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Vu d’Allemagne : Dany à la recherche de l’identité perdue

Un texte d'Artur Abramovych traduit par George Broder

Vu d’Allemagne : Dany à la recherche de l’identité perdue
Nous sommes tous des Juifs allemands, documentaire de Daniel Cohn-Bendit (2020), diffusé dans "La case du siècle".© D.R.

Dany le ci-devant le rouge part avec son frère Gaby et sa caméra à la recherche de son identité perdue. Son documentaire, Nous sommes tous des Juifs allemands, a été diffusé en juin en Allemagne et en France. Au lieu d’aller chercher en Israël la confirmation de ses opinions convenues sur les persécutés devenus persécuteurs, il aurait dû lire le Juif imaginaire.


Daniel Cohn-Bendit, dit « Dany », est un personnage éblouissant. Après avoir été meneur du mouvement étudiant de 1968, et expulsé de France, il participe activement à la « guerre du logement » à Francfort et cofonde le parti Vert, pour lequel il siégera à Bruxelles de 1994 à 2014. Comme la plupart des lanceurs de pavés qui se sont rebellés à ses côtés, l’ancien squatteur est devenu un notable qui aime se présenter avec une chemise Ralph Lauren. Ce n’est pas que ses positions aient profondément changé (à l’exception de quelques propos légers sur la sexualité des enfants, qu’il regrette maintenant), mais elles sont devenues majoritaires, au moins en Europe occidentale.

Cependant, on ne s’intéressera pas ici à l’homme politique, mais au Juif Cohn-Bendit, car son film documentaire autobiographique, Nous sommes tous juifs allemands, diffusé en France en juin, met en avant son identité juive. Le titre du film évoque le slogan scandé par les masses étudiantes à Paris lorsque Cohn-Bendit a été interdit de retour en France par les plus hautes autorités en mai 1968. On y découvre un homme posé de 75 ans qui écoute ses interlocuteurs avec un esprit ouvert.

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Le film commence à Moissac, près de Montauban, où ses parents allemands et son frère aîné Gaby ont trouvé refuge dans une famille française pendant la guerre. Avec Gaby, un communiste toujours convaincu, il discute, assis sur un banc, du judaïsme. Comparé à son frère, qui ne veut pas être considéré comme juif, car pour lui cette affiliation reviendrait à prendre parti pour une idéologie qu’il n’a pas choisie, Dany semble carrément pieux.

En Israël pour montrer que les persécutés sont devenus persécuteurs

Les scènes suivantes, qui se déroulent presque exclusivement en Israël, déploient le récit, devenu une tarte à la crème des médias d’Europe occidentale, des persécutés devenus persécuteurs. Cohn-Bendit visite une école pour étrangers non juifs, où des enfants en pleurs se plaignent du manque de reconnaissance et des regards furieux ; il rencontre l’une des rares rabbins qui officient en Israël pour qu’elle lui explique à quel point les mesures de sécurité israéliennes contre le terrorisme arabe sont inhumaines ; puis un Arabe vivant à Jérusalem-Est qui se plaint de la politique israélienne en matière de logement, sans mentionner le fait qu’il est interdit aux Arabes de vendre des biens aux Juifs sous peine de mort.

Seules quelques personnes représentatives de la société israélienne juive ont leur mot à dire. Cohn-Bendit se moque par exemple d’un journaliste orthodoxe qui lui reproche d’avoir agi en égoïste en épousant une femme non juive. Au récit déchirant d’une femme juive française émigrée en Israël, enseignante de profession, qui a été insultée par des enfants musulmans dans son école et qui a dû assister au refus de ses élèves de participer à la minute de silence pour les Juifs assassinés lors de l’attentat de Toulouse (2012), Cohn-Bendit accorde une seule minute entre deux scènes où il dénonce l’attitude israélienne envers les Arabes.

Cohn-Bendit regrette d’avoir commencé trop tardivement à s’identifier en tant que Juif et, de surcroît, d’avoir si longtemps adhéré à la ligne de Sartre sur le sujet. Cependant, on ne sait pas très bien quelles conclusions il tire de cette prise de conscience.

Dans ses Réflexions sur la question juive (1946), Jean-Paul Sartre explique que s’il n’y avait pas de Juifs, l’antisémite en inventerait, et que sont juifs tous ceux qui sont simplement considérés comme tels. En somme, c’est l’antisémite qui fait le Juif. Ce dogme, qui a durablement influencé plusieurs générations de philosophes, a trouvé une expression littéraire, notamment dans la pièce Andorra (1961) de Max Frisch. Andri, un jeune homme, y est pris pour un Juif dans une Andorre occupée par les fascistes. Toutes les caractéristiques communément considérées comme juives lui sont attribuées. Ce n’est que sous la pression sociale qu’Andri accepte finalement ces caractéristiques, bien qu’il s’avère, après son meurtre, qu’il n’est pas du tout juif. Moralité de ce morceau de littérature engagée : la discrimination peut toucher tout le monde, il faut donc la combattre sous toutes ses formes, et lutter contre toute tentative de définition de caractéristiques collectives, car diviser les gens en groupes est cruel et peut être fatal.

Cette vision de Sartre et de ses épigones revient à nier l’existence de caractéristiques authentiquement juives, donc trois mille ans d’histoire nationale. Quelques années plus tard, le même Sartre gardera le silence sur les procès antisémites de médecins juifs orchestrés par Staline et qui, dans les années 1970, rendra visite, dans sa prison de Stammeheim, à l’antisémite Andreas Baader, qui s’était formé au terrorisme dans un camp palestinien.

Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide.

Dans sa préface au chapitre sur l’antisémitisme des Origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt soulignait déjà le développement fatal de la recherche sur l’antisémitisme, auquel Sartre, avec ses Réflexions, avait servi d’obstétricien. Et enfin, en 1980, paraît le livre qui condamne Sartre de manière définitive : Le Juif imaginaire (1981), écrit par Alain Finkielkraut en réponse à la fois aux attaques arabes contre les institutions juives et au virage antisioniste de la gauche. Le livre comporte d’ailleurs un chapitre intitulé : « Nous sommes tous juifs allemands ». Finkielkraut y note : « Le rôle du Juste devenait accessible à quiconque désirait l’endosser » ; et plus loin : « Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide. »

Cohn-Bendit aurait dû lire Le Juif imaginaire, il en est l’incarnation 

En somme, Finkielkraut a répondu il y a quarante ans aux questions que pose aujourd’hui Cohn-Bendit dans son film. Au lieu de revenir à Sartre, Cohn-Bendit aurait dû relire Le Juif imaginaire, il se serait épargné cette recherche infructueuse de son identité perdue. Il est l’incarnation même du Juif imaginaire. Pour lui, le judaïsme se traduit seulement par un devoir d’intervention politique en faveur des dominés. Autant dire que l’ex-trublion de Nanterre peut difficilement s’identifier à l’État juif.

À la fin du film, on retrouve Cohn-Bendit à Francfort dans son cercle familial et intime. Bela, le fils qu’il a eu avec Ingrid, est marié à une femme érythréenne cultivée, distinguée et enceinte. Ses parents à elle sont aussi présents, tous dînent ensemble, c’est le fantasme rêvé de tout multiculturaliste et c’est bien plus humain que le mauvais rêve nommé Israël. Bien sûr, il n’est pas fait mention du rabbin Zalman Gurewitch à Francfort, qui a manqué de se faire tuer lors d’une attaque au couteau par un migrant en 2007. Cela gâcherait l’idylle.

Les deux seules critiques allemandes du film à ce jour ont toutes deux été publiées dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’une d’entre elles, intitulée « Israelkritik in Israel » (« Critique d’Israël en Israël »), tire prétexte du film pour nourrir l’aversion de l’auteur envers Israël. Entre-temps, le 6 septembre, le film sous-titré en allemand a même été diffusé au sein de la communauté juive de Francfort. Et il le sera plus largement cet automne. Les antisionistes de tout poil peuvent faire des bonds de joie

Octobre 2020 – Causeur #83

Article extrait du Magazine Causeur


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