Les nouveaux manuels scolaires sont des outils de matraquage idéologique. Absence de repères historiques, marginalisation des grands auteurs, mise en avant des thèses immigrationnistes, indigénistes et antimasculinistes. Le verdict est sans appel. 


En tant que professeur de lettres en lycée, je reçois régulièrement, de la part des éditeurs, des spécimens des manuels scolaires susceptibles d’être choisis dans mon établissement. C’est l’occasion pour moi de feuilleter ce qui se fait sur le marché et de vérifier avec consternation, année après année, les tendances lourdes qui s’en dégagent.

Il n’est pas inutile de rappeler que ces ouvrages sont conçus par des professeurs, collégialement, soumis bien sûr aux contenus tels que définis par le Conseil supérieur des programmes, mais bénéficiant tout de même d’une marge de manœuvre significative dans le choix des thèmes et textes abordés. Par exemple, si l’étude de la poésie du Moyen Âge au xviiie siècle est imposée par les programmes officiels en seconde, toute latitude est donnée quant à la sélection des textes proposés aux élèves.

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Un rapide coup d’œil permet de voir, d’abord, et ce n’est pas nouveau, que l’iconographie des manuels de littérature est extrêmement riche et diversifiée (reproductions de tableaux et gravures, photographies, affiches, captations scéniques…), ce qui les rend très agréables à consulter, mais tend à étouffer et à noyer le texte pourtant censé constituer l’essentiel. Le prolongement d’une étude littéraire par une analyse d’image est un enrichissement certain, mais on a le sentiment, bien souvent, que le manuel de littérature ne répond pas à sa mission première en ne mettant pas plus en avant la forme écrite que les autres expressions artistiques.

Une histoire littéraire réduite à la portion congrue

On constate la confirmation d’une autre tendance déjà bien ancrée : l’histoire littéraire est réduite à la portion congrue – une page pour le théâtre classique, une page pour le romantisme, de discrets petits encadrés sur les auteurs, y compris les plus grands (il ne faudrait tout de même pas se risquer à apprendre des choses à nos élèves…). Et sauf rare exception éditoriale, c’est l’absence de chronologie qui prévaut dans la présentation des textes : on choisit une organisation transversale, c’est-à-dire par thèmes, dans le cadre de chaque objet d’étude. Par exemple, pour ce qui est du « roman depuis le xviiie siècle », on va proposer des extraits de différentes époques, centrés sur la question, pertinente au demeurant : « Pourquoi les écrivains s’intéressent-ils à des héros imparfaits ? » Mais comment s’étonner ensuite que règne dans l’esprit des jeunes gens la plus grande confusion dans l’histoire et la chronologie littéraires ?

Bien sûr, la partie « maîtrise de la langue » n’est pas oubliée, jusque dans l’accord sujet-verbe, puisqu’on sait désormais que les lycéens dans leur immense majorité ne possèdent pas les rudiments de leur propre langue.

Bref, le temps est loin du bon vieux Lagarde et Michard qui, pour ne pas être exempt de défauts, et sous une apparence assez austère, privilégiait le texte et livrait une nourriture consistante à ceux qui avaient faim.

L’idéologie préside

Ce qui frappe surtout, si l’on y regarde de plus près, ce sont les choix idéologiques qui président à l’élaboration de ces manuels : puisque les textes littéraires ne sont plus présentés pour eux-mêmes, comme détenteurs d’une valeur intrinsèque, mais pour servir des thèmes de réflexion librement choisis par les concepteurs, la neutralité n’est pas de mise, en dépit d’une apparente objectivité académique. Bien évidemment un manuel scolaire, parce qu’il repose toujours sur des choix, n’échappe pas à une part de subjectivité, mais il est plus facile de s’en prémunir lorsqu’on présente de façon chronologique ce qu’on considère comme les grands textes du patrimoine. L’organisation thématique des ouvrages ouvre une brèche à l’expression de l’idéologie. Et le singulier n’est pas innocent, puisque peu ou prou, d’un livre à l’autre, c’est la même orientation qui domine : on trouve bien sûr des questionnements littéraires intéressants et légitimes autour du roman, du théâtre ou de la poésie, mais c’est dans les pages consacrées à l’argumentation qu’on est amené à voir se déployer, le plus souvent sous la forme de présupposés et de messages subliminaux, la même doxa « progressiste » et bien-pensante. Pour faire bref, et puisque sont convoqués des sujets d’une actualité brûlante, l’immigration c’est bien, le changement climatique c’est mal. Quelques exemples parlants : dans le manuel de seconde « Escales », aux éditions Belin, on se penche sur la notion d’exil. Plusieurs textes donnent dans le pathos auquel prête le sujet : Tahar Ben Jelloun évoque la douleur de l’arrachement, Maylis de Kerangal expose son émotion lors du naufrage d’un bateau de migrants en provenance de Libye, Simon Abkarian, dans Libération, rédige un article mélodramatique sur les enfants des exilés. Loin de moi l’idée de nier la souffrance des déracinés, mais ces textes qui se présentent comme des « regards croisés sur l’exil » me paraissent n’avoir qu’une seule focale et ne faire appel qu’à la sensibilité des lecteurs. Quid des problèmes économiques, sociaux, culturels, voire civilisationnels, potentiellement liés à une immigration massive, incontrôlée, et bien souvent éloignée des usages et valeurs des pays européens où elle arrive ? Rien ne laisse entendre dans ce chapitre que ces malheureux exilés puissent créer des difficultés dans les pays d’accueil… Une idée, pour rire : si l’on veut réellement « croiser les regards », je suggère d’introduire un extrait du Camp des saints de Jean Raspail, roman de 1973 jugé sulfureux (ou prémonitoire) sur la destruction de l’Occident par la submersion migratoire. Ou le passage d’un essai d’Éric Zemmour, qui n’est pas le plus mauvais exemple dans le maniement de la langue au service des idées… Je sais bien évidemment que la simple évocation de ces noms en classe – celui de Zemmour en tout cas, Raspail étant largement inconnu du corps enseignant et de ses cadres – me vaudrait au mieux un rappel à l’ordre, au pire une suspension temporaire. On veut bien réfléchir sur l’immigration, mais dans les limites du politiquement correct, c’est-à-dire en s’en tenant aux bons sentiments de l’humanisme compatissant. Le terme « immigration », trop salement politique, est d’ailleurs agréablement remplacé par le plus poétique « exil ». Ou comment noyer le poisson et ne jamais risquer l’expression d’idées « nauséabondes ». En fait, sous le prétexte de révéler aux élèves les ficelles de l’argumentation, on leur transmet insidieusement un contenu idéologique et on leur apprend à « penser » tous dans la même direction. Il ne s’agit plus d’apprendre à penser, mais d’apprendre à penser quelque chose. On passe de la formation (nécessaire et légitime) de l’esprit au formatage (contestable et dangereux) de la masse.

Distribution de nouveaux manuels scolaire dans un lycée de Bourgoin-Jallieu (département de l'Isère), 6 septembre 2019. © ALLILI MOURAD/SIPA
Distribution de nouveaux manuels scolaire dans un lycée de Bourgoin-Jallieu (département de l’Isère), 6 septembre 2019. © ALLILI MOURAD/SIPA

D’ailleurs, pour enfoncer le clou du dogme, on trouve dans ces mêmes pages un t

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