Sale temps pour nos libertés. Si Alain Finkielkraut et François Sureau s’alarment tous deux de l’esprit du temps, ils n’ont pas les mêmes motifs d’inquiétude. Quand l’un perçoit dans les revendications individuelles et communautaires les ferments d’une régression antidémocratique, l’autre dénonce la menace que ferait peser l’État sur nos libertés individuelles. Des Gilets jaunes à l’immigration en passant par le confinement et la liberté d’expression, les deux hussards ferraillent dans la plus pure tradition française.



Suite de la première partie

Causeur. Cependant, François Sureau, Alain Finkielkraut défend la liberté des choses menacées, celle d’une certaine culture française. Pour vous, la liberté supérieure, c’est toujours celle de l’étranger, ou celle du crocodile qui veut vivre comme un crocodile au royaume des éléphants de Babar.

François Sureau. Alain Finkielkraut n’a nullement besoin d’avocat, et pas plus qu’il n’est sottement réactionnaire, je ne suis sottement progressiste. Nous divergeons sur l’appréciation intuitive de la situation de notre pays. Nous sommes à notre meilleur quand nous laissons librement s’exprimer nos passions, ce qui fait de moi un adversaire du politiquement correct, et même de toute limitation de la liberté d’expression. La chaudière du progrès, s’il existe, est alimentée par le choc des opinions contraires et non pas par une civilité factice imposée. Nous devons accepter un certain degré de blessure, de désordre, de dialogue violent le cas échéant : c’est cela notre génie propre. Pour autant, il ne s’agit pas de légitimer l’émeute. J’imagine bien qu’Alain Finkielkraut n’est pas le défenseur d’une identité nationale idéelle, figée dans l’éternité des siècles, et je ne suis pas davantage un droit-de-l’hommiste béat défendant le droit de tous les affreux à venir tout casser.

Alain Finkielkraut. Je n’aime guère l’expression « droit-de-l’hommiste », que je trouve lourde et peu conforme au génie de la langue, mais elle a du sens. On est en train de faire des droits de l’homme une idéologie, et au nom de cette idéologie, on criminalise toute distinction entre les personnes. Ainsi, on jette l’opprobre sur l’idée même de préférence nationale, d’autant plus que l’expression est utilisée par un parti d’extrême droite. Or nous formons des communautés politiques particulières. Il n’y a pas de nation sans préférence nationale et c’est le droit de toute nation, ou de l’État qui la représente, de choisir ceux des étrangers qu’elle veut accueillir. Quand François Héran, professeur au Collège de France et immigrationniste militant, reconnaît qu’il y a 400 000 nouveaux arrivants par an en France, cela veut dire qu’on ne choisit plus du tout. On détourne le droit d’asile au nom des droits de l’homme pour effacer les différences essentielles à la survie d’une nation. Toute différence est désormais perçue comme discriminatoire. Or, parmi les droits qu’il faut protéger, il y en a un, énoncé aussi bien par Simone Weil que par Ortega y Gasset, qui est le droit à la continuité historique. Ce droit fondamental est aujourd’hui bafoué. Dans les années 1930, « la France aux Français » était un slogan xénophobe. Le « On est chez nous » d’aujourd’hui n’a pas le même sens. Le sentiment qu’éprouvent un nombre grandissant de Français de ne plus être chez eux ne devrait pas être méprisé. Le véritable exil, disait en substance Edgar Quinet, ce n’est pas d’habiter loin de son pays, c’est d’y vivre et de ne rien retrouver de ce qui le faisait aimer.

Manifestations de travailleurs sans-papiers, Paris, 20 juin 2020. Alain Finkielkraut: "On détourne le droit d'asile au nom des droits de l'homme" © Photo: Adnan Farzat / NurPhoto / AFP
Manifestations de travailleurs sans-papiers, Paris, 20 juin 2020. Alain Finkielkraut: « On détourne le droit d’asile au nom des droits de l’homme » © Photo: Adnan Farzat / NurPhoto / AFP

François Sureau. Vous ne voyez pas la menace sur les libertés, je ne vois pas le discrédit qui pèse sur la préférence nationale. Depuis vingt ans, nous vivons dans l’éloge permanent de la préférence nationale. Elle est devenue un thème omni dominant. On vous lit, on lit ceux qui pensent comme vous. Nos codes incorporent désormais cette préférence nationale qui il y a trente ans était au programme de l’extrême droite, et l’on a vu un président de la République confier aux préfets l’organisation de consultations sur l’identité nationale en espérant lire d’eux, j’imagine, des éloges de Maurice Barrès et du camembert.

Alain Finkielkraut. Non. Pour les faiseurs d’opinion, la nation c’est « facho » ou, au moins, ringard. La preuve : l’intellectuel éclairé que vous êtes, François Sureau, choisit pour l’incarner celui que, pendant la Première Guerre mondiale, Romain Rolland avait surnommé le « rossignol du carnage » et un fromage qui pue.

François Sureau. Chaque nation a droit de se doter d’un corps de règles qui lui est propre. Il n’existe pas un droit illimité de toute personne à s’établir sur la terre comme il veut. En revanche, nous avons une tradition nationale de l’asile. Si les réfugiés viennent chercher quelque chose ici, c’est la dignité de sujet d’un droit forgé par l’Histoire, contrairement à ce qui se passe dans nombre de pays d’où ils viennent.

Donc, vous êtes d’accord avec Alain Finkielkraut sur une forme de préférence nationale ?

François Sureau. Je n’en suis pas sûr. Je pense que nous avons le droit de décider si les gens peuvent venir sur notre sol ou pas. Alain Finkielkraut me paraît pécher par pessimisme. Mais on ne peut pas passer de cette conception à une idée qui ne nous ferait accepter les gens qu’à raison d’une identité nationale largement fantasmée. L’Afghan, le Syrien, on leur dit quoi, vous devez adorer Péguy et Maurice Barrès ? Apollinaire a préféré adorer le cubisme et ça ne nous a pas mal réussi.

Alain Finkielkraut. Eh bien demandons-leur d’adorer le pays d’Apollinaire et inscrivons aussi Notre jeunesse au programme du lycée républicain.  

François Sureau. Demandons-leur de nous offrir ce qu’ils ont de mieux, et qui nous enrichira. La mutilation de l’origine n’est pas indispensable. Universaliste, je trouve l’assignation à l’origine pénible, cependant, il existe des douleurs de l’origine qui doivent être considérées comme telles dans le chemin de l’universalité. Par ailleurs, je le répète, notre système de droits forme une partie de notre grandeur nationale.

Alain Finkielkraut. La France ne se définit pas simplement par des valeurs, seraient-elles universelles. Elle ne se limite pas à la République. Songeons à la phrase souvent citée de Marc Bloch dans L’Étrange défaite : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Écartons, si vous voulez, le terme d’identité qui peut avoir quelque chose de fixiste et peut donc créer beaucoup de malentendus : la France a la chance d’être une civilisation, qui comporte des mœurs, une langue, une façon d’habiter l’espace public. Ainsi, la mixité est très ancienne en France, les femmes y ont compté dans la vie sociale bien avant d’avoir le droit de vote et cela faisait l’éto

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Septembre 2020 – Causeur #82

Article extrait du Magazine Causeur

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