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Jonathann Daval ne pouvait avouer plus que ce qu’il est parvenu à appréhender de lui-même

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La fascination des citoyens pour des faits divers aussi violents que mystérieux, et l’intense médiatisation de certains procès d’assises ne sont pas sans effets pervers. Philippe Bilger les analyse.


L’accusé Jonathann Daval a été condamné,le 21 novembre, à 25 années de réclusion criminelle, sans peine de sûreté, par la cour d’assises de la Haute-Saône après que l’avocat général avait requis la réclusion criminelle à perpétuité.

Les parents de la victime Alexia Fouillot ont salué « une très bonne décision » et les avocats de la défense ont annoncé que Jonathann Daval n’en relèverait pas appel.

On pourrait, à partir de ces éléments, ne pas s’interroger plus avant et considérer que Justice a été faite et qu’elle a été bien rendue. D’autant plus que pour la conduite des débats aucune critique n’a été émise sur la maîtrise du président Matthieu Husson.

Celui-ci a su, parfois, au contraire, avec intelligence et intuition, favoriser des dialogues et des confrontations, sans s’y immiscer, dans l’espérance de sincérité, d’émotion et de moments intenses qui pourraient constituer le drame judiciaire en un bienfaisant mélodrame.

Pourtant, en dépit de cette indéniable qualité, je n’ai cessé de ressentir un malaise tout au long de cette histoire criminelle, depuis sa découverte et l’interpellation de Jonathann Daval jusqu’à sa conclusion avec l’arrêt de condamnation.

J’ai bien conscience que n’ayant pas assisté au procès, je ne peux me prévaloir d’une connaissance directe mais sans immodestie de ma part, je n’ai pratiquement rien manqué de ce qui a été écrit ou dit sur ce crime, sur son auteur et les familles concernées par cette horreur. J’ajoute que ma perception inquiète s’est évidemment nourrie de mon expérience d’ancien avocat général à la cour d’assises de Paris.

D’une certaine manière, le professionnel et le citoyen se sont accordés pour les observations que je propose sans la moindre présomption. Elles tiennent compte de ce que j’ai tenté toujours de respecter dans mes fonctions d’accusateur public durant plus de 20 ans.

Médiatisation surabondante

D’abord je n’ai pas aimé cette médiatisation certes liée à la chose criminelle mais aux motifs parfois inspirés par des ressorts troubles. Non seulement elle a été surabondante depuis l’origine, dans un pluralisme désordonné, avant que le procès ait livré ses conclusions, mais elle a surtout continué à s’offrir ostensiblement dans les coulisses et la périphérie des débats eux-mêmes. L’autarcie royale et tellement nécessaire du procès a été battue en brèche par un certain nombre de déclarations qui à mon sens relevaient plus du narcissisme que du devoir.

Cette absence totale de décence m’a donné l’impression que nous n’étions plus dans le domaine de la légitime information mais dans celui d’une hystérisation qui avait pour conséquence d’entraîner dans sa course folle, et par réaction, les parents éplorés de la victime, ainsi que des intervenants judiciaires qui auraient dû se taire et garder pour les jurés leur argumentation.

Ainsi, quelle n’a pas été ma surprise d’entendre une avocate des parties civiles répondre longuement aux médias la veille de sa plaidoirie et ainsi dilapider un verbe qui aurait dû n’être réservé qu’à la cour d’assises ! Je n’ai d’ailleurs pas été moins étonné de l’explication de ses réquisitions par un avocat général commentant sa demande de réclusion criminelle à perpétuité devant la presse sur le perron du palais de Justice de Vesoul !

À force de vouloir faire comprendre, on tombe dans une vulgarisation qui nous éloigne de l’essentiel, qui est le procès, pour nous faire tomber dans des commentaires et des paraphrases totalement inutiles.

Illusion dévastatrice

Au-delà de ces dérives de communication qui pouvaient en effet laisser croire, selon l’expression pertinente de Me Jean-Hubert Portejoie, que c’était à l’opinion publique de trancher, autre chose m’a perturbé qui se rapportait à cette exigence constante de vérité à laquelle l’accusé devait se soumettre, à cette répétition lassante et jamais satisfaite d’une injonction pour qu’il révèle ses ressorts, son mobile, ce qui soudain avait fait surgir, chez cet « homme ordinaire » selon la défense, le pire. On n’a pas cessé, durant tout le procès, d’attendre cette parole d’élucidation, de l’espérer, de l’entendre puis de ne pas l’accepter (Le Parisien).

Rien n’est plus absurde – et pourtant compréhensible de la part des proches de la victime – que cette sollicitation impérieuse, ressassée judiciairement et médiatiquement, pour obtenir des explications qui ne seront de toutes façons pas admises. Cette illusion est dévastatrice qui met constamment les parties civiles, dans ce procès comme pour tant d’autres que j’ai pratiqués, en état de déception.

D’abord elles réclament des lumières au moment même où l’accusé les donne si on se fonde sur la relation que Jonathann Daval a donnée de son crime le 19 novembre. Mais ces dernières ne seront jamais suffisantes comme s’il y avait, derrière le propos tenu et assumé, toujours des ombres, des mystères délibérément occultés.

Ensuite, cette revendication de transparence est d’autant plus malaisée à satisfaire que ceux qui la réclament ne sont pas prêts, la plupart du temps, à admettre que la relation honnête d’un processus criminel implique une interaction qui, face à une culpabilité et une malfaisance même indiscutables et reconnues, peut mettre en cause le comportement de la future victime.

Un crime est une histoire qui ne surgit pas de rien. Mais qui, obsédé par une vérité que le coupable refuserait prétendument d’avouer pleinement, serait capable d’écouter sans être offensé, sans frémir ? La victime doit être irresponsable à tout instant.

Procès hors norme

Enfin quelle étrange présomption de s’imaginer que l’accusé, même le plus lucide sur soi, est capable d’aller chercher dans ses tréfonds la totalité de ce qui l’a mobilisé pour le pire. À l’évidence il y aura toujours une part de lui qui lui demeurera inconnue. Même si d’autres ont toute liberté pour imaginer ce qu’elle peut être, comme par exemple une homosexualité refoulée : c’est la thèse d’un avocat Me Pierre Farge.

Jonathann Daval, à supposer qu’il n’ait pas tenté de tout livrer de lui, n’est pas coupable de n’avoir pas pu tout déchiffrer de ses pulsions, de ce qui l’a fait passer d’une humanité en partage à l’accomplissement d’un acte semblant l’en exclure. Il ne pouvait avouer que ce qu’il était parvenu à appréhender de lui, dans les obscurités tragiques dont Alexia a été la victime. Rien de plus, et c’était déjà beaucoup.

© PATRICK HERTZOG / AFP.
© PATRICK HERTZOG / AFP.

Je conçois que cette quête sans relâche des parties civiles et de leurs avocats s’est trouvée amplifiée et d’une certaine manière légitimée par la comédie initiale que Jonathann Daval a jouée quand avec ses larmes, son chagrin et sa faiblesse, il avait feint d’être, lui, une autre victime. Ce simulacre a sans doute laissé penser qu’il serait fatalement incapable de sincérité par la suite.

Lire que ce procès a été hors norme est doublement vrai.

D’abord, parce qu’il n’est pas un crime qui ne soit une rupture de la normalité, une contradiction effroyable avec l’ordinaire d’un destin.

Surtout parce que le procès de Jonathann Daval a poussé jusqu’à la caricature, jusqu’à un paroxysme insupportable, les effets judiciaires et médiatiques habituels tenant au fonctionnement de cette institution remarquable qu’est la cour d’assises. Grâce au jury populaire pourtant scandaleusement réduit depuis quelques années…

Le Mur des cons

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Suède: la croix de la discorde


En Suède un collégien a été contraint de retirer sa croix… jugée comme offensante.


Un long millénaire après avoir délaissé Odin pour Jésus, le temps est-il venu pour la Suède de répudier ce dernier ? La presse suédoise rapporte qu’un élève de 15 ans s’est vu contraint de retirer son collier en croix pour une photo de classe. Motif invoqué par le photographe ? « Cela pourrait être offensant. » Ses jeunes camarades adeptes du voile n’ont pas eu à l’enlever, a affirmé le jeune homme qui s’est dit « choqué ». Quant au directeur de l’établissement, il n’a pas jugé utile de s’indigner et a qualifié l’incident d’« étrange ».

Un scientifique propose de supprimer la croix du drapeau suédois

Il faut dire qu’au pays des drakkars, le christianisme n’a plus le vent en poupe. L’été dernier, un scientifique suédois dénommé Patrik Lindenfors a suggéré de retirer la grande croix jaune du drapeau national au prétexte que l’Église aurait à rougir de son attitude lors de la traite transatlantique. Dans cet élan de contrition passionnée, le chercheur a aussi assuré que la maudite croix pourrait être interprétée comme un symbole de croisade lors des aventures militaires du pays en Afghanistan. Il a donc suggéré d’éradiquer le drapeau actuel pour un étendard plus « inclusif », ne précisant pas s’il souhaitait troquer la croix jaune sur fond bleu pour un croissant vert ou pour un arc-en-ciel LGBT. En juin dernier, un ancien maire avait proposé de déboulonner le roi Charles XII, porteur de « valeurs antidémocratiques » à ses yeux, pour le remplacer par une statue de Greta Thunberg. Cette idée n’avait pas convaincu ses compatriotes.

Paris 1900

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Un roman d’Emmanuelle de Boysson ressuscite la Belle Epoque à travers l’apprentissage d’une apprentie-écrivaine.


« D’après le fleuriste de la rue de Seine, les orchidées d’Amérique devraient durer longtemps. La comtesse nous attend à vingt heures. Va pour les catleyas. Elles feront de l’effet. » Paris, 1900. Le métro circule déjà tandis que les premières automobiles évitent les voitures à cheval. On est dans la tête de cette jolie brune un peu écervelée, Valentine, qui s’est mariée en visant au-dessus de l’homme qu’elle épouse. Ce qui la grise, c’est moins Antoine que l’idée de côtoyer ce Paris des arts et des lettres dont il lui a parlé devant le Grand Hôtel de Fouesnant.

Au temps de Colette et Willy

Valentine, devenue Beauregard, rêve de devenir écrivain, note tout ce qui lui arrive, tout éblouie par l’univers brillant qu’elle découvre. Ses phrases ont de jolies tournures, les femmes aussi.

On passe d’une idée à l’autre en découvrant un univers où rien n’est grave, où l’on porte des toasts et des robes légères, signées Paul Poiret, en mousseline ou en organdi. Colette lui confie qu’elle va bientôt se débarrasser de Willy qui s’est rendu célèbre en signant Les Claudine à sa place. Quant au « jeune homme pâle aux yeux de biche qui tripote sa moustache et tente de retenir une quinte de toux », c’est Marcel Proust. Qu’elle va croiser régulièrement dans ce roman dont les hommes n’occupent que la toile de fond. Et pour cause: ce qui se trame entre ces femmes, c’est à l’insu des maris. Qui auraient tendance, comme Antoine, à confondre l’adresse du Jockey club avec celle des maisons closes.

Que chaque phrase se balance comme une hanche de femme

Les femmes comme-il-faut lisent La vie heureuse, les affranchies la vivent. Liane de Pougy, vient de publier Idylle saphique que lui a inspiré sa relation scandaleuse avec Natalie Clifford Barney. La riche héritière américaine jette son dévolu sur notre héroïne, laquelle repousse ses avances mais multiplie les rendez-vous au cours desquels Natty promet de l’aider à écrire. « Il faudrait que chaque phrase se balance comme les hanches d’une femme, chantonne-t-elle, dévoilant un genou qu’elle recouvre aussitôt d’un pan du peignoir. »

A lire aussi: Anthony Palou: Finistère amer

On lit les confidences d’une jeune femme qu’on sait déjà perdue. On la suit, laissant tomber un à un les habits de la convenance en même temps que ses préjugés. Jusqu’au jour où : « En pédalant, cheveux au vent, j’ai la sensation de faire partie des femmes qui vivent dangereusement. » Natty l’avait prévenue : « Sachez que personne ne me résiste et qu’un jour vous me baiserez les pieds ».

Voici donc un roman qui ressemble à son titre. Trop sensible, trop sincère, trop provinciale sans doute, Valentine se laisse aller à une liaison secrète, sensuelle et passionnée. « Nos mots d’amour se répondent, litanie des amants qui jamais ne se lassent », écrit-elle, aveuglée. Car bientôt elle se perd, se désespère à attendre l’infidèle qui revendique l’amoralité qui la rendra célèbre : « Je dis toujours la vérité. Enfin presque. Puisqu’il est impossible de tout dire. »

Consolée par Colette, qui passe d’un sexe à l’autre au gré des coups de foudre et s’exhibe sur les planches pour gagner sa vie, Valentine ne voit pas venir une rivale dans l’amitié qui la lie à Élisabeth de Clermont-Tonnerre. Elle accepte tout de celle qu’elle idolâtre : « Il faudrait que je m’inspire de ces pensées où la seule morale est l’instinct, le goût du plaisir ». Mais jusqu’où ? Le naufrage de son couple s’annonce le jour-même où l’on apprend celui du Titanic…

Un petit air de Françoise Sagan

Emmanuelle de Boysson a eu l’habileté d’introduire un personnage de fiction dans le Paris de l’époque, et le talent de ressusciter autour d’elle un monde frivole et brillant où l’on craint davantage de commettre une faute de goût que de contracter une maladie mortelle. Le Tout-Paris des années folles défile dans le salon de la rue Jacob. On y croise André Gide, Pierre Louÿs, Somerset Maugham, Isadora Duncan, le jeune Cocteau ou Anatole France, Paul Morand bavardant avec Paul Valéry.

On pense inévitablement à Sagan (qui fréquenta aussi le salon de l’Amazone – Nathalie Clifford Barney mourut en 1972). On ferme le livre d’une de ses héritières en se demandant: pourquoi Diable le mot charme est-il masculin ?

Je ne vis que pour toi d’Emmanuelle de Boysson, Calmann-Levy.

Je ne vis que pour toi

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Un automne avec Max Pécas

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Le billet du vaurien


Par un étrange concours de circonstances, le seul livre que j’ai retrouvé en prenant mes quartiers d’été au Lausanne-Palace dans le sac où je laisse mes affaires de sport – et surtout ma raquette de ping-pong pourrie à laquelle j’attribue des vertus magiques – est signé Thomas Morales et s’intitule : Un été chez Max Pécas. Cela tombe bien : j’éprouve un plaisir sans bornes à lire sur Causeur.fr les chroniques dominicales de Thomas Morales, tout comme celles de Jérôme Leroy.

A lire aussi: On revoit un Max Pécas et on boit frais à Saint-Tropez

Tous ceux que les polémiques sur les religions covidiennes ou islamistes finissent par lasser me comprendront : il y a une jouissance particulière à revenir au siècle passé en compagnie de deux écrivains que je tiens pour les meilleurs de leur génération.

Cinéaste balnéaire

Max Pécas, bien évidemment, est loin d’atteindre les sommets auxquels sont parvenus dans les années soixante Chabrol (avec «  Les bonnes femmes » ou « À double tour »), Truffaut (avec « L’homme qui aimait les femmes » ou « Domicile conjugal »), Godard (avec « À bout de souffle » ou « Pierrot le fou »), sans oublier Jean-Daniel Pollet ou Jacques Deray. Mais Max Pécas visait tout autre chose que définit fort bien Thomas Morales : être un cinéaste balnéaire – comme il y avait des staliniens balnéaires ou des nihilistes balnéaires – qui préfèrent la gaudriole des parasols aux déplorations intellectuelles. Les titres de ses films en font foi : « Les Branchés à Saint-Tropez » et l’inénarrable : « On se calme et on boit frais à Saint-Tropez ». On ressort de cette expérience visuelle, note Morales, le corps barbouillé d’huile solaire et la bouche pâteuse. Trop de déconnade. Trop de maillots de bain. Trop de comique troupier.

« Max Pécas n’a aucune limite, écrit Morales. Il laisse le bon goût aux chipoteurs, à tous ces cinéphiles frustrés qui pensent le cinéma comme on résout une équation mathématique. » Il y a chez lui un kamikaze de la caméra qui jette sur la pellicule des filles en topless. Son mot d’ordre : l’éros plutôt que le pathos. À ne pas oublier en période de confinement!

Plutôt l’Eros que le pathos

Si j’en parle, c’est aussi parce qu’à dix-huit ans le rédacteur en chef du quotidien socialiste Le Peuple, le regretté Octave Heger m’avait missionné pour faire un article sur un film de Max Pécas. Lequel ? Je l’ai oublié. Mais le lecteur des Cahiers du Cinéma que j’étais, méprisait ce genre de gaudrioles, mal filmées, mal jouées et dépourvues de la moindre ambition esthétique. C’est dire que Max Pécas représentait pour moi les bas-fonds du septième art. Aujourd’hui, je retournerai volontiers à Saint-Tropez en sa compagnie.

A lire aussi: Julien Green, catholique et… eugéniste

À défaut, je relirai son éloge par Thomas Morales. Un documentariste de vacances où le rigolo s’allie à la bimbo, je n’en vois plus guère aujourd’hui. Je le regrette et me trouve un peu con d’être passé par snobisme intellectuel – rassurez-vous, ça n’a pas duré – à côté de Max Pécas.

Oui, l’éros plutôt que le pathos !

«Berry, c’est fini !»

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De l’Amérique latine à un presbytère du centre de la France, Hervé Vilard raconte son chemin de croix


De mon Berry natal, deux figures émergent au XXème siècle. L’auteur d’un unique roman, fauché dans sa jeunesse, mort au combat sur un champ de bataille et un chanteur populaire, orphelin meurtri, propulsé dans les yéyés, parrainé jadis par un héros de la résistance et dont les tubes sentimentaux continuent de coller à notre peau. Alain Fournier et Hervé Vilard s’épaulent, se reconnaissent, se répondent, à un siècle d’écart.

Tracer la route et revenir

Ils portent en eux, des élans contradictoires, l’identité fracassée et le chagrin des mal-aimés, une sorte de blessure inguérissable, une envie de s’évader, d’échapper à leur destin, de s’oublier et de fuir, de prendre la vie au dérisoire ou au tragique. Chanter ou écrire, il s’agit toujours d’une quête personnelle, de trouver son fragile exutoire en sachant pertinemment que l’apaisement est réservé aux autres, à ceux qui ont refusé la lumière.

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L’intranquillité étant l’état naturel de l’artiste, il faut l’accepter ou abandonner la partie. Derrière l’apparente légèreté de Capri ou la fantasmagorie du Grand Meaulnes, une pulsion plus sombre, plus sourde, plus épidermique encore, bat, elle rythme notre désarroi depuis si longtemps.

Fournier et Vilard auront été les métronomes des existences chahutées, un point fugace à l’horizon, les mystérieux guides de nos campagnes désolées. Un chanteur de variété surtout quand il commence à vieillir est un poète qui s’ignore, un médecin de l’âme, un vagabond céleste, son instabilité nous émeut, il trace sa route, claudicant et flamboyant, juste assez cabossé pour nous séduire et nous emporter. Le public n’a pas toujours les mots pour qualifier cette relation étrange qui s’est nouée au fil des années, avec cet inconnu, cet homme seul sur scène, avec sa coupe de premier communiant et son costume du dimanche.

Vilard, écrivain

Vilard désarçonne, il emplit de joie et agace, plus il titube, plus ses standards, cent fois écoutés, mille fois ressassés, touchent en plein coeur. Si les chanteurs populaires savaient l’effet qu’ils produisent sur leurs spectateurs, ils n’oseraient plus se saisir d’un micro, ils seraient tétanisés par cette insurmontable mission, condenser en deux minutes trente, un épisode heureux ou triste de nos vies. Car Vilard est un mage, il devine nos déveines et nos peurs. Il s’en drape et nous accompagne. Il appartient à cette génération ballotée entre hit-parades, tournées internationales et puis des galas plus modestes, des comices agricoles et des fêtes de village, entre projecteurs et solitude.

A lire aussi, Roland Jaccard: Julien Green, catholique et… eugéniste

Hervé Vilard n’est pas seulement cette boîte à nostalgie, cette illusion qui meurt. Il se révèle depuis une quinzaine d’années, un écrivain. Un vrai qui n’a pas peur des mots. On lui doit L’âme seule et Le Bal des papillons. Il sort aujourd’hui Du lierre dans les arbres aux éditions Fayard, en plein second confinement. Vilard n’écrit pas des livres de souvenirs comme tant de ses confrères factices, il fait de la littérature, sauvage et sensible, dérangeante, jamais pleurnicharde, ni exhibitionniste, toujours au plus près du sentiment brut, juste avant qu’il ne se fissure puis disparaisse. Ce texte démarre très loin du Berry, à Mexico, quand il était le chanteur français préféré des sud-américains. Là-bas, à des milliers de kilomètres, il a perdu son enfant : « Notre enfant est mort. Avant de naître. Emportant avec lui mon désir de devenir un père sans passé. Il aurait fait de moi un surhomme ». C’est sur cet aveu que l’écrivain Vilard se raconte sans s’épancher, car il sait que la littérature demande de la dignité et de la vérité, difficile entre-deux où les confidences peuvent vite passer pour du voyeurisme. Vilard ne tombe pas dans ce piège-là. Il est naturellement élégant, il ne hausse pas le ton, ne bombe pas sa plume, son filet de voix suffit. Avec lui, à la manière d’un Blondin dans Monsieur Jadis, on fait le tour des copains, des vrais, de ces amitiés qui scellent les personnalités.

Un presbytère fatigué

Il y a la copine de toujours, la sœur, Nicoletta, le funambule Jean-Marie Rivière, l’inoubliable Bézu, le visage de Terzieff, Duras sur une plage, la mère malade, les drogues, la nuit, Bernadette Lafont au téléphone, des mauvais garçons, des amours passionnées et des comtesses de salons. Et ces Carpentier qui lui interdisent toujours l’accès à leurs émissions. Il y a surtout le retour à la terre promise dans ce presbytère fatigué du Berry et la tutelle posthume de l’abbé Angrand, celui qui fut le premier à croire en lui, à lui tendre la main. « Sur scène, je me livre à défaut de me révéler » avoue-t-il ; dans ce livre, il se livre et se révèle. A commander d’urgence !

Du lierre dans les arbres d’Hervé Vilard – Fayard.

Nous sommes tous des vandales en songe!


Si en France les émeutiers suscitent toujours une certaine sympathie dans l’opinion, c’est qu’il y a en chacun de nous une colère oubliée, enfouie, immémoriale. Qui n’a rêvé un jour de tout casser?


Si en France les émeutiers suscitent toujours une certaine sympathie dans l’opinion, c’est qu’il y a en chacun de nous une colère oubliée, enfouie, immémoriale. Qui n’a rêvé un jour de tout casser ? Gouverner, ce n’est pas sorcier. On y devient bête. On y devient féroce. Il suffit d’avoir raison et de n’écouter personne. Macron a presque réussi.
Notre idée du pouvoir ? On le veut centralisé, jacobin, absolu – mais faible ! La République en France a le charme discret des dictatures quand elles sont molles. Macron est bien là, à la place du président. Le seul problème, c’est nous – les Français !
Macron les voudrait unis, solidaires, unanimes, ils sont divers, divisés, séparatistes.
On ne peut plus rien dire sans les entendre hurler. Ils se croient seuls au monde, ils ne pensent qu’à eux, ils ne sont jamais contents. Ce n’est pas nouveau. Depuis l’épidémie de phylloxéra en 1864, ils n’arrêtent pas de se plaindre, et ils se croient tout permis.
Avec cela, jaloux de leurs coutumes : enclins à préférer l’égalité à la vertu, ils sont toujours prêts à sacrifier les libertés au nom de la liberté ; ils fument des clopes, ils roulent au diesel, ils cuisent la soupe dans leur rond-point mental en attendant l’heure de l’apéro, l’heure de la sieste ou l’heure de la prière ! Ils ne cessent de râler ; ils ne songent qu’à réclamer – des emplois, des indemnités, de la considération.
Et puis quoi encore !
Le chef de l’État a beau faire, s’émouvoir enfin devant le malheur des gens, caresser le menton d’un écolier ou embobiner une octogénaire dans un Ehpad, on sent bien que le ressort est cassé – avec le port du masque obligatoire, son métier d’enjôleur républicain devient risible. Il était hors-sol, il est hors-jeu, benched – sur le banc, comme un goleador déchu à l’OM ou au PSG ! Les protocoles du pouvoir présidentiel, il a appris. La France et les Français, il n’y comprend rien. Aujourd’hui, on se fatigue à lire dans ses yeux sans regard le dessein secret qu’on ne devra jamais connaître.
Le président ne fait que prédire ce qui a déjà eu lieu, et il semble effaré devant ce qui s’annonce. Aujourd’hui, on ne sait plus – on ne veut même pas savoir – dans quelle contrée intérieure, dans quels tiroirs, il va puiser des réponses qui tardent, des réformes ou des subterfuges qui ne feront qu’accroître l’incompréhension et la rancœur. On doute que l’élixir du Dr Castex, avec un bon sourire, fasse tomber la fièvre. Le premier règne, le second croit gouverner ; ils ne font que colmater les brèches.
En attendant, si la colère des Français n’est pas toujours justifiée, elle est là.

C’est mystérieux, la colère.
Elle est d’abord invisible, elle couve, et puis un beau jour elle éclate, elle déferle. Où ? Dans la rue – de préférence à l’automne ou au printemps. C’est une passion nationale. Une inclination saisonnière, comme la grêle ou la foudre. Albigeois, « Jacques » (réprimés par Gaston Phébus en 1358), Va-nu-pieds (matés par le chancelier Séguier en 1639), Lustucrus, sans-culottes, Chouans, canuts, camisards, communards, zadistes, Bonnets rouges, Gilets jaunes, etc. La liste est longue – c’est notre histoire.
C’est plus beau quand le peuple devient foule.
En France, jadis fille aînée de l’Église, l’amour du prochain sert de préface à la violence. On n’a pas besoin de Maurras ou Lénine, il suffit de relire Michelet.
On brandit des piques. On désigne des têtes. On déclame ses griefs en mêlant les signes d’un refus indomptable et les fautes de français. On tremble, on trépigne, on s’injurie, on éborgne, on brûle, on (se) saigne, c’est excellent pour la santé, mais mauvais pour le commerce.
Les Anglais sont des commerçants, pas nous ! Nous avons une tête philosophique embrumée par la rage de l’égalité et par une grogne ancestrale. Aujourd’hui, on rejoue pour du beurre la prise de la Bastille. On ne se bat pas, on commémore ! À l’étranger, évidemment, on nous regarde comme une horde sauvage sourde aux bienfaits de la mondialisation heureuse.
Pourtant, la colère, mieux vaut l’entendre : en France, elle est populaire, à défaut d’être céleste ou divine. Colère – voir « Peuple ! » aurait pu écrire Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Si la colère est aristocratique, c’est une Fronde – une pose, un caprice sans lendemain. Si elle est intellectuelle, c’est une mode. Si elle est religieuse, ça fait mal, c’est un schisme. Si elle est mûrie, et systématique, ça fait aussi mal, c’est une Révolution.
Quand la colère est désespérée, sans héros, sans chef, sans remède et sans agenda, ouille ! c’est une jacquerie. On met le feu à la grange ou à la sous-préfecture. On saccage quelques vitrines. BFM se mobilise, la France regarde. Aujourd’hui, on ne réprime plus l’émeute, on en fait des images en boucle pour la télé. La colère naît d’une frustration narcissique, d’une peur, d’une vanité blessée : elle exprime surtout un désir de vengeance. On se fout de la justice, on exige réparation ; on présente moins un cahier de doléances qu’un catalogue de rancunes. Si les émeutiers suscitent encore une certaine sympathie dans l’opinion, c’est qu’il y a peut-être en chacun de nous une colère oubliée, enfouie, immémoriale. Qui n’a rêvé un jour de tout casser ?
Nous sommes tous des vandales en songe.
Des nihilistes refoulés. Des insurgés en robe de chambre.

Ce qu’on n’ose penser : la haine. Sous chaque pensée aujourd’hui se cache une invective.
Car ces deux passions françaises sont inséparables : la colère enivre, la haine tue. La colère, c’est de la haine qui s’envole. La haine, c’est de la colère qui s’enracine.
Avec cela, il y a une sorte de perfection dans la haine quand elle est pure – ça efface tout le reste comme la volupté[tooltips content= »‘Il n’y a que la haine pour rendre les gens intelligents’, dit un personnage de Camus dans Caligula – c’est surtout vrai des cons, mais si la connerie est un humanisme, ça fait du monde ! »](1)[/tooltips].
C’était jadis dans l’autre siècle, du temps de Sartre, un sujet de controverse littéraire et philosophique qu’on pouvait sereinement méditer au Café de Flore entre deux imparfaits du subjonctif. Avez-vous lu le Traité des passions de Monsieur Descartes ? Quoi, ma chère, vous n’aimez pas Les Beaux Draps de Céline ? Et Mahomet, c’est Jésus avec un turban ?…
On n’en est plus là !

Les passions de l'âme

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Grand Palais: pour une restauration de la Belle Époque!


Remis en cause autant par la crise sanitaire que par de nombreuses contestations, le projet de rénovation du Grand Palais est entièrement revu. Reste à savoir si on saura restaurer sans le dénaturer ce joyau néobaroque, et surtout si on lui rendra enfin les statues qui lui manquent cruellement. 


Le 10 octobre, Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, annonçait une « réorientation » du « Nouveau Grand Palais ». Le projet conçu par l’agence LAN (460 millions d’euros) est abandonné. Il concernait presque uniquement des aménagements intérieurs, jugés par certains « pharaoniques ». Non seulement l’aspect patrimonial n’était pas pris en compte, mais des destructions navrantes avaient été envisagées côté square Jean-Perrin.

Le Grand Palais est une sorte de cathédrale de la Belle Époque, mais il est depuis longtemps mal compris et mal entretenu. Il est cloisonné, entresolé, encombré. Sa statuaire est amputée, dégradée et maintenant sous filets. Dans un dossier publié en novembre 2018, Causeur a été l’une des rares voix à donner l’alerte, au sujet du bâtiment comme de la statuaire qui réunit une quarantaine des plus prestigieuses signatures de la fin du XIXe. À cette occasion, votre serviteur a souligné la nécessité d’inclure un volet restauration dans le projet de nouveau Grand Palais. Réjouissons-nous d’avoir été entendus.

Si l’enveloppe budgétaire reste inchangée, le projet intègre deux nouveaux objectifs. D’abord, justement, la restauration des façades, notamment des nombreuses sculptures qu’elles comportent. Le second, plus opérationnel, vise à simplifier les travaux pour pouvoir tenir l’échéance des Jeux olympiques dans un contexte rendu plus difficile par l’épidémie.

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Reste à trancher un problème de taille. Au cours du XXe siècle, de nombreuses statues ont été déposées et envoyées en province, tandis que d’autres ont été cassées, voire perdues. C’est que le changement esthétique qui intervient dans l’entre-deux-guerres disqualifie cet art dit « néobaroque ». Ne comprenant plus cet édifice, nos aînés ont voulu le simplifier, le rendre par endroits presque néoclassique, bref, le dénaturer. C’est particulièrement le cas du grand portique est (face au Petit Palais) qui insuffle toute sa dynamique au bâtiment. Il est actuellement dépouillé de sept sculptures monumentales. Certaines de ces statues moisissent dans des squares et parkings de province. L’attique du Palais de la découverte souffre d’une amputation comparable.

La restauration peut consister en un simple traitement des statues en place, de façon à pouvoir retirer les filets. Une sorte de réparation, en somme. Le risque est d’empiler les interventions ponctuelles sans l’approche d’ensemble qui devrait évidemment, de mon point de vue, rechercher le rétablissement de la continuité néobaroque. Dans cette perspective, le retour des sculptures déplacées encore localisées paraît éminemment souhaitable ; il faudrait aussi examiner les choix envisageables pour pallier les manques trop criants, conformément à l’article 12 de la charte de Venise (texte international qui régit la déontologie de la restauration). Ce qui est en jeu, ce n’est pas le savoir-faire technique des intervenants. Il y a une philosophie, une intelligence de la restauration qui exige de se méfier aussi bien du trop que du trop peu. À Notre-Dame, les options les plus délirantes ont été envisagées ; il faut espérer qu’on ne favorisera pas, par un retour de balancier, une vision timorée inapte à redonner vie à ce bâtiment majeur.

Philip Dick cyberpunk


Philip K. Dick joue-t-il dans la cour des grands auteurs avec les Kafka et les Orwell? C’est la conclusion qui s’impose après la lecture de l’édition française de ses Nouvelles complètes, publiées avant 1981, dont les dystopies totalitaires et technologiques anticipent nos pires cauchemars. 


À la lecture des deux volumes des Nouvelles complètes de Philip K. Dick (1928-1982) qui viennent de paraître en « Quarto », une question vient assez vite. Pourquoi sa célébrité n’égale-t-elle pas celle de George Orwell ? En matière d’intuition prophétique, l’un vaut bien l’autre. Certes, 1984 semble chaque jour un peu plus en adéquation avec notre présent : la surveillance panoptique de Big Brother, les « semaines de la haine », la constante réécriture du passé récent pour le faire coïncider avec la réalité du présent et ainsi prouver l’excellence de ceux qui nous gouvernent, l’état larvé de guerre perpétuelle dans lequel nous vivons, la perte du sens des mots ou leur disparition pour désigner les choses et les idées. Orwell a dès 1949, à l’époque où Philip K. Dick écrivait ses premières nouvelles, inventé le monde dans lequel nous vivons.

Vivons-nous encore dans la réalité ?

Encore récemment, sans doute sans le vouloir, le pape François lui-même, dans sa toute récente encyclique Fratelli tutti, se livre à une analyse proprement orwellienne de la novlangue planétaire : « Un moyen efficace de liquéfier la conscience historique, la pensée critique, la lutte pour la justice ainsi que les voies d’intégration consiste à vider de sens ou à instrumentaliser les mots importants. Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité ? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action. »

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Cependant, Philip K. Dick pose aussi une question fondatrice de notre époque dédoublée dans le numérique, envahie par des fake news de plus en plus difficiles à repérer tant elles sont élaborées : la réalité est-elle bien la réalité ? « L’humanité n’est-elle pas enfermée dans la caverne de Platon à contempler des simulacres ? » aurait dit Baudrillard, qui a explicitement emprunté ce concept à Dick, auteur d’un roman dystopique portant ce titre et jouant sur la manipulation psychique d’un pouvoir matriarcal : « Visiblement, les nouvelles de K. Dick gravitent autour du trou du réel, du trou de l’imaginaire. »

Proustien et agoraphobe

Il ne s’agit pas d’opposer Dick et Orwell, au contraire : la hantise de ces deux écrivains est finalement identique puisque tous les deux anticipent le cauchemar auquel peut nous mener une idéologie totalitaire assistée par ordinateur. Il faut donc se demander pourquoi Dick, tout au moins en France, reste encore pour beaucoup le représentant d’une sous-littérature.

Ce n’est heureusement pas l’avis de tout le monde et, outre Baudrillard, on pourrait aussi citer Emmanuel Carrère qui a consacré à Dick un essai biographique, Je suis vivant et vous êtes morts (1993), dans lequel il déclare : « Il n’y a rien d’existentiel que Dick n’ait pas exploré. Philosophiquement et en termes de fiction, je ne pense pas qu’il y ait d’auteurs aussi importants dans la seconde moitié du XXe siècle. Ses livres sont inégaux, mais le bloc énorme que constitue son œuvre, je continue à le trouver passionnant. Ça m’arrive de remettre le nez dans un de ses livres et je suis médusé. Pour moi, Dick est l’égal de Dostoïevski. On peut en dire la même chose : qu’il n’était pas un grand styliste, mais qu’il a tout dit. »
On peut espérer que ces 120 nouvelles, dont la publication s’étale de 1947 à 1981, convaincront beaucoup d’autres lecteurs. Écrites pour la plupart dans la décennie 1950, pendant la jeunesse de Dick, elles précèdent donc ses grands romans comme Ubik, Le Maître du Haut Château, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Le Dieu venu du Centaure ou encore La Trilogie divine. Elles renvoient à un jeune homme seul, un petit Californien de Berkeley, enfant de la Grande Dépression qui a perdu sa sœur jumelle à la naissance, qui souffre d’agoraphobie, suit des cours à la maison et dévore tous les grands classiques de la littérature, car il rêve de devenir un grand écrivain. Il confiera ainsi, dans une lettre de 1978 : « Le concept du réel comme subjectif que l’on trouve dans mes textes, et le fait qu’un point de vue objectif ne soit qu’un simple recueil de plusieurs subjectivités, vient de ma lecture d’À la recherche du temps perdu de Proust quand j’avais dix-neuf ans.»

L’âge d’or des pulps

Les premiers romans qu’il soumet à des éditeurs n’ont rien à voir avec la SF ou l’anticipation, que Dick, même s’il en est un grand lecteur, ne tient pas pour un genre sérieux. Mais sa veine réaliste n’essuie que des refus. C’est pour des raisons alimentaires qu’il se dirige vers la SF. Lui qui à la fin de sa vie, après avoir absorbé force LSD, tournera mystique et auteur d’une Exégèse monumentale, a peut-être vu la main de la providence dans le fait que c’est un choix par défaut qui a fait de lui un écrivain génial.

Philip K. Dick, réservoir posthume d’Hollywood
La plupart des écrivains américains du XXe siècle avec du style et de l’imagination ont trouvé dans Hollywood une mère nourricière, souvent cruelle et arrogante, mais qui payait bien. Nombre de grands films étaient adaptés de romans ou de scénarios écrits par des romanciers. La politique des studios était en ce temps béni une politique d’auteurs. Sauf pour K. Dick qui passa sa vie à tirer le diable par la queue. C’est seulement quelques mois avant sa mort, en 1982, qu’il a le temps de voir quelques bouts d’essai de Blade Runner (adapté du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?) de Ridley Scott.
Hollywood a attendu son départ pour un univers parallèle pour s’apercevoir de l’incroyable richesse de son imaginaire. Plusieurs blockbusters sont adaptés de ses nouvelles, parfois vieilles de plus d’un demi-siècle (Planète hurlante, Minority Report, Paycheck ou encore Total Recall) sans compter une extraordinaire série tirée du Maître du Haut Château, diffusée sur Amazon Prime, entre 2015 et 2019. Cette uchronie se déroule dans l’Amérique des années 1960 alors que les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon, se partagent le territoire des États-Unis…J.L.

Blade Runner, de Ridley Scott (1982), adapté du roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? © D.R.
Blade Runner, de Ridley Scott (1982), adapté du roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? © D.R.

Bien sûr, il écrit pour ce qu’on appelait les pulps, ces revues périodiques de nouvelles qui se vendaient parfois à des millions d’exemplaires. Avec le cinéma et la radio, les pulps ont engendré l’industrie américaine du divertissement de masse, mais ont aussi abrité les premiers pas d’auteurs aussi importants que Chandler ou Hammett. Il y avait des pulps pour les nouvelles policières, les nouvelles de sport, les nouvelles de guerre et bien entendu pour les nouvelles de SF. Nés dans les années 1930, les pulps ont décliné avec la généralisation de la télé, aussi dès les années 1960, Dick n’écrit-il pratiquement plus de nouvelles, préférant publier des romans en paperback, l’équivalent de notre livre de poche. Il faudra encore une génération pour que Philip K. Dick fasse son entrée à la Library of America, l’équivalent de la « Pléiade », qui publie ses œuvres complètes en 2007.

Subversion du genre

Pendant les années 1950, ce forçat de l’Underwood se conforme aux codes obligés. Il y a des extraterrestres, des robots ou des androïdes, des voyages interstellaires. On a l’impression, pas désagréable au demeurant, de se retrouver dans ces séries B hollywoodiennes de l’époque avec des décors rétrofuturistes et des vaisseaux spatiaux qui ressemblent à des Cadillac tout en chrome.

Seulement, ce serait rester à la surface des choses. Dans ses nouvelles, et contrairement à la plupart de ses collègues, Dick installe un univers à l’image de ses obsessions. Il subvertit le genre comme le fait à la même époque et dans les mêmes magazines un auteur de quelques années son aîné, un certain Ray Bradbury, qui aurait 100 ans cette année.

Les Défenseurs, nouvelle parue en janvier 1953, concentre les principaux thèmes de Dick. Les dickiens reconnaîtront en partie le canevas de La Vérité avant-dernière, un roman qui paraîtra dix ans plus tard, mais la forme courte donne au texte une brutalité saisissante.

Nous sommes en plein affrontement nucléaire entre Américains et Soviétiques. Les belligérants vivent enfermés dans un monde souterrain, parce que la planète n’est plus qu’un champ de cendres radioactives. En surface, les deux camps s’affrontent par soldats robots interposés, les Plombés. Dans leurs villes-catacombes, les hommes ne voient sur les écrans que ruines et combats. Mais les Plombés, à l’insu de leurs créateurs, ont pris le contrôle des opérations depuis longtemps. Ils ont décidé, de leur propre chef, de laisser l’humanité en sous-sol pour préserver le monde et attendre deux ou trois générations que son agressivité naturelle se transforme en désespoir et, à la fin, en désir de coopération universelle.

Si le thème de la guerre froide est omniprésent à l’époque et la SF souvent lourdement allégorique dans sa peur du Rouge transformé en extraterrestre pervers, Dick y trouve prétexte à réflexion sur le rapport entre la vérité et le mensonge, l’homme et la machine, ainsi que sur l’ambiguïté de la technique qui, en s’autonomisant, instaure un totalitarisme du progrès. Un libre arbitre suicidaire vaut-il mieux qu’une servitude bienveillante ? Dick ne répond pas, évidemment, pas plus que ne le ferait un Kafka auquel ses nouvelles font souvent penser par leur côté insituable, la sensation qu’elles donnent de se dérouler dans des décors truqués, dans un monde qui ressemble au nôtre et qui s’avère pourtant d’une étrangeté radicale.

La honte prométhéenne

On notera par ailleurs une étrange coïncidence. C’est aussi en Californie, à l’époque où Dick écrit ses nouvelles, que les philosophes de l’école de Francfort réfugiés du nazisme comme Theodor Adorno ou Günther Anders commencent leurs travaux sur la critique de la vie quotidienne moderne et l’aliénation qu’elle génère. Anders publie en 1956 L’Obsolescence de l’homme, où il expose la « honte prométhéenne […] qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées ». Le livre commence par une scène très dickienne : il se promène avec T, un ami, dans une exposition technique et T baisse les yeux comme un enfant pris en faute devant une machine à laquelle il ne comprend plus rien.

Dick, un peu hâtivement, déclarait être le seul auteur marxiste de SF, ce qui d’une part n’était pas vrai et d’autre part demanderait à être nuancé le concernant, alors qu’il renvoie dos à dos l’Amérique de McCarthy et la Russie soviétique. Il annonce bien davantage dans les nouvelles de cette époque où des mutants dorés et des dieux de la mythologie confondus avec des extraterrestres donnent des leçons d’utopie, comme dans Étrange Éden : les décennies 1960 et 1970 qui feront de lui, l’ermite de Berkeley au cœur de l’université la plus gauchiste des États-Unis, une icône de la contre-culture à l’égal d’une star de rock. Paranoïaque au dernier degré, il est persuadé, entre autres, d’être l’objet d’une surveillance personnelle de Nixon.

Il conservera toujours, malgré tout, une forme de poésie et d’ironie contrebalançant son égarement dans le new age. Comme en témoigne la dernière phrase de Forster, vous êtes mort !, qui décrit un panneau au néon sur lequel on peut lire : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté – Abri public – Admission 50 cents. »

Le tarif a beau être modique, pour Dick, l’homme ne parvient jamais à payer l’addition. Raison pour laquelle il faut voir en lui un guide paradoxal qui vous indique les pièges de l’existence auxquels, pourtant, il est impossible d’échapper.

Nouvelles complètes, I: 1947-1953

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Covid-19: errance en terre inconnue


L’efficacité sanitaire du port du masque, du confinement, de la fermeture des bars et restos ou du choix des tests est sujette à caution. Tout comme la justification scientifique des mesures imposées par l’État. Qui visent d’abord à nous montrer que nos gouvernants agissent. 


Masques, un débat bâillonné

Lorsque Sibeth Ndiaye, alors porte-parole du gouvernement, expliquait lors d’une conférence de presse en mars qu’il n’y avait pas d’utilité au port du masque dans la population générale, il n’existait pas de preuves robustes ou de recommandations incitant à généraliser le port du masque. C’est encore le cas. Les seules preuves existantes concernent la capacité du masque à limiter le risque de transmission du virus d’une personne malade vers une personne non malade en cas d’interactions répétées et rapprochées. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) écrivait en juin qu’« il n’existe aucune preuve directe […] sur l’efficacité du port du masque généralisé aux personnes en bonne santé dans la communauté pour prévenir l’infection par les virus respiratoires, y compris le SARS-CoV-2 », listant 11 désavantages à la généralisation du port du masque comme le risque d’autocontamination par une mauvaise manipulation du masque ou des inconforts pour les personnes souffrant de troubles cognitifs[tooltips content= »« WHO, Advice on the use of masks in the context of COVID-19 », 5 juin 2020″](1)[/tooltips]. Il est regrettable que le gouvernement n’ait pas eu le courage d’affirmer que la non-généralisation du port du masque se défendait. Résultat, alors que le débat scientifique reste ouvert, plus personne n’ose contester l’utilité du masque pour tous. Et la façon dont l’État accorde des dispenses dans certaines situations et pas dans d’autres témoigne de la fébrilité avec laquelle les décisions sont prises. Il n’y a pas de justification scientifique à autoriser le retrait du masque dans les cantines scolaires ou dans les chambres d’internat partagées et à le rendre obligatoire pour l’enseignant dans une salle de classe de maternelle. Dans ce cas, c’est en outre dommageable : les jeunes enfants sont rarement contaminés, mais l’apprentissage de la langue est dégradé par le masque qui occulte le mouvement des lèvres et déforme les sons. Les indications du port du masque devraient pouvoir être revues sans passion ni démagogie, sans invoquer le spectre du patient intubé en réanimation, à la façon de ces images de chairs mises à nue des paquets de cigarettes, dont l’impact émotionnel finit toujours par s’émousser, et sans brandir le principe de précaution, cette projection du pire qui autorise toutes les dérives.

La valse des confinements

Certaines études affirment sur la base de modèles mathématiques, dont elles-mêmes soulignent les limites, que le confinement aurait sauvé des millions de vies[tooltips content= »Flaxman et al., Nature, 2020. »](2)[/tooltips], tandis que d’autres concluent à l’absence de lien entre cette mesure et la limitation du nombre de décès[tooltips content= »Chaudhry et al., EClinicalMedicine, 2020. »](3)[/tooltips]. Cette différence de résultats montre que le moment à partir duquel est mis en place un confinement et les mesures qui l’accompagnent ou pas, comme la fermeture des frontières, sont probablement déterminants pour son efficacité. Cependant, le confinement devrait rester une mesure exceptionnelle visant à pallier l’impossibilité temporaire de mettre en place des stratégies moins coûteuses, comme le dépistage et l’isolement des personnes contagieuses. Sans cela, on entre dans un engrenage qui ne peut être stoppé que par un vaccin ou l’immunité collective. De plus, si la reprise des contaminations observée en Europe annonce l’entrée du SARS-CoV-2 dans la cohorte des coronavirus qui participent chaque année à la vague hivernale d’infections respiratoires aiguës, il est impératif de trouver d’autres stratégies.

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Si on considère l’augmentation du nombre d’arrêts cardiaques hors milieu hospitalier[tooltips content= »Marijon et al., The Lancet, 2020. »](4)[/tooltips] ou la mortalité de pathologies qui ont habituellement un bon pronostic comme les fractures de hanche[tooltips content= »Slullitel et al., International Orthopaedics, 2020. »](5)[/tooltips], sans compter l’isolement des populations les plus fragiles et les dépressions ou suicides liés à la dégradation de la situation économique, le confinement apparaît comme plus néfaste que bénéfique à long terme. Les patients à risque de forme grave et de décès ayant été parfaitement identifiés depuis le début de la pandémie, on aurait pu mettre en place une protection ciblée de ces populations, au lieu de paralyser le fonctionnement d’un pays.

Intéressons-nous maintenant à la fermeture des bars et restaurants à Aix-Marseille et en Guyane décidée dans la précipitation et annoncée le 23 septembre. Cette décision semble avoir été motivée par une étude du Center for Disease Control (CDC) américain parue début septembre[tooltips content= »« Community and Close Contact Exposures Associated with COVID-19 Among Symptomatic Adults ≥18 Years in 11 Outpatient Health Care Facilities », CDC, 11 septembre 2020. »](6)[/tooltips] et montrant qu’il y avait une fois et demie plus de personnes ayant fréquenté les restaurants et les bars dans un groupe de patients Covid-19 comparé à un groupe de personnes non atteintes. Cependant, on découvrait que ce différentiel était dû à des personnes affirmant qu’elles avaient peu respecté les mesures barrières dans les restaurants ou les bars fréquentés. Les rapports de Santé publique France montrent que les lieux privilégiés de contamination sont les entreprises, suivies par les rassemblements temporaires (cérémonies religieuses, festivités, etc.), les établissements de santé et les milieux scolaire et universitaire[tooltips content= »« Covid-19 : point épidémiologique hebdomadaire du 17 septembre 2020 », Santé publique France. »](7)[/tooltips]. Cette mesure ciblée sur les restaurants et les bars relève d’une lecture biaisée des chiffres, déformée par la hâte, à moins qu’elle obéisse à des considérations plus politiques.

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Arrêtons-nous enfin sur le confinement nocturne qui a pris effet le 17 octobre dans les métropoles les plus touchées. S’il existe des doutes sur l’utilité du confinement total, que dire d’un confinement consistant à réduire les mouvements une partie de la journée seulement ? En Azerbaïdjan, un couvre-feu a été décrété le 28 septembre de 21 h à 6 h, sans rapport avec la progression du virus qui était stable depuis le mois d’août, mais en raison du conflit actuel qui oppose l’Azerbaïdjan à l’Arménie. Sept jours après cette mesure, le nombre de cas de Covid-19 repartait à la hausse, et quinze jours après le couvre-feu, il dépassait le pic de cet été (à nombre constant de tests).

Débusquer le virus jusqu’à la fin des temps

Identifier, tester, isoler et soigner, serine l’OMS[tooltips content= »« Mise à jour de la stratégie Covid-19 », 14 avril 2020. »](8)[/tooltips] depuis qu’elle a pris la mesure de la pandémie. Dès le mois de mars, les laboratoires vétérinaires français proposent leur aide pour réaliser des tests RT-PCR, mais l’État refuse à cause d’une réglementation distinguant médecine humaine et médecine animale. Environ 20 000 tests par semaine sont alors réalisés en France, au moment où l’Allemagne en réalise entre 300 000 et 500 000 par semaine. Il faudra attendre le 5 avril pour qu’un arrêté[tooltips content= »Arrêté du 5 avril 2020 complétant l’arrêté du 23 mars 2020 prescrivant les mesures d’organisation et de fonctionnement du système de santé nécessaires pour faire face à l’épidémie de Covid-19, publié au Journal officiel le 6 avril 2020. »](9)[/tooltips] autorise en France des laboratoires autres que ceux de biologie médicale à participer à l’effort de guerre, selon la terminologie employée par le chef de l’État.

Réalisation d'un test RT-PCR dans un centre de dépistage installé sur le parvis de l'Hôtel de Ville de Paris, 31 août 2020. © Julien Mattia/ Anadolu Agency/ AFP
Réalisation d’un test RT-PCR dans un centre de dépistage installé sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris, 31 août 2020. © Julien Mattia/ Anadolu Agency/ AFP

Lorsque, enfin, on a réussi à répondre à la demande de tests, avec plus d’un million par semaine, ceux-ci avaient révélé leurs limites : les tests RT-PCR ne sont pas adaptés au dépistage préventif à grande échelle, car ils détectent de très faibles quantités de virus dont on ne peut affirmer qu’elles puissent contaminer. C’est pour cette raison que le taux de positivité des tests n’est pas un bon indicateur pour guider la stratégie sanitaire, car il ne distingue pas les malades contagieux des personnes guéries qui ne sont plus contagieuses. Au contraire, les tests antigéniques sont plus faciles à utiliser, donnent des résultats plus rapidement et présentent un taux bien plus faible de faux positifs. En revanche, ils sont moins performants que les PCR. Seulement, promis pour octobre, ils se font toujours attendre sur le terrain. Il serait bon de les développer, quitte à accepter que des personnes atteintes sans risque de forme grave puissent passer entre les mailles, et réserver les tests RT-PCR aux personnes symptomatiques et/ou à risque de forme grave. En effet, la priorité devrait être d’identifier les malades pour les soigner le plus précocement, au lieu de s’épuiser dans une course sans fin pour traquer le virus partout et tout le temps, chez les patients guéris comme chez les asymptomatiques qui le resteront.

Stratégies de communication: erreurs et châtiment

On se désole aujourd’hui que l’on n’ait plus confiance dans la parole de nos dirigeants. C’est qu’ils n’ont cessé d’osciller entre optimisme et pessimisme, hésitant dans le choix de leurs indicateurs, comme dans celui de leurs messages logorrhéiques. Après la vague de mars-avril, les beaux jours étaient là et en dehors de ces faciès barrés d’un masque, la vie avait presque repris son cours normal. Mais voilà. Les soignants, eux, n’entendaient pas vivre un automne aussi infernal que le printemps. Lorsque de nouveau certains services hospitaliers se sont remplis en septembre, certains professionnels de santé parlaient déjà de ne plus travailler en « secteur Covid ». Conscient qu’il ne parviendrait pas à remobiliser les forces sanitaires, le gouvernement a dégainé une salve de mesures. « L’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement. Au-dessous de lui [le chef], l’on murmure tout bas, de sa hauteur et de ses exigences[tooltips content= »Charles de Gaulle, Le Fil de l’épée (1932, prés. Hervé Gaymard), Perrin, 2015.« ](10)[/tooltips] », écrit De Gaulle. Le président de la République a quitté les sommets le 14 octobre pour nous prodiguer ses conseils : aérez vos pièces, lavez-vous les mains, avec du savon, et vous jeunes gens, ne vous croyez pas épargnés, a-t-il déclaré après nous avoir exhortés à prendre soin les uns des autres, à « faire nation ». On ne peut demander à un amalgame d’individus dont on a célébré les particularités et autorisé les revendications de faire soudain corps pour cause d’épidémie. On a les dirigeants que l’on mérite et le chef les subordonnés dont il est digne.

De la protection de la police à celle… des journalistes

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Emmanuel Macron rattrape-t-il son retard? C’est compliqué pour lui, car en France, le président a tort quand il a raison. La loi sur la sécurité globale en fournit la démonstration.


La langue régalienne a longtemps été une langue étrangère pour le président de la République. Mais depuis quelque temps, notamment à cause de l’effroyable terrorisme islamiste, il met les bouchées doubles et cherche à se rattraper.

Au point de déstabiliser sa majorité qui voulait bien être en marche mais dans le mauvais sens : celui de la naïveté compassionnelle résistant à tous les assauts du réel ne permettant plus de se payer de mots.

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Il est paradoxal, voire ironique, de sentir cette défiance au moment même où au contraire Emmanuel Macron ne devrait plus la subir puisqu’une majorité de citoyens n’a cessé, depuis 2017, de réclamer une lucidité, une autorité et une rigueur dans l’appréhension de ces fléaux qui minent notre société : insécurité, immigration clandestine, séparatisme, délinquance, droit d’asile, menaces terroristes importées ou cultivées dans l’espace national. Comment être encore Français avec tout ce que cet honneur implique en devoirs et donne de droits ? Comment convaincre la France qu’elle est encore chez elle ?

Une évolution sincère ou électoraliste?

Si rien n’est simple pour le président de la République, il est possible que les difficultés de perception qu’on a de son comportement métamorphosé, tiennent à un doute sur le caractère sincère ou non, réaliste ou seulement cynique de son évolution. A-t-il enfin saisi l’enseignement d’un réel qui pourtant n’économisait pas ses leçons, ou accomplit-il une embardée, presque une volte-face, pour continuer à priver la droite classique de ses ultimes munitions ? Il n’empêche que, quelle que soit la réponse, il y a un effet objectivement bienfaisant de ce bouleversement. On a l’impression que notre destin et notre sauvegarde sont pris en main.

Il est impossible dans notre démocratie, dès lors qu’elle s’assigne des ambitions plus musclées (…) de parvenir à surmonter le lassant et immanquable débat qui surgit

Mais, dans notre pays infiniment réfractaire, ce qu’on attend et qui survient est, par ce fait même, discuté, contesté et rien n’est plus voluptueux, pour nos dissensions, que de détourner le sens de dispositions pourtant un temps acceptées dans leur principe.

Ainsi, on a constaté qu’en quinze ans, les agressions visant les policiers ont doublé et que donc il convenait de les protéger, autant que faire ce peut, contre les atteintes périphériques mais parfois gravissimes portées au cœur de leur mission essentielle de maintien de l’ordre et de tranquillité publique.

Controverse “corporatiste”

Pour la proposition de loi sur la sécurité globale, alors que son article 24 interdisait toute diffusion d’image permettant d’identifier un fonctionnaire des forces de l’ordre quand elle est dévoilée « dans le but de porter atteinte à son intégrité physique ou psychique », il a fallu que la discussion dévie et qu’on passe de la nécessaire protection de la police à celle des journalistes.

Et qu’au lieu d’approuver une disposition mettant des policiers à l’abri de violences scandaleuses et de révélations dangereuses pour eux et leurs proches, on s’obsède sur un tout autre sujet qui concerne les rares violences illégitimes de la police et la crainte qu’elles soient occultées.

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Ce n’est pas nier l’existence de ces dernières que de soutenir qu’entre le doigt montrant la lune et la lune elle-même il faut choisir la lune, l’essentiel au détriment du résiduel, et ne pas confondre l’usage de la force légitime avec les violences illégitimes que tel ou tel fonctionnaire a pu commettre et qui sont réprimées.

Cette controverse « corporatiste » a payé puisque le Premier ministre a éprouvé le besoin d’infléchir la position du ministre, de complaire aux journalistes avec un rappel inutile sur la liberté de la presse et un adverbe démagogique. On en arrive même au point de vue radical de la défenseure des droits qui ne propose rien de moins que la suppression de cet article 24. Il est impossible dans notre démocratie, dès lors qu’elle s’assigne des ambitions plus musclées avec la volonté de les mettre en œuvre, de parvenir à surmonter le lassant et immanquable débat qui surgit, quand la sécurité est mieux assurée, sur la liberté qui serait battue en brèche comme si chacun ne devait pas se féliciter de se dépouiller d’un peu de son autonomie pour la sauvegarde de tous.

Guillaume Chiche parle de “dérive autoritaire”

Et d’abord de ceux qui sont nos gardiens républicains, la police, les instances régaliennes, celles sans lesquelles nous n’aurions même plus le loisir de discuter sur l’arbitrage entre libertés et sécurité.

Maintenant que le président de la République – l’échéance de 2022 n’y est pas pour rien, de même que l’état d’inquiétude d’une population qui n’attend que d’être libérée de la menace du Covid et du risque terroriste – a pris la mesure d’un obligatoire changement de cap, il est évidemment critiqué.

A lire aussi, Corinne Berger: La laïcité ne peut être aimée, si l’on n’a pas rendu aimable le pays qui l’a inventée

Par une part de ceux qui déploraient hier pourtant sa mansuétude d’État. Il est aussi caricaturé par exemple par le député LREM Guillaume Chiche imputant à Emmanuel Macron de « se complaire dans une dérive autoritaire… et de trahir ses engagements de 2017 » comme si rien d’important ni de tragique ne s’était déroulé depuis son élection.

Cette réaction d’un élu, pour aberrante qu’elle soit, montre bien que les jeux ne sont pas faits. Nous avons eu une parole présidentielle changeante et des coups de menton ont succédé à une molle acceptation. Les frontières deviennent floues et les appartenances ambiguës. À peine les assassinats ont-ils diffusé leurs sombres leçons que le consensus de l’indignation collective s’effrite et que la République n’a qu’une envie : retrouver ses aises, ses attitudes confortables d’opposition, ses contrastes si faciles et ridicules en cette période, entre une exigence de sûreté qui serait mortifère et une passion de la liberté qui serait noble mais suicidaire.

Ce billet avait pour point de départ les agressions contre la police qui ont doublé. Dans l’effervescence de ces derniers jours, elles ont été oubliées. Il faudra bien qu’un jour on paie notre indifférence pour enfin nous mobiliser pour et avec elle.

Le Mur des cons

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Jonathann Daval ne pouvait avouer plus que ce qu’il est parvenu à appréhender de lui-même

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Jonathann Daval, le meurtrier d'Alexia Fouillot, le 2 novembre 2017 à Gray (Haute-Saône). À droite, les parents Fouillot. © SEBASTIEN BOZON / AFP

La fascination des citoyens pour des faits divers aussi violents que mystérieux, et l’intense médiatisation de certains procès d’assises ne sont pas sans effets pervers. Philippe Bilger les analyse.


L’accusé Jonathann Daval a été condamné,le 21 novembre, à 25 années de réclusion criminelle, sans peine de sûreté, par la cour d’assises de la Haute-Saône après que l’avocat général avait requis la réclusion criminelle à perpétuité.

Les parents de la victime Alexia Fouillot ont salué « une très bonne décision » et les avocats de la défense ont annoncé que Jonathann Daval n’en relèverait pas appel.

On pourrait, à partir de ces éléments, ne pas s’interroger plus avant et considérer que Justice a été faite et qu’elle a été bien rendue. D’autant plus que pour la conduite des débats aucune critique n’a été émise sur la maîtrise du président Matthieu Husson.

Celui-ci a su, parfois, au contraire, avec intelligence et intuition, favoriser des dialogues et des confrontations, sans s’y immiscer, dans l’espérance de sincérité, d’émotion et de moments intenses qui pourraient constituer le drame judiciaire en un bienfaisant mélodrame.

Pourtant, en dépit de cette indéniable qualité, je n’ai cessé de ressentir un malaise tout au long de cette histoire criminelle, depuis sa découverte et l’interpellation de Jonathann Daval jusqu’à sa conclusion avec l’arrêt de condamnation.

J’ai bien conscience que n’ayant pas assisté au procès, je ne peux me prévaloir d’une connaissance directe mais sans immodestie de ma part, je n’ai pratiquement rien manqué de ce qui a été écrit ou dit sur ce crime, sur son auteur et les familles concernées par cette horreur. J’ajoute que ma perception inquiète s’est évidemment nourrie de mon expérience d’ancien avocat général à la cour d’assises de Paris.

D’une certaine manière, le professionnel et le citoyen se sont accordés pour les observations que je propose sans la moindre présomption. Elles tiennent compte de ce que j’ai tenté toujours de respecter dans mes fonctions d’accusateur public durant plus de 20 ans.

Médiatisation surabondante

D’abord je n’ai pas aimé cette médiatisation certes liée à la chose criminelle mais aux motifs parfois inspirés par des ressorts troubles. Non seulement elle a été surabondante depuis l’origine, dans un pluralisme désordonné, avant que le procès ait livré ses conclusions, mais elle a surtout continué à s’offrir ostensiblement dans les coulisses et la périphérie des débats eux-mêmes. L’autarcie royale et tellement nécessaire du procès a été battue en brèche par un certain nombre de déclarations qui à mon sens relevaient plus du narcissisme que du devoir.

Cette absence totale de décence m’a donné l’impression que nous n’étions plus dans le domaine de la légitime information mais dans celui d’une hystérisation qui avait pour conséquence d’entraîner dans sa course folle, et par réaction, les parents éplorés de la victime, ainsi que des intervenants judiciaires qui auraient dû se taire et garder pour les jurés leur argumentation.

Ainsi, quelle n’a pas été ma surprise d’entendre une avocate des parties civiles répondre longuement aux médias la veille de sa plaidoirie et ainsi dilapider un verbe qui aurait dû n’être réservé qu’à la cour d’assises ! Je n’ai d’ailleurs pas été moins étonné de l’explication de ses réquisitions par un avocat général commentant sa demande de réclusion criminelle à perpétuité devant la presse sur le perron du palais de Justice de Vesoul !

À force de vouloir faire comprendre, on tombe dans une vulgarisation qui nous éloigne de l’essentiel, qui est le procès, pour nous faire tomber dans des commentaires et des paraphrases totalement inutiles.

Illusion dévastatrice

Au-delà de ces dérives de communication qui pouvaient en effet laisser croire, selon l’expression pertinente de Me Jean-Hubert Portejoie, que c’était à l’opinion publique de trancher, autre chose m’a perturbé qui se rapportait à cette exigence constante de vérité à laquelle l’accusé devait se soumettre, à cette répétition lassante et jamais satisfaite d’une injonction pour qu’il révèle ses ressorts, son mobile, ce qui soudain avait fait surgir, chez cet « homme ordinaire » selon la défense, le pire. On n’a pas cessé, durant tout le procès, d’attendre cette parole d’élucidation, de l’espérer, de l’entendre puis de ne pas l’accepter (Le Parisien).

Rien n’est plus absurde – et pourtant compréhensible de la part des proches de la victime – que cette sollicitation impérieuse, ressassée judiciairement et médiatiquement, pour obtenir des explications qui ne seront de toutes façons pas admises. Cette illusion est dévastatrice qui met constamment les parties civiles, dans ce procès comme pour tant d’autres que j’ai pratiqués, en état de déception.

D’abord elles réclament des lumières au moment même où l’accusé les donne si on se fonde sur la relation que Jonathann Daval a donnée de son crime le 19 novembre. Mais ces dernières ne seront jamais suffisantes comme s’il y avait, derrière le propos tenu et assumé, toujours des ombres, des mystères délibérément occultés.

Ensuite, cette revendication de transparence est d’autant plus malaisée à satisfaire que ceux qui la réclament ne sont pas prêts, la plupart du temps, à admettre que la relation honnête d’un processus criminel implique une interaction qui, face à une culpabilité et une malfaisance même indiscutables et reconnues, peut mettre en cause le comportement de la future victime.

Un crime est une histoire qui ne surgit pas de rien. Mais qui, obsédé par une vérité que le coupable refuserait prétendument d’avouer pleinement, serait capable d’écouter sans être offensé, sans frémir ? La victime doit être irresponsable à tout instant.

Procès hors norme

Enfin quelle étrange présomption de s’imaginer que l’accusé, même le plus lucide sur soi, est capable d’aller chercher dans ses tréfonds la totalité de ce qui l’a mobilisé pour le pire. À l’évidence il y aura toujours une part de lui qui lui demeurera inconnue. Même si d’autres ont toute liberté pour imaginer ce qu’elle peut être, comme par exemple une homosexualité refoulée : c’est la thèse d’un avocat Me Pierre Farge.

Jonathann Daval, à supposer qu’il n’ait pas tenté de tout livrer de lui, n’est pas coupable de n’avoir pas pu tout déchiffrer de ses pulsions, de ce qui l’a fait passer d’une humanité en partage à l’accomplissement d’un acte semblant l’en exclure. Il ne pouvait avouer que ce qu’il était parvenu à appréhender de lui, dans les obscurités tragiques dont Alexia a été la victime. Rien de plus, et c’était déjà beaucoup.

© PATRICK HERTZOG / AFP.
© PATRICK HERTZOG / AFP.

Je conçois que cette quête sans relâche des parties civiles et de leurs avocats s’est trouvée amplifiée et d’une certaine manière légitimée par la comédie initiale que Jonathann Daval a jouée quand avec ses larmes, son chagrin et sa faiblesse, il avait feint d’être, lui, une autre victime. Ce simulacre a sans doute laissé penser qu’il serait fatalement incapable de sincérité par la suite.

Lire que ce procès a été hors norme est doublement vrai.

D’abord, parce qu’il n’est pas un crime qui ne soit une rupture de la normalité, une contradiction effroyable avec l’ordinaire d’un destin.

Surtout parce que le procès de Jonathann Daval a poussé jusqu’à la caricature, jusqu’à un paroxysme insupportable, les effets judiciaires et médiatiques habituels tenant au fonctionnement de cette institution remarquable qu’est la cour d’assises. Grâce au jury populaire pourtant scandaleusement réduit depuis quelques années…

Le Mur des cons

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Suède: la croix de la discorde

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Croix portée au cou. © D.R.

En Suède un collégien a été contraint de retirer sa croix… jugée comme offensante.


Un long millénaire après avoir délaissé Odin pour Jésus, le temps est-il venu pour la Suède de répudier ce dernier ? La presse suédoise rapporte qu’un élève de 15 ans s’est vu contraint de retirer son collier en croix pour une photo de classe. Motif invoqué par le photographe ? « Cela pourrait être offensant. » Ses jeunes camarades adeptes du voile n’ont pas eu à l’enlever, a affirmé le jeune homme qui s’est dit « choqué ». Quant au directeur de l’établissement, il n’a pas jugé utile de s’indigner et a qualifié l’incident d’« étrange ».

Un scientifique propose de supprimer la croix du drapeau suédois

Il faut dire qu’au pays des drakkars, le christianisme n’a plus le vent en poupe. L’été dernier, un scientifique suédois dénommé Patrik Lindenfors a suggéré de retirer la grande croix jaune du drapeau national au prétexte que l’Église aurait à rougir de son attitude lors de la traite transatlantique. Dans cet élan de contrition passionnée, le chercheur a aussi assuré que la maudite croix pourrait être interprétée comme un symbole de croisade lors des aventures militaires du pays en Afghanistan. Il a donc suggéré d’éradiquer le drapeau actuel pour un étendard plus « inclusif », ne précisant pas s’il souhaitait troquer la croix jaune sur fond bleu pour un croissant vert ou pour un arc-en-ciel LGBT. En juin dernier, un ancien maire avait proposé de déboulonner le roi Charles XII, porteur de « valeurs antidémocratiques » à ses yeux, pour le remplacer par une statue de Greta Thunberg. Cette idée n’avait pas convaincu ses compatriotes.

Paris 1900

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Emmanuelle de Boysson © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00953672_000008

Un roman d’Emmanuelle de Boysson ressuscite la Belle Epoque à travers l’apprentissage d’une apprentie-écrivaine.


« D’après le fleuriste de la rue de Seine, les orchidées d’Amérique devraient durer longtemps. La comtesse nous attend à vingt heures. Va pour les catleyas. Elles feront de l’effet. » Paris, 1900. Le métro circule déjà tandis que les premières automobiles évitent les voitures à cheval. On est dans la tête de cette jolie brune un peu écervelée, Valentine, qui s’est mariée en visant au-dessus de l’homme qu’elle épouse. Ce qui la grise, c’est moins Antoine que l’idée de côtoyer ce Paris des arts et des lettres dont il lui a parlé devant le Grand Hôtel de Fouesnant.

Au temps de Colette et Willy

Valentine, devenue Beauregard, rêve de devenir écrivain, note tout ce qui lui arrive, tout éblouie par l’univers brillant qu’elle découvre. Ses phrases ont de jolies tournures, les femmes aussi.

On passe d’une idée à l’autre en découvrant un univers où rien n’est grave, où l’on porte des toasts et des robes légères, signées Paul Poiret, en mousseline ou en organdi. Colette lui confie qu’elle va bientôt se débarrasser de Willy qui s’est rendu célèbre en signant Les Claudine à sa place. Quant au « jeune homme pâle aux yeux de biche qui tripote sa moustache et tente de retenir une quinte de toux », c’est Marcel Proust. Qu’elle va croiser régulièrement dans ce roman dont les hommes n’occupent que la toile de fond. Et pour cause: ce qui se trame entre ces femmes, c’est à l’insu des maris. Qui auraient tendance, comme Antoine, à confondre l’adresse du Jockey club avec celle des maisons closes.

Que chaque phrase se balance comme une hanche de femme

Les femmes comme-il-faut lisent La vie heureuse, les affranchies la vivent. Liane de Pougy, vient de publier Idylle saphique que lui a inspiré sa relation scandaleuse avec Natalie Clifford Barney. La riche héritière américaine jette son dévolu sur notre héroïne, laquelle repousse ses avances mais multiplie les rendez-vous au cours desquels Natty promet de l’aider à écrire. « Il faudrait que chaque phrase se balance comme les hanches d’une femme, chantonne-t-elle, dévoilant un genou qu’elle recouvre aussitôt d’un pan du peignoir. »

A lire aussi: Anthony Palou: Finistère amer

On lit les confidences d’une jeune femme qu’on sait déjà perdue. On la suit, laissant tomber un à un les habits de la convenance en même temps que ses préjugés. Jusqu’au jour où : « En pédalant, cheveux au vent, j’ai la sensation de faire partie des femmes qui vivent dangereusement. » Natty l’avait prévenue : « Sachez que personne ne me résiste et qu’un jour vous me baiserez les pieds ».

Voici donc un roman qui ressemble à son titre. Trop sensible, trop sincère, trop provinciale sans doute, Valentine se laisse aller à une liaison secrète, sensuelle et passionnée. « Nos mots d’amour se répondent, litanie des amants qui jamais ne se lassent », écrit-elle, aveuglée. Car bientôt elle se perd, se désespère à attendre l’infidèle qui revendique l’amoralité qui la rendra célèbre : « Je dis toujours la vérité. Enfin presque. Puisqu’il est impossible de tout dire. »

Consolée par Colette, qui passe d’un sexe à l’autre au gré des coups de foudre et s’exhibe sur les planches pour gagner sa vie, Valentine ne voit pas venir une rivale dans l’amitié qui la lie à Élisabeth de Clermont-Tonnerre. Elle accepte tout de celle qu’elle idolâtre : « Il faudrait que je m’inspire de ces pensées où la seule morale est l’instinct, le goût du plaisir ». Mais jusqu’où ? Le naufrage de son couple s’annonce le jour-même où l’on apprend celui du Titanic…

Un petit air de Françoise Sagan

Emmanuelle de Boysson a eu l’habileté d’introduire un personnage de fiction dans le Paris de l’époque, et le talent de ressusciter autour d’elle un monde frivole et brillant où l’on craint davantage de commettre une faute de goût que de contracter une maladie mortelle. Le Tout-Paris des années folles défile dans le salon de la rue Jacob. On y croise André Gide, Pierre Louÿs, Somerset Maugham, Isadora Duncan, le jeune Cocteau ou Anatole France, Paul Morand bavardant avec Paul Valéry.

On pense inévitablement à Sagan (qui fréquenta aussi le salon de l’Amazone – Nathalie Clifford Barney mourut en 1972). On ferme le livre d’une de ses héritières en se demandant: pourquoi Diable le mot charme est-il masculin ?

Je ne vis que pour toi d’Emmanuelle de Boysson, Calmann-Levy.

Je ne vis que pour toi

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Un automne avec Max Pécas

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Marches pas sur mes lacets, un film de Max Pécas (1977) COLLECTION CHRISTOPHEL © Les films Jacque Leitienne Les films Jacque Leitienne.

Le billet du vaurien


Par un étrange concours de circonstances, le seul livre que j’ai retrouvé en prenant mes quartiers d’été au Lausanne-Palace dans le sac où je laisse mes affaires de sport – et surtout ma raquette de ping-pong pourrie à laquelle j’attribue des vertus magiques – est signé Thomas Morales et s’intitule : Un été chez Max Pécas. Cela tombe bien : j’éprouve un plaisir sans bornes à lire sur Causeur.fr les chroniques dominicales de Thomas Morales, tout comme celles de Jérôme Leroy.

A lire aussi: On revoit un Max Pécas et on boit frais à Saint-Tropez

Tous ceux que les polémiques sur les religions covidiennes ou islamistes finissent par lasser me comprendront : il y a une jouissance particulière à revenir au siècle passé en compagnie de deux écrivains que je tiens pour les meilleurs de leur génération.

Cinéaste balnéaire

Max Pécas, bien évidemment, est loin d’atteindre les sommets auxquels sont parvenus dans les années soixante Chabrol (avec «  Les bonnes femmes » ou « À double tour »), Truffaut (avec « L’homme qui aimait les femmes » ou « Domicile conjugal »), Godard (avec « À bout de souffle » ou « Pierrot le fou »), sans oublier Jean-Daniel Pollet ou Jacques Deray. Mais Max Pécas visait tout autre chose que définit fort bien Thomas Morales : être un cinéaste balnéaire – comme il y avait des staliniens balnéaires ou des nihilistes balnéaires – qui préfèrent la gaudriole des parasols aux déplorations intellectuelles. Les titres de ses films en font foi : « Les Branchés à Saint-Tropez » et l’inénarrable : « On se calme et on boit frais à Saint-Tropez ». On ressort de cette expérience visuelle, note Morales, le corps barbouillé d’huile solaire et la bouche pâteuse. Trop de déconnade. Trop de maillots de bain. Trop de comique troupier.

« Max Pécas n’a aucune limite, écrit Morales. Il laisse le bon goût aux chipoteurs, à tous ces cinéphiles frustrés qui pensent le cinéma comme on résout une équation mathématique. » Il y a chez lui un kamikaze de la caméra qui jette sur la pellicule des filles en topless. Son mot d’ordre : l’éros plutôt que le pathos. À ne pas oublier en période de confinement!

Plutôt l’Eros que le pathos

Si j’en parle, c’est aussi parce qu’à dix-huit ans le rédacteur en chef du quotidien socialiste Le Peuple, le regretté Octave Heger m’avait missionné pour faire un article sur un film de Max Pécas. Lequel ? Je l’ai oublié. Mais le lecteur des Cahiers du Cinéma que j’étais, méprisait ce genre de gaudrioles, mal filmées, mal jouées et dépourvues de la moindre ambition esthétique. C’est dire que Max Pécas représentait pour moi les bas-fonds du septième art. Aujourd’hui, je retournerai volontiers à Saint-Tropez en sa compagnie.

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À défaut, je relirai son éloge par Thomas Morales. Un documentariste de vacances où le rigolo s’allie à la bimbo, je n’en vois plus guère aujourd’hui. Je le regrette et me trouve un peu con d’être passé par snobisme intellectuel – rassurez-vous, ça n’a pas duré – à côté de Max Pécas.

Oui, l’éros plutôt que le pathos !

«Berry, c’est fini !»

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Hervé Vilard © Jean-Marie Millet.

De l’Amérique latine à un presbytère du centre de la France, Hervé Vilard raconte son chemin de croix


De mon Berry natal, deux figures émergent au XXème siècle. L’auteur d’un unique roman, fauché dans sa jeunesse, mort au combat sur un champ de bataille et un chanteur populaire, orphelin meurtri, propulsé dans les yéyés, parrainé jadis par un héros de la résistance et dont les tubes sentimentaux continuent de coller à notre peau. Alain Fournier et Hervé Vilard s’épaulent, se reconnaissent, se répondent, à un siècle d’écart.

Tracer la route et revenir

Ils portent en eux, des élans contradictoires, l’identité fracassée et le chagrin des mal-aimés, une sorte de blessure inguérissable, une envie de s’évader, d’échapper à leur destin, de s’oublier et de fuir, de prendre la vie au dérisoire ou au tragique. Chanter ou écrire, il s’agit toujours d’une quête personnelle, de trouver son fragile exutoire en sachant pertinemment que l’apaisement est réservé aux autres, à ceux qui ont refusé la lumière.

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L’intranquillité étant l’état naturel de l’artiste, il faut l’accepter ou abandonner la partie. Derrière l’apparente légèreté de Capri ou la fantasmagorie du Grand Meaulnes, une pulsion plus sombre, plus sourde, plus épidermique encore, bat, elle rythme notre désarroi depuis si longtemps.

Fournier et Vilard auront été les métronomes des existences chahutées, un point fugace à l’horizon, les mystérieux guides de nos campagnes désolées. Un chanteur de variété surtout quand il commence à vieillir est un poète qui s’ignore, un médecin de l’âme, un vagabond céleste, son instabilité nous émeut, il trace sa route, claudicant et flamboyant, juste assez cabossé pour nous séduire et nous emporter. Le public n’a pas toujours les mots pour qualifier cette relation étrange qui s’est nouée au fil des années, avec cet inconnu, cet homme seul sur scène, avec sa coupe de premier communiant et son costume du dimanche.

Vilard, écrivain

Vilard désarçonne, il emplit de joie et agace, plus il titube, plus ses standards, cent fois écoutés, mille fois ressassés, touchent en plein coeur. Si les chanteurs populaires savaient l’effet qu’ils produisent sur leurs spectateurs, ils n’oseraient plus se saisir d’un micro, ils seraient tétanisés par cette insurmontable mission, condenser en deux minutes trente, un épisode heureux ou triste de nos vies. Car Vilard est un mage, il devine nos déveines et nos peurs. Il s’en drape et nous accompagne. Il appartient à cette génération ballotée entre hit-parades, tournées internationales et puis des galas plus modestes, des comices agricoles et des fêtes de village, entre projecteurs et solitude.

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Hervé Vilard n’est pas seulement cette boîte à nostalgie, cette illusion qui meurt. Il se révèle depuis une quinzaine d’années, un écrivain. Un vrai qui n’a pas peur des mots. On lui doit L’âme seule et Le Bal des papillons. Il sort aujourd’hui Du lierre dans les arbres aux éditions Fayard, en plein second confinement. Vilard n’écrit pas des livres de souvenirs comme tant de ses confrères factices, il fait de la littérature, sauvage et sensible, dérangeante, jamais pleurnicharde, ni exhibitionniste, toujours au plus près du sentiment brut, juste avant qu’il ne se fissure puis disparaisse. Ce texte démarre très loin du Berry, à Mexico, quand il était le chanteur français préféré des sud-américains. Là-bas, à des milliers de kilomètres, il a perdu son enfant : « Notre enfant est mort. Avant de naître. Emportant avec lui mon désir de devenir un père sans passé. Il aurait fait de moi un surhomme ». C’est sur cet aveu que l’écrivain Vilard se raconte sans s’épancher, car il sait que la littérature demande de la dignité et de la vérité, difficile entre-deux où les confidences peuvent vite passer pour du voyeurisme. Vilard ne tombe pas dans ce piège-là. Il est naturellement élégant, il ne hausse pas le ton, ne bombe pas sa plume, son filet de voix suffit. Avec lui, à la manière d’un Blondin dans Monsieur Jadis, on fait le tour des copains, des vrais, de ces amitiés qui scellent les personnalités.

Un presbytère fatigué

Il y a la copine de toujours, la sœur, Nicoletta, le funambule Jean-Marie Rivière, l’inoubliable Bézu, le visage de Terzieff, Duras sur une plage, la mère malade, les drogues, la nuit, Bernadette Lafont au téléphone, des mauvais garçons, des amours passionnées et des comtesses de salons. Et ces Carpentier qui lui interdisent toujours l’accès à leurs émissions. Il y a surtout le retour à la terre promise dans ce presbytère fatigué du Berry et la tutelle posthume de l’abbé Angrand, celui qui fut le premier à croire en lui, à lui tendre la main. « Sur scène, je me livre à défaut de me révéler » avoue-t-il ; dans ce livre, il se livre et se révèle. A commander d’urgence !

Du lierre dans les arbres d’Hervé Vilard – Fayard.

Nous sommes tous des vandales en songe!

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Dessin de trois femmes pratiquant le yoga...ou presque. © Soleil

Si en France les émeutiers suscitent toujours une certaine sympathie dans l’opinion, c’est qu’il y a en chacun de nous une colère oubliée, enfouie, immémoriale. Qui n’a rêvé un jour de tout casser?


Si en France les émeutiers suscitent toujours une certaine sympathie dans l’opinion, c’est qu’il y a en chacun de nous une colère oubliée, enfouie, immémoriale. Qui n’a rêvé un jour de tout casser ? Gouverner, ce n’est pas sorcier. On y devient bête. On y devient féroce. Il suffit d’avoir raison et de n’écouter personne. Macron a presque réussi.
Notre idée du pouvoir ? On le veut centralisé, jacobin, absolu – mais faible ! La République en France a le charme discret des dictatures quand elles sont molles. Macron est bien là, à la place du président. Le seul problème, c’est nous – les Français !
Macron les voudrait unis, solidaires, unanimes, ils sont divers, divisés, séparatistes.
On ne peut plus rien dire sans les entendre hurler. Ils se croient seuls au monde, ils ne pensent qu’à eux, ils ne sont jamais contents. Ce n’est pas nouveau. Depuis l’épidémie de phylloxéra en 1864, ils n’arrêtent pas de se plaindre, et ils se croient tout permis.
Avec cela, jaloux de leurs coutumes : enclins à préférer l’égalité à la vertu, ils sont toujours prêts à sacrifier les libertés au nom de la liberté ; ils fument des clopes, ils roulent au diesel, ils cuisent la soupe dans leur rond-point mental en attendant l’heure de l’apéro, l’heure de la sieste ou l’heure de la prière ! Ils ne cessent de râler ; ils ne songent qu’à réclamer – des emplois, des indemnités, de la considération.
Et puis quoi encore !
Le chef de l’État a beau faire, s’émouvoir enfin devant le malheur des gens, caresser le menton d’un écolier ou embobiner une octogénaire dans un Ehpad, on sent bien que le ressort est cassé – avec le port du masque obligatoire, son métier d’enjôleur républicain devient risible. Il était hors-sol, il est hors-jeu, benched – sur le banc, comme un goleador déchu à l’OM ou au PSG ! Les protocoles du pouvoir présidentiel, il a appris. La France et les Français, il n’y comprend rien. Aujourd’hui, on se fatigue à lire dans ses yeux sans regard le dessein secret qu’on ne devra jamais connaître.
Le président ne fait que prédire ce qui a déjà eu lieu, et il semble effaré devant ce qui s’annonce. Aujourd’hui, on ne sait plus – on ne veut même pas savoir – dans quelle contrée intérieure, dans quels tiroirs, il va puiser des réponses qui tardent, des réformes ou des subterfuges qui ne feront qu’accroître l’incompréhension et la rancœur. On doute que l’élixir du Dr Castex, avec un bon sourire, fasse tomber la fièvre. Le premier règne, le second croit gouverner ; ils ne font que colmater les brèches.
En attendant, si la colère des Français n’est pas toujours justifiée, elle est là.

C’est mystérieux, la colère.
Elle est d’abord invisible, elle couve, et puis un beau jour elle éclate, elle déferle. Où ? Dans la rue – de préférence à l’automne ou au printemps. C’est une passion nationale. Une inclination saisonnière, comme la grêle ou la foudre. Albigeois, « Jacques » (réprimés par Gaston Phébus en 1358), Va-nu-pieds (matés par le chancelier Séguier en 1639), Lustucrus, sans-culottes, Chouans, canuts, camisards, communards, zadistes, Bonnets rouges, Gilets jaunes, etc. La liste est longue – c’est notre histoire.
C’est plus beau quand le peuple devient foule.
En France, jadis fille aînée de l’Église, l’amour du prochain sert de préface à la violence. On n’a pas besoin de Maurras ou Lénine, il suffit de relire Michelet.
On brandit des piques. On désigne des têtes. On déclame ses griefs en mêlant les signes d’un refus indomptable et les fautes de français. On tremble, on trépigne, on s’injurie, on éborgne, on brûle, on (se) saigne, c’est excellent pour la santé, mais mauvais pour le commerce.
Les Anglais sont des commerçants, pas nous ! Nous avons une tête philosophique embrumée par la rage de l’égalité et par une grogne ancestrale. Aujourd’hui, on rejoue pour du beurre la prise de la Bastille. On ne se bat pas, on commémore ! À l’étranger, évidemment, on nous regarde comme une horde sauvage sourde aux bienfaits de la mondialisation heureuse.
Pourtant, la colère, mieux vaut l’entendre : en France, elle est populaire, à défaut d’être céleste ou divine. Colère – voir « Peuple ! » aurait pu écrire Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Si la colère est aristocratique, c’est une Fronde – une pose, un caprice sans lendemain. Si elle est intellectuelle, c’est une mode. Si elle est religieuse, ça fait mal, c’est un schisme. Si elle est mûrie, et systématique, ça fait aussi mal, c’est une Révolution.
Quand la colère est désespérée, sans héros, sans chef, sans remède et sans agenda, ouille ! c’est une jacquerie. On met le feu à la grange ou à la sous-préfecture. On saccage quelques vitrines. BFM se mobilise, la France regarde. Aujourd’hui, on ne réprime plus l’émeute, on en fait des images en boucle pour la télé. La colère naît d’une frustration narcissique, d’une peur, d’une vanité blessée : elle exprime surtout un désir de vengeance. On se fout de la justice, on exige réparation ; on présente moins un cahier de doléances qu’un catalogue de rancunes. Si les émeutiers suscitent encore une certaine sympathie dans l’opinion, c’est qu’il y a peut-être en chacun de nous une colère oubliée, enfouie, immémoriale. Qui n’a rêvé un jour de tout casser ?
Nous sommes tous des vandales en songe.
Des nihilistes refoulés. Des insurgés en robe de chambre.

Ce qu’on n’ose penser : la haine. Sous chaque pensée aujourd’hui se cache une invective.
Car ces deux passions françaises sont inséparables : la colère enivre, la haine tue. La colère, c’est de la haine qui s’envole. La haine, c’est de la colère qui s’enracine.
Avec cela, il y a une sorte de perfection dans la haine quand elle est pure – ça efface tout le reste comme la volupté[tooltips content= »‘Il n’y a que la haine pour rendre les gens intelligents’, dit un personnage de Camus dans Caligula – c’est surtout vrai des cons, mais si la connerie est un humanisme, ça fait du monde ! »](1)[/tooltips].
C’était jadis dans l’autre siècle, du temps de Sartre, un sujet de controverse littéraire et philosophique qu’on pouvait sereinement méditer au Café de Flore entre deux imparfaits du subjonctif. Avez-vous lu le Traité des passions de Monsieur Descartes ? Quoi, ma chère, vous n’aimez pas Les Beaux Draps de Céline ? Et Mahomet, c’est Jésus avec un turban ?…
On n’en est plus là !

Les passions de l'âme

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Grand Palais: pour une restauration de la Belle Époque!

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L'entrée du Grand Palais, à Paris, lors de l'Exposition universelle de 1900. Au cours du XXe siècle, la partie centrale a perdu toutes ses statues. © Photo Josse/Leemage

Remis en cause autant par la crise sanitaire que par de nombreuses contestations, le projet de rénovation du Grand Palais est entièrement revu. Reste à savoir si on saura restaurer sans le dénaturer ce joyau néobaroque, et surtout si on lui rendra enfin les statues qui lui manquent cruellement. 


Le 10 octobre, Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, annonçait une « réorientation » du « Nouveau Grand Palais ». Le projet conçu par l’agence LAN (460 millions d’euros) est abandonné. Il concernait presque uniquement des aménagements intérieurs, jugés par certains « pharaoniques ». Non seulement l’aspect patrimonial n’était pas pris en compte, mais des destructions navrantes avaient été envisagées côté square Jean-Perrin.

Le Grand Palais est une sorte de cathédrale de la Belle Époque, mais il est depuis longtemps mal compris et mal entretenu. Il est cloisonné, entresolé, encombré. Sa statuaire est amputée, dégradée et maintenant sous filets. Dans un dossier publié en novembre 2018, Causeur a été l’une des rares voix à donner l’alerte, au sujet du bâtiment comme de la statuaire qui réunit une quarantaine des plus prestigieuses signatures de la fin du XIXe. À cette occasion, votre serviteur a souligné la nécessité d’inclure un volet restauration dans le projet de nouveau Grand Palais. Réjouissons-nous d’avoir été entendus.

Si l’enveloppe budgétaire reste inchangée, le projet intègre deux nouveaux objectifs. D’abord, justement, la restauration des façades, notamment des nombreuses sculptures qu’elles comportent. Le second, plus opérationnel, vise à simplifier les travaux pour pouvoir tenir l’échéance des Jeux olympiques dans un contexte rendu plus difficile par l’épidémie.

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Reste à trancher un problème de taille. Au cours du XXe siècle, de nombreuses statues ont été déposées et envoyées en province, tandis que d’autres ont été cassées, voire perdues. C’est que le changement esthétique qui intervient dans l’entre-deux-guerres disqualifie cet art dit « néobaroque ». Ne comprenant plus cet édifice, nos aînés ont voulu le simplifier, le rendre par endroits presque néoclassique, bref, le dénaturer. C’est particulièrement le cas du grand portique est (face au Petit Palais) qui insuffle toute sa dynamique au bâtiment. Il est actuellement dépouillé de sept sculptures monumentales. Certaines de ces statues moisissent dans des squares et parkings de province. L’attique du Palais de la découverte souffre d’une amputation comparable.

La restauration peut consister en un simple traitement des statues en place, de façon à pouvoir retirer les filets. Une sorte de réparation, en somme. Le risque est d’empiler les interventions ponctuelles sans l’approche d’ensemble qui devrait évidemment, de mon point de vue, rechercher le rétablissement de la continuité néobaroque. Dans cette perspective, le retour des sculptures déplacées encore localisées paraît éminemment souhaitable ; il faudrait aussi examiner les choix envisageables pour pallier les manques trop criants, conformément à l’article 12 de la charte de Venise (texte international qui régit la déontologie de la restauration). Ce qui est en jeu, ce n’est pas le savoir-faire technique des intervenants. Il y a une philosophie, une intelligence de la restauration qui exige de se méfier aussi bien du trop que du trop peu. À Notre-Dame, les options les plus délirantes ont été envisagées ; il faut espérer qu’on ne favorisera pas, par un retour de balancier, une vision timorée inapte à redonner vie à ce bâtiment majeur.

Précipitation en milieu acide

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Philip Dick cyberpunk

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Philip K. Dick à Santa Ana, Californie, 1977. © Philippe Hupp/Leemage

Philip K. Dick joue-t-il dans la cour des grands auteurs avec les Kafka et les Orwell? C’est la conclusion qui s’impose après la lecture de l’édition française de ses Nouvelles complètes, publiées avant 1981, dont les dystopies totalitaires et technologiques anticipent nos pires cauchemars. 


À la lecture des deux volumes des Nouvelles complètes de Philip K. Dick (1928-1982) qui viennent de paraître en « Quarto », une question vient assez vite. Pourquoi sa célébrité n’égale-t-elle pas celle de George Orwell ? En matière d’intuition prophétique, l’un vaut bien l’autre. Certes, 1984 semble chaque jour un peu plus en adéquation avec notre présent : la surveillance panoptique de Big Brother, les « semaines de la haine », la constante réécriture du passé récent pour le faire coïncider avec la réalité du présent et ainsi prouver l’excellence de ceux qui nous gouvernent, l’état larvé de guerre perpétuelle dans lequel nous vivons, la perte du sens des mots ou leur disparition pour désigner les choses et les idées. Orwell a dès 1949, à l’époque où Philip K. Dick écrivait ses premières nouvelles, inventé le monde dans lequel nous vivons.

Vivons-nous encore dans la réalité ?

Encore récemment, sans doute sans le vouloir, le pape François lui-même, dans sa toute récente encyclique Fratelli tutti, se livre à une analyse proprement orwellienne de la novlangue planétaire : « Un moyen efficace de liquéfier la conscience historique, la pensée critique, la lutte pour la justice ainsi que les voies d’intégration consiste à vider de sens ou à instrumentaliser les mots importants. Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité ? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action. »

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Cependant, Philip K. Dick pose aussi une question fondatrice de notre époque dédoublée dans le numérique, envahie par des fake news de plus en plus difficiles à repérer tant elles sont élaborées : la réalité est-elle bien la réalité ? « L’humanité n’est-elle pas enfermée dans la caverne de Platon à contempler des simulacres ? » aurait dit Baudrillard, qui a explicitement emprunté ce concept à Dick, auteur d’un roman dystopique portant ce titre et jouant sur la manipulation psychique d’un pouvoir matriarcal : « Visiblement, les nouvelles de K. Dick gravitent autour du trou du réel, du trou de l’imaginaire. »

Proustien et agoraphobe

Il ne s’agit pas d’opposer Dick et Orwell, au contraire : la hantise de ces deux écrivains est finalement identique puisque tous les deux anticipent le cauchemar auquel peut nous mener une idéologie totalitaire assistée par ordinateur. Il faut donc se demander pourquoi Dick, tout au moins en France, reste encore pour beaucoup le représentant d’une sous-littérature.

Ce n’est heureusement pas l’avis de tout le monde et, outre Baudrillard, on pourrait aussi citer Emmanuel Carrère qui a consacré à Dick un essai biographique, Je suis vivant et vous êtes morts (1993), dans lequel il déclare : « Il n’y a rien d’existentiel que Dick n’ait pas exploré. Philosophiquement et en termes de fiction, je ne pense pas qu’il y ait d’auteurs aussi importants dans la seconde moitié du XXe siècle. Ses livres sont inégaux, mais le bloc énorme que constitue son œuvre, je continue à le trouver passionnant. Ça m’arrive de remettre le nez dans un de ses livres et je suis médusé. Pour moi, Dick est l’égal de Dostoïevski. On peut en dire la même chose : qu’il n’était pas un grand styliste, mais qu’il a tout dit. »
On peut espérer que ces 120 nouvelles, dont la publication s’étale de 1947 à 1981, convaincront beaucoup d’autres lecteurs. Écrites pour la plupart dans la décennie 1950, pendant la jeunesse de Dick, elles précèdent donc ses grands romans comme Ubik, Le Maître du Haut Château, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Le Dieu venu du Centaure ou encore La Trilogie divine. Elles renvoient à un jeune homme seul, un petit Californien de Berkeley, enfant de la Grande Dépression qui a perdu sa sœur jumelle à la naissance, qui souffre d’agoraphobie, suit des cours à la maison et dévore tous les grands classiques de la littérature, car il rêve de devenir un grand écrivain. Il confiera ainsi, dans une lettre de 1978 : « Le concept du réel comme subjectif que l’on trouve dans mes textes, et le fait qu’un point de vue objectif ne soit qu’un simple recueil de plusieurs subjectivités, vient de ma lecture d’À la recherche du temps perdu de Proust quand j’avais dix-neuf ans.»

L’âge d’or des pulps

Les premiers romans qu’il soumet à des éditeurs n’ont rien à voir avec la SF ou l’anticipation, que Dick, même s’il en est un grand lecteur, ne tient pas pour un genre sérieux. Mais sa veine réaliste n’essuie que des refus. C’est pour des raisons alimentaires qu’il se dirige vers la SF. Lui qui à la fin de sa vie, après avoir absorbé force LSD, tournera mystique et auteur d’une Exégèse monumentale, a peut-être vu la main de la providence dans le fait que c’est un choix par défaut qui a fait de lui un écrivain génial.

Philip K. Dick, réservoir posthume d’Hollywood
La plupart des écrivains américains du XXe siècle avec du style et de l’imagination ont trouvé dans Hollywood une mère nourricière, souvent cruelle et arrogante, mais qui payait bien. Nombre de grands films étaient adaptés de romans ou de scénarios écrits par des romanciers. La politique des studios était en ce temps béni une politique d’auteurs. Sauf pour K. Dick qui passa sa vie à tirer le diable par la queue. C’est seulement quelques mois avant sa mort, en 1982, qu’il a le temps de voir quelques bouts d’essai de Blade Runner (adapté du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?) de Ridley Scott.
Hollywood a attendu son départ pour un univers parallèle pour s’apercevoir de l’incroyable richesse de son imaginaire. Plusieurs blockbusters sont adaptés de ses nouvelles, parfois vieilles de plus d’un demi-siècle (Planète hurlante, Minority Report, Paycheck ou encore Total Recall) sans compter une extraordinaire série tirée du Maître du Haut Château, diffusée sur Amazon Prime, entre 2015 et 2019. Cette uchronie se déroule dans l’Amérique des années 1960 alors que les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon, se partagent le territoire des États-Unis…J.L.

Blade Runner, de Ridley Scott (1982), adapté du roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? © D.R.
Blade Runner, de Ridley Scott (1982), adapté du roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? © D.R.

Bien sûr, il écrit pour ce qu’on appelait les pulps, ces revues périodiques de nouvelles qui se vendaient parfois à des millions d’exemplaires. Avec le cinéma et la radio, les pulps ont engendré l’industrie américaine du divertissement de masse, mais ont aussi abrité les premiers pas d’auteurs aussi importants que Chandler ou Hammett. Il y avait des pulps pour les nouvelles policières, les nouvelles de sport, les nouvelles de guerre et bien entendu pour les nouvelles de SF. Nés dans les années 1930, les pulps ont décliné avec la généralisation de la télé, aussi dès les années 1960, Dick n’écrit-il pratiquement plus de nouvelles, préférant publier des romans en paperback, l’équivalent de notre livre de poche. Il faudra encore une génération pour que Philip K. Dick fasse son entrée à la Library of America, l’équivalent de la « Pléiade », qui publie ses œuvres complètes en 2007.

Subversion du genre

Pendant les années 1950, ce forçat de l’Underwood se conforme aux codes obligés. Il y a des extraterrestres, des robots ou des androïdes, des voyages interstellaires. On a l’impression, pas désagréable au demeurant, de se retrouver dans ces séries B hollywoodiennes de l’époque avec des décors rétrofuturistes et des vaisseaux spatiaux qui ressemblent à des Cadillac tout en chrome.

Seulement, ce serait rester à la surface des choses. Dans ses nouvelles, et contrairement à la plupart de ses collègues, Dick installe un univers à l’image de ses obsessions. Il subvertit le genre comme le fait à la même époque et dans les mêmes magazines un auteur de quelques années son aîné, un certain Ray Bradbury, qui aurait 100 ans cette année.

Les Défenseurs, nouvelle parue en janvier 1953, concentre les principaux thèmes de Dick. Les dickiens reconnaîtront en partie le canevas de La Vérité avant-dernière, un roman qui paraîtra dix ans plus tard, mais la forme courte donne au texte une brutalité saisissante.

Nous sommes en plein affrontement nucléaire entre Américains et Soviétiques. Les belligérants vivent enfermés dans un monde souterrain, parce que la planète n’est plus qu’un champ de cendres radioactives. En surface, les deux camps s’affrontent par soldats robots interposés, les Plombés. Dans leurs villes-catacombes, les hommes ne voient sur les écrans que ruines et combats. Mais les Plombés, à l’insu de leurs créateurs, ont pris le contrôle des opérations depuis longtemps. Ils ont décidé, de leur propre chef, de laisser l’humanité en sous-sol pour préserver le monde et attendre deux ou trois générations que son agressivité naturelle se transforme en désespoir et, à la fin, en désir de coopération universelle.

Si le thème de la guerre froide est omniprésent à l’époque et la SF souvent lourdement allégorique dans sa peur du Rouge transformé en extraterrestre pervers, Dick y trouve prétexte à réflexion sur le rapport entre la vérité et le mensonge, l’homme et la machine, ainsi que sur l’ambiguïté de la technique qui, en s’autonomisant, instaure un totalitarisme du progrès. Un libre arbitre suicidaire vaut-il mieux qu’une servitude bienveillante ? Dick ne répond pas, évidemment, pas plus que ne le ferait un Kafka auquel ses nouvelles font souvent penser par leur côté insituable, la sensation qu’elles donnent de se dérouler dans des décors truqués, dans un monde qui ressemble au nôtre et qui s’avère pourtant d’une étrangeté radicale.

La honte prométhéenne

On notera par ailleurs une étrange coïncidence. C’est aussi en Californie, à l’époque où Dick écrit ses nouvelles, que les philosophes de l’école de Francfort réfugiés du nazisme comme Theodor Adorno ou Günther Anders commencent leurs travaux sur la critique de la vie quotidienne moderne et l’aliénation qu’elle génère. Anders publie en 1956 L’Obsolescence de l’homme, où il expose la « honte prométhéenne […] qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées ». Le livre commence par une scène très dickienne : il se promène avec T, un ami, dans une exposition technique et T baisse les yeux comme un enfant pris en faute devant une machine à laquelle il ne comprend plus rien.

Dick, un peu hâtivement, déclarait être le seul auteur marxiste de SF, ce qui d’une part n’était pas vrai et d’autre part demanderait à être nuancé le concernant, alors qu’il renvoie dos à dos l’Amérique de McCarthy et la Russie soviétique. Il annonce bien davantage dans les nouvelles de cette époque où des mutants dorés et des dieux de la mythologie confondus avec des extraterrestres donnent des leçons d’utopie, comme dans Étrange Éden : les décennies 1960 et 1970 qui feront de lui, l’ermite de Berkeley au cœur de l’université la plus gauchiste des États-Unis, une icône de la contre-culture à l’égal d’une star de rock. Paranoïaque au dernier degré, il est persuadé, entre autres, d’être l’objet d’une surveillance personnelle de Nixon.

Il conservera toujours, malgré tout, une forme de poésie et d’ironie contrebalançant son égarement dans le new age. Comme en témoigne la dernière phrase de Forster, vous êtes mort !, qui décrit un panneau au néon sur lequel on peut lire : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté – Abri public – Admission 50 cents. »

Le tarif a beau être modique, pour Dick, l’homme ne parvient jamais à payer l’addition. Raison pour laquelle il faut voir en lui un guide paradoxal qui vous indique les pièges de l’existence auxquels, pourtant, il est impossible d’échapper.

Nouvelles complètes, I: 1947-1953

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Covid-19: errance en terre inconnue

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© Soleil

L’efficacité sanitaire du port du masque, du confinement, de la fermeture des bars et restos ou du choix des tests est sujette à caution. Tout comme la justification scientifique des mesures imposées par l’État. Qui visent d’abord à nous montrer que nos gouvernants agissent. 


Masques, un débat bâillonné

Lorsque Sibeth Ndiaye, alors porte-parole du gouvernement, expliquait lors d’une conférence de presse en mars qu’il n’y avait pas d’utilité au port du masque dans la population générale, il n’existait pas de preuves robustes ou de recommandations incitant à généraliser le port du masque. C’est encore le cas. Les seules preuves existantes concernent la capacité du masque à limiter le risque de transmission du virus d’une personne malade vers une personne non malade en cas d’interactions répétées et rapprochées. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) écrivait en juin qu’« il n’existe aucune preuve directe […] sur l’efficacité du port du masque généralisé aux personnes en bonne santé dans la communauté pour prévenir l’infection par les virus respiratoires, y compris le SARS-CoV-2 », listant 11 désavantages à la généralisation du port du masque comme le risque d’autocontamination par une mauvaise manipulation du masque ou des inconforts pour les personnes souffrant de troubles cognitifs[tooltips content= »« WHO, Advice on the use of masks in the context of COVID-19 », 5 juin 2020″](1)[/tooltips]. Il est regrettable que le gouvernement n’ait pas eu le courage d’affirmer que la non-généralisation du port du masque se défendait. Résultat, alors que le débat scientifique reste ouvert, plus personne n’ose contester l’utilité du masque pour tous. Et la façon dont l’État accorde des dispenses dans certaines situations et pas dans d’autres témoigne de la fébrilité avec laquelle les décisions sont prises. Il n’y a pas de justification scientifique à autoriser le retrait du masque dans les cantines scolaires ou dans les chambres d’internat partagées et à le rendre obligatoire pour l’enseignant dans une salle de classe de maternelle. Dans ce cas, c’est en outre dommageable : les jeunes enfants sont rarement contaminés, mais l’apprentissage de la langue est dégradé par le masque qui occulte le mouvement des lèvres et déforme les sons. Les indications du port du masque devraient pouvoir être revues sans passion ni démagogie, sans invoquer le spectre du patient intubé en réanimation, à la façon de ces images de chairs mises à nue des paquets de cigarettes, dont l’impact émotionnel finit toujours par s’émousser, et sans brandir le principe de précaution, cette projection du pire qui autorise toutes les dérives.

La valse des confinements

Certaines études affirment sur la base de modèles mathématiques, dont elles-mêmes soulignent les limites, que le confinement aurait sauvé des millions de vies[tooltips content= »Flaxman et al., Nature, 2020. »](2)[/tooltips], tandis que d’autres concluent à l’absence de lien entre cette mesure et la limitation du nombre de décès[tooltips content= »Chaudhry et al., EClinicalMedicine, 2020. »](3)[/tooltips]. Cette différence de résultats montre que le moment à partir duquel est mis en place un confinement et les mesures qui l’accompagnent ou pas, comme la fermeture des frontières, sont probablement déterminants pour son efficacité. Cependant, le confinement devrait rester une mesure exceptionnelle visant à pallier l’impossibilité temporaire de mettre en place des stratégies moins coûteuses, comme le dépistage et l’isolement des personnes contagieuses. Sans cela, on entre dans un engrenage qui ne peut être stoppé que par un vaccin ou l’immunité collective. De plus, si la reprise des contaminations observée en Europe annonce l’entrée du SARS-CoV-2 dans la cohorte des coronavirus qui participent chaque année à la vague hivernale d’infections respiratoires aiguës, il est impératif de trouver d’autres stratégies.

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Si on considère l’augmentation du nombre d’arrêts cardiaques hors milieu hospitalier[tooltips content= »Marijon et al., The Lancet, 2020. »](4)[/tooltips] ou la mortalité de pathologies qui ont habituellement un bon pronostic comme les fractures de hanche[tooltips content= »Slullitel et al., International Orthopaedics, 2020. »](5)[/tooltips], sans compter l’isolement des populations les plus fragiles et les dépressions ou suicides liés à la dégradation de la situation économique, le confinement apparaît comme plus néfaste que bénéfique à long terme. Les patients à risque de forme grave et de décès ayant été parfaitement identifiés depuis le début de la pandémie, on aurait pu mettre en place une protection ciblée de ces populations, au lieu de paralyser le fonctionnement d’un pays.

Intéressons-nous maintenant à la fermeture des bars et restaurants à Aix-Marseille et en Guyane décidée dans la précipitation et annoncée le 23 septembre. Cette décision semble avoir été motivée par une étude du Center for Disease Control (CDC) américain parue début septembre[tooltips content= »« Community and Close Contact Exposures Associated with COVID-19 Among Symptomatic Adults ≥18 Years in 11 Outpatient Health Care Facilities », CDC, 11 septembre 2020. »](6)[/tooltips] et montrant qu’il y avait une fois et demie plus de personnes ayant fréquenté les restaurants et les bars dans un groupe de patients Covid-19 comparé à un groupe de personnes non atteintes. Cependant, on découvrait que ce différentiel était dû à des personnes affirmant qu’elles avaient peu respecté les mesures barrières dans les restaurants ou les bars fréquentés. Les rapports de Santé publique France montrent que les lieux privilégiés de contamination sont les entreprises, suivies par les rassemblements temporaires (cérémonies religieuses, festivités, etc.), les établissements de santé et les milieux scolaire et universitaire[tooltips content= »« Covid-19 : point épidémiologique hebdomadaire du 17 septembre 2020 », Santé publique France. »](7)[/tooltips]. Cette mesure ciblée sur les restaurants et les bars relève d’une lecture biaisée des chiffres, déformée par la hâte, à moins qu’elle obéisse à des considérations plus politiques.

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Arrêtons-nous enfin sur le confinement nocturne qui a pris effet le 17 octobre dans les métropoles les plus touchées. S’il existe des doutes sur l’utilité du confinement total, que dire d’un confinement consistant à réduire les mouvements une partie de la journée seulement ? En Azerbaïdjan, un couvre-feu a été décrété le 28 septembre de 21 h à 6 h, sans rapport avec la progression du virus qui était stable depuis le mois d’août, mais en raison du conflit actuel qui oppose l’Azerbaïdjan à l’Arménie. Sept jours après cette mesure, le nombre de cas de Covid-19 repartait à la hausse, et quinze jours après le couvre-feu, il dépassait le pic de cet été (à nombre constant de tests).

Débusquer le virus jusqu’à la fin des temps

Identifier, tester, isoler et soigner, serine l’OMS[tooltips content= »« Mise à jour de la stratégie Covid-19 », 14 avril 2020. »](8)[/tooltips] depuis qu’elle a pris la mesure de la pandémie. Dès le mois de mars, les laboratoires vétérinaires français proposent leur aide pour réaliser des tests RT-PCR, mais l’État refuse à cause d’une réglementation distinguant médecine humaine et médecine animale. Environ 20 000 tests par semaine sont alors réalisés en France, au moment où l’Allemagne en réalise entre 300 000 et 500 000 par semaine. Il faudra attendre le 5 avril pour qu’un arrêté[tooltips content= »Arrêté du 5 avril 2020 complétant l’arrêté du 23 mars 2020 prescrivant les mesures d’organisation et de fonctionnement du système de santé nécessaires pour faire face à l’épidémie de Covid-19, publié au Journal officiel le 6 avril 2020. »](9)[/tooltips] autorise en France des laboratoires autres que ceux de biologie médicale à participer à l’effort de guerre, selon la terminologie employée par le chef de l’État.

Réalisation d'un test RT-PCR dans un centre de dépistage installé sur le parvis de l'Hôtel de Ville de Paris, 31 août 2020. © Julien Mattia/ Anadolu Agency/ AFP
Réalisation d’un test RT-PCR dans un centre de dépistage installé sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris, 31 août 2020. © Julien Mattia/ Anadolu Agency/ AFP

Lorsque, enfin, on a réussi à répondre à la demande de tests, avec plus d’un million par semaine, ceux-ci avaient révélé leurs limites : les tests RT-PCR ne sont pas adaptés au dépistage préventif à grande échelle, car ils détectent de très faibles quantités de virus dont on ne peut affirmer qu’elles puissent contaminer. C’est pour cette raison que le taux de positivité des tests n’est pas un bon indicateur pour guider la stratégie sanitaire, car il ne distingue pas les malades contagieux des personnes guéries qui ne sont plus contagieuses. Au contraire, les tests antigéniques sont plus faciles à utiliser, donnent des résultats plus rapidement et présentent un taux bien plus faible de faux positifs. En revanche, ils sont moins performants que les PCR. Seulement, promis pour octobre, ils se font toujours attendre sur le terrain. Il serait bon de les développer, quitte à accepter que des personnes atteintes sans risque de forme grave puissent passer entre les mailles, et réserver les tests RT-PCR aux personnes symptomatiques et/ou à risque de forme grave. En effet, la priorité devrait être d’identifier les malades pour les soigner le plus précocement, au lieu de s’épuiser dans une course sans fin pour traquer le virus partout et tout le temps, chez les patients guéris comme chez les asymptomatiques qui le resteront.

Stratégies de communication: erreurs et châtiment

On se désole aujourd’hui que l’on n’ait plus confiance dans la parole de nos dirigeants. C’est qu’ils n’ont cessé d’osciller entre optimisme et pessimisme, hésitant dans le choix de leurs indicateurs, comme dans celui de leurs messages logorrhéiques. Après la vague de mars-avril, les beaux jours étaient là et en dehors de ces faciès barrés d’un masque, la vie avait presque repris son cours normal. Mais voilà. Les soignants, eux, n’entendaient pas vivre un automne aussi infernal que le printemps. Lorsque de nouveau certains services hospitaliers se sont remplis en septembre, certains professionnels de santé parlaient déjà de ne plus travailler en « secteur Covid ». Conscient qu’il ne parviendrait pas à remobiliser les forces sanitaires, le gouvernement a dégainé une salve de mesures. « L’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement. Au-dessous de lui [le chef], l’on murmure tout bas, de sa hauteur et de ses exigences[tooltips content= »Charles de Gaulle, Le Fil de l’épée (1932, prés. Hervé Gaymard), Perrin, 2015.« ](10)[/tooltips] », écrit De Gaulle. Le président de la République a quitté les sommets le 14 octobre pour nous prodiguer ses conseils : aérez vos pièces, lavez-vous les mains, avec du savon, et vous jeunes gens, ne vous croyez pas épargnés, a-t-il déclaré après nous avoir exhortés à prendre soin les uns des autres, à « faire nation ». On ne peut demander à un amalgame d’individus dont on a célébré les particularités et autorisé les revendications de faire soudain corps pour cause d’épidémie. On a les dirigeants que l’on mérite et le chef les subordonnés dont il est digne.

De la protection de la police à celle… des journalistes

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Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin et le président Macron à Chambord, juillet 2020 © Lemouton / Pool/SIPA

Emmanuel Macron rattrape-t-il son retard? C’est compliqué pour lui, car en France, le président a tort quand il a raison. La loi sur la sécurité globale en fournit la démonstration.


La langue régalienne a longtemps été une langue étrangère pour le président de la République. Mais depuis quelque temps, notamment à cause de l’effroyable terrorisme islamiste, il met les bouchées doubles et cherche à se rattraper.

Au point de déstabiliser sa majorité qui voulait bien être en marche mais dans le mauvais sens : celui de la naïveté compassionnelle résistant à tous les assauts du réel ne permettant plus de se payer de mots.

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Il est paradoxal, voire ironique, de sentir cette défiance au moment même où au contraire Emmanuel Macron ne devrait plus la subir puisqu’une majorité de citoyens n’a cessé, depuis 2017, de réclamer une lucidité, une autorité et une rigueur dans l’appréhension de ces fléaux qui minent notre société : insécurité, immigration clandestine, séparatisme, délinquance, droit d’asile, menaces terroristes importées ou cultivées dans l’espace national. Comment être encore Français avec tout ce que cet honneur implique en devoirs et donne de droits ? Comment convaincre la France qu’elle est encore chez elle ?

Une évolution sincère ou électoraliste?

Si rien n’est simple pour le président de la République, il est possible que les difficultés de perception qu’on a de son comportement métamorphosé, tiennent à un doute sur le caractère sincère ou non, réaliste ou seulement cynique de son évolution. A-t-il enfin saisi l’enseignement d’un réel qui pourtant n’économisait pas ses leçons, ou accomplit-il une embardée, presque une volte-face, pour continuer à priver la droite classique de ses ultimes munitions ? Il n’empêche que, quelle que soit la réponse, il y a un effet objectivement bienfaisant de ce bouleversement. On a l’impression que notre destin et notre sauvegarde sont pris en main.

Il est impossible dans notre démocratie, dès lors qu’elle s’assigne des ambitions plus musclées (…) de parvenir à surmonter le lassant et immanquable débat qui surgit

Mais, dans notre pays infiniment réfractaire, ce qu’on attend et qui survient est, par ce fait même, discuté, contesté et rien n’est plus voluptueux, pour nos dissensions, que de détourner le sens de dispositions pourtant un temps acceptées dans leur principe.

Ainsi, on a constaté qu’en quinze ans, les agressions visant les policiers ont doublé et que donc il convenait de les protéger, autant que faire ce peut, contre les atteintes périphériques mais parfois gravissimes portées au cœur de leur mission essentielle de maintien de l’ordre et de tranquillité publique.

Controverse “corporatiste”

Pour la proposition de loi sur la sécurité globale, alors que son article 24 interdisait toute diffusion d’image permettant d’identifier un fonctionnaire des forces de l’ordre quand elle est dévoilée « dans le but de porter atteinte à son intégrité physique ou psychique », il a fallu que la discussion dévie et qu’on passe de la nécessaire protection de la police à celle des journalistes.

Et qu’au lieu d’approuver une disposition mettant des policiers à l’abri de violences scandaleuses et de révélations dangereuses pour eux et leurs proches, on s’obsède sur un tout autre sujet qui concerne les rares violences illégitimes de la police et la crainte qu’elles soient occultées.

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Ce n’est pas nier l’existence de ces dernières que de soutenir qu’entre le doigt montrant la lune et la lune elle-même il faut choisir la lune, l’essentiel au détriment du résiduel, et ne pas confondre l’usage de la force légitime avec les violences illégitimes que tel ou tel fonctionnaire a pu commettre et qui sont réprimées.

Cette controverse « corporatiste » a payé puisque le Premier ministre a éprouvé le besoin d’infléchir la position du ministre, de complaire aux journalistes avec un rappel inutile sur la liberté de la presse et un adverbe démagogique. On en arrive même au point de vue radical de la défenseure des droits qui ne propose rien de moins que la suppression de cet article 24. Il est impossible dans notre démocratie, dès lors qu’elle s’assigne des ambitions plus musclées avec la volonté de les mettre en œuvre, de parvenir à surmonter le lassant et immanquable débat qui surgit, quand la sécurité est mieux assurée, sur la liberté qui serait battue en brèche comme si chacun ne devait pas se féliciter de se dépouiller d’un peu de son autonomie pour la sauvegarde de tous.

Guillaume Chiche parle de “dérive autoritaire”

Et d’abord de ceux qui sont nos gardiens républicains, la police, les instances régaliennes, celles sans lesquelles nous n’aurions même plus le loisir de discuter sur l’arbitrage entre libertés et sécurité.

Maintenant que le président de la République – l’échéance de 2022 n’y est pas pour rien, de même que l’état d’inquiétude d’une population qui n’attend que d’être libérée de la menace du Covid et du risque terroriste – a pris la mesure d’un obligatoire changement de cap, il est évidemment critiqué.

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Par une part de ceux qui déploraient hier pourtant sa mansuétude d’État. Il est aussi caricaturé par exemple par le député LREM Guillaume Chiche imputant à Emmanuel Macron de « se complaire dans une dérive autoritaire… et de trahir ses engagements de 2017 » comme si rien d’important ni de tragique ne s’était déroulé depuis son élection.

Cette réaction d’un élu, pour aberrante qu’elle soit, montre bien que les jeux ne sont pas faits. Nous avons eu une parole présidentielle changeante et des coups de menton ont succédé à une molle acceptation. Les frontières deviennent floues et les appartenances ambiguës. À peine les assassinats ont-ils diffusé leurs sombres leçons que le consensus de l’indignation collective s’effrite et que la République n’a qu’une envie : retrouver ses aises, ses attitudes confortables d’opposition, ses contrastes si faciles et ridicules en cette période, entre une exigence de sûreté qui serait mortifère et une passion de la liberté qui serait noble mais suicidaire.

Ce billet avait pour point de départ les agressions contre la police qui ont doublé. Dans l’effervescence de ces derniers jours, elles ont été oubliées. Il faudra bien qu’un jour on paie notre indifférence pour enfin nous mobiliser pour et avec elle.

Le Mur des cons

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