C’est une méthode utilisée par médias, réseaux sociaux et certains magistrats contre les gouvernants



Suite de la première partie et seconde partie

Sale temps pour nos libertés. Si Alain Finkielkraut et François Sureau s’alarment tous deux de l’esprit du temps, ils n’ont pas les mêmes motifs d’inquiétude. Quand l’un perçoit dans les revendications individuelles et communautaires les ferments d’une régression antidémocratique, l’autre dénonce la menace que ferait peser l’État sur nos libertés individuelles. Des Gilets jaunes à l’immigration en passant par le confinement et la liberté d’expression, les deux hussards ferraillent dans la plus pure tradition française.

Causeur. [Si des gens] viennent chercher la liberté en France, c’est que nos libertés ne sont pas complètement détruites. Parlons du confinement. François Sureau, vous avez dénoncé l’infantilisation des Français par le gouvernement ; et vous, Alain Finkielkraut, vous avez dénoncé leur infantilisme. Ce que certains appelaient consentement ou soumission, vous l’avez appelé « civisme ». 

Alain Finkielkraut. Oui, civisme. Les Français ne se sont pas précipités dans la servitude, ils se sont mobilisés. Quand nous n’étions pas soignants, caissiers ou caissières de supermarché, nous avions notre rôle à jouer et avons pour cela consenti à un certain nombre de sacrifices. Nos libertés étaient suspendues, mais nullement menacées. Ceux qui, en revanche, vivaient sous la menace, c’était les gouvernants. On leur promettait un Nuremberg du Covid et la Cour de justice de la République est en train de classer les plaintes. Surveiller et punir, ce n’est plus une méthode de gouvernement, c’est une méthode utilisée par les médias, les réseaux sociaux et certains magistrats contre les gouvernants. Ce qui me frappe de plus en plus, c’est l’aptitude des êtres humains à se raconter des histoires. Comment fait-on pour vivre ainsi sous la domination de l’imaginaire ? Sonner le tocsin contre le danger totalitaire quand on voit ce qui se passe aujourd’hui à Hong Kong, où tous ceux qui osent penser par eux-mêmes sont pourchassés et emprisonnés, a quelque chose d’indécent. Au lieu de nous la jouer sans cesse résistants ou collabos, nous devrions avoir une conscience plus claire de notre situation et de nos privilèges.

François Sureau. Je ne suis pas très sensible à l’argument relatif à Hong Kong. Ce qui se passe à Hong Kong n’est pas bien. Pour autant, vais-je m’interdire de critiquer ce qui se passe ici ?
Je n’étais pas hostile au confinement lui-même et j’ai comme vous trouvé abusives certaines attaques contre le gouvernement. Il n’en reste pas moins qu’une sorte de disproportion, d’exagération m’a gêné. Quand j’ai émis une critique modérée de l’application StopCovid, j’ai été traité d’assassin par un ministre à l’Assemblée nationale. Ce n’est rien, mais ça en dit long. Et puis j’aimerais qu’on s’interroge sur le recours systématique à l’état d’urgence. Il a fallu batailler pour qu’on ne maintienne pas jusqu’au 10 novembre l’interdiction de manifester. On a assisté à la suspension temporaire des garanties constitutionnelles avec l’accord du Conseil constitutionnel, qui n’examinait plus les questions de constitutionnalité. Encore une fois, ce n’était pas nécessaire, et c’est sans doute pourquoi Pierre Manent a parlé de « jouissance répressive ». L’essentiel est plus grave. C’est la perte de foi dans la démocratie représentative, qui se voit mise en veilleuse à chaque fois qu’il existe un péril grave. On n’en respecte plus les principes, et l’on contourne les mécanismes. Quand surviennent les Gilets jaunes, ou des émeutes, on pourrait dissoudre le Parlement, comme le prévoit la Constitution de la Ve République, et que le peuple tranche. Au lieu de quoi on fait des réunions avec les maires dans les campagnes. Même chose s’agissant du climat. La démocratie parlementaire permet d’organiser de vrais débats, mais l’exécutif préfère s’en remettre à une improbable convention citoyenne. Enfin, il y a la question de l’arbitrage, de sa visibilité, de sa transparence. S’agissant du Covid, on savait que les gens touchés avaient en moyenne 82 ans, et que 75 % d’entre eux étaient plutôt des personnes en mauvaise santé, obèses ou avec des comorbidités. Fallait-il maltraiter l’économie pendant dix ans, au risque de créer des millions de chômeurs et une grande quantité de malheur social ? Je n’ai pas de réponse à cette question, mais notre démocratie représentative a été bâtie pour qu’elle puisse être posée, et posée dans les enceintes constitutionnellement prévues à cet effet, et débattue. Et le débat politique que nous étions en droit d’attendre n’a pas eu lieu.

Vivons-nous dans un monde où on ne peut plus rien dire ou dans un monde où on peut dire n’importe quoi?

Alain Finkielkraut. C’est, en effet, un mauvais coup porté à la démocratie représentative que cette convention citoyenne de gens tirés au sort dans des conditions opaques. En revanche, contrairement à vous, je m’inquiète bien plus de l’état de la société que des agissements des gouvernants, parce que la société recourt systématiquement au tribunal. La conversion très rapide de la tragédie en culpabilité est une preuve d’immaturité, en tout cas de la perte du sens du tragique. 

François Sureau. C’est une question difficile. Premièrement, nous avons au fil du temps et des réformes constitutionnelles créé un système où il n’y a aucune responsabilité politique pendant cinq ans. Dans le cas du Covid, il n’y a eu aucun débat parlementaire sur l’arbitrage entre le volet socio-économique et le volet sanitaire, donc aucune mise en jeu possible de la responsabilité politique. Or, un peuple démocratique bien élevé, bien formé, cherche l’exercice de la responsabilité, et quand il ne le trouve pas, il se déplace devant les tribunaux. Sous la Troisième République, l’affaire du sang contaminé se serait terminée par la chute d’un gouvernement, probablement sans que la responsabilité pénale de quiconque soit mise en cause. Deuxièmement, le problème judiciaire est l’impensé de toute notre démocratie. Il vaut mieux bien sûr qu’il soit indépendant du pouvoir. Mais cette condition nécessaire n’est pas suffisante. Qu’il obéisse aux ministres, à ses propres préjugés ou aux passions populaires, comme il le fait en ce moment, ça ne fait guère de différence pour le citoyen. Ce qu’il faudrait, c’est que le juge soit impartial, donc qu’il puisse être tenu pour responsable des conséquences de ses actes lorsqu’il ne l’est pas. Et c’est très difficile à organiser.

Alain Finkielkraut. Tout à fait d’accord. Dans l’affaire Fillon, la présidente du Parquet national financier était contrainte de faire remonter les informations au parquet général. Mais peut-être faut-il croire la « pégète », Catherine Champrenault, quand elle affirme n’avoir subi aucune pression politique. Peut-être était-elle engagée dans une opération personnelle parce qu’elle voulait la peau d’un candidat qui avait tout pour déplaire.

François Sureau. De même, dans l’affaire Sarkozy, des avocats, qui ne sont pas des extrémistes et irrespectueux du droit, ont été écoutés dans des conditions invraisemblables, et probablement pas parce que le pouvoir politique a demandé aux magistrats de le faire. Cela pose le problème de la violation des libertés individuelles par l’autorité judiciaire, alors que nous tenons en principe que l’autorité judiciaire est gardienne des libertés individuelles.

Pourtant, François Sureau, vous déplorez que le pouvoir exécutif agisse en dehors du contrôle des juges.

François Sureau. En principe, quand on brime le citoyen dans ses libertés, je préfère que ce soit fait par des juges indépendants plutôt que par des agents du gouvernement, mais ça ne garantit pas que les juges indépendants ne puissent pas prendre des décisions arbitraires. Ce devrait être un sujet de réflexion.

Revenons à la liberté d’expression. La loi Avia qui prétendait sanctionner les « disco

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Septembre 2020 – Causeur #82

Article extrait du Magazine Causeur

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