La couronne pleure 007. Le plus célèbre agent secret de sa majesté, Sean Connery vient de tirer sa révérence à l’âge de 90 ans


Bien sûr, il y en a eu d’autres. Ne soyons pas sectaires ! Des copies ? Non, le mot est trop fort, trop injuste, trop malhonnête intellectuellement, la preuve j’ai toujours eu un faible pour le libidineux décontracté Roger Moore et sa façon si désinvolte de se foutre de tout, de ses abdominaux non sculptés et de son taux d’alcoolémie à rassurer tous les bistrotiers de France, aujourd’hui confinés. Je dois également confesser que la raideur théâtrale d’un Timothy Dalton pouvait séduire dans la campagne berrichonne au cœur des années 1980 surtout lorsqu’il avait à son bras l’actrice Carey Lowell, la coupe (de cheveux) courte la plus érotique du cinéma mondial d’alors. Les successeurs de Bond défilent depuis trente ans, dans de multiples versions, fines ou trapues, décalées ou austères, cascadeuses ou cavalières et ne font pas oublier l’originel. L’original écossais Sean Connery (1930-2020) qui fut le premier à enfiler le costume de 007 en 1962 contre un certain Dr No demeure ce roc incontournable, indépassable, impénétrable, inatteignable, inoubliable. Il avait visé haut, le contraire de notre époque actuelle qui patauge dans l’ignoble et le médiocre. Il a fixé notre imaginaire quand celui-ci était encore perméable au grand, au fort, au chevaleresque, aux puissances mystérieuses, à cette indispensable pulsion de vie.

Sean Connery dans « Pas de printemps pour Marnie » (1964). Wikimedia Commons.

Dans ma famille d’esthètes automobiles, mon père ne connaissait que deux Écossais célèbres, le pilote Jackie Stewart surmonté de son indétrônable casquette à carreaux et Sean, le culturiste d’Édimbourg négligemment appuyé sur l’aile d’une Aston Martin DB5. Un type qui conduisait une Aston avait droit à notre respect mécanique éternel. L’homme du XXème siècle était né. Dans sa droiture celte et son sex-appeal brut de fonderie. D’ascendance populaire, Sean Connery avait la force de frappe des mauvais garçons qui savent porter le smoking quand la situation l’exige. La reine était rassurée. Les joyaux étaient au chaud. Ça nous changeait des jeunes premiers, la mèche blonde au vent et le regard niaiseux du théâtreux, le brun à la voix testostéronée avait le caractère trempé des types qui se sont engagés, à dix-sept ans, dans la marine britannique et ont exercé des tas de métiers manuels. Un mec du peuple sachant se servir d’un tournevis ou d’une truelle aura toutes les qualités pour dégainer, à l’écran, son Walther PPK et sauver à l’occasion la couronne britannique.

Tous les garçons voulaient lui ressembler. Nous avions enfin trouvé un but à notre existence patachonne. Si la vie pouvait, ne serait-ce qu’une minute, se résumer à une scène de Bond, celle, par exemple, au hasard, où la bombesque Ursula sort de l’eau, bikini blanc et coquillages à la main, et puis se met à chanter, à fredonner, nous serions des hommes heureux. Quant au pouvoir d’attraction de Sean sur les filles, c’est bien simple, elles ne s’en remirent jamais. Même fort âgé, barbu et binoclard, en duffle-coat beige dans La Maison Russie ou en robe de bure dans Le Nom de la rose, ce gars-là était terrible. Irrésistible. C’était aussi, nous le regrettons, une époque moins sentencieuse où les femmes n’avaient pas honte de leurs sentiments et de leurs contradictions. Le machisme fictionnel de 007 n’était pas étudié en Sorbonne, il se vivait dans la légèreté et les rires complices, dans l’appétit des Trente Glorieuses et la flamboyance capitaliste, dans une certaine innocence non coupable. Bond condensait la masculinité dans ce qu’elle avait de plus désirable et désuète. Sean séduisait par son opiniâtreté, son courage, son absence de barrières psychologiques, son sens de la répartie, son second degré, il était dans l’instant présent, il ne pensait pas à son image, ni à sa caricature. Il faut avouer que Sean en imposait. Comment aurions-nous pu rejoindre, à ce moment-là de notre histoire, le camp soviétique ? Nos agents secrets (alliés) avaient une gueule d’enfer, ils se pavanaient à Miami dans un hôtel de luxe, en peignoir de bain sur une musique de John Barry. Et même en slip rouge et catogan dans le film Zardoz, Sean avait de quoi affoler les ligues de vertu. Il aurait aimé qu’on rappelle cet après-midi la devise nationale de l’Ecosse : « In My Defens God Me Defend » (Pour ma défense, que dieu me défende).

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