et sa clique sont en rage car ils sentent bien que le pays leur échappe, qu’ils ont perdu la confiance de piliers essentiels de notre maison commune, la France.
En ce qui nous concerne nous devons faire notre la célèbre maxime de notre bien aimé Jean de la Fontaine. « Patience et longueur de temps font plus que force et que rage ».
Qu’ils écument, qu’ils éructent, qu’ils se démènent comme des turlupins. Pendant ce temps le peuple souverain se lève lentement. Calmement. Résolument. Et avance sur le chemin qui le mènera, dans un an, à la reconquête de la France par les Français.