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Drunk, un film fantast-hic!

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Drikke, dit le danois. Drink, dit l’anglais. Et l’allemand, Trinken. « Trink ! », ordonne Rabelais — c’est l’oracle de la Dive bouteille, c’est le « Enivrez-vous ! » baudelairien. Tout cela vient d’une très vieille racine indo-européenne, dhreg-, qui signifiait originairement glisser — et pour glisser, ça glisse bien, ça descend facile — surtout quand c’est bon. Le petit Jésus en culottes de velours, disait mon grand-père…

drunkVous n’êtes pas sans avoir appris par cœur les verbes irréguliers anglais. Drink, drank, drunk, ânonnions-nous. Et donc Drunk, le dernier film de Thomas Vinterberg — l’homme qui avait eu le Prix du Jury au festival de Cannes en 1998 pour ce chef-d’œuvre de cruauté familiale (pléonasme !) qu’était Festen, et qui aurait dû décrocher cette fois la Palme d’or pour son dernier opus, si le festival 2020 n’avait pas été annulé au nom d’une politique sanitaire dont je ne dirai rien tant elle me met hors de moi.

Quatre enseignants qui s’aiment bien — une espèce assez rare, pour autant que je connaisse le milieu —, en pleine « midlife crisis » (ou crise de la cinquantaine, si vous préférez), mariés ou non, autrefois brillants, engoncés dans une routine sclérosante, enfants sur les bras, partenaire présente / absente, sans motivation, habitant un pays luthérien, circonstance aggravante, apprennent fortuitement qu’un psychologue norvégien, Finn Skårderud (qui existe vraiment) affirme que l’homme est en manque d’alcool dès sa naissance, et qu’il a besoin d’un taux à 0,5 — en moyenne — pour être au mieux de sa physiologie et de ses performances.

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Que risquent-ils ? Ils se lancent dans l’expérimentation, et comme on pouvait s’y attendre, ils deviennent rapidement plus brillants, plus performants et plus extravertis — y compris au lit.

Jusque-là, rien de très nouveau. Que l’alcool désinhibe, on le sait, il n’y a qu’à contempler les hordes de Vikings affalées sur les plages languedociennes et tétant leurs cubis de rosé pour s’en persuader. Qu’il rende même plus intelligent, il n’y a qu’à relire le Banquet pour s’en souvenir. Mais Drunk entre alors dans une autre dimension, que seul Ferreri avait explorée avec la Grande bouffe. Il ne s’agit plus d’être plus, d’être mieux, mais d’aller au-delà.

Voltaire disait de Rabelais que c’était « un philosophe ivre qui n’a écrit que dans le temps de son ivresse ». Propos d’abstinent. Rabelais, pour oser ses outrances, devait de temps en temps se murger méchamment. Nos quatre pédagogues, qui aiment explorer à fond, vont au-delà de la gaité, au-delà même de l’ivresse. Ils vont au fond. L’un d’eux n’en remontera pas.

Vinterberg a perdu sa fille — à qui le film est dédié — pendant le tournage. Il n’a pas pu tourner la scène de funérailles (qui vaut largement, au niveau émotion, celle de Quatre mariages et un enterrement, qui a fait découvrir Auden à tant d’ignorants), qu’il a laissé diriger par son scénariste. Il a aussi affirmé que les acteurs n’ont consommé aucun breuvage alcoolisé sur le plateau au moins, ce qui rend encore plus exceptionnelle la performance des quatre acteurs. En particulier celle de Thomas Bo Larsen (le frère quelque peu excité de Festen), et bien sûr celle de Mads Mikkelsen, qui n’en finit plus d’étonner son monde. Sa performance dans un précédent film de Vinterberg, la Chasse, était déjà sidérante. Là, il m’a rappelé celle de Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer. Et comme Walken, il se révèle à la fin un remarquable danseur — car c’est bien de cela qu’il s’agit : danser au bord du gouffre est la seule solution pour encaisser ce monde, « pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre » — comme disait Baudelaire, encore.

Drunk, un film de Thomas Vinterberg (2020) avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Magnus Millang. 1h56. En salles le 14 octobre 2020.

Drunk (2020) Photo: Haut et Court.
Drunk (2020) Photo: Haut et Court.
Drunk (2020) Photo: Haut et Court.
Drunk (2020) Photo: Haut et Court.

Thomas Lévy-Lasne, grandeur de la nouvelle peinture figurative

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Êtes-vous lassés par tous ces artistes qui ont tourné le dos au réel? Courez à la galerie Filles-du-Calvaire à Paris voir l’exposition de Thomas Lévy-Lasne! Ancien pensionnaire de la Villa Médicis à Rome, l’artiste nous présente un ensemble inédit de peintures et de dessins. Vite, cela se termine le 24 octobre.


De retour de l’Académie de France à Rome (villa Médicis), Thomas Lévy-Lasne propose une exposition particulièrement brillante à la galerie Filles-du-Calvaire. Le rez-de-chaussée, tout en noir et blanc, est consacré aux fusains et gravures. À l’étage, dans la lumière de la verrière, les couleurs des huiles prennent toute leur ampleur.

Ce quadragénaire a des dons multiples. Il a fait du cinéma. Il a organisé un colloque remarqué au Collège de France en 2014. Enfin, il a abondamment sillonné l’histoire de l’art, notamment en compagnie d’Hector Obalk dont il était le collaborateur. Cependant, c’est avec la peinture et le dessin qu’il entend principalement s’exprimer.

Beaucoup d’artistes figuratifs du xxe siècle ont joyeusement tourné le dos au réel : coloris pétaradants, empâtements qu’on croirait sortis d’une bétonnière, compositions délirantes, références analytiques ou politiques à gogo, etc. Ils souhaitaient que la peinture sortît entièrement de leur tête. Ils voulaient ne rien devoir au réel, ne jamais prendre le risque d’être perçus comme trop photographiques. C’étaient de vrais créateurs, croyait-on. Cependant, à la longue, cette peinture très artificialisée est devenue fatigante. C’est comme une cuisine qui serait entièrement concoctée avec des arômes et des colorants chimiques. C’est créatif, si on veut, mais c’est trafiqué. Au bout du compte, on a envie de retrouver des saveurs plus vraies.

"Le Bosco", fusain sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
« Le Bosco », fusain sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
"Le guide de Tchernobyl", Fusain sur papier de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
« Le guide de Tchernobyl », Fusain sur papier de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
"Au Biodôme", Huile sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
« Au Biodôme », Huile sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
"Bords de mer", huile sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
« Bords de mer », huile sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.

L’humilité de se tourner vers le monde

Quelque chose de cet ordre pousse à une sorte d’humilité une nouvelle génération d’artistes. La modestie, c’est d’abord le fait d’être moins certain de l’intérêt de ses moindres vagissements. C’est ensuite le désir d’être plus attentif à la beauté et à la complexité du monde.

Thomas Lévy-Lasne est emblématique de cette sensibilité. Il observe, il dessine et il peint patiemment. S’il s’attaque au Bosco, petit bois dans l’enceinte de la Villa Médicis, c’est pour en observer le plus mince rameau, c’est pour rendre la façon dont les branchages se perdent dans l’obscurité ou se fondent dans la lumière, c’est pour saisir à la fois les détails et ce qui les lie. L’art de Thomas Lévy-Lasne est porté par un authentique désir d’explorer les formes du monde.

Pour ce qui est des dessins et gravures, les matières très réussies communiquent un lyrisme sourd à ses compositions. Pour la peinture, la facture est encore proche de l’hyperréalisme, mais on devine une évolution en gestation. Ici et là, il apporte une note ironique sur notre époque, comme avec ces touristes qu’on retrouve de toile en toile, confrontés sur un mode anodin à la gravité de l’histoire. Gageons que cet artiste va continuer à réserver de belles surprises.

À voir absolument : Thomas Lévy-Lasne, Galerie Filles-du-Calvaire, Paris, jusqu’au 24 octobre. 17, rue des Filles-du-Calvaire 75003 Paris.

François Sureau immortel

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François Sureau a été élu hier à l’Académie française au premier tour, par 19 voix sur 27, sans aucun bulletin blanc, ni croix, fait exceptionnel depuis dix ans. À 63 ans, l’avocat et écrivain devient immortel et prend le siège de l’historien Max Gallo disparu en 2017. À l’occasion de cette élection, Causeur vous propose de relire le grand débat sur les libertés entre François Sureau, Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy…


Sale temps pour nos libertés. Si Alain Finkielkraut et François Sureau s’alarment tous deux de l’esprit du temps, ils n’ont pas les mêmes motifs d’inquiétude. Quand l’un perçoit dans les revendications individuelles et communautaires les ferments d’une régression antidémocratique, l’autre dénonce la menace que ferait peser l’État sur nos libertés individuelles. Des Gilets jaunes à l’immigration en passant par le confinement et la liberté d’expression, les deux hussards ferraillent dans la plus pure tradition française.

Numéro disponible à la vente ici https://www.causeur.fr/magazine
Numéro 82 disponible à la vente ici https://www.causeur.fr/magazine

Nous autres modernes, pour reprendre le titre du beau livre d’Alain Finkielkraut, avons pensions qu’il nous avait suffi de tuer Dieu pour libérer l’homme. Délivrés de nos chaînes spirituelles et politiques, sans autres maîtres que nous-mêmes, nous avons découvert les possibilités illimitées ouvertes par la technique qui a fait de nous « les maîtres et possesseurs de la nature » et aujourd’hui de l’espace et du temps. Ce vertige nous a rendus capricieux, surtout depuis que, dans nos contrées, on ne fait plus la guerre. Contribuer, choisir ses représentants, tout cela est bel et bon, mais moi dans tout ça ? En quelques décennies la liberté politique du citoyen a donc été complétée par une foultitude de droits accordés à l’individu. Au point que chacun de nous se pense aujourd’hui fondé à exiger de l’État qu’il le reconnaisse pour ce qu’il est ou plutôt pour ce qu’il veut être et lui fournisse ce dont la vie l’a privé. Après le droit à l’enfant quasiment inscrit dans la loi, pourquoi ne pas instaurer un droit à l’amour qui obligerait l’État à fournir des partenaires aux empotés de la séduction ? 

A lire aussi: Entretien avec Ayyam Sureau

C’est peut-être cette confusion entre la liberté des Modernes et les droits des postmodernes (ou l’effacement progressif de la première par les seconds) qui explique que nous soyons incapables de répondre à une question apparemment simple, qui taraude régulièrement le débat public : souffrons-nous d’un excès ou d’une restriction de nos libertés ? Le cas de la liberté d’expression, consacrée par les rédacteurs de 1789 comme « l’un des droits les plus précieux de l’homme », est emblématique de ce paradoxe contemporain. En effet, l’expérience sensible indique que les deux propositions « on peut dire n’importe quoi » et « on ne peut plus rien dire » sont également vraies : nous subissons, en même temps, le déchaînement de la « parole libérée » et l’étouffoir du politiquement correct. De même l’existence humaine est à la fois caractérisée par d’innombrables possibilités de choix et corsetée dans une multiplicité de règles et de normes.

Pour débattre de ce sujet moins ardu et plus actuel qu’il n’y paraît, nous avons convié deux penseurs qui ont en partage l’amour de la liberté à l’ancienne, si on ose dire, mais que leur diagnostic oppose. Pour Alain Finkielkraut, le danger vient d’abord d’une société devenue toute-puissante quand François Sureau l’attribue surtout à l’activisme de l’État. Qu’ils soient tous deux remerciés pour cet échange de haut vol.

Elisabeth Lévy.

Alain Finkielkraut / François Sureau: qui menace nos libertés?

L’entretien est à retrouver en trois parties ci-dessous (réservées aux abonnés):

De gauche à droite, François Sureau, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut. Juillet 2020. Photo: Hannah Assouline.
De gauche à droite, François Sureau, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut. Juillet 2020. Photo: Hannah Assouline.

L’aversion au risque, principe central du progressisme


Avec le Covid-19, comme hier avec la crise financière, les experts précautionnistes nous emmènent dans le mur. La pensée de Nassim Nicholas Taleb nous aide à comprendre comment l’aversion au risque, désormais principe de base du progressisme, laisse nos sociétés à la merci de l’État paternaliste et du Big Brother de la Silicon Valley.


« Ceux qui essaient de nous aider sont souvent ceux qui nous font le plus mal. » Au regard des efforts historiques que produisent nos gouvernements pour nous protéger du Covid, cet axiome talébien prend un relief particulier. Tout ce bien qu’on nous veut a des parfums d’autoritarisme qu’il semble donc légitime de vouloir explorer en sa compagnie. Les concepts de Nassim Nicholas Taleb fournissent en effet une grille de lecture originale et pertinente de la crise actuelle. Un type qui vous explique qu’il y a statistiquement plus de piétons tués parmi ceux qui traversent gentiment dans les clous que chez ceux qui les ignorent mérite qu’on s’intéresse à ses idées.

Pour Nassim Nicholas Taleb, obnubilés par la prévention de tous les risques, même minimes, nous nous exposons à des cataclysmes – des cygnes noirs : la crise des subprimes en 2008 ; en 2020 le Covid et ses répercussions inouïes, sérieuses menaces pour nos libertés démocratiques

Spécialiste des probabilités – déformation professionnelle, au restaurant il choisit ses plats au hasard –, c’est lui qui a popularisé la notion de « cygne noir ». Échappant justement à la prévision probabiliste, ces crises rares se révèlent de nature à bouleverser l’ordre du monde – et on peut sans barguigner affirmer que celle du Covid fait partie de la famille des Anatidae sombres. Depuis, ce professeur d’ingénierie du risque à l’institut polytechnique de New York a travaillé sur notre rapport à l’aléa et mis en évidence ce principe central du progressisme : l’aversion au risque. Pour ceux qui en douteraient, relire la Constitution française et son principe de précaution (intégré via la Charte de l’environnement en 2015). Ce dernier demeure incompatible avec l’un des traits fondamentaux de l’évolution des sociétés humaines : le principe essai/erreur. Au nom de l’aversion très récente que nous éprouvons pour les conséquences désagréables de l’erreur, nous mettons en cause la légitimité même de l’essai. Rétroactivement, ce principe aurait empêché Clément Ader de monter dans son avion – d’ailleurs les écolos se sont mis en tête de nous en faire descendre. Taleb décrit parfaitement notre préférence désormais établie pour « des gains faibles, mais visibles », payés au prix d’effets différés, graves, irréversibles, mais qu’on s’attache à rendre invisibles – les mouvements migratoires entre l’Afrique et l’Europe offrant une assez bonne illustration de ce jeu de dupes. Plus récemment, à l’occasion du lock-out de l’Éducation nationale de mars à septembre, combien de jeunes gens ont perdu tout espoir de faire des études ? Ces « décrocheurs » malgré eux paieront pendant cinquante ans un confinement qui ne visait nullement à les protéger, mais à épargner leurs grands-parents. Curieuse société qui choisit de sacrifier froidement son avenir afin de sauver ses anciens, sans d’ailleurs y parvenir – tous ces Ehpad confinés à mort ! L’assouplissement quotidien de la doctrine relative à la fermeture des classes en cas de Covid démontre bien que l’on était allé trop loin, mais les dégâts demeurent irrémédiables. Dans un autre registre, on ne se soucie guère non plus des enfants non conçus cet été en raison de la fermeture administrative des boîtes de nuit. Des géniteurs potentiels se sont heurtés à la porte close du Macumba 2000 du Crotoy, et c’est un drame silencieux autant que méprisé.

Nassim Nicholas Taleb © Leonardo Cendamo/Leemage
Nassim Nicholas Taleb © Leonardo Cendamo/Leemage

Prétendre éviter tous les dangers, même les plus infimes, conduit des organisations apparemment stables à faire preuve d’une grande fragilité au moment où une imprévisible catastrophe d’ampleur s’abat sur elles. Une cocotte-minute ne montre aucun signe de faiblesse jusqu’à ce qu’elle explose. Toute ressemblance avec l’époque que nous vivons n’a, bien sûr, rien de fortuit. Inutile de préciser que la pensée de Taleb suscite un enthousiasme mesuré chez les Bisounours. L’idée que des petites épreuves puissent endurcir – des individus, des communautés – et qu’elles riment souvent avec progrès leur donne envie de se réfugier dans un safe space en pignant. Pourtant, à l’instar du Titanic, cité par Taleb, des erreurs de conception initiales ont permis de modifier l’architecture des paquebots et d’épargner des vies futures. Ces dernières semaines en offrent une autre démonstration. Le stress de la première vague de Covid a permis d’améliorer la prise en charge des patients en diminuant leur séjour en réanimation de 21 à 12 jours ; un respirateur artificiel open source et dix fois moins cher a même été développé en un temps record. D’une adversité en mars, sortent ainsi des innovations bénéfiques aux patients de septembre qui mourront en moins grand nombre.

Tel David Vincent, cherchant un antonyme à la fragilité qu’il ne trouva pas, notre professeur conceptualisa la notion d’« antifragilité », ce statut acquis par les hommes ou les institutions non seulement à même de résister aux crises, mais d’en tirer profit. Sur ce plan, nos sociétés total-progressistes recèlent tous les symptômes d’une grande fragilité. Leur stabilité apparente repose sur des institutions elles-mêmes dépendantes d’un système économique hypercomplexe. Or, chacune de ses composantes ne sortira pas indemne des bouleversements en cours. Celles dont le sort est intimement lié au tourisme de masse se montrent par exemple plus fragiles que celles dont l’activité tire profit de la distanciation sociale. Netflix fait beaucoup mieux que survivre au Covid, il en tire – pour l’instant – un spectaculaire profit et démontre de ce fait son antifragilité. Et si beaucoup d’éléments familiers de nos vies – le travail, les déplacements, la vie sociale et économique – en sortent chamboulés, l’ensemble de nos systèmes démocratiques pourrait alors s’en trouver menacé.

Un policier aux frontières fait la démonstration d’un drone de surveillance pour traquer les contrevenants au confinement, Metz, le 24 avril 2020. © JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
Un policier aux frontières fait la démonstration d’un drone de surveillance pour
traquer les contrevenants au confinement, Metz, le 24 avril 2020. © JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP

Mais il n’y a pas que Netflix pour illustrer l’antifragilité chère à Taleb. Par les risques initiaux qu’ils ont su prendre ou simplement par pure affinité hasardeuse avec le monde post-Covid, Amazon et les autres GAFAM sortent considérablement renforcés de l’instauration d’une distanciation mondiale. Le contrôle que ces géants exerçaient sur nos vies paraissait déjà problématique avant le coronavirus. Leur antifragilité n’a fait qu’accroître notre addiction à ces entités étrangères et aux moyens supérieurs à ceux de la plupart des nations. Notre souveraineté comme nos libertés individuelles apparaissent plus menacées que jamais par ces relais bienveillants qui épient nos faits et gestes barrières. Paradoxe apparent, les gouvernements les plus progressistes de la planète (Espagne, France) se tirent la bourre avec la dictature chinoise pour mieux asseoir leur contrôle. Légitimé par le Covid, le gouvernement total-capitaliste de Xi Jinping a mis en place un contrôle de sa population digne des films de science-fiction les plus angoissants. Aiguillonnés par les BATX (les GAFAM chinois), Google, Amazon, sans oublier Emmanuel Macron et Pedro Sanchez, veulent eux aussi nous « aider ». Méfiance. Mais au moins les ogres du web ont-ils rendu les services attendus par leurs utilisateurs. Ce qui n’est pas le cas d’un autre monstre français : notre bureaucratie.

Rappelons rapidement sa performance : 11 % du PIB pour la santé ; en mars 2020 pourtant, pas de masques ; pas de tests ; peu de places en réanimation ; aucune coordination avec les cliniques privées ; un organigramme de l’ARS inspiré d’un puzzle de 1 000 pièces. Bilan : 30 000 morts (l’un des plus mauvais du G7, à peine mieux que l’horrible Trump-qui-est-un-fou-dangereux) ; aucune remise en cause bien sûr du « meilleur système sanitaire au monde ». Non, un « Grenelle », des primes et des moyens supplémentaires. Comme Amazon, mais malgré un échec cuisant, la bureaucratie hospitalière française sort dopée par la crise du Covid. Une remarquable leçon d’antifragilité, hélas à nos dépens. La différence se situe au niveau de la prise de risque, l’administration n’en prenant jamais pour elle-même. Elle préfère les faire courir aux autres, c’est mieux (à toi qui cherchais des masques en mars par exemple). Ses PDF de 40 pages sur la façon de placer des élèves dans une classe, ce fut sa façon à elle d’innover pendant la crise.

Sa volonté de tout régenter (la rue, le bureau, nos déplacements, etc.) ne semble pas moins toxique pour nos libertés que celle de Facebook. Pas un jour sans une nouvelle règle ou une exception à celle de la veille – mais, foin d’inquiétude complotiste, c’est pour aider. Ça continue donc à phosphorer fort et avec gourmandise du côté des manches de lustrine, tous ces malfaisants du quotidien qui ne perdront jamais un jour de salaire, tout en ruinant les autres ou l’avenir de leurs enfants.

Pris entre le marteau de la Silicon Valley – qui veut lire jusqu’à nos pensées – et l’enclume d’une administration passée en quelques jours en mode Ausweis, il ne nous reste plus qu’à nous faire traiter de paranoïaque quand on s’inquiète du caractère totalitaire d’un tel sandwich. Une majorité bêlante ne semble pas remettre en cause la légitimité des hélicoptères qui tournaient la nuit au-dessus de Marennes-Oléron et braquaient un projecteur sur les bassins ostréicoles en quête de contrevenants au confinement. Aucun régime totalitaire n’a toutefois dans le passé déployé autant de moyens pour traquer des promeneurs.

La Chine a d’ailleurs rapidement proposé son « aide » au reste de la planète. Il ne nous manque désormais plus qu’un coup de main du sultan Erdogan ou des salafistes pour être totalement rassurés. Le Covid pourrait ne pas être un cygne noir, mais le leader d’une escadrille de volatiles très inquiétants.

Élisabeth Lévy sur le couvre-feu: « On n’arrête pas l’économie, on arrête la vie ! »

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Vidéo. La directrice de Causeur est assez remontée contre la décision d’Emmanuel Macron d’instaurer un couvre-feu dans les grandes métropoles françaises, pour lutter contre l’épidémie de coronavirus qui reprend


La directrice de la rédaction de Causeur réagit aux annonces d’hier soir du président Macron.

Selon elle, le couvre-feu est un semi-confinement « qui ne dit pas son nom ». Cette décision va pénaliser certains secteurs économiques et pas d’autres. Les Français sont invités à continuer de produire et travailler, mais on arrête la vie.

Causeur vous propose de découvrir son intervention matinale au micro de Sud Radio.

>>> Retrouvez le regard libre d’Elisabeth Lévy du lundi au vendredi à 8h15 dans la matinale de Sud Radio <<<

Quand Twitter invente la bêtise artificielle

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Le réseau social a catalogué « pro-Russie » le magazine de gauche souverainiste Ruptures, juste après la parution d’un article qui se contentait pourtant de rappeler une évidence: il n’y a aucune preuve d’une collusion entre Trump et Poutine visant à truquer la présidentielle américaine de 2016.


Faut-il en sourire ou prendre peur ? Le 7 septembre 2020, sans préavis, le fil Twitter du magazine de gauche souverainiste Ruptures (environ 10 000 lecteurs mensuels) s’est retrouvé affublé d’un avertissement : « affilié à un état, Russie ». C’est la conséquence d’une décision du réseau social, entrée en vigueur en août 2020. « Les gens ont le droit de savoir quand le compte d’un média est affilié directement ou indirectement à un acteur étatique », expliquait cet été un communiqué de la firme californienne. Pour le moment, seuls les Etats membres du conseil de sécurité de l’ONU sont visés, à savoir la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Twitter a fait savoir que les médias considérés comme « affiliés » à un de des pays ne seront plus mis en avant. Les algorithmes de la plateforme ne les recommanderont pas à la lecture, ce qui revient à brider leur diffusion.

Capture d'écran Twitter
Capture d’écran Twitter

Une décision inexpliquée

Question à ce jour sans réponse, sur quel critère Ruptures a-t-il été classée pro-Russie ? « Nous avons évidemment demandé des explications à Twitter France, sans obtenir le moindre retour », explique le rédacteur en chef, Pierre Lévy. Il assure n’avoir aucun lien organique ou financier avec la Russie. Autrefois nommé Bastille-République-Nations, Ruptures, qui fête cette année ses vingt ans, est une revue de gauche très critique sur la construction européenne, républicaine et volontiers protectionniste. « Elle vit de ses abonnements, pas de l’or de Moscou », sourit Pierre Lévy, passé par l’Humanité de 1996 à 2001.

A lire aussi, dossier: Réseaux sociaux: Big Brother, c’est nous !

Détail curieux, à ce jour, ni la BBC, ni Radio France, ni l’AFP, médias fort professionnels mais néanmoins financés par des Etats, ne sont considérés comme « affiliés » par Twitter. L’agence Chine Nouvelle et RT France, en revanche, oui. « Raphael Grably, de BFM TV, a tenté d’en savoir davantage sur les critères d’obtention du label, mais Twitter n’a fait aucun commentaire », poursuit Pierre Lévy. Le rédacteur en chef balance entre l’amusement et l’agacement. « Si un stagiaire a fait du zèle chez Twitter, on aimerait le remercier, l’affaire nous a rapporté quelques abonnements, mais il y a aussi un côté scandaleux dans tout cela. Qui, pourquoi, de quel droit ? »

On reparle du Russia Gate

Pierre Lévy n’en fait pas mystère, il a déjà livré des articles à RT France, mais selon lui, l’explication la plus probable est à chercher ailleurs. Le 7 septembre 2020, le journaliste Laurent Dauré a publié dans Ruptures une analyse du Russia Gate. Fort étayé, l’article revenait sur ce qui restera comme un des plus énormes fiascos de la presse américaine : pendant plus de deux ans, elle a relayé la thèse d’une ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016, ayant entrainé la défaite de Hillary Clinton, sur fond de pacte entre Trump et Poutine. Le 24 mars 2019, au terme de 22 mois d’enquête, le procureur spécial Robert Mueller a exonéré le président Trump de tout soupçon de collusion avec la Russie. Que Vladimir ait préféré Donald à Hillary n’est pas un mystère, mais rien ne permet de dire que les deux hommes se sont entendus pour truquer le scrutin. Et c’est un magistrat américain investi de pouvoirs d’enquête exorbitants qui l’affirme. Le 7 octobre 2020, Donald Trump a d’ailleurs déclassifié tous les documents de l’enquête relative au Russia Gate, ce qui témoigne d’une certaine sérénité. Tout à leur détestation du président américain, les médias français en parlent peu.

A lire aussi: “Le Monde” réclame la peau de Zemmour, mais oublie d’informer

Comme le relevait Ruptures, en dehors du Monde Diplomatique, ils ont massivement pris pour argent comptant le Russia Gate, sans prendre le temps, ensuite, d’analyser ce ratage journalistique collectif. L’article de Laurent Dauré le souligne. Il ne chante pas outre-mesure les louanges de la Russie. Mais quelqu’un chez Twitter a-t-il déjà lu Ruptures ? Rien n’est moins sûr. La filiale française annonce 29 salariés seulement en 2019, dont, probablement une forte proportion d’administratifs et d’informaticiens. Le label « affilié à la Russie » a sans doute été décerné sans intervention humaine, sur la base de quelques formules clés. Comment appeler l’intelligence artificielle quand elle reflète les poncifs et boulettes de son époque ? La bêtise artificielle ?

Alice Coffin, la femme barbante


La militante lesbienne publie un livre sans style, sans réflexion théorique et tout en slogans. Seules ses contradictions personnelles et de rares traits d’humour lui confèrent une dimension humaine


Le Génie lesbien, d’Alice Coffin, paraît le 30 septembre chez Grasset et fait déjà couler beaucoup d’encre. Cette activiste du lesbianisme, journaliste et élue EELV du 12e arrondissement, qui a obtenu la mise au ban de Christophe Girard pour cause de soi-disant complicité avec Gabriel Matzneff est déjà connue du grand public pour ses fracassantes déclarations misandres. Mais de quoi retourne ce fameux « génie lesbien » ?

Tout d’abord c’est très pénible à lire, brouillon, indigeste. Sans style, sauf peut-être dans la litanie, interminable, de ses héroïnes activistes lesbiennes, Ellen DeGeneres, Andrea Dworkin, symbole du féminisme radical, et Angela Davis, qui commit cependant le péché capital de ne pas dévoiler son homosexualité.

Est-ce un manifeste ? Non. Coffin ne théorise rien, elle se contente de recenser les actions de ses consœurs en faisant une vague propagande lesbianiste et exaltée à coups de slogans accrocheurs : « Être lesbienne est une fête. » C’est Hemingway chez les situationnistes.

A lire aussi, Aurélien Marq: Sapphô, le vrai génie lesbien

De ce salmigondis mi-agit-prop, mi-confession d’une enfant de ce triste siècle, on ne retient en effet que des slogans. On sort de la lecture de ce délire avec le tournis et très peu convaincu de l’existence d’un quelconque génie lesbien.

En réalité, l’ouvrage de Coffin ressemble aux provocations d’une ado en crise dont nous serions les parents. Elle cherche à choquer, mais finalement ne choque pas grand monde. Et c’est en cela qu’elle en devient presque touchante. En effet, sous le vernis attendu des éternelles antiennes intersectionnelles, dont l’éloge des femmes voilées qu’elle considère comme ses sœurs, comme elle vilipendées par les affreux réacs universalistes, se dessine le portrait d’une femme mal à l’aise avec son orientation sexuelle. Son engagement auprès du collectif La Barbe donne cependant lieu à un des rares passages drôles du livre : elle y raconte son émotion quand on lui fabrique sa première « barbe » en moquette, signe distinctif arboré par ces agitées. Alice est finalement une sale môme.

Elle avoue s’être fait violence pour accepter son corps. Obsédée par les coming out organisés aux États-Unis comme des happenings politiques, Coffin reproche aux lesbiennes françaises old school, à l’image de Muriel Robin, qui pourtant s’affiche au grand jour, d’être trop discrètes au sujet de leur préférence pour les femmes.

Finalement, ce sont ses contradictions qui la rendent humaine. Ainsi peut-elle écrire à la fois que les lesbiennes doivent se mettre au ban de la société et que le lesbianisme est un universalisme. Que la violence est intrinsèque aux hommes, mais que son père fut une merveille de père attentionné. Et j’en passe.

Telle l’Alice de Lewis Caroll, qui découvre un monde parallèle après avoir été aspirée par un trou, notre Alice, est quant à elle aspirée par le pays lesbien et ses merveilles dont nous sommes les reines de cœur.

Alice Coffin, Le Génie lesbien, Grasset, 2020.

Le génie lesbien

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Jean-Pierre Lledo: être à sa place, enfin

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Le cinéaste Jean-Pierre Lledo sort un film documentaire et publie un livre pour célébrer son itinéraire unique de cinéaste communiste et algérien, né d’une mère juive, qui découvre en Israël une révélation longtemps recherchée.


Le voyage interdit de Jean-Pierre Lledo propose une réponse à la question que posait Claude Lanzmann dans Pourquoi Israël ? en 1973. Mais tout simplement « Parce que Israël !»

Cette réponse devient évidente, dès lors que Lledo s’est affranchi de tous les filtres idéologiques de son passé algérien et communiste. C’est le retour vers cette autre part de lui-même, enfouie au plus profond de son être, qui donne à ce film toute sa force. Élevé par son père communiste en Algérie mais bercé par sa mère juive, Jean-Pierre Lledo va mettre cinquante ans à découvrir son épicentre enfoui. Son film, Le voyage interdit et son livre Alger-Jérusalem, le voyage interdit racontent cet itinéraire exceptionnel. Être à sa place, c’est ce qu’éprouve enfin Lledo.

Célébrer les Juifs qui chantent

Le long de quatre films d’une durée totale de onze heures, il reconnaît un lieu qu’il ne connaissait pas. Israël, cette terre étrangère, lui est étrangement familière. Formé à l’école du cinéma soviétique, il prend son temps pour dire les choses. Cette œuvre va à contre-courant de la pensée dominante, celle qui adore pleurer les Juifs morts dans la Shoah en général mais accabler Israël en particulier. Lui célèbre les Juifs vivants, ceux qui dansent, ceux qui chantent, ceux qui aiment leur pays, ceux qui pensent le renouveau de l’État des Juifs comme un modèle d’émancipation pour le genre humain.

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Les temps ont-ils changé depuis les années 2000, au moment de la seconde intifada quand l’État des Juifs était nazifié et que le signe = s’affichait entre la svastika et l’étoile à six branches, sur toutes les banderoles célébrant la Palestine ? Cette apogée de la haine anti-israélienne est-elle toujours d’actualité ? Le nom d’Israël, le mot Israël, le qualificatif sioniste servent-ils toujours de repoussoir ? Le public pourra-t-il regarder le film de Lledo sans œillères idéologiques? La pensée automatique objectera-t-elle « et les Palestiniens ? », avec toute la force des réflexes pavloviens habituels ? Où sont-ils, pourquoi sont-ils absents de ce film ? Ce sera une grande frustration des critiques de gauche : le sort des Palestiniens et de leurs malheurs divers n’est pas le sujet du film. 

La source d’une imposture

Ce dont il est question c’est d’abord de l’itinéraire d’un homme au travers des passions politiques ayant nourri le siècle passé. À travers ce chemin, ce sont d’autres questions qui surgissent dont celle, majeure, de l’identité. Tous ces sujets irriguent notre actualité. Ils étaient cachés mais voilà que chacun affiche désormais sa couleur contre un universel sans couleur, voilà que les questions de genre font trébucher l’idée d’une humanité partagée par tous et toutes. Les Algériens d’origine arabo-musulmane ou berbère voulaient s’affranchir de la tutelle coloniale. Après une lutte féroce contre la France ils ont obtenu gain de cause. Pourtant cette guerre continue ici quand des populations issues de la diversité estiment toujours être victimes d’un racisme colonial. 

Cette imposture a une source et Lledo la décrit précisément. Lui qui pensait en tant que communiste que l’Algérie indépendante ferait de l’universel son idéal découvre avec effroi que c’est au faciès que les Européens furent massacrés le 5 juillet 1962 à Oran, et que c’est au nom de leur religion que des ouvriers agricoles furent aussi massacrés par d’autres paysans, par leurs camarades de travail dans l’Est de l’Algérie en 1955. Lledo comprend que c’est un projet d’épuration ethnique qui motive les forces du FLN. En 1982, Ahmed Ben Bella, dans une interview dans Politique Internationale, va confirmer et préciser les choses : « Nous autres arabes ne pouvons être que si l’autre n’est pas ». Pour Lledo le rideau du progressisme se déchire. 

israel-voyage-interdit-2israel-voyage-interdit-1Dans Algérie, histoires à ne pas dire, son précédent film, il racontait comment le plus grand artiste de musique arabo andalouse, Raymond Leyris, surnommé cheikh Raymond, tant il était reconnu comme un maitre par les Arabes, fut assassiné parce que Juif et qu’un Juif ne pouvait pas chanter en arabe. Quelques jours plus tard toute la population juive de Constantine, présente depuis des siècles, quittait cette ville.

Accompagné de Boualem Sansal

Un univers psychologique autant que politique s’écroule, un autre va naître. Invité à présenter ce film au festival de cinémathèque de Jérusalem, Lledo saute le pas. Il fait le choix d’aller voir de plus près la réalité de « l’entité sioniste » pour reprendre les mots de la doxa algérienne. Ne pas nommer c’est bien dénier à l’autre tout son droit à être. Réticent, inquiet, mais accompagné de sa fille, Naouel, il découvre un monde inconnu, à la fois intimement proche et intellectuellement lointain. Une nouvelle histoire commence. 

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Le livre raconte les illusions du passé algérien tandis que le film raconte, les yeux grands ouverts, la découverte d’Israël. Le regard candide et tendre de Naouel, interroge ce nouveau monde qui fait chavirer toutes les certitudes passées. Accompagné de Boualem Sansal, ils prennent la mesure du projet d’effacement de ce pays. Or Israël, l’État d’Israël, impose une foule de questions nouvelles aux catégories mentales du naïf Lledo : qu’est-ce qu’être Juif ? Pourquoi a-t-il été dans l’histoire l’objet de la haine la plus constante? Pourquoi cet État est-il aussi l’objet d’un tel rejet ? Que contient-il d’insupportable pour les autres ? Qu’est-ce que le rapport à Israël révèle de l’autre ?

La rencontre de Ziva Postec

Ce ne sont pas seulement des questions que Lledo découvre mais c’est aussi et surtout la coïncidence d’une terre et d’une secrète aspiration. Il est là où il devait être après cinquante ans d’errance psychologique et politique. Ce livre dit une histoire d’amour après avoir raconté celle des ténèbres. Sa rencontre avec la monteuse, cinéaste et productrice Ziva Postec sublime celle avec Israël. Ziva, trouve dans cette rencontre et dans ce film, la source d’une renaissance. Après avoir travaillé sur les récits de la mise à mort des Juifs comme monteuse de Claude Lanzmann pour Shoah, elle sait donner à ce Voyage interdit une force de vie.

À coup sûr ce film dérangera plus d’un, enfermé dans les certitudes ou les égarements d’une France qui ne sait plus ce qu’elle est, autant que ce qu’elle souhaite, hormis produire et consommer. Pour tous ceux qui veulent penser autrement, en revanche, l’œuvre de Lledo et Ziva Postec est une parole salutaire.

Le voyage interdit de Jean-Pierre Lledo, documentaire, 140 minutes, en salle depuis le 8 octobre.

Le voyage interdit Alger-Jérusalem

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Coexister: les bonnes affaires du vivre-ensemble


Faut-il lutter contre les fanatiques ou apprendre à vivre avec eux ? Sous couvert de dialogue interreligieux, l’association Coexister a choisi la seconde option et vend désormais le mode d’emploi du vivre-ensemble. Parmi ses clients, l’Éducation nationale. Grande enquête


Coexister est née en 2009, après un affrontement entre deux cortèges de manifestants, respectivement propalestinien et pro-israélien, près de la gare du Nord, à Paris, le 9 janvier. Suite à cet incident, une église, une mosquée et une synagogue du 15e arrondissement organisent une manifestation pacifiste au cours de laquelle Samuel Grzybowski, 16 ans, fils d’un journaliste de l’hebdomadaire catholique La Vie, prend la parole.

Depuis une visite à Auschwitz, l’année précédente, le jeune homme veut s’impliquer. En mai 2009, Samuel Grzybowski et une dizaine de jeunes organisent « Ensemble à Sang % », un don du sang par des juifs, des chrétiens, des musulmans et des athées. La symbolique est très appuyée, marquée du sceau d’un certain esprit boy-scout[tooltips content= »D’ailleurs assumé : Samuel Grzybowski raconte volontiers qu’il a été scout. Son père Laurent écrit des chansons chrétiennes à entonner le soir autour d’un feu de camp. Voir l’album Fais briller ta vie, sur YouTube, résolument premier degré. »](1)[/tooltips], mais la dynamique est réelle.

Coexister naît officiellement quelques mois plus tard. Seulement, pour dialoguer, il faut être au moins deux. Or, dans la grande famille de l’islam, quelques éléments turbulents veulent surtout faire parler les armes. D’autres encore, Frères musulmans ou imams salafistes, « dialoguent » exclusivement pour arracher des concessions visant à appliquer leur projet religieux et politique, non négociable et non amendable, car d’inspiration divine.

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Les premiers sont évidemment hors sujet, on ne dialogue pas avec des terroristes. Les seconds, moins sulfureux, posent un problème épineux, que Coexister n’a toujours pas résolu.

Immédiatement après les attentats de Paris de novembre 2015, l’association crée le collectif « #NousSommesTousUnis », où on retrouve, au côté d’élus, de syndicalistes, de rabbins et de quelques intellectuels, nombre de leaders de la mouvance frériste francophone, pourtant très minoritaire au sein de l’islam français[tooltips content= »Coexister a eu comme présidente d’honneur pendant quelques années Meherzia Labidi Maïza, députée tunisienne, figure du parti islamiste Ennahdha, qui se revendiquait des Frères musulmans jusqu’en 2016. Sa fille, Farah Maïza, est une des cofondatrices de l’association. »](2)[/tooltips] : Samy Debah, président du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), Anas Saghrouni, président des Étudiants musulmans de France (EMF), ou encore Nabil Ennasri, président du collectif des Musulmans de France (MF).

Il ne s’agit pas d’une coïncidence fortuite. En de nombreuses occasions, on verra Samuel Grzyboswki et d’autres membres de Coexister s’afficher avec des représentants des Frères musulmans, dont le but avoué est d’arracher au législateur des « accommodements raisonnables ».

Souvent interrogée sur ces liaisons surprenantes, Coexister avait la possibilité de rejeter fermement l’islam politique. Elle laisse planer le doute. Peut-on avoir un dialogue interreligieux avec quelqu’un qui n’exclut pas d’appliquer un jour la charia en France ? « Il n’est pas question de changer le modèle républicain », assure Radia Bakkouch, actuelle présidente de Coexister. Sauf, éventuellement, si c’était demandé gentiment… En effet, selon elle, « suivre la charia, ça peut aussi vouloir dire être bienveillant et faire attention à son prochain. Alors après tout, pourquoi pas ? Il n’y a pas de définition unique de la charia. » Tariq Ramadan est-il fréquentable ? Non, mais à cause de « son traitement des femmes terrifiant », plus que pour ses opinions, car « les jeunes qui l’écoutent ont du recul ». La jeune femme, diplômée de Sciences-Po, décrit la ligne de Coexister comme « un chemin de crête, interconvictionnel, entre le discours sur la diversité et le discours sur l’unité ».

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Le numéro d’équilibrisme est devenu vertigineux en novembre 2019, lorsque le CCIF a lancé un appel à manifester contre l’islamophobie, contresigné et relayé par le gotha de l’obscurantisme musulman. « Il n’est pas question d’appeler à marcher contre une exclusion auprès de personnalités qui prônent d’autres exclusions et violences comme le sexisme ou la LGBT-phobie », assurait le bureau national dans son communiqué, avant de se contredire, deux paragraphes plus bas : « Nous vous invitons tout de même à participer à cette marche du 10 novembre dans le SEUL but de lutter contre l’exclusion » !

Massivement subventionné

En dépit de ces flottements invraisemblables, l’association Coexister est portée à bout de bras par les institutions. Elle perçoit environ 150 000 euros de subventions annuelles et quelque 500 000 de mécénat. Elle revendique le soutien de l’Observatoire de la laïcité, du ministère des Affaires étrangères, du Commissariat à l’Égalité des territoires (CGET), de la ville de Nancy, de la ville de Paris, du Rotary, du Secours catholique, de Total, de la Macif, etc.

Elle est également couvée par les Américains : en 2016, Samuel Grzybowski a été lauréat du prix international des « Jeunes leaders émergents » décerné par le département d’État américain. Il avait déjà été repéré par Ashoka, un réseau privé américain qui s’est donné pour mission de faire émerger des entrepreneurs du social et de la diversité dans des pays étrangers. Grzybowski est aussi un entrepreneur. Il est désormais à la tête d’un cabinet de conseil, Convivencia, qui vend de la prestation de conseil sur la laïcité, le vivre-ensemble et la déconstruction des préjugés à des entreprises, mais aussi à l’Éducation nationale.

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L’activité de ce cabinet, qui reverse ses bénéfices à l’association, est sans doute la clé qui permet de comprendre la feuille de route de Coexister. « On ne fait pas du dialogue entre les religions, admet sans détour Radia Bakkouch. On fait du management de la diversité. »

Vue sous cet angle, la marche contre l’islamophobie est nettement moins problématique. Les islamistes créent un marché. Enseigner l’art et la manière de vivre avec eux est tout à fait dans les cordes de Convivencia. L’infréquentable devient « bankable ». « Nous sommes en face de gens pour qui le vivre-ensemble et le séparatisme vont paradoxalement de pair, résume Charles Coutel, professeur émérite de philosophie du droit à l’université d’Artois et membre du Comité Laïcité République. Ils sont au-delà des idiots utiles de l’islamisme, d’une certaine manière. Nous sommes quelques-uns à tenter de faire passer un message de vigilance concernant ce fameux vivre-ensemble dans les allées du pouvoir, mais ce n’est pas facile. » « Coexister est en mission rémunérée dans les collèges, c’est surréaliste, renchérit Sophie Valles, du réseau 1905. On paye l’association pour élargir son audience chez les collégiens, par le biais d’un discours fédérateur, qui masque une conception clivante de la laïcité. Je doute que Jean-Michel Blanquer soit enthousiaste, mais il ne contrôle pas tout. Quelqu’un à l’Éducation nationale a dû se dire que le dialogue ne pouvait pas nuire dans la lutte contre l’islamisme. » Belles tranches de généralités sur l’entente universelle nappée de sauce managériale, la recette de Coexister était appétissante. D’autant plus que « le dialogue interreligieux permet réellement de désamorcer des conflits », souligne Amélie de La Hougue, responsable du service information de l’Aide à l’Église en détresse (AED). « C’est le cas en Centrafrique, au Liban, au Nigeria, à Gaza. Mais pour que la démarche porte ses fruits, il faut qu’elle émane du terrain, que chacun sache avec qui il dialogue, que la politique soit laissée de côté et qu’il y ait un discours de vérité de part et d’autre, sans chercher le plus petit dénominateur commun. »

DROIT DE REPONSE

Le projet de fusion Veolia / Suez entouré de larges zones d’ombre

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Le numéro un mondial du traitement de l’eau et des déchets Veolia essaie d’avaler le numéro 2, Suez, contre son gré


 « La fusion Veolia / Suez réduirait la concurrence » ; a déclaré Christopher Gasson, éditeur de la revue spécialisée Global Water Intelligence à La Tribune. Il a ensuite ajouté que si la France « [voulait] être le leader mondial de la transition écologique, elle [aurait] plutôt besoin de deux concurrents dynamiques, pas d’un monopole paresseux ». L’avis tranché de ce spécialiste, conforme aux conceptions classiques de l’économie de marché, interroge sur l’OPA lancée par Antoine Frérot pour prendre le contrôle de Suez. Y-a-t-il anguille sous roche ?

L’État profond à la manœuvre…

Remonté à bloc, Arnaud Montebourg a lui affirmé que l’opération menée par Veolia avait été décidée de concert avec l’Élysée. De quoi renforcer la thèse d’un État dit profond lié à certains grands patrons dûment choisis ? L’ancien ministre de l’Économie, prédécesseur direct d’Emmanuel Macron à cette fonction sous le quinquennat de François Hollande, a beau ne pas faire mystère de son inimitié pour le président de la République, il semble ici avoir quelques arguments dans sa manche.

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Rappelant les liens qui uniraient monsieur Frérot (Le PDG de Veolia NDLR) à Emmanuel Macron depuis la dernière élection présidentielle, où le premier habituellement prudent s’était pourtant montré lors d’un meeting du marcheur, Arnaud Montebourg n’hésite pas à comparer l’éventuel rachat de Suez par Veolia à des précédents qui ont durablement marqué l’opinion à l’instar de l’affaire Alstom. Pour l’ancien ministre et actuel producteur de miel français, l’opération porterait les stigmates d’une oligarchie d’État comparable à celle qu’aurait connue la Russie du début des années 2000.

Arnaud Montebourg, le 8 novembre 2019 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00931494_000001
Arnaud Montebourg, le 8 novembre 2019
© ISA HARSIN/SIPA
Numéro de reportage : 00931494_000001

Des mots durs qu’il est encore difficile de vérifier mais qui commandent tout de même que la pleine lumière soit faite sur les dernières manœuvres ayant conduit Veolia à prendre possession des 29,9% des parts qu’Engie détenait dans l’entreprise Suez. Depuis quelques années, l’imprévoyance et l’imprudence française en matière de stratégie industrielle nous invitent à la prudence. Nous avons assisté impuissants au détricotage minutieux de notre tissu industriel, entrainant une terrible casse sociale.

La stratégie de Veolia est-elle compatible avec les intérêts français?

Il y a pourtant quelques domaines où nous disposons encore de géants mondiaux. Veolia et Suez sont ainsi deux groupes leaders sur le marché de l’eau et du retraitement des déchets. Sous l’impulsion d’Antoine Frérot, le groupe Veolia a même su très intelligemment diversifier son activité pour moins dépendre des délégations de service public, lesquelles arrivent à leur terme prochainement dans un grand nombre de métropoles (Lyon en 2023, Bordeaux en 2025 ou Lille en 2023). Certaines sont déjà passées sous régies municipales pour la distribution et l’assainissement des eaux, comme Paris et Montpellier. Une nouvelle donne qui a poussé Veolia à développer d’autres secteurs tels que le recyclage ou le traitement des déchets dangereux.

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Fort de ce constat, Antoine Frérot lorgne depuis son arrivée à la tête de Veolia sur le groupe Suez, jugeant que le rachat permettrait à son groupe d’affermir sa position de champion mondial et de s’implanter plus facilement sur des marchés porteurs et demandeurs. Il aurait ainsi la Chine et son marché de 1 400 milliards d’euros dans le viseur. L’Inde aussi. Brune Poirson était d’ailleurs en charge du développement durable pour l’agence de Veolia dans ce pays très peuplé ayant un cruel besoin de mieux traiter ses déchets, avant qu’elle ne devienne députée puis secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire.

Concurrence affaiblie et casse sociale redoutée

Est-il nécessaire pour Veolia de prendre le contrôle de Suez de manière inamicale pour assurer sa place de champion mondial ? De l’avis des experts : non. Henri Proglio, le PDG d’EDF, le pense aussi. Il est d’ailleurs logique que la concurrence entre Suez et Veolia soit bénéfique. Mercedes est plus forte avec BMW à ses côtés. C’est ici la même logique qui s’applique. Cette concurrence est aussi bénéfique pour les collectivités et les Français. Un seul groupe monopolistique pourrait imposer ses règles à tout le monde en France, ce qui n’irait pas sans difficultés avec les règles nationales et communautaires en matière de concurrence.

Il faut en finir avec le capitalisme de connivence à la française. Cela ne marche pas et affaiblit paradoxalement la France. La casse sociale pour Suez pourrait d’ailleurs s’avérer dramatique. Bien que juge et partie, l’avis de Jean-Marc Boursier (directeur général adjoint de Suez pour la France) est digne d’intérêt. En marge d’une visite du Centre international de recherche sur l’eau et l’environnement de Suez, il a déclaré à propos des intentions de Frérot: «Évidemment que ça aboutirait à une casse sociale. On l’a chiffrée à 10 000 personnes dans le monde dont 4 à 5 000 en France.» Des chiffres probablement exagérés mais donnant une idée du drame que ce rachat hostile pourrait créer. Et pour quel intérêt économique et stratégique autre que l’ambition d’Antoine Frérot ?

Une commission d’enquête serait bienvenue

La suspension de l’opération de cession par Engie de ses 29,9 % de Suez par le tribunal de Paris est symptomatique d’une affaire encore très opaque. Le tribunal a indiqué que la procédure d’information-consultation n’avait pas été menée loyalement, mettant les représentants du Comité social et économique de Suez devant le « fait accompli » ! Si ce n’est pas une opération hostile, on se demande bien ce qui peut l’être ! Ici, le vendeur a dicté à l’État son calendrier. Pis, Emmanuel Macron aurait été informé du projet dès le 2 juin, à en croire Mediapart. Disposant de trois voix au Conseil d’Administration d’Engie, l’État a été mis en minorité sans réagir et sans bénéficier de garanties pour le maintien de l’emploi, alors qu’il avait tout à fait la possibilité d’anticiper. L’autre interrogation concerne le rôle des administrateurs de la CFDT chez Engie, qui sont sortis de la salle et n’ont pas participé au vote pour ne pas avoir à se positionner contre ! Ont-ils obtenu quelque chose en échange ? Avec qui ont-ils discuté en amont ?

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Le timing ultra rapide de cette opération de prise de contrôle de même que la réaction du tribunal de Paris et les avis de nombreux experts du domaine laissent un drôle de sentiment en tête. Il faut que tout soit su et clarifié dans ce dossier d’une importance stratégique majeure. Une commission d’enquête du Sénat doit être rapidement mise en place afin que les différents ministres et conseillers de l’Élysée puissent nous donner des explications. Trop de suspicions courent et les enjeux sont trop grands pour être ignorés. Le public doit savoir.

Drunk, un film fantast-hic!

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Drunk (2020) Photo: Haut et Court.

Drikke, dit le danois. Drink, dit l’anglais. Et l’allemand, Trinken. « Trink ! », ordonne Rabelais — c’est l’oracle de la Dive bouteille, c’est le « Enivrez-vous ! » baudelairien. Tout cela vient d’une très vieille racine indo-européenne, dhreg-, qui signifiait originairement glisser — et pour glisser, ça glisse bien, ça descend facile — surtout quand c’est bon. Le petit Jésus en culottes de velours, disait mon grand-père…

drunkVous n’êtes pas sans avoir appris par cœur les verbes irréguliers anglais. Drink, drank, drunk, ânonnions-nous. Et donc Drunk, le dernier film de Thomas Vinterberg — l’homme qui avait eu le Prix du Jury au festival de Cannes en 1998 pour ce chef-d’œuvre de cruauté familiale (pléonasme !) qu’était Festen, et qui aurait dû décrocher cette fois la Palme d’or pour son dernier opus, si le festival 2020 n’avait pas été annulé au nom d’une politique sanitaire dont je ne dirai rien tant elle me met hors de moi.

Quatre enseignants qui s’aiment bien — une espèce assez rare, pour autant que je connaisse le milieu —, en pleine « midlife crisis » (ou crise de la cinquantaine, si vous préférez), mariés ou non, autrefois brillants, engoncés dans une routine sclérosante, enfants sur les bras, partenaire présente / absente, sans motivation, habitant un pays luthérien, circonstance aggravante, apprennent fortuitement qu’un psychologue norvégien, Finn Skårderud (qui existe vraiment) affirme que l’homme est en manque d’alcool dès sa naissance, et qu’il a besoin d’un taux à 0,5 — en moyenne — pour être au mieux de sa physiologie et de ses performances.

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Que risquent-ils ? Ils se lancent dans l’expérimentation, et comme on pouvait s’y attendre, ils deviennent rapidement plus brillants, plus performants et plus extravertis — y compris au lit.

Jusque-là, rien de très nouveau. Que l’alcool désinhibe, on le sait, il n’y a qu’à contempler les hordes de Vikings affalées sur les plages languedociennes et tétant leurs cubis de rosé pour s’en persuader. Qu’il rende même plus intelligent, il n’y a qu’à relire le Banquet pour s’en souvenir. Mais Drunk entre alors dans une autre dimension, que seul Ferreri avait explorée avec la Grande bouffe. Il ne s’agit plus d’être plus, d’être mieux, mais d’aller au-delà.

Voltaire disait de Rabelais que c’était « un philosophe ivre qui n’a écrit que dans le temps de son ivresse ». Propos d’abstinent. Rabelais, pour oser ses outrances, devait de temps en temps se murger méchamment. Nos quatre pédagogues, qui aiment explorer à fond, vont au-delà de la gaité, au-delà même de l’ivresse. Ils vont au fond. L’un d’eux n’en remontera pas.

Vinterberg a perdu sa fille — à qui le film est dédié — pendant le tournage. Il n’a pas pu tourner la scène de funérailles (qui vaut largement, au niveau émotion, celle de Quatre mariages et un enterrement, qui a fait découvrir Auden à tant d’ignorants), qu’il a laissé diriger par son scénariste. Il a aussi affirmé que les acteurs n’ont consommé aucun breuvage alcoolisé sur le plateau au moins, ce qui rend encore plus exceptionnelle la performance des quatre acteurs. En particulier celle de Thomas Bo Larsen (le frère quelque peu excité de Festen), et bien sûr celle de Mads Mikkelsen, qui n’en finit plus d’étonner son monde. Sa performance dans un précédent film de Vinterberg, la Chasse, était déjà sidérante. Là, il m’a rappelé celle de Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer. Et comme Walken, il se révèle à la fin un remarquable danseur — car c’est bien de cela qu’il s’agit : danser au bord du gouffre est la seule solution pour encaisser ce monde, « pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre » — comme disait Baudelaire, encore.

Drunk, un film de Thomas Vinterberg (2020) avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Magnus Millang. 1h56. En salles le 14 octobre 2020.

Drunk (2020) Photo: Haut et Court.
Drunk (2020) Photo: Haut et Court.

Drunk (2020) Photo: Haut et Court.
Drunk (2020) Photo: Haut et Court.

Thomas Lévy-Lasne, grandeur de la nouvelle peinture figurative

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"Devant l'arbre", huile sur toile (détail) de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.

Êtes-vous lassés par tous ces artistes qui ont tourné le dos au réel? Courez à la galerie Filles-du-Calvaire à Paris voir l’exposition de Thomas Lévy-Lasne! Ancien pensionnaire de la Villa Médicis à Rome, l’artiste nous présente un ensemble inédit de peintures et de dessins. Vite, cela se termine le 24 octobre.


De retour de l’Académie de France à Rome (villa Médicis), Thomas Lévy-Lasne propose une exposition particulièrement brillante à la galerie Filles-du-Calvaire. Le rez-de-chaussée, tout en noir et blanc, est consacré aux fusains et gravures. À l’étage, dans la lumière de la verrière, les couleurs des huiles prennent toute leur ampleur.

Ce quadragénaire a des dons multiples. Il a fait du cinéma. Il a organisé un colloque remarqué au Collège de France en 2014. Enfin, il a abondamment sillonné l’histoire de l’art, notamment en compagnie d’Hector Obalk dont il était le collaborateur. Cependant, c’est avec la peinture et le dessin qu’il entend principalement s’exprimer.

Beaucoup d’artistes figuratifs du xxe siècle ont joyeusement tourné le dos au réel : coloris pétaradants, empâtements qu’on croirait sortis d’une bétonnière, compositions délirantes, références analytiques ou politiques à gogo, etc. Ils souhaitaient que la peinture sortît entièrement de leur tête. Ils voulaient ne rien devoir au réel, ne jamais prendre le risque d’être perçus comme trop photographiques. C’étaient de vrais créateurs, croyait-on. Cependant, à la longue, cette peinture très artificialisée est devenue fatigante. C’est comme une cuisine qui serait entièrement concoctée avec des arômes et des colorants chimiques. C’est créatif, si on veut, mais c’est trafiqué. Au bout du compte, on a envie de retrouver des saveurs plus vraies.

"Le Bosco", fusain sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
« Le Bosco », fusain sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.

"Le guide de Tchernobyl", Fusain sur papier de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
« Le guide de Tchernobyl », Fusain sur papier de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.

"Au Biodôme", Huile sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
« Au Biodôme », Huile sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.

"Bords de mer", huile sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.
« Bords de mer », huile sur toile de Thomas Lévy-Lasne © Courtesy Galerie Les filles du calvaire.

L’humilité de se tourner vers le monde

Quelque chose de cet ordre pousse à une sorte d’humilité une nouvelle génération d’artistes. La modestie, c’est d’abord le fait d’être moins certain de l’intérêt de ses moindres vagissements. C’est ensuite le désir d’être plus attentif à la beauté et à la complexité du monde.

Thomas Lévy-Lasne est emblématique de cette sensibilité. Il observe, il dessine et il peint patiemment. S’il s’attaque au Bosco, petit bois dans l’enceinte de la Villa Médicis, c’est pour en observer le plus mince rameau, c’est pour rendre la façon dont les branchages se perdent dans l’obscurité ou se fondent dans la lumière, c’est pour saisir à la fois les détails et ce qui les lie. L’art de Thomas Lévy-Lasne est porté par un authentique désir d’explorer les formes du monde.

Pour ce qui est des dessins et gravures, les matières très réussies communiquent un lyrisme sourd à ses compositions. Pour la peinture, la facture est encore proche de l’hyperréalisme, mais on devine une évolution en gestation. Ici et là, il apporte une note ironique sur notre époque, comme avec ces touristes qu’on retrouve de toile en toile, confrontés sur un mode anodin à la gravité de l’histoire. Gageons que cet artiste va continuer à réserver de belles surprises.

À voir absolument : Thomas Lévy-Lasne, Galerie Filles-du-Calvaire, Paris, jusqu’au 24 octobre. 17, rue des Filles-du-Calvaire 75003 Paris.

François Sureau immortel

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François Sureau photographié en juillet 2020 © Hannah Assouline

François Sureau a été élu hier à l’Académie française au premier tour, par 19 voix sur 27, sans aucun bulletin blanc, ni croix, fait exceptionnel depuis dix ans. À 63 ans, l’avocat et écrivain devient immortel et prend le siège de l’historien Max Gallo disparu en 2017. À l’occasion de cette élection, Causeur vous propose de relire le grand débat sur les libertés entre François Sureau, Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy…


Sale temps pour nos libertés. Si Alain Finkielkraut et François Sureau s’alarment tous deux de l’esprit du temps, ils n’ont pas les mêmes motifs d’inquiétude. Quand l’un perçoit dans les revendications individuelles et communautaires les ferments d’une régression antidémocratique, l’autre dénonce la menace que ferait peser l’État sur nos libertés individuelles. Des Gilets jaunes à l’immigration en passant par le confinement et la liberté d’expression, les deux hussards ferraillent dans la plus pure tradition française.

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Nous autres modernes, pour reprendre le titre du beau livre d’Alain Finkielkraut, avons pensions qu’il nous avait suffi de tuer Dieu pour libérer l’homme. Délivrés de nos chaînes spirituelles et politiques, sans autres maîtres que nous-mêmes, nous avons découvert les possibilités illimitées ouvertes par la technique qui a fait de nous « les maîtres et possesseurs de la nature » et aujourd’hui de l’espace et du temps. Ce vertige nous a rendus capricieux, surtout depuis que, dans nos contrées, on ne fait plus la guerre. Contribuer, choisir ses représentants, tout cela est bel et bon, mais moi dans tout ça ? En quelques décennies la liberté politique du citoyen a donc été complétée par une foultitude de droits accordés à l’individu. Au point que chacun de nous se pense aujourd’hui fondé à exiger de l’État qu’il le reconnaisse pour ce qu’il est ou plutôt pour ce qu’il veut être et lui fournisse ce dont la vie l’a privé. Après le droit à l’enfant quasiment inscrit dans la loi, pourquoi ne pas instaurer un droit à l’amour qui obligerait l’État à fournir des partenaires aux empotés de la séduction ? 

A lire aussi: Entretien avec Ayyam Sureau

C’est peut-être cette confusion entre la liberté des Modernes et les droits des postmodernes (ou l’effacement progressif de la première par les seconds) qui explique que nous soyons incapables de répondre à une question apparemment simple, qui taraude régulièrement le débat public : souffrons-nous d’un excès ou d’une restriction de nos libertés ? Le cas de la liberté d’expression, consacrée par les rédacteurs de 1789 comme « l’un des droits les plus précieux de l’homme », est emblématique de ce paradoxe contemporain. En effet, l’expérience sensible indique que les deux propositions « on peut dire n’importe quoi » et « on ne peut plus rien dire » sont également vraies : nous subissons, en même temps, le déchaînement de la « parole libérée » et l’étouffoir du politiquement correct. De même l’existence humaine est à la fois caractérisée par d’innombrables possibilités de choix et corsetée dans une multiplicité de règles et de normes.

Pour débattre de ce sujet moins ardu et plus actuel qu’il n’y paraît, nous avons convié deux penseurs qui ont en partage l’amour de la liberté à l’ancienne, si on ose dire, mais que leur diagnostic oppose. Pour Alain Finkielkraut, le danger vient d’abord d’une société devenue toute-puissante quand François Sureau l’attribue surtout à l’activisme de l’État. Qu’ils soient tous deux remerciés pour cet échange de haut vol.

Elisabeth Lévy.

Alain Finkielkraut / François Sureau: qui menace nos libertés?

L’entretien est à retrouver en trois parties ci-dessous (réservées aux abonnés):

De gauche à droite, François Sureau, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut. Juillet 2020. Photo: Hannah Assouline.
De gauche à droite, François Sureau, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut. Juillet 2020. Photo: Hannah Assouline.

L’aversion au risque, principe central du progressisme

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Emmanuel Macron s'adresse aux Français à la télévision pour annoncer un couvre feu dans les grandes villes pour lutter contre le coronavirus, le 14 octobre 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage : 00985866_000002.

Avec le Covid-19, comme hier avec la crise financière, les experts précautionnistes nous emmènent dans le mur. La pensée de Nassim Nicholas Taleb nous aide à comprendre comment l’aversion au risque, désormais principe de base du progressisme, laisse nos sociétés à la merci de l’État paternaliste et du Big Brother de la Silicon Valley.


« Ceux qui essaient de nous aider sont souvent ceux qui nous font le plus mal. » Au regard des efforts historiques que produisent nos gouvernements pour nous protéger du Covid, cet axiome talébien prend un relief particulier. Tout ce bien qu’on nous veut a des parfums d’autoritarisme qu’il semble donc légitime de vouloir explorer en sa compagnie. Les concepts de Nassim Nicholas Taleb fournissent en effet une grille de lecture originale et pertinente de la crise actuelle. Un type qui vous explique qu’il y a statistiquement plus de piétons tués parmi ceux qui traversent gentiment dans les clous que chez ceux qui les ignorent mérite qu’on s’intéresse à ses idées.

Pour Nassim Nicholas Taleb, obnubilés par la prévention de tous les risques, même minimes, nous nous exposons à des cataclysmes – des cygnes noirs : la crise des subprimes en 2008 ; en 2020 le Covid et ses répercussions inouïes, sérieuses menaces pour nos libertés démocratiques

Spécialiste des probabilités – déformation professionnelle, au restaurant il choisit ses plats au hasard –, c’est lui qui a popularisé la notion de « cygne noir ». Échappant justement à la prévision probabiliste, ces crises rares se révèlent de nature à bouleverser l’ordre du monde – et on peut sans barguigner affirmer que celle du Covid fait partie de la famille des Anatidae sombres. Depuis, ce professeur d’ingénierie du risque à l’institut polytechnique de New York a travaillé sur notre rapport à l’aléa et mis en évidence ce principe central du progressisme : l’aversion au risque. Pour ceux qui en douteraient, relire la Constitution française et son principe de précaution (intégré via la Charte de l’environnement en 2015). Ce dernier demeure incompatible avec l’un des traits fondamentaux de l’évolution des sociétés humaines : le principe essai/erreur. Au nom de l’aversion très récente que nous éprouvons pour les conséquences désagréables de l’erreur, nous mettons en cause la légitimité même de l’essai. Rétroactivement, ce principe aurait empêché Clément Ader de monter dans son avion – d’ailleurs les écolos se sont mis en tête de nous en faire descendre. Taleb décrit parfaitement notre préférence désormais établie pour « des gains faibles, mais visibles », payés au prix d’effets différés, graves, irréversibles, mais qu’on s’attache à rendre invisibles – les mouvements migratoires entre l’Afrique et l’Europe offrant une assez bonne illustration de ce jeu de dupes. Plus récemment, à l’occasion du lock-out de l’Éducation nationale de mars à septembre, combien de jeunes gens ont perdu tout espoir de faire des études ? Ces « décrocheurs » malgré eux paieront pendant cinquante ans un confinement qui ne visait nullement à les protéger, mais à épargner leurs grands-parents. Curieuse société qui choisit de sacrifier froidement son avenir afin de sauver ses anciens, sans d’ailleurs y parvenir – tous ces Ehpad confinés à mort ! L’assouplissement quotidien de la doctrine relative à la fermeture des classes en cas de Covid démontre bien que l’on était allé trop loin, mais les dégâts demeurent irrémédiables. Dans un autre registre, on ne se soucie guère non plus des enfants non conçus cet été en raison de la fermeture administrative des boîtes de nuit. Des géniteurs potentiels se sont heurtés à la porte close du Macumba 2000 du Crotoy, et c’est un drame silencieux autant que méprisé.

Nassim Nicholas Taleb © Leonardo Cendamo/Leemage
Nassim Nicholas Taleb © Leonardo Cendamo/Leemage

Prétendre éviter tous les dangers, même les plus infimes, conduit des organisations apparemment stables à faire preuve d’une grande fragilité au moment où une imprévisible catastrophe d’ampleur s’abat sur elles. Une cocotte-minute ne montre aucun signe de faiblesse jusqu’à ce qu’elle explose. Toute ressemblance avec l’époque que nous vivons n’a, bien sûr, rien de fortuit. Inutile de préciser que la pensée de Taleb suscite un enthousiasme mesuré chez les Bisounours. L’idée que des petites épreuves puissent endurcir – des individus, des communautés – et qu’elles riment souvent avec progrès leur donne envie de se réfugier dans un safe space en pignant. Pourtant, à l’instar du Titanic, cité par Taleb, des erreurs de conception initiales ont permis de modifier l’architecture des paquebots et d’épargner des vies futures. Ces dernières semaines en offrent une autre démonstration. Le stress de la première vague de Covid a permis d’améliorer la prise en charge des patients en diminuant leur séjour en réanimation de 21 à 12 jours ; un respirateur artificiel open source et dix fois moins cher a même été développé en un temps record. D’une adversité en mars, sortent ainsi des innovations bénéfiques aux patients de septembre qui mourront en moins grand nombre.

Tel David Vincent, cherchant un antonyme à la fragilité qu’il ne trouva pas, notre professeur conceptualisa la notion d’« antifragilité », ce statut acquis par les hommes ou les institutions non seulement à même de résister aux crises, mais d’en tirer profit. Sur ce plan, nos sociétés total-progressistes recèlent tous les symptômes d’une grande fragilité. Leur stabilité apparente repose sur des institutions elles-mêmes dépendantes d’un système économique hypercomplexe. Or, chacune de ses composantes ne sortira pas indemne des bouleversements en cours. Celles dont le sort est intimement lié au tourisme de masse se montrent par exemple plus fragiles que celles dont l’activité tire profit de la distanciation sociale. Netflix fait beaucoup mieux que survivre au Covid, il en tire – pour l’instant – un spectaculaire profit et démontre de ce fait son antifragilité. Et si beaucoup d’éléments familiers de nos vies – le travail, les déplacements, la vie sociale et économique – en sortent chamboulés, l’ensemble de nos systèmes démocratiques pourrait alors s’en trouver menacé.

Un policier aux frontières fait la démonstration d’un drone de surveillance pour traquer les contrevenants au confinement, Metz, le 24 avril 2020. © JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
Un policier aux frontières fait la démonstration d’un drone de surveillance pour
traquer les contrevenants au confinement, Metz, le 24 avril 2020. © JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP

Mais il n’y a pas que Netflix pour illustrer l’antifragilité chère à Taleb. Par les risques initiaux qu’ils ont su prendre ou simplement par pure affinité hasardeuse avec le monde post-Covid, Amazon et les autres GAFAM sortent considérablement renforcés de l’instauration d’une distanciation mondiale. Le contrôle que ces géants exerçaient sur nos vies paraissait déjà problématique avant le coronavirus. Leur antifragilité n’a fait qu’accroître notre addiction à ces entités étrangères et aux moyens supérieurs à ceux de la plupart des nations. Notre souveraineté comme nos libertés individuelles apparaissent plus menacées que jamais par ces relais bienveillants qui épient nos faits et gestes barrières. Paradoxe apparent, les gouvernements les plus progressistes de la planète (Espagne, France) se tirent la bourre avec la dictature chinoise pour mieux asseoir leur contrôle. Légitimé par le Covid, le gouvernement total-capitaliste de Xi Jinping a mis en place un contrôle de sa population digne des films de science-fiction les plus angoissants. Aiguillonnés par les BATX (les GAFAM chinois), Google, Amazon, sans oublier Emmanuel Macron et Pedro Sanchez, veulent eux aussi nous « aider ». Méfiance. Mais au moins les ogres du web ont-ils rendu les services attendus par leurs utilisateurs. Ce qui n’est pas le cas d’un autre monstre français : notre bureaucratie.

Rappelons rapidement sa performance : 11 % du PIB pour la santé ; en mars 2020 pourtant, pas de masques ; pas de tests ; peu de places en réanimation ; aucune coordination avec les cliniques privées ; un organigramme de l’ARS inspiré d’un puzzle de 1 000 pièces. Bilan : 30 000 morts (l’un des plus mauvais du G7, à peine mieux que l’horrible Trump-qui-est-un-fou-dangereux) ; aucune remise en cause bien sûr du « meilleur système sanitaire au monde ». Non, un « Grenelle », des primes et des moyens supplémentaires. Comme Amazon, mais malgré un échec cuisant, la bureaucratie hospitalière française sort dopée par la crise du Covid. Une remarquable leçon d’antifragilité, hélas à nos dépens. La différence se situe au niveau de la prise de risque, l’administration n’en prenant jamais pour elle-même. Elle préfère les faire courir aux autres, c’est mieux (à toi qui cherchais des masques en mars par exemple). Ses PDF de 40 pages sur la façon de placer des élèves dans une classe, ce fut sa façon à elle d’innover pendant la crise.

Sa volonté de tout régenter (la rue, le bureau, nos déplacements, etc.) ne semble pas moins toxique pour nos libertés que celle de Facebook. Pas un jour sans une nouvelle règle ou une exception à celle de la veille – mais, foin d’inquiétude complotiste, c’est pour aider. Ça continue donc à phosphorer fort et avec gourmandise du côté des manches de lustrine, tous ces malfaisants du quotidien qui ne perdront jamais un jour de salaire, tout en ruinant les autres ou l’avenir de leurs enfants.

Pris entre le marteau de la Silicon Valley – qui veut lire jusqu’à nos pensées – et l’enclume d’une administration passée en quelques jours en mode Ausweis, il ne nous reste plus qu’à nous faire traiter de paranoïaque quand on s’inquiète du caractère totalitaire d’un tel sandwich. Une majorité bêlante ne semble pas remettre en cause la légitimité des hélicoptères qui tournaient la nuit au-dessus de Marennes-Oléron et braquaient un projecteur sur les bassins ostréicoles en quête de contrevenants au confinement. Aucun régime totalitaire n’a toutefois dans le passé déployé autant de moyens pour traquer des promeneurs.

La Chine a d’ailleurs rapidement proposé son « aide » au reste de la planète. Il ne nous manque désormais plus qu’un coup de main du sultan Erdogan ou des salafistes pour être totalement rassurés. Le Covid pourrait ne pas être un cygne noir, mais le leader d’une escadrille de volatiles très inquiétants.

Élisabeth Lévy sur le couvre-feu: « On n’arrête pas l’économie, on arrête la vie ! »

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Vidéo. La directrice de Causeur est assez remontée contre la décision d’Emmanuel Macron d’instaurer un couvre-feu dans les grandes métropoles françaises, pour lutter contre l’épidémie de coronavirus qui reprend


La directrice de la rédaction de Causeur réagit aux annonces d’hier soir du président Macron.

Selon elle, le couvre-feu est un semi-confinement « qui ne dit pas son nom ». Cette décision va pénaliser certains secteurs économiques et pas d’autres. Les Français sont invités à continuer de produire et travailler, mais on arrête la vie.

Causeur vous propose de découvrir son intervention matinale au micro de Sud Radio.

>>> Retrouvez le regard libre d’Elisabeth Lévy du lundi au vendredi à 8h15 dans la matinale de Sud Radio <<<

Quand Twitter invente la bêtise artificielle

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Image d'illustration Unsplash

Le réseau social a catalogué « pro-Russie » le magazine de gauche souverainiste Ruptures, juste après la parution d’un article qui se contentait pourtant de rappeler une évidence: il n’y a aucune preuve d’une collusion entre Trump et Poutine visant à truquer la présidentielle américaine de 2016.


Faut-il en sourire ou prendre peur ? Le 7 septembre 2020, sans préavis, le fil Twitter du magazine de gauche souverainiste Ruptures (environ 10 000 lecteurs mensuels) s’est retrouvé affublé d’un avertissement : « affilié à un état, Russie ». C’est la conséquence d’une décision du réseau social, entrée en vigueur en août 2020. « Les gens ont le droit de savoir quand le compte d’un média est affilié directement ou indirectement à un acteur étatique », expliquait cet été un communiqué de la firme californienne. Pour le moment, seuls les Etats membres du conseil de sécurité de l’ONU sont visés, à savoir la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Twitter a fait savoir que les médias considérés comme « affiliés » à un de des pays ne seront plus mis en avant. Les algorithmes de la plateforme ne les recommanderont pas à la lecture, ce qui revient à brider leur diffusion.

Capture d'écran Twitter
Capture d’écran Twitter

Une décision inexpliquée

Question à ce jour sans réponse, sur quel critère Ruptures a-t-il été classée pro-Russie ? « Nous avons évidemment demandé des explications à Twitter France, sans obtenir le moindre retour », explique le rédacteur en chef, Pierre Lévy. Il assure n’avoir aucun lien organique ou financier avec la Russie. Autrefois nommé Bastille-République-Nations, Ruptures, qui fête cette année ses vingt ans, est une revue de gauche très critique sur la construction européenne, républicaine et volontiers protectionniste. « Elle vit de ses abonnements, pas de l’or de Moscou », sourit Pierre Lévy, passé par l’Humanité de 1996 à 2001.

A lire aussi, dossier: Réseaux sociaux: Big Brother, c’est nous !

Détail curieux, à ce jour, ni la BBC, ni Radio France, ni l’AFP, médias fort professionnels mais néanmoins financés par des Etats, ne sont considérés comme « affiliés » par Twitter. L’agence Chine Nouvelle et RT France, en revanche, oui. « Raphael Grably, de BFM TV, a tenté d’en savoir davantage sur les critères d’obtention du label, mais Twitter n’a fait aucun commentaire », poursuit Pierre Lévy. Le rédacteur en chef balance entre l’amusement et l’agacement. « Si un stagiaire a fait du zèle chez Twitter, on aimerait le remercier, l’affaire nous a rapporté quelques abonnements, mais il y a aussi un côté scandaleux dans tout cela. Qui, pourquoi, de quel droit ? »

On reparle du Russia Gate

Pierre Lévy n’en fait pas mystère, il a déjà livré des articles à RT France, mais selon lui, l’explication la plus probable est à chercher ailleurs. Le 7 septembre 2020, le journaliste Laurent Dauré a publié dans Ruptures une analyse du Russia Gate. Fort étayé, l’article revenait sur ce qui restera comme un des plus énormes fiascos de la presse américaine : pendant plus de deux ans, elle a relayé la thèse d’une ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016, ayant entrainé la défaite de Hillary Clinton, sur fond de pacte entre Trump et Poutine. Le 24 mars 2019, au terme de 22 mois d’enquête, le procureur spécial Robert Mueller a exonéré le président Trump de tout soupçon de collusion avec la Russie. Que Vladimir ait préféré Donald à Hillary n’est pas un mystère, mais rien ne permet de dire que les deux hommes se sont entendus pour truquer le scrutin. Et c’est un magistrat américain investi de pouvoirs d’enquête exorbitants qui l’affirme. Le 7 octobre 2020, Donald Trump a d’ailleurs déclassifié tous les documents de l’enquête relative au Russia Gate, ce qui témoigne d’une certaine sérénité. Tout à leur détestation du président américain, les médias français en parlent peu.

A lire aussi: “Le Monde” réclame la peau de Zemmour, mais oublie d’informer

Comme le relevait Ruptures, en dehors du Monde Diplomatique, ils ont massivement pris pour argent comptant le Russia Gate, sans prendre le temps, ensuite, d’analyser ce ratage journalistique collectif. L’article de Laurent Dauré le souligne. Il ne chante pas outre-mesure les louanges de la Russie. Mais quelqu’un chez Twitter a-t-il déjà lu Ruptures ? Rien n’est moins sûr. La filiale française annonce 29 salariés seulement en 2019, dont, probablement une forte proportion d’administratifs et d’informaticiens. Le label « affilié à la Russie » a sans doute été décerné sans intervention humaine, sur la base de quelques formules clés. Comment appeler l’intelligence artificielle quand elle reflète les poncifs et boulettes de son époque ? La bêtise artificielle ?

Alice Coffin, la femme barbante

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Alice Coffin © Jean-Francois PAGA / Opale via Leemage.

La militante lesbienne publie un livre sans style, sans réflexion théorique et tout en slogans. Seules ses contradictions personnelles et de rares traits d’humour lui confèrent une dimension humaine


Le Génie lesbien, d’Alice Coffin, paraît le 30 septembre chez Grasset et fait déjà couler beaucoup d’encre. Cette activiste du lesbianisme, journaliste et élue EELV du 12e arrondissement, qui a obtenu la mise au ban de Christophe Girard pour cause de soi-disant complicité avec Gabriel Matzneff est déjà connue du grand public pour ses fracassantes déclarations misandres. Mais de quoi retourne ce fameux « génie lesbien » ?

Tout d’abord c’est très pénible à lire, brouillon, indigeste. Sans style, sauf peut-être dans la litanie, interminable, de ses héroïnes activistes lesbiennes, Ellen DeGeneres, Andrea Dworkin, symbole du féminisme radical, et Angela Davis, qui commit cependant le péché capital de ne pas dévoiler son homosexualité.

Est-ce un manifeste ? Non. Coffin ne théorise rien, elle se contente de recenser les actions de ses consœurs en faisant une vague propagande lesbianiste et exaltée à coups de slogans accrocheurs : « Être lesbienne est une fête. » C’est Hemingway chez les situationnistes.

A lire aussi, Aurélien Marq: Sapphô, le vrai génie lesbien

De ce salmigondis mi-agit-prop, mi-confession d’une enfant de ce triste siècle, on ne retient en effet que des slogans. On sort de la lecture de ce délire avec le tournis et très peu convaincu de l’existence d’un quelconque génie lesbien.

En réalité, l’ouvrage de Coffin ressemble aux provocations d’une ado en crise dont nous serions les parents. Elle cherche à choquer, mais finalement ne choque pas grand monde. Et c’est en cela qu’elle en devient presque touchante. En effet, sous le vernis attendu des éternelles antiennes intersectionnelles, dont l’éloge des femmes voilées qu’elle considère comme ses sœurs, comme elle vilipendées par les affreux réacs universalistes, se dessine le portrait d’une femme mal à l’aise avec son orientation sexuelle. Son engagement auprès du collectif La Barbe donne cependant lieu à un des rares passages drôles du livre : elle y raconte son émotion quand on lui fabrique sa première « barbe » en moquette, signe distinctif arboré par ces agitées. Alice est finalement une sale môme.

Elle avoue s’être fait violence pour accepter son corps. Obsédée par les coming out organisés aux États-Unis comme des happenings politiques, Coffin reproche aux lesbiennes françaises old school, à l’image de Muriel Robin, qui pourtant s’affiche au grand jour, d’être trop discrètes au sujet de leur préférence pour les femmes.

Finalement, ce sont ses contradictions qui la rendent humaine. Ainsi peut-elle écrire à la fois que les lesbiennes doivent se mettre au ban de la société et que le lesbianisme est un universalisme. Que la violence est intrinsèque aux hommes, mais que son père fut une merveille de père attentionné. Et j’en passe.

Telle l’Alice de Lewis Caroll, qui découvre un monde parallèle après avoir été aspirée par un trou, notre Alice, est quant à elle aspirée par le pays lesbien et ses merveilles dont nous sommes les reines de cœur.

Alice Coffin, Le Génie lesbien, Grasset, 2020.

Le génie lesbien

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Jean-Pierre Lledo: être à sa place, enfin

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Capture de la bande annonce

Le cinéaste Jean-Pierre Lledo sort un film documentaire et publie un livre pour célébrer son itinéraire unique de cinéaste communiste et algérien, né d’une mère juive, qui découvre en Israël une révélation longtemps recherchée.


Le voyage interdit de Jean-Pierre Lledo propose une réponse à la question que posait Claude Lanzmann dans Pourquoi Israël ? en 1973. Mais tout simplement « Parce que Israël !»

Cette réponse devient évidente, dès lors que Lledo s’est affranchi de tous les filtres idéologiques de son passé algérien et communiste. C’est le retour vers cette autre part de lui-même, enfouie au plus profond de son être, qui donne à ce film toute sa force. Élevé par son père communiste en Algérie mais bercé par sa mère juive, Jean-Pierre Lledo va mettre cinquante ans à découvrir son épicentre enfoui. Son film, Le voyage interdit et son livre Alger-Jérusalem, le voyage interdit racontent cet itinéraire exceptionnel. Être à sa place, c’est ce qu’éprouve enfin Lledo.

Célébrer les Juifs qui chantent

Le long de quatre films d’une durée totale de onze heures, il reconnaît un lieu qu’il ne connaissait pas. Israël, cette terre étrangère, lui est étrangement familière. Formé à l’école du cinéma soviétique, il prend son temps pour dire les choses. Cette œuvre va à contre-courant de la pensée dominante, celle qui adore pleurer les Juifs morts dans la Shoah en général mais accabler Israël en particulier. Lui célèbre les Juifs vivants, ceux qui dansent, ceux qui chantent, ceux qui aiment leur pays, ceux qui pensent le renouveau de l’État des Juifs comme un modèle d’émancipation pour le genre humain.

A lire ensuite: L’avenir de la Cisjordanie se joue à Sarcelles et à Brooklyn

Les temps ont-ils changé depuis les années 2000, au moment de la seconde intifada quand l’État des Juifs était nazifié et que le signe = s’affichait entre la svastika et l’étoile à six branches, sur toutes les banderoles célébrant la Palestine ? Cette apogée de la haine anti-israélienne est-elle toujours d’actualité ? Le nom d’Israël, le mot Israël, le qualificatif sioniste servent-ils toujours de repoussoir ? Le public pourra-t-il regarder le film de Lledo sans œillères idéologiques? La pensée automatique objectera-t-elle « et les Palestiniens ? », avec toute la force des réflexes pavloviens habituels ? Où sont-ils, pourquoi sont-ils absents de ce film ? Ce sera une grande frustration des critiques de gauche : le sort des Palestiniens et de leurs malheurs divers n’est pas le sujet du film. 

La source d’une imposture

Ce dont il est question c’est d’abord de l’itinéraire d’un homme au travers des passions politiques ayant nourri le siècle passé. À travers ce chemin, ce sont d’autres questions qui surgissent dont celle, majeure, de l’identité. Tous ces sujets irriguent notre actualité. Ils étaient cachés mais voilà que chacun affiche désormais sa couleur contre un universel sans couleur, voilà que les questions de genre font trébucher l’idée d’une humanité partagée par tous et toutes. Les Algériens d’origine arabo-musulmane ou berbère voulaient s’affranchir de la tutelle coloniale. Après une lutte féroce contre la France ils ont obtenu gain de cause. Pourtant cette guerre continue ici quand des populations issues de la diversité estiment toujours être victimes d’un racisme colonial. 

Cette imposture a une source et Lledo la décrit précisément. Lui qui pensait en tant que communiste que l’Algérie indépendante ferait de l’universel son idéal découvre avec effroi que c’est au faciès que les Européens furent massacrés le 5 juillet 1962 à Oran, et que c’est au nom de leur religion que des ouvriers agricoles furent aussi massacrés par d’autres paysans, par leurs camarades de travail dans l’Est de l’Algérie en 1955. Lledo comprend que c’est un projet d’épuration ethnique qui motive les forces du FLN. En 1982, Ahmed Ben Bella, dans une interview dans Politique Internationale, va confirmer et préciser les choses : « Nous autres arabes ne pouvons être que si l’autre n’est pas ». Pour Lledo le rideau du progressisme se déchire. 

israel-voyage-interdit-2israel-voyage-interdit-1Dans Algérie, histoires à ne pas dire, son précédent film, il racontait comment le plus grand artiste de musique arabo andalouse, Raymond Leyris, surnommé cheikh Raymond, tant il était reconnu comme un maitre par les Arabes, fut assassiné parce que Juif et qu’un Juif ne pouvait pas chanter en arabe. Quelques jours plus tard toute la population juive de Constantine, présente depuis des siècles, quittait cette ville.

Accompagné de Boualem Sansal

Un univers psychologique autant que politique s’écroule, un autre va naître. Invité à présenter ce film au festival de cinémathèque de Jérusalem, Lledo saute le pas. Il fait le choix d’aller voir de plus près la réalité de « l’entité sioniste » pour reprendre les mots de la doxa algérienne. Ne pas nommer c’est bien dénier à l’autre tout son droit à être. Réticent, inquiet, mais accompagné de sa fille, Naouel, il découvre un monde inconnu, à la fois intimement proche et intellectuellement lointain. Une nouvelle histoire commence. 

A lire ensuite: Quand Boualem Sansal déclarait: «Je suis sans doute, ici, ce soir, le seul islamophobe»

Le livre raconte les illusions du passé algérien tandis que le film raconte, les yeux grands ouverts, la découverte d’Israël. Le regard candide et tendre de Naouel, interroge ce nouveau monde qui fait chavirer toutes les certitudes passées. Accompagné de Boualem Sansal, ils prennent la mesure du projet d’effacement de ce pays. Or Israël, l’État d’Israël, impose une foule de questions nouvelles aux catégories mentales du naïf Lledo : qu’est-ce qu’être Juif ? Pourquoi a-t-il été dans l’histoire l’objet de la haine la plus constante? Pourquoi cet État est-il aussi l’objet d’un tel rejet ? Que contient-il d’insupportable pour les autres ? Qu’est-ce que le rapport à Israël révèle de l’autre ?

La rencontre de Ziva Postec

Ce ne sont pas seulement des questions que Lledo découvre mais c’est aussi et surtout la coïncidence d’une terre et d’une secrète aspiration. Il est là où il devait être après cinquante ans d’errance psychologique et politique. Ce livre dit une histoire d’amour après avoir raconté celle des ténèbres. Sa rencontre avec la monteuse, cinéaste et productrice Ziva Postec sublime celle avec Israël. Ziva, trouve dans cette rencontre et dans ce film, la source d’une renaissance. Après avoir travaillé sur les récits de la mise à mort des Juifs comme monteuse de Claude Lanzmann pour Shoah, elle sait donner à ce Voyage interdit une force de vie.

À coup sûr ce film dérangera plus d’un, enfermé dans les certitudes ou les égarements d’une France qui ne sait plus ce qu’elle est, autant que ce qu’elle souhaite, hormis produire et consommer. Pour tous ceux qui veulent penser autrement, en revanche, l’œuvre de Lledo et Ziva Postec est une parole salutaire.

Le voyage interdit de Jean-Pierre Lledo, documentaire, 140 minutes, en salle depuis le 8 octobre.

Le voyage interdit Alger-Jérusalem

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Coexister: les bonnes affaires du vivre-ensemble

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Samuel Grzybowski (au centre), président de l’association Coexister, donne une conférence de presse au Mans, 2 juin 2014. © JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Faut-il lutter contre les fanatiques ou apprendre à vivre avec eux ? Sous couvert de dialogue interreligieux, l’association Coexister a choisi la seconde option et vend désormais le mode d’emploi du vivre-ensemble. Parmi ses clients, l’Éducation nationale. Grande enquête


Coexister est née en 2009, après un affrontement entre deux cortèges de manifestants, respectivement propalestinien et pro-israélien, près de la gare du Nord, à Paris, le 9 janvier. Suite à cet incident, une église, une mosquée et une synagogue du 15e arrondissement organisent une manifestation pacifiste au cours de laquelle Samuel Grzybowski, 16 ans, fils d’un journaliste de l’hebdomadaire catholique La Vie, prend la parole.

Depuis une visite à Auschwitz, l’année précédente, le jeune homme veut s’impliquer. En mai 2009, Samuel Grzybowski et une dizaine de jeunes organisent « Ensemble à Sang % », un don du sang par des juifs, des chrétiens, des musulmans et des athées. La symbolique est très appuyée, marquée du sceau d’un certain esprit boy-scout[tooltips content= »D’ailleurs assumé : Samuel Grzybowski raconte volontiers qu’il a été scout. Son père Laurent écrit des chansons chrétiennes à entonner le soir autour d’un feu de camp. Voir l’album Fais briller ta vie, sur YouTube, résolument premier degré. »](1)[/tooltips], mais la dynamique est réelle.

Coexister naît officiellement quelques mois plus tard. Seulement, pour dialoguer, il faut être au moins deux. Or, dans la grande famille de l’islam, quelques éléments turbulents veulent surtout faire parler les armes. D’autres encore, Frères musulmans ou imams salafistes, « dialoguent » exclusivement pour arracher des concessions visant à appliquer leur projet religieux et politique, non négociable et non amendable, car d’inspiration divine.

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Les premiers sont évidemment hors sujet, on ne dialogue pas avec des terroristes. Les seconds, moins sulfureux, posent un problème épineux, que Coexister n’a toujours pas résolu.

Immédiatement après les attentats de Paris de novembre 2015, l’association crée le collectif « #NousSommesTousUnis », où on retrouve, au côté d’élus, de syndicalistes, de rabbins et de quelques intellectuels, nombre de leaders de la mouvance frériste francophone, pourtant très minoritaire au sein de l’islam français[tooltips content= »Coexister a eu comme présidente d’honneur pendant quelques années Meherzia Labidi Maïza, députée tunisienne, figure du parti islamiste Ennahdha, qui se revendiquait des Frères musulmans jusqu’en 2016. Sa fille, Farah Maïza, est une des cofondatrices de l’association. »](2)[/tooltips] : Samy Debah, président du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), Anas Saghrouni, président des Étudiants musulmans de France (EMF), ou encore Nabil Ennasri, président du collectif des Musulmans de France (MF).

Il ne s’agit pas d’une coïncidence fortuite. En de nombreuses occasions, on verra Samuel Grzyboswki et d’autres membres de Coexister s’afficher avec des représentants des Frères musulmans, dont le but avoué est d’arracher au législateur des « accommodements raisonnables ».

Souvent interrogée sur ces liaisons surprenantes, Coexister avait la possibilité de rejeter fermement l’islam politique. Elle laisse planer le doute. Peut-on avoir un dialogue interreligieux avec quelqu’un qui n’exclut pas d’appliquer un jour la charia en France ? « Il n’est pas question de changer le modèle républicain », assure Radia Bakkouch, actuelle présidente de Coexister. Sauf, éventuellement, si c’était demandé gentiment… En effet, selon elle, « suivre la charia, ça peut aussi vouloir dire être bienveillant et faire attention à son prochain. Alors après tout, pourquoi pas ? Il n’y a pas de définition unique de la charia. » Tariq Ramadan est-il fréquentable ? Non, mais à cause de « son traitement des femmes terrifiant », plus que pour ses opinions, car « les jeunes qui l’écoutent ont du recul ». La jeune femme, diplômée de Sciences-Po, décrit la ligne de Coexister comme « un chemin de crête, interconvictionnel, entre le discours sur la diversité et le discours sur l’unité ».

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Le numéro d’équilibrisme est devenu vertigineux en novembre 2019, lorsque le CCIF a lancé un appel à manifester contre l’islamophobie, contresigné et relayé par le gotha de l’obscurantisme musulman. « Il n’est pas question d’appeler à marcher contre une exclusion auprès de personnalités qui prônent d’autres exclusions et violences comme le sexisme ou la LGBT-phobie », assurait le bureau national dans son communiqué, avant de se contredire, deux paragraphes plus bas : « Nous vous invitons tout de même à participer à cette marche du 10 novembre dans le SEUL but de lutter contre l’exclusion » !

Massivement subventionné

En dépit de ces flottements invraisemblables, l’association Coexister est portée à bout de bras par les institutions. Elle perçoit environ 150 000 euros de subventions annuelles et quelque 500 000 de mécénat. Elle revendique le soutien de l’Observatoire de la laïcité, du ministère des Affaires étrangères, du Commissariat à l’Égalité des territoires (CGET), de la ville de Nancy, de la ville de Paris, du Rotary, du Secours catholique, de Total, de la Macif, etc.

Elle est également couvée par les Américains : en 2016, Samuel Grzybowski a été lauréat du prix international des « Jeunes leaders émergents » décerné par le département d’État américain. Il avait déjà été repéré par Ashoka, un réseau privé américain qui s’est donné pour mission de faire émerger des entrepreneurs du social et de la diversité dans des pays étrangers. Grzybowski est aussi un entrepreneur. Il est désormais à la tête d’un cabinet de conseil, Convivencia, qui vend de la prestation de conseil sur la laïcité, le vivre-ensemble et la déconstruction des préjugés à des entreprises, mais aussi à l’Éducation nationale.

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L’activité de ce cabinet, qui reverse ses bénéfices à l’association, est sans doute la clé qui permet de comprendre la feuille de route de Coexister. « On ne fait pas du dialogue entre les religions, admet sans détour Radia Bakkouch. On fait du management de la diversité. »

Vue sous cet angle, la marche contre l’islamophobie est nettement moins problématique. Les islamistes créent un marché. Enseigner l’art et la manière de vivre avec eux est tout à fait dans les cordes de Convivencia. L’infréquentable devient « bankable ». « Nous sommes en face de gens pour qui le vivre-ensemble et le séparatisme vont paradoxalement de pair, résume Charles Coutel, professeur émérite de philosophie du droit à l’université d’Artois et membre du Comité Laïcité République. Ils sont au-delà des idiots utiles de l’islamisme, d’une certaine manière. Nous sommes quelques-uns à tenter de faire passer un message de vigilance concernant ce fameux vivre-ensemble dans les allées du pouvoir, mais ce n’est pas facile. » « Coexister est en mission rémunérée dans les collèges, c’est surréaliste, renchérit Sophie Valles, du réseau 1905. On paye l’association pour élargir son audience chez les collégiens, par le biais d’un discours fédérateur, qui masque une conception clivante de la laïcité. Je doute que Jean-Michel Blanquer soit enthousiaste, mais il ne contrôle pas tout. Quelqu’un à l’Éducation nationale a dû se dire que le dialogue ne pouvait pas nuire dans la lutte contre l’islamisme. » Belles tranches de généralités sur l’entente universelle nappée de sauce managériale, la recette de Coexister était appétissante. D’autant plus que « le dialogue interreligieux permet réellement de désamorcer des conflits », souligne Amélie de La Hougue, responsable du service information de l’Aide à l’Église en détresse (AED). « C’est le cas en Centrafrique, au Liban, au Nigeria, à Gaza. Mais pour que la démarche porte ses fruits, il faut qu’elle émane du terrain, que chacun sache avec qui il dialogue, que la politique soit laissée de côté et qu’il y ait un discours de vérité de part et d’autre, sans chercher le plus petit dénominateur commun. »

DROIT DE REPONSE

Le projet de fusion Veolia / Suez entouré de larges zones d’ombre

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Rassemblement dans le cadre de la journée de mobilisation de l'intersyndicale de Suez contre l'offre de Veolia, devant la Tour Engie à Courbevoie, le 22 septembre 2020. Engie détient 32.1% du capital de Suez au 31/12/2019, parts dont Veolia veut s'emparer. © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA Numéro de reportage : 00982468_000027.

Le numéro un mondial du traitement de l’eau et des déchets Veolia essaie d’avaler le numéro 2, Suez, contre son gré


 « La fusion Veolia / Suez réduirait la concurrence » ; a déclaré Christopher Gasson, éditeur de la revue spécialisée Global Water Intelligence à La Tribune. Il a ensuite ajouté que si la France « [voulait] être le leader mondial de la transition écologique, elle [aurait] plutôt besoin de deux concurrents dynamiques, pas d’un monopole paresseux ». L’avis tranché de ce spécialiste, conforme aux conceptions classiques de l’économie de marché, interroge sur l’OPA lancée par Antoine Frérot pour prendre le contrôle de Suez. Y-a-t-il anguille sous roche ?

L’État profond à la manœuvre…

Remonté à bloc, Arnaud Montebourg a lui affirmé que l’opération menée par Veolia avait été décidée de concert avec l’Élysée. De quoi renforcer la thèse d’un État dit profond lié à certains grands patrons dûment choisis ? L’ancien ministre de l’Économie, prédécesseur direct d’Emmanuel Macron à cette fonction sous le quinquennat de François Hollande, a beau ne pas faire mystère de son inimitié pour le président de la République, il semble ici avoir quelques arguments dans sa manche.

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Rappelant les liens qui uniraient monsieur Frérot (Le PDG de Veolia NDLR) à Emmanuel Macron depuis la dernière élection présidentielle, où le premier habituellement prudent s’était pourtant montré lors d’un meeting du marcheur, Arnaud Montebourg n’hésite pas à comparer l’éventuel rachat de Suez par Veolia à des précédents qui ont durablement marqué l’opinion à l’instar de l’affaire Alstom. Pour l’ancien ministre et actuel producteur de miel français, l’opération porterait les stigmates d’une oligarchie d’État comparable à celle qu’aurait connue la Russie du début des années 2000.

Arnaud Montebourg, le 8 novembre 2019 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00931494_000001
Arnaud Montebourg, le 8 novembre 2019
© ISA HARSIN/SIPA
Numéro de reportage : 00931494_000001

Des mots durs qu’il est encore difficile de vérifier mais qui commandent tout de même que la pleine lumière soit faite sur les dernières manœuvres ayant conduit Veolia à prendre possession des 29,9% des parts qu’Engie détenait dans l’entreprise Suez. Depuis quelques années, l’imprévoyance et l’imprudence française en matière de stratégie industrielle nous invitent à la prudence. Nous avons assisté impuissants au détricotage minutieux de notre tissu industriel, entrainant une terrible casse sociale.

La stratégie de Veolia est-elle compatible avec les intérêts français?

Il y a pourtant quelques domaines où nous disposons encore de géants mondiaux. Veolia et Suez sont ainsi deux groupes leaders sur le marché de l’eau et du retraitement des déchets. Sous l’impulsion d’Antoine Frérot, le groupe Veolia a même su très intelligemment diversifier son activité pour moins dépendre des délégations de service public, lesquelles arrivent à leur terme prochainement dans un grand nombre de métropoles (Lyon en 2023, Bordeaux en 2025 ou Lille en 2023). Certaines sont déjà passées sous régies municipales pour la distribution et l’assainissement des eaux, comme Paris et Montpellier. Une nouvelle donne qui a poussé Veolia à développer d’autres secteurs tels que le recyclage ou le traitement des déchets dangereux.

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Fort de ce constat, Antoine Frérot lorgne depuis son arrivée à la tête de Veolia sur le groupe Suez, jugeant que le rachat permettrait à son groupe d’affermir sa position de champion mondial et de s’implanter plus facilement sur des marchés porteurs et demandeurs. Il aurait ainsi la Chine et son marché de 1 400 milliards d’euros dans le viseur. L’Inde aussi. Brune Poirson était d’ailleurs en charge du développement durable pour l’agence de Veolia dans ce pays très peuplé ayant un cruel besoin de mieux traiter ses déchets, avant qu’elle ne devienne députée puis secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire.

Concurrence affaiblie et casse sociale redoutée

Est-il nécessaire pour Veolia de prendre le contrôle de Suez de manière inamicale pour assurer sa place de champion mondial ? De l’avis des experts : non. Henri Proglio, le PDG d’EDF, le pense aussi. Il est d’ailleurs logique que la concurrence entre Suez et Veolia soit bénéfique. Mercedes est plus forte avec BMW à ses côtés. C’est ici la même logique qui s’applique. Cette concurrence est aussi bénéfique pour les collectivités et les Français. Un seul groupe monopolistique pourrait imposer ses règles à tout le monde en France, ce qui n’irait pas sans difficultés avec les règles nationales et communautaires en matière de concurrence.

Il faut en finir avec le capitalisme de connivence à la française. Cela ne marche pas et affaiblit paradoxalement la France. La casse sociale pour Suez pourrait d’ailleurs s’avérer dramatique. Bien que juge et partie, l’avis de Jean-Marc Boursier (directeur général adjoint de Suez pour la France) est digne d’intérêt. En marge d’une visite du Centre international de recherche sur l’eau et l’environnement de Suez, il a déclaré à propos des intentions de Frérot: «Évidemment que ça aboutirait à une casse sociale. On l’a chiffrée à 10 000 personnes dans le monde dont 4 à 5 000 en France.» Des chiffres probablement exagérés mais donnant une idée du drame que ce rachat hostile pourrait créer. Et pour quel intérêt économique et stratégique autre que l’ambition d’Antoine Frérot ?

Une commission d’enquête serait bienvenue

La suspension de l’opération de cession par Engie de ses 29,9 % de Suez par le tribunal de Paris est symptomatique d’une affaire encore très opaque. Le tribunal a indiqué que la procédure d’information-consultation n’avait pas été menée loyalement, mettant les représentants du Comité social et économique de Suez devant le « fait accompli » ! Si ce n’est pas une opération hostile, on se demande bien ce qui peut l’être ! Ici, le vendeur a dicté à l’État son calendrier. Pis, Emmanuel Macron aurait été informé du projet dès le 2 juin, à en croire Mediapart. Disposant de trois voix au Conseil d’Administration d’Engie, l’État a été mis en minorité sans réagir et sans bénéficier de garanties pour le maintien de l’emploi, alors qu’il avait tout à fait la possibilité d’anticiper. L’autre interrogation concerne le rôle des administrateurs de la CFDT chez Engie, qui sont sortis de la salle et n’ont pas participé au vote pour ne pas avoir à se positionner contre ! Ont-ils obtenu quelque chose en échange ? Avec qui ont-ils discuté en amont ?

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Le timing ultra rapide de cette opération de prise de contrôle de même que la réaction du tribunal de Paris et les avis de nombreux experts du domaine laissent un drôle de sentiment en tête. Il faut que tout soit su et clarifié dans ce dossier d’une importance stratégique majeure. Une commission d’enquête du Sénat doit être rapidement mise en place afin que les différents ministres et conseillers de l’Élysée puissent nous donner des explications. Trop de suspicions courent et les enjeux sont trop grands pour être ignorés. Le public doit savoir.