Le centre Pompidou propose une exposition intitulée « Global(e) Resistance », qui réunit des plasticiens ayant « une pratique à la fois artistique et politique, voire activiste ». Un accrochage conjuguant hermétisme et militantisme ne fait que souligner le divorce entre l’art contemporain et le public.


Parfois, en matière d’art contemporain, j’ai des idées vagues restant à l’état d’impuissantes maugréassions. Et puis, tout à coup, fortuitement, à l’occasion d’une lecture, d’une rencontre ou d’une visite, tout se clarifie. C’est exactement ce qui se produit pour moi à l’ouverture de l’exposition « Global(e) Resistance » à Beaubourg. C’est à ce titre que je la recommande. On peut s’y rendre en sociologue amateur.

Comprendre or not comprendre

Il faut avoir en tête qu’en art contemporain, « comprendre » est le mot-clé, celui qui revient le plus souvent. Il y a, on le sait, les initiés, les distingués, ceux qui « comprennent ». Et puis il y a les blaireaux, les réfractaires, voire les nauséabonds, bref, ceux qui ne comprennent pas.

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À l’entrée de l’exposition « Global(e) Resistance », des vitrines recommandent des lectures et signalent des « lieux de l’activisme », comme l’inévitable Colonie barrée. C’est un peu fastidieux de passer en revue toute cette documentation, mais on saisit que la présentation va être très politisée. Des encarts muraux confirment la tonalité. Jusque-là, c’est clair ! Tout va bien ! Je « comprends » !

Cependant, une difficulté apparaît dès les premières œuvres. Les pièces et installations réunies ne visent manifestement pas à procurer un plaisir esthétique simple, comme la Vénus de Milo ou Le Bain turc. L’essentiel tient sûrement à un sens, un message, une intention, quelque chose de ce genre. Oui ! mais quoi ? Devant la plupart des œuvres, j’éprouve la même perplexité : incapable de saisir ce que les auteurs ont voulu exprimer, je me résous à lire l’explication sur le cartel prévu à cet effet.

Rédemption, Barthélémy Toguo, 2012-2014 © Centre Pompidou, Paris, Mnam-CCI / ADAGP, Paris, 2020.
Rédemption, Barthélémy Toguo, 2012-2014 © Centre Pompidou, Paris, Mnam-CCI / ADAGP, Paris, 2020.

Exemple : je vois un grand nombre d’œufs à coquille blanche ou rouge, parfaitement alignés en carré, suspendus ou posés sur le sol. Ça doit sûrement vouloir dire quelque chose, me dis-je. Je cherche avec bonne volonté. Peut-être s’agit-il de dénoncer les inconvénients d’une société trop organisée, trop normative ou, au contraire, de suggérer qu’on ne peut faire ni d’omelette ni de révolution sans casser des œufs ?

J’apprends que l’auteur « examine les enjeux spécifiques tels que l’articulation de la religion et du politique ainsi que la place des traditions au présent, qui se posent aux gouvernements africains depuis la fin des empires coloniaux et dans le monde global contemporain. […] Les œufs suspendus évoquent la fragilité du processus démocratique et le péril comme les menaces qui pèsent sur les populations en raison de leur appartenance à des communautés. La couleur blanche en appelle à une plus grande lucidité des pouvoirs en place »… Dont acte !

Un peu plus loin, je m’approche de sacs, genre sacs de café, alternant sous la cimaise avec des sandales en corde. C’est le grand prix de la fondation Ricard, une sorte de chef-d’œuvre annoncé, en somme. Cette fois, je commence par lire le cartel. Autant aller directement à l’essentiel ! Pour préparer son œuvre, le créateur, « un artiste émergent de la jeune scène française », a rencontré des paysans expulsés de leurs terres dans un bidonville de Colombie. Il leur a demandé d’écrire leur histoire et leurs revendications sur des sacs de jute au moyen de marqueurs noirs, puis de détricoter la toile et de s’en faire des sandales. Je prends un peu de recul. Je réfléchis. J’aimerais quand même trouver au moins une fois la solution par moi-même… L’artiste veut-il carrément se foutre de la gueule des paysans concernés en leur faisant fouler au pied ce qui leur tient le plus à cœur ? Souhaite-t-il, au contraire, que ces écrits transformés en chaussures les aident allégoriquement à se mettre en marche et à prendre un nouveau départ ? Difficile de trancher entre ces deux interprétations contradictoires. Je me penche à nouveau sur le cartel pour connaître la bonne réponse. C’est encore autre chose : l’artiste veut tout simplement proposer aux expulsés un « outil de résilience ».

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Octobre 2020 – Causeur #83

Article extrait du Magazine Causeur

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