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Philip Dick cyberpunk

La réalité est-elle bien la réalité?

Philip Dick cyberpunk
Philip K. Dick à Santa Ana, Californie, 1977. © Philippe Hupp/Leemage

Philip K. Dick joue-t-il dans la cour des grands auteurs avec les Kafka et les Orwell? C’est la conclusion qui s’impose après la lecture de l’édition française de ses Nouvelles complètes, publiées avant 1981, dont les dystopies totalitaires et technologiques anticipent nos pires cauchemars. 


À la lecture des deux volumes des Nouvelles complètes de Philip K. Dick (1928-1982) qui viennent de paraître en « Quarto », une question vient assez vite. Pourquoi sa célébrité n’égale-t-elle pas celle de George Orwell ? En matière d’intuition prophétique, l’un vaut bien l’autre. Certes, 1984 semble chaque jour un peu plus en adéquation avec notre présent : la surveillance panoptique de Big Brother, les « semaines de la haine », la constante réécriture du passé récent pour le faire coïncider avec la réalité du présent et ainsi prouver l’excellence de ceux qui nous gouvernent, l’état larvé de guerre perpétuelle dans lequel nous vivons, la perte du sens des mots ou leur disparition pour désigner les choses et les idées. Orwell a dès 1949, à l’époque où Philip K. Dick écrivait ses premières nouvelles, inventé le monde dans lequel nous vivons.

Vivons-nous encore dans la réalité ?

Encore récemment, sans doute sans le vouloir, le pape François lui-même, dans sa toute récente encyclique Fratelli tutti, se livre à une analyse proprement orwellienne de la novlangue planétaire : « Un moyen efficace de liquéfier la conscience historique, la pensée critique, la lutte pour la justice ainsi que les voies d’intégration consiste à vider de sens ou à instrumentaliser les mots importants. Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité ? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action. »

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Michel Onfray: Théorie de la dictature ou Le Petit Orwell illustré

Cependant, Philip K. Dick pose aussi une question fondatrice de notre époque dédoublée dans le numérique, envahie par des fake news de plus en plus difficiles à repérer tant elles sont élaborées : la réalité est-elle bien la réalité ? « L’humanité n’est-elle pas enfermée dans la caverne de Platon à contempler des simulacres ? » aurait dit Baudrillard, qui a explicitement emprunté ce concept à Dick, auteur d’un roman dystopique portant ce titre et jouant sur la manipulation psychique d’un pouvoir matriarcal : « Visiblement, les nouvelles de K. Dick gravitent autour du trou du réel, du trou de l’imaginaire. »

Proustien et agoraphobe

Il ne s’agit pas d’opposer Dick et Orwell, au contraire : la hantise de ces deux écrivains est finalement identique puisque tous les deux anticipent le cauchemar auquel peut nous mener une idéologie totalitaire assistée par ordinateur. Il faut donc se demander pourquoi Dick, tout au moins en France, reste encore pour beaucoup le représentant d’une sous-littérature.

Ce n’est heureusement pas l’avis de tout le monde et, outre Baudrillard, on pourrait aussi citer Emmanuel Carrère qui a consacré à Dick un essai biographique, Je suis vivant et vous êtes morts (1993), dans lequel il déclare : « Il n’y a rien d’existentiel que Dick n’ait pas exploré. Philosophiquement et en termes de fiction, je ne pense pas qu’il y ait d’auteurs aussi importants dans la seconde moitié du XXe siècle. Ses livres sont inégaux, mais le bloc énorme que constitue son œuvre, je continue à le trouver passionnant. Ça m’arrive de remettre le nez dans un de ses livres et je suis médusé. Pour moi, Dick est l’égal de Dostoïevski. On peut en dire la même chose : qu’il n’était pas un grand styliste, mais qu’il a tout dit. »
On peut espérer que ces 120 nouvelles, dont la publication s’étale de 1947 à 1981, convaincront beaucoup d’autres lecteurs. Écrites pour la plupart dans la décennie 1950, pendant la jeunesse de Dick, elles précèdent donc ses grands romans comme Ubik, Le Maître du Haut Château, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Le Dieu venu du Centaure ou encore La Trilogie divine. Elles renvoient à un jeune homme seul, un petit Californien de Berkeley, enfant de la Grande Dépression qui a perdu sa sœur jumelle à la naissance, qui souffre d’agoraphobie, suit des cours à la maison et dévore tous les grands classiques de la littérature, car il rêve de devenir un grand écrivain. Il confiera ainsi, dans une lettre de 1978 : « Le concept du réel comme subjectif que l’on trouve dans mes textes, et le fait qu’un point de vue objectif ne soit qu’un simple recueil de plusieurs subjectivités, vient de ma lecture d’À la recherche du temps perdu de Proust quand j’avais dix-neuf ans.»

L’âge d’or des pulps

Les premiers romans qu’il soumet à des éditeurs n’ont rien à voir avec la SF ou l’anticipation, que Dick, même s’il en est un grand lecteur, ne tient pas pour un genre sérieux. Mais sa veine réaliste n’essuie que des refus. C’est pour des raisons alimentaires qu’il se dirige vers la SF. Lui qui à la fin de sa vie, après avoir absorbé force LSD, tournera mystique et auteur d’une Exégèse monumentale, a peut-être vu la main de la providence dans le fait que c’est un choix par défaut qui a fait de lui un écrivain génial.

Philip K. Dick, réservoir posthume d’Hollywood
La plupart des écrivains américains du XXe siècle avec du style et de l’imagination ont trouvé dans Hollywood une mère nourricière, souvent cruelle et arrogante, mais qui payait bien. Nombre de grands films étaient adaptés de romans ou de scénarios écrits par des romanciers. La politique des studios était en ce temps béni une politique d’auteurs. Sauf pour K. Dick qui passa sa vie à tirer le diable par la queue. C’est seulement quelques mois avant sa mort, en 1982, qu’il a le temps de voir quelques bouts d’essai de Blade Runner (adapté du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?) de Ridley Scott.
Hollywood a attendu son départ pour un univers parallèle pour s’apercevoir de l’incroyable richesse de son imaginaire. Plusieurs blockbusters sont adaptés de ses nouvelles, parfois vieilles de plus d’un demi-siècle (Planète hurlante, Minority Report, Paycheck ou encore Total Recall) sans compter une extraordinaire série tirée du Maître du Haut Château, diffusée sur Amazon Prime, entre 2015 et 2019. Cette uchronie se déroule dans l’Amérique des années 1960 alors que les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon, se partagent le territoire des États-Unis…J.L.

Blade Runner, de Ridley Scott (1982), adapté du roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? © D.R.
Blade Runner, de Ridley Scott (1982), adapté du roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? © D.R.

Bien sûr, il écrit pour ce qu’on appelait les pulps, ces revues périodiques de nouvelles qui se vendaient parfois à des millions d’exemplaires. Avec le cinéma et la radio, les pulps ont engendré l’industrie américaine du divertissement de masse, mais ont aussi abrité les premiers pas d’auteurs aussi importants que Chandler ou Hammett. Il y avait des pulps pour les nouvelles policières, les nouvelles de sport, les nouvelles de guerre et bien entendu pour les nouvelles de SF. Nés dans les années 1930, les pulps ont décliné avec la généralisation de la télé, aussi dès les années 1960, Dick n’écrit-il pratiquement plus de nouvelles, préférant publier des romans en paperback, l’équivalent de notre livre de poche. Il faudra encore une génération pour que Philip K. Dick fasse son entrée à la Library of America, l’équivalent de la « Pléiade », qui publie ses œuvres complètes en 2007.

Subversion du genre

Pendant les années 1950, ce forçat de l’Underwood se conforme aux codes obligés. Il y a des extraterrestres, des robots ou des androïdes, des voyages interstellaires. On a l’impression, pas désagréable au demeurant, de se retrouver dans ces séries B hollywoodiennes de l’époque avec des décors rétrofuturistes et des vaisseaux spatiaux qui ressemblent à des Cadillac tout en chrome.

Seulement, ce serait rester à la surface des choses. Dans ses nouvelles, et contrairement à la plupart de ses collègues, Dick installe un univers à l’image de ses obsessions. Il subvertit le genre comme le fait à la même époque et dans les mêmes magazines un auteur de quelques années son aîné, un certain Ray Bradbury, qui aurait 100 ans cette année.

Les Défenseurs, nouvelle parue en janvier 1953, concentre les principaux thèmes de Dick. Les dickiens reconnaîtront en partie le canevas de La Vérité avant-dernière, un roman qui paraîtra dix ans plus tard, mais la forme courte donne au texte une brutalité saisissante.

Nous sommes en plein affrontement nucléaire entre Américains et Soviétiques. Les belligérants vivent enfermés dans un monde souterrain, parce que la planète n’est plus qu’un champ de cendres radioactives. En surface, les deux camps s’affrontent par soldats robots interposés, les Plombés. Dans leurs villes-catacombes, les hommes ne voient sur les écrans que ruines et combats. Mais les Plombés, à l’insu de leurs créateurs, ont pris le contrôle des opérations depuis longtemps. Ils ont décidé, de leur propre chef, de laisser l’humanité en sous-sol pour préserver le monde et attendre deux ou trois générations que son agressivité naturelle se transforme en désespoir et, à la fin, en désir de coopération universelle.

Si le thème de la guerre froide est omniprésent à l’époque et la SF souvent lourdement allégorique dans sa peur du Rouge transformé en extraterrestre pervers, Dick y trouve prétexte à réflexion sur le rapport entre la vérité et le mensonge, l’homme et la machine, ainsi que sur l’ambiguïté de la technique qui, en s’autonomisant, instaure un totalitarisme du progrès. Un libre arbitre suicidaire vaut-il mieux qu’une servitude bienveillante ? Dick ne répond pas, évidemment, pas plus que ne le ferait un Kafka auquel ses nouvelles font souvent penser par leur côté insituable, la sensation qu’elles donnent de se dérouler dans des décors truqués, dans un monde qui ressemble au nôtre et qui s’avère pourtant d’une étrangeté radicale.

La honte prométhéenne

On notera par ailleurs une étrange coïncidence. C’est aussi en Californie, à l’époque où Dick écrit ses nouvelles, que les philosophes de l’école de Francfort réfugiés du nazisme comme Theodor Adorno ou Günther Anders commencent leurs travaux sur la critique de la vie quotidienne moderne et l’aliénation qu’elle génère. Anders publie en 1956 L’Obsolescence de l’homme, où il expose la « honte prométhéenne […] qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées ». Le livre commence par une scène très dickienne : il se promène avec T, un ami, dans une exposition technique et T baisse les yeux comme un enfant pris en faute devant une machine à laquelle il ne comprend plus rien.

Dick, un peu hâtivement, déclarait être le seul auteur marxiste de SF, ce qui d’une part n’était pas vrai et d’autre part demanderait à être nuancé le concernant, alors qu’il renvoie dos à dos l’Amérique de McCarthy et la Russie soviétique. Il annonce bien davantage dans les nouvelles de cette époque où des mutants dorés et des dieux de la mythologie confondus avec des extraterrestres donnent des leçons d’utopie, comme dans Étrange Éden : les décennies 1960 et 1970 qui feront de lui, l’ermite de Berkeley au cœur de l’université la plus gauchiste des États-Unis, une icône de la contre-culture à l’égal d’une star de rock. Paranoïaque au dernier degré, il est persuadé, entre autres, d’être l’objet d’une surveillance personnelle de Nixon.

Il conservera toujours, malgré tout, une forme de poésie et d’ironie contrebalançant son égarement dans le new age. Comme en témoigne la dernière phrase de Forster, vous êtes mort !, qui décrit un panneau au néon sur lequel on peut lire : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté – Abri public – Admission 50 cents. »

Le tarif a beau être modique, pour Dick, l’homme ne parvient jamais à payer l’addition. Raison pour laquelle il faut voir en lui un guide paradoxal qui vous indique les pièges de l’existence auxquels, pourtant, il est impossible d’échapper.

Nouvelles complètes, I: 1947-1953

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Novembre 2020 – Causeur #84

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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