Dans La Faucille d’or, Anthony Palou raconte l’enquête d’un journaliste breton à bout de souffle.


On pourrait croire ce roman inspiré par une virée arrosée réunissant Audiard, Blondin, Cioran et quelques désespérés du même acabit dans un rade où Simenon aurait envoyé le personnage principal, David Bourricot, alors que pas du tout. Bourricot a été entièrement imaginé par Anthony Palou : c’est un brave journaliste épileptique et dépressif, qui vit à Penmarch’, dans un recoin du Finistère.

Penmarc’h, tout le monde descend

Penmarc’h, c’est l’allégorie de la fin d’un monde, celui de l’enfance de Bourricot, quand son père lui disait : « David, c’est marée basse, nous allons pêcher des couteaux ou bien des pousse-pieds, selon la volonté de Dieu. » Désormais, dans le Finistère, les journalistes regardent la société à travers les dépêches de l’AFP et, à la criée du Guilvinec, les mareyeurs ne crient plus, ils pianotent sur des boîtes électroniques.

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David est en deuil de tout : de son enfance, de sa maman, de Cédile sa petite fille mort-née. De son couple aussi. Marie-Hélène et son fils l’ont laissé seul pour Noël, errant dans une existence qui lui reste sur l’estomac. « Entre David et l’au-delà, il n’y avait qu’une semelle en corde de chanvre tressée. »

Son rédacteur en chef et ami l’a contraint à quitter Paris – une fois n’est pas coutume – pour mener une enquête sur le terrain. La Bredouille a pris la mer le 11 novembre. Elle faisait route vers l’archipel de Molène et d’Ouessant avant de se diriger vers la mer d’Irlande quand Pierre Kermadec est tombé par-dessus bord. L’accident est suspect. Serait-il lié au trafic de cocaïne qui inonde, paraît-il, le milieu des marins pêcheurs ? « Pourquoi faut-il que je revienne là où mon entrepreneur de père m’a vacciné contre les méfaits de la mer ? » se demande David.

La moule et la mélancolie

Voici donc notre inspecteur Colombo de contrebande, dans son imper mastic, usant ce qui lui reste d’élan vital pour pousser la porte du bistrot du coin : « La Toupie, the place to be ; ça puait la moule et la mélancolie ». Le roman s’installe dans cette atmosphère peuplée de créatures felliniennes. Marie, la serveuse, à « l’abondante poitrine laiteuse », règne sur une clientèle d’habitués comme Jean-Marc le Borgne qui a « explosé son quota de gamma GT » ou Henri-Jean de la Varende, un nain hideux, héritier brestois « dilapidant dans les machines à sous son infortune ».

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C’est en compagnie de ce Toulouse-Lautrec au talent incertain et à l’alcoolisme avéré que David Bourricot entreprend ses recherches. Biture après biture, l’enquête piétine. David aussi, qui fait les cent pas dans ses souvenirs, arrimé au comptoir. Et rentre à son hôtel pour écrire des lettres désespérées à sa femme, lettres qu’il n’envoie pas, évidemment.

Un reste de libido l’invite à reluquer Gwenaelle et sa « jolie figure lisse de faïence Henriot » et surtout Clarisse, la veuve aux « jambes d’albâtre si érotiquement blanches » avec laquelle il ébauche un brouillon de liaison. Le temps de découvrir chez elle que le défunt mari, qui fumait des Dunhill blue, comme lui, pourrait être son double.

Minimaliste, drôle et poétique

Palou écrit avec des larmes et les sèche avec un mot d’esprit. Qu’il rehausse éventuellement d’une envolée lyrique. Ou bien en citant Nietzche : « Nous ne revoyons jamais ces choses que l’âme en deuil ».

On lit avec délectation cette chronique de l’irréparable. C’est sombre, drôle, minimaliste et poétique. Ce désespoir souriant a quelque chose d’envoûtant. C’est la marque d’un style, d’une musique, celle des grands mélancoliques de la littérature française.

La Faucille d’Or d’Anthony Palou (Éditions du Rocher).

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