Le réseau social a catalogué « pro-Russie » le magazine de gauche souverainiste Ruptures, juste après la parution d’un article qui se contentait pourtant de rappeler une évidence: il n’y a aucune preuve d’une collusion entre Trump et Poutine visant à truquer la présidentielle américaine de 2016.


Faut-il en sourire ou prendre peur ? Le 7 septembre 2020, sans préavis, le fil Twitter du magazine de gauche souverainiste Ruptures (environ 10 000 lecteurs mensuels) s’est retrouvé affublé d’un avertissement : « affilié à un état, Russie ». C’est la conséquence d’une décision du réseau social, entrée en vigueur en août 2020. « Les gens ont le droit de savoir quand le compte d’un média est affilié directement ou indirectement à un acteur étatique », expliquait cet été un communiqué de la firme californienne. Pour le moment, seuls les Etats membres du conseil de sécurité de l’ONU sont visés, à savoir la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Twitter a fait savoir que les médias considérés comme « affiliés » à un de des pays ne seront plus mis en avant. Les algorithmes de la plateforme ne les recommanderont pas à la lecture, ce qui revient à brider leur diffusion.

Capture d'écran Twitter
Capture d’écran Twitter

Une décision inexpliquée

Question à ce jour sans réponse, sur quel critère Ruptures a-t-il été classée pro-Russie ? « Nous avons évidemment demandé des explications à Twitter France, sans obtenir le moindre retour », explique le rédacteur en chef, Pierre Lévy. Il assure n’avoir aucun lien organique ou financier avec la Russie. Autrefois nommé Bastille-République-Nations, Ruptures, qui fête cette année ses vingt ans, est une revue de gauche très critique sur la construction européenne, républicaine et volontiers protectionniste. « Elle vit de ses abonnements, pas de l’or de Moscou », sourit Pierre Lévy, passé par l’Humanité de 1996 à 2001.

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Détail curieux, à ce jour, ni la BBC, ni Radio France, ni l’AFP, médias fort professionnels mais néanmoins financés par des Etats, ne sont considérés comme « affiliés » par Twitter. L’agence Chine Nouvelle et RT France, en revanche, oui. « Raphael Grably, de BFM TV, a tenté d’en savoir davantage sur les critères d’obtention du label, mais Twitter n’a fait aucun commentaire », poursuit Pierre Lévy. Le rédacteur en chef balance entre l’amusement et l’agacement. « Si un stagiaire a fait du zèle chez Twitter, on aimerait le remercier, l’affaire nous a rapporté quelques abonnements, mais il y a aussi un côté scandaleux dans tout cela. Qui, pourquoi, de quel droit ? »

On reparle du Russia Gate

Pierre Lévy n’en fait pas mystère, il a déjà livré des articles à RT France, mais selon lui, l’explication la plus probable est à chercher ailleurs. Le 7 septembre 2020, le journaliste Laurent Dauré a publié dans Ruptures une analyse du Russia Gate. Fort étayé, l’article revenait sur ce qui restera comme un des plus énormes fiascos de la presse américaine : pendant plus de deux ans, elle a relayé la thèse d’une ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016, ayant entrainé la défaite de Hillary Clinton, sur fond de pacte entre Trump et Poutine. Le 24 mars 2019, au terme de 22 mois d’enquête, le procureur spécial Robert Mueller a exonéré le président Trump de tout soupçon de collusion avec la Russie. Que Vladimir ait préféré Donald à Hillary n’est pas un mystère, mais rien ne permet de dire que les deux hommes se sont entendus pour truquer le scrutin. Et c’est un magistrat américain investi de pouvoirs d’enquête exorbitants qui l’affirme. Le 7 octobre 2020, Donald Trump a d’ailleurs déclassifié tous les documents de l’enquête relative au Russia Gate, ce qui témoigne d’une certaine sérénité. Tout à leur détestation du président américain, les médias français en parlent peu.

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Comme le relevait Ruptures, en dehors du Monde Diplomatique, ils ont massivement pris pour argent comptant le Russia Gate, sans prendre le temps, ensuite, d’analyser ce ratage journalistique collectif. L’article de Laurent Dauré le souligne. Il ne chante pas outre-mesure les louanges de la Russie. Mais quelqu’un chez Twitter a-t-il déjà lu Ruptures ? Rien n’est moins sûr. La filiale française annonce 29 salariés seulement en 2019, dont, probablement une forte proportion d’administratifs et d’informaticiens. Le label « affilié à la Russie » a sans doute été décerné sans intervention humaine, sur la base de quelques formules clés. Comment appeler l’intelligence artificielle quand elle reflète les poncifs et boulettes de son époque ? La bêtise artificielle ?

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