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Fabrique du crétin, mode d’emploi


Les nouveaux manuels scolaires sont des outils de matraquage idéologique. Absence de repères historiques, marginalisation des grands auteurs, mise en avant des thèses immigrationnistes, indigénistes et antimasculinistes. Le verdict est sans appel. 


En tant que professeur de lettres en lycée, je reçois régulièrement, de la part des éditeurs, des spécimens des manuels scolaires susceptibles d’être choisis dans mon établissement. C’est l’occasion pour moi de feuilleter ce qui se fait sur le marché et de vérifier avec consternation, année après année, les tendances lourdes qui s’en dégagent.

Il n’est pas inutile de rappeler que ces ouvrages sont conçus par des professeurs, collégialement, soumis bien sûr aux contenus tels que définis par le Conseil supérieur des programmes, mais bénéficiant tout de même d’une marge de manœuvre significative dans le choix des thèmes et textes abordés. Par exemple, si l’étude de la poésie du Moyen Âge au xviiie siècle est imposée par les programmes officiels en seconde, toute latitude est donnée quant à la sélection des textes proposés aux élèves.

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Un rapide coup d’œil permet de voir, d’abord, et ce n’est pas nouveau, que l’iconographie des manuels de littérature est extrêmement riche et diversifiée (reproductions de tableaux et gravures, photographies, affiches, captations scéniques…), ce qui les rend très agréables à consulter, mais tend à étouffer et à noyer le texte pourtant censé constituer l’essentiel. Le prolongement d’une étude littéraire par une analyse d’image est un enrichissement certain, mais on a le sentiment, bien souvent, que le manuel de littérature ne répond pas à sa mission première en ne mettant pas plus en avant la forme écrite que les autres expressions artistiques.

Une histoire littéraire réduite à la portion congrue

On constate la confirmation d’une autre tendance déjà bien ancrée : l’histoire littéraire est réduite à la portion congrue – une page pour le théâtre classique, une page pour le romantisme, de discrets petits encadrés sur les auteurs, y compris les plus grands (il ne faudrait tout de même pas se risquer à apprendre des choses à nos élèves…). Et sauf rare exception éditoriale, c’est l’absence de chronologie qui prévaut dans la présentation des textes : on choisit une organisation transversale, c’est-à-dire par thèmes, dans le cadre de chaque objet d’étude. Par exemple, pour ce qui est du « roman depuis le xviiie siècle », on va proposer des extraits de différentes époques, centrés sur la question, pertinente au demeurant : « Pourquoi les écrivains s’intéressent-ils à des héros imparfaits ? » Mais comment s’étonner ensuite que règne dans l’esprit des jeunes gens la plus grande confusion dans l’histoire et la chronologie littéraires ?

Bien sûr, la partie « maîtrise de la langue » n’est pas oubliée, jusque dans l’accord sujet-verbe, puisqu’on sait désormais que les lycéens dans leur immense majorité ne possèdent pas les rudiments de leur propre langue.

Bref, le temps est loin du bon vieux Lagarde et Michard qui, pour ne pas être exempt de défauts, et sous une apparence assez austère, privilégiait le texte et livrait une nourriture consistante à ceux qui avaient faim.

L’idéologie préside

Ce qui frappe surtout, si l’on y regarde de plus près, ce sont les choix idéologiques qui président à l’élaboration de ces manuels : puisque les textes littéraires ne sont plus présentés pour eux-mêmes, comme détenteurs d’une valeur intrinsèque, mais pour servir des thèmes de réflexion librement choisis par les concepteurs, la neutralité n’est pas de mise, en dépit d’une apparente objectivité académique. Bien évidemment un manuel scolaire, parce qu’il repose toujours sur des choix, n’échappe pas à une part de subjectivité, mais il est plus facile de s’en prémunir lorsqu’on présente de façon chronologique ce qu’on considère comme les grands textes du patrimoine. L’organisation thématique des ouvrages ouvre une brèche à l’expression de l’idéologie. Et le singulier n’est pas innocent, puisque peu ou prou, d’un livre à l’autre, c’est la même orientation qui domine : on trouve bien sûr des questionnements littéraires intéressants et légitimes autour du roman, du théâtre ou de la poésie, mais c’est dans les pages consacrées à l’argumentation qu’on est amené à voir se déployer, le plus souvent sous la forme de présupposés et de messages subliminaux, la même doxa « progressiste » et bien-pensante. Pour faire bref, et puisque sont convoqués des sujets d’une actualité brûlante, l’immigration c’est bien, le changement climatique c’est mal. Quelques exemples parlants : dans le manuel de seconde « Escales », aux éditions Belin, on se penche sur la notion d’exil. Plusieurs textes donnent dans le pathos auquel prête le sujet : Tahar Ben Jelloun évoque la douleur de l’arrachement, Maylis de Kerangal expose son émotion lors du naufrage d’un bateau de migrants en provenance de Libye, Simon Abkarian, dans Libération, rédige un article mélodramatique sur les enfants des exilés. Loin de moi l’idée de nier la souffrance des déracinés, mais ces textes qui se présentent comme des « regards croisés sur l’exil » me paraissent n’avoir qu’une seule focale et ne faire appel qu’à la sensibilité des lecteurs. Quid des problèmes économiques, sociaux, culturels, voire civilisationnels, potentiellement liés à une immigration massive, incontrôlée, et bien souvent éloignée des usages et valeurs des pays européens où elle arrive ? Rien ne laisse entendre dans ce chapitre que ces malheureux exilés puissent créer des difficultés dans les pays d’accueil… Une idée, pour rire : si l’on veut réellement « croiser les regards », je suggère d’introduire un extrait du Camp des saints de Jean Raspail, roman de 1973 jugé sulfureux (ou prémonitoire) sur la destruction de l’Occident par la submersion migratoire. Ou le passage d’un essai d’Éric Zemmour, qui n’est pas le plus mauvais exemple dans le maniement de la langue au service des idées… Je sais bien évidemment que la simple évocation de ces noms en classe – celui de Zemmour en tout cas, Raspail étant largement inconnu du corps enseignant et de ses cadres – me vaudrait au mieux un rappel à l’ordre, au pire une suspension temporaire. On veut bien réfléchir sur l’immigration, mais dans les limites du politiquement correct, c’est-à-dire en s’en tenant aux bons sentiments de l’humanisme compatissant. Le terme « immigration », trop salement politique, est d’ailleurs agréablement remplacé par le plus poétique « exil ». Ou comment noyer le poisson et ne jamais risquer l’expression d’idées « nauséabondes ». En fait, sous le prétexte de révéler aux élèves les ficelles de l’argumentation, on leur transmet insidieusement un contenu idéologique et on leur apprend à « penser » tous dans la même direction. Il ne s’agit plus d’apprendre à penser, mais d’apprendre à penser quelque chose. On passe de la formation (nécessaire et légitime) de l’esprit au formatage (contestable et dangereux) de la masse.

Distribution de nouveaux manuels scolaire dans un lycée de Bourgoin-Jallieu (département de l'Isère), 6 septembre 2019. © ALLILI MOURAD/SIPA
Distribution de nouveaux manuels scolaire dans un lycée de Bourgoin-Jallieu (département de l’Isère), 6 septembre 2019. © ALLILI MOURAD/SIPA

D’ailleurs, pour enfoncer le clou du dogme, on trouve dans ces mêmes pages un texte de Jean-Jacques Régibier, paru dans L’Humanité, pour nous expliquer que les migrations sont la « conséquence normale de l’évolution de nos sociétés » et que « le phénomène a toujours existé ». Fermez le ban. On voudrait empêcher toute réflexion réelle sur l’immigration qu’on ne s’y prendrait pas autrement qu’en relayant comme on le fait ici ce poncif de la gauche d’aujourd’hui, et en excluant l’expression de toute autre position. On propose ensuite aux élèves un exercice de rédaction : il s’agit d’écrire un article de presse ayant pour titre « Les liens entre migration et culture française ». La chose laisse perplexe : est-ce à dire que la culture de notre pays ne s’est constituée, au fil de son histoire, que par l’apport de richesses exogènes et qu’à proprement parler, comme le dirait notre président, il n’y a donc pas de culture française ? En tout cas, c’est ce que le sujet laisse entendre.

Dans le même ouvrage, une page sur le photojournalisme annonce « une dénonciation des maux de notre société » : on découvre sous ce titre prometteur deux photographies, l’une d’un étang pollué en Chine, l’autre d’un débarquement de migrants à Lesbos. Si l’on voit bien que le premier fléau pointé du doigt est le saccage de la planète, on peut faire semblant de comprendre que le second est l’immigration illégale. Ce n’est évidemment pas le propos et notre velléité de mauvais esprit est vite étouffée par une observation attentive de la photo concernée : au premier plan, devant l’embarcation à peine sortie de l’eau, se trouve un jeune homme qui débarque avec un enfant en pleurs dans les bras. On comprend bien que le fléau n’est pas l’immigration, mais les conditions dans lesquelles elle se produit ; par voie de conséquence, sont condamnables ceux qui la condamnent dans son principe. Et on peut parier que bien peu de professeurs oseront parler de chantage affectif et de manipulation par l’image lorsqu’il s’agit pourtant de promouvoir de façon aussi grossière ce pseudo-humanisme immigrationniste.

Dans une page qui se veut un bilan de cette réflexion, les auteurs du manuel mobilisent Victor Hugo dans Ce que c’est que l’exil, oubliant de préciser que l’écrivain à Guernesey est un proscrit, dont le statut n’a rien à voir avec celui de la plupart des migrants actuels ; les mêmes auteurs prétendent que les textes et photographies proposés cherchent à « sensibiliser le public » et à « éveiller les consciences ». À quoi, l’histoire ne le dit pas… mais la présentation en début de manuel des « tendances [sociales] contemporaines » est éloquente : on voit émerger « des mouvements de mobilisation spontanée », dont la totale spontanéité demanderait à être vérifiée, mais qui sont connotés positivement (on pense aux manifestations pour le climat, contre le racisme, pour les droits des femmes… autant de nobles combats associés à une jeunesse à la fois cool et vigilante) ; on voit aussi apparaître, dans le même temps, « des replis identitaires », dont la désignation apparemment anodine vaut en réalité condamnation, le terme « repli » ayant été préféré à « mouvement » ou « mobilisation ». Ces « replis » pourraient à juste titre désigner les tendances actuelles du communautarisme musulman, mais au vu de la tonalité idéologique de l’ensemble de ces pages, le sous-texte vise et condamne sans doute exclusivement la défense de l’identité française, celle-ci ne pouvant éclore comme le veut la doxa du moment que dans des esprits rances et passéistes… D’un côté la sympathique fraîcheur des bonnes causes « spontanées » ; de l’autre la ringardisation culpabilisante du méchant « repli ». Il est d’ailleurs tout à fait notable de constater dans divers manuels que lorsque le terrorisme est évoqué dans des paragraphes de contextualisation historique au xxie siècle, alors même qu’il représente un danger majeur pour les sociétés occidentales et pourrait à ce titre légitimer le repli identitaire franchouillard, il est très rarement qualifié d’« islamiste ». On veut bien « éveiller les consciences », mais jusqu’à un certain point.

Les éditions Nathan ne sont pas en reste, et je ne résiste pas au plaisir pervers de citer dans le manuel « Horizons pluriels » de première quelques lignes d’un poème en prose d’une certaine Nicole Caligaris, qui donne à entendre le « cri poussé par trois femmes qui incarnent le visage et la voix d’un cœur [sic] anonyme de migrants » :

« Partir, nous partirons. Avec tampon, sans tampon… nous partirons. Comme des maudits et alors ? Comme des forçats… […] / PAR-TIR TA-TA-TA / PAR-TIR TA-TA-TA / PAR-TIR TA-TA-TA ».

Je laisse les lecteurs juges de la qualité littéraire de la chose.

"Grève scolaire pour le climat", Rennes, 20 septembre 2019.© Valentin Belleville/Hans Lucas/AFP
« Grève scolaire pour le climat », Rennes, 20 septembre 2019.© Valentin Belleville/Hans Lucas/AFP

On trouvera, toujours chez Nathan, dans la collection « L’Esprit et la Lettre », à destination de la classe de seconde, une citation de Julia Kristeva, proposée comme support de dissertation, non pour nuancer ou éventuellement réfuter son propos, mais pour éclairer une lecture contre le racisme : « L’étranger […] s’achève lorsque nous nous reconnaissons tous étrangers, rebelles aux liens et aux communautés. » Il est bien évident que tous les hommes ont en partage, au-delà de leurs différences, la condition humaine, qu’ils sont égaux en dignité, qu’on est tous l’étranger de quelqu’un, mais les élèves peuvent-ils également percevoir ce qui dans cette formule revient à célébrer une forme de tolérance liquide et à nier la notion même d’identité ? On pourrait convoquer ici le beau titre de Régis Debray, Éloge des frontières, comme un contrepoint narquois à cette promotion contemporaine de l’universalisme béat. Et on pourrait multiplier ainsi les exemples d’orientation idéologique relative à l’accueil de l’Autre.

Féminisme et lutte contre le patriarcat 

Parmi les autres tartes à la crème du travail sur l’argumentation proposé aux élèves, on a bien sûr la condition de la femme (toujours asservie) et la domination masculine (toujours assurée) : il s’agit massivement de déconstruire les stéréotypes de genre – on se demande bien ce qu’il reste à déconstruire depuis la maternelle –, en oubliant la plupart du temps de dénoncer les dérives du patriarcat là où il sévit vraiment, c’est-à-dire dans les sociétés musulmanes. Et bien sûr on utilise les mots « auteure » ou « écrivaine », des fois qu’on oublierait que l’émancipation de la femme, toujours à venir, passe par le massacre si généreusement inclusif de la langue. Au passage, j’ignorais qu’Olympe de Gouges, au vu de sa présence dans de très nombreux manuels, fût à ce point importante dans le paysage littéraire français…

On évoque aussi les fameuses fake news, autrement dit la désinformation, en convoquant chez Belin Miguel Benasayag, ou encore Edwy Plenel qui vante les mérites de son site Mediapart dans Le Prix de la liberté. On aimerait une plus grande pluralité de vues. Sur le même thème, « Horizons pluriels » de Nathan présente le texte de Stromae, Carmen, pour mettre en garde contre les réseaux sociaux et ce qu’ils véhiculent. On peut s’interroger sur la légitimité de ce type de textes dans un manuel de littérature. Ce n’est pas en croyant plaire aux adolescents qu’on gagne en légitimité.

L’inévitable réflexion sur le changement climatique

Le tour d’horizon serait incomplet sans une réflexion obligée sur le changement climatique. Il me semble que peu de manuels y échappent. J’ai d’ailleurs reçu récemment du groupe Hachette un petit dossier pour compléter une séquence consacrée au « défi écologique » dans la collection « L’Écume des lettres » : on y trouve en guise d’alibi patrimonial une nouvelle d’Alphonse Daudet, prétexte à une réflexion sur la responsabilité de l’homme dans les désastres écologiques, en particulier dans l’incontournable réchauffement climatique. Tout laisse entendre dans les sujets proposés que cette responsabilité ne fait aucun doute, comme le montre la question fermée « Selon vous, sommes-nous assez conscients de notre responsabilité dans la crise écologique ? » ; je ne suis pas spécialiste de la question, mais il me paraîtrait assez sain de ne pas se faire le relais des thèses du GIEC et d’introduire quelques positions moins tranchées, puisque plusieurs scientifiques – sans être complotistes ou farfelus – contestent la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique, voire l’existence même dudit réchauffement. Nous avons d’ailleurs droit sur ce même sujet à un extrait de poème de Xavier Jouvelet, extrait de Lettre à ma zonie [sic] : « Animal ou humain / On est tous menacés / Pas moyen d’échapper / Nulle part où aller / Plonger d’un coup dans la peur / Par la folie des hommes »

On peut se demander où les auteurs de manuels dénichent de pareils trésors de la langue française, et on devrait, si toutefois on les soumettait à nos élèves, en profiter pour leur dire qu’il ne suffit pas d’aller à la ligne pour prétende écrire de la poésie…

Vers la fabrique d’une génération d’incultes

En somme, les lycéens sont privés de vrais repères historiques et littéraires, privés de connaissances solides sur les grands auteurs, mais soumis à un matraquage idéologique auquel le texte est asservi : ils deviendront sauf exception des êtres parfaitement incultes, mais tolérants, y compris à ce qui les menace, prêts à tout accepter au nom du vivre-ensemble, prompts à dénoncer une domination masculine qui n’existe plus, mûrs pour le déboulonnage de statues d’hommes dont ils ne connaissent à peu près rien, incollables sur le tri sélectif et les mesures écoresponsables pour sauver la planète. Toutes les disciplines des sciences humaines participent peu ou prou de ce conditionnement, puisque les élèves y sont soumis dès le plus jeune âge en histoire, en EMC (enseignement moral et civique) et même en langues vivantes, par le biais d’articles de presse et de thématiques relevant du même tropisme idéologique. La construction d’un homme nouveau est en marche et l’institution scolaire, alors même qu’elle prétend contribuer à développer l’autonomie critique, apparaît bien plutôt comme un maillon essentiel dans le formatage des esprits. Il est à cet égard assez cocasse de lire dans le manuel de Nathan « Horizons pluriels » une mise en garde contre l’uniformisation des opinions via l’information instantanée et les réseaux sociaux !

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Pour revenir au seul enseignement de la littérature, il n’a pas pour vocation de servir un projet de société, quel qu’il soit. Un professeur de lettres doit simplement, humblement, se mettre au service des textes pour en montrer la richesse et la subtilité : sans leur imposer une vision univoque du monde, il doit tenter d’amener les élèves, par la fréquentation de ces œuvres, à former leur jugement esthétique, moral et intellectuel, et si possible à les aimer.

Vu d’Allemagne : Dany à la recherche de l’identité perdue


Dany le ci-devant le rouge part avec son frère Gaby et sa caméra à la recherche de son identité perdue. Son documentaire, Nous sommes tous des Juifs allemands, a été diffusé en juin en Allemagne et en France. Au lieu d’aller chercher en Israël la confirmation de ses opinions convenues sur les persécutés devenus persécuteurs, il aurait dû lire le Juif imaginaire.


Daniel Cohn-Bendit, dit « Dany », est un personnage éblouissant. Après avoir été meneur du mouvement étudiant de 1968, et expulsé de France, il participe activement à la « guerre du logement » à Francfort et cofonde le parti Vert, pour lequel il siégera à Bruxelles de 1994 à 2014. Comme la plupart des lanceurs de pavés qui se sont rebellés à ses côtés, l’ancien squatteur est devenu un notable qui aime se présenter avec une chemise Ralph Lauren. Ce n’est pas que ses positions aient profondément changé (à l’exception de quelques propos légers sur la sexualité des enfants, qu’il regrette maintenant), mais elles sont devenues majoritaires, au moins en Europe occidentale.

Cependant, on ne s’intéressera pas ici à l’homme politique, mais au Juif Cohn-Bendit, car son film documentaire autobiographique, Nous sommes tous juifs allemands, diffusé en France en juin, met en avant son identité juive. Le titre du film évoque le slogan scandé par les masses étudiantes à Paris lorsque Cohn-Bendit a été interdit de retour en France par les plus hautes autorités en mai 1968. On y découvre un homme posé de 75 ans qui écoute ses interlocuteurs avec un esprit ouvert.

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Le film commence à Moissac, près de Montauban, où ses parents allemands et son frère aîné Gaby ont trouvé refuge dans une famille française pendant la guerre. Avec Gaby, un communiste toujours convaincu, il discute, assis sur un banc, du judaïsme. Comparé à son frère, qui ne veut pas être considéré comme juif, car pour lui cette affiliation reviendrait à prendre parti pour une idéologie qu’il n’a pas choisie, Dany semble carrément pieux.

En Israël pour montrer que les persécutés sont devenus persécuteurs

Les scènes suivantes, qui se déroulent presque exclusivement en Israël, déploient le récit, devenu une tarte à la crème des médias d’Europe occidentale, des persécutés devenus persécuteurs. Cohn-Bendit visite une école pour étrangers non juifs, où des enfants en pleurs se plaignent du manque de reconnaissance et des regards furieux ; il rencontre l’une des rares rabbins qui officient en Israël pour qu’elle lui explique à quel point les mesures de sécurité israéliennes contre le terrorisme arabe sont inhumaines ; puis un Arabe vivant à Jérusalem-Est qui se plaint de la politique israélienne en matière de logement, sans mentionner le fait qu’il est interdit aux Arabes de vendre des biens aux Juifs sous peine de mort.

Seules quelques personnes représentatives de la société israélienne juive ont leur mot à dire. Cohn-Bendit se moque par exemple d’un journaliste orthodoxe qui lui reproche d’avoir agi en égoïste en épousant une femme non juive. Au récit déchirant d’une femme juive française émigrée en Israël, enseignante de profession, qui a été insultée par des enfants musulmans dans son école et qui a dû assister au refus de ses élèves de participer à la minute de silence pour les Juifs assassinés lors de l’attentat de Toulouse (2012), Cohn-Bendit accorde une seule minute entre deux scènes où il dénonce l’attitude israélienne envers les Arabes.

Cohn-Bendit regrette d’avoir commencé trop tardivement à s’identifier en tant que Juif et, de surcroît, d’avoir si longtemps adhéré à la ligne de Sartre sur le sujet. Cependant, on ne sait pas très bien quelles conclusions il tire de cette prise de conscience.

Dans ses Réflexions sur la question juive (1946), Jean-Paul Sartre explique que s’il n’y avait pas de Juifs, l’antisémite en inventerait, et que sont juifs tous ceux qui sont simplement considérés comme tels. En somme, c’est l’antisémite qui fait le Juif. Ce dogme, qui a durablement influencé plusieurs générations de philosophes, a trouvé une expression littéraire, notamment dans la pièce Andorra (1961) de Max Frisch. Andri, un jeune homme, y est pris pour un Juif dans une Andorre occupée par les fascistes. Toutes les caractéristiques communément considérées comme juives lui sont attribuées. Ce n’est que sous la pression sociale qu’Andri accepte finalement ces caractéristiques, bien qu’il s’avère, après son meurtre, qu’il n’est pas du tout juif. Moralité de ce morceau de littérature engagée : la discrimination peut toucher tout le monde, il faut donc la combattre sous toutes ses formes, et lutter contre toute tentative de définition de caractéristiques collectives, car diviser les gens en groupes est cruel et peut être fatal.

Cette vision de Sartre et de ses épigones revient à nier l’existence de caractéristiques authentiquement juives, donc trois mille ans d’histoire nationale. Quelques années plus tard, le même Sartre gardera le silence sur les procès antisémites de médecins juifs orchestrés par Staline et qui, dans les années 1970, rendra visite, dans sa prison de Stammeheim, à l’antisémite Andreas Baader, qui s’était formé au terrorisme dans un camp palestinien.

Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide.

Dans sa préface au chapitre sur l’antisémitisme des Origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt soulignait déjà le développement fatal de la recherche sur l’antisémitisme, auquel Sartre, avec ses Réflexions, avait servi d’obstétricien. Et enfin, en 1980, paraît le livre qui condamne Sartre de manière définitive : Le Juif imaginaire (1981), écrit par Alain Finkielkraut en réponse à la fois aux attaques arabes contre les institutions juives et au virage antisioniste de la gauche. Le livre comporte d’ailleurs un chapitre intitulé : « Nous sommes tous juifs allemands ». Finkielkraut y note : « Le rôle du Juste devenait accessible à quiconque désirait l’endosser » ; et plus loin : « Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide. »

Cohn-Bendit aurait dû lire Le Juif imaginaire, il en est l’incarnation 

En somme, Finkielkraut a répondu il y a quarante ans aux questions que pose aujourd’hui Cohn-Bendit dans son film. Au lieu de revenir à Sartre, Cohn-Bendit aurait dû relire Le Juif imaginaire, il se serait épargné cette recherche infructueuse de son identité perdue. Il est l’incarnation même du Juif imaginaire. Pour lui, le judaïsme se traduit seulement par un devoir d’intervention politique en faveur des dominés. Autant dire que l’ex-trublion de Nanterre peut difficilement s’identifier à l’État juif.

À la fin du film, on retrouve Cohn-Bendit à Francfort dans son cercle familial et intime. Bela, le fils qu’il a eu avec Ingrid, est marié à une femme érythréenne cultivée, distinguée et enceinte. Ses parents à elle sont aussi présents, tous dînent ensemble, c’est le fantasme rêvé de tout multiculturaliste et c’est bien plus humain que le mauvais rêve nommé Israël. Bien sûr, il n’est pas fait mention du rabbin Zalman Gurewitch à Francfort, qui a manqué de se faire tuer lors d’une attaque au couteau par un migrant en 2007. Cela gâcherait l’idylle.

Les deux seules critiques allemandes du film à ce jour ont toutes deux été publiées dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’une d’entre elles, intitulée « Israelkritik in Israel » (« Critique d’Israël en Israël »), tire prétexte du film pour nourrir l’aversion de l’auteur envers Israël. Entre-temps, le 6 septembre, le film sous-titré en allemand a même été diffusé au sein de la communauté juive de Francfort. Et il le sera plus largement cet automne. Les antisionistes de tout poil peuvent faire des bonds de joie

Pierre de Villiers veut réparer la France

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Le général publie L’équilibre est un courage. Il y fait le lien entre immigration et « séparatisme », chose que n’osent pas les macronistes


Dans son troisième livre, L’équilibre est un courage, le général Pierre de Villiers propose avec humanité et intelligence des pistes pour recoller les morceaux de la France. On retrouve là tout ce qui caractérise son regard sur le monde : le refus du fatalisme, l’alliance de la réflexion et du concret, la foi en l’homme et en la France. L’équilibre que vise Pierre de Villiers n’est pas un « en même temps » fade et indécis, mais une ligne de crête résolument choisie. Le courage auquel il appelle n’est pas un aveuglement, mais une détermination. « Ce livre est un appel au calme » écrit-il aussi. Mais en est-il encore temps ? Dans ces morceaux de France que le général veut recoller, voit-il bien que certains ne sont plus la France, si tant est qu’ils l’ont un jour été ? Voit-il bien que ceux-là devront être vaincus, peut-être même détruits, avant d’espérer recoller tous les autres ? 

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Faut-il lire L’équilibre est un courage ?  Oui sans hésiter, mais il faudrait le compléter – oserais-je dire l’équilibrer ? – avec l’œuvre d’un autre grand soldat : Contre-insurrection, de David Galula.

Un bon diagnostic

Pierre de Villiers sait voir l’espoir là où beaucoup l’ignorent : il en tire des raisons de choisir, plutôt que la passivité du renoncement ou la brutalité de la rage, l’équilibre courageux de l’action. Il sait tendre la main là où d’autres restent les bras ballants ou brandissent systématiquement le poing. Il est de ces chefs militaires qui savent découvrir des alliés inattendus.

Ne lui reprochons pas de voir l’espoir, ne lui reprochons pas de vouloir retisser les liens déchirés. Mais n’oublions pas qu’il faudra aussi combattre et vaincre…

Mais sa force est sans doute aussi sa faiblesse : soucieux de ne pas laisser passer la chance de gagner un ami, il ne voit pas toujours l’ennemi dissimulé derrière certains sourires de façade, ni l’instrumentalisation qui peut être faite de son humanisme. Devrait-il renoncer à cet humanisme ? Certainement pas ! Seulement l’équilibrer….

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Ainsi, le Général fait un très bon diagnostic des lignes de fracture qui déchirent notre pays (ce qu’il écrit sur les gilets jaunes est remarquable, à la fois dans son analyse et dans ses solutions), mais il sous-estime de toute évidence certaines des forces qui creusent ces lignes. Il rappelle qu’en Libye nous avons gagné la guerre, mais perdu la paix : attention à ne pas vouloir maintenant gagner la paix trop tôt, au risque d’oublier qu’il faut d’abord gagner la guerre, et donc la faire. Bien sûr, Pierre de Villiers lui-même ne risque pas de sombrer dans ce travers ! Mais l’influence aujourd’hui de l’état d’esprit munichois est tel qu’un militaire parlant d’apaisement risque de ne pas être compris comme un appel à anticiper l’après, mais comme un prétexte pour prôner la paix à tout prix.

Soif d’un ordre qui ne soit ni celui des bandes, ni celui des salafistes

Prenons un exemple : les cités. Le général fait une différence intéressante entre « banlieues » et « cités » : « Dans la banlieue, on trouve la mairie, le supermarché, la pharmacie ; la cité est parfois plus le royaume des dealers, qui sont les vrais leaders d’une économie souterraine prépondérante. » Le regard que Pierre de Villiers porte sur les habitants de ces cités est précieux : il parle de rencontres magnifiques, il sait voir la volonté de s’en sortir, le courage d’entreprendre, la soif d’un ordre qui ne soit ni celui des bandes, ni celui des salafistes. Il ose aussi parler clairement d’immigration, et faire le lien trop souvent nié entre immigration et séparatisme : « Il s’agit avant tout de durcir les conditions du regroupement familial et de réformer le droit d’asile pour éviter qu’il ne constitue un appel d’air difficile à maîtriser. » « Combien de plan ministériels ou gouvernementaux pour les cités a-t-on élaborés depuis vingt ans ? Il faut attaquer le mal à la racine et arrêter les flux d’entrée. »

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Pour autant, si le général de Villiers est incontestablement d’un grand talent pour tendre la main à des jeunes à la dérive, je crains qu’il évalue mal la proportion de ces jeunes (ou moins jeunes) qui ne sont pas à la dérive, mais engagés volontaires dans les armées ennemies. S’il sait voir ces mères de familles qui luttent dans des conditions terribles pour empêcher leurs enfants de sombrer (et il a raison de le voir, il a raison de le dire, il est nécessaire de l’entendre), je crains qu’il oublie tous ces parents qui poussent leurs enfants dans la délinquance, ou alimentent la haine de la France. Ainsi de ces groupuscules turcs qui défilent, menacent et détruisent depuis quelques jours, à Décines, à Lyon, à Vienne. « Retrouvons le chemin de l’unité et de l’espérance qui ont toujours fait la grandeur de la France » écrit Pierre de Villiers dans sa conclusion, appelant à « une vraie réconciliation » Mais il ne saurait être question de « réconciliation » avec des milices étrangères agressives se livrant à des démonstrations de force sur notre sol ! Sauf à considérer leur présence en France comme légitime, ce qui serait en soi une capitulation.

L’observation vaut également pour ce que Pierre de Villiers appelle « la France aveuglée » – j’aime sa formule – celle des métropoles mondialisées, hors-sol et où l’individualisme égoïste est devenu la norme, enrobé de bons sentiments préfabriqués. Le général cite d’ailleurs fort à propos Péguy : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. » Mais si là non plus il ne faut pas nier les raisons d’espérer, il ne faudrait pas se voiler la face. Les membres d’une soi-disant « élite » qui vendent à la découpe leur pays et l’avenir de leur peuple en échange de parts de marché et de dividendes, ou de voix dans un marketing électoral sinistre, tous ceux qui veulent détruire la France en la réduisant à un territoire accompagné d’un budget, sont des ennemis. Avant de songer à la réconciliation, il faudra les affronter, les vaincre et les désarmer. Et cela vaut aussi pour une certaine intelligentsia, dont la courageuse tribune récemment publiée dans Le Monde nous rappelle l’influence et la violence.

Un livre très riche

Tout ceci n’est qu’un survol, d’un livre trop riche pour être aisément résumé. Le général parle aussi, et souvent avec justesse, de la révolution technologique, de la mondialisation, du lien à retisser entre les générations, d’éducation, de gastronomie, de sport, de la grandeur du service, de l’importance de savoir dire « merci » et de savoir enseigner aux enfants à le dire. Il nous rappelle que « il n’y a pas de régalien sans social et pas de social sans régalien ». Il prend avec conviction, avec talent et avec raison la défense de la « classe moyenne », « celle qui paie ses impôts sans sourciller et ne voit aucune amélioration de sa vie quotidienne en dépit des promesses depuis cinquante ans », « ces Français qui ne sont ni les riches avec les revenus de leur patrimoine, ni les pauvres avec les aides sociales, et qui sont souvent les oubliés de nos politiques publiques. Ces Français qui se sentent lésés, coincés entre les bénéficiaires de la redistribution sociale et les rentiers tirant avantage du libéralisme et de la mondialisation. » Il parle d’écologie, et plus important encore, il parle de la beauté de la nature, trop souvent oubliée par ceux qui n’y voient qu’un réservoir de ressources, fussent-elles « durables ». « La France des paysages est intimement liée à la poésie française et à notre patrimoine littéraire inestimable et si envié à l’étranger, car contempler, c’est habiter poétiquement. Albert Einstein l’exprimait à sa façon : la joie de contempler et de comprendre, voilà le langage que me porte la nature. »

A lire ensuite, Bérénice Levet: La terre contre le terroir

Avec L’équilibre est un courage, le général de Villiers continue à nous proposer des pistes pour œuvrer à un but indispensable et auquel nous avons tous la possibilité et le devoir de contribuer : « à cette France fracturée, inquiète et désabusée, nous devons redonner le souffle qu’elle a perdu et faire repartir le feu sous la cendre. » Ne lui reprochons pas de voir l’espoir, ne lui reprochons pas de vouloir retisser les liens déchirés. Mais n’oublions pas qu’il faudra aussi combattre et vaincre, apprendre à distinguer entre les adversaires avec lesquels il est possible de faire la paix et les ennemis qu’il faut terrasser et détruire. Et ensuite, mais ensuite seulement, envisager la réconciliation – et pas à n’importe quel prix, ni avec n’importe qui.

Comme Pierre de Villiers l’écrit lui-même : « on ne peut pas en même temps vivre en France et la haïr. »

L'équilibre est un courage

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Donald Trump aura été un peu plus qu’on ne le croit

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Et si par Trump l’Amérique avait renoncé à être un Empire pour redevenir une nation? C’est la thèse défendue par Paul Gottfried dans son livre L’Amérique de Trump: entre nation & empire.


Donald Trump n’a jamais manqué d’instinct politique. En 2016, celui-ci s’est révélé assez sûr. Arrachant l’investiture de son parti à la hussarde, il réussissait le plus beau coup de billard à trois bandes de l’histoire politique du pays en gagnant sur le fil la Rust Belt (les États industriels du nord du pays traditionnellement démocrates) et finalement l’élection.

Son sort est aujourd’hui incertain – alors qu’on le disait désespéré il y a quatre ans. On a beaucoup ergoté sur sa personnalité – les médias américains allant même jusqu’à interroger sa santé mentale ou ses facultés intellectuelles élémentaires. Pour peu qu’on délaisse cette dramaturgie et ses effets ampoulés, il reste la politique. En la matière les erreurs du président furent nombreuses – parfois amples et sans doute à la mesure de son héritage paradoxal.

Une mise en scène hypnotique

Les sondages sont mauvais. On insiste sur le rejet de sa personne. À voir. Plusieurs fois pourtant depuis 2016, l’Amérique s’est retrouvée dans son président. Nation darwinienne, édifiée dans le sang, par la force et grâce aux armes ; sur fond aussi de lutte entre l’homme et la nature sauvage, elle a bien plus que nous le culte de l’homme fort. Sauvé du Covid, sa mise en scène dès son retour de la maison blanche fut édifiante – sans doute ridicule pour un Européen. Revenu des enfers, le président revenait jouer le mythe de l’homme nouveau cher à Saint-Paul et aux protestants. L’homme qui a vaincu la mort et renait à lui-même. Il a dépouillé le Vieil Homme qui était en lui.

Cet homme, on le sait, n’est pas un dégonflé. Aussi, il n’a jamais eu peur de son image. Sa naissance l’a mis à l’abri du besoin, lui permettant de déployer tôt ses talents. Star très moderne, un peu kitsch quand il joue les cow-boys, surjoue les parades militaires, il a aimé séduire autant qu’il adore aujourd’hui choquer. À côté, son adversaire est utilement rabaissé à sa fatigue et à une supposée sénilité naissante.

Homérique Amérique

C’est toute cette culture exotique que Trump entretient auprès de la nation qu’il dirige. Comme les cités antiques, l’Amérique se laisse hypnotiser par son propre story telling. Elle se raconte en permanence sa propre histoire :  sur les écrans, dans les romans de gare, les magazines et la publicité – là où Trump a s’est constitué en modèle.

C’est son étrange roman national. Pour le théoricien littéraire Marthe Robert, le roman procède justement d’une croyance bâtarde et fictive dans l’auto-engendrement d’un personnage Don Quichotte qui oppose au monde son désir de grandeur, sa révolte, son souhait de renverser la table ; provoque reçoit en échange des railleries.

A lire aussi: Drieu Godefridi: «Selon moi, Trump gagnera»

L’Amérique cultive la même attitude. « Née d’une mère européenne et d’un père inconnu », l’Amérique s’est faite volontairement bâtarde. Car si sa mère est bien européenne, son père inconnu est une insémination du fantasme. À l’observation, tout ou presque lui vient d’Europe. Sa langue, sa culture, son architecture, ses institutions ont la même origine que sa population. Prolongement du vieux continent, elle s’obstine à se penser comme sa rupture en revendiquant son « exceptionnalisme ».

Cet exceptionnalisme, elle l’a halluciné en une « destinée manifeste ». Le concept fut formulé au XIXe, et a offert à l’Amérique de se penser comme une nation missionnaire, promise à étendre au monde sa parole bienfaisante. Il s’enracine aussi dans le discours des pères fondateurs : en s’adressant à la nation américaine, le président Washington dit aussi au monde qu’aucune de ses frontières ne saurait faire obstacle au Bill of rights. La souveraineté a vécu, avec elle l’Europe et une idée de la civilisation. Reniant un monde déchu, les premiers colons l’avaient fui, bible à la main, au cœur la haine du papisme et le rêve d’édifier une nouvelle Jérusalem sur la colline.

Le liquidateur

Le fameux rêve américain est aujourd’hui contrarié. La gigantesque classe moyenne qui l’incarne est largement déclassée, les communautés s’affrontent en son sein et à l’international, l’Amérique déploie une diplomatie véhémente pour pallier le réel recul de sa puissance. Projet politique audacieux, l’Amérique est entrainée sur la pente d’un échec dont les écrivains européens eurent les premiers l’intuition quand Tocqueville décrivait les congestions de sa jeune démocratie, Kipling et Stendhal moquaient sa vulgarité et Baudelaire sa « grande barbarie éclairée au gaz. »

Donald Trump ne s’y est pas trompé. Candidat, Il a d’abord fait voltiger tous les mensonges sur lesquels l’Amérique avait vécu : concorde intercommunautaire, indéfectibilité du rêve américain et guide « du monde libre ». Président, il a cessé de confondre ses intérêts avec ceux du monde et ceci est explicite depuis le premier jour de sa présidence. L’Amérique de Trump est comme Athènes dans le dialogue mélien de Thucydide,  « ne prétend pas que sa domination est juste. »

Et pour nous ?

Plus important encore, et novateur dans les discours de son Président : ni l’Amérique ni l’occident ne sont définis comme une auberge espagnole ou un projet politique à visée internationale. Son discours de Varsovie du 6 juillet 2017 était clair et assez profond. Donald Trump y définissait l’occident comme une civilisation parmi d’autres. Un point sur la carte. Avec un dedans et un dehors. Certains qui y appartiennent, d’autres qui n’y appartiennent pas. Elle a son caractère : « faith, family, freedom » et ses frontières.

Jadis Empire – à ce titre ontologiquement belliqueux et projeté vers l’universel – l’Amérique semble aujourd’hui se penser comme une nation. Classé comme « isolationniste» Trump a amorcé un retrait de la puissance américaine alors que la folie des grandeurs géopolitiques de ses prédécesseurs avait saigné son peuple, le Moyen-Orient et les finances publiques. Cette tendance s’enracine profondément dans l’histoire de la droite américaine alors que les néoconservateurs l’en avaient éloignée. C’est la thèse principale du dernier livre de l’Universitaire Paul Gotfried : derrière le faste et les outrances, Trump réapprend à l’Amérique qu’elle doit jouer un rôle plus modeste dans le monde – ceux de sa conversation et de ses intérêts essentiels.

La fin d’un Empire, le retour d’une Nation ?

Il est assez rare, sauf dans les fables, qu’une puissance se fasse meilleure par la seule loi du plus fort. Une idéologie sert toujours à habiller la domination par le généreux prétexte de l’altruisme. La Russie sous l’URSS dissimulait sa politique panslaviste avec le prétexte communiste. L’idéologie américaine – celle du marché et des droits de l’homme – qui servait de couvert utile à l’impérialisme américain n’inspire plus son président. Il ne cache pas son dédain pour la tradition missionnaire de ses adversaires démocrates, de Wilson ou Roosevelt ni pour les néo-conservateurs qui pour beaucoup soutiennent Joe Biden. Il a compris que l’Amérique, comme nation, risquait de se diluer dans le même magma que celui proposé – et imposé – au monde en même temps que l’économie globalisée mettait en péril des millions de ses citoyens.

La fin d’un empire vient moins souvent de la résistance des peuples sujets que de la lassitude d’une nation à en payer le prix. La valeur des nationalités s’était rappelée à la Russie en 1991 via la figure paradoxale et burlesque d’Eltsine tenant péniblement debout sur un char en signe de défi à un régime supranational qui s’effondrait. Et le personnage Trump est inattendu, choquant et exubérant ; comme sans doute l’est l’Amérique. Malgré les outrances, malgré les diarrhées verbales, malgré la débandade sanitaire, malgré sa possible défaite, Donald Trump nous a peut-être fait vivre un basculement historique.

L'Amérique de Trump entre Nation et Empire

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Les sept jours qui ébranlèrent la France


Pour l’auteur de Juger la Reine, tout s’est joué entre le 17 et le 23 juin 1789 : la fin de mille ans de monarchie et l’avenir de la France. Restituant, grâce à des sources très variées, l’atmosphère de ces journées, l’historien explore trois évènements fondateurs de tout ce qui suivra, de la Déclaration des droits de l’homme à la Terreur en passant par tous les avatars ultérieurs de la longue guerre civile française. Repondant à François Furet, il affirme que la Révolution n’est pas terminée.


Élisabeth Levy. Votre livre[tooltips content= »Sept jours – 17-23 juin, la France entre en Révolution, Tallandier, octobre 2020″](1)[/tooltips] se concentre sur la semaine du 17 au 23 juin 1789. Pourquoi l’histoire populaire retient-elle de tout autres dates ?

Emmanuel de Waresquiel. Parce qu’en France, on a toujours été plus attaché aux symboles qu’aux réalités qui se cachent derrière eux. La Bastille est très vite devenue le symbole de l’insurrection populaire et de la prise du pouvoir par le peuple, donc un acte fondateur. En réalité, elle n’a jamais été « prise », elle s’est rendue. Le peuple ne l’a pas plus attaquée parce qu’elle était « l’antre du despotisme », mais parce qu’il s’y trouvait de la poudre. Le roi et son gouvernement étaient déjà nus le 14 juillet 1789. Les choses se sont jouées avant, en juin, avec trois événements liés entre eux et qui contiennent en eux-mêmes toute la Révolution et tout ce qu’elle deviendra par la suite, jusqu’à la guerre civile et la Terreur de 1793. Reste qu’en une semaine, tout est accompli, la révolution politique, mais aussi la révolution sociale.

Commençons par le 17 juin : les députés du tiers état se constituent en Assemblée nationale indivisible en adoptant la motion de Sieyès. En quoi s’oppose-t-elle à celle de Mirabeau ?

Mirabeau propose de faire des députés les représentants du « peuple français ». Dans son esprit et dans celui de nombreux députés du tiers état, le peuple n’est pas la nation. Il n’en représente que la part la moins éclairée. Il est un allié nécessaire, mais un allié dangereux. Quoi qu’il en soit, Mirabeau préserve ainsi ceux qui restent : les représentants de la noblesse et du clergé, et tout autant le roi. Toutes les déclarations de Louis XVI, depuis son avènement au trône en 1774 et jusque sous la Révolution, qu’il n’a par ailleurs jamais comprise, tournent autour de cette même idée : « Je ne fais qu’un avec la nation. » En se déclarant unilatéralement les représentants de la nation, les députés séparent le roi de cette dernière et le privent du même coup de sa sa légitimité. En quelques jours et après mille ans de droit divin et d’incarnation monarchique, la souveraineté change brutalement de camp. C’est cela la « table rase » évoquée par François Furet. De plus, le même jour, ils placent la dette publique sous la protection et l’honneur de la nation, privant le roi du plus important de ses pouvoirs régaliens, celui de lever l’impôt.

Les Français évoquent la raison et pourtant, ils sont habités par leurs désirs, leurs fantasmes

On se heurte immédiatement à un paradoxe français. L’aspiration à l’« indivisibilité » se conjugue avec une conflictualité permanente.

On peut dire que la guerre civile française a commencé à l’instant où les députés du tiers état se sont constitués en Assemblée nationale, non pas par un contrat passé avec le roi et les deux autres ordres, mais contre eux. En se proclamant seuls représentants de la nation et en déclarant cette dernière « indivisible », ils renvoient les deux autres ordres du royaume à l’inexistence politique et sociale, à leur « inutilité ». « Mauvais citoyens », « privilégiés », « ennemis », « traîtres », « complot » : on trouve déjà dans les discours de juin 1789 les mots de la Terreur. Toute l’habileté des députés du tiers état est d’avoir fait croire à l’opinion que les exemptions et privilèges fiscaux ne touchaient que les nobles et le clergé, soit un peu moins de 500 000 personnes sur une population de 26 millions d’habitants, comme s’ils ne bénéficiaient pas aussi de ces derniers : pays d’État, corps de ville, corporations, etc. Le décret du 17 juin est un décret de combat.

Trois jours plus tard, le 20 juin, trouvant porte close, les mêmes députés du tiers se rendent au Jeu de paume tout proche et jurent de ne se séparer que lorsqu’ils auront donné une constitution à la France.

Les députés du tiers s’étaient déclarés Assemblée nationale indivisible le 17 juin. Le 20 juin, ils se déclarent Assemblée constituante, unanime et indissoluble. Le 23 juin, c’est le dernier épisode. Le roi et le gouvernement tentent de reprendre la situation en main.

Mais les trois discours de la séance royale du 23 juin résument l’impasse dans laquelle se trouve l’absolutisme monarchique. D’un côté, une velléité de modernisation libérale, de réformes administratives et fiscales ; et de l’autre, le maintien d’un ordre social inégalitaire qui fonde la légitimité même du pouvoir royal. En conséquence, il ne vient pas une seconde à l’esprit de Louis XVI de réunir les ordres séparés au sein des états généraux en une assemblée unique qui voterait « par tête » et donnerait une quasi-majorité au tiers état. De même, les états généraux restent, dans son esprit, un organisme de conseil et non de décision essentiellement réuni pour éviter une banqueroute qui guette le pouvoir depuis des années. À l’issue de la séance du 23 juin, le roi demande aux députés des trois ordres de se retirer dans leurs chambres respectives. La noblesse et une partie du clergé s’exécutent. Les députés du tiers s’y refusent et dans la foulée, se déclarent inviolables, ce qui est inouï. Ils représentent désormais la nation et n’ont plus d’ordre à recevoir du roi. Cependant, la réponse de Mirabeau au grand maître des cérémonies Dreux-Brézé – « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes » – a été inventée de toutes pièces a posteriori. Les mots « peuple » et « maître » n’apparaissent que plus tard, à partir de 1791. En réalité, les avocats et les juristes du tiers état sont loin de représenter le peuple au nom duquel ils parlent. La France est agricole et rurale à 80 % et seule une poignée de députés du tiers appartient à ce monde-là.

Les députés du tiers état ont trop lu !

Vous revenez souvent sur le pouvoir des. Les mots qui fabriquent le réel : c’est la définition de l’idéologie.

Les députés du tiers état ont trop lu ! Beaucoup appartiennent à ces « sociétés de pensée » décrites par Augustin Cochin au siècle dernier (académies, sociétés de lecture, loges maçonniques), qui sont autant de laboratoires des idées des Lumières, des philosophes à Jean-Jacques Rousseau, des droits naturels au contrat social. Pourtant, rares sont ceux qui comme l’abbé Sieyès ont véritablement pensé la représentation comme le bras politique et légitime de la souveraineté nationale. Nombre de députés du tiers réclament une constitution sans très bien savoir ce qu’elle sera. Il ne faut pas oublier non plus leur origine robine. Les trois quarts d’entre eux appartiennent à la basoche et aux offices de judicature : procureurs, notaires et surtout avocats. Ils sont élus parce qu’ils sont les seuls à maîtriser le discours et la parole, sur fond d’abstention et d’émeutes, sans aucun contrôle de la part du gouvernement royal. En vérité, leur amour des mots, leur goût des abstractions tiennent moins au Contrat social de Rousseau qu’à leurs « Mémoires à consulter », aux prétoires et aux plaidoiries. Par expérience, ils ont tendance à vouloir tordre le réel, à l’adapter aux catégories du droit.

Peut-être découvrent-ils aussi ce qu’on n’appelle pas encore la « liberté d’expression » ?

Oui, mais c’est une autre histoire. L’opinion, le déferlement des brochures ont évidemment joué un rôle essentiel. Mais je veux souligner ici que, pendant toute la Révolution, les luttes de factions ont été des luttes de mots. Qui détient la tribune détient le pouvoir, pourvu que les

sections sans-culotte parisiennes prennent ces mots pour des vérités. Il y a dans la Révolution française une dimension littéraire. Certes, contrairement aux Cent jours et aux révolutions de 1830 et de 1848, 1789 n’a pas eu d’écrivains de génie – ni vraiment Chateaubriand qui était à peine là, ni Stendhal, qui était trop jeune, ni Hugo, qui n’était pas né. Plus tard, c’est surtout la Terreur qui inspirera ces derniers (voyez le 1793 de Victor Hugo), pas la « promesse » de 89. Reste qu’en France, les mots précèdent les choses. Comme l’écrit Tocqueville dans ses Souvenirs de 1848, il y a un peu d’un homme de lettres dans chaque Français, dans la mesure où il accorde plus d’importance à ce qu’Adolphe Thiers appelle « le réel d’imaginaire », qu’au réel tout court. Les Français sont les fils dénaturés de Descartes. Ils évoquent sans cesse la raison et pourtant ils sont littéralement habités par leurs rêves, leurs désirs, leurs fantasmes. Avec eux, les symboles prennent bien souvent le pas sur l’histoire, sur le passé, sur la complexité des choses et du réel. En découvrant le décret du 17 juin, le comte de Virieu, un noble libéral, n’en revient pas de ce pouvoir des mots. À ce compte-là, plaisante-t-il, il ne me reste plus qu’à me déclarer pape pour l’être. Or, cette dimension est essentielle si on veut comprendre la dynamique révolutionnaire. Les mots de 1789 sont déjà ceux de la Terreur.

La révolution du tiers état ressemble beaucoup à une revanche trop longtemps différée sur la noblesse et le clergé

En somme, la prétention à changer le monde par le verbe annonce la logique terroriste ?

Je me garderais bien de le dire comme cela. Plutôt que de « terrorisme », je préfère parler d’atmosphère et de climat. En 1789, le climat qui a porté nombre de Français à l’utopie, à l’enthousiasme, à la justice et au bonheur n’était pas si printanier que cela. La révolution du tiers état ressemble beaucoup à une revanche trop longtemps différée sur la noblesse et le clergé. Elle est faite aussi de jalousies, de haines, de ressentiments, de suspicions réciproques.

Les députés du tiers disent : « Nous sommes la nation », ce qui signifie « nous sommes toute la nation ». Et les « autres », que deviennent-ils ?

La démonstration de juin 1789 – largement revisitée et magnifiée par la suite – est une démonstration d’unanimité. L’indivisibilité fonde la nation et en même temps elle porte les conséquences tragiques de son absolutisme. Elle ne suppose aucune forme d’opposition. Elle crée à mesure des dissidents, des traîtres et des ennemis. Et ceux-là bientôt mériteront la mort. Le premier dissident de la Révolution est un obscur député du tiers état, Martin-Dauch, qui le 20 juin fut le seul à refuser de prêter le serment du Jeu de paume. Le roi, pensait-il, ne serait pas content si on ne lui demandait pas sa sanction. Dans son tableau du Serment qui fixe à jamais la mémoire de cette journée, le peintre David en a fait un traître d’anthologie. Il ne sera pas le dernier.

De même, le « suspect » est né dans les discours de juin 1789. Les « attentats » contre la nation souveraine qui très vite ont pris la forme d’obscurs complots aussi. Le premier complot dénoncé en juin par les députés du tiers état et par l’opinion révolutionnaire, c’est celui dit des « aristocrates ». Le mot signifiait jusqu’alors le gouvernement des meilleurs. Désormais, l’aristocrate identifié aux nobles ou à leurs amis est un traître. Le complot, réel ou supposé, est au cœur de la dynamique révolutionnaire.

Arrestation de Robespierre, gravue de Giacomo Aliprandi, 1796.© Bianchetti/Leemage
Arrestation de Robespierre, gravue de Giacomo Aliprandi, 1796.© Bianchetti/Leemage

Vous tournez autour du pot, mais faut-il comprendre que 1789 annonce 1793 ? Pardon de cette question tarte à la crème, mais la Terreur était-elle inévitable ? Au demeurant, pourquoi écrire terrorisme entre guillemets ?

La terreur doit se comprendre dans un contexte de guerre civile beaucoup plus que comme un corpus idéologique. Née en septembre 1792, la République est très vite en danger de mort : guerres de Vendée, insurrection de Lyon, de Toulon, guerres extérieures. La Terreur a été l’arme politique déployée par les jacobins pour la sauver. Nous sommes encore au xviiie siècle. Le sens des mots doit être compris à l’aune de ce siècle. Si l’on s’en rapporte à L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, « terroriser », c’est jeter l’effroi dans les rangs de l’adversaire. Du reste, la terreur s’exerce tout autant du côté de la contre-révolution que de la Révolution. La Terreur n’est donc pas une idéologie totalisante et totalitaire comme elle l’a été au xxe siècle, c’est une arme de combat. Il n’y a jamais eu véritablement de gouvernement de la Terreur. C’est un membre du club des Jacobins qui met la Terreur à l’ordre du jour, pas la Convention nationale. Cette période a été un immense bazar fait de conflits d’intérêts et de pouvoirs entre des factions politiques, des comités, des administrations qui se tiraient dans les pattes les unes les autres, où personne n’a été vraiment capable d’organiser quoi que ce soit. Dans l’esprit des révolutionnaires, elle était un moyen (atroce) de « légitime défense ». Ce qui ne la justifie pas pour autant.

Chez Lénine aussi, c’est un moyen…

Elle est au cœur du projet communiste dès la révolution d’octobre 1917 : une minorité s’empare des moyens de la contrainte et du pouvoir. Au contraire, les révolutionnaires de 1789 pensent la Révolution comme universelle et indivisible. Personne n’a pensé à l’époque que cela conduirait tout droit à la Terreur.

Selon vous, les révolutionnaires inventent la politique. Sauf que la politique ne crée pas les clivages, elle les représente dans un théâtre prévu à cet effet.

Ça c’est le parlementarisme dont l’apprentissage se fait surtout après la Révolution, sous la Restauration et la monarchie de Juillet. La politique naît en 1789, et. On ne conçoit pas à cette époque qu’il puisse exister des minorités et des majorités d’assemblée. C’est pour cela qu’on prête serment.

En quoi cette semaine est-elle fondatrice et la France qui en est issue déjà la nôtre ?

C’est à ce moment-là que la politique naît en France, et elle naît avec une disposition particulière à la conflictualité. Le complot sur lequel je reviendrai habite encore nos imaginaires. De même l’irruption de la morale en politique au nom de la vertu. Des 1789, les notions de bien et de mal traversent les discours des députés les plus radicaux comme Robespierre. Et ces catégories morales vont très vite être érigées en une sorte de ligne de partage entre les pauvres et les riches. Souvenez-vous de l’apostrophe de Joseph Fouché, le futur ministre de la police, en 1793 : « Ici on rougit d’être riche et l’on s’honore d’être pauvre. » Enfin, la Révolution s’est accomplie au nom de la transparence, contre le « secret du roi ». Ce sont les députés du tiers qui les premiers, et contre les ordres de ce dernier, rendent leurs délibérations publiques. La caisse de résonance de l’opinion leur était indispensable. Les rapports métaphoriques de l’ombre et de la lumière hantent les esprits de 89. Plus de comptes publics secrets, plus de diplomatie secrète. Le secret est contre-révolutionnaire. En même temps, très vite, les révolutionnaires vont réaliser qu’il n’y a pas de politique et de légitimité du pouvoir sans une part de secret.

Portrait du marquis de Mirabeau, Jacques André Joseph Aved, 1743. © Bridgeman Images/Leemage
Portrait du marquis de Mirabeau, Jacques André Joseph Aved, 1743. © Bridgeman Images/Leemage

La Révolution, écrivez-vous, c’est à la fois les droits de l’homme et la Terreur. Est-ce encore ce qui nous constitue ?

Les droits de l’homme étaient déjà violés avant même que l’encre de la Déclaration des droits de l’homme n’ait eu le temps de sécher, à commencer par la liberté d’opinion. De même la séparation des pouvoirs. Dès le 23 juin, Mirabeau érige la surveillance et la dénonciation en vertus citoyennes. La Révolution a été une vaste machine surveillante, depuis les comités de recherches de l’Assemblée nationale et de la Commune de Paris jusqu’aux innombrables comités de surveillance de 1793. De la surveillance, on passe à la dénonciation. Et de la dénonciation à la délation, la frontière est mince. Plus besoin de preuves, l’intention suffit pour vous condamner à mort.

Vous tireriez un fil allant de la délation de ces années à 1940 ?

Je pense que cette pratique est dans l’ADN français. Est-elle née pendant la Révolution ? En tout cas, c’est à ce moment-là qu’elle a été politisée et érigée en nécessité politique, puis en vertu républicaine.

On le sait, la mémoire réécrit l’histoire. La mémoire nationale a eu tendance à faire des débuts de la Révolution une sorte de conte de fées…

Dans la reconstruction mémorielle de la séquence fondatrice de la Révolution, l’ennemi, le traître, le complot, le secret, la haine du riche n’apparaissent pas. Pendant plus d’un siècle, on a voulu célébrer la nation unanime, l’égalité, la liberté et la fraternité. À lire les documents contemporains de l’événement, les esprits étaient beaucoup moins iréniques. Mais cette réécriture était essentielle, car elle est au cœur de la légitimité républicaine.

La nation française s’est constituée en sept jours après mille ans de monarchie

Pendant très longtemps, l’interprétation qu’on avait de la Révolution a été un marqueur politique. Autrement dit, peut-il exister une seule histoire de la Révolution ?

De ce point de vue, je me vis un peu comme un suiveur de François Furet. La Révolution ne peut être étudiée « de l’intérieur » que pour la condamner ou la glorifier. Pour la comprendre, il faut en sortir. Je ne fais pas d’idéologie, j’essaie de comprendre la façon dont les choses se sont passées et dont on les a sublimées.

La nation française s’est constituée en sept jours après mille ans de monarchie. La Révolution française a été à la fois politique et sociale, ombrageuse, absolutiste et guerrière. Certes elle s’inscrit dans un cycle qui traverse toute la seconde moitié du xviiie siècle (la révolution américaine, celle de Genève, de la Hollande, du Brabant), mais elle n’est comparable à aucune autre. La « table rase », c’est Français. Je vais vous donner un seul exemple. La Révolution s’est faite sur la négation du passé, jusqu’à l’iconoclasme de la Terreur : « L’histoire n’est pas notre code », disait en 1789 le pasteur Rabaut Saint-Étienne, l’un des « pères fondateurs » de la souveraineté de la nation. D’où la volonté de créer un homme régénéré, un républicain tout neuf. C’est pour cela que tout ce qui a précédé est très vite devenu « l’Ancien Régime ».

Sauf qu’on n’éradique pas si aisément le vieux monde…

En effet sauf à réinventer la société française, ce qui arrivera peut-être un jour, la Révolution porte en elle-même son incomplétude. Mais pour l’instant, nous sommes encore les héritiers d’une double culture. De l’Ancien Régime, nous avons conservé le goût des préséances, des hiérarchies et des privilèges. Il n’y a pas plus de grades, d’échelons et de titres que dans l’administration française. Ne nous étonnons pas dans ces conditions de nos flagorneries. Il restera toujours en nous quelque chose du courtisan. Puis, à nos traditions d’Ancien Régime sont venues s’ajouter celles de la Révolution, notamment un attachement indéfectible à l’égalité. Résultat : tout en léchant les bottes de notre supérieur, nous avons furieusement envie de lui couper la tête. Je le dis en souriant, mais nous sommes tout de même un peu schizophrènes.

Allez, pour finir, un petit jeu. Qu’auriez-vous été ?

Si je me réfère à mes origines sociales, même si je n’ai certainement pas le fétichisme du déterminisme et des héritages, j’aurais peut-être été assez proche de ces aristocrates libéraux qui formaient alors la minorité de l’ordre de la noblesse. Ces gens prônaient sincèrement des réformes. Mais en 89, l’affrontement l’a emporté sur le compromis – ce fut le « modèle breton » avec ses combats de rue, ses morts et ses haines entre la bourgeoisie et la noblesse – en particulier à Rennes en janvier 1789.

Mais pour revenir à votre question initiale, j’aurais été anglais, à l’image de l’agronome Arthur Young, éberlué de ce qu’il voyait et entendait. Comme lui, je suis incapable de comprendre la théocratie d’Ancien Régime, l’alliance du trône et de l’autel comme l’on disait (« Mon royaume n’est pas de ce monde ») et pas plus cet absurde renversement de sacralité du côté des hommes et de la République qui s’opère par le serment du 20 juin 1789. La transformation mémorielle des grands principes révolutionnaires en promesse fondatrice porte en elle tout à la fois nos espoirs et nos déceptions. D’où ma volonté de traiter cette séquence en l’observant des deux côtés, du côté du roi et du côté de la Révolution. Contrairement à Furet je ne pense pas que la Révolution soit devenue « un objet froid ». Elle nous a donné en héritage, pour le meilleur et pour le pire, des pratiques politiques, et plus encore une sorte de psychologie invisible. Ses paradoxes sont toujours à l’œuvre aujourd’hui, entre la représentation parlementaire et la rue, la transparence et le secret, les rêves et la raison, l’oubli du passé et sa transmission, et jusqu’à nos divergences sur notre actuel modèle économique et financier. Par exemple, la haine de la finance et de l’« agiotage » –spéculation comme on disait à l’époque – est née à droite, en 1789, avant de passer à gauche. Comme la décentralisation, comme l’écologie, comme beaucoup d’autres choses. Bref nous sommes encore les enfants de 89, des enfants un peu grognons. Nous n’avons pas fini de faire l’apprentissage de nos illusions.

Sept jours – 17-23 juin, la France entre en Révolution. Tallandier, octobre 2020.

Sept jours: 17-23 juin 1789 la France entre en révolution

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Mon préjugé favorable pour Roselyne Bachelot s’est envolé


En ne défendant ni Roman Polanski face à la meute néoféministe ni nos libraires face à Amazon, la Ministre de la Culture déçoit.


On se souvient que dans 1984, le Ministère de la Vérité (« Miniver » en novlangue) s’occupe de la Propagande, et celui de l’Amour est chargé de la torture. Nous n’en sommes pas loin : au Ministère de la Culture on nous a installé Roselyne Bachelot. Dans la novlangue du macronisme comme dans celle inventée par Orwell, les mots signifient à peu près le contraire de ce qu’ils disent. 

J’avoue que j’ai eu autrefois un préjugé favorable pour Bachelot, dont les tailleurs flamboyants contrastaient avec le sérieux tristounet des sarkozystes. Une pharmacienne au ministère de la Santé, pourquoi pas ? J’aurais dû me méfier, on y a bien installé depuis un médecin qui passe son temps à inquiéter les gens bien portant, qui sont probablement des malades qui s’ignorent, comme dit Knock, et à désespérer les vieux…

Puis elle a révélé sa nature profonde, en devenant l’une de ces créatures médiatiques interchangeables avec lesquelles on fait de jolies couvertures pour les hebdos-télé. Avoir participé aux Grosses têtes a laissé des traces. C’était une femme souriante et apparemment consciente de ses limites, un bon point pour un ministre auquel ses laquais murmurent chaque matin « Monseigneur est beau » — comme Montand dans la Folie des grandeurs — et qui finissent ordinairement par le croire. Elle est devenue une caricature. 

A lire aussi, Sophie Bachat: Polanski: Samantha Geimer lui pardonne, ne vous déplaise

Ça a débuté comme ça : si elle avait été ministre de la Culture le 28 février dernier, lorsque J’accuse a été récompensé (fort justement) par l’Académie de l’entre-soi cinématographique, « je me serais levée et je serais partie », comme Adèle Haenel, pour protester contre l’attribution d’une énième récompense majeure au plus grand réalisateur français.

Qu’un ministre, qui par fonction doit rester au-dessus de la mêlée, prenne modèle sur les comportements hystériques d’un quarteron de starlettes nulles et d’acteurs à la ramasse désireux de se faire un peu de publicité sur le dos d’un génie, voilà qui nous donne une idée de la dégringolade de la fonction, depuis Malraux. Qu’un ministre se rapetisse à son être de femme, et qu’une femme se ramène à sa fonction ovarienne et déclare sa solidarité avec quelques imbéciles du même sexe me sidère. Mais je ne devrais pas m’étonner, après tout, juste après les Césars, et parce que j’expliquais en cours que 1. Polanski était français et ne ressortait pas des lois américaines et que 2. en tout état de cause, et quelle que soit la qualification d’actes commis il y a 60 ans avec la bienveillance de la mère de la victime supposée et le pardon réitéré de cette dernière, il n’y avait même pas lieu d’enquêter, les faits étant prescrits ; et qu’enfin 3. si nous devions traîner en justice tous les grands artistes ou écrivains, de l’un ou l’autre sexe, qui furent de très vilains garnements, le monde de la culture serait un désert global… j’ai eu la surprise de trouver, sur les murs de mon lycée, cet implacable raisonnement mathématique produit par des élèves de classe préparatoire — une bonne indication de la hausse continue du niveau : « Polanski violeur / Brighelli complice ».

Et « Céline antisémite / Brighelli complice » ? Je n’y ai pas eu droit juste parce que ces demeurées n’y ont pas pensé, ou qu’elles n’en sont pas encore à avoir lu Céline ?

Site d'Amazon à Saran, près d'Orléans © PATRICK GELY/SIPA Numéro de reportage: 00956406_000020
Site d’Amazon à Saran, près d’Orléans © PATRICK GELY/SIPA Numéro de reportage: 00956406_000020

Sur ce, confinement. Bachelot, qui doit pourtant être vaguement chargée de la défense du Livre, a décidé dans une langue qui n’est pas exactement celle de Molière que les libraires seraient juste autorisés au « click and collect ». Autant leur mettre une balle dans la nuque tout de suite. Ceux qui avaient tout juste survécu en mai mourront pour le compte. 

D’autant qu’au même moment, les rayons « librairie » des grandes surfaces continuaient à vendre la bibliothèque rose, et que la FNAC était autorisée à rester ouverte, sous prétexte que la chaîne vend aussi des équipements informatiques indispensables au télé-travail.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Le livre, un bien superflu?

Roselyne Bachelot est donc — comme le reste du gouvernement, d’ailleurs — ministre de ces acteurs majeurs de la vie intellectuelle que sont Auchan et Leclerc, et d’un groupe qui vend pêle-mêle « produits » culturels et gadgets de geeks. Dans une fiction orwellienne, ce « ministère de la Culture » ne garderait plus son nom que par antiphrase. D’ici peu, Cyril Hanouna revendiquera le Ministère de l’Éducation. Il pourra y défendre la laïcité…

Devant le tollé provoqué par cette décision ubuesque, le gouvernement a courageusement franchi le pas : la FNAC et les grandes surfaces ont elles aussi interdiction de vendre des livres. Un peu comme si les salariés du public, protestant contre les salaires supérieurs de leurs homologues du privé, obtenaient finalement que ces derniers soient ramenés au SMIC. L’idée même d’interdire des rayons spécifiques dans des magasins par ailleurs ouverts ne pouvait germer que dans la tête des acculturés qui nous gouvernent. Idée qui ouvre un boulevard à Amazon et autres distributeurs internationaux. L’ubérisation de la culture est en bonne voie.

Évidemment un livre — même tout fraîchement sorti des presses — est toujours un regard rétrospectif. Et la modernité, qui veut croire qu’elle a tout inventé, ne regarde qu’en avant. Il en est de même pour les films — et les vendeurs de CD / DVD sont eux aussi les objets de la vindicte bachelotienne : ça ne peut être un hasard. Nous ne regarderons donc que ce qui sera proposé dans les lucarnes des GAFAM pendant un mois. Avec un peu de chance, nous en prendrons l’habitude, nous quémanderons une nouvelle série Netflix comme les chiens jappent pour avoir leur pâtée. Certains se résigneront plus aisément, puisqu’il leur suffit d’avoir le Coran. Avec un peu de chance, nous finirons tous bêtes à bouffer du foin — à l’image de certains zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont ministres.

Paris, c’est fini

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Le billet du vaurien


Suite d’hier

Quand j’ai quitté Paris ce 13 juillet 2020, j’étais dans la peau d’Ulysse revenant à Ithaque. Mais nulle Pénélope ne m’attendait. Le voyage avait été tumultueux. Il touchait à son terme. Ma vie aussi d’ailleurs. Elle n’avait été ni pire, ni meilleure que ce que j’en espérais. J’avais échappé aux pièges de Calypso. Mais le spectacle qui s’offrait à moi, à la Gare de Lyon, me fendait le cœur. Des masques partout, des contrôles partout. De la misère partout. J’abandonnais une ville sinistrée qui m’avait procuré tant de plaisirs et qui peu à peu se délabrait : j’assistais à la fin d’un monde et d’un art de vivre. 

Je n’avais plus rien à y faire : la presse était moribonde, l’édition sinistrée et mes amis, quand ils n’étaient pas morts comme Dominique Noguez ou Clément Rosset, n’étaient guère en meilleur état que la ville qu’ils chérissaient encore. Ce qui m’attristait le plus, c’est que tout esprit de révolte avait disparu. Avec les masques, on était parvenu à museler un peuple. Une nouvelle religion, le covidisme, s’imposait au nom de l’hygiène sans rencontrer la moindre résistance. Elle était même plébiscitée.

Joseph Goebbels qui était un maître dans l’art de la propagande, avait écrit : « Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées. Nous voulons réduire leur vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer que nos idées. » Ce dont il avait rêvé, s’était réalisé à l’échelle planétaire. Bref, j’avais connu le meilleur à Paris. Il n’était pas indispensable qu’à quatre-vingt ans, je subisse le pire. Dans le TGV Lyria où j’étais seul, je songeais au mot de Dostoieski : « Il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est la servitude. »

Il me restait peu de temps à vivre. Autant m’installer dans un Palace, comme Nabokov ou James Hadley Chase. Mon ami Cioran en avait rêvé. À défaut de Pénélope, il serait à mes côtés. Je contemplais le lac Léman. Jamais il ne m’avait paru si beau. J’éprouvais le sentiment du prisonnier libéré de sa geôle. Ou d’Ulysse de retour à Ithaque. Était-ce le point final de ma vie ? J’ai bien peur que oui, tout en me réjouissant d’avoir évité le pire. Adolescent, je voulais être écrivain à Paris. Je l’ai été. Je pensais que Lausanne est la ville idéale quand on est très jeune ou très vieux. 

Aujourd’hui, je confirme.

Un raté de première classe

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Le poète et romancier Yves Charnet recolle ses papiers dans un émouvant journal d’automne


Il y a des écrivains pleins de larmes, toujours en débord, dont l’impudeur ouvre les vannes à la belle et grande littérature. Charnet, poétologue nivernais selon la formule employée jadis par le président Chirac ne guérit pas de son enfance, de ses blessures, de ses errements, de son droit d’inventaire, de cette amertume que même les diplômes encadrés au-dessus de la cheminée n’apaisent pas. Son mal-être est communicatif, ses nuits blanches nous hantent. Il ne suffit pas de déverser ses peines, de se lover dans la débine, d’énumérer ses ratages pour intéresser le lecteur-voyeur. 

Arme à double-face

L’autofiction est une arme à double face, cruelle pour les auteurs truqueurs, pénétrante pour ceux qui comme Charnet ne sont pas avares de leur talent, de leur indiscrétion, de leur chute(s) en cascade. Cet ex-premier de la classe met sa carcasse sur la table, sa peau entre nos mains, il n’en tire aucune vanité, il se passerait bien de cet exercice d’expiation, la gloriole trop peu pour lui, il n’est pas homme à travestir le malheur. 

La réalité est assez triste comme ça. Le dévoilement grinçant, gênant de son intimité, outrancier, ridicule quelquefois et féérique est un passage obligé pour celui qui a décidé, très jeune, de se consacrer à l’écriture. Cet art-là ne connaît pas la demi-mesure, il disqualifie les chipoteurs et les arrangeurs du quotidien. Il faut payer cash (par la plume) et passer à la caisse enregistreuse. Charnet le styliste équilibriste a choisi ou plutôt le destin s’est chargé de l’aiguiller vers une écriture à l’os, sur le nerf des sentiments, à la limite du supportable, dans un paysage désolé où l’auteur n’en finit pas de se détester. 

Oh combien il hait le reflet de son miroir. Les écrivains qui s’engagent dans cette voie prennent énormément de risques, car la moindre fausse note désaccorde la sincérité de l’ensemble. Charnet, en liquidation permanente, en recherche d’héritage, se retrouvant sans un éditeur, semble cet éternel débiteur de la vie. Ce provincial égaré dans la cour des adultes, fils de rien ou de si peu, qui doit batailler avec les autres, les élus, les beaux parleurs et la Vieille Dame, personnage central, pivot et bascule, de son existence. 

Gamin surnuméraire

Dans son dernier ouvrage Chutes aux éditions Tarabuste, il se souvient de ses quelques succès au temps lointain des concours prestigieux, de ses débuts claironnants dans l’édition germanopratine là-haut sur la montagne Sainte-Geneviève, de cette nostalgie épidermique des bords de Loire aussi (é)mouvante que ces invisibles bancs de sable, des acteurs de cinéma, les Gabin et Delon, pères de substitution dont l’image sur grand écran éclaire le chemin encombré d’un gamin surnuméraire. 

A lire aussi: Denis Tillinac (1947-2020), le passager du Capitole

À la manière d’un Georges Perros ou d’un Jean-Claude Pirotte, on titube souvent avec Charnet, on tombe bas et puis, au détour d’un paragraphe, on respire à nouveau, on s’accroche à une mélodie, la chanson française comme garde-corps. Serge Lama en frère protecteur qui en connaît un rayon en abandons et la musique de Morricone, ce délicat baume sur l’âme. Chutes ne ressemble à rien de ce que l’édition produit actuellement, sorte de journal cabossé, collecteur d’impudences et d’imprudences, bilan d’une cinquantaine désarticulée, sec et mélancolique, digressif et anatomique, tout simplement ailleurs. « Tu écris ces lignes à Nevers. Dans la chambre de ta mère. Il n’y a plus qu’une petite lumière. Sur cette table de bois. Elle dort depuis longtemps. L’héroïne taboue de tous tes bouquins. La Vieille Dame ne sait rien de ton naufrage. Et de cette cargaison de merveilles envoyées par le fond » lance-t-il, le souffle fatigué, la voix pâteuse, le corps endolori. 

La littérature est une maladie d’amour

Alors pourquoi aime-t-on l’œuvre de Charnet et que tous ces livres nous touchent ? Son art funambule s’inscrit dans une tradition du désespoir transcendé, de la marge buissonnière, d’une littérature sauvage, indomptable et carnassière. La littérature est une maladie d’amour pour tous les garçons perdus. On vient chercher chez Charnet le substrat du désordre et de la solitude, on y croise les fantômes de Blondin et de Villon, on a la gorge serrée quand Tillinac, son éditeur historique, disparaît et que tout fout le camp. À la fin, il reste ses mots, cette bouée de sauvetage qu’il nous tend au milieu de la tempête. 

Chutes de Yves Charnet – Tarabuste éditeur 

CHARNET Yves - Chutes

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Expo : Beaubourg célèbre la « résistance attitude »


Le centre Pompidou propose une exposition intitulée « Global(e) Resistance », qui réunit des plasticiens ayant « une pratique à la fois artistique et politique, voire activiste ». Un accrochage conjuguant hermétisme et militantisme ne fait que souligner le divorce entre l’art contemporain et le public.


Parfois, en matière d’art contemporain, j’ai des idées vagues restant à l’état d’impuissantes maugréassions. Et puis, tout à coup, fortuitement, à l’occasion d’une lecture, d’une rencontre ou d’une visite, tout se clarifie. C’est exactement ce qui se produit pour moi à l’ouverture de l’exposition « Global(e) Resistance » à Beaubourg. C’est à ce titre que je la recommande. On peut s’y rendre en sociologue amateur.

Comprendre or not comprendre

Il faut avoir en tête qu’en art contemporain, « comprendre » est le mot-clé, celui qui revient le plus souvent. Il y a, on le sait, les initiés, les distingués, ceux qui « comprennent ». Et puis il y a les blaireaux, les réfractaires, voire les nauséabonds, bref, ceux qui ne comprennent pas.

À lire aussi, Pierre Lamalattie : Art contemporain: supercherie en bande organisée

À l’entrée de l’exposition « Global(e) Resistance », des vitrines recommandent des lectures et signalent des « lieux de l’activisme », comme l’inévitable Colonie barrée. C’est un peu fastidieux de passer en revue toute cette documentation, mais on saisit que la présentation va être très politisée. Des encarts muraux confirment la tonalité. Jusque-là, c’est clair ! Tout va bien ! Je « comprends » !

Cependant, une difficulté apparaît dès les premières œuvres. Les pièces et installations réunies ne visent manifestement pas à procurer un plaisir esthétique simple, comme la Vénus de Milo ou Le Bain turc. L’essentiel tient sûrement à un sens, un message, une intention, quelque chose de ce genre. Oui ! mais quoi ? Devant la plupart des œuvres, j’éprouve la même perplexité : incapable de saisir ce que les auteurs ont voulu exprimer, je me résous à lire l’explication sur le cartel prévu à cet effet.

Rédemption, Barthélémy Toguo, 2012-2014 © Centre Pompidou, Paris, Mnam-CCI / ADAGP, Paris, 2020.
Rédemption, Barthélémy Toguo, 2012-2014 © Centre Pompidou, Paris, Mnam-CCI / ADAGP, Paris, 2020.

Exemple : je vois un grand nombre d’œufs à coquille blanche ou rouge, parfaitement alignés en carré, suspendus ou posés sur le sol. Ça doit sûrement vouloir dire quelque chose, me dis-je. Je cherche avec bonne volonté. Peut-être s’agit-il de dénoncer les inconvénients d’une société trop organisée, trop normative ou, au contraire, de suggérer qu’on ne peut faire ni d’omelette ni de révolution sans casser des œufs ?

J’apprends que l’auteur « examine les enjeux spécifiques tels que l’articulation de la religion et du politique ainsi que la place des traditions au présent, qui se posent aux gouvernements africains depuis la fin des empires coloniaux et dans le monde global contemporain. […] Les œufs suspendus évoquent la fragilité du processus démocratique et le péril comme les menaces qui pèsent sur les populations en raison de leur appartenance à des communautés. La couleur blanche en appelle à une plus grande lucidité des pouvoirs en place »… Dont acte !

Un peu plus loin, je m’approche de sacs, genre sacs de café, alternant sous la cimaise avec des sandales en corde. C’est le grand prix de la fondation Ricard, une sorte de chef-d’œuvre annoncé, en somme. Cette fois, je commence par lire le cartel. Autant aller directement à l’essentiel ! Pour préparer son œuvre, le créateur, « un artiste émergent de la jeune scène française », a rencontré des paysans expulsés de leurs terres dans un bidonville de Colombie. Il leur a demandé d’écrire leur histoire et leurs revendications sur des sacs de jute au moyen de marqueurs noirs, puis de détricoter la toile et de s’en faire des sandales. Je prends un peu de recul. Je réfléchis. J’aimerais quand même trouver au moins une fois la solution par moi-même… L’artiste veut-il carrément se foutre de la gueule des paysans concernés en leur faisant fouler au pied ce qui leur tient le plus à cœur ? Souhaite-t-il, au contraire, que ces écrits transformés en chaussures les aident allégoriquement à se mettre en marche et à prendre un nouveau départ ? Difficile de trancher entre ces deux interprétations contradictoires. Je me penche à nouveau sur le cartel pour connaître la bonne réponse. C’est encore autre chose : l’artiste veut tout simplement proposer aux expulsés un « outil de résilience ».

Je pourrais citer de nombreux autres exemples qui jalonnent le parcours de cette exposition et de beaucoup d’autres. Le fait est que très souvent – trop souvent – les œuvres d’art contemporain restent incompréhensibles sans l’aide d’une explication. Cette situation laisse évidemment le champ libre aux commissaires qui, tels des hiérophantes, rédigent des notices en une novlangue parfois surprenante.

Cependant, l’habitude de présenter au public des suites d’énigmes stériles n’est pas sans risques. Si l’art contemporain, après un demi-siècle d’existence, ne rencontre toujours pas de succès populaire, c’est en grande partie à cause de cela. La plupart des gens ne voient tout simplement ni de quoi il s’agit ni en quoi ils sont concernés. C’est ennuyeux à la longue de ne pas « comprendre ». Imagine-t-on des films, des séries ou des romans hermétiques d’un bout à l’autre ? Je prends un autre exemple : les clips musicaux ont une grande importance de nos jours, notamment chez les jeunes. À chaque fois, un propos sur l’existence est associé à une scansion, un lyrisme et des images fortes. La question de comprendre ou ne pas comprendre ne se pose même pas. Le clip vous pénètre directement. Il vous plaît, vous émeut et vous enrichit (placere, movere, docere, selon la maxime classique). On peut ironiser sur la qualité de certaines de ces productions, mais pas sur leur audience. Notons qu’elles sont l’exacte antithèse de l’art contemporain.

L’art contemporain à la remorque des idées dans l’air du temps

Il faut s’arrêter sur l’évolution du centre Georges-Pompidou. Ouvert en 1977 pour « centraliser la décentralisation » artistique, il connaît un début d’existence énergique, sous la direction du Danois Pontus Hulten, un proche de Marcel Duchamp et de l’abstraction américaine. Une série de méga-expositions sont organisées sous sa houlette : « Paris-New York » (1977), « Paris-Berlin » (1978), « Paris-Moscou » (1979) et enfin « Paris-Paris » (1981). Ces présentations sont réussies et mémorables. Elles sont, aussi et surtout, l’occasion d’une construction théorique. Il s’agit d’écrire et, même, de réécrire l’histoire de l’art, du moins sa partie utile, c’est-à-dire la fin du xixe et le xxe siècle. Il en résulte une sorte d’histoire mondiale de la France artistique. Rien de scientifique, évidemment, dans cette affaire qui, avec le recul, apparaît comme particulièrement idéologique.

De nombreux artistes de talent sont envoyés aux oubliettes. C’est le cas, pour ne prendre que cet exemple, de Despiau, principal sculpteur français de l’entre-deux-guerres. Bien que Beaubourg détienne plusieurs centaines de ses œuvres, elles restent en cave et ne semblent pas près d’en échapper. Inversement, des artistes inconnus, d’obscurs bricoleurs, des avant-gardes putatives, des chevaliers de la table rase, parfois aussi quelques artistes passionnants, sortent de l’ombre. Ils sont montés en épingle, commentés, théorisés et prennent place dans une histoire inédite, à la façon de figurants appelés pour une nouvelle chorégraphie.

On peut faire le rapprochement avec un tout autre domaine : certains essayistes, à tort ou à raison, pensent que l’idée de peuple ou de nation repose principalement sur l’histoire du groupe concerné, ou du moins sur le récit qu’il s’en donne. C’est sans doute exactement la même chose pour l’art contemporain. Sa possibilité repose en grande partie sur un récit historique ad hoc. Cette histoire appauvrie et orientée prépare, justifie et irrigue l’art contemporain. C’est elle qui est développée dans les deux étages de collections permanentes. Après les avoir visitées, la plupart des gens n’imaginent même plus que le xxe siècle puisse comporter autre chose de valable.

On peut voir dans cette falsification quelque chose de violent, voire d’un peu totalitaire, surtout quand on a des affinités avec les tendances mises sous le boisseau. Cependant, à ses débuts, le centre Pompidou est indiscutablement une force motrice, créatrice de valeurs nouvelles, aussi contestables soient-elles.

À présent, l’institution reste un poids lourd dans le paysage culturel. Elle continue d’avancer sur sa lancée, avec plus de 1 000 salariés et un budget courant de 120 millions d’euros (soit cinq fois le loto du patrimoine). Elle a encore un public important, bien qu’il ait fondu de près des deux tiers, passant de 850 000 visiteurs par an à 300 000 environ. Cependant, une exposition comme « Global(e) Resistance », s’ajoutant à beaucoup d’autres, jette un doute sur sa capacité à rester une force de proposition véritable.

En effet, la plupart des œuvres présentées ont pour point commun de se placer dans le sillage d’idées paraissant porteuses dans le contexte actuel : décolonialisme, antiracisme, écologie, féminisme, genre, etc. Certaines œuvres s’efforcent même de cocher plusieurs cases, comme ces photos de cargos échoués et rouillés qui suggéreraient la domination économique de l’Occident, les désastres écologiques de la planète et même le drame des migrants, puisque eux aussi utilisent des bateaux.

Ces thèmes peuvent intéresser un public et coller à l’actualité. C’est probablement ce qui motive les organisateurs. Cependant, les bonnes intentions et les préoccupations moralisatrices procurent rarement de vraies jouissances artistiques. L’inconvénient des choses trop prévisibles est qu’elles ennuient.

Le plus grave est que les artistes et les commissaires d’exposition semblent implicitement supposer que la source de la valeur réside à l’extérieur de l’art, dans des considérations politiques et sociétales. Si l’art, selon cette conception, en est réduit à puiser au-dehors sa légitimité, c’est qu’il n’en a plus guère en lui-même. Dans ces conditions, la justification des grandes institutions artistiques comme Beaubourg s’effrite un peu. D’ailleurs, pourquoi s’intéresserait-on à un artiste militant douillettement subventionné davantage qu’à un militant véritable qui peine et prend des risques ? Pourquoi, s’il faut se faire son idée sur un sujet d’actualité, irait-on voir une exposition édifiante concoctée par des fonctionnaires plutôt qu’ouvrir par soi-même un livre, un journal, internet, ou encore participer à des rencontres ?

À l’époque de Pontus Hulten, Beaubourg était, pour le meilleur et pour le pire, moteur d’une histoire artistique en train de s’écrire. À présent, force est de constater que cette institution et beaucoup d’autres n’ambitionnent que des rôles d’auxiliaires dans l’édification politique des masses.

À voir : « Global(e) Resistance », centre Pompidou, Paris, jusqu’au 4 janvier 2021

Sean Connery est éternel…

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La couronne pleure 007. Le plus célèbre agent secret de sa majesté, Sean Connery vient de tirer sa révérence à l’âge de 90 ans


Bien sûr, il y en a eu d’autres. Ne soyons pas sectaires ! Des copies ? Non, le mot est trop fort, trop injuste, trop malhonnête intellectuellement, la preuve j’ai toujours eu un faible pour le libidineux décontracté Roger Moore et sa façon si désinvolte de se foutre de tout, de ses abdominaux non sculptés et de son taux d’alcoolémie à rassurer tous les bistrotiers de France, aujourd’hui confinés. Je dois également confesser que la raideur théâtrale d’un Timothy Dalton pouvait séduire dans la campagne berrichonne au cœur des années 1980 surtout lorsqu’il avait à son bras l’actrice Carey Lowell, la coupe (de cheveux) courte la plus érotique du cinéma mondial d’alors. Les successeurs de Bond défilent depuis trente ans, dans de multiples versions, fines ou trapues, décalées ou austères, cascadeuses ou cavalières et ne font pas oublier l’originel. L’original écossais Sean Connery (1930-2020) qui fut le premier à enfiler le costume de 007 en 1962 contre un certain Dr No demeure ce roc incontournable, indépassable, impénétrable, inatteignable, inoubliable. Il avait visé haut, le contraire de notre époque actuelle qui patauge dans l’ignoble et le médiocre. Il a fixé notre imaginaire quand celui-ci était encore perméable au grand, au fort, au chevaleresque, aux puissances mystérieuses, à cette indispensable pulsion de vie.

Sean Connery dans « Pas de printemps pour Marnie » (1964). Wikimedia Commons.

Dans ma famille d’esthètes automobiles, mon père ne connaissait que deux Écossais célèbres, le pilote Jackie Stewart surmonté de son indétrônable casquette à carreaux et Sean, le culturiste d’Édimbourg négligemment appuyé sur l’aile d’une Aston Martin DB5. Un type qui conduisait une Aston avait droit à notre respect mécanique éternel. L’homme du XXème siècle était né. Dans sa droiture celte et son sex-appeal brut de fonderie. D’ascendance populaire, Sean Connery avait la force de frappe des mauvais garçons qui savent porter le smoking quand la situation l’exige. La reine était rassurée. Les joyaux étaient au chaud. Ça nous changeait des jeunes premiers, la mèche blonde au vent et le regard niaiseux du théâtreux, le brun à la voix testostéronée avait le caractère trempé des types qui se sont engagés, à dix-sept ans, dans la marine britannique et ont exercé des tas de métiers manuels. Un mec du peuple sachant se servir d’un tournevis ou d’une truelle aura toutes les qualités pour dégainer, à l’écran, son Walther PPK et sauver à l’occasion la couronne britannique.

Tous les garçons voulaient lui ressembler. Nous avions enfin trouvé un but à notre existence patachonne. Si la vie pouvait, ne serait-ce qu’une minute, se résumer à une scène de Bond, celle, par exemple, au hasard, où la bombesque Ursula sort de l’eau, bikini blanc et coquillages à la main, et puis se met à chanter, à fredonner, nous serions des hommes heureux. Quant au pouvoir d’attraction de Sean sur les filles, c’est bien simple, elles ne s’en remirent jamais. Même fort âgé, barbu et binoclard, en duffle-coat beige dans La Maison Russie ou en robe de bure dans Le Nom de la rose, ce gars-là était terrible. Irrésistible. C’était aussi, nous le regrettons, une époque moins sentencieuse où les femmes n’avaient pas honte de leurs sentiments et de leurs contradictions. Le machisme fictionnel de 007 n’était pas étudié en Sorbonne, il se vivait dans la légèreté et les rires complices, dans l’appétit des Trente Glorieuses et la flamboyance capitaliste, dans une certaine innocence non coupable. Bond condensait la masculinité dans ce qu’elle avait de plus désirable et désuète. Sean séduisait par son opiniâtreté, son courage, son absence de barrières psychologiques, son sens de la répartie, son second degré, il était dans l’instant présent, il ne pensait pas à son image, ni à sa caricature. Il faut avouer que Sean en imposait. Comment aurions-nous pu rejoindre, à ce moment-là de notre histoire, le camp soviétique ? Nos agents secrets (alliés) avaient une gueule d’enfer, ils se pavanaient à Miami dans un hôtel de luxe, en peignoir de bain sur une musique de John Barry. Et même en slip rouge et catogan dans le film Zardoz, Sean avait de quoi affoler les ligues de vertu. Il aurait aimé qu’on rappelle cet après-midi la devise nationale de l’Ecosse : « In My Defens God Me Defend » (Pour ma défense, que dieu me défende).

Fabrique du crétin, mode d’emploi

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Rentrée des classes dans un lycée du Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis), 1er septembre 2020. © Myriam Trier/Hans Lucas/AFP

Les nouveaux manuels scolaires sont des outils de matraquage idéologique. Absence de repères historiques, marginalisation des grands auteurs, mise en avant des thèses immigrationnistes, indigénistes et antimasculinistes. Le verdict est sans appel. 


En tant que professeur de lettres en lycée, je reçois régulièrement, de la part des éditeurs, des spécimens des manuels scolaires susceptibles d’être choisis dans mon établissement. C’est l’occasion pour moi de feuilleter ce qui se fait sur le marché et de vérifier avec consternation, année après année, les tendances lourdes qui s’en dégagent.

Il n’est pas inutile de rappeler que ces ouvrages sont conçus par des professeurs, collégialement, soumis bien sûr aux contenus tels que définis par le Conseil supérieur des programmes, mais bénéficiant tout de même d’une marge de manœuvre significative dans le choix des thèmes et textes abordés. Par exemple, si l’étude de la poésie du Moyen Âge au xviiie siècle est imposée par les programmes officiels en seconde, toute latitude est donnée quant à la sélection des textes proposés aux élèves.

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Un rapide coup d’œil permet de voir, d’abord, et ce n’est pas nouveau, que l’iconographie des manuels de littérature est extrêmement riche et diversifiée (reproductions de tableaux et gravures, photographies, affiches, captations scéniques…), ce qui les rend très agréables à consulter, mais tend à étouffer et à noyer le texte pourtant censé constituer l’essentiel. Le prolongement d’une étude littéraire par une analyse d’image est un enrichissement certain, mais on a le sentiment, bien souvent, que le manuel de littérature ne répond pas à sa mission première en ne mettant pas plus en avant la forme écrite que les autres expressions artistiques.

Une histoire littéraire réduite à la portion congrue

On constate la confirmation d’une autre tendance déjà bien ancrée : l’histoire littéraire est réduite à la portion congrue – une page pour le théâtre classique, une page pour le romantisme, de discrets petits encadrés sur les auteurs, y compris les plus grands (il ne faudrait tout de même pas se risquer à apprendre des choses à nos élèves…). Et sauf rare exception éditoriale, c’est l’absence de chronologie qui prévaut dans la présentation des textes : on choisit une organisation transversale, c’est-à-dire par thèmes, dans le cadre de chaque objet d’étude. Par exemple, pour ce qui est du « roman depuis le xviiie siècle », on va proposer des extraits de différentes époques, centrés sur la question, pertinente au demeurant : « Pourquoi les écrivains s’intéressent-ils à des héros imparfaits ? » Mais comment s’étonner ensuite que règne dans l’esprit des jeunes gens la plus grande confusion dans l’histoire et la chronologie littéraires ?

Bien sûr, la partie « maîtrise de la langue » n’est pas oubliée, jusque dans l’accord sujet-verbe, puisqu’on sait désormais que les lycéens dans leur immense majorité ne possèdent pas les rudiments de leur propre langue.

Bref, le temps est loin du bon vieux Lagarde et Michard qui, pour ne pas être exempt de défauts, et sous une apparence assez austère, privilégiait le texte et livrait une nourriture consistante à ceux qui avaient faim.

L’idéologie préside

Ce qui frappe surtout, si l’on y regarde de plus près, ce sont les choix idéologiques qui président à l’élaboration de ces manuels : puisque les textes littéraires ne sont plus présentés pour eux-mêmes, comme détenteurs d’une valeur intrinsèque, mais pour servir des thèmes de réflexion librement choisis par les concepteurs, la neutralité n’est pas de mise, en dépit d’une apparente objectivité académique. Bien évidemment un manuel scolaire, parce qu’il repose toujours sur des choix, n’échappe pas à une part de subjectivité, mais il est plus facile de s’en prémunir lorsqu’on présente de façon chronologique ce qu’on considère comme les grands textes du patrimoine. L’organisation thématique des ouvrages ouvre une brèche à l’expression de l’idéologie. Et le singulier n’est pas innocent, puisque peu ou prou, d’un livre à l’autre, c’est la même orientation qui domine : on trouve bien sûr des questionnements littéraires intéressants et légitimes autour du roman, du théâtre ou de la poésie, mais c’est dans les pages consacrées à l’argumentation qu’on est amené à voir se déployer, le plus souvent sous la forme de présupposés et de messages subliminaux, la même doxa « progressiste » et bien-pensante. Pour faire bref, et puisque sont convoqués des sujets d’une actualité brûlante, l’immigration c’est bien, le changement climatique c’est mal. Quelques exemples parlants : dans le manuel de seconde « Escales », aux éditions Belin, on se penche sur la notion d’exil. Plusieurs textes donnent dans le pathos auquel prête le sujet : Tahar Ben Jelloun évoque la douleur de l’arrachement, Maylis de Kerangal expose son émotion lors du naufrage d’un bateau de migrants en provenance de Libye, Simon Abkarian, dans Libération, rédige un article mélodramatique sur les enfants des exilés. Loin de moi l’idée de nier la souffrance des déracinés, mais ces textes qui se présentent comme des « regards croisés sur l’exil » me paraissent n’avoir qu’une seule focale et ne faire appel qu’à la sensibilité des lecteurs. Quid des problèmes économiques, sociaux, culturels, voire civilisationnels, potentiellement liés à une immigration massive, incontrôlée, et bien souvent éloignée des usages et valeurs des pays européens où elle arrive ? Rien ne laisse entendre dans ce chapitre que ces malheureux exilés puissent créer des difficultés dans les pays d’accueil… Une idée, pour rire : si l’on veut réellement « croiser les regards », je suggère d’introduire un extrait du Camp des saints de Jean Raspail, roman de 1973 jugé sulfureux (ou prémonitoire) sur la destruction de l’Occident par la submersion migratoire. Ou le passage d’un essai d’Éric Zemmour, qui n’est pas le plus mauvais exemple dans le maniement de la langue au service des idées… Je sais bien évidemment que la simple évocation de ces noms en classe – celui de Zemmour en tout cas, Raspail étant largement inconnu du corps enseignant et de ses cadres – me vaudrait au mieux un rappel à l’ordre, au pire une suspension temporaire. On veut bien réfléchir sur l’immigration, mais dans les limites du politiquement correct, c’est-à-dire en s’en tenant aux bons sentiments de l’humanisme compatissant. Le terme « immigration », trop salement politique, est d’ailleurs agréablement remplacé par le plus poétique « exil ». Ou comment noyer le poisson et ne jamais risquer l’expression d’idées « nauséabondes ». En fait, sous le prétexte de révéler aux élèves les ficelles de l’argumentation, on leur transmet insidieusement un contenu idéologique et on leur apprend à « penser » tous dans la même direction. Il ne s’agit plus d’apprendre à penser, mais d’apprendre à penser quelque chose. On passe de la formation (nécessaire et légitime) de l’esprit au formatage (contestable et dangereux) de la masse.

Distribution de nouveaux manuels scolaire dans un lycée de Bourgoin-Jallieu (département de l'Isère), 6 septembre 2019. © ALLILI MOURAD/SIPA
Distribution de nouveaux manuels scolaire dans un lycée de Bourgoin-Jallieu (département de l’Isère), 6 septembre 2019. © ALLILI MOURAD/SIPA

D’ailleurs, pour enfoncer le clou du dogme, on trouve dans ces mêmes pages un texte de Jean-Jacques Régibier, paru dans L’Humanité, pour nous expliquer que les migrations sont la « conséquence normale de l’évolution de nos sociétés » et que « le phénomène a toujours existé ». Fermez le ban. On voudrait empêcher toute réflexion réelle sur l’immigration qu’on ne s’y prendrait pas autrement qu’en relayant comme on le fait ici ce poncif de la gauche d’aujourd’hui, et en excluant l’expression de toute autre position. On propose ensuite aux élèves un exercice de rédaction : il s’agit d’écrire un article de presse ayant pour titre « Les liens entre migration et culture française ». La chose laisse perplexe : est-ce à dire que la culture de notre pays ne s’est constituée, au fil de son histoire, que par l’apport de richesses exogènes et qu’à proprement parler, comme le dirait notre président, il n’y a donc pas de culture française ? En tout cas, c’est ce que le sujet laisse entendre.

Dans le même ouvrage, une page sur le photojournalisme annonce « une dénonciation des maux de notre société » : on découvre sous ce titre prometteur deux photographies, l’une d’un étang pollué en Chine, l’autre d’un débarquement de migrants à Lesbos. Si l’on voit bien que le premier fléau pointé du doigt est le saccage de la planète, on peut faire semblant de comprendre que le second est l’immigration illégale. Ce n’est évidemment pas le propos et notre velléité de mauvais esprit est vite étouffée par une observation attentive de la photo concernée : au premier plan, devant l’embarcation à peine sortie de l’eau, se trouve un jeune homme qui débarque avec un enfant en pleurs dans les bras. On comprend bien que le fléau n’est pas l’immigration, mais les conditions dans lesquelles elle se produit ; par voie de conséquence, sont condamnables ceux qui la condamnent dans son principe. Et on peut parier que bien peu de professeurs oseront parler de chantage affectif et de manipulation par l’image lorsqu’il s’agit pourtant de promouvoir de façon aussi grossière ce pseudo-humanisme immigrationniste.

Dans une page qui se veut un bilan de cette réflexion, les auteurs du manuel mobilisent Victor Hugo dans Ce que c’est que l’exil, oubliant de préciser que l’écrivain à Guernesey est un proscrit, dont le statut n’a rien à voir avec celui de la plupart des migrants actuels ; les mêmes auteurs prétendent que les textes et photographies proposés cherchent à « sensibiliser le public » et à « éveiller les consciences ». À quoi, l’histoire ne le dit pas… mais la présentation en début de manuel des « tendances [sociales] contemporaines » est éloquente : on voit émerger « des mouvements de mobilisation spontanée », dont la totale spontanéité demanderait à être vérifiée, mais qui sont connotés positivement (on pense aux manifestations pour le climat, contre le racisme, pour les droits des femmes… autant de nobles combats associés à une jeunesse à la fois cool et vigilante) ; on voit aussi apparaître, dans le même temps, « des replis identitaires », dont la désignation apparemment anodine vaut en réalité condamnation, le terme « repli » ayant été préféré à « mouvement » ou « mobilisation ». Ces « replis » pourraient à juste titre désigner les tendances actuelles du communautarisme musulman, mais au vu de la tonalité idéologique de l’ensemble de ces pages, le sous-texte vise et condamne sans doute exclusivement la défense de l’identité française, celle-ci ne pouvant éclore comme le veut la doxa du moment que dans des esprits rances et passéistes… D’un côté la sympathique fraîcheur des bonnes causes « spontanées » ; de l’autre la ringardisation culpabilisante du méchant « repli ». Il est d’ailleurs tout à fait notable de constater dans divers manuels que lorsque le terrorisme est évoqué dans des paragraphes de contextualisation historique au xxie siècle, alors même qu’il représente un danger majeur pour les sociétés occidentales et pourrait à ce titre légitimer le repli identitaire franchouillard, il est très rarement qualifié d’« islamiste ». On veut bien « éveiller les consciences », mais jusqu’à un certain point.

Les éditions Nathan ne sont pas en reste, et je ne résiste pas au plaisir pervers de citer dans le manuel « Horizons pluriels » de première quelques lignes d’un poème en prose d’une certaine Nicole Caligaris, qui donne à entendre le « cri poussé par trois femmes qui incarnent le visage et la voix d’un cœur [sic] anonyme de migrants » :

« Partir, nous partirons. Avec tampon, sans tampon… nous partirons. Comme des maudits et alors ? Comme des forçats… […] / PAR-TIR TA-TA-TA / PAR-TIR TA-TA-TA / PAR-TIR TA-TA-TA ».

Je laisse les lecteurs juges de la qualité littéraire de la chose.

"Grève scolaire pour le climat", Rennes, 20 septembre 2019.© Valentin Belleville/Hans Lucas/AFP
« Grève scolaire pour le climat », Rennes, 20 septembre 2019.© Valentin Belleville/Hans Lucas/AFP

On trouvera, toujours chez Nathan, dans la collection « L’Esprit et la Lettre », à destination de la classe de seconde, une citation de Julia Kristeva, proposée comme support de dissertation, non pour nuancer ou éventuellement réfuter son propos, mais pour éclairer une lecture contre le racisme : « L’étranger […] s’achève lorsque nous nous reconnaissons tous étrangers, rebelles aux liens et aux communautés. » Il est bien évident que tous les hommes ont en partage, au-delà de leurs différences, la condition humaine, qu’ils sont égaux en dignité, qu’on est tous l’étranger de quelqu’un, mais les élèves peuvent-ils également percevoir ce qui dans cette formule revient à célébrer une forme de tolérance liquide et à nier la notion même d’identité ? On pourrait convoquer ici le beau titre de Régis Debray, Éloge des frontières, comme un contrepoint narquois à cette promotion contemporaine de l’universalisme béat. Et on pourrait multiplier ainsi les exemples d’orientation idéologique relative à l’accueil de l’Autre.

Féminisme et lutte contre le patriarcat 

Parmi les autres tartes à la crème du travail sur l’argumentation proposé aux élèves, on a bien sûr la condition de la femme (toujours asservie) et la domination masculine (toujours assurée) : il s’agit massivement de déconstruire les stéréotypes de genre – on se demande bien ce qu’il reste à déconstruire depuis la maternelle –, en oubliant la plupart du temps de dénoncer les dérives du patriarcat là où il sévit vraiment, c’est-à-dire dans les sociétés musulmanes. Et bien sûr on utilise les mots « auteure » ou « écrivaine », des fois qu’on oublierait que l’émancipation de la femme, toujours à venir, passe par le massacre si généreusement inclusif de la langue. Au passage, j’ignorais qu’Olympe de Gouges, au vu de sa présence dans de très nombreux manuels, fût à ce point importante dans le paysage littéraire français…

On évoque aussi les fameuses fake news, autrement dit la désinformation, en convoquant chez Belin Miguel Benasayag, ou encore Edwy Plenel qui vante les mérites de son site Mediapart dans Le Prix de la liberté. On aimerait une plus grande pluralité de vues. Sur le même thème, « Horizons pluriels » de Nathan présente le texte de Stromae, Carmen, pour mettre en garde contre les réseaux sociaux et ce qu’ils véhiculent. On peut s’interroger sur la légitimité de ce type de textes dans un manuel de littérature. Ce n’est pas en croyant plaire aux adolescents qu’on gagne en légitimité.

L’inévitable réflexion sur le changement climatique

Le tour d’horizon serait incomplet sans une réflexion obligée sur le changement climatique. Il me semble que peu de manuels y échappent. J’ai d’ailleurs reçu récemment du groupe Hachette un petit dossier pour compléter une séquence consacrée au « défi écologique » dans la collection « L’Écume des lettres » : on y trouve en guise d’alibi patrimonial une nouvelle d’Alphonse Daudet, prétexte à une réflexion sur la responsabilité de l’homme dans les désastres écologiques, en particulier dans l’incontournable réchauffement climatique. Tout laisse entendre dans les sujets proposés que cette responsabilité ne fait aucun doute, comme le montre la question fermée « Selon vous, sommes-nous assez conscients de notre responsabilité dans la crise écologique ? » ; je ne suis pas spécialiste de la question, mais il me paraîtrait assez sain de ne pas se faire le relais des thèses du GIEC et d’introduire quelques positions moins tranchées, puisque plusieurs scientifiques – sans être complotistes ou farfelus – contestent la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique, voire l’existence même dudit réchauffement. Nous avons d’ailleurs droit sur ce même sujet à un extrait de poème de Xavier Jouvelet, extrait de Lettre à ma zonie [sic] : « Animal ou humain / On est tous menacés / Pas moyen d’échapper / Nulle part où aller / Plonger d’un coup dans la peur / Par la folie des hommes »

On peut se demander où les auteurs de manuels dénichent de pareils trésors de la langue française, et on devrait, si toutefois on les soumettait à nos élèves, en profiter pour leur dire qu’il ne suffit pas d’aller à la ligne pour prétende écrire de la poésie…

Vers la fabrique d’une génération d’incultes

En somme, les lycéens sont privés de vrais repères historiques et littéraires, privés de connaissances solides sur les grands auteurs, mais soumis à un matraquage idéologique auquel le texte est asservi : ils deviendront sauf exception des êtres parfaitement incultes, mais tolérants, y compris à ce qui les menace, prêts à tout accepter au nom du vivre-ensemble, prompts à dénoncer une domination masculine qui n’existe plus, mûrs pour le déboulonnage de statues d’hommes dont ils ne connaissent à peu près rien, incollables sur le tri sélectif et les mesures écoresponsables pour sauver la planète. Toutes les disciplines des sciences humaines participent peu ou prou de ce conditionnement, puisque les élèves y sont soumis dès le plus jeune âge en histoire, en EMC (enseignement moral et civique) et même en langues vivantes, par le biais d’articles de presse et de thématiques relevant du même tropisme idéologique. La construction d’un homme nouveau est en marche et l’institution scolaire, alors même qu’elle prétend contribuer à développer l’autonomie critique, apparaît bien plutôt comme un maillon essentiel dans le formatage des esprits. Il est à cet égard assez cocasse de lire dans le manuel de Nathan « Horizons pluriels » une mise en garde contre l’uniformisation des opinions via l’information instantanée et les réseaux sociaux !

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Pour revenir au seul enseignement de la littérature, il n’a pas pour vocation de servir un projet de société, quel qu’il soit. Un professeur de lettres doit simplement, humblement, se mettre au service des textes pour en montrer la richesse et la subtilité : sans leur imposer une vision univoque du monde, il doit tenter d’amener les élèves, par la fréquentation de ces œuvres, à former leur jugement esthétique, moral et intellectuel, et si possible à les aimer.

Vu d’Allemagne : Dany à la recherche de l’identité perdue

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Nous sommes tous des Juifs allemands, documentaire de Daniel Cohn-Bendit (2020), diffusé dans "La case du siècle".© D.R.

Dany le ci-devant le rouge part avec son frère Gaby et sa caméra à la recherche de son identité perdue. Son documentaire, Nous sommes tous des Juifs allemands, a été diffusé en juin en Allemagne et en France. Au lieu d’aller chercher en Israël la confirmation de ses opinions convenues sur les persécutés devenus persécuteurs, il aurait dû lire le Juif imaginaire.


Daniel Cohn-Bendit, dit « Dany », est un personnage éblouissant. Après avoir été meneur du mouvement étudiant de 1968, et expulsé de France, il participe activement à la « guerre du logement » à Francfort et cofonde le parti Vert, pour lequel il siégera à Bruxelles de 1994 à 2014. Comme la plupart des lanceurs de pavés qui se sont rebellés à ses côtés, l’ancien squatteur est devenu un notable qui aime se présenter avec une chemise Ralph Lauren. Ce n’est pas que ses positions aient profondément changé (à l’exception de quelques propos légers sur la sexualité des enfants, qu’il regrette maintenant), mais elles sont devenues majoritaires, au moins en Europe occidentale.

Cependant, on ne s’intéressera pas ici à l’homme politique, mais au Juif Cohn-Bendit, car son film documentaire autobiographique, Nous sommes tous juifs allemands, diffusé en France en juin, met en avant son identité juive. Le titre du film évoque le slogan scandé par les masses étudiantes à Paris lorsque Cohn-Bendit a été interdit de retour en France par les plus hautes autorités en mai 1968. On y découvre un homme posé de 75 ans qui écoute ses interlocuteurs avec un esprit ouvert.

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Le film commence à Moissac, près de Montauban, où ses parents allemands et son frère aîné Gaby ont trouvé refuge dans une famille française pendant la guerre. Avec Gaby, un communiste toujours convaincu, il discute, assis sur un banc, du judaïsme. Comparé à son frère, qui ne veut pas être considéré comme juif, car pour lui cette affiliation reviendrait à prendre parti pour une idéologie qu’il n’a pas choisie, Dany semble carrément pieux.

En Israël pour montrer que les persécutés sont devenus persécuteurs

Les scènes suivantes, qui se déroulent presque exclusivement en Israël, déploient le récit, devenu une tarte à la crème des médias d’Europe occidentale, des persécutés devenus persécuteurs. Cohn-Bendit visite une école pour étrangers non juifs, où des enfants en pleurs se plaignent du manque de reconnaissance et des regards furieux ; il rencontre l’une des rares rabbins qui officient en Israël pour qu’elle lui explique à quel point les mesures de sécurité israéliennes contre le terrorisme arabe sont inhumaines ; puis un Arabe vivant à Jérusalem-Est qui se plaint de la politique israélienne en matière de logement, sans mentionner le fait qu’il est interdit aux Arabes de vendre des biens aux Juifs sous peine de mort.

Seules quelques personnes représentatives de la société israélienne juive ont leur mot à dire. Cohn-Bendit se moque par exemple d’un journaliste orthodoxe qui lui reproche d’avoir agi en égoïste en épousant une femme non juive. Au récit déchirant d’une femme juive française émigrée en Israël, enseignante de profession, qui a été insultée par des enfants musulmans dans son école et qui a dû assister au refus de ses élèves de participer à la minute de silence pour les Juifs assassinés lors de l’attentat de Toulouse (2012), Cohn-Bendit accorde une seule minute entre deux scènes où il dénonce l’attitude israélienne envers les Arabes.

Cohn-Bendit regrette d’avoir commencé trop tardivement à s’identifier en tant que Juif et, de surcroît, d’avoir si longtemps adhéré à la ligne de Sartre sur le sujet. Cependant, on ne sait pas très bien quelles conclusions il tire de cette prise de conscience.

Dans ses Réflexions sur la question juive (1946), Jean-Paul Sartre explique que s’il n’y avait pas de Juifs, l’antisémite en inventerait, et que sont juifs tous ceux qui sont simplement considérés comme tels. En somme, c’est l’antisémite qui fait le Juif. Ce dogme, qui a durablement influencé plusieurs générations de philosophes, a trouvé une expression littéraire, notamment dans la pièce Andorra (1961) de Max Frisch. Andri, un jeune homme, y est pris pour un Juif dans une Andorre occupée par les fascistes. Toutes les caractéristiques communément considérées comme juives lui sont attribuées. Ce n’est que sous la pression sociale qu’Andri accepte finalement ces caractéristiques, bien qu’il s’avère, après son meurtre, qu’il n’est pas du tout juif. Moralité de ce morceau de littérature engagée : la discrimination peut toucher tout le monde, il faut donc la combattre sous toutes ses formes, et lutter contre toute tentative de définition de caractéristiques collectives, car diviser les gens en groupes est cruel et peut être fatal.

Cette vision de Sartre et de ses épigones revient à nier l’existence de caractéristiques authentiquement juives, donc trois mille ans d’histoire nationale. Quelques années plus tard, le même Sartre gardera le silence sur les procès antisémites de médecins juifs orchestrés par Staline et qui, dans les années 1970, rendra visite, dans sa prison de Stammeheim, à l’antisémite Andreas Baader, qui s’était formé au terrorisme dans un camp palestinien.

Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide.

Dans sa préface au chapitre sur l’antisémitisme des Origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt soulignait déjà le développement fatal de la recherche sur l’antisémitisme, auquel Sartre, avec ses Réflexions, avait servi d’obstétricien. Et enfin, en 1980, paraît le livre qui condamne Sartre de manière définitive : Le Juif imaginaire (1981), écrit par Alain Finkielkraut en réponse à la fois aux attaques arabes contre les institutions juives et au virage antisioniste de la gauche. Le livre comporte d’ailleurs un chapitre intitulé : « Nous sommes tous juifs allemands ». Finkielkraut y note : « Le rôle du Juste devenait accessible à quiconque désirait l’endosser » ; et plus loin : « Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide. »

Cohn-Bendit aurait dû lire Le Juif imaginaire, il en est l’incarnation 

En somme, Finkielkraut a répondu il y a quarante ans aux questions que pose aujourd’hui Cohn-Bendit dans son film. Au lieu de revenir à Sartre, Cohn-Bendit aurait dû relire Le Juif imaginaire, il se serait épargné cette recherche infructueuse de son identité perdue. Il est l’incarnation même du Juif imaginaire. Pour lui, le judaïsme se traduit seulement par un devoir d’intervention politique en faveur des dominés. Autant dire que l’ex-trublion de Nanterre peut difficilement s’identifier à l’État juif.

À la fin du film, on retrouve Cohn-Bendit à Francfort dans son cercle familial et intime. Bela, le fils qu’il a eu avec Ingrid, est marié à une femme érythréenne cultivée, distinguée et enceinte. Ses parents à elle sont aussi présents, tous dînent ensemble, c’est le fantasme rêvé de tout multiculturaliste et c’est bien plus humain que le mauvais rêve nommé Israël. Bien sûr, il n’est pas fait mention du rabbin Zalman Gurewitch à Francfort, qui a manqué de se faire tuer lors d’une attaque au couteau par un migrant en 2007. Cela gâcherait l’idylle.

Les deux seules critiques allemandes du film à ce jour ont toutes deux été publiées dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’une d’entre elles, intitulée « Israelkritik in Israel » (« Critique d’Israël en Israël »), tire prétexte du film pour nourrir l’aversion de l’auteur envers Israël. Entre-temps, le 6 septembre, le film sous-titré en allemand a même été diffusé au sein de la communauté juive de Francfort. Et il le sera plus largement cet automne. Les antisionistes de tout poil peuvent faire des bonds de joie

Pierre de Villiers veut réparer la France

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Pierre de Villiers en 2015 © JP PARIENTE/SIPA / Numéro de reportage: 00815664_000001.

Le général publie L’équilibre est un courage. Il y fait le lien entre immigration et « séparatisme », chose que n’osent pas les macronistes


Dans son troisième livre, L’équilibre est un courage, le général Pierre de Villiers propose avec humanité et intelligence des pistes pour recoller les morceaux de la France. On retrouve là tout ce qui caractérise son regard sur le monde : le refus du fatalisme, l’alliance de la réflexion et du concret, la foi en l’homme et en la France. L’équilibre que vise Pierre de Villiers n’est pas un « en même temps » fade et indécis, mais une ligne de crête résolument choisie. Le courage auquel il appelle n’est pas un aveuglement, mais une détermination. « Ce livre est un appel au calme » écrit-il aussi. Mais en est-il encore temps ? Dans ces morceaux de France que le général veut recoller, voit-il bien que certains ne sont plus la France, si tant est qu’ils l’ont un jour été ? Voit-il bien que ceux-là devront être vaincus, peut-être même détruits, avant d’espérer recoller tous les autres ? 

A lire aussi, Jean-Pascal Caravano: Musulmans français, encore un (gros) effort vers l’assimilation!

Faut-il lire L’équilibre est un courage ?  Oui sans hésiter, mais il faudrait le compléter – oserais-je dire l’équilibrer ? – avec l’œuvre d’un autre grand soldat : Contre-insurrection, de David Galula.

Un bon diagnostic

Pierre de Villiers sait voir l’espoir là où beaucoup l’ignorent : il en tire des raisons de choisir, plutôt que la passivité du renoncement ou la brutalité de la rage, l’équilibre courageux de l’action. Il sait tendre la main là où d’autres restent les bras ballants ou brandissent systématiquement le poing. Il est de ces chefs militaires qui savent découvrir des alliés inattendus.

Ne lui reprochons pas de voir l’espoir, ne lui reprochons pas de vouloir retisser les liens déchirés. Mais n’oublions pas qu’il faudra aussi combattre et vaincre…

Mais sa force est sans doute aussi sa faiblesse : soucieux de ne pas laisser passer la chance de gagner un ami, il ne voit pas toujours l’ennemi dissimulé derrière certains sourires de façade, ni l’instrumentalisation qui peut être faite de son humanisme. Devrait-il renoncer à cet humanisme ? Certainement pas ! Seulement l’équilibrer….

A lire aussi, Martin Pimentel: Général Pierre de Villiers: le plus illustre des Français

Ainsi, le Général fait un très bon diagnostic des lignes de fracture qui déchirent notre pays (ce qu’il écrit sur les gilets jaunes est remarquable, à la fois dans son analyse et dans ses solutions), mais il sous-estime de toute évidence certaines des forces qui creusent ces lignes. Il rappelle qu’en Libye nous avons gagné la guerre, mais perdu la paix : attention à ne pas vouloir maintenant gagner la paix trop tôt, au risque d’oublier qu’il faut d’abord gagner la guerre, et donc la faire. Bien sûr, Pierre de Villiers lui-même ne risque pas de sombrer dans ce travers ! Mais l’influence aujourd’hui de l’état d’esprit munichois est tel qu’un militaire parlant d’apaisement risque de ne pas être compris comme un appel à anticiper l’après, mais comme un prétexte pour prôner la paix à tout prix.

Soif d’un ordre qui ne soit ni celui des bandes, ni celui des salafistes

Prenons un exemple : les cités. Le général fait une différence intéressante entre « banlieues » et « cités » : « Dans la banlieue, on trouve la mairie, le supermarché, la pharmacie ; la cité est parfois plus le royaume des dealers, qui sont les vrais leaders d’une économie souterraine prépondérante. » Le regard que Pierre de Villiers porte sur les habitants de ces cités est précieux : il parle de rencontres magnifiques, il sait voir la volonté de s’en sortir, le courage d’entreprendre, la soif d’un ordre qui ne soit ni celui des bandes, ni celui des salafistes. Il ose aussi parler clairement d’immigration, et faire le lien trop souvent nié entre immigration et séparatisme : « Il s’agit avant tout de durcir les conditions du regroupement familial et de réformer le droit d’asile pour éviter qu’il ne constitue un appel d’air difficile à maîtriser. » « Combien de plan ministériels ou gouvernementaux pour les cités a-t-on élaborés depuis vingt ans ? Il faut attaquer le mal à la racine et arrêter les flux d’entrée. »

A lire aussi, du même auteur: Que veulent les terroristes? Nous soumettre!

Pour autant, si le général de Villiers est incontestablement d’un grand talent pour tendre la main à des jeunes à la dérive, je crains qu’il évalue mal la proportion de ces jeunes (ou moins jeunes) qui ne sont pas à la dérive, mais engagés volontaires dans les armées ennemies. S’il sait voir ces mères de familles qui luttent dans des conditions terribles pour empêcher leurs enfants de sombrer (et il a raison de le voir, il a raison de le dire, il est nécessaire de l’entendre), je crains qu’il oublie tous ces parents qui poussent leurs enfants dans la délinquance, ou alimentent la haine de la France. Ainsi de ces groupuscules turcs qui défilent, menacent et détruisent depuis quelques jours, à Décines, à Lyon, à Vienne. « Retrouvons le chemin de l’unité et de l’espérance qui ont toujours fait la grandeur de la France » écrit Pierre de Villiers dans sa conclusion, appelant à « une vraie réconciliation » Mais il ne saurait être question de « réconciliation » avec des milices étrangères agressives se livrant à des démonstrations de force sur notre sol ! Sauf à considérer leur présence en France comme légitime, ce qui serait en soi une capitulation.

L’observation vaut également pour ce que Pierre de Villiers appelle « la France aveuglée » – j’aime sa formule – celle des métropoles mondialisées, hors-sol et où l’individualisme égoïste est devenu la norme, enrobé de bons sentiments préfabriqués. Le général cite d’ailleurs fort à propos Péguy : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. » Mais si là non plus il ne faut pas nier les raisons d’espérer, il ne faudrait pas se voiler la face. Les membres d’une soi-disant « élite » qui vendent à la découpe leur pays et l’avenir de leur peuple en échange de parts de marché et de dividendes, ou de voix dans un marketing électoral sinistre, tous ceux qui veulent détruire la France en la réduisant à un territoire accompagné d’un budget, sont des ennemis. Avant de songer à la réconciliation, il faudra les affronter, les vaincre et les désarmer. Et cela vaut aussi pour une certaine intelligentsia, dont la courageuse tribune récemment publiée dans Le Monde nous rappelle l’influence et la violence.

Un livre très riche

Tout ceci n’est qu’un survol, d’un livre trop riche pour être aisément résumé. Le général parle aussi, et souvent avec justesse, de la révolution technologique, de la mondialisation, du lien à retisser entre les générations, d’éducation, de gastronomie, de sport, de la grandeur du service, de l’importance de savoir dire « merci » et de savoir enseigner aux enfants à le dire. Il nous rappelle que « il n’y a pas de régalien sans social et pas de social sans régalien ». Il prend avec conviction, avec talent et avec raison la défense de la « classe moyenne », « celle qui paie ses impôts sans sourciller et ne voit aucune amélioration de sa vie quotidienne en dépit des promesses depuis cinquante ans », « ces Français qui ne sont ni les riches avec les revenus de leur patrimoine, ni les pauvres avec les aides sociales, et qui sont souvent les oubliés de nos politiques publiques. Ces Français qui se sentent lésés, coincés entre les bénéficiaires de la redistribution sociale et les rentiers tirant avantage du libéralisme et de la mondialisation. » Il parle d’écologie, et plus important encore, il parle de la beauté de la nature, trop souvent oubliée par ceux qui n’y voient qu’un réservoir de ressources, fussent-elles « durables ». « La France des paysages est intimement liée à la poésie française et à notre patrimoine littéraire inestimable et si envié à l’étranger, car contempler, c’est habiter poétiquement. Albert Einstein l’exprimait à sa façon : la joie de contempler et de comprendre, voilà le langage que me porte la nature. »

A lire ensuite, Bérénice Levet: La terre contre le terroir

Avec L’équilibre est un courage, le général de Villiers continue à nous proposer des pistes pour œuvrer à un but indispensable et auquel nous avons tous la possibilité et le devoir de contribuer : « à cette France fracturée, inquiète et désabusée, nous devons redonner le souffle qu’elle a perdu et faire repartir le feu sous la cendre. » Ne lui reprochons pas de voir l’espoir, ne lui reprochons pas de vouloir retisser les liens déchirés. Mais n’oublions pas qu’il faudra aussi combattre et vaincre, apprendre à distinguer entre les adversaires avec lesquels il est possible de faire la paix et les ennemis qu’il faut terrasser et détruire. Et ensuite, mais ensuite seulement, envisager la réconciliation – et pas à n’importe quel prix, ni avec n’importe qui.

Comme Pierre de Villiers l’écrit lui-même : « on ne peut pas en même temps vivre en France et la haïr. »

L'équilibre est un courage

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Donald Trump aura été un peu plus qu’on ne le croit

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Donald Trump le 1 novembre à Montoursville © Alex Brandon/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22508837_000010.

Et si par Trump l’Amérique avait renoncé à être un Empire pour redevenir une nation? C’est la thèse défendue par Paul Gottfried dans son livre L’Amérique de Trump: entre nation & empire.


Donald Trump n’a jamais manqué d’instinct politique. En 2016, celui-ci s’est révélé assez sûr. Arrachant l’investiture de son parti à la hussarde, il réussissait le plus beau coup de billard à trois bandes de l’histoire politique du pays en gagnant sur le fil la Rust Belt (les États industriels du nord du pays traditionnellement démocrates) et finalement l’élection.

Son sort est aujourd’hui incertain – alors qu’on le disait désespéré il y a quatre ans. On a beaucoup ergoté sur sa personnalité – les médias américains allant même jusqu’à interroger sa santé mentale ou ses facultés intellectuelles élémentaires. Pour peu qu’on délaisse cette dramaturgie et ses effets ampoulés, il reste la politique. En la matière les erreurs du président furent nombreuses – parfois amples et sans doute à la mesure de son héritage paradoxal.

Une mise en scène hypnotique

Les sondages sont mauvais. On insiste sur le rejet de sa personne. À voir. Plusieurs fois pourtant depuis 2016, l’Amérique s’est retrouvée dans son président. Nation darwinienne, édifiée dans le sang, par la force et grâce aux armes ; sur fond aussi de lutte entre l’homme et la nature sauvage, elle a bien plus que nous le culte de l’homme fort. Sauvé du Covid, sa mise en scène dès son retour de la maison blanche fut édifiante – sans doute ridicule pour un Européen. Revenu des enfers, le président revenait jouer le mythe de l’homme nouveau cher à Saint-Paul et aux protestants. L’homme qui a vaincu la mort et renait à lui-même. Il a dépouillé le Vieil Homme qui était en lui.

Cet homme, on le sait, n’est pas un dégonflé. Aussi, il n’a jamais eu peur de son image. Sa naissance l’a mis à l’abri du besoin, lui permettant de déployer tôt ses talents. Star très moderne, un peu kitsch quand il joue les cow-boys, surjoue les parades militaires, il a aimé séduire autant qu’il adore aujourd’hui choquer. À côté, son adversaire est utilement rabaissé à sa fatigue et à une supposée sénilité naissante.

Homérique Amérique

C’est toute cette culture exotique que Trump entretient auprès de la nation qu’il dirige. Comme les cités antiques, l’Amérique se laisse hypnotiser par son propre story telling. Elle se raconte en permanence sa propre histoire :  sur les écrans, dans les romans de gare, les magazines et la publicité – là où Trump a s’est constitué en modèle.

C’est son étrange roman national. Pour le théoricien littéraire Marthe Robert, le roman procède justement d’une croyance bâtarde et fictive dans l’auto-engendrement d’un personnage Don Quichotte qui oppose au monde son désir de grandeur, sa révolte, son souhait de renverser la table ; provoque reçoit en échange des railleries.

A lire aussi: Drieu Godefridi: «Selon moi, Trump gagnera»

L’Amérique cultive la même attitude. « Née d’une mère européenne et d’un père inconnu », l’Amérique s’est faite volontairement bâtarde. Car si sa mère est bien européenne, son père inconnu est une insémination du fantasme. À l’observation, tout ou presque lui vient d’Europe. Sa langue, sa culture, son architecture, ses institutions ont la même origine que sa population. Prolongement du vieux continent, elle s’obstine à se penser comme sa rupture en revendiquant son « exceptionnalisme ».

Cet exceptionnalisme, elle l’a halluciné en une « destinée manifeste ». Le concept fut formulé au XIXe, et a offert à l’Amérique de se penser comme une nation missionnaire, promise à étendre au monde sa parole bienfaisante. Il s’enracine aussi dans le discours des pères fondateurs : en s’adressant à la nation américaine, le président Washington dit aussi au monde qu’aucune de ses frontières ne saurait faire obstacle au Bill of rights. La souveraineté a vécu, avec elle l’Europe et une idée de la civilisation. Reniant un monde déchu, les premiers colons l’avaient fui, bible à la main, au cœur la haine du papisme et le rêve d’édifier une nouvelle Jérusalem sur la colline.

Le liquidateur

Le fameux rêve américain est aujourd’hui contrarié. La gigantesque classe moyenne qui l’incarne est largement déclassée, les communautés s’affrontent en son sein et à l’international, l’Amérique déploie une diplomatie véhémente pour pallier le réel recul de sa puissance. Projet politique audacieux, l’Amérique est entrainée sur la pente d’un échec dont les écrivains européens eurent les premiers l’intuition quand Tocqueville décrivait les congestions de sa jeune démocratie, Kipling et Stendhal moquaient sa vulgarité et Baudelaire sa « grande barbarie éclairée au gaz. »

Donald Trump ne s’y est pas trompé. Candidat, Il a d’abord fait voltiger tous les mensonges sur lesquels l’Amérique avait vécu : concorde intercommunautaire, indéfectibilité du rêve américain et guide « du monde libre ». Président, il a cessé de confondre ses intérêts avec ceux du monde et ceci est explicite depuis le premier jour de sa présidence. L’Amérique de Trump est comme Athènes dans le dialogue mélien de Thucydide,  « ne prétend pas que sa domination est juste. »

Et pour nous ?

Plus important encore, et novateur dans les discours de son Président : ni l’Amérique ni l’occident ne sont définis comme une auberge espagnole ou un projet politique à visée internationale. Son discours de Varsovie du 6 juillet 2017 était clair et assez profond. Donald Trump y définissait l’occident comme une civilisation parmi d’autres. Un point sur la carte. Avec un dedans et un dehors. Certains qui y appartiennent, d’autres qui n’y appartiennent pas. Elle a son caractère : « faith, family, freedom » et ses frontières.

Jadis Empire – à ce titre ontologiquement belliqueux et projeté vers l’universel – l’Amérique semble aujourd’hui se penser comme une nation. Classé comme « isolationniste» Trump a amorcé un retrait de la puissance américaine alors que la folie des grandeurs géopolitiques de ses prédécesseurs avait saigné son peuple, le Moyen-Orient et les finances publiques. Cette tendance s’enracine profondément dans l’histoire de la droite américaine alors que les néoconservateurs l’en avaient éloignée. C’est la thèse principale du dernier livre de l’Universitaire Paul Gotfried : derrière le faste et les outrances, Trump réapprend à l’Amérique qu’elle doit jouer un rôle plus modeste dans le monde – ceux de sa conversation et de ses intérêts essentiels.

La fin d’un Empire, le retour d’une Nation ?

Il est assez rare, sauf dans les fables, qu’une puissance se fasse meilleure par la seule loi du plus fort. Une idéologie sert toujours à habiller la domination par le généreux prétexte de l’altruisme. La Russie sous l’URSS dissimulait sa politique panslaviste avec le prétexte communiste. L’idéologie américaine – celle du marché et des droits de l’homme – qui servait de couvert utile à l’impérialisme américain n’inspire plus son président. Il ne cache pas son dédain pour la tradition missionnaire de ses adversaires démocrates, de Wilson ou Roosevelt ni pour les néo-conservateurs qui pour beaucoup soutiennent Joe Biden. Il a compris que l’Amérique, comme nation, risquait de se diluer dans le même magma que celui proposé – et imposé – au monde en même temps que l’économie globalisée mettait en péril des millions de ses citoyens.

La fin d’un empire vient moins souvent de la résistance des peuples sujets que de la lassitude d’une nation à en payer le prix. La valeur des nationalités s’était rappelée à la Russie en 1991 via la figure paradoxale et burlesque d’Eltsine tenant péniblement debout sur un char en signe de défi à un régime supranational qui s’effondrait. Et le personnage Trump est inattendu, choquant et exubérant ; comme sans doute l’est l’Amérique. Malgré les outrances, malgré les diarrhées verbales, malgré la débandade sanitaire, malgré sa possible défaite, Donald Trump nous a peut-être fait vivre un basculement historique.

L'Amérique de Trump entre Nation et Empire

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Les sept jours qui ébranlèrent la France

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L'historien Emmanuel de Waresquiel. © Hannah ASSOULINE

Pour l’auteur de Juger la Reine, tout s’est joué entre le 17 et le 23 juin 1789 : la fin de mille ans de monarchie et l’avenir de la France. Restituant, grâce à des sources très variées, l’atmosphère de ces journées, l’historien explore trois évènements fondateurs de tout ce qui suivra, de la Déclaration des droits de l’homme à la Terreur en passant par tous les avatars ultérieurs de la longue guerre civile française. Repondant à François Furet, il affirme que la Révolution n’est pas terminée.


Élisabeth Levy. Votre livre[tooltips content= »Sept jours – 17-23 juin, la France entre en Révolution, Tallandier, octobre 2020″](1)[/tooltips] se concentre sur la semaine du 17 au 23 juin 1789. Pourquoi l’histoire populaire retient-elle de tout autres dates ?

Emmanuel de Waresquiel. Parce qu’en France, on a toujours été plus attaché aux symboles qu’aux réalités qui se cachent derrière eux. La Bastille est très vite devenue le symbole de l’insurrection populaire et de la prise du pouvoir par le peuple, donc un acte fondateur. En réalité, elle n’a jamais été « prise », elle s’est rendue. Le peuple ne l’a pas plus attaquée parce qu’elle était « l’antre du despotisme », mais parce qu’il s’y trouvait de la poudre. Le roi et son gouvernement étaient déjà nus le 14 juillet 1789. Les choses se sont jouées avant, en juin, avec trois événements liés entre eux et qui contiennent en eux-mêmes toute la Révolution et tout ce qu’elle deviendra par la suite, jusqu’à la guerre civile et la Terreur de 1793. Reste qu’en une semaine, tout est accompli, la révolution politique, mais aussi la révolution sociale.

Commençons par le 17 juin : les députés du tiers état se constituent en Assemblée nationale indivisible en adoptant la motion de Sieyès. En quoi s’oppose-t-elle à celle de Mirabeau ?

Mirabeau propose de faire des députés les représentants du « peuple français ». Dans son esprit et dans celui de nombreux députés du tiers état, le peuple n’est pas la nation. Il n’en représente que la part la moins éclairée. Il est un allié nécessaire, mais un allié dangereux. Quoi qu’il en soit, Mirabeau préserve ainsi ceux qui restent : les représentants de la noblesse et du clergé, et tout autant le roi. Toutes les déclarations de Louis XVI, depuis son avènement au trône en 1774 et jusque sous la Révolution, qu’il n’a par ailleurs jamais comprise, tournent autour de cette même idée : « Je ne fais qu’un avec la nation. » En se déclarant unilatéralement les représentants de la nation, les députés séparent le roi de cette dernière et le privent du même coup de sa sa légitimité. En quelques jours et après mille ans de droit divin et d’incarnation monarchique, la souveraineté change brutalement de camp. C’est cela la « table rase » évoquée par François Furet. De plus, le même jour, ils placent la dette publique sous la protection et l’honneur de la nation, privant le roi du plus important de ses pouvoirs régaliens, celui de lever l’impôt.

Les Français évoquent la raison et pourtant, ils sont habités par leurs désirs, leurs fantasmes

On se heurte immédiatement à un paradoxe français. L’aspiration à l’« indivisibilité » se conjugue avec une conflictualité permanente.

On peut dire que la guerre civile française a commencé à l’instant où les députés du tiers état se sont constitués en Assemblée nationale, non pas par un contrat passé avec le roi et les deux autres ordres, mais contre eux. En se proclamant seuls représentants de la nation et en déclarant cette dernière « indivisible », ils renvoient les deux autres ordres du royaume à l’inexistence politique et sociale, à leur « inutilité ». « Mauvais citoyens », « privilégiés », « ennemis », « traîtres », « complot » : on trouve déjà dans les discours de juin 1789 les mots de la Terreur. Toute l’habileté des députés du tiers état est d’avoir fait croire à l’opinion que les exemptions et privilèges fiscaux ne touchaient que les nobles et le clergé, soit un peu moins de 500 000 personnes sur une population de 26 millions d’habitants, comme s’ils ne bénéficiaient pas aussi de ces derniers : pays d’État, corps de ville, corporations, etc. Le décret du 17 juin est un décret de combat.

Trois jours plus tard, le 20 juin, trouvant porte close, les mêmes députés du tiers se rendent au Jeu de paume tout proche et jurent de ne se séparer que lorsqu’ils auront donné une constitution à la France.

Les députés du tiers s’étaient déclarés Assemblée nationale indivisible le 17 juin. Le 20 juin, ils se déclarent Assemblée constituante, unanime et indissoluble. Le 23 juin, c’est le dernier épisode. Le roi et le gouvernement tentent de reprendre la situation en main.

Mais les trois discours de la séance royale du 23 juin résument l’impasse dans laquelle se trouve l’absolutisme monarchique. D’un côté, une velléité de modernisation libérale, de réformes administratives et fiscales ; et de l’autre, le maintien d’un ordre social inégalitaire qui fonde la légitimité même du pouvoir royal. En conséquence, il ne vient pas une seconde à l’esprit de Louis XVI de réunir les ordres séparés au sein des états généraux en une assemblée unique qui voterait « par tête » et donnerait une quasi-majorité au tiers état. De même, les états généraux restent, dans son esprit, un organisme de conseil et non de décision essentiellement réuni pour éviter une banqueroute qui guette le pouvoir depuis des années. À l’issue de la séance du 23 juin, le roi demande aux députés des trois ordres de se retirer dans leurs chambres respectives. La noblesse et une partie du clergé s’exécutent. Les députés du tiers s’y refusent et dans la foulée, se déclarent inviolables, ce qui est inouï. Ils représentent désormais la nation et n’ont plus d’ordre à recevoir du roi. Cependant, la réponse de Mirabeau au grand maître des cérémonies Dreux-Brézé – « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes » – a été inventée de toutes pièces a posteriori. Les mots « peuple » et « maître » n’apparaissent que plus tard, à partir de 1791. En réalité, les avocats et les juristes du tiers état sont loin de représenter le peuple au nom duquel ils parlent. La France est agricole et rurale à 80 % et seule une poignée de députés du tiers appartient à ce monde-là.

Les députés du tiers état ont trop lu !

Vous revenez souvent sur le pouvoir des. Les mots qui fabriquent le réel : c’est la définition de l’idéologie.

Les députés du tiers état ont trop lu ! Beaucoup appartiennent à ces « sociétés de pensée » décrites par Augustin Cochin au siècle dernier (académies, sociétés de lecture, loges maçonniques), qui sont autant de laboratoires des idées des Lumières, des philosophes à Jean-Jacques Rousseau, des droits naturels au contrat social. Pourtant, rares sont ceux qui comme l’abbé Sieyès ont véritablement pensé la représentation comme le bras politique et légitime de la souveraineté nationale. Nombre de députés du tiers réclament une constitution sans très bien savoir ce qu’elle sera. Il ne faut pas oublier non plus leur origine robine. Les trois quarts d’entre eux appartiennent à la basoche et aux offices de judicature : procureurs, notaires et surtout avocats. Ils sont élus parce qu’ils sont les seuls à maîtriser le discours et la parole, sur fond d’abstention et d’émeutes, sans aucun contrôle de la part du gouvernement royal. En vérité, leur amour des mots, leur goût des abstractions tiennent moins au Contrat social de Rousseau qu’à leurs « Mémoires à consulter », aux prétoires et aux plaidoiries. Par expérience, ils ont tendance à vouloir tordre le réel, à l’adapter aux catégories du droit.

Peut-être découvrent-ils aussi ce qu’on n’appelle pas encore la « liberté d’expression » ?

Oui, mais c’est une autre histoire. L’opinion, le déferlement des brochures ont évidemment joué un rôle essentiel. Mais je veux souligner ici que, pendant toute la Révolution, les luttes de factions ont été des luttes de mots. Qui détient la tribune détient le pouvoir, pourvu que les

sections sans-culotte parisiennes prennent ces mots pour des vérités. Il y a dans la Révolution française une dimension littéraire. Certes, contrairement aux Cent jours et aux révolutions de 1830 et de 1848, 1789 n’a pas eu d’écrivains de génie – ni vraiment Chateaubriand qui était à peine là, ni Stendhal, qui était trop jeune, ni Hugo, qui n’était pas né. Plus tard, c’est surtout la Terreur qui inspirera ces derniers (voyez le 1793 de Victor Hugo), pas la « promesse » de 89. Reste qu’en France, les mots précèdent les choses. Comme l’écrit Tocqueville dans ses Souvenirs de 1848, il y a un peu d’un homme de lettres dans chaque Français, dans la mesure où il accorde plus d’importance à ce qu’Adolphe Thiers appelle « le réel d’imaginaire », qu’au réel tout court. Les Français sont les fils dénaturés de Descartes. Ils évoquent sans cesse la raison et pourtant ils sont littéralement habités par leurs rêves, leurs désirs, leurs fantasmes. Avec eux, les symboles prennent bien souvent le pas sur l’histoire, sur le passé, sur la complexité des choses et du réel. En découvrant le décret du 17 juin, le comte de Virieu, un noble libéral, n’en revient pas de ce pouvoir des mots. À ce compte-là, plaisante-t-il, il ne me reste plus qu’à me déclarer pape pour l’être. Or, cette dimension est essentielle si on veut comprendre la dynamique révolutionnaire. Les mots de 1789 sont déjà ceux de la Terreur.

La révolution du tiers état ressemble beaucoup à une revanche trop longtemps différée sur la noblesse et le clergé

En somme, la prétention à changer le monde par le verbe annonce la logique terroriste ?

Je me garderais bien de le dire comme cela. Plutôt que de « terrorisme », je préfère parler d’atmosphère et de climat. En 1789, le climat qui a porté nombre de Français à l’utopie, à l’enthousiasme, à la justice et au bonheur n’était pas si printanier que cela. La révolution du tiers état ressemble beaucoup à une revanche trop longtemps différée sur la noblesse et le clergé. Elle est faite aussi de jalousies, de haines, de ressentiments, de suspicions réciproques.

Les députés du tiers disent : « Nous sommes la nation », ce qui signifie « nous sommes toute la nation ». Et les « autres », que deviennent-ils ?

La démonstration de juin 1789 – largement revisitée et magnifiée par la suite – est une démonstration d’unanimité. L’indivisibilité fonde la nation et en même temps elle porte les conséquences tragiques de son absolutisme. Elle ne suppose aucune forme d’opposition. Elle crée à mesure des dissidents, des traîtres et des ennemis. Et ceux-là bientôt mériteront la mort. Le premier dissident de la Révolution est un obscur député du tiers état, Martin-Dauch, qui le 20 juin fut le seul à refuser de prêter le serment du Jeu de paume. Le roi, pensait-il, ne serait pas content si on ne lui demandait pas sa sanction. Dans son tableau du Serment qui fixe à jamais la mémoire de cette journée, le peintre David en a fait un traître d’anthologie. Il ne sera pas le dernier.

De même, le « suspect » est né dans les discours de juin 1789. Les « attentats » contre la nation souveraine qui très vite ont pris la forme d’obscurs complots aussi. Le premier complot dénoncé en juin par les députés du tiers état et par l’opinion révolutionnaire, c’est celui dit des « aristocrates ». Le mot signifiait jusqu’alors le gouvernement des meilleurs. Désormais, l’aristocrate identifié aux nobles ou à leurs amis est un traître. Le complot, réel ou supposé, est au cœur de la dynamique révolutionnaire.

Arrestation de Robespierre, gravue de Giacomo Aliprandi, 1796.© Bianchetti/Leemage
Arrestation de Robespierre, gravue de Giacomo Aliprandi, 1796.© Bianchetti/Leemage

Vous tournez autour du pot, mais faut-il comprendre que 1789 annonce 1793 ? Pardon de cette question tarte à la crème, mais la Terreur était-elle inévitable ? Au demeurant, pourquoi écrire terrorisme entre guillemets ?

La terreur doit se comprendre dans un contexte de guerre civile beaucoup plus que comme un corpus idéologique. Née en septembre 1792, la République est très vite en danger de mort : guerres de Vendée, insurrection de Lyon, de Toulon, guerres extérieures. La Terreur a été l’arme politique déployée par les jacobins pour la sauver. Nous sommes encore au xviiie siècle. Le sens des mots doit être compris à l’aune de ce siècle. Si l’on s’en rapporte à L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, « terroriser », c’est jeter l’effroi dans les rangs de l’adversaire. Du reste, la terreur s’exerce tout autant du côté de la contre-révolution que de la Révolution. La Terreur n’est donc pas une idéologie totalisante et totalitaire comme elle l’a été au xxe siècle, c’est une arme de combat. Il n’y a jamais eu véritablement de gouvernement de la Terreur. C’est un membre du club des Jacobins qui met la Terreur à l’ordre du jour, pas la Convention nationale. Cette période a été un immense bazar fait de conflits d’intérêts et de pouvoirs entre des factions politiques, des comités, des administrations qui se tiraient dans les pattes les unes les autres, où personne n’a été vraiment capable d’organiser quoi que ce soit. Dans l’esprit des révolutionnaires, elle était un moyen (atroce) de « légitime défense ». Ce qui ne la justifie pas pour autant.

Chez Lénine aussi, c’est un moyen…

Elle est au cœur du projet communiste dès la révolution d’octobre 1917 : une minorité s’empare des moyens de la contrainte et du pouvoir. Au contraire, les révolutionnaires de 1789 pensent la Révolution comme universelle et indivisible. Personne n’a pensé à l’époque que cela conduirait tout droit à la Terreur.

Selon vous, les révolutionnaires inventent la politique. Sauf que la politique ne crée pas les clivages, elle les représente dans un théâtre prévu à cet effet.

Ça c’est le parlementarisme dont l’apprentissage se fait surtout après la Révolution, sous la Restauration et la monarchie de Juillet. La politique naît en 1789, et. On ne conçoit pas à cette époque qu’il puisse exister des minorités et des majorités d’assemblée. C’est pour cela qu’on prête serment.

En quoi cette semaine est-elle fondatrice et la France qui en est issue déjà la nôtre ?

C’est à ce moment-là que la politique naît en France, et elle naît avec une disposition particulière à la conflictualité. Le complot sur lequel je reviendrai habite encore nos imaginaires. De même l’irruption de la morale en politique au nom de la vertu. Des 1789, les notions de bien et de mal traversent les discours des députés les plus radicaux comme Robespierre. Et ces catégories morales vont très vite être érigées en une sorte de ligne de partage entre les pauvres et les riches. Souvenez-vous de l’apostrophe de Joseph Fouché, le futur ministre de la police, en 1793 : « Ici on rougit d’être riche et l’on s’honore d’être pauvre. » Enfin, la Révolution s’est accomplie au nom de la transparence, contre le « secret du roi ». Ce sont les députés du tiers qui les premiers, et contre les ordres de ce dernier, rendent leurs délibérations publiques. La caisse de résonance de l’opinion leur était indispensable. Les rapports métaphoriques de l’ombre et de la lumière hantent les esprits de 89. Plus de comptes publics secrets, plus de diplomatie secrète. Le secret est contre-révolutionnaire. En même temps, très vite, les révolutionnaires vont réaliser qu’il n’y a pas de politique et de légitimité du pouvoir sans une part de secret.

Portrait du marquis de Mirabeau, Jacques André Joseph Aved, 1743. © Bridgeman Images/Leemage
Portrait du marquis de Mirabeau, Jacques André Joseph Aved, 1743. © Bridgeman Images/Leemage

La Révolution, écrivez-vous, c’est à la fois les droits de l’homme et la Terreur. Est-ce encore ce qui nous constitue ?

Les droits de l’homme étaient déjà violés avant même que l’encre de la Déclaration des droits de l’homme n’ait eu le temps de sécher, à commencer par la liberté d’opinion. De même la séparation des pouvoirs. Dès le 23 juin, Mirabeau érige la surveillance et la dénonciation en vertus citoyennes. La Révolution a été une vaste machine surveillante, depuis les comités de recherches de l’Assemblée nationale et de la Commune de Paris jusqu’aux innombrables comités de surveillance de 1793. De la surveillance, on passe à la dénonciation. Et de la dénonciation à la délation, la frontière est mince. Plus besoin de preuves, l’intention suffit pour vous condamner à mort.

Vous tireriez un fil allant de la délation de ces années à 1940 ?

Je pense que cette pratique est dans l’ADN français. Est-elle née pendant la Révolution ? En tout cas, c’est à ce moment-là qu’elle a été politisée et érigée en nécessité politique, puis en vertu républicaine.

On le sait, la mémoire réécrit l’histoire. La mémoire nationale a eu tendance à faire des débuts de la Révolution une sorte de conte de fées…

Dans la reconstruction mémorielle de la séquence fondatrice de la Révolution, l’ennemi, le traître, le complot, le secret, la haine du riche n’apparaissent pas. Pendant plus d’un siècle, on a voulu célébrer la nation unanime, l’égalité, la liberté et la fraternité. À lire les documents contemporains de l’événement, les esprits étaient beaucoup moins iréniques. Mais cette réécriture était essentielle, car elle est au cœur de la légitimité républicaine.

La nation française s’est constituée en sept jours après mille ans de monarchie

Pendant très longtemps, l’interprétation qu’on avait de la Révolution a été un marqueur politique. Autrement dit, peut-il exister une seule histoire de la Révolution ?

De ce point de vue, je me vis un peu comme un suiveur de François Furet. La Révolution ne peut être étudiée « de l’intérieur » que pour la condamner ou la glorifier. Pour la comprendre, il faut en sortir. Je ne fais pas d’idéologie, j’essaie de comprendre la façon dont les choses se sont passées et dont on les a sublimées.

La nation française s’est constituée en sept jours après mille ans de monarchie. La Révolution française a été à la fois politique et sociale, ombrageuse, absolutiste et guerrière. Certes elle s’inscrit dans un cycle qui traverse toute la seconde moitié du xviiie siècle (la révolution américaine, celle de Genève, de la Hollande, du Brabant), mais elle n’est comparable à aucune autre. La « table rase », c’est Français. Je vais vous donner un seul exemple. La Révolution s’est faite sur la négation du passé, jusqu’à l’iconoclasme de la Terreur : « L’histoire n’est pas notre code », disait en 1789 le pasteur Rabaut Saint-Étienne, l’un des « pères fondateurs » de la souveraineté de la nation. D’où la volonté de créer un homme régénéré, un républicain tout neuf. C’est pour cela que tout ce qui a précédé est très vite devenu « l’Ancien Régime ».

Sauf qu’on n’éradique pas si aisément le vieux monde…

En effet sauf à réinventer la société française, ce qui arrivera peut-être un jour, la Révolution porte en elle-même son incomplétude. Mais pour l’instant, nous sommes encore les héritiers d’une double culture. De l’Ancien Régime, nous avons conservé le goût des préséances, des hiérarchies et des privilèges. Il n’y a pas plus de grades, d’échelons et de titres que dans l’administration française. Ne nous étonnons pas dans ces conditions de nos flagorneries. Il restera toujours en nous quelque chose du courtisan. Puis, à nos traditions d’Ancien Régime sont venues s’ajouter celles de la Révolution, notamment un attachement indéfectible à l’égalité. Résultat : tout en léchant les bottes de notre supérieur, nous avons furieusement envie de lui couper la tête. Je le dis en souriant, mais nous sommes tout de même un peu schizophrènes.

Allez, pour finir, un petit jeu. Qu’auriez-vous été ?

Si je me réfère à mes origines sociales, même si je n’ai certainement pas le fétichisme du déterminisme et des héritages, j’aurais peut-être été assez proche de ces aristocrates libéraux qui formaient alors la minorité de l’ordre de la noblesse. Ces gens prônaient sincèrement des réformes. Mais en 89, l’affrontement l’a emporté sur le compromis – ce fut le « modèle breton » avec ses combats de rue, ses morts et ses haines entre la bourgeoisie et la noblesse – en particulier à Rennes en janvier 1789.

Mais pour revenir à votre question initiale, j’aurais été anglais, à l’image de l’agronome Arthur Young, éberlué de ce qu’il voyait et entendait. Comme lui, je suis incapable de comprendre la théocratie d’Ancien Régime, l’alliance du trône et de l’autel comme l’on disait (« Mon royaume n’est pas de ce monde ») et pas plus cet absurde renversement de sacralité du côté des hommes et de la République qui s’opère par le serment du 20 juin 1789. La transformation mémorielle des grands principes révolutionnaires en promesse fondatrice porte en elle tout à la fois nos espoirs et nos déceptions. D’où ma volonté de traiter cette séquence en l’observant des deux côtés, du côté du roi et du côté de la Révolution. Contrairement à Furet je ne pense pas que la Révolution soit devenue « un objet froid ». Elle nous a donné en héritage, pour le meilleur et pour le pire, des pratiques politiques, et plus encore une sorte de psychologie invisible. Ses paradoxes sont toujours à l’œuvre aujourd’hui, entre la représentation parlementaire et la rue, la transparence et le secret, les rêves et la raison, l’oubli du passé et sa transmission, et jusqu’à nos divergences sur notre actuel modèle économique et financier. Par exemple, la haine de la finance et de l’« agiotage » –spéculation comme on disait à l’époque – est née à droite, en 1789, avant de passer à gauche. Comme la décentralisation, comme l’écologie, comme beaucoup d’autres choses. Bref nous sommes encore les enfants de 89, des enfants un peu grognons. Nous n’avons pas fini de faire l’apprentissage de nos illusions.

Sept jours – 17-23 juin, la France entre en Révolution. Tallandier, octobre 2020.

Sept jours: 17-23 juin 1789 la France entre en révolution

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Mon préjugé favorable pour Roselyne Bachelot s’est envolé

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Roselyne Bachelot à Deauville le 4 septembre 2020 © Jacques BENAROCH/SIPA Numéro de reportage: 00979862_000173.

En ne défendant ni Roman Polanski face à la meute néoféministe ni nos libraires face à Amazon, la Ministre de la Culture déçoit.


On se souvient que dans 1984, le Ministère de la Vérité (« Miniver » en novlangue) s’occupe de la Propagande, et celui de l’Amour est chargé de la torture. Nous n’en sommes pas loin : au Ministère de la Culture on nous a installé Roselyne Bachelot. Dans la novlangue du macronisme comme dans celle inventée par Orwell, les mots signifient à peu près le contraire de ce qu’ils disent. 

J’avoue que j’ai eu autrefois un préjugé favorable pour Bachelot, dont les tailleurs flamboyants contrastaient avec le sérieux tristounet des sarkozystes. Une pharmacienne au ministère de la Santé, pourquoi pas ? J’aurais dû me méfier, on y a bien installé depuis un médecin qui passe son temps à inquiéter les gens bien portant, qui sont probablement des malades qui s’ignorent, comme dit Knock, et à désespérer les vieux…

Puis elle a révélé sa nature profonde, en devenant l’une de ces créatures médiatiques interchangeables avec lesquelles on fait de jolies couvertures pour les hebdos-télé. Avoir participé aux Grosses têtes a laissé des traces. C’était une femme souriante et apparemment consciente de ses limites, un bon point pour un ministre auquel ses laquais murmurent chaque matin « Monseigneur est beau » — comme Montand dans la Folie des grandeurs — et qui finissent ordinairement par le croire. Elle est devenue une caricature. 

A lire aussi, Sophie Bachat: Polanski: Samantha Geimer lui pardonne, ne vous déplaise

Ça a débuté comme ça : si elle avait été ministre de la Culture le 28 février dernier, lorsque J’accuse a été récompensé (fort justement) par l’Académie de l’entre-soi cinématographique, « je me serais levée et je serais partie », comme Adèle Haenel, pour protester contre l’attribution d’une énième récompense majeure au plus grand réalisateur français.

Qu’un ministre, qui par fonction doit rester au-dessus de la mêlée, prenne modèle sur les comportements hystériques d’un quarteron de starlettes nulles et d’acteurs à la ramasse désireux de se faire un peu de publicité sur le dos d’un génie, voilà qui nous donne une idée de la dégringolade de la fonction, depuis Malraux. Qu’un ministre se rapetisse à son être de femme, et qu’une femme se ramène à sa fonction ovarienne et déclare sa solidarité avec quelques imbéciles du même sexe me sidère. Mais je ne devrais pas m’étonner, après tout, juste après les Césars, et parce que j’expliquais en cours que 1. Polanski était français et ne ressortait pas des lois américaines et que 2. en tout état de cause, et quelle que soit la qualification d’actes commis il y a 60 ans avec la bienveillance de la mère de la victime supposée et le pardon réitéré de cette dernière, il n’y avait même pas lieu d’enquêter, les faits étant prescrits ; et qu’enfin 3. si nous devions traîner en justice tous les grands artistes ou écrivains, de l’un ou l’autre sexe, qui furent de très vilains garnements, le monde de la culture serait un désert global… j’ai eu la surprise de trouver, sur les murs de mon lycée, cet implacable raisonnement mathématique produit par des élèves de classe préparatoire — une bonne indication de la hausse continue du niveau : « Polanski violeur / Brighelli complice ».

Et « Céline antisémite / Brighelli complice » ? Je n’y ai pas eu droit juste parce que ces demeurées n’y ont pas pensé, ou qu’elles n’en sont pas encore à avoir lu Céline ?

Site d'Amazon à Saran, près d'Orléans © PATRICK GELY/SIPA Numéro de reportage: 00956406_000020
Site d’Amazon à Saran, près d’Orléans © PATRICK GELY/SIPA Numéro de reportage: 00956406_000020

Sur ce, confinement. Bachelot, qui doit pourtant être vaguement chargée de la défense du Livre, a décidé dans une langue qui n’est pas exactement celle de Molière que les libraires seraient juste autorisés au « click and collect ». Autant leur mettre une balle dans la nuque tout de suite. Ceux qui avaient tout juste survécu en mai mourront pour le compte. 

D’autant qu’au même moment, les rayons « librairie » des grandes surfaces continuaient à vendre la bibliothèque rose, et que la FNAC était autorisée à rester ouverte, sous prétexte que la chaîne vend aussi des équipements informatiques indispensables au télé-travail.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Le livre, un bien superflu?

Roselyne Bachelot est donc — comme le reste du gouvernement, d’ailleurs — ministre de ces acteurs majeurs de la vie intellectuelle que sont Auchan et Leclerc, et d’un groupe qui vend pêle-mêle « produits » culturels et gadgets de geeks. Dans une fiction orwellienne, ce « ministère de la Culture » ne garderait plus son nom que par antiphrase. D’ici peu, Cyril Hanouna revendiquera le Ministère de l’Éducation. Il pourra y défendre la laïcité…

Devant le tollé provoqué par cette décision ubuesque, le gouvernement a courageusement franchi le pas : la FNAC et les grandes surfaces ont elles aussi interdiction de vendre des livres. Un peu comme si les salariés du public, protestant contre les salaires supérieurs de leurs homologues du privé, obtenaient finalement que ces derniers soient ramenés au SMIC. L’idée même d’interdire des rayons spécifiques dans des magasins par ailleurs ouverts ne pouvait germer que dans la tête des acculturés qui nous gouvernent. Idée qui ouvre un boulevard à Amazon et autres distributeurs internationaux. L’ubérisation de la culture est en bonne voie.

Évidemment un livre — même tout fraîchement sorti des presses — est toujours un regard rétrospectif. Et la modernité, qui veut croire qu’elle a tout inventé, ne regarde qu’en avant. Il en est de même pour les films — et les vendeurs de CD / DVD sont eux aussi les objets de la vindicte bachelotienne : ça ne peut être un hasard. Nous ne regarderons donc que ce qui sera proposé dans les lucarnes des GAFAM pendant un mois. Avec un peu de chance, nous en prendrons l’habitude, nous quémanderons une nouvelle série Netflix comme les chiens jappent pour avoir leur pâtée. Certains se résigneront plus aisément, puisqu’il leur suffit d’avoir le Coran. Avec un peu de chance, nous finirons tous bêtes à bouffer du foin — à l’image de certains zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont ministres.

Paris, c’est fini

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Photo: George Kourounis / Unsplash.

Le billet du vaurien


Suite d’hier

Quand j’ai quitté Paris ce 13 juillet 2020, j’étais dans la peau d’Ulysse revenant à Ithaque. Mais nulle Pénélope ne m’attendait. Le voyage avait été tumultueux. Il touchait à son terme. Ma vie aussi d’ailleurs. Elle n’avait été ni pire, ni meilleure que ce que j’en espérais. J’avais échappé aux pièges de Calypso. Mais le spectacle qui s’offrait à moi, à la Gare de Lyon, me fendait le cœur. Des masques partout, des contrôles partout. De la misère partout. J’abandonnais une ville sinistrée qui m’avait procuré tant de plaisirs et qui peu à peu se délabrait : j’assistais à la fin d’un monde et d’un art de vivre. 

Je n’avais plus rien à y faire : la presse était moribonde, l’édition sinistrée et mes amis, quand ils n’étaient pas morts comme Dominique Noguez ou Clément Rosset, n’étaient guère en meilleur état que la ville qu’ils chérissaient encore. Ce qui m’attristait le plus, c’est que tout esprit de révolte avait disparu. Avec les masques, on était parvenu à museler un peuple. Une nouvelle religion, le covidisme, s’imposait au nom de l’hygiène sans rencontrer la moindre résistance. Elle était même plébiscitée.

Joseph Goebbels qui était un maître dans l’art de la propagande, avait écrit : « Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées. Nous voulons réduire leur vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer que nos idées. » Ce dont il avait rêvé, s’était réalisé à l’échelle planétaire. Bref, j’avais connu le meilleur à Paris. Il n’était pas indispensable qu’à quatre-vingt ans, je subisse le pire. Dans le TGV Lyria où j’étais seul, je songeais au mot de Dostoieski : « Il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est la servitude. »

Il me restait peu de temps à vivre. Autant m’installer dans un Palace, comme Nabokov ou James Hadley Chase. Mon ami Cioran en avait rêvé. À défaut de Pénélope, il serait à mes côtés. Je contemplais le lac Léman. Jamais il ne m’avait paru si beau. J’éprouvais le sentiment du prisonnier libéré de sa geôle. Ou d’Ulysse de retour à Ithaque. Était-ce le point final de ma vie ? J’ai bien peur que oui, tout en me réjouissant d’avoir évité le pire. Adolescent, je voulais être écrivain à Paris. Je l’ai été. Je pensais que Lausanne est la ville idéale quand on est très jeune ou très vieux. 

Aujourd’hui, je confirme.

Un raté de première classe

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Yves Charnet © Photo: Hannah Assouline.

Le poète et romancier Yves Charnet recolle ses papiers dans un émouvant journal d’automne


Il y a des écrivains pleins de larmes, toujours en débord, dont l’impudeur ouvre les vannes à la belle et grande littérature. Charnet, poétologue nivernais selon la formule employée jadis par le président Chirac ne guérit pas de son enfance, de ses blessures, de ses errements, de son droit d’inventaire, de cette amertume que même les diplômes encadrés au-dessus de la cheminée n’apaisent pas. Son mal-être est communicatif, ses nuits blanches nous hantent. Il ne suffit pas de déverser ses peines, de se lover dans la débine, d’énumérer ses ratages pour intéresser le lecteur-voyeur. 

Arme à double-face

L’autofiction est une arme à double face, cruelle pour les auteurs truqueurs, pénétrante pour ceux qui comme Charnet ne sont pas avares de leur talent, de leur indiscrétion, de leur chute(s) en cascade. Cet ex-premier de la classe met sa carcasse sur la table, sa peau entre nos mains, il n’en tire aucune vanité, il se passerait bien de cet exercice d’expiation, la gloriole trop peu pour lui, il n’est pas homme à travestir le malheur. 

La réalité est assez triste comme ça. Le dévoilement grinçant, gênant de son intimité, outrancier, ridicule quelquefois et féérique est un passage obligé pour celui qui a décidé, très jeune, de se consacrer à l’écriture. Cet art-là ne connaît pas la demi-mesure, il disqualifie les chipoteurs et les arrangeurs du quotidien. Il faut payer cash (par la plume) et passer à la caisse enregistreuse. Charnet le styliste équilibriste a choisi ou plutôt le destin s’est chargé de l’aiguiller vers une écriture à l’os, sur le nerf des sentiments, à la limite du supportable, dans un paysage désolé où l’auteur n’en finit pas de se détester. 

Oh combien il hait le reflet de son miroir. Les écrivains qui s’engagent dans cette voie prennent énormément de risques, car la moindre fausse note désaccorde la sincérité de l’ensemble. Charnet, en liquidation permanente, en recherche d’héritage, se retrouvant sans un éditeur, semble cet éternel débiteur de la vie. Ce provincial égaré dans la cour des adultes, fils de rien ou de si peu, qui doit batailler avec les autres, les élus, les beaux parleurs et la Vieille Dame, personnage central, pivot et bascule, de son existence. 

Gamin surnuméraire

Dans son dernier ouvrage Chutes aux éditions Tarabuste, il se souvient de ses quelques succès au temps lointain des concours prestigieux, de ses débuts claironnants dans l’édition germanopratine là-haut sur la montagne Sainte-Geneviève, de cette nostalgie épidermique des bords de Loire aussi (é)mouvante que ces invisibles bancs de sable, des acteurs de cinéma, les Gabin et Delon, pères de substitution dont l’image sur grand écran éclaire le chemin encombré d’un gamin surnuméraire. 

A lire aussi: Denis Tillinac (1947-2020), le passager du Capitole

À la manière d’un Georges Perros ou d’un Jean-Claude Pirotte, on titube souvent avec Charnet, on tombe bas et puis, au détour d’un paragraphe, on respire à nouveau, on s’accroche à une mélodie, la chanson française comme garde-corps. Serge Lama en frère protecteur qui en connaît un rayon en abandons et la musique de Morricone, ce délicat baume sur l’âme. Chutes ne ressemble à rien de ce que l’édition produit actuellement, sorte de journal cabossé, collecteur d’impudences et d’imprudences, bilan d’une cinquantaine désarticulée, sec et mélancolique, digressif et anatomique, tout simplement ailleurs. « Tu écris ces lignes à Nevers. Dans la chambre de ta mère. Il n’y a plus qu’une petite lumière. Sur cette table de bois. Elle dort depuis longtemps. L’héroïne taboue de tous tes bouquins. La Vieille Dame ne sait rien de ton naufrage. Et de cette cargaison de merveilles envoyées par le fond » lance-t-il, le souffle fatigué, la voix pâteuse, le corps endolori. 

La littérature est une maladie d’amour

Alors pourquoi aime-t-on l’œuvre de Charnet et que tous ces livres nous touchent ? Son art funambule s’inscrit dans une tradition du désespoir transcendé, de la marge buissonnière, d’une littérature sauvage, indomptable et carnassière. La littérature est une maladie d’amour pour tous les garçons perdus. On vient chercher chez Charnet le substrat du désordre et de la solitude, on y croise les fantômes de Blondin et de Villon, on a la gorge serrée quand Tillinac, son éditeur historique, disparaît et que tout fout le camp. À la fin, il reste ses mots, cette bouée de sauvetage qu’il nous tend au milieu de la tempête. 

Chutes de Yves Charnet – Tarabuste éditeur 

CHARNET Yves - Chutes

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Expo : Beaubourg célèbre la « résistance attitude »

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Red Winter in Gugulethu, Kemang Wa Lehulere, 2016.© Centre Pompidou, Mnam-CCI,Paris/Perspective, 2017

Le centre Pompidou propose une exposition intitulée « Global(e) Resistance », qui réunit des plasticiens ayant « une pratique à la fois artistique et politique, voire activiste ». Un accrochage conjuguant hermétisme et militantisme ne fait que souligner le divorce entre l’art contemporain et le public.


Parfois, en matière d’art contemporain, j’ai des idées vagues restant à l’état d’impuissantes maugréassions. Et puis, tout à coup, fortuitement, à l’occasion d’une lecture, d’une rencontre ou d’une visite, tout se clarifie. C’est exactement ce qui se produit pour moi à l’ouverture de l’exposition « Global(e) Resistance » à Beaubourg. C’est à ce titre que je la recommande. On peut s’y rendre en sociologue amateur.

Comprendre or not comprendre

Il faut avoir en tête qu’en art contemporain, « comprendre » est le mot-clé, celui qui revient le plus souvent. Il y a, on le sait, les initiés, les distingués, ceux qui « comprennent ». Et puis il y a les blaireaux, les réfractaires, voire les nauséabonds, bref, ceux qui ne comprennent pas.

À lire aussi, Pierre Lamalattie : Art contemporain: supercherie en bande organisée

À l’entrée de l’exposition « Global(e) Resistance », des vitrines recommandent des lectures et signalent des « lieux de l’activisme », comme l’inévitable Colonie barrée. C’est un peu fastidieux de passer en revue toute cette documentation, mais on saisit que la présentation va être très politisée. Des encarts muraux confirment la tonalité. Jusque-là, c’est clair ! Tout va bien ! Je « comprends » !

Cependant, une difficulté apparaît dès les premières œuvres. Les pièces et installations réunies ne visent manifestement pas à procurer un plaisir esthétique simple, comme la Vénus de Milo ou Le Bain turc. L’essentiel tient sûrement à un sens, un message, une intention, quelque chose de ce genre. Oui ! mais quoi ? Devant la plupart des œuvres, j’éprouve la même perplexité : incapable de saisir ce que les auteurs ont voulu exprimer, je me résous à lire l’explication sur le cartel prévu à cet effet.

Rédemption, Barthélémy Toguo, 2012-2014 © Centre Pompidou, Paris, Mnam-CCI / ADAGP, Paris, 2020.
Rédemption, Barthélémy Toguo, 2012-2014 © Centre Pompidou, Paris, Mnam-CCI / ADAGP, Paris, 2020.

Exemple : je vois un grand nombre d’œufs à coquille blanche ou rouge, parfaitement alignés en carré, suspendus ou posés sur le sol. Ça doit sûrement vouloir dire quelque chose, me dis-je. Je cherche avec bonne volonté. Peut-être s’agit-il de dénoncer les inconvénients d’une société trop organisée, trop normative ou, au contraire, de suggérer qu’on ne peut faire ni d’omelette ni de révolution sans casser des œufs ?

J’apprends que l’auteur « examine les enjeux spécifiques tels que l’articulation de la religion et du politique ainsi que la place des traditions au présent, qui se posent aux gouvernements africains depuis la fin des empires coloniaux et dans le monde global contemporain. […] Les œufs suspendus évoquent la fragilité du processus démocratique et le péril comme les menaces qui pèsent sur les populations en raison de leur appartenance à des communautés. La couleur blanche en appelle à une plus grande lucidité des pouvoirs en place »… Dont acte !

Un peu plus loin, je m’approche de sacs, genre sacs de café, alternant sous la cimaise avec des sandales en corde. C’est le grand prix de la fondation Ricard, une sorte de chef-d’œuvre annoncé, en somme. Cette fois, je commence par lire le cartel. Autant aller directement à l’essentiel ! Pour préparer son œuvre, le créateur, « un artiste émergent de la jeune scène française », a rencontré des paysans expulsés de leurs terres dans un bidonville de Colombie. Il leur a demandé d’écrire leur histoire et leurs revendications sur des sacs de jute au moyen de marqueurs noirs, puis de détricoter la toile et de s’en faire des sandales. Je prends un peu de recul. Je réfléchis. J’aimerais quand même trouver au moins une fois la solution par moi-même… L’artiste veut-il carrément se foutre de la gueule des paysans concernés en leur faisant fouler au pied ce qui leur tient le plus à cœur ? Souhaite-t-il, au contraire, que ces écrits transformés en chaussures les aident allégoriquement à se mettre en marche et à prendre un nouveau départ ? Difficile de trancher entre ces deux interprétations contradictoires. Je me penche à nouveau sur le cartel pour connaître la bonne réponse. C’est encore autre chose : l’artiste veut tout simplement proposer aux expulsés un « outil de résilience ».

Je pourrais citer de nombreux autres exemples qui jalonnent le parcours de cette exposition et de beaucoup d’autres. Le fait est que très souvent – trop souvent – les œuvres d’art contemporain restent incompréhensibles sans l’aide d’une explication. Cette situation laisse évidemment le champ libre aux commissaires qui, tels des hiérophantes, rédigent des notices en une novlangue parfois surprenante.

Cependant, l’habitude de présenter au public des suites d’énigmes stériles n’est pas sans risques. Si l’art contemporain, après un demi-siècle d’existence, ne rencontre toujours pas de succès populaire, c’est en grande partie à cause de cela. La plupart des gens ne voient tout simplement ni de quoi il s’agit ni en quoi ils sont concernés. C’est ennuyeux à la longue de ne pas « comprendre ». Imagine-t-on des films, des séries ou des romans hermétiques d’un bout à l’autre ? Je prends un autre exemple : les clips musicaux ont une grande importance de nos jours, notamment chez les jeunes. À chaque fois, un propos sur l’existence est associé à une scansion, un lyrisme et des images fortes. La question de comprendre ou ne pas comprendre ne se pose même pas. Le clip vous pénètre directement. Il vous plaît, vous émeut et vous enrichit (placere, movere, docere, selon la maxime classique). On peut ironiser sur la qualité de certaines de ces productions, mais pas sur leur audience. Notons qu’elles sont l’exacte antithèse de l’art contemporain.

L’art contemporain à la remorque des idées dans l’air du temps

Il faut s’arrêter sur l’évolution du centre Georges-Pompidou. Ouvert en 1977 pour « centraliser la décentralisation » artistique, il connaît un début d’existence énergique, sous la direction du Danois Pontus Hulten, un proche de Marcel Duchamp et de l’abstraction américaine. Une série de méga-expositions sont organisées sous sa houlette : « Paris-New York » (1977), « Paris-Berlin » (1978), « Paris-Moscou » (1979) et enfin « Paris-Paris » (1981). Ces présentations sont réussies et mémorables. Elles sont, aussi et surtout, l’occasion d’une construction théorique. Il s’agit d’écrire et, même, de réécrire l’histoire de l’art, du moins sa partie utile, c’est-à-dire la fin du xixe et le xxe siècle. Il en résulte une sorte d’histoire mondiale de la France artistique. Rien de scientifique, évidemment, dans cette affaire qui, avec le recul, apparaît comme particulièrement idéologique.

De nombreux artistes de talent sont envoyés aux oubliettes. C’est le cas, pour ne prendre que cet exemple, de Despiau, principal sculpteur français de l’entre-deux-guerres. Bien que Beaubourg détienne plusieurs centaines de ses œuvres, elles restent en cave et ne semblent pas près d’en échapper. Inversement, des artistes inconnus, d’obscurs bricoleurs, des avant-gardes putatives, des chevaliers de la table rase, parfois aussi quelques artistes passionnants, sortent de l’ombre. Ils sont montés en épingle, commentés, théorisés et prennent place dans une histoire inédite, à la façon de figurants appelés pour une nouvelle chorégraphie.

On peut faire le rapprochement avec un tout autre domaine : certains essayistes, à tort ou à raison, pensent que l’idée de peuple ou de nation repose principalement sur l’histoire du groupe concerné, ou du moins sur le récit qu’il s’en donne. C’est sans doute exactement la même chose pour l’art contemporain. Sa possibilité repose en grande partie sur un récit historique ad hoc. Cette histoire appauvrie et orientée prépare, justifie et irrigue l’art contemporain. C’est elle qui est développée dans les deux étages de collections permanentes. Après les avoir visitées, la plupart des gens n’imaginent même plus que le xxe siècle puisse comporter autre chose de valable.

On peut voir dans cette falsification quelque chose de violent, voire d’un peu totalitaire, surtout quand on a des affinités avec les tendances mises sous le boisseau. Cependant, à ses débuts, le centre Pompidou est indiscutablement une force motrice, créatrice de valeurs nouvelles, aussi contestables soient-elles.

À présent, l’institution reste un poids lourd dans le paysage culturel. Elle continue d’avancer sur sa lancée, avec plus de 1 000 salariés et un budget courant de 120 millions d’euros (soit cinq fois le loto du patrimoine). Elle a encore un public important, bien qu’il ait fondu de près des deux tiers, passant de 850 000 visiteurs par an à 300 000 environ. Cependant, une exposition comme « Global(e) Resistance », s’ajoutant à beaucoup d’autres, jette un doute sur sa capacité à rester une force de proposition véritable.

En effet, la plupart des œuvres présentées ont pour point commun de se placer dans le sillage d’idées paraissant porteuses dans le contexte actuel : décolonialisme, antiracisme, écologie, féminisme, genre, etc. Certaines œuvres s’efforcent même de cocher plusieurs cases, comme ces photos de cargos échoués et rouillés qui suggéreraient la domination économique de l’Occident, les désastres écologiques de la planète et même le drame des migrants, puisque eux aussi utilisent des bateaux.

Ces thèmes peuvent intéresser un public et coller à l’actualité. C’est probablement ce qui motive les organisateurs. Cependant, les bonnes intentions et les préoccupations moralisatrices procurent rarement de vraies jouissances artistiques. L’inconvénient des choses trop prévisibles est qu’elles ennuient.

Le plus grave est que les artistes et les commissaires d’exposition semblent implicitement supposer que la source de la valeur réside à l’extérieur de l’art, dans des considérations politiques et sociétales. Si l’art, selon cette conception, en est réduit à puiser au-dehors sa légitimité, c’est qu’il n’en a plus guère en lui-même. Dans ces conditions, la justification des grandes institutions artistiques comme Beaubourg s’effrite un peu. D’ailleurs, pourquoi s’intéresserait-on à un artiste militant douillettement subventionné davantage qu’à un militant véritable qui peine et prend des risques ? Pourquoi, s’il faut se faire son idée sur un sujet d’actualité, irait-on voir une exposition édifiante concoctée par des fonctionnaires plutôt qu’ouvrir par soi-même un livre, un journal, internet, ou encore participer à des rencontres ?

À l’époque de Pontus Hulten, Beaubourg était, pour le meilleur et pour le pire, moteur d’une histoire artistique en train de s’écrire. À présent, force est de constater que cette institution et beaucoup d’autres n’ambitionnent que des rôles d’auxiliaires dans l’édification politique des masses.

À voir : « Global(e) Resistance », centre Pompidou, Paris, jusqu’au 4 janvier 2021

Sean Connery est éternel…

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Sean Connery dans "Goldfinger" (1964) © SNAP / Rex Features/REX/SIPA Numéro de reportage: REX40159144_000002

La couronne pleure 007. Le plus célèbre agent secret de sa majesté, Sean Connery vient de tirer sa révérence à l’âge de 90 ans


Bien sûr, il y en a eu d’autres. Ne soyons pas sectaires ! Des copies ? Non, le mot est trop fort, trop injuste, trop malhonnête intellectuellement, la preuve j’ai toujours eu un faible pour le libidineux décontracté Roger Moore et sa façon si désinvolte de se foutre de tout, de ses abdominaux non sculptés et de son taux d’alcoolémie à rassurer tous les bistrotiers de France, aujourd’hui confinés. Je dois également confesser que la raideur théâtrale d’un Timothy Dalton pouvait séduire dans la campagne berrichonne au cœur des années 1980 surtout lorsqu’il avait à son bras l’actrice Carey Lowell, la coupe (de cheveux) courte la plus érotique du cinéma mondial d’alors. Les successeurs de Bond défilent depuis trente ans, dans de multiples versions, fines ou trapues, décalées ou austères, cascadeuses ou cavalières et ne font pas oublier l’originel. L’original écossais Sean Connery (1930-2020) qui fut le premier à enfiler le costume de 007 en 1962 contre un certain Dr No demeure ce roc incontournable, indépassable, impénétrable, inatteignable, inoubliable. Il avait visé haut, le contraire de notre époque actuelle qui patauge dans l’ignoble et le médiocre. Il a fixé notre imaginaire quand celui-ci était encore perméable au grand, au fort, au chevaleresque, aux puissances mystérieuses, à cette indispensable pulsion de vie.

Sean Connery dans « Pas de printemps pour Marnie » (1964). Wikimedia Commons.

Dans ma famille d’esthètes automobiles, mon père ne connaissait que deux Écossais célèbres, le pilote Jackie Stewart surmonté de son indétrônable casquette à carreaux et Sean, le culturiste d’Édimbourg négligemment appuyé sur l’aile d’une Aston Martin DB5. Un type qui conduisait une Aston avait droit à notre respect mécanique éternel. L’homme du XXème siècle était né. Dans sa droiture celte et son sex-appeal brut de fonderie. D’ascendance populaire, Sean Connery avait la force de frappe des mauvais garçons qui savent porter le smoking quand la situation l’exige. La reine était rassurée. Les joyaux étaient au chaud. Ça nous changeait des jeunes premiers, la mèche blonde au vent et le regard niaiseux du théâtreux, le brun à la voix testostéronée avait le caractère trempé des types qui se sont engagés, à dix-sept ans, dans la marine britannique et ont exercé des tas de métiers manuels. Un mec du peuple sachant se servir d’un tournevis ou d’une truelle aura toutes les qualités pour dégainer, à l’écran, son Walther PPK et sauver à l’occasion la couronne britannique.

Tous les garçons voulaient lui ressembler. Nous avions enfin trouvé un but à notre existence patachonne. Si la vie pouvait, ne serait-ce qu’une minute, se résumer à une scène de Bond, celle, par exemple, au hasard, où la bombesque Ursula sort de l’eau, bikini blanc et coquillages à la main, et puis se met à chanter, à fredonner, nous serions des hommes heureux. Quant au pouvoir d’attraction de Sean sur les filles, c’est bien simple, elles ne s’en remirent jamais. Même fort âgé, barbu et binoclard, en duffle-coat beige dans La Maison Russie ou en robe de bure dans Le Nom de la rose, ce gars-là était terrible. Irrésistible. C’était aussi, nous le regrettons, une époque moins sentencieuse où les femmes n’avaient pas honte de leurs sentiments et de leurs contradictions. Le machisme fictionnel de 007 n’était pas étudié en Sorbonne, il se vivait dans la légèreté et les rires complices, dans l’appétit des Trente Glorieuses et la flamboyance capitaliste, dans une certaine innocence non coupable. Bond condensait la masculinité dans ce qu’elle avait de plus désirable et désuète. Sean séduisait par son opiniâtreté, son courage, son absence de barrières psychologiques, son sens de la répartie, son second degré, il était dans l’instant présent, il ne pensait pas à son image, ni à sa caricature. Il faut avouer que Sean en imposait. Comment aurions-nous pu rejoindre, à ce moment-là de notre histoire, le camp soviétique ? Nos agents secrets (alliés) avaient une gueule d’enfer, ils se pavanaient à Miami dans un hôtel de luxe, en peignoir de bain sur une musique de John Barry. Et même en slip rouge et catogan dans le film Zardoz, Sean avait de quoi affoler les ligues de vertu. Il aurait aimé qu’on rappelle cet après-midi la devise nationale de l’Ecosse : « In My Defens God Me Defend » (Pour ma défense, que dieu me défende).