Le numéro un mondial du traitement de l’eau et des déchets Veolia essaie d’avaler le numéro 2, Suez, contre son gré


 « La fusion Veolia / Suez réduirait la concurrence » ; a déclaré Christopher Gasson, éditeur de la revue spécialisée Global Water Intelligence à La Tribune. Il a ensuite ajouté que si la France « [voulait] être le leader mondial de la transition écologique, elle [aurait] plutôt besoin de deux concurrents dynamiques, pas d’un monopole paresseux ». L’avis tranché de ce spécialiste, conforme aux conceptions classiques de l’économie de marché, interroge sur l’OPA lancée par Antoine Frérot pour prendre le contrôle de Suez. Y-a-t-il anguille sous roche ?

L’État profond à la manœuvre…

Remonté à bloc, Arnaud Montebourg a lui affirmé que l’opération menée par Veolia avait été décidée de concert avec l’Élysée. De quoi renforcer la thèse d’un État dit profond lié à certains grands patrons dûment choisis ? L’ancien ministre de l’Économie, prédécesseur direct d’Emmanuel Macron à cette fonction sous le quinquennat de François Hollande, a beau ne pas faire mystère de son inimitié pour le président de la République, il semble ici avoir quelques arguments dans sa manche.

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Rappelant les liens qui uniraient monsieur Frérot (Le PDG de Veolia NDLR) à Emmanuel Macron depuis la dernière élection présidentielle, où le premier habituellement prudent s’était pourtant montré lors d’un meeting du marcheur, Arnaud Montebourg n’hésite pas à comparer l’éventuel rachat de Suez par Veolia à des précédents qui ont durablement marqué l’opinion à l’instar de l’affaire Alstom. Pour l’ancien ministre et actuel producteur de miel français, l’opération porterait les stigmates d’une oligarchie d’État comparable à celle qu’aurait connue la Russie du début des années 2000.

Arnaud Montebourg, le 8 novembre 2019 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00931494_000001
Arnaud Montebourg, le 8 novembre 2019
© ISA HARSIN/SIPA
Numéro de reportage : 00931494_000001

Des mots durs qu’il est encore difficile de vérifier mais qui commandent tout de même que la pleine lumière soit faite sur les dernières manœuvres ayant conduit Veolia à prendre possession des 29,9% des parts qu’Engie détenait dans l’entreprise Suez. Depuis quelques années, l’imprévoyance et l’imprudence française en matière de stratégie industrielle nous invitent à la prudence. Nous avons assisté impuissants au détricotage minutieux de notre tissu industriel, entrainant une terrible casse sociale.

La stratégie de Veolia est-elle compatible avec les intérêts français?

Il y a pourtant quelques domaines où nous disposons encore de géants mondiaux. Veolia et Suez sont ainsi deux groupes leaders sur le marché de l’eau et du retraitement des déchets. Sous l’impulsion d’Antoine Frérot, le groupe Veolia a même su très intelligemment diversifier son activité pour moins dépendre des délégations de service public, lesquelles arrivent à leur terme prochainement dans un grand nombre de métropoles (Lyon en 2023, Bordeaux en 2025 ou Lille en 2023). Certaines sont déjà passées sous régies municipales pour la distribution et l’assainissement des eaux, comme Paris et Montpellier. Une nouvelle donne qui a poussé Veolia à développer d’autres secteurs tels que le recyclage ou le traitement des déchets dangereux.

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Fort de ce constat, Antoine Frérot lorgne depuis son arrivée à la tête de Veolia sur le groupe Suez, jugeant que le rachat permettrait à son groupe d’affermir sa position de champion mondial et de s’implanter plus facilement sur des marchés porteurs et demandeurs. Il aurait ainsi la Chine et son marché de 1 400 milliards d’euros dans le viseur. L’Inde aussi. Brune Poirson était d’ailleurs en charge du développement durable pour l’agence de Veolia dans ce pays très peuplé ayant un cruel besoin de mieux traiter ses déchets, avant qu’elle ne devienne députée puis secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire.

Concurrence affaiblie et casse sociale redoutée

Est-il nécessaire pour Veolia de prendre le contrôle de Suez de manière inamicale pour assurer sa place de champion mondial ? De l’avis des experts : non. Henri Proglio, le PDG d’EDF, le pense aussi. Il est d’ailleurs logique que la concurrence entre Suez et Veolia soit bénéfique. Mercedes est plus forte avec BMW à ses côtés. C’est ici la même logique qui s’applique. Cette concurrence est aussi bénéfique pour les collectivités et les Français. Un seul groupe monopolistique pourrait imposer ses règles à tout le monde en France, ce qui n’irait pas sans difficultés avec les règles nationales et communautaires en matière de concurrence.

Il faut en finir avec le capitalisme de connivence à la française. Cela ne marche pas et affaiblit paradoxalement la France. La casse sociale pour Suez pourrait d’ailleurs s’avérer dramatique. Bien que juge et partie, l’avis de Jean-Marc Boursier (directeur général adjoint de Suez pour la France) est digne d’intérêt. En marge d’une visite du Centre international de recherche sur l’eau et l’environnement de Suez, il a déclaré à propos des intentions de Frérot: «Évidemment que ça aboutirait à une casse sociale. On l’a chiffrée à 10 000 personnes dans le monde dont 4 à 5 000 en France.» Des chiffres probablement exagérés mais donnant une idée du drame que ce rachat hostile pourrait créer. Et pour quel intérêt économique et stratégique autre que l’ambition d’Antoine Frérot ?

Une commission d’enquête serait bienvenue

La suspension de l’opération de cession par Engie de ses 29,9 % de Suez par le tribunal de Paris est symptomatique d’une affaire encore très opaque. Le tribunal a indiqué que la procédure d’information-consultation n’avait pas été menée loyalement, mettant les représentants du Comité social et économique de Suez devant le « fait accompli » ! Si ce n’est pas une opération hostile, on se demande bien ce qui peut l’être ! Ici, le vendeur a dicté à l’État son calendrier. Pis, Emmanuel Macron aurait été informé du projet dès le 2 juin, à en croire Mediapart. Disposant de trois voix au Conseil d’Administration d’Engie, l’État a été mis en minorité sans réagir et sans bénéficier de garanties pour le maintien de l’emploi, alors qu’il avait tout à fait la possibilité d’anticiper. L’autre interrogation concerne le rôle des administrateurs de la CFDT chez Engie, qui sont sortis de la salle et n’ont pas participé au vote pour ne pas avoir à se positionner contre ! Ont-ils obtenu quelque chose en échange ? Avec qui ont-ils discuté en amont ?

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Le timing ultra rapide de cette opération de prise de contrôle de même que la réaction du tribunal de Paris et les avis de nombreux experts du domaine laissent un drôle de sentiment en tête. Il faut que tout soit su et clarifié dans ce dossier d’une importance stratégique majeure. Une commission d’enquête du Sénat doit être rapidement mise en place afin que les différents ministres et conseillers de l’Élysée puissent nous donner des explications. Trop de suspicions courent et les enjeux sont trop grands pour être ignorés. Le public doit savoir.

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