Pour l’auteur de Juger la Reine, tout s’est joué entre le 17 et le 23 juin 1789 : la fin de mille ans de monarchie et l’avenir de la France. Restituant, grâce à des sources très variées, l’atmosphère de ces journées, l’historien explore trois évènements fondateurs de tout ce qui suivra, de la Déclaration des droits de l’homme à la Terreur en passant par tous les avatars ultérieurs de la longue guerre civile française. Repondant à François Furet, il affirme que la Révolution n’est pas terminée.


Élisabeth Levy. Votre livre(1) se concentre sur la semaine du 17 au 23 juin 1789. Pourquoi l’histoire populaire retient-elle de tout autres dates ?

Emmanuel de Waresquiel. Parce qu’en France, on a toujours été plus attaché aux symboles qu’aux réalités qui se cachent derrière eux. La Bastille est très vite devenue le symbole de l’insurrection populaire et de la prise du pouvoir par le peuple, donc un acte fondateur. En réalité, elle n’a jamais été « prise », elle s’est rendue. Le peuple ne l’a pas plus attaquée parce qu’elle était « l’antre du despotisme », mais parce qu’il s’y trouvait de la poudre. Le roi et son gouvernement étaient déjà nus le 14 juillet 1789. Les choses se sont jouées avant, en juin, avec trois événements liés entre eux et qui contiennent en eux-mêmes toute la Révolution et tout ce qu’elle deviendra par la suite, jusqu’à la guerre civile et la Terreur de 1793. Reste qu’en une semaine, tout est accompli, la révolution politique, mais aussi la révolution sociale.

Commençons par le 17 juin : les députés du tiers état se constituent en Assemblée nationale indivisible en adoptant la motion de Sieyès. En quoi s’oppose-t-elle à celle de Mirabeau ?

Mirabeau propose de faire des députés les représentants du « peuple français ». Dans son esprit et dans celui de nombreux députés du tiers état, le peuple n’est pas la nation. Il n’en représente que la part la moins éclairée. Il est un allié nécessaire, mais un allié dangereux. Quoi qu’il en soit, Mirabeau préserve ainsi ceux qui restent : les représentants de la noblesse et du clergé, et tout autant le roi. Toutes les déclarations de Louis XVI, depuis son avènement au trône en 1774 et jusque sous la Révolution, qu’il n’a par ailleurs jamais comprise, tournent autour de cette même idée : « Je ne fais qu’un avec la nation. » En se déclarant unilatéralement les représentants de la nation, les députés séparent le roi de cette dernière et le privent du même coup de sa sa légitimité. En quelques jours et après mille ans de droit divin et d’incarnation monarchique, la souveraineté change brutalement de camp. C’est cela la « table rase » évoquée par François Furet. De plus, le même jour, ils placent la dette publique sous la protection et l’honneur de la nation, privant le roi du plus important de ses pouvoirs régaliens, celui de lever l’impôt.

Les Français évoquent la raison et pourtant, ils sont habités par leurs désirs, leurs fantasmes

On se heurte immédiatement à un paradoxe français. L’aspiration à l’« indivisibilité » se conjugue avec une conflictualité permanente.

On peut dire que la guerre civile française a commencé à l’instant où les députés du tiers état se sont constitués en Assemblée nationale, non pas par un contrat passé avec le roi et les deux autres ordres, mais contre eux. En se proclamant seuls représentants de la nation et en déclarant cette dernière « indivisible », ils renvoient les deux autres ordres du royaume à l’inexistence politique et sociale, à leur « inutilité ». « Mauvais citoyens », « privilégiés », « ennemis », « traîtres », « complot » : on trouve déjà dans les discours de juin 1789 les mots de la Terreur. Toute l’habileté des députés du tiers état est d’avoir fait croire à l’opinion que les exemptions et privilèges fiscaux ne touchaient que les nobles et le clergé, soit un peu moins de 500 000 personnes sur une population de 26 millions d’habitants, comme s’ils ne bénéficiaient pas aussi de ces derniers : pays d’État, corps de ville, corporations, etc. Le décret du 17 juin est un décret de combat.

Trois jours plus tard, le 20 juin, trouvant porte close, les mêmes députés du tiers se rendent au Jeu de paume tout proche et jurent de ne se séparer que lorsqu’ils auront donné une constitution à la France.

Les députés du tiers s’étaient déclarés Assemblée nationale indivisible le 17 juin. Le 20 juin, ils se déclarent Assemblée constituante, unanime et indissoluble. Le 23 juin, c’est le dernier épisode. Le roi et le gouvernement tentent de reprendre la situation en main.

Mais les trois discours de la séance royale du 23 juin résument l’impasse dans laquelle se trouve l’absolutisme monarchique. D’un côté, une velléité de modernisation libérale, de réformes administratives et fiscales ; et de l’autre, le maintien d’un ordre social inégalitaire qui fonde la légitimité même du pouvoir royal. En conséquence, il ne vient pas une seconde à l’esprit de Louis XVI de réunir les ordres séparés au sein des états généraux en une assemblée unique qui voterait « par tête » et donnerait une quasi-majorité au tiers état. De même, les états généraux restent, dans son esprit, un organisme de conseil et non de décision essentiellement réuni pour éviter une banqueroute qui guette le pouvoir depuis des années. À l’issue de la séance du 23 juin, le roi demande aux députés des trois ordres de se retirer dans leurs chambres respectives. La noblesse et une partie du clergé s’exécutent. Les députés du tiers s’y refusent et dans la foulée, se déclarent inviolables, ce qui est inouï. Ils représentent désormais la nation et n’ont plus d’ordre à recevoir du roi. Cependant, la réponse de Mirabeau au grand maître des cérémonies Dreux-Brézé – « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes » – a été inventée de toutes pièces a posteriori. Les mots « peuple » et « maître » n’apparaissent que plus tard, à partir de 1791. En réalité, les avocats et les juristes du tiers état sont loin de représenter le peuple au nom duquel ils parlent. La France est agricole et rurale à 80 % et seule une poignée de députés du tiers appartient à ce monde-là.

Les députés du tiers état ont trop lu !

Vous revenez souvent sur le pouvoir des. Les mots qui fabriquent le réel : c’est la définition de l’idéologie.

Les députés du tiers état ont trop lu ! Beaucoup appartiennent à ces « sociétés de pensée » décrites par Augustin Cochin au siècle dernier (académies, sociétés de lecture, loges maçonniques), qui sont autant de laboratoires des idées des Lumières, des philosophes à Jean-Jacques Rousseau, des droits naturels au contrat social. Pourtant, rares sont ceux qui comme l’abbé Sieyès ont véritablement pensé la représentation comme le bras politique et légitime de la souveraineté nationale. Nombre de députés du tiers réclament une constitution sans très bien savoir ce qu’elle sera. Il ne faut pas oublier non plus leur origine robine. Les trois quarts d’entre eux appartiennent à la basoche et aux offices de judicature : procureurs, notaires et surtout avocats. Ils sont élus parce qu’ils sont les seuls à maîtriser le discours et la parole, sur fond d’abstention et d’émeutes, sans aucun contrôle de la part du gouvernement royal. En vérité, leur amour des mots, leur goût des abstractions tiennent moins au Contrat social de Rousseau qu’à leurs « Mémoires à consulter », aux prétoires et aux plaidoiries. Par expérience, ils ont tendance à vouloir tordre le réel, à l’adapter aux catégories du droit.

Peut-être découvrent-ils aussi ce qu’on n’appelle pas encore la « liberté d’expression » ?

Oui, mais c’est une autre histoire. L’opinion, le déferlement des brochures ont évidemment joué un rôle essentiel. Mais je veux souligner ici que, pendant toute la Révolution, les luttes de factions ont été des luttes de mots. Qui détient la tribune détient le pouvoir, pourvu que les

sections sans-culotte parisiennes prennent ces mots pour des vérités. Il y a dans la Révolution française une dimension littéraire. Certes, contrairement aux Cent jours et aux révolutions de 1830 et de 1848, 1789 n’a pas eu d’écrivains de génie – ni vraiment Chateaubriand qui était à peine là, ni Stendhal, qui était trop jeune, ni Hugo, qui n’était pas né. Plus tard, c’est surtout la Terreur qui inspirera ces derniers (voyez le 1793 de Victor Hugo), pas la « promesse » de 89. Reste qu’en France, les mots précèdent les choses. Comme l’écrit Tocqueville dans ses Souvenirs de 1848, il y a un peu d’un homme de lettres dans chaque Français, dans la mesure où il accorde plus d’importance à ce qu’Adolphe Thiers appelle « le réel d’imaginaire », qu’au réel tout court. Les Français sont les fils dénaturés de Descartes. Ils évoquent sans cess

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Octobre 2020 – Causeur #83

Article extrait du Magazine Causeur

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