L’éditorial d’octobre d’Elisabeth Lévy


Le 23 septembre, 90 médias français signaient une tribune pour défendre la liberté d’expression, une initiative saluée comme historique par ses promoteurs – et que Causeur a rejointe dès qu’on nous l’a proposé. Comme le dit l’adage populaire, si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal.

Deux jours plus tard, Zaheer Hassan Mehmood, faux mineur pakistanais de 25 ans, attaquait au hachoir deux personnes qui fumaient devant les anciens locaux de Charlie, où a eu lieu le massacre du 7 janvier 2015. À la grande fierté de son cher papa, resté au pays.

Il n’y a aucun lien entre ces deux événements. Mehmood, qui ignorait que Charlie Hebdo avait déménagé, n’avait évidemment pas lu cet appel vibrant au sursaut collectif.

La jeune génération, en particulier, a troqué la joyeuse tolérance voltairienne ou réputée telle contre le respect scrupuleux des susceptibilités

La coïncidence donne cependant à réfléchir sur l’efficacité de notre action. Depuis cinq ans, des centaines de textes, de livres, de pétitions ont paru pour soutenir Charlie et dénoncer le fanatisme islamiste. Pas plus que les proclamations martiales de nos dirigeants, ils ne semblent avoir particulièrement ébranlé les candidats au djihad ou contribué à éveiller la société.

Certes, il est bon que L’Humanité et Le Figaro, Libération et Causeur, Valeurs actuelles et Le Monde protègent le droit au blasphème – qui devrait également concerner les religions féministe et antiraciste, mais passons. Seulement, cette union sacrée du Parti des médias a visiblement été obtenue en arrondissant les angles, pour ne pas dire en noyant le poisson. Comme l’ont remarqué Ivan Rioufol et Barbara Lefebvre, il n’est nullement question, dans la tribune des médias, d’islamisme, d’islam radical ou politique, mais de fanatiques non identifiés. Or, s’il existe des fanatiques de toutes sortes, chez nous ceux qui tuent sont toujours de la même sorte.

Capture d'Hassan H. place de la Bastille le 25 septembre 2020. Le Pakistanais a reconnu avoir attaqué au hachoir deux personnes en bas des anciens locaux du journal Charlie Hebdo. © Laura CAMBAUD / AFP
Capture d’Hassan H. place de la Bastille le 25 septembre 2020. Le Pakistanais a reconnu avoir attaqué au hachoir deux personnes en bas des anciens locaux du journal Charlie Hebdo. © Laura CAMBAUD / AFP

Si les rédacteurs du texte n’ont pas voulu désigner l’ennemi, c’est sans doute parce que cela aurait dissuadé certains médias de le signer. On ne citera personne pour ne pas casser l’ambiance. Cette sympathique alliance entre ceux qui croient aux territoires perdus et ceux qui n’y croient pas aura au moins procuré un certain réconfort à ses signataires qui sont ainsi Charlie à peu de frais.

Peu importe que ce texte offre un certificat de virginité politique à tous ceux qui expliquent inlassablement que le principal problème de la France est l’islamophobie et que le séparatisme islamiste, quand ils admettent son existence, est le produit des discriminations et de la désespérance sociale.

En attendant, Charlie Hebdo est toujours seul en première ligne. Et toujours pour la même raison : dessins blasphématoires. Zaheer Hassan Mehmood n’a sans doute pas vu la une du 9 septembre(1), mais il connaissait son existence. Pour lui (et pour combien d’autres ?), le même crime vaut la même punition.

Il ne suffit pas de partager l’émotion, encore faut-il accepter de partager le danger – d’autant plus qu’en l’espèce, c’est la seule façon de le réduire. Seul le nombre protège. Pour que l’équipe de Charlie Hebdo soit en sécurité (en tout cas plus qu’aujourd’hui), il faudrait que la France entière fasse office de paratonnerre collectif. On veut punir Charlie pour des caricatures de Mahomet, publions les ensemble, en même temps, pas seulement les médias, mais tous les Français ! Contre les censeurs et les tueurs, organisons la journée du déconnage à pleins tubes. Et pour rassurer nos concitoyens musulmans, sortons en même temps des dessins scabreux de Jésus, Moïse et des autres. À l’image du recteur de la mosquée de Paris, montrons que, croyants ou incroyants, nous sommes capables d’endurer les douleurs de la liberté.

Ne rêvons pas trop. Une grande partie de la société a lâché l’affaire, quand elle ne condamne pas les blasphémateurs, rituellement accusés de jeter de l’huile sur le feu, comme les filles trop court vêtues qui l’ont bien cherché. Deux jours après l’attentat, Charlie, qui fêtait son cinquantième anniversaire, dessinait, à sa une, le tueur découpant le gâteau au hachoir. Sur le site de Morandini, le premier commentaire était un concentré de l’esprit du temps : « Je n’aime pas ce journal, et je les tiens pour responsable de l’attaque de la semaine dernière. Ils n’avaient pas besoin d’en rajouter une couche en republiant leurs dessins, c’était donner le bâton pour se faire battre, l’ennui c’est que c’est tombé sur des innocents. » Il voulait tuer des membres de Charlie Hebdo, il a blessé des Français innocents. Pour de plus grands esprits, le blasphème n’est qu’une vexation gratuite infligée à des croyants qui n’ont rien demandé. La jeune génération, en particulier, a troqué la joyeuse tolérance voltairienne ou réputée telle contre le respect scrupuleux des susceptibilités. Le vivre-ensemble, c’est chacun fait ce qui lui plaît. À condition de ne jamais déplaire.

On me dira (on me l’a déjà dit) que cet appel (à publier en masse les caricatures) est une provocation irresponsable. Nul ne peut jurer qu’il n’y aurait aucun danger. Mais nul ne peut le jurer aujourd’hui, alors qu’on peut croiser n’importe où un fanatique vexé et armé.

On ne va pas se mentir, aucun d’entre nous n’a envie de mourir pour Charlie. En conséquence, nous ne publierons pas ces caricatures si nous sommes seuls ou seulement quelques-uns. « Citoyens, élus locaux, responsables politiques, journalistes, militants, nous devons réunir nos forces pour chasser la peur et faire triompher notre amour indestructible de la Liberté », lit-on dans la tribune des médias. On ne peut pas prétendre combattre et laisser tout le risque aux autres. « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts », écrivait Muray. Nous sommes les plus nombreux. Reste à savoir si nous sommes vivants.

>> Lire le magazine Causeur #83, Écolos, Verts et contre tout <<

Post-Scriptum. – Je me réjouis d’annoncer l’arrivée dans ces pages, et dans notre petite escouade, de Frédéric Ferney, écrivain et critique littéraire à l’ancienne, s’il m’autorise ce compliment. Chaque mois, il nous livrera ses méditations et divagations. Par ailleurs, nous espérons retrouver bientôt notre cher Basile, requis par d’autres occupations. Enfin, que Roland Jaccard et Jean-Paul Lilienfeld, qui ont souhaité voguer vers d’autres cieux, soient remerciés pour le bout de chemin fait ensemble. Ils seront toujours les bienvenus dans ces pages.

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