Philip K. Dick joue-t-il dans la cour des grands auteurs avec les Kafka et les Orwell? C’est la conclusion qui s’impose après la lecture de l’édition française de ses Nouvelles complètes, publiées avant 1981, dont les dystopies totalitaires et technologiques anticipent nos pires cauchemars. 


À la lecture des deux volumes des Nouvelles complètes de Philip K. Dick (1928-1982) qui viennent de paraître en « Quarto », une question vient assez vite. Pourquoi sa célébrité n’égale-t-elle pas celle de George Orwell ? En matière d’intuition prophétique, l’un vaut bien l’autre. Certes, 1984 semble chaque jour un peu plus en adéquation avec notre présent : la surveillance panoptique de Big Brother, les « semaines de la haine », la constante réécriture du passé récent pour le faire coïncider avec la réalité du présent et ainsi prouver l’excellence de ceux qui nous gouvernent, l’état larvé de guerre perpétuelle dans lequel nous vivons, la perte du sens des mots ou leur disparition pour désigner les choses et les idées. Orwell a dès 1949, à l’époque où Philip K. Dick écrivait ses premières nouvelles, inventé le monde dans lequel nous vivons.

Vivons-nous encore dans la réalité ?

Encore récemment, sans doute sans le vouloir, le pape François lui-même, dans sa toute récente encyclique Fratelli tutti, se livre à une analyse proprement orwellienne de la novlangue planétaire : « Un moyen efficace de liquéfier la conscience historique, la pensée critique, la lutte pour la justice ainsi que les voies d’intégration consiste à vider de sens ou à instrumentaliser les mots importants. Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité ? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action. »

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Cependant, Philip K. Dick pose aussi une question fondatrice de notre époque dédoublée dans le numérique, envahie par des fake news de plus en plus difficiles à repérer tant elles sont élaborées : la réalité est-elle bien la réalité ? « L’humanité n’est-elle pas enfermée dans la caverne de Platon à contempler des simulacres ? » aurait dit Baudrillard, qui a explicitement emprunté ce concept à Dick, auteur d’un roman dystopique portant ce titre et jouant sur la manipulation psychique d’un pouvoir matriarcal : « Visiblement, les nouvelles de K. Dick gravitent autour du trou du réel, du trou de l’imaginaire. »

Proustien et agoraphobe

Il ne s’agit pas d’opposer Dick et Orwell, au contraire : la hantise de ces deux écrivains est finalement identique puisque tous les deux anticipent le cauchemar auquel peut nous mener une idéologie totalitaire assistée par ordinateur. Il faut donc se demander pourquoi Dick, tout au moins en France, reste encore pour beaucoup le représentant d’une sous-littérature.

Ce n’est heureusement pas l’avis de tout le monde et, outre Baudrillard, on pourrait aussi citer Emmanuel Carrère qui a consacré à Dick un essai biographique, Je suis vivant et vous êtes morts (1993), dans lequel il déclare : « Il n’y a rien d’existentiel que Dick n’ait pas exploré. Philosophiquement et en termes de fiction, je ne pense pas qu’il y ait d’auteurs aussi importants dans la seconde moitié du XXe siècle. Ses livres sont inégaux, mais le bloc énorme que constitue son œuvre, je continue à le trouver passionnant. Ça m’arrive de remettre le nez dans un de ses livres et je suis médusé. Pour moi, Dick est l’égal de Dostoïevski. On peut en dire la même chose : qu’il n’était pas un grand styliste, mais qu’il a tout dit. »
On peut espérer que ces 120 nouvelles, dont la publication s’étale de 1947 à 1981, convaincront beaucoup d’autres lecteurs. Écrites pour la plupart dans la décennie 1950, pendant la jeunesse de Dick, elles précèdent donc ses grands romans comme Ubik, Le Maître du Haut Château, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Le Dieu venu du Centaure ou encore La Trilogie divine. Elles renvoient à un jeune homme seul, un petit Californien de Berkeley, enfant de la Grande Dépression qui a perdu sa sœur jumelle à la naissance, qui souffre d’agoraphobie, suit des cours à la maison et dévore tous les grands classiques de la littérature, car il rêve de devenir un grand écrivain. Il confiera ainsi, dans une lettre de 1978 : « Le concept du réel comme subjectif que l’on trouve dans mes textes, et le fait qu’un point de vue objectif ne soit qu’un simple recueil de plusieurs subjectivités, vient de ma lecture d’À la recherche du temps perdu de Proust quand j’avais dix-neuf ans.»

L’âge d’or des pulps

Les premiers romans qu’il soumet à des éditeurs n’ont rien à voir avec la SF ou l’anticipation, que Dick, même s’il en est un grand lecteur, ne tient pas pour un genre sérieux. Mais sa veine réaliste n’essuie que des refus. C’est pour des raisons aliment

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Article extrait du Magazine Causeur

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