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Donald Trump aura été un peu plus qu’on ne le croit

Paul Gottfried publie "L'Amérique de Trump: entre nation & empire"

Donald Trump aura été un peu plus qu’on ne le croit
Donald Trump le 1 novembre à Montoursville © Alex Brandon/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22508837_000010.

Et si par Trump l’Amérique avait renoncé à être un Empire pour redevenir une nation? C’est la thèse défendue par Paul Gottfried dans son livre L’Amérique de Trump: entre nation & empire.


Donald Trump n’a jamais manqué d’instinct politique. En 2016, celui-ci s’est révélé assez sûr. Arrachant l’investiture de son parti à la hussarde, il réussissait le plus beau coup de billard à trois bandes de l’histoire politique du pays en gagnant sur le fil la Rust Belt (les États industriels du nord du pays traditionnellement démocrates) et finalement l’élection.

Son sort est aujourd’hui incertain – alors qu’on le disait désespéré il y a quatre ans. On a beaucoup ergoté sur sa personnalité – les médias américains allant même jusqu’à interroger sa santé mentale ou ses facultés intellectuelles élémentaires. Pour peu qu’on délaisse cette dramaturgie et ses effets ampoulés, il reste la politique. En la matière les erreurs du président furent nombreuses – parfois amples et sans doute à la mesure de son héritage paradoxal.

Une mise en scène hypnotique

Les sondages sont mauvais. On insiste sur le rejet de sa personne. À voir. Plusieurs fois pourtant depuis 2016, l’Amérique s’est retrouvée dans son président. Nation darwinienne, édifiée dans le sang, par la force et grâce aux armes ; sur fond aussi de lutte entre l’homme et la nature sauvage, elle a bien plus que nous le culte de l’homme fort. Sauvé du Covid, sa mise en scène dès son retour de la maison blanche fut édifiante – sans doute ridicule pour un Européen. Revenu des enfers, le président revenait jouer le mythe de l’homme nouveau cher à Saint-Paul et aux protestants. L’homme qui a vaincu la mort et renait à lui-même. Il a dépouillé le Vieil Homme qui était en lui.

Cet homme, on le sait, n’est pas un dégonflé. Aussi, il n’a jamais eu peur de son image. Sa naissance l’a mis à l’abri du besoin, lui permettant de déployer tôt ses talents. Star très moderne, un peu kitsch quand il joue les cow-boys, surjoue les parades militaires, il a aimé séduire autant qu’il adore aujourd’hui choquer. À côté, son adversaire est utilement rabaissé à sa fatigue et à une supposée sénilité naissante.

Homérique Amérique

C’est toute cette culture exotique que Trump entretient auprès de la nation qu’il dirige. Comme les cités antiques, l’Amérique se laisse hypnotiser par son propre story telling. Elle se raconte en permanence sa propre histoire :  sur les écrans, dans les romans de gare, les magazines et la publicité – là où Trump a s’est constitué en modèle.

C’est son étrange roman national. Pour le théoricien littéraire Marthe Robert, le roman procède justement d’une croyance bâtarde et fictive dans l’auto-engendrement d’un personnage Don Quichotte qui oppose au monde son désir de grandeur, sa révolte, son souhait de renverser la table ; provoque reçoit en échange des railleries.

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L’Amérique cultive la même attitude. « Née d’une mère européenne et d’un père inconnu », l’Amérique s’est faite volontairement bâtarde. Car si sa mère est bien européenne, son père inconnu est une insémination du fantasme. À l’observation, tout ou presque lui vient d’Europe. Sa langue, sa culture, son architecture, ses institutions ont la même origine que sa population. Prolongement du vieux continent, elle s’obstine à se penser comme sa rupture en revendiquant son « exceptionnalisme ».

Cet exceptionnalisme, elle l’a halluciné en une « destinée manifeste ». Le concept fut formulé au XIXe, et a offert à l’Amérique de se penser comme une nation missionnaire, promise à étendre au monde sa parole bienfaisante. Il s’enracine aussi dans le discours des pères fondateurs : en s’adressant à la nation américaine, le président Washington dit aussi au monde qu’aucune de ses frontières ne saurait faire obstacle au Bill of rights. La souveraineté a vécu, avec elle l’Europe et une idée de la civilisation. Reniant un monde déchu, les premiers colons l’avaient fui, bible à la main, au cœur la haine du papisme et le rêve d’édifier une nouvelle Jérusalem sur la colline.

Le liquidateur

Le fameux rêve américain est aujourd’hui contrarié. La gigantesque classe moyenne qui l’incarne est largement déclassée, les communautés s’affrontent en son sein et à l’international, l’Amérique déploie une diplomatie véhémente pour pallier le réel recul de sa puissance. Projet politique audacieux, l’Amérique est entrainée sur la pente d’un échec dont les écrivains européens eurent les premiers l’intuition quand Tocqueville décrivait les congestions de sa jeune démocratie, Kipling et Stendhal moquaient sa vulgarité et Baudelaire sa « grande barbarie éclairée au gaz. »

Donald Trump ne s’y est pas trompé. Candidat, Il a d’abord fait voltiger tous les mensonges sur lesquels l’Amérique avait vécu : concorde intercommunautaire, indéfectibilité du rêve américain et guide « du monde libre ». Président, il a cessé de confondre ses intérêts avec ceux du monde et ceci est explicite depuis le premier jour de sa présidence. L’Amérique de Trump est comme Athènes dans le dialogue mélien de Thucydide,  « ne prétend pas que sa domination est juste. »

Et pour nous ?

Plus important encore, et novateur dans les discours de son Président : ni l’Amérique ni l’occident ne sont définis comme une auberge espagnole ou un projet politique à visée internationale. Son discours de Varsovie du 6 juillet 2017 était clair et assez profond. Donald Trump y définissait l’occident comme une civilisation parmi d’autres. Un point sur la carte. Avec un dedans et un dehors. Certains qui y appartiennent, d’autres qui n’y appartiennent pas. Elle a son caractère : « faith, family, freedom » et ses frontières.

Jadis Empire – à ce titre ontologiquement belliqueux et projeté vers l’universel – l’Amérique semble aujourd’hui se penser comme une nation. Classé comme « isolationniste» Trump a amorcé un retrait de la puissance américaine alors que la folie des grandeurs géopolitiques de ses prédécesseurs avait saigné son peuple, le Moyen-Orient et les finances publiques. Cette tendance s’enracine profondément dans l’histoire de la droite américaine alors que les néoconservateurs l’en avaient éloignée. C’est la thèse principale du dernier livre de l’Universitaire Paul Gotfried : derrière le faste et les outrances, Trump réapprend à l’Amérique qu’elle doit jouer un rôle plus modeste dans le monde – ceux de sa conversation et de ses intérêts essentiels.

La fin d’un Empire, le retour d’une Nation ?

Il est assez rare, sauf dans les fables, qu’une puissance se fasse meilleure par la seule loi du plus fort. Une idéologie sert toujours à habiller la domination par le généreux prétexte de l’altruisme. La Russie sous l’URSS dissimulait sa politique panslaviste avec le prétexte communiste. L’idéologie américaine – celle du marché et des droits de l’homme – qui servait de couvert utile à l’impérialisme américain n’inspire plus son président. Il ne cache pas son dédain pour la tradition missionnaire de ses adversaires démocrates, de Wilson ou Roosevelt ni pour les néo-conservateurs qui pour beaucoup soutiennent Joe Biden. Il a compris que l’Amérique, comme nation, risquait de se diluer dans le même magma que celui proposé – et imposé – au monde en même temps que l’économie globalisée mettait en péril des millions de ses citoyens.

La fin d’un empire vient moins souvent de la résistance des peuples sujets que de la lassitude d’une nation à en payer le prix. La valeur des nationalités s’était rappelée à la Russie en 1991 via la figure paradoxale et burlesque d’Eltsine tenant péniblement debout sur un char en signe de défi à un régime supranational qui s’effondrait. Et le personnage Trump est inattendu, choquant et exubérant ; comme sans doute l’est l’Amérique. Malgré les outrances, malgré les diarrhées verbales, malgré la débandade sanitaire, malgré sa possible défaite, Donald Trump nous a peut-être fait vivre un basculement historique.

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