Lauréat du « meilleur livre de l’année » du magazine Lire, Boualem Sansal se souviendra longtemps d’avoir vu son discours abrégé pour atteinte à la bonne pensée!


Le politiquement correct n’est pas seulement un état d’esprit qui confond la réflexion et la répétition grégaire d’une doxa qui ne sait ni ne veut voir le réel en totalité, c’est également une pratique politique qui, pour conforter cette doxa, a une conception sélective de l’information.

Soyez bref je vous prie

Fin novembre 2015, le magazine Lire remettait, comme tous les ans, les prix des « vingt meilleurs livres » de l’année, choisis par la rédaction dans différentes catégories allant de la bande dessinée au roman étranger, en passant par les catégories histoire, roman policier, biographie, livre audio, récit de voyage, sciences, etc.

La cérémonie a lieu tous les ans dans le petit amphithéâtre du Grand Palais. Devant un parterre d’environ deux cents personnes (éditeurs, attachées de presse, journalistes), les membres du comité de rédaction disent à tour de rôle un mot sur l’ouvrage primé dont la couverture s’affiche sur un écran géant situé au-dessus de leurs têtes. Le directeur de la rédaction qui anime la soirée invite alors l’auteur récompensé à le rejoindre, lui donne la parole, lui pose quelques questions et lui remet un cadeau en lui renouvelant ses félicitations. Le dernier lauréat à monter sur scène, celui dont tout le monde attend le nom, celui dont le livre sera en évidence sur les présentoirs des librairies avec la bande rouge au nom du magazine, concourt dans la catégorie enviée du « Meilleur livre de l’année ».

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En ce mois de novembre 2015, c’est l’écrivain algérien Boualem Sansal qui obtint le prix pour son roman 2084, la fin du monde. Pour ce même roman, l’auteur venait de recevoir le Grand prix du roman de l’Académie française. Boualem Sansal fut donc le dernier à monter sur scène pour y être consacré. Dès l’annonce du titre du roman et du nom de son auteur, le directeur de la rédaction, micro en main, l’appela au milieu d’une tempête d’applaudissements. Reconnaissable à sa queue de cheval grisonnante, la silhouette de Boualem Sansal se faufila dans l’amphithéâtre, monta les marches et rejoignit sur scène l’équipe du magazine.

Saisissant le micro qu’on lui apportait, il attendit que le silence revînt et, d’une voix sûre et sereine, commença ainsi : « Je suis sans doute, ici, ce soir, le seul islamophobe… ». La salle sembla soudain pétrifiée comme si elle avait été blessée par l’énormité d’un blasphème. Boualem Sansal n’aura pas le temps de développer. Se réfugiant dans quelques propos rapides, il écourta son apparition devant le cadeau qu’on lui tendait comme pour lui signifier la fin de son intervention. Aucune question ne lui fut posée, la cérémonie était terminée. Le public se leva et, dans le brouhaha des conversations, se dirigea vers l’exposition en cours ouverte à son intention. L’heure des mondanités n’est pas celle de la vérité.

Un exemplaire du magazine à paraître en kiosque le lendemain attendait chaque invité à sa sortie du Grand Palais. Chacun y trouverait non seulement l’ensemble du palmarès auquel il venait d’assister mais également une présentation de 2084, la fin du monde et, sur huit pages, un entretien avec l’auteur.

« Il fallait, lit-on dans cette présentation, une sacrée dose d’impertinence – et de courage – pour écrire ce livre. Car Boualem Sansal y dénonce avec force le radicalisme religieux, l’instrumentalisation de la peur, le triomphe de l’ignorance ou les ravages d’une novlangue qui mène « au devoir et à la stricte obéissance » ». Tout cela est fort bien dit et s’accorde avec les adieux du directeur de la rédaction qui, dans son édito (le dernier), rappelle qu’il avait affiché sur la porte de son bureau la fameuse tirade des « Non, merci ! » par laquelle Cyrano brocarde les calculs de l’esprit courtisan et le manque de courage.

Les pages de la discorde

Hélas, manquait dans les huit pages d’entretien avec Boualem Sansal une information qui n’aurait jamais dû être mise sous le boisseau. Le livre, 2084, la fin du monde, était sorti au même moment que celui de Matthias Küntzel, Jihad et Haine des Juifs. Publié en Allemagne en 2002, puis traduit en français en 2009 avec une longue préface de Pierre-André Taguieff, le livre de l’historien et politologue allemand, professeur à Hambourg et chercheur à l’Université hébraïque de Jérusalem, venait d’être réédité. Cette nouvelle édition de septembre 2015 était précédée – là est l’important – d’un avant-propos de Boualem Sansal dont il est légitime de se demander pourquoi il n’en fut fait aucune mention sous forme d’encart dans les pages du grand entretien, alors que cela avait été suggéré à plusieurs reprises au responsable de la rédaction.

Qu’écrit Boualem Sansal, dans cet avant-propos, qui n’eût pu être entendu par le lectorat du magazine ? En voici les premières lignes : « Cher Matthias, voilà longtemps que je voulais vous écrire pour vous dire l’immense intérêt que j’ai eu à lire votre livre Jihad et Haine des Juifs. En, vérité ce livre ne me quitte plus depuis que vous me l’avez envoyé, j’en ai fait un instrument de travail, je le consulte presque chaque jour. Qui veut comprendre l’islamisme, mais pas seulement, le monde arabe et musulman aussi, ainsi que ses relations au monde, doit lire ce livre et le garder à portée de main. »

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Que chacun, à commencer par nos responsables politiques, lise ce livre pour connaître dans le détail ce qu’il en fut des connivences entre les Frères musulmans, le mufti de Jérusalem et le régime nazi, et surtout pour ne pas perdre de vue ce qui demeure aujourd’hui encore de leurs convergences idéologiques d’hier !

Le rédacteur en chef de Lire pensait que l’attentat contre Charlie Hebdo s’expliquait par « un bouchon poussé un peu loin ». Il oubliait – c’est un des angles morts du politiquement correct tricolore – l’attentat contre l’Hyper Cacher. « Boualem Sansal était certes courageux mais finirait par venir se mettre à l’abri en France. » Or, les seules agressions qu’il a connues ont eu lieu en France. Il le dit lui-même.

Rien à faire, impossible d’être entendu ! Impossible de se faire le relai de l’inquiétude grandissante des services de renseignement devant la menace islamiste ! Impossible d’obtenir qu’un encart dans les colonnes du grand entretien soit consacré à cet avant-propos et au livre lui-même de Matthias Küntzel.

Quatre jours après cette infructueuse tentative de convaincre un rédacteur en chef assuré de sa justesse de vue et de son bon droit, ce fut l’attentat du Bataclan avec ses 131 morts et ses 413 blessés hospitalisés. Quinze jours plus tard, malgré ce massacre revendiqué par l’organisation terroriste Etat islamique, Boualem Sansal sera bien, dans l’amphithéâtre du Grand Palais, le seul à se définir comme « islamophobe » devant un parterre qui refusait de comprendre ce qu’il venait d’entendre.

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