Le poète et romancier Yves Charnet recolle ses papiers dans un émouvant journal d’automne


Il y a des écrivains pleins de larmes, toujours en débord, dont l’impudeur ouvre les vannes à la belle et grande littérature. Charnet, poétologue nivernais selon la formule employée jadis par le président Chirac ne guérit pas de son enfance, de ses blessures, de ses errements, de son droit d’inventaire, de cette amertume que même les diplômes encadrés au-dessus de la cheminée n’apaisent pas. Son mal-être est communicatif, ses nuits blanches nous hantent. Il ne suffit pas de déverser ses peines, de se lover dans la débine, d’énumérer ses ratages pour intéresser le lecteur-voyeur. 

Arme à double-face

L’autofiction est une arme à double face, cruelle pour les auteurs truqueurs, pénétrante pour ceux qui comme Charnet ne sont pas avares de leur talent, de leur indiscrétion, de leur chute(s) en cascade. Cet ex-premier de la classe met sa carcasse sur la table, sa peau entre nos mains, il n’en tire aucune vanité, il se passerait bien de cet exercice d’expiation, la gloriole trop peu pour lui, il n’est pas homme à travestir le malheur. 

La réalité est assez triste comme ça. Le dévoilement grinçant, gênant de son intimité, outrancier, ridicule quelquefois et féérique est un passage obligé pour celui qui a décidé, très jeune, de se consacrer à l’écriture. Cet art-là ne connaît pas la demi-mesure, il disqualifie les chipoteurs et les arrangeurs du quotidien. Il faut payer cash (par la plume) et passer à la caisse enregistreuse. Charnet le styliste équilibriste a choisi ou plutôt le destin s’est chargé de l’aiguiller vers une écriture à l’os, sur le nerf des sentiments, à la limite du supportable, dans un paysage désolé où l’auteur n’en finit pas de se détester. 

Oh combien il hait le reflet de son miroir. Les écrivains qui s’engagent dans cette voie prennent énormément de risques, car la moindre fausse note désaccorde la sincérité de l’ensemble. Charnet, en liquidation permanente, en recherche d’héritage, se retrouvant sans un éditeur, semble cet éternel débiteur de la vie. Ce provincial égaré dans la cour des adultes, fils de rien ou de si peu, qui doit batailler avec les autres, les élus, les beaux parleurs et la Vieille Dame, personnage central, pivot et bascule, de son existence. 

Gamin surnuméraire

Dans son dernier ouvrage Chutes aux éditions Tarabuste, il se souvient de ses quelques succès au temps lointain des concours prestigieux, de ses débuts claironnants dans l’édition germanopratine là-haut sur la montagne Sainte-Geneviève, de cette nostalgie épidermique des bords de Loire aussi (é)mouvante que ces invisibles bancs de sable, des acteurs de cinéma, les Gabin et Delon, pères de substitution dont l’image sur grand écran éclaire le chemin encombré d’un gamin surnuméraire. 

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À la manière d’un Georges Perros ou d’un Jean-Claude Pirotte, on titube souvent avec Charnet, on tombe bas et puis, au détour d’un paragraphe, on respire à nouveau, on s’accroche à une mélodie, la chanson française comme garde-corps. Serge Lama en frère protecteur qui en connaît un rayon en abandons et la musique de Morricone, ce délicat baume sur l’âme. Chutes ne ressemble à rien de ce que l’édition produit actuellement, sorte de journal cabossé, collecteur d’impudences et d’imprudences, bilan d’une cinquantaine désarticulée, sec et mélancolique, digressif et anatomique, tout simplement ailleurs. « Tu écris ces lignes à Nevers. Dans la chambre de ta mère. Il n’y a plus qu’une petite lumière. Sur cette table de bois. Elle dort depuis longtemps. L’héroïne taboue de tous tes bouquins. La Vieille Dame ne sait rien de ton naufrage. Et de cette cargaison de merveilles envoyées par le fond » lance-t-il, le souffle fatigué, la voix pâteuse, le corps endolori. 

La littérature est une maladie d’amour

Alors pourquoi aime-t-on l’œuvre de Charnet et que tous ces livres nous touchent ? Son art funambule s’inscrit dans une tradition du désespoir transcendé, de la marge buissonnière, d’une littérature sauvage, indomptable et carnassière. La littérature est une maladie d’amour pour tous les garçons perdus. On vient chercher chez Charnet le substrat du désordre et de la solitude, on y croise les fantômes de Blondin et de Villon, on a la gorge serrée quand Tillinac, son éditeur historique, disparaît et que tout fout le camp. À la fin, il reste ses mots, cette bouée de sauvetage qu’il nous tend au milieu de la tempête. 

Chutes de Yves Charnet – Tarabuste éditeur 

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