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De la protection de la police à celle… des journalistes

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Emmanuel Macron rattrape-t-il son retard? C’est compliqué pour lui, car en France, le président a tort quand il a raison. La loi sur la sécurité globale en fournit la démonstration.


La langue régalienne a longtemps été une langue étrangère pour le président de la République. Mais depuis quelque temps, notamment à cause de l’effroyable terrorisme islamiste, il met les bouchées doubles et cherche à se rattraper.

Au point de déstabiliser sa majorité qui voulait bien être en marche mais dans le mauvais sens : celui de la naïveté compassionnelle résistant à tous les assauts du réel ne permettant plus de se payer de mots.

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Il est paradoxal, voire ironique, de sentir cette défiance au moment même où au contraire Emmanuel Macron ne devrait plus la subir puisqu’une majorité de citoyens n’a cessé, depuis 2017, de réclamer une lucidité, une autorité et une rigueur dans l’appréhension de ces fléaux qui minent notre société : insécurité, immigration clandestine, séparatisme, délinquance, droit d’asile, menaces terroristes importées ou cultivées dans l’espace national. Comment être encore Français avec tout ce que cet honneur implique en devoirs et donne de droits ? Comment convaincre la France qu’elle est encore chez elle ?

Une évolution sincère ou électoraliste?

Si rien n’est simple pour le président de la République, il est possible que les difficultés de perception qu’on a de son comportement métamorphosé, tiennent à un doute sur le caractère sincère ou non, réaliste ou seulement cynique de son évolution. A-t-il enfin saisi l’enseignement d’un réel qui pourtant n’économisait pas ses leçons, ou accomplit-il une embardée, presque une volte-face, pour continuer à priver la droite classique de ses ultimes munitions ? Il n’empêche que, quelle que soit la réponse, il y a un effet objectivement bienfaisant de ce bouleversement. On a l’impression que notre destin et notre sauvegarde sont pris en main.

Il est impossible dans notre démocratie, dès lors qu’elle s’assigne des ambitions plus musclées (…) de parvenir à surmonter le lassant et immanquable débat qui surgit

Mais, dans notre pays infiniment réfractaire, ce qu’on attend et qui survient est, par ce fait même, discuté, contesté et rien n’est plus voluptueux, pour nos dissensions, que de détourner le sens de dispositions pourtant un temps acceptées dans leur principe.

Ainsi, on a constaté qu’en quinze ans, les agressions visant les policiers ont doublé et que donc il convenait de les protéger, autant que faire ce peut, contre les atteintes périphériques mais parfois gravissimes portées au cœur de leur mission essentielle de maintien de l’ordre et de tranquillité publique.

Controverse “corporatiste”

Pour la proposition de loi sur la sécurité globale, alors que son article 24 interdisait toute diffusion d’image permettant d’identifier un fonctionnaire des forces de l’ordre quand elle est dévoilée « dans le but de porter atteinte à son intégrité physique ou psychique », il a fallu que la discussion dévie et qu’on passe de la nécessaire protection de la police à celle des journalistes.

Et qu’au lieu d’approuver une disposition mettant des policiers à l’abri de violences scandaleuses et de révélations dangereuses pour eux et leurs proches, on s’obsède sur un tout autre sujet qui concerne les rares violences illégitimes de la police et la crainte qu’elles soient occultées.

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Ce n’est pas nier l’existence de ces dernières que de soutenir qu’entre le doigt montrant la lune et la lune elle-même il faut choisir la lune, l’essentiel au détriment du résiduel, et ne pas confondre l’usage de la force légitime avec les violences illégitimes que tel ou tel fonctionnaire a pu commettre et qui sont réprimées.

Cette controverse « corporatiste » a payé puisque le Premier ministre a éprouvé le besoin d’infléchir la position du ministre, de complaire aux journalistes avec un rappel inutile sur la liberté de la presse et un adverbe démagogique. On en arrive même au point de vue radical de la défenseure des droits qui ne propose rien de moins que la suppression de cet article 24. Il est impossible dans notre démocratie, dès lors qu’elle s’assigne des ambitions plus musclées avec la volonté de les mettre en œuvre, de parvenir à surmonter le lassant et immanquable débat qui surgit, quand la sécurité est mieux assurée, sur la liberté qui serait battue en brèche comme si chacun ne devait pas se féliciter de se dépouiller d’un peu de son autonomie pour la sauvegarde de tous.

Guillaume Chiche parle de “dérive autoritaire”

Et d’abord de ceux qui sont nos gardiens républicains, la police, les instances régaliennes, celles sans lesquelles nous n’aurions même plus le loisir de discuter sur l’arbitrage entre libertés et sécurité.

Maintenant que le président de la République – l’échéance de 2022 n’y est pas pour rien, de même que l’état d’inquiétude d’une population qui n’attend que d’être libérée de la menace du Covid et du risque terroriste – a pris la mesure d’un obligatoire changement de cap, il est évidemment critiqué.

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Par une part de ceux qui déploraient hier pourtant sa mansuétude d’État. Il est aussi caricaturé par exemple par le député LREM Guillaume Chiche imputant à Emmanuel Macron de « se complaire dans une dérive autoritaire… et de trahir ses engagements de 2017 » comme si rien d’important ni de tragique ne s’était déroulé depuis son élection.

Cette réaction d’un élu, pour aberrante qu’elle soit, montre bien que les jeux ne sont pas faits. Nous avons eu une parole présidentielle changeante et des coups de menton ont succédé à une molle acceptation. Les frontières deviennent floues et les appartenances ambiguës. À peine les assassinats ont-ils diffusé leurs sombres leçons que le consensus de l’indignation collective s’effrite et que la République n’a qu’une envie : retrouver ses aises, ses attitudes confortables d’opposition, ses contrastes si faciles et ridicules en cette période, entre une exigence de sûreté qui serait mortifère et une passion de la liberté qui serait noble mais suicidaire.

Ce billet avait pour point de départ les agressions contre la police qui ont doublé. Dans l’effervescence de ces derniers jours, elles ont été oubliées. Il faudra bien qu’un jour on paie notre indifférence pour enfin nous mobiliser pour et avec elle.

Le Mur des cons

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Une considération actuelle : David Doucet, La Haine en ligne

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La Haine en ligne, le livre du journaliste David Doucet, ancien rédacteur en chef des Inrockuptibles, accusé d’avoir été membre de la Ligue du LOL après un canular téléphonique, présente une galerie de parcours brisés par le lynchage sur les réseaux sociaux. Effrayant


Nombreux sont les livres « d’essais » dont la promotion trop médiatique invite naturellement le lecteur à la méfiance, tant celui-ci postule – souvent à raison – que l’intérêt de l’ouvrage est inversement proportionnel à la notoriété de son auteur. Cette méfiance raisonnable avait toutes les chances d’être exacerbée par la sortie du livre de David Doucet, La haine en ligne, publié récemment chez Albin Michel.

L’auteur, ancien rédacteur en chef des Inrocks, avait, certains s’en souviennent, agité le marigot journalistique parisien, il y a un an et demi de cela, lorsqu’il était soudainement accusé d’avoir été membre, au début des années 2010 (l’antiquité au regard de l’histoire d’internet) de la sulfureuse Ligue du LOL. Ce groupe privé de conversation sur Facebook était lui-même soupçonné d’avoir été le centre de commandement depuis lequel étaient lancées des cabales aussi cruelles qu’arbitraires à l’encontre de jeunes journalistes en quête de notoriété sur internet ; bref, à l’encontre de congénères, à l’encontre de ce qu’étaient alors les Vincent Glad et les David Doucet. Ce dernier, une fois ces méfaits exhumés, fut condamné devant le tribunal populaire des réseaux virtuels ; son licenciement, lui, fut aussi réel qu’immédiat. L’arroseur arrosé.

Une victime de la « cancel culture »

David Doucet devenait la cible de la « cancel culture », cette « culture de l’annulation » dont la vie médiatique anglo-saxonne donne le La, et qui consiste à établir l’indésirabilité sociale définitive et irrévocable d’une personne par une campagne d’exhérédation sur internet. Comme dans une fiction judiciaire américaine, les humiliés d’hier obtenaient enfin leur vengeance face à leurs tourmenteurs. Les offensés, renaissant ainsi des cendres de l’anonymat dans lesquelles ils avaient été plus ou moins relégués, pouvaient alors arborer le très convoité statut de « victime », lequel se porte aujourd’hui comme une croix de guerre à la boutonnière.

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Cette singulière didascalie suffisait à donner au public tous les gages pour qu’il perçoive dans l’ouvrage de l’intéressé le paravent ad hoc d’un exercice expiatoire destiné à racheter son droit de cité, davantage qu’une enquête approfondie sur les dérives d’internet. Ce premier aspect n’est pas à exclure, mais est-il incompatible avec le second ? Plus encore, ce désir de recouvrer une sociabilité personnelle et professionnelle normale est-il nécessairement le signe de la duplicité morale mal dissimulée de son auteur ?

Ce qui est respectable

Répondre à ces interrogations n’est pas l’objet de ce livre, car David Doucet, hormis en introduction, n’y parle pas de lui. Il n’est pas venu publier sa psychanalyse. Bien au contraire, il ne semble pas excessif de dire qu’il apporte, par une enquête minutieuse, des éléments de réponse particulièrement profonds à la question de notre rapport à la respectabilité sociale à l’ère d’internet. Qu’est-ce qui est respectable ? Et quels sont les critères de cette respectabilité sociale pour notre temps ? semble ainsi questionner le journaliste. Pour y répondre, David Doucet est allé à la rencontre de ses homoïois d’infortune qui, relégués vivants au sixième cercle de l’enfer, là où brûlent les hérétiques, tâchent tant bien que mal de continuer à vivre. L’expression n’est pas une coquetterie. Pour un mot outrancier, une blague qui tache, ou même, disons-le, parfois une faute réelle, dès lors qu’elle a le malheur d’être médiatisée, vous voilà réduit à cet aspect de votre personne, bien souvent le moins glorieux. L’instantanéité avec laquelle est consommée la polémique du matin n’a d’égal que celle de la persécution qui s’en suit. On peine ainsi à comprendre les ressorts de l’histoire d’A., jeune femme de dix-huit ans en 2008, qui a alors l’idée de publier sur Youtube un rap de son cru. Sa prestation jugée mauvaise, et c’est un torrent d’injure qui s’abat sur la jeune femme, laquelle est harcelée jusqu’au milieu de la nuit sur son téléphone fixe, quand ce ne sont pas des invitations au suicide. On est frappé par le caractère absurde de cette persécution, et plus encore sans doute par son incompréhensible pérennité. Ainsi, écrit l’auteur :

Dans cette petite commune rurale [où elle vit], le harcèlement d’A. est devenu un sport municipal, presque un rite initiatique. Douze ans plus tard, les écoliers se moquent d’elle de génération en génération.

Amandine du 38 sur Youtube.© Capture d'écran Youtube
A. une jeune femme harcelée après avoir publié une vidéo de rap sur internet. Image: Capture d’écran Youtube

On est certes bien plus gêné par la stupidité de ses oppresseurs que par la médiocrité supposée des performances musicales d’A., mais les premiers jouissent d’un anonymat qui donne au fait de hurler avec les loups une licence perpétuellement renouvelée pour ces méchancetés gratuites.

De même, David Doucet revient en détails sur l’inénarrable histoire d’Éric Brion. Personnalité du monde hippique, pour une remarque de beauf que nous lui laissons, (et pour laquelle il s’est excusé le lendemain par sms) lancée en 2012 à la journaliste Sandra Muller, il reçut l’indicible privilège d’être en 2017, soit cinq ans après les faits, la cible inaugurale du fameux fil Twitter « balancetonporc », émanation française du « metoo » américain. Dans la tourmente médiatique ainsi déclenchée, sa femme le quitte, les clients de son activité de conseil se dispersent, sa fille préfère éviter que les photos de familles ne soient trop visibles sur son compte Facebook. Il angoisse :

Je ne veux pas que dans dix ou vingt ans quand on tape mon nom sur Google, mes petits enfants ou arrière-petits-enfants voient le mot « porc » accolé à leur nom.

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Fallait y penser avant ? Bien fait pour lui ? Dans ce dernier cas, Éric Brion est ce que David Doucet nomme avec justesse un « bourreau idéal », c’est-à-dire une personne qui, par l’addition de ses attributs, incarne le prototype du prédateur oppressant tel qu’on se le représente. Et lorsque cette figure constituée a priori de l’oppresseur a le malheur surnuméraire de coller à la réalité, la dénonciation du Belzébuth du jour prend la teinture morale d’une œuvre de bienfaisance. S’agit-il de nier le caractère indécent de la remarque d’Éric Brion, de même que sa position dominante ? D’éluder exaspération légitimement ressentie par Sandra Muller dans un environnement de travail sexiste et anxiogène ? Nullement. On peut s’inquiéter seulement des réactions épidermiques déclenchées chez ces followers, qui, dans leur disproportion, traduisent à l’évidence un malaise diffus propre à l’époque.

« L’Effondrement du contexte »

De ce point de vue, c’est tout l’éventail des distinctions de degré entre les différents méfaits qui semble battue en brèche par ces réactions émotionnelles. Là où le droit pénal établit une hiérarchie entre infraction, délit et crime, la loi des réseaux sociaux ne dispose aucune gradation similaire. Le Torquemada du smartphone a toute licence pour anathématiser sans concessions ni recours possible la cible du moment, que souvent Twitter vient malicieusement lui suggérer en « tendances ». L’un d’eux s’est justement spécialisé dans la chasse aux chasseurs (les vrais) sur Twitter. Quand David Doucet l’interroge sur ses motivations profondes, c’est une triste et inquiétante réponse qui tombe : « le vide ». Et tant pis si le couple d’épiciers chasseurs qu’il a pris pour cible numérique a vu sa boutique ravagée par un peloton d’enragés, excités par ses tweets. La contextualisation, la mesure, deviennent d’un embarras superflu, et bien souvent comme ici, ce n’est pas un personnage public, mais bien le quidam qui fait les frais d’une telle violence. La logique de ces comportements justiciers semble avoir pour soubassement le désir de s’assurer à peu de frais de sa propre respectabilité, en l’espèce, non par ses actions, mais par ses dénigrements. À rebours d’une telle frénésie, Hegel, ce grand penseur de la non-immédiateté de la connaissance, estime pour sa part que « ce qu’est le sujet, c’est la série de ses actions ». C’est de ce point de vue à un double titre que la haine en ligne s’exprime en sens contraire de cette réflexion. D’abord donc par ce que le lyncheur du soir existe par la série de ce qu’il ne fait pas. Mais encore par ce qu’au lynché est refusé la possibilité d’être pris dans une série d’action ; ce que j’en ai vu ici et maintenant dans cette vidéo de quinze secondes sur Twitter me suffit. Ce mot ordurier que vous avez eu est-il une inanité que vous prononcez en l’air ou la charpente de votre pensée profonde ? Foin d’une telle complexité. David Doucet parvient ainsi à mettre en évidence le caractère démiurgique de ce Google qui « n’oublie rien » et qui semble déterminer mieux que vos amis ce que vous valez et qui vous êtes : ce qui vous rend respectable ou non, c’est ce que Google dit de vous en 0,49 secondes. Lorsque Balzac décrit le retour à Paris en 1817 de son Colonel Chabert, dix ans après la bataille où il est tenu pour mort, l’un des employés de l’avoué Derville s’interroge : « Est-ce le colonel mort à Eylau ? » Derrière cette question invraisemblable se cachent les tourments d’un homme qui cherche à prouver qu’il est lui. Son existence, par ce qu’elle est un non-sens administratif, n’est pas même reconnue comme une réalité ; il est mort dans les registres d’état civil. Sans doute cette lutte de Chabert pour certifier son identité aux yeux de l’État ne peut-elle rien trouver de plus contraire que l’expérience de l’homme moderne qui cherche à échapper au regard omniscient de Google. Là où vous êtes conscient de la finitude de votre vie, Google donne comme le vertige d’être partout et d’avoir l’éternité devant lui.

À qui la faute ?

Par cette très riche enquête, David Doucet délivre-t-il un message ? Son livre est-il un plaidoyer pour une tolérance généralisée qu’il espère voir s’appliquer à lui-même ? On n’y percevra pas une telle candeur. Bien sûr, il existe d’authentiques Ganelon, qui, calculateurs, savent manier le discours en vue de fins aussi malfaisantes que dissimulées. Mais les démasque-t-on à la volée ? Il est raisonnable d’en douter. Quant à la faute véritable, internet et les réseaux sociaux, tels que l’auteur nous les dépeint, semblent paradoxalement saper les conditions d’une authentique et salvatrice sévérité qui puisse la corriger. Si connaître et reconnaître avec sincérité ses propres fautes est sans doute une occasion privilégiée de se déterminer un idéal de droiture vers lequel tendre, on ne peut que se méfier de ces excommunions instantanées et définitives, bien plus aptes à susciter la terreur du faux pas qu’à engager une réflexion sur la signification de nos actions. À quoi bon faire son chemin de Damas si Google ne le sait pas ? Dans la lutte de tous contre tous pour la notoriété qu’internet décuple plus que jamais, la quête d’une bonne image numérique semble recherchée par l’homme moderne avec une ferveur analogue à celle que devait investir Saint-Louis pour glaner un morceau de la Vraie Croix. Effrayante cette modernité de surveillance morale qu’expose David Doucet ? On peut tâcher de s’apaiser comme on peut, à l’idée que deux-mille ans plus tôt, Juvénal déjà se disait à lui-même :

Par-delà les Sarmates et l’océan glacial, l’envie me prend de fuir quand ils osent nous faire la leçon, ces dragons de vertu, ces Curius dont la vie est une bacchanale.

Alouette, gentille alouette

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Le café du commerce étant strictement interdit, notre chroniqueuse s’est débrouillée autrement pour avoir les nouvelles.


J’ai récemment reçu un mien neveu venu s’assurer du bon état physique et psychique de sa fragile et vulnérable tante. Visite de courtoisie, sans chichis, ni cérémonie, sans cachotteries, ni sournoiseries. Forcément, nous discutâmes de la situation en général, et de la sienne en particulier. Ce charmant et dévoué quarantenaire est à son compte et son établissement est actuellement fermé. Jusqu’à « on ne sait pas ».

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Moi : Que vas-tu y laisser la tête, le bec, le cou ?

Lui : Pour le moment, je n’en sais rien. Mais assurément des plumes, pas mal de plumes.

Moi : Et tout ça sans broncher ?

Lui : On bronche, on bronche. Du moins, on essaie.

Moi : Mais, on parle de la destruction de centaines de milliers d’emploi, de pans entiers de l’économie menacés.

Lui : Oui, une faillite économique … à venir. Plus tard. On ne sait pas trop quand. Qui touchera on ne sait pas trop qui. Aujourd’hui, nous sommes très peu, numériquement parlant, à être directement atteints ou plus précisément sonnés financièrement. Ce qui explique que dans l’alternative économie/ santé qui lui est insidieusement présentée, l’opinion publique privilégie les mesures censées préserver immédiatement « sa » santé et endommager durablement l’économie. Et ce, « quoi qu’il en coûte » … aux autres.

Si on prend ton cas, comme 16,2 millions de retraités, (et oui, vous représentez 24% de la population), tu continues à percevoir intégralement ta pension. Du moins pour le moment. La situation financière, je dis bien financière, des 25,5 millions de salariés (38% de la population) n’a pas beaucoup changé non plus. Celle des 5,8 millions du secteur public pas du tout, et avec les mesures de chômage partiel, celle des 19,7 millions du secteur privé, pas tellement. Du moins, pas encore. Idem, pour les 2,7 millions de chômeurs qui continuent à être indemnisés et pour les intérimaires et CDD dont les contrats n’ont pas été reconduits. S’ils ont travaillé 88 jours au cours des 27 derniers mois, et c’est la majorité, ils ne sont pas totalement à la ramasse. Pourquoi tous ces gens remettraient-ils en cause un confinement, qui nous tue certes, mais dont on leur serine, à grand concours d’experts et à longueur de journées, qu’il les protège, voire qu’il les sauve d’une mort annoncée ?

En plus, sur les 3,5 millions de travailleurs indépendants, nous ne sommes pas tous concernés de la même façon. Les médecins, les notaires, les avocats, les agriculteurs, les commerces alimentaires, vont sans doute pouvoir amortir le choc. Pour une bonne partie des 500 000 artisans du bâtiment, cela tiendra peut-être, avec des aides.

Moins de 1% à perdre tout nos revenus

Au doigt mouillé, je dirais que nous sommes beaucoup moins d’un million, peut-être un tout petit 1% de la population à subir une perte totale et durable de nos revenus. C’est-à-dire avec vraiment zéro rentrée. Nib, nada, que dalle.

Moi : Qui ?

Lui : Par exemple, les coiffeurs. 85 000 salons en France. Déjà qu’ils prenaient de plein fouet la concurrence plus ou moins loyale de la coiffure à domicile, pour beaucoup le coup de grâce approche. Des pas de porte sont déjà à vendre. Ensuite, les lieux festifs et culturels, les restaurants, les bars. Pour eux, c’est quand même assez vache. Après le premier confinement, ils ont investi crédulement dans des terrasses, des aménagements « dans le respect des règles sanitaires ». Et vlan. Achtung ! Verboten ! Circulez, y’a rien à boire. Ceux qui tiennent encore résistent avec du Take away, du Click and Collect et tout ça. Mais … Wait and See. Et enfin, le non essentiel : les vêtements, les chaussures, les livres, les cadeaux, la parfumerie, l’esthétique, les soins du corps, les salles de sport.

Moi : Tout cela ne va quand même pas fermer ?

Tu vas adorer les «Dix Mondialeuses» avec Amazonisation et Ubérisation à tous les étages

Lui : Je ne crois pas. Beaucoup de ces « acteurs économiques », ruinés, vont devoir plier leurs gaules mais leur activité va perdurer. Autrement. Sous une autre forme. Plus « moderne ». Tu as aimé les « Trente Glorieuses » avec l’exode rural, l’arrivée des grandes surfaces et des centres commerciaux hors la ville, les franchises … tu vas adorer les « Dix Mondialeuses » avec Amazonisation et Ubérisation à tous les étages. Le confinement ne fait qu’accélérer un processus déjà largement engagé et l’alibi Covid emporte et emportera des digues déjà bien fragilisées.

Sans compter tous les effets Kiss cool. Plus ou moins positifs d’ailleurs. Je ne sais pas si tu as remarqué que le pressing en bas de ta rue vient de s’équiper de sept scooters à coffres carrossés pour le transport de vêtements. Un clic sur ton téléphone et hop ton linge sale quitte ta famille pour revenir nickel 48h plus tard. Tu ne vas pas te plaindre non plus. C’est chic et pratique. Et c’est … un effet Covid.

Moi : Mais, selon les médias, il y a quand même des entreprises qui licencient ou qui vont licencier à tire larigot !

Lui : Le virus a bon dos. Nombre de ces « restructurations » étaient déjà dans les tuyaux. Heureux effet d’aubaine. En avant la musique funèbre. Et comme ces salariés licenciés bénéficient d’indemnités chômage, ils ne se prennent pas hic et nunc le missile en pleine figure. Pour beaucoup, le choc est à venir mais comme c’est la guerre et qu’il faut vivre au jour le jour, tout cela paraît bien lointain.

Moi : Et toi, dans tout ce cirque ?

Lui : J’essaie de tenir.

Moi : Tu as reçu des aides quand même ?

Lui : Des reports de charges ou d’échéances. Juste de quoi créer de la dette. Mon propriétaire, bailleur privé, ne veut faire aucun effort. Donc, rien à gratter de ce côté-là. En gros, non seulement, je ne gagne rien mais je continue à dépenser. J’ai déposé le dossier d’aide (une goutte d’eau dans l’océan) auquel j’aurais peut-être droit. Celui-ci est « à l’instruction ». Non, je serre les dents et le reste. Je prépare la reprise, comme je peux. Mais, j’ai beaucoup de chance. Un de mes concurrents disposant d’une assise financière autrement plus solide que la mienne m’a proposé de me racheter. A un prix dérisoire. En me garantissant un emploi avec un salaire tout aussi dérisoire. Bingo. Mais, là où l’on n’est vraiment pas aidés, c’est que tous ces grands « responsables » qui prennent toutes ces mesures contradictoires et souvent contre-productives, quand ils devront, de gré ou de force, quitter leur sinécure, ce ne sera pas pour devenir coiffeur, esthéticienne ou marchand de souvenirs, mais serviteurs de l’Etat. Donc, même pas peur !

L’ennemi est l’islamisme, mais qui sommes-nous?

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Dans la guerre contre le terrorisme, on ne peut se contenter de nommer l’ennemi: l’islamisme. Pour la gagner, il nous faut aussi défendre nos valeurs, savoir qui l’on est.


C’est l’histoire d’un peuple ignorant tout des fondements moraux qui l’ont vu grandir. Il en jouit mais il ne sait les défendre. Pire encore, il en a oublié les noms. C’est en tout cas le sombre constat que l’on retient des pléthores de commentaires qui firent suite à l’assassinat tragique de Samuel Paty, professeur d’histoire à Conflans-Sainte-Honorine. Son seul crime fut celui d’enseigner le sens profond d’un droit séculaire, la liberté d’expression. À cet affront, les lâches de l’islamisme ne pouvaient répondre que par le sang, une mission macabre pour laquelle les volontaires sont malheureusement aujourd’hui légion.

Cette France, on en vient même à lui dérober son nom, on lui préfère la « République » et de peur d’émouvoir quelques sensibilités jacobines, on invoque inlassablement la fameuse « communauté nationale » à défaut de parler du peuple

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Une fois de plus, nous n’avions rien d’autre à offrir que des bougies et des fleurs, armes redoutables avec lesquelles la France se défend depuis plus de 30 ans. Ces moments d’émoi national que les Français ne connaissent maintenant que trop bien, dévoilent souvent l’état philosophique d’une société et de ce point de vue, le bilan est encore sans appel. Une fois de plus, les mots sont vides, les concepts se confondent et les débats se noient dans les vieilleries d’un discours républicain fade et désuet.

Rapidement, les platitudes fusent. On entend parler de « laïcité », de « droit au blasphème », on défend le droit de caricaturer et on parle même de démocratie. Autant d’incantations qui illustrent malheureusement bien un vieux réflexe français, celui de tout diviser, de fragmenter, c’est cette fameuse France des statuts. Cette France, on en vient même à lui dérober son nom, on lui préfère la « République » et de peur d’émouvoir quelques sensibilités jacobines, on invoque inlassablement la fameuse « communauté nationale » à défaut de parler du peuple.

À croire qu’en commettant l’innommable, le terroriste tchétchène qui s’était acharné sur ce pauvre professeur exprimait simplement sa désapprobation d’un système politique. Qui sait, peut-être préférait-il la monarchie constitutionnelle à l’anglo-saxonne ? À défaut de l’avoir protégé physiquement, on doit bien à la mémoire de Monsieur Paty le courage de défendre pleinement, passionnément et sans l’once d’un quelconque compromis sémantique ce pour quoi il est tombé, la liberté.

Défendre notre liberté

Étonnamment, plus de deux siècles après la plus grande révolution libérale de l’histoire politique moderne, la Révolution Française, le même peuple qui avait alors décidé de s’affranchir des chaînes de l’État se retrouve aujourd’hui incapable d’en assumer les inspirations philosophiques.

Lorsque l’on caricature, lorsque l’on blasphème, lorsque l’on insulte, lorsque l’on provoque, lorsque l’on rit, lorsque l’on nie, en somme lorsqu’on offense, on exerce purement et simplement cette liberté.

Nul besoin de la décomposer, de la subdiviser, ou bien de la déguiser derrière des sous-droits, la liberté est une ou elle n’est rien. D’ailleurs parler de droit au blasphème dans un pays qui prétend ne connaître aucun culte est au mieux contradictoire, au pire hypocrite. Qualifier une caricature de « blasphématoire » c’est reconnaître la supériorité sacrée d’un dogme religieux et de fait, ménager ses fidèles irrités en les assurant du statut spécial que revêt cette forme d’expression. Or, la liberté d’expression ne peut reconnaître aucune exception et ne peut fléchir face aux indignations philosophiques, idéologiques ou religieuses.

Alors comment expliquer autant de frilosité, autant de réticence à arborer fièrement le premier mot de notre devise nationale ? La réalité est que nous souffrons encore de ce vieux mal français qui préfère déléguer le bien à la force d’État et qui par peur ou abus de pouvoir, refuse de faire confiance à l’individu. Ainsi, au fil des années se sont multipliés les tribunaux idéologiques tels que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ou encore les lois mémorielles comme la loi Gayssot qui réprime pénalement le négationnisme. Ces appareils contraignants ont une double conséquence, la première est morale, la seconde est pratique. Morale parce que limiter la liberté d’expression aux frontières de la haine, c’est cristalliser la séparation de ce qui est idéologiquement acceptable de ce qui ne l’est pas. Réprimer la haine, c’est accepter que la fin justifie les moyens et décider qu’afin d’éviter le désastre on musèle l’individu pour le salut des masses. Aussi louable qu’en soit l’intention, la censure est par essence immorale.

Pratique car dès la première contrainte, on assume de confier à la justice le soin d’arbitrer le bien et le mal. Or nul appareil, aussi précis soit-il, ne saurait se targuer de savoir définir les limites du convenable. Comme l’explique Jordan Peterson, psychologue et intellectuel canadien, « pour être à même de réfléchir, il faut risquer d’être offensé ».

À l’inverse la censure, aussi juste soit son intention, entraine mécaniquement la régression intellectuelle. Plutôt que d’user de sa voix pour combattre le mal et éradiquer la haine, on s’en remet lâchement à la force pour la bâillonner, pire, on héroïse ceux que l’on réduit au silence forcé. À l’image du système immunitaire qui s’affaiblit en l’absence d’agressions extérieures, les idées et réalités qui demeurent hermétiques à toute remise en question se fragilisent. Lutter contre le négationnisme de la Shoah, c’est au contraire savoir défendre son historicité, c’est se confronter à l’ennemi. Protéger le camp du bien c’est savoir le défendre. Lorsque la mémoire de millions d’innocents est en jeu, il incombe à l’individu le devoir moral de l’argument. De même, honorer la mémoire de Samuel Paty c’est avant tout, savoir nommer, assumer et exercer pleinement ce pourquoi on s’en est pris à lui.

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Pour vaincre l’islamisme, une idéologie obscurantiste et totalitaire, il nous faut une arme, celle de la liberté.

La Pologne est un pays hospitalier, ouvert et solidaire, quoi qu’en dise l’UE

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Une tribune libre du Polonais Eryk Mistewicz, de l’Institut des Nouveaux Médias 


À de nombreuses reprises déjà, j’ai eu l’opportunité d’expliquer à mes amis Français l’attachement des Polonais à certaines valeurs qui leur sont particulièrement chères. Si on essaie de comprendre nos motivations, on comprendra également nos choix politiques, y compris au niveau de l’UE.

Liberté, liberté au-dessus de tout

Coincée entre l’Allemagne et la Russie, la Pologne manqua souvent d’espace pour s’épanouir. Même aujourd’hui, un certain nombre de mes interlocuteurs français, des gens pour la plupart très bien éduqués, m’assurent qu’effectivement « il ne peut y avoir de place entre la Russie et l’Allemagne ». Et l’histoire de le confirmer : il n’y avait pas de place pour la Pologne ni entre 1795 et 1918 (la période des partages), ni entre 1939 et 1945, quand un conflit mondial meurtrier pour la population a vu, d’un côté, les Allemands punir de peine de mort tout Polonais venant en aide à un Juif (n’empêche que le plus grand nombre d’arbres au Yad Vashem sont polonais !), et de l’autre, les Russes fermer les yeux sur l’extermination de civils, comme en août 1944, lors du soulèvement de Varsovie contre l’occupation allemande. Il n’y avait pas non plus de place pour la Pologne entre 1945 et 1989, quand l’économie polonaise, assujettie à l’économie communiste de planification centralisée, devait s’acquitter durant des décennies d’un lourd tribut envers l’URSS.

Mais à chaque fois les Polonais se révoltèrent. A l’époque des partages, ils enclenchaient des insurrections contre l’oppression étrangère. Les défaites successives poussaient les élites du pays à émigrer, la plupart du temps en France d’ailleurs. Pendant la Seconde guerre mondiale, il n’y avait pas en Pologne de gouvernement de collaboration avec le IIIe Reich. Nous n’avons pas accepté l’invasion soviétique non plus. Les deux agresseurs se livraient à de terribles exactions : à l’instar des Allemands (meurtres de masse à Piaśnica et Palmiry), les Russes tuèrent à Katyń, d’une balle dans la nuque, des milliers d’officiers de l’Armée polonaise, ingénieurs, enseignants, scientifiques, prêtres.

A l’époque du stalinisme et du dégel, les Polonais se révoltaient contre le pouvoir communiste qui leur avait été imposé de force au sortir de la guerre. Poznań en 1956, Gdańsk en 1970, et puis tout le territoire national en 1980 avec la révolution « Solidarité ». Pouvait-elle être autre chose qu’un appel généralisé à la liberté ?

C’est donc pour ces raisons que les Polonais, tout comme les autres nations centre-européennes, sont sensibles à toute tentative de privation de liberté. A toute tentative de pression quant à leurs modes de vie, la façon dont ils souhaitent éduquer leurs enfants et les valeurs qu’ils veulent professer. En intégrant le système de défense (l’Otan) ou celui communautaire (l’UE), ils définissaient clairement les sphères de l’État-nation qui leur étaient les plus chères, et les libertés dont jamais ils ne pourraient se priver.

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Il n’est donc pas concevable pour les Polonais de renoncer à leurs libertés (celle par exemple de choisir la tradition dans laquelle ils vont éduquer leurs enfants) uniquement pour des motifs d’ordre financier, comme la suspension de subventions européennes. Ces dernières sont d’ailleurs un mythe, car elles ne constituent que 1,8% du budget national. 1,8% seulement ! Notons au passage que l’économie polonaise est, dans le contexte de la crise du Covid-19, l’une des économies qui croit le plus fortement en Europe. Avec un chômage parmi les plus bas sur le continent. Et ceci malgré l’ambitieux programme d’allocations de soutien aux familles. De plus, une lutte efficace contre la fraude à la TVA assurait ces dernières années plus de rentrées budgétaires que ce que la Pologne obtenait sous forme de subventions du budget européen. Il existe des analyses, celles de Thomas Piketty notamment, qui montrent clairement que les transferts de bénéfices vers l’UE effectués par les entreprises étrangères localisées en Pologne dépassent les sommes obtenues par le pays dans le cadre des subventions européennes.

L’idée que les Polonaises et Polonais puissent renoncer à leur liberté pour des montants dont l’impact sur le PIB du pays est estimé à 1,8% ne peut que mettre mal à l’aise et donner l’impression d’assister à un chantage moral, une pression inimaginable entre partenaires sur pied d’égalité qui tentent de se comprendre.

Solidarité avec les plus faibles, les persécutés et tous ceux que l’on prive de liberté

Peu d’Occidentaux savent que la Pologne accueille le plus grand nombre d’immigrés hors-UE de tous les États-membres. Les données Eurostat montrent que notre pays délivre le plus de titres de séjour pour 1000 habitants (15,2), alors qu’en Allemagne ce chiffre est de 6,0 et en France – de 3,5.

Le plus grand groupe ethnique à rechercher son havre de paix et ses chances de réussir sont les Ukrainiens, dont le nombre est évalué à environ 2 millions de personnes. Parmi eux, d’anciens résidents de Crimée, annexée par la Russie, et de la région de Donbass. La guerre n’y est toujours pas finie. En résultat d’une autre guerre, allumée par un satrape soutenu par Poutine – Alexandre Loukachenko – des hommes et des femmes sont aujourd’hui persécutés en Biélorussie. Beaucoup d’entre eux trouvent leur refuge en Pologne et le gouvernement polonais a construit à Varsovie une Maison biélorusse pour leur dispenser aide et solidarité.

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Quiconque connaît la Pologne et les Polonais n’en est pas surpris. La Pologne, depuis des siècles, est un pays hospitalier, ouvert et solidaire. Nous venons en aide aux victimes de persécutions, de guerres et de catastrophes naturelles. Au passé, les Polonais offraient leurs tables et leurs toits aux Juifs, calvinistes, Tchèques, Grecs pourchassés d’autres contrées européennes. Des soldats et volontaires polonais sont aujourd’hui engagés dans des missions de stabilisation à travers le monde, en y apportant leur soutien concret. Nous sommes une nation de gens courtois et nous accueillons les bras ouverts tous ceux qui veulent s’installer chez nous, dans le respect de notre culture et de nos traditions : Ukrainiens, Vietnamiens, Chinois, mais depuis peu aussi Français, de plus en plus souvent d’ailleurs, Espagnols, Italiens, Portugais… Notre pays leur garantit la tranquillité, la possibilité de s’épanouir professionnellement et la sécurité au quotidien.

Démocratie et droits de l’homme : des actions réelles et non pas que des slogans

Les Polonais en ont assez du blabla qu’ils leur rappelle trop la propagande soviétique des années 1945-1989. Ils en ont assez de la langue de bois des fonctionnaires européens et de longues leçons de conduite proférées par la bureaucratie, qu’elle soit soviétique ou bruxelloise.

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Ils n’ont besoin ni de remontrances ni de décrets des fonctionnaires de l’UE quant aux droits des femmes, comme ce sont toujours eux qui préservent, en signe de respect, la coutume ancienne du baisemain, aujourd’hui totalement incomprise en Occident. C’est en Pologne que les femmes acquirent la plénitude des droits de vote et d’éligibilité dès 1918 déjà, bien avant la Grande-Bretagne (1928), la France (1944) et la Suisse (1971). La place des femmes dans la société polonaise est à plusieurs égards particulière.

Les Polonais respectent la loi et entendent la séparation des pouvoirs comme un équilibre où aucun pouvoir ne domine. C’est leur histoire qui leur apprend que tout déséquilibre en la matière est dangereux pour la démocratie. Ils savent aussi que toute tricherie tôt ou tard revient au grand jour pour amplifier les problèmes que l’on voulait passer sous silence.

La Pologne à l’origine du droit européen

Il serait utile de rappeler que ce sont les Polonais qui étaient à l’origine du droit européen. Ce sont eux qui avaient initié et promu l’idée de résoudre les conflits internationaux pacifiquement et introduit la classification des guerres en « justes » et « injustes ». Stanislas de Skalmierz, premier Président de l’Académie cracovienne renouvelée en 1400, et Pawel Wlodkowic, précurseur de la tolérance religieuse, sont considérés comme les chefs de file de l’école polonaise du droit international.

Qui était le premier à rêver une organisation des Républiques européennes ? Qui était le premier à argumenter, déjà dès 1748, que la stabilité politique en Europe devait reposer sur l’équilibre des forces ? Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine, auteur du Mémorial de l’affermissement de la paix générale. N’oublions pas non plus Adam Jerzy Czartoryski, homme d’État et chef de l’émigration polonaise, auteur d’Essai sur la diplomatie (1830) dans lequel il expose sa vision d’une Europe de la paix, respectant les droits des individus et défendant les nations faibles devant les plus puissantes.

L’histoire des idées républicaines de la politique et de la création d’une Europe moderne possède aussi des représentants polonais : Josef Retinger, secrétaire général du Mouvement européen, fondateur du groupe Bilderberg, Rafał Lemkin – juriste pénal juif polonais puis américain, qui forgea le terme de « génocide » et rédigea un projet de convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée dès 1948, Adam Rapacki, qui au sein de l’ONU proposa d’instaurer une zone exempte d’armes nucléaires en Europe centrale et qui, plus tard, postula la convocation d’une Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.

Nous étions et nous sommes en Europe. Nous n’allons nulle part. Nous voulons la soutenir à construire sagement sa force économique et innovante. A créer des lignes de coopération et de compréhension réciproque. Notre apport à la communauté européenne est d’ores et déjà considérable : depuis plus de 200 ans, nous lui insufflons, avec les autres nations européennes, un esprit républicain. Face à la pression extérieure, l’Europe ne pourra relever les défis qu’en coopérant, avec respect et attention réciproques.

Aurélien Taché: « Faut-il renvoyer les parents de l’assassin de Samuel Paty à cause de ce qu’a fait leur fils? »


Pour le député du Val-d’Oise, la France est largement responsable de la montée de l’islamisme parmi ses citoyens musulmans, relégués dans des quartiers pourris désertés par les pouvoirs publics. Sans oublier la coupable confusion entre islam et terrorisme et la laïcité radicale qui ne peut que heurter les croyances de nos concitoyens musulmans. Entretien.


Élisabeth Lévy. Vous êtes plutôt sans-frontiériste et partisan de la « laïcité ouverte ». L’assassinat de Samuel Paty a-t-il ébranlé certaines de vos convictions ?

Aurélien Taché. Au risque de vous étonner, elles ont plutôt été renforcées. Je crois profondément que, pour sortir de l’ornière, nous devons réaffirmer nos principes démocratiques et nos libertés. Il peut y avoir, dans l’islam, des conservateurs qui veulent que les lois ou la vie sociale soient plus conformes à leurs valeurs religieuses. Ce phénomène ne doit pas être pris à la légère, mais doit être distingué du terrorisme. Dans l’école publique française, la liberté d’expression doit être enseignée, les caricatures doivent pouvoir être montrées. Reste que, quand il y a des frottements entre les croyants et l’école de la République, comme c’est déjà arrivé dans notre histoire, il vaut mieux le régler par la liberté que par l’interdiction.

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On a envoyé l’armée dans les églises ! On demande beaucoup moins aux musulmans aujourd’hui qu’aux catholiques d’hier.

La loi de 1905 consacre la victoire du camp libéral, plutôt qu’une laïcité radicale qui aurait exclu la religion de la société. Il faut adopter la même conception avec les musulmans.

Vous parlez de frottements, quand nous observons partout des affrontements. Il y a comme le dit Kepel un « djihadisme d’atmosphère », en tout cas une imprégnation islamiste. D’après les enquêtes, elle concerne un gros tiers des musulmans français, mais la moitié de la jeunesse. N’avez-vous pas minimisé le problème ?

Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais attention aux chiffres et aux effets de loupe. J’aimerais qu’on interroge sur ces sujets des jeunes d’autres milieux ou d’autres religions.

Ce ne sont pas des jeunes issus d’autres religions, comme vous dites, qui menacent Mila de mort.

Je vous assure que des jeunes filles qui se font insulter, maltraiter, violenter, il y en a dans bien des milieux ou l’islam n’existe pas, comme dans celui rural, populaire et très largement sécularisé où j’ai grandi.

Vous prétendez ne pas être dans le déni, mais vous voyez des problèmes partout sauf là où ils crèvent les yeux. Qui refuse de passer devant une Marianne dépoitraillée, qui menace les professeurs, qui insulte les prétendus blasphémateurs ?

Je soulignais juste que les comportements machistes ne sont nullement l’apanage des musulmans. Certes, l’islam radical pose un problème spécifique. Encore faut-il réfléchir aux racines du mal. Si l’intégration est en panne, c’est parce que la République ne met plus les mêmes moyens qu’avant dans l’éducation de sa jeunesse. De plus, au début du xxe siècle, on ne demandait pas aux gens de proclamer que la loi de l’État était supérieure à la loi de Dieu. Pour un croyant conséquent, cela n’a pas de sens.

Je vous l’accorde. Ce qui importe, ce sont les conséquences pratiques que l’on tire de cette hiérarchie intime : le respect (ou non) de la loi commune qui implique de ne pas imposer la sienne à ses concitoyens et coreligionnaires.

En effet, mais ceux qui ne respectent pas la loi ou les enseignements dispensés à l’école vivent toujours dans des endroits où on a désarmé le service public et affaibli le tissu associatif.

C’est une blague ? Ce sont des associations financées par nos impôts qui incitent les jeunes musulmans à ne pas se mélanger avec leurs compatriotes – qu’ils appellent « les Français ».

Il faut faire le tri et sanctionner, ou a minima cesser de financer celles qui exercent une influence néfaste. Mais on ne va pas traquer celles qui ont une attitude un peu conservatrice dès lors qu’elles ne se livrent pas à un prosélytisme démesuré et ne montrent pas de porosités avec des groupes violents, car ce serait tout simplement antidémocratique.

Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre

Je me demande ce qu’est un prosélytisme mesuré… Passons. Primo, vous raisonnez en marxiste qui croit que tout se résout par la croissance des forces productives. Et deuxio, alors que de nombreux responsables musulmans dénoncent l’idéologie victimaire qui a conduit leur jeunesse dans le mur, vous en rajoutez sur la République qui n’a pas tenu ses promesses. Trouvez-moi un pays plus généreux que la France…

Je ne suis pas du tout d’accord sur ce dernier point. Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre. Et toutes les études confirment qu’on a cinq à sept fois moins de chance de trouver un emploi quand on a un nom à consonance étrangère, surtout si on est un garçon. Il faut se demander pourquoi ces gamins n’arrivent pas à trouver leur place.

Peut-être parce qu’on ne les encourage pas à se battre pour l’obtenir. J’ai rencontré hier un député LREM d’origine marocaine, personne ne lui a offert ce qu’il a sur un plateau.

On trouve toujours des exceptions.

Mais il y a des millions d’exceptions, des musulmans et des immigrés ont trouvé leur place dans la société française sans réclamer qu’elle change pour eux.

Je n’ai jamais dit que tout allait mal, mais que les problèmes s’expliquent en grande partie par nos insuffisances. Et même si c’est à la mode, je ne dirai pas que tous les musulmans sont radicalisés ou en voie de l’être…

Mais qui dit cela ? Heureusement, les gens prêts à tuer sont une infime minorité. Mais dans la majorité silencieuse, combien acceptent la liberté de penser et de critiquer telle que nous la concevons ?

Que des jeunes nés en France ne comprennent pas la distance critique témoigne d’un recul qu’on doit essayer de comprendre. Cela ne tient pas aux spécificités de la religion musulmane. En France, c’est la première concernée parce que, pour les autres, le boulot d’acculturation a été fait il y a un siècle. Mais aux États-Unis, en Inde ou ailleurs, ce sont eux qui sont persécutés. Alors ne me racontez pas que c’est une question de culture ou de théologie.

Il existe des évangélistes meurtriers, des bouddhistes fanatiques et des terroristes juifs, mais ce sont aujourd’hui des islamistes qui ont déclaré la guerre à notre civilisation et tentent de gagner les musulmans à leur cause. Et ils y sont en partie parvenus.

Les islamistes ne sont pas les seuls à mêler religion et politique ni à tenter d’imposer leur foi à l’école, comme en témoigne la guerre du créationnisme aux États-Unis. Or, dans tous les cas, ce mélange peut conduire à l’acceptation de la violence. Le terrorisme d’extrême droite, suprémacisme blanc ou autre, tue dans le monde. En Allemagne, c’est celui qui tue le plus. Et pourtant personne ne s’interroge sur ses liens avec des groupes religieux ou politiques extrémistes.

On a tout à fait le droit de détester l’islam. Mais qu’on ne raconte pas que c’est une manifestation admirable de laïcité.

Nous avons fait le tour de ce désaccord. Cependant, le premier reproche que je vous ferai, c’est de tracer un signe d’égalité entre la critique, voire la détestation de l’islam et le racisme antimusulman, avec la thématique de l’islamophobie.

Je n’ai jamais dit ça ! On a tout à fait le droit de détester l’islam. Mais qu’on ne raconte pas que c’est une manifestation admirable de laïcité. La laïcité ne consiste pas à honnir une religion.

L’enjeu, aujourd’hui, est moins la laïcité que la liberté.

Oui, mais on n’est pas crédible si on défend la liberté d’expression et d’enseignement tout en reniant les libertés des autres. Si vous attaquez la liberté de croire ou de se voiler, vous affaiblissez votre propre discours. Et ce qui se passe aujourd’hui est encore plus grave : on s’assoit sur les libertés, sur l’indépendance de la justice, on demande à la police d’aller faire peur à tel ou tel, comme s’il s’agissait d’une milice privée, on place une religion sous surveillance.

On n’a pas placé une religion sous surveillance ! On surveille quelques dizaines de mosquées sur les 2 500 que compte le pays. Mais venons-en à la question migratoire. Est-il légitime que des tribunaux français obligent l’État à accueillir des migrants qui n’ont aucun titre à être accueillis, en particulier les faux mineurs isolés ?

Il y a là une question réelle. Faut-il pour autant remettre en cause tout le système ?

Oui, si tout le système est dévoyé par la transformation du droit d’asile en filière classique d’immigration.

Ce n’est pas le droit d’asile qui a été dévoyé, mais nos politiques migratoires qui sont défaillantes. Aujourd’hui, les gens demandent l’asile, même s’ils n’y ont pas droit, parce que nous n’avons plus aucune autre voie d’immigration légale en France. C’est complètement hypocrite alors que nous avons besoin d’un minimum d’immigration professionnelle et que nous faisons travailler des sans-papiers dans le BTP et la restauration. De plus, une fois que les migrants ont demandé l’asile, on les laisse dans la nature en leur payant une allocation. On devrait les laisser travailler tout de suite, comme en Allemagne, leur donner une décision rapide et renvoyer ceux qui doivent l’être…

Aurélien Taché.© Hannah Assouline
Aurélien Taché.© Hannah Assouline

Si on renvoie des dizaines de milliers de gens, vous serez le premier à hurler !

Non, quand les gens viennent d’arriver, qu’ils n’ont pas construit de famille et de vie en France, bref que rien ne justifie qu’ils restent, cela ne me pose aucun problème. Mais faut-il renvoyer les parents de l’assassin de Samuel Paty à cause de ce qu’a fait leur fils (qui s’est, je le répète, radicalisé en France où il est arrivé à l’âge de six ans) ? Sur les quelque 50 000 Tchétchènes résidant en France, on compte quelques dizaines de radicalisés. C’est toujours la même logique de recherche d’un bouc émissaire.

Je ne suis pas partisan de flux migratoires incontrôlés ou massifs

Au-delà des questions de droit, il y a la coexistence des cultures, le fameux vivre-ensemble. Vous voyez bien qu’on n’arrive déjà pas à intégrer des jeunes Français, alors faut-il vraiment charger la barque en accueillant des gens qui ne parlent pas notre langue et ne partagent pas notre façon de vivre ?

Plus on est éloigné culturellement du pays où on immigre, plus le travail est long et compliqué, et plus la politique publique d’intégration est déterminante. Je ne suis pas partisan de flux migratoires incontrôlés ou massifs, mais il ne faut pas toucher au droit d’asile, et il faut se donner les moyens d’intégrer ceux que nous accueillons. En rédigeant mon rapport sur ce sujet en 2018, j’ai découvert que les réfugiés avaient droit à 200 pauvres heures de français.

Mais on peine déjà à apprendre le français aux Français. Surtout, quand on accorde l’asile, c’est-à-dire la protection de nos lois, à des gens qui les retournent contre nous, nous avons le sentiment d’être pris pour des idiots.

Eh bien, il faut renvoyer les gens qui font cela ! Ceux à qui nos libertés ne plaisent pas ne sont pas les bienvenus. Reste à se demander pourquoi ça se passe si mal chez nous.

Mais ça se passe mal aussi en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suède. Angela Merkel et David Cameron ont reconnu que le multiculturalisme avait échoué. Mais pour vous, on peut venir en France comme chez McDo : comme on est ! La culture française doit-elle, selon vous, avoir des droits particuliers en France ?

Mes peintres préférés sont Moreau et Redon, mes chanteurs Gainsbourg et Biolay, mes auteurs Camus ou Bataille… et je suis un grand amateur de cuisine du terroir et de pinard ! La culture française, je la vis au quotidien et la transmettrai à mes enfants si j’en ai un jour, parce que je l’aime. Mais comme pour les libertés, le meilleur moyen de la défendre est aussi de défendre le droit de ceux qui arrivent à garder la leur. Je suis totalement opposé à ce que l’on culturalise la citoyenneté ou la nation, notamment par crainte du « mainstream » et d’uniformisation… et l’identité française, c’est l’esprit de résistance de Jean Moulin ou de générosité de l’abbé Pierre, pas la soupe au cochon !

Nous sommes le seul pays à ne pas s’intéresser sérieusement aux questions postcoloniales

C’est aussi la soupe au cochon… Mais vous avez également affirmé qu’on devait « pouvoir soutenir la pensée décoloniale sans être taxé d’indigénisme ». Or cette « pensée » (qui est plutôt une idéologie) postule que, primo la France ne regarde pas son passé en face et que, deuxio, elle reconduit une situation coloniale. Ce sont des contre-vérités.

D’abord, si le travail de mémoire a été fait sur Vichy et sur la participation française à la Shoah, il n’en va pas de même pour la colonisation – et je ne mets nullement les deux phénomènes sur le même plan, la spécificité de la première est entière. Reste que, sur la colonisation et encore plus sur ses conséquences, le travail de mémoire et d’histoire n’a pas été poussé jusqu’au bout. Nous sommes le seul pays à ne pas s’intéresser sérieusement aux questions postcoloniales. Résultat, elles sont récupérées et manipulées par des militants politiques parfois « décérébrés ».

Depuis 25 ans, vous (et pas mal de journalistes) serinez à la jeunesse des quartiers que la France a commis des crimes contre eux et leurs parents. Ça les a menés où ?

À quoi l’assimilation a-t-elle mené leurs parents ? Ils étaient maçons ou OS et ne revendiquaient pas. Mais ça n’a pas aidé leurs enfants à réussir. Et aucun politique ne s’est intéressé à eux.

Pendant toutes les années Mitterrand, la dénonciation de la France raciste et la compassion pour les immigrés maltraités a été le fonds de commerce de SOS racisme et du PS. On a exalté les différences culturelles au lieu d’essayer de les réduire.

Je vois surtout une instrumentalisation paternaliste et infantilisante des immigrés. On disait « Touche pas à mon pote ! », mais une fois les élections passées, ce ne sont pas « les potes » qui étaient élus députés ou nommés ministres, mais les apparatchiks du Parti socialiste qui s’étaient ainsi offert une bonne conscience à bas prix sans régler aucun problème. On a jeté cette jeunesse dans les bras des islamistes, ou des Dieudonné. En 2017, Macron avait de l’or entre les mains avec La République en marche, et 400 000 personnes qui n’avaient jamais fait de politique. Ils auraient pu apporter un œil neuf, tout en renouant avec l’éducation populaire telle que la pratiquait le Parti communiste – mais aussi l’Église à travers la Jeunesse ouvrière chrétienne – dans les années 1970. Voilà pourquoi je veux réenchanter l’idéal démocratique et le porter là où c’est difficile. Même si je suis assez seul sur ces sujets.

Vous n’êtes pas seul, vous avez les islamo-gauchistes de la France insoumise avec vous !

Démocratique, j’ai dit ! Or la VIe République de Jean-Luc Mélenchon a toutes les chances de se transformer en Comité de salut public à durée indéterminée… et le robespierrisme n’a jamais été ma tasse de thé.

J’observe avec désolation qu’aujourd’hui, en France, beaucoup de gens ont peur de l’islam

Blague à part, on peut vous faire crédit de votre courage, car votre voix est aujourd’hui très isolée.

Oui, je n’ai aucun doute là-dessus. Ma famille politique a finalement complètement laissé tomber la bataille des idées, la vôtre a repris le flambeau. Mais j’entends bien me battre – contre vous – pour ce à quoi je crois. J’observe avec désolation qu’aujourd’hui, en France, beaucoup de gens ont peur de l’islam. Et beaucoup cèdent à la pression sociale. Je ne céderai pas.

Théorie du genre et transgression en peau de lapin

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Le chanteur du groupe One Direction Harry Styles “choque” le web avec des clichés en robe des plus disruptifs


Harry Styles, ancien chanteur britannique des One Direction, est apparu en robe dans le dernier numéro de la version américaine du magazine de mode Vogue. Il appelle à se libérer des codes genrés. 

À l’ère de l’écriture inclusive et des questionnements sur le genre, l’homme viril et musclé – en costard ou en chemise – n’a plus la cote. Pour se défaire des stéréotypes, c’est paré d’une robe Gucci que la star apparait sur la couverture. D’ailleurs, il est ainsi le premier homme à faire seul la une du magazine de mode féminin, 127 ans après sa création. Comme convenu, ce cliché n’a pas manqué de faire le buzz, et de faire apparaître le chanteur comme un grand révolutionnaire, un de ces rares “courageux” à oser briser les codes. Pourtant, il était déjà apparu en bottines à talons lors du MET Gala 2019, ce que rappellent certains fans qui suivent de près leur idole.

No border

Dans l’entretien qui accompagne la séance photo, Harry Styles récite le discours convenu: « Quand tu dépasses le vieux “y’a des vêtements pour les filles et des vêtements pour les garçons”, une fois que tu vas au-delà de ça et des barrières que ça implique, eh bien tu ouvres tout un champ des possibles avec lequel t’amuser (…) C’est comme tout, dès que tu te mets des barrières dans la vie, tu te limites… »

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Du coté des conservateurs, que la presse progressiste aime présenter comme des « adeptes du masculinisme », on n’a pas tardé à réagir. L’Américaine Candace Owens – qui était apparue en France lors de la Convention de la droite de Marion Maréchal en 2019 – lâche sur Twitter : « Aucune société ne peut survivre sans des hommes forts. L’Est le sait. En Occident, la féminisation constante de nos hommes, et le marxisme enseigné dans le même temps à nos enfants ne sont pas une coïncidence. C’est une attaque pure et simple. Ramenez des hommes virils! » Même son de cloche du côté du Républicain Ben Shapiro, passé par Breitbart news: « Prétendre que les hommes s’habillant comme des femmes ne féminisent pas les hommes est ridicule (…) La gauche en est consciente, bien sûr. Le but derrière cette séance photo est de féminiser la masculinité. » L’heure serait selon eux à l’abolition de la masculinité traditionnelle, volontiers qualifiée de “toxique” par les militants féministes.

Si même Gillette s’y met

La presse anglo-saxonne s’est enthousiasmé pour le cliché de Styles, salué comme courageux. Pas de risque de boycott macho, de très nombreuses célébrités s’étant empressées de le soutenir, comme l’acteur Elijah Wood (vu dans la trilogie «Le Seigneur des Anneaux») qui a écrit sur Twitter: « La masculinité seule ne fait pas l’homme. » L’actrice Jameela Jamil avance de son côté une analyse des plus renversantes: « Harry Styles est totalement viril, car la virilité est tout ce que vous voulez qu’elle soit. » 

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“Questionner” les “stéréotypes de genre” est en réalité devenu la nouvelle norme. Cette semaine, le vendeur de rasoirs Gillette s’y est mis. On savait les publicités d’autrefois – où des hommes musclés et virils rasés de près partaient à la conquête de jolies blondes -complètement passées de mode. La marque passe à la vitesse supérieure. Pour la Journée internationale de l’homme, Gillette a crânement affiché de nouvelles égéries, en affirmant que désormais « la perfection au masculin se conjugu[ait] au pluriel. »

Une campagne de communication d’un genre inédit présente un couple homosexuel, ou un homme transsexuel (une femme devenue homme, dont on devine que les seins ont été retirés par un chirurgien).

C’est donc un virage à 180 degrés pour la marque de Procter & Gamble, qui a longtemps utilisé les codes masculins traditionnels pour vendre ses rasoirs. Sans surprise, le magazine LGBT Têtu est aux anges: « Gillette France prouve encore une fois qu’ils ont tout compris avec une nouvelle campagne parfaite. » Gillette n’en est en effet pas à son coup d’essai. Dans la foulée du mouvement MeToo, en janvier 2019, elle avait changé de slogan, et produit un clip pour dénoncer les mauvais comportements des hommes. Une pub qui visait à dénoncer la « masculinité toxique », toujours selon la marque. Bien rasé ou pas, l’homme nouveau partira-t-il courageusement défendre la patrie comme Styles dans le film « Dunkerque » de Christopher Nolan, si la guerre était déclarée?

Ha ! Causeur tout de suite les questions qui fâchent!

Le Japon de l’après Abe affronte une conjoncture plus difficile

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Trois quarts de siècle après la défaite du Japon, le 15 août 1945, l’accentuation des rivalités géopolitiques en Asie orientale – sur fond de crise sanitaire, économique et politique – alimente un sentiment d’anxiété dans l’Archipel. Ce climat explique certainement qu’après l’inattendue démission pour d’authentiques raisons de santé de Shinzo Abe – Premier ministre japonais qui sera resté le plus longtemps au pouvoir depuis près de deux siècles -, le parti gouvernemental, le PLD, n’a pas longtemps hésité à lui choisir son successeur, en la personne de Yoshihide Suga, l’austère numéro deux du gouvernement, un homme politique non conventionnel qui ne tardera certainement pas à imprimer sa marque.


Continuité politique : la gérontocratie au pouvoir

Shinzo Abe avait dépassé le 24 août en matière de longévité au pouvoir son grand-oncle, Eisaku Sato (Premier ministre de 1964 à 1972). Son remplacement aurait dû n’avoir lieu qu’en septembre 2021, à l’issue de son troisième et dernier mandat à la tête du Parti libéral-démocrate (PLD). Dans l’urgence, Yoshihide Suga est apparu aux caciques de la formation comme le plus à même de poursuivre sa politique et surtout de protéger leur place. Cet homme, resté dans l’ombre, qui tenait d’une main ferme la machine gouvernementale, est un politique peu traditionnel, phénomène assez rare dans ce pays fondamentalement conservateur, et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. Élu président du PLD le 14 septembre avec 377 voix sur 5349, M. Suga n’appartient à aucune faction, et n’est le descendant d’aucune lignée d’hommes politiques. Fils d’agriculteur cultivant des fraises de la région d’Akita – au nord du Honshu, l’île principale -, venu à Tokyo effectuer ses études, qu’il a financées lui-même, il a décroché un poste de député en 1996 à l’âge de 47 ans. Il a grimpé les échelons dans le parti en se faisant remarquer comme bon tacticien lors des élections, et fut un homme politique adroit pour éliminer ceux qui n’allaient pas dans son sens. Promu ministre des Affaires intérieures et de la Communication par Abe lors du premier passage de ce dernier au pouvoir en 2006-2007, Suga s’est distingué par son combat pour faire baisser la redevance télé. Depuis, il ne cesse de dénoncer les tarifs jugés trop élevés des services mobiles dans l’archipel. Piètre orateur, ce manœuvrier des coulisses est apparu comme le « maître de l’ombre ». Derrière sa figure de clown triste se cache une grande mobilité d’esprit et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. La réforme ne semble pas être sa priorité. Sa priorité est clairement « le redressement de l’économie, la protection de l’emploi, la numérisation de l’administration ». Suga a aussi un penchant pour le secteur du tourisme pour lequel il se met en quatre : fervent partisan de l’ouverture de casinos, il est aussi le chantre d’une campagne de subvention du voyage à travers le pays baptisé « GoTo Travel » qui, selon lui, n’a pas contribué du tout à la propagation du coronavirus au Japon contrairement aux craintes des médecins.

La composition du nouveau gouvernement japonais ressemble presque à un club de retraités ! Seul le ministre de l’Environnement, Shinjiro Koizumi (39 ans) – «un fils de» – se détache de la majorité des autres ministres dont la moyenne d’âge est de plus de 60 ans. C’est un «gouvernement de travailleurs» assure le Premier ministre, Yoshihide Suga (71 ans). Par ailleurs, l’âge moyen des cinq principaux dirigeants de cette omnipotente formation qu’est le PLD dépasse 71 ans. Pas une femme dans ce quintette. Le vice-premier ministre et ministre des Finances du gouvernement Abe, Taro Aso, rempile. Il ne peut être dégagé malgré ses 80 printemps, sa mauvaise humeur et ses bourdes verbales. La raison de cette gérontocratie est en partie liée au vieillissement de la population, mais surtout aux règles du PLD selon lesquelles on ne peut pas accéder à la fonction ministérielle avant d’avoir gagné au moins cinq fois aux élections. Les rares exceptions sont les jeunes très populaires comme Shinjiro Koizumi, le fils de l’ex-Premier ministre Junichiro Koizumi.

Les femmes peuvent également bénéficier de dérogations, mais elles sont peu nombreuses. Si peu que les deux seules que Suga a fait entrer dans son nouveau gouvernement ont déjà figuré dans un précédent cabinet. Et l’une d’elles, Seiko Hashimoto, est à un poste temporaire, puisque cette ancienne sportive de 55 ans est chargée des Jeux olympiques, fixés du 23 juillet au 8 août 2021. En tout cas, il s’avère que Yoshihide Suga n’aime pas les voix critiques. Il vient de refuser d’entériner la nomination au Conseil scientifique du pays de six professeurs recommandés par cette institution. C’est la première fois qu’un chef du gouvernement refuse de tenir compte des recommandations du Conseil pour le renouvellement de ses membres. Dès son intronisation, Yoshihide Suga n’a pas hésité à ferrailler avec les sociétés de télécommunications et les intellectuels. Pour l’heure, la priorité reste d’assurer la survie de l’économie et de continuer sur la voie des réformes économiques, la troisième des flèches des « Abenomics ». Mais le Japon vit depuis des lustres avec une dette publique supérieure à 200% du PIB (elle a dépassé 250%) et cela ne l’a pas ébranlé plus que ça. Les défis à relever concernent le vieillissement de la population, la faiblesse des naissances et la démoralisation de la jeunesse. En parallèle, le nombre de mariages diminue. Mauvais signes pour la troisième économie mondiale, qui repose de plus en plus sur la robotisation accrue.

Malgré une bonne gestion de la Covid-19, des préoccupations sociales grandissantes

Sans avoir imposé de confinement, et sans avoir cherché à éradiquer le virus, mais plutôt à en circonvenir les foyers et à les isoler, le Japon peut pourtant se targuer de résultats quasi exceptionnels : 91 402 contaminations et 441 décès à la mi-octobre, qui témoignent de la très grande discipline des Japonais, « maniaques de la propreté » et de la forte pression sociale qui s’exerce sur chacun d’eux. Mais ces qualités indéniables ont leur revers. Ces pressions, conjuguées à la dépression provoquée par les pertes d’emploi parmi les travailleurs précaires, dont la majorité sont des femmes, ont fait bondir les taux de suicide de 8% en septembre. Autre sujet préoccupant : malgré le vieillissement de sa population, l’Archipel hésite toujours à faire appel à l’immigration, même choisie. C’est dans les chiffres de la naturalisation que la réalité éclate. Jamais peut-être l’Archipel n’a été aussi populaire dans le monde. Ses conditions de vie font envie dans toute l’Asie, voire le monde entier. Or une poignée d’étrangers accèdent à la naturalisation. En sept ans d’administration Abe, 64.788 étrangers sont devenus japonais dont 10.853 qui n’étaient ni chinois ni coréens. Dans le même temps, pour une population deux fois moindre, la France a naturalisé 772.563 personnes. En 2019, deux fois plus de personnes sont devenues françaises que d’autres sont devenues japonaises en sept ans.

Le Japon met un point d’honneur à organiser un maximum manifestations internationales, afin de dissimuler son déclassement relatif qu’il vit très mal : organisation du G20 à Osaka en juin 2019 ; Coupe du monde de rugby en septembre 2019 ; JO 2021; et peut-être l’Exposition universelle à Osaka en 2025. Il s’agit de rester dans la compétition mondiale du soft power – cette capacité à séduire, à influencer et à attirer sans le secours de la contrainte – face à Pékin et à Séoul qui se posent en compétiteurs farouches. On comprend dès lors l’obsession des Jeux Olympiques. Ceux de 2020 devaient être la vitrine de l’essor de la robotique et des prouesses de la haute technologie. Tokyo entendant montrer au monde le site de test du Maglev, le train magnétique à la vitesse de 500 km/h, en écho au Shinkansen lors des JO organisés par le Japon en 1964. À l’époque, ces JO avaient été vécus comme une revanche sur la capitulation de 1945 et le symbole du redressement du pays. Une partie de l’opinion vit même dans les exploits des sportifs japonais la reconversion civile des vertus militaires. Le volontarisme du gouvernement à l’égard des jeux contraste avec son immobilisme sur des questions sociales et sociétales.

La troisième économie mondiale ébranlée, mais pas fortement

Déjà fragilisée au dernier trimestre 2019, du fait de la hausse de la TVA qui a bridé la consommation, l’économie japonaise est…

>>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue Conflits <<<

Oui nous voulons des imams étrangers!

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Un billet de Benoît Rayski


Le gouvernement presse le Conseil Français du Culte Musulman de former des imams estampillés tricolores. Des imams républicains. Laïcs ? Non, car il ne faut pas trop pousser quand même.

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Un ultimatum a été fixé : le CFCM a 15 jours pour s’exécuter et adopter une charte conforme à nos valeurs. Le CFCM devra donc s’atteler à la formation d’imams bien de chez nous. Il en a déjà produit quelques-uns. De ce qu’on sait le résultat est catastrophique : les imams validés par le CFCM ne veulent certes pas qu’on décapite, mais ils se mettent en colère dès qu’on évoque Charlie Hebdo et Mila.

La République a une longue tradition dans le traitement des religions. Pendant la Révolution on créa des prêtres assermentés : ils devaient prêter serment de fidélité aux institutions républicaines. Les autres, les réfractaires, on leur coupait la tête. Bien plus tard, en 1905, la République fit la chasse aux curés. Des congrégations furent dissoutes. Des Jésuites expulsés. Des écoles religieuses fermées. On laissa néanmoins les églises ouvertes. Le Clergé apeuré baissa la tête et pria en silence. Fera-t-on la même chose avec les imams français ? Aurons-nous des imams assermentés ? Instaura-t-on dans les mosquées une prière pour la République, comme c’est le cas dans les synagogues ?

Qu’il nous soit permis d’être sceptiques. En réalité le gouvernement fait fausse route. Il nous faut en effet toujours plus d’imams étrangers. Car ceux-ci on pourra les expulser ! Alors qu’avec les imams français…

Pour Sylvain Tesson, notre identité vagabonde au risque de se perdre

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Sur France Inter, mercredi, l’auteur de L’énergie vagabonde a déploré l’état de l’Occident, et a glissé des critiques bien senties sur l’état de notre pays, fustigeant notamment la fermeture des librairies.


L’écrivain Sylvain Tesson, auteur notamment de L’énergie vagabonde ou Un été avec
Homère, était au Haut-Karabakh il y a une dizaine de jours pour réaliser un reportage qui vient de paraitre dans le Figaro magazine. Le papier est assorti d’une tribune signée par 120 personnalités.

Sur France Inter, mercredi, il a expliqué qu’il soutenait la cause arménienne.

Sylvain Tesson n’oublie pas l’Arménie, cette échauguette de l’Occident

Sylvain Tesson est-il un auteur “engagé” ? « Mon cœur me porte vers l’Arménie, pour des raisons qui tiennent à mes affections culturelles, spirituelles, intérieures », a-t-il déclaré. Il a rappelé les liens profonds qui unissent traditionnellement la France et l’Arménie : « La France avait un lien d’amitié profonde avec l’Arménie – cette relation n’est pas complètement morte mais elle est en hibernation – et j’y suis parti pour apporter la preuve que nous ne les oublions pas totalement. »

Autre point qui pousse l’écrivain à prendre parti pour les Arméniens : leur appartenance à la chrétienté. Ce que la France, qui définit désormais son identité par la laïcité, a bien du mal à comprendre…

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S’il chérit ce joyau qu’est notre idéal laïc, Sylvain Tesson ne veut pas le voir saper notre identité, nos racines. Il dit: « Malheureusement, la France n’a plus tellement de roman, de récit, de grande idée à offrir à sa société [autre que] la laïcité. Quand cela devient l’oubli absolu de son origine et de ses racines, c’est tout à fait terrible. La France fut un royaume chrétien et on ne peut rien comprendre à son histoire, son architecture, son art, ses paysages et même sa démocratie si l’on fait l’économie de penser que nous avons été Chrétiens. Et pour cette raison-là, nous avons un peu négligé ce qui s’est passé là-bas [en Arménie NDLR]. On prend ça pour des confins, le début de l’Orient, mais non, c’est une échauguette de l’Occident qui fut chrétien et qui est en train de tomber. » Le déracinement et le sentiment de ne rien devoir au passé, cette dimension de la post-modernité, l’écrivain la rejette : « Je n’aime pas l’idée que nous ne venons plus de rien d’autre que de nous-mêmes, quand nous considérons que nous ne devons plus rien au passé et quand nous croyons que tout se vaut. »

L’Histoire n’est pas finie

Sylvain Tesson alerte sur la menace que représente la Turquie d’Erdogan. Il aimerait que les pays occidentaux reçoivent l’avertissement des Arméniens : « Ce qui se passe devrait nous alerter, ‘il faut que vous compreniez qu’il se passe quelque chose’, disent les Arméniens. Il y a un énorme ordre turc alimenté par le carburant de l’islamisme, je sais bien que ça n’a rien à voir avec l’islam, mais il n’en est pas non plus complètement distinguable. »

Le combat des Arméniens du Haut-Karabakh, l’auteur de L’énergie vagabonde a donc pu le côtoyer de près pendant son reportage : « J’ai vu un peuple mobilisé, un peuple en larmes. Des femmes, des hommes, des vieillards qui reprennent des vieux fusils employés en 1994. » Une dimension particulière de ce combat est apparue à Sylvain Tesson, les Arméniens ne se battent pas pour un confort ou des intérêts économiques, mais bien pour leur survie. « Ça m’a ému, de voir ce peuple, pour qui il ne s’agit pas d’une guerre de territoires, de défendre un potager. Ce qu’ils défendaient, c’était leur vie sur Terre. Ce peuple-là a encore le souvenir du génocide de 1915, orchestré par le voisin turc qui a essayé de les rayer de la carte. Ils savent que ce qui se jouait là n’est pas un conflit territorial », analyse Sylvain Tesson.

Bercé par l’idée de la fin de l’Histoire, théorisée dans les années 1990 par l’américain Francis Fukuyama, l’Occident serait insensible à cette menace sur sa civilisation. « On a expliqué à ma génération, dans les années 90, que notre avenir était une mondialisation cyber mercantile, la fin de l’Histoire. Internet est arrivé, tous les hommes étaient reliés. C’était la fraternité qui allait commencer. Et puis non tout à coup l’Histoire est revenue. »

Rouvrir les librairies, pas une petite récrimination de bobo

Interrogé par le duo Demorand-Salamé, l’écrivain voyageur a été invité à réagir à la fermeture des librairies. Il y voit une atteinte à l’identité culturelle française : « C’est une immense erreur de communication, à mon avis, d’avoir fermé les librairies, pour une raison très simple: la France s’est toujours positionnée en championne des Arts et des Lettres, c’est même notre exception culturelle. » Avant de défendre les livres comme un formidable vecteur d’égalité: « Il ne s’agit pas là d’une petite récrimination de bobo élitiste installé dans sa tour d’ivoire qui voudrait que tout le monde se mette à lire. Je vous rappelle que le livre est un miracle de démocratie. Pour le prix d’un paquet de cigarettes ou de deux paquets de cigarettes, on peut avoir toute la poésie chinoise, toutes les œuvres complètes de Colette pour la sensualité, ou de Stevenson pour l’aventure. C’est fantastique. Ça s’appelle l’imprimerie de Gutenberg: on vous offre la clé d’un voyage intérieur et spirituel pour une somme modique (…) c’est quand même mieux que de mettre des rubans adhésifs [pour empêcher l’achat de livres dans les supermarchés NDLR].»

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Pour Sylvain Tesson enfin, le confinement s’apparente à une atteinte à la nature même de l’Homme, qui est mobile par essence : « Je m’interroge beaucoup (…) nous faisons grand cas de nos privations, ce qui est normal. Je crois que nous avons une certaine angoisse quand nous voyons se restreindre notre capacité d’aller et venir (…) c’est la nature de l’être humain qui est un bipède », a-t-il simplement rappelé. Sylvain Tesson constate que les Français ne sont pas autant épris de liberté que ce que l’on veut bien dire. Le concept d’égalité, si cher aux Français (trop peut-être?), les pousse à remettre en cause leurs libertés : « Il y a quelque chose, pour les gens, qui est presque supérieur à la liberté, et qui est l’égalité. Pas l’équité et cette idée de justice impartiale, mais cette idée que du moment que tout le monde souffre alors on accepte d’être privés de nos libertés. » Il n’y a pas à dire, Sylvain Tesson est décidément notre phare anti-moderne. Avec ses mots justes, il éclaire d’une lumière crue les problèmes auxquels notre civilisation est actuellement confrontée.

De la protection de la police à celle… des journalistes

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Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin et le président Macron à Chambord, juillet 2020 © Lemouton / Pool/SIPA

Emmanuel Macron rattrape-t-il son retard? C’est compliqué pour lui, car en France, le président a tort quand il a raison. La loi sur la sécurité globale en fournit la démonstration.


La langue régalienne a longtemps été une langue étrangère pour le président de la République. Mais depuis quelque temps, notamment à cause de l’effroyable terrorisme islamiste, il met les bouchées doubles et cherche à se rattraper.

Au point de déstabiliser sa majorité qui voulait bien être en marche mais dans le mauvais sens : celui de la naïveté compassionnelle résistant à tous les assauts du réel ne permettant plus de se payer de mots.

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Il est paradoxal, voire ironique, de sentir cette défiance au moment même où au contraire Emmanuel Macron ne devrait plus la subir puisqu’une majorité de citoyens n’a cessé, depuis 2017, de réclamer une lucidité, une autorité et une rigueur dans l’appréhension de ces fléaux qui minent notre société : insécurité, immigration clandestine, séparatisme, délinquance, droit d’asile, menaces terroristes importées ou cultivées dans l’espace national. Comment être encore Français avec tout ce que cet honneur implique en devoirs et donne de droits ? Comment convaincre la France qu’elle est encore chez elle ?

Une évolution sincère ou électoraliste?

Si rien n’est simple pour le président de la République, il est possible que les difficultés de perception qu’on a de son comportement métamorphosé, tiennent à un doute sur le caractère sincère ou non, réaliste ou seulement cynique de son évolution. A-t-il enfin saisi l’enseignement d’un réel qui pourtant n’économisait pas ses leçons, ou accomplit-il une embardée, presque une volte-face, pour continuer à priver la droite classique de ses ultimes munitions ? Il n’empêche que, quelle que soit la réponse, il y a un effet objectivement bienfaisant de ce bouleversement. On a l’impression que notre destin et notre sauvegarde sont pris en main.

Il est impossible dans notre démocratie, dès lors qu’elle s’assigne des ambitions plus musclées (…) de parvenir à surmonter le lassant et immanquable débat qui surgit

Mais, dans notre pays infiniment réfractaire, ce qu’on attend et qui survient est, par ce fait même, discuté, contesté et rien n’est plus voluptueux, pour nos dissensions, que de détourner le sens de dispositions pourtant un temps acceptées dans leur principe.

Ainsi, on a constaté qu’en quinze ans, les agressions visant les policiers ont doublé et que donc il convenait de les protéger, autant que faire ce peut, contre les atteintes périphériques mais parfois gravissimes portées au cœur de leur mission essentielle de maintien de l’ordre et de tranquillité publique.

Controverse “corporatiste”

Pour la proposition de loi sur la sécurité globale, alors que son article 24 interdisait toute diffusion d’image permettant d’identifier un fonctionnaire des forces de l’ordre quand elle est dévoilée « dans le but de porter atteinte à son intégrité physique ou psychique », il a fallu que la discussion dévie et qu’on passe de la nécessaire protection de la police à celle des journalistes.

Et qu’au lieu d’approuver une disposition mettant des policiers à l’abri de violences scandaleuses et de révélations dangereuses pour eux et leurs proches, on s’obsède sur un tout autre sujet qui concerne les rares violences illégitimes de la police et la crainte qu’elles soient occultées.

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Ce n’est pas nier l’existence de ces dernières que de soutenir qu’entre le doigt montrant la lune et la lune elle-même il faut choisir la lune, l’essentiel au détriment du résiduel, et ne pas confondre l’usage de la force légitime avec les violences illégitimes que tel ou tel fonctionnaire a pu commettre et qui sont réprimées.

Cette controverse « corporatiste » a payé puisque le Premier ministre a éprouvé le besoin d’infléchir la position du ministre, de complaire aux journalistes avec un rappel inutile sur la liberté de la presse et un adverbe démagogique. On en arrive même au point de vue radical de la défenseure des droits qui ne propose rien de moins que la suppression de cet article 24. Il est impossible dans notre démocratie, dès lors qu’elle s’assigne des ambitions plus musclées avec la volonté de les mettre en œuvre, de parvenir à surmonter le lassant et immanquable débat qui surgit, quand la sécurité est mieux assurée, sur la liberté qui serait battue en brèche comme si chacun ne devait pas se féliciter de se dépouiller d’un peu de son autonomie pour la sauvegarde de tous.

Guillaume Chiche parle de “dérive autoritaire”

Et d’abord de ceux qui sont nos gardiens républicains, la police, les instances régaliennes, celles sans lesquelles nous n’aurions même plus le loisir de discuter sur l’arbitrage entre libertés et sécurité.

Maintenant que le président de la République – l’échéance de 2022 n’y est pas pour rien, de même que l’état d’inquiétude d’une population qui n’attend que d’être libérée de la menace du Covid et du risque terroriste – a pris la mesure d’un obligatoire changement de cap, il est évidemment critiqué.

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Par une part de ceux qui déploraient hier pourtant sa mansuétude d’État. Il est aussi caricaturé par exemple par le député LREM Guillaume Chiche imputant à Emmanuel Macron de « se complaire dans une dérive autoritaire… et de trahir ses engagements de 2017 » comme si rien d’important ni de tragique ne s’était déroulé depuis son élection.

Cette réaction d’un élu, pour aberrante qu’elle soit, montre bien que les jeux ne sont pas faits. Nous avons eu une parole présidentielle changeante et des coups de menton ont succédé à une molle acceptation. Les frontières deviennent floues et les appartenances ambiguës. À peine les assassinats ont-ils diffusé leurs sombres leçons que le consensus de l’indignation collective s’effrite et que la République n’a qu’une envie : retrouver ses aises, ses attitudes confortables d’opposition, ses contrastes si faciles et ridicules en cette période, entre une exigence de sûreté qui serait mortifère et une passion de la liberté qui serait noble mais suicidaire.

Ce billet avait pour point de départ les agressions contre la police qui ont doublé. Dans l’effervescence de ces derniers jours, elles ont été oubliées. Il faudra bien qu’un jour on paie notre indifférence pour enfin nous mobiliser pour et avec elle.

Le Mur des cons

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Une considération actuelle : David Doucet, La Haine en ligne

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David Doucet dans l'émission Quotidien.© Capture d'écran

La Haine en ligne, le livre du journaliste David Doucet, ancien rédacteur en chef des Inrockuptibles, accusé d’avoir été membre de la Ligue du LOL après un canular téléphonique, présente une galerie de parcours brisés par le lynchage sur les réseaux sociaux. Effrayant


Nombreux sont les livres « d’essais » dont la promotion trop médiatique invite naturellement le lecteur à la méfiance, tant celui-ci postule – souvent à raison – que l’intérêt de l’ouvrage est inversement proportionnel à la notoriété de son auteur. Cette méfiance raisonnable avait toutes les chances d’être exacerbée par la sortie du livre de David Doucet, La haine en ligne, publié récemment chez Albin Michel.

L’auteur, ancien rédacteur en chef des Inrocks, avait, certains s’en souviennent, agité le marigot journalistique parisien, il y a un an et demi de cela, lorsqu’il était soudainement accusé d’avoir été membre, au début des années 2010 (l’antiquité au regard de l’histoire d’internet) de la sulfureuse Ligue du LOL. Ce groupe privé de conversation sur Facebook était lui-même soupçonné d’avoir été le centre de commandement depuis lequel étaient lancées des cabales aussi cruelles qu’arbitraires à l’encontre de jeunes journalistes en quête de notoriété sur internet ; bref, à l’encontre de congénères, à l’encontre de ce qu’étaient alors les Vincent Glad et les David Doucet. Ce dernier, une fois ces méfaits exhumés, fut condamné devant le tribunal populaire des réseaux virtuels ; son licenciement, lui, fut aussi réel qu’immédiat. L’arroseur arrosé.

Une victime de la « cancel culture »

David Doucet devenait la cible de la « cancel culture », cette « culture de l’annulation » dont la vie médiatique anglo-saxonne donne le La, et qui consiste à établir l’indésirabilité sociale définitive et irrévocable d’une personne par une campagne d’exhérédation sur internet. Comme dans une fiction judiciaire américaine, les humiliés d’hier obtenaient enfin leur vengeance face à leurs tourmenteurs. Les offensés, renaissant ainsi des cendres de l’anonymat dans lesquelles ils avaient été plus ou moins relégués, pouvaient alors arborer le très convoité statut de « victime », lequel se porte aujourd’hui comme une croix de guerre à la boutonnière.

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Cette singulière didascalie suffisait à donner au public tous les gages pour qu’il perçoive dans l’ouvrage de l’intéressé le paravent ad hoc d’un exercice expiatoire destiné à racheter son droit de cité, davantage qu’une enquête approfondie sur les dérives d’internet. Ce premier aspect n’est pas à exclure, mais est-il incompatible avec le second ? Plus encore, ce désir de recouvrer une sociabilité personnelle et professionnelle normale est-il nécessairement le signe de la duplicité morale mal dissimulée de son auteur ?

Ce qui est respectable

Répondre à ces interrogations n’est pas l’objet de ce livre, car David Doucet, hormis en introduction, n’y parle pas de lui. Il n’est pas venu publier sa psychanalyse. Bien au contraire, il ne semble pas excessif de dire qu’il apporte, par une enquête minutieuse, des éléments de réponse particulièrement profonds à la question de notre rapport à la respectabilité sociale à l’ère d’internet. Qu’est-ce qui est respectable ? Et quels sont les critères de cette respectabilité sociale pour notre temps ? semble ainsi questionner le journaliste. Pour y répondre, David Doucet est allé à la rencontre de ses homoïois d’infortune qui, relégués vivants au sixième cercle de l’enfer, là où brûlent les hérétiques, tâchent tant bien que mal de continuer à vivre. L’expression n’est pas une coquetterie. Pour un mot outrancier, une blague qui tache, ou même, disons-le, parfois une faute réelle, dès lors qu’elle a le malheur d’être médiatisée, vous voilà réduit à cet aspect de votre personne, bien souvent le moins glorieux. L’instantanéité avec laquelle est consommée la polémique du matin n’a d’égal que celle de la persécution qui s’en suit. On peine ainsi à comprendre les ressorts de l’histoire d’A., jeune femme de dix-huit ans en 2008, qui a alors l’idée de publier sur Youtube un rap de son cru. Sa prestation jugée mauvaise, et c’est un torrent d’injure qui s’abat sur la jeune femme, laquelle est harcelée jusqu’au milieu de la nuit sur son téléphone fixe, quand ce ne sont pas des invitations au suicide. On est frappé par le caractère absurde de cette persécution, et plus encore sans doute par son incompréhensible pérennité. Ainsi, écrit l’auteur :

Dans cette petite commune rurale [où elle vit], le harcèlement d’A. est devenu un sport municipal, presque un rite initiatique. Douze ans plus tard, les écoliers se moquent d’elle de génération en génération.

Amandine du 38 sur Youtube.© Capture d'écran Youtube
A. une jeune femme harcelée après avoir publié une vidéo de rap sur internet. Image: Capture d’écran Youtube

On est certes bien plus gêné par la stupidité de ses oppresseurs que par la médiocrité supposée des performances musicales d’A., mais les premiers jouissent d’un anonymat qui donne au fait de hurler avec les loups une licence perpétuellement renouvelée pour ces méchancetés gratuites.

De même, David Doucet revient en détails sur l’inénarrable histoire d’Éric Brion. Personnalité du monde hippique, pour une remarque de beauf que nous lui laissons, (et pour laquelle il s’est excusé le lendemain par sms) lancée en 2012 à la journaliste Sandra Muller, il reçut l’indicible privilège d’être en 2017, soit cinq ans après les faits, la cible inaugurale du fameux fil Twitter « balancetonporc », émanation française du « metoo » américain. Dans la tourmente médiatique ainsi déclenchée, sa femme le quitte, les clients de son activité de conseil se dispersent, sa fille préfère éviter que les photos de familles ne soient trop visibles sur son compte Facebook. Il angoisse :

Je ne veux pas que dans dix ou vingt ans quand on tape mon nom sur Google, mes petits enfants ou arrière-petits-enfants voient le mot « porc » accolé à leur nom.

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Fallait y penser avant ? Bien fait pour lui ? Dans ce dernier cas, Éric Brion est ce que David Doucet nomme avec justesse un « bourreau idéal », c’est-à-dire une personne qui, par l’addition de ses attributs, incarne le prototype du prédateur oppressant tel qu’on se le représente. Et lorsque cette figure constituée a priori de l’oppresseur a le malheur surnuméraire de coller à la réalité, la dénonciation du Belzébuth du jour prend la teinture morale d’une œuvre de bienfaisance. S’agit-il de nier le caractère indécent de la remarque d’Éric Brion, de même que sa position dominante ? D’éluder exaspération légitimement ressentie par Sandra Muller dans un environnement de travail sexiste et anxiogène ? Nullement. On peut s’inquiéter seulement des réactions épidermiques déclenchées chez ces followers, qui, dans leur disproportion, traduisent à l’évidence un malaise diffus propre à l’époque.

« L’Effondrement du contexte »

De ce point de vue, c’est tout l’éventail des distinctions de degré entre les différents méfaits qui semble battue en brèche par ces réactions émotionnelles. Là où le droit pénal établit une hiérarchie entre infraction, délit et crime, la loi des réseaux sociaux ne dispose aucune gradation similaire. Le Torquemada du smartphone a toute licence pour anathématiser sans concessions ni recours possible la cible du moment, que souvent Twitter vient malicieusement lui suggérer en « tendances ». L’un d’eux s’est justement spécialisé dans la chasse aux chasseurs (les vrais) sur Twitter. Quand David Doucet l’interroge sur ses motivations profondes, c’est une triste et inquiétante réponse qui tombe : « le vide ». Et tant pis si le couple d’épiciers chasseurs qu’il a pris pour cible numérique a vu sa boutique ravagée par un peloton d’enragés, excités par ses tweets. La contextualisation, la mesure, deviennent d’un embarras superflu, et bien souvent comme ici, ce n’est pas un personnage public, mais bien le quidam qui fait les frais d’une telle violence. La logique de ces comportements justiciers semble avoir pour soubassement le désir de s’assurer à peu de frais de sa propre respectabilité, en l’espèce, non par ses actions, mais par ses dénigrements. À rebours d’une telle frénésie, Hegel, ce grand penseur de la non-immédiateté de la connaissance, estime pour sa part que « ce qu’est le sujet, c’est la série de ses actions ». C’est de ce point de vue à un double titre que la haine en ligne s’exprime en sens contraire de cette réflexion. D’abord donc par ce que le lyncheur du soir existe par la série de ce qu’il ne fait pas. Mais encore par ce qu’au lynché est refusé la possibilité d’être pris dans une série d’action ; ce que j’en ai vu ici et maintenant dans cette vidéo de quinze secondes sur Twitter me suffit. Ce mot ordurier que vous avez eu est-il une inanité que vous prononcez en l’air ou la charpente de votre pensée profonde ? Foin d’une telle complexité. David Doucet parvient ainsi à mettre en évidence le caractère démiurgique de ce Google qui « n’oublie rien » et qui semble déterminer mieux que vos amis ce que vous valez et qui vous êtes : ce qui vous rend respectable ou non, c’est ce que Google dit de vous en 0,49 secondes. Lorsque Balzac décrit le retour à Paris en 1817 de son Colonel Chabert, dix ans après la bataille où il est tenu pour mort, l’un des employés de l’avoué Derville s’interroge : « Est-ce le colonel mort à Eylau ? » Derrière cette question invraisemblable se cachent les tourments d’un homme qui cherche à prouver qu’il est lui. Son existence, par ce qu’elle est un non-sens administratif, n’est pas même reconnue comme une réalité ; il est mort dans les registres d’état civil. Sans doute cette lutte de Chabert pour certifier son identité aux yeux de l’État ne peut-elle rien trouver de plus contraire que l’expérience de l’homme moderne qui cherche à échapper au regard omniscient de Google. Là où vous êtes conscient de la finitude de votre vie, Google donne comme le vertige d’être partout et d’avoir l’éternité devant lui.

À qui la faute ?

Par cette très riche enquête, David Doucet délivre-t-il un message ? Son livre est-il un plaidoyer pour une tolérance généralisée qu’il espère voir s’appliquer à lui-même ? On n’y percevra pas une telle candeur. Bien sûr, il existe d’authentiques Ganelon, qui, calculateurs, savent manier le discours en vue de fins aussi malfaisantes que dissimulées. Mais les démasque-t-on à la volée ? Il est raisonnable d’en douter. Quant à la faute véritable, internet et les réseaux sociaux, tels que l’auteur nous les dépeint, semblent paradoxalement saper les conditions d’une authentique et salvatrice sévérité qui puisse la corriger. Si connaître et reconnaître avec sincérité ses propres fautes est sans doute une occasion privilégiée de se déterminer un idéal de droiture vers lequel tendre, on ne peut que se méfier de ces excommunions instantanées et définitives, bien plus aptes à susciter la terreur du faux pas qu’à engager une réflexion sur la signification de nos actions. À quoi bon faire son chemin de Damas si Google ne le sait pas ? Dans la lutte de tous contre tous pour la notoriété qu’internet décuple plus que jamais, la quête d’une bonne image numérique semble recherchée par l’homme moderne avec une ferveur analogue à celle que devait investir Saint-Louis pour glaner un morceau de la Vraie Croix. Effrayante cette modernité de surveillance morale qu’expose David Doucet ? On peut tâcher de s’apaiser comme on peut, à l’idée que deux-mille ans plus tôt, Juvénal déjà se disait à lui-même :

Par-delà les Sarmates et l’océan glacial, l’envie me prend de fuir quand ils osent nous faire la leçon, ces dragons de vertu, ces Curius dont la vie est une bacchanale.

La Haine en ligne: Enquête sur la mort sociale

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Alouette, gentille alouette

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Restaurant fermé dans le quartier des Halles, le 18 mai 2020 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA Numéro de reportage : 00962853_000002

Le café du commerce étant strictement interdit, notre chroniqueuse s’est débrouillée autrement pour avoir les nouvelles.


J’ai récemment reçu un mien neveu venu s’assurer du bon état physique et psychique de sa fragile et vulnérable tante. Visite de courtoisie, sans chichis, ni cérémonie, sans cachotteries, ni sournoiseries. Forcément, nous discutâmes de la situation en général, et de la sienne en particulier. Ce charmant et dévoué quarantenaire est à son compte et son établissement est actuellement fermé. Jusqu’à « on ne sait pas ».

À lire aussi, Jean Nouailhac: Quand l’absurdité administrative se déchaîne en cascade

Moi : Que vas-tu y laisser la tête, le bec, le cou ?

Lui : Pour le moment, je n’en sais rien. Mais assurément des plumes, pas mal de plumes.

Moi : Et tout ça sans broncher ?

Lui : On bronche, on bronche. Du moins, on essaie.

Moi : Mais, on parle de la destruction de centaines de milliers d’emploi, de pans entiers de l’économie menacés.

Lui : Oui, une faillite économique … à venir. Plus tard. On ne sait pas trop quand. Qui touchera on ne sait pas trop qui. Aujourd’hui, nous sommes très peu, numériquement parlant, à être directement atteints ou plus précisément sonnés financièrement. Ce qui explique que dans l’alternative économie/ santé qui lui est insidieusement présentée, l’opinion publique privilégie les mesures censées préserver immédiatement « sa » santé et endommager durablement l’économie. Et ce, « quoi qu’il en coûte » … aux autres.

Si on prend ton cas, comme 16,2 millions de retraités, (et oui, vous représentez 24% de la population), tu continues à percevoir intégralement ta pension. Du moins pour le moment. La situation financière, je dis bien financière, des 25,5 millions de salariés (38% de la population) n’a pas beaucoup changé non plus. Celle des 5,8 millions du secteur public pas du tout, et avec les mesures de chômage partiel, celle des 19,7 millions du secteur privé, pas tellement. Du moins, pas encore. Idem, pour les 2,7 millions de chômeurs qui continuent à être indemnisés et pour les intérimaires et CDD dont les contrats n’ont pas été reconduits. S’ils ont travaillé 88 jours au cours des 27 derniers mois, et c’est la majorité, ils ne sont pas totalement à la ramasse. Pourquoi tous ces gens remettraient-ils en cause un confinement, qui nous tue certes, mais dont on leur serine, à grand concours d’experts et à longueur de journées, qu’il les protège, voire qu’il les sauve d’une mort annoncée ?

En plus, sur les 3,5 millions de travailleurs indépendants, nous ne sommes pas tous concernés de la même façon. Les médecins, les notaires, les avocats, les agriculteurs, les commerces alimentaires, vont sans doute pouvoir amortir le choc. Pour une bonne partie des 500 000 artisans du bâtiment, cela tiendra peut-être, avec des aides.

Moins de 1% à perdre tout nos revenus

Au doigt mouillé, je dirais que nous sommes beaucoup moins d’un million, peut-être un tout petit 1% de la population à subir une perte totale et durable de nos revenus. C’est-à-dire avec vraiment zéro rentrée. Nib, nada, que dalle.

Moi : Qui ?

Lui : Par exemple, les coiffeurs. 85 000 salons en France. Déjà qu’ils prenaient de plein fouet la concurrence plus ou moins loyale de la coiffure à domicile, pour beaucoup le coup de grâce approche. Des pas de porte sont déjà à vendre. Ensuite, les lieux festifs et culturels, les restaurants, les bars. Pour eux, c’est quand même assez vache. Après le premier confinement, ils ont investi crédulement dans des terrasses, des aménagements « dans le respect des règles sanitaires ». Et vlan. Achtung ! Verboten ! Circulez, y’a rien à boire. Ceux qui tiennent encore résistent avec du Take away, du Click and Collect et tout ça. Mais … Wait and See. Et enfin, le non essentiel : les vêtements, les chaussures, les livres, les cadeaux, la parfumerie, l’esthétique, les soins du corps, les salles de sport.

Moi : Tout cela ne va quand même pas fermer ?

Tu vas adorer les «Dix Mondialeuses» avec Amazonisation et Ubérisation à tous les étages

Lui : Je ne crois pas. Beaucoup de ces « acteurs économiques », ruinés, vont devoir plier leurs gaules mais leur activité va perdurer. Autrement. Sous une autre forme. Plus « moderne ». Tu as aimé les « Trente Glorieuses » avec l’exode rural, l’arrivée des grandes surfaces et des centres commerciaux hors la ville, les franchises … tu vas adorer les « Dix Mondialeuses » avec Amazonisation et Ubérisation à tous les étages. Le confinement ne fait qu’accélérer un processus déjà largement engagé et l’alibi Covid emporte et emportera des digues déjà bien fragilisées.

Sans compter tous les effets Kiss cool. Plus ou moins positifs d’ailleurs. Je ne sais pas si tu as remarqué que le pressing en bas de ta rue vient de s’équiper de sept scooters à coffres carrossés pour le transport de vêtements. Un clic sur ton téléphone et hop ton linge sale quitte ta famille pour revenir nickel 48h plus tard. Tu ne vas pas te plaindre non plus. C’est chic et pratique. Et c’est … un effet Covid.

Moi : Mais, selon les médias, il y a quand même des entreprises qui licencient ou qui vont licencier à tire larigot !

Lui : Le virus a bon dos. Nombre de ces « restructurations » étaient déjà dans les tuyaux. Heureux effet d’aubaine. En avant la musique funèbre. Et comme ces salariés licenciés bénéficient d’indemnités chômage, ils ne se prennent pas hic et nunc le missile en pleine figure. Pour beaucoup, le choc est à venir mais comme c’est la guerre et qu’il faut vivre au jour le jour, tout cela paraît bien lointain.

Moi : Et toi, dans tout ce cirque ?

Lui : J’essaie de tenir.

Moi : Tu as reçu des aides quand même ?

Lui : Des reports de charges ou d’échéances. Juste de quoi créer de la dette. Mon propriétaire, bailleur privé, ne veut faire aucun effort. Donc, rien à gratter de ce côté-là. En gros, non seulement, je ne gagne rien mais je continue à dépenser. J’ai déposé le dossier d’aide (une goutte d’eau dans l’océan) auquel j’aurais peut-être droit. Celui-ci est « à l’instruction ». Non, je serre les dents et le reste. Je prépare la reprise, comme je peux. Mais, j’ai beaucoup de chance. Un de mes concurrents disposant d’une assise financière autrement plus solide que la mienne m’a proposé de me racheter. A un prix dérisoire. En me garantissant un emploi avec un salaire tout aussi dérisoire. Bingo. Mais, là où l’on n’est vraiment pas aidés, c’est que tous ces grands « responsables » qui prennent toutes ces mesures contradictoires et souvent contre-productives, quand ils devront, de gré ou de force, quitter leur sinécure, ce ne sera pas pour devenir coiffeur, esthéticienne ou marchand de souvenirs, mais serviteurs de l’Etat. Donc, même pas peur !

L’ennemi est l’islamisme, mais qui sommes-nous?

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Mairie de Marseille en bleu-blanc-rouge le 21 octobre, en hommage à Samuel Paty.© Daniel Cole/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22504966_000029

Dans la guerre contre le terrorisme, on ne peut se contenter de nommer l’ennemi: l’islamisme. Pour la gagner, il nous faut aussi défendre nos valeurs, savoir qui l’on est.


C’est l’histoire d’un peuple ignorant tout des fondements moraux qui l’ont vu grandir. Il en jouit mais il ne sait les défendre. Pire encore, il en a oublié les noms. C’est en tout cas le sombre constat que l’on retient des pléthores de commentaires qui firent suite à l’assassinat tragique de Samuel Paty, professeur d’histoire à Conflans-Sainte-Honorine. Son seul crime fut celui d’enseigner le sens profond d’un droit séculaire, la liberté d’expression. À cet affront, les lâches de l’islamisme ne pouvaient répondre que par le sang, une mission macabre pour laquelle les volontaires sont malheureusement aujourd’hui légion.

Cette France, on en vient même à lui dérober son nom, on lui préfère la « République » et de peur d’émouvoir quelques sensibilités jacobines, on invoque inlassablement la fameuse « communauté nationale » à défaut de parler du peuple

À lire aussi, Renée Fregosi: Contre l’islamisme: pas de «tenaille identitaire» qui vaille!

Une fois de plus, nous n’avions rien d’autre à offrir que des bougies et des fleurs, armes redoutables avec lesquelles la France se défend depuis plus de 30 ans. Ces moments d’émoi national que les Français ne connaissent maintenant que trop bien, dévoilent souvent l’état philosophique d’une société et de ce point de vue, le bilan est encore sans appel. Une fois de plus, les mots sont vides, les concepts se confondent et les débats se noient dans les vieilleries d’un discours républicain fade et désuet.

Rapidement, les platitudes fusent. On entend parler de « laïcité », de « droit au blasphème », on défend le droit de caricaturer et on parle même de démocratie. Autant d’incantations qui illustrent malheureusement bien un vieux réflexe français, celui de tout diviser, de fragmenter, c’est cette fameuse France des statuts. Cette France, on en vient même à lui dérober son nom, on lui préfère la « République » et de peur d’émouvoir quelques sensibilités jacobines, on invoque inlassablement la fameuse « communauté nationale » à défaut de parler du peuple.

À croire qu’en commettant l’innommable, le terroriste tchétchène qui s’était acharné sur ce pauvre professeur exprimait simplement sa désapprobation d’un système politique. Qui sait, peut-être préférait-il la monarchie constitutionnelle à l’anglo-saxonne ? À défaut de l’avoir protégé physiquement, on doit bien à la mémoire de Monsieur Paty le courage de défendre pleinement, passionnément et sans l’once d’un quelconque compromis sémantique ce pour quoi il est tombé, la liberté.

Défendre notre liberté

Étonnamment, plus de deux siècles après la plus grande révolution libérale de l’histoire politique moderne, la Révolution Française, le même peuple qui avait alors décidé de s’affranchir des chaînes de l’État se retrouve aujourd’hui incapable d’en assumer les inspirations philosophiques.

Lorsque l’on caricature, lorsque l’on blasphème, lorsque l’on insulte, lorsque l’on provoque, lorsque l’on rit, lorsque l’on nie, en somme lorsqu’on offense, on exerce purement et simplement cette liberté.

Nul besoin de la décomposer, de la subdiviser, ou bien de la déguiser derrière des sous-droits, la liberté est une ou elle n’est rien. D’ailleurs parler de droit au blasphème dans un pays qui prétend ne connaître aucun culte est au mieux contradictoire, au pire hypocrite. Qualifier une caricature de « blasphématoire » c’est reconnaître la supériorité sacrée d’un dogme religieux et de fait, ménager ses fidèles irrités en les assurant du statut spécial que revêt cette forme d’expression. Or, la liberté d’expression ne peut reconnaître aucune exception et ne peut fléchir face aux indignations philosophiques, idéologiques ou religieuses.

Alors comment expliquer autant de frilosité, autant de réticence à arborer fièrement le premier mot de notre devise nationale ? La réalité est que nous souffrons encore de ce vieux mal français qui préfère déléguer le bien à la force d’État et qui par peur ou abus de pouvoir, refuse de faire confiance à l’individu. Ainsi, au fil des années se sont multipliés les tribunaux idéologiques tels que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ou encore les lois mémorielles comme la loi Gayssot qui réprime pénalement le négationnisme. Ces appareils contraignants ont une double conséquence, la première est morale, la seconde est pratique. Morale parce que limiter la liberté d’expression aux frontières de la haine, c’est cristalliser la séparation de ce qui est idéologiquement acceptable de ce qui ne l’est pas. Réprimer la haine, c’est accepter que la fin justifie les moyens et décider qu’afin d’éviter le désastre on musèle l’individu pour le salut des masses. Aussi louable qu’en soit l’intention, la censure est par essence immorale.

Pratique car dès la première contrainte, on assume de confier à la justice le soin d’arbitrer le bien et le mal. Or nul appareil, aussi précis soit-il, ne saurait se targuer de savoir définir les limites du convenable. Comme l’explique Jordan Peterson, psychologue et intellectuel canadien, « pour être à même de réfléchir, il faut risquer d’être offensé ».

À l’inverse la censure, aussi juste soit son intention, entraine mécaniquement la régression intellectuelle. Plutôt que d’user de sa voix pour combattre le mal et éradiquer la haine, on s’en remet lâchement à la force pour la bâillonner, pire, on héroïse ceux que l’on réduit au silence forcé. À l’image du système immunitaire qui s’affaiblit en l’absence d’agressions extérieures, les idées et réalités qui demeurent hermétiques à toute remise en question se fragilisent. Lutter contre le négationnisme de la Shoah, c’est au contraire savoir défendre son historicité, c’est se confronter à l’ennemi. Protéger le camp du bien c’est savoir le défendre. Lorsque la mémoire de millions d’innocents est en jeu, il incombe à l’individu le devoir moral de l’argument. De même, honorer la mémoire de Samuel Paty c’est avant tout, savoir nommer, assumer et exercer pleinement ce pourquoi on s’en est pris à lui.

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Pour vaincre l’islamisme, une idéologie obscurantiste et totalitaire, il nous faut une arme, celle de la liberté.

La Pologne est un pays hospitalier, ouvert et solidaire, quoi qu’en dise l’UE

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Les drapeaux de l'Union européenne et de la Pologne. © Jaap Arriens/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30210199_000010

Une tribune libre du Polonais Eryk Mistewicz, de l’Institut des Nouveaux Médias 


À de nombreuses reprises déjà, j’ai eu l’opportunité d’expliquer à mes amis Français l’attachement des Polonais à certaines valeurs qui leur sont particulièrement chères. Si on essaie de comprendre nos motivations, on comprendra également nos choix politiques, y compris au niveau de l’UE.

Liberté, liberté au-dessus de tout

Coincée entre l’Allemagne et la Russie, la Pologne manqua souvent d’espace pour s’épanouir. Même aujourd’hui, un certain nombre de mes interlocuteurs français, des gens pour la plupart très bien éduqués, m’assurent qu’effectivement « il ne peut y avoir de place entre la Russie et l’Allemagne ». Et l’histoire de le confirmer : il n’y avait pas de place pour la Pologne ni entre 1795 et 1918 (la période des partages), ni entre 1939 et 1945, quand un conflit mondial meurtrier pour la population a vu, d’un côté, les Allemands punir de peine de mort tout Polonais venant en aide à un Juif (n’empêche que le plus grand nombre d’arbres au Yad Vashem sont polonais !), et de l’autre, les Russes fermer les yeux sur l’extermination de civils, comme en août 1944, lors du soulèvement de Varsovie contre l’occupation allemande. Il n’y avait pas non plus de place pour la Pologne entre 1945 et 1989, quand l’économie polonaise, assujettie à l’économie communiste de planification centralisée, devait s’acquitter durant des décennies d’un lourd tribut envers l’URSS.

Mais à chaque fois les Polonais se révoltèrent. A l’époque des partages, ils enclenchaient des insurrections contre l’oppression étrangère. Les défaites successives poussaient les élites du pays à émigrer, la plupart du temps en France d’ailleurs. Pendant la Seconde guerre mondiale, il n’y avait pas en Pologne de gouvernement de collaboration avec le IIIe Reich. Nous n’avons pas accepté l’invasion soviétique non plus. Les deux agresseurs se livraient à de terribles exactions : à l’instar des Allemands (meurtres de masse à Piaśnica et Palmiry), les Russes tuèrent à Katyń, d’une balle dans la nuque, des milliers d’officiers de l’Armée polonaise, ingénieurs, enseignants, scientifiques, prêtres.

A l’époque du stalinisme et du dégel, les Polonais se révoltaient contre le pouvoir communiste qui leur avait été imposé de force au sortir de la guerre. Poznań en 1956, Gdańsk en 1970, et puis tout le territoire national en 1980 avec la révolution « Solidarité ». Pouvait-elle être autre chose qu’un appel généralisé à la liberté ?

C’est donc pour ces raisons que les Polonais, tout comme les autres nations centre-européennes, sont sensibles à toute tentative de privation de liberté. A toute tentative de pression quant à leurs modes de vie, la façon dont ils souhaitent éduquer leurs enfants et les valeurs qu’ils veulent professer. En intégrant le système de défense (l’Otan) ou celui communautaire (l’UE), ils définissaient clairement les sphères de l’État-nation qui leur étaient les plus chères, et les libertés dont jamais ils ne pourraient se priver.

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Il n’est donc pas concevable pour les Polonais de renoncer à leurs libertés (celle par exemple de choisir la tradition dans laquelle ils vont éduquer leurs enfants) uniquement pour des motifs d’ordre financier, comme la suspension de subventions européennes. Ces dernières sont d’ailleurs un mythe, car elles ne constituent que 1,8% du budget national. 1,8% seulement ! Notons au passage que l’économie polonaise est, dans le contexte de la crise du Covid-19, l’une des économies qui croit le plus fortement en Europe. Avec un chômage parmi les plus bas sur le continent. Et ceci malgré l’ambitieux programme d’allocations de soutien aux familles. De plus, une lutte efficace contre la fraude à la TVA assurait ces dernières années plus de rentrées budgétaires que ce que la Pologne obtenait sous forme de subventions du budget européen. Il existe des analyses, celles de Thomas Piketty notamment, qui montrent clairement que les transferts de bénéfices vers l’UE effectués par les entreprises étrangères localisées en Pologne dépassent les sommes obtenues par le pays dans le cadre des subventions européennes.

L’idée que les Polonaises et Polonais puissent renoncer à leur liberté pour des montants dont l’impact sur le PIB du pays est estimé à 1,8% ne peut que mettre mal à l’aise et donner l’impression d’assister à un chantage moral, une pression inimaginable entre partenaires sur pied d’égalité qui tentent de se comprendre.

Solidarité avec les plus faibles, les persécutés et tous ceux que l’on prive de liberté

Peu d’Occidentaux savent que la Pologne accueille le plus grand nombre d’immigrés hors-UE de tous les États-membres. Les données Eurostat montrent que notre pays délivre le plus de titres de séjour pour 1000 habitants (15,2), alors qu’en Allemagne ce chiffre est de 6,0 et en France – de 3,5.

Le plus grand groupe ethnique à rechercher son havre de paix et ses chances de réussir sont les Ukrainiens, dont le nombre est évalué à environ 2 millions de personnes. Parmi eux, d’anciens résidents de Crimée, annexée par la Russie, et de la région de Donbass. La guerre n’y est toujours pas finie. En résultat d’une autre guerre, allumée par un satrape soutenu par Poutine – Alexandre Loukachenko – des hommes et des femmes sont aujourd’hui persécutés en Biélorussie. Beaucoup d’entre eux trouvent leur refuge en Pologne et le gouvernement polonais a construit à Varsovie une Maison biélorusse pour leur dispenser aide et solidarité.

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Quiconque connaît la Pologne et les Polonais n’en est pas surpris. La Pologne, depuis des siècles, est un pays hospitalier, ouvert et solidaire. Nous venons en aide aux victimes de persécutions, de guerres et de catastrophes naturelles. Au passé, les Polonais offraient leurs tables et leurs toits aux Juifs, calvinistes, Tchèques, Grecs pourchassés d’autres contrées européennes. Des soldats et volontaires polonais sont aujourd’hui engagés dans des missions de stabilisation à travers le monde, en y apportant leur soutien concret. Nous sommes une nation de gens courtois et nous accueillons les bras ouverts tous ceux qui veulent s’installer chez nous, dans le respect de notre culture et de nos traditions : Ukrainiens, Vietnamiens, Chinois, mais depuis peu aussi Français, de plus en plus souvent d’ailleurs, Espagnols, Italiens, Portugais… Notre pays leur garantit la tranquillité, la possibilité de s’épanouir professionnellement et la sécurité au quotidien.

Démocratie et droits de l’homme : des actions réelles et non pas que des slogans

Les Polonais en ont assez du blabla qu’ils leur rappelle trop la propagande soviétique des années 1945-1989. Ils en ont assez de la langue de bois des fonctionnaires européens et de longues leçons de conduite proférées par la bureaucratie, qu’elle soit soviétique ou bruxelloise.

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Ils n’ont besoin ni de remontrances ni de décrets des fonctionnaires de l’UE quant aux droits des femmes, comme ce sont toujours eux qui préservent, en signe de respect, la coutume ancienne du baisemain, aujourd’hui totalement incomprise en Occident. C’est en Pologne que les femmes acquirent la plénitude des droits de vote et d’éligibilité dès 1918 déjà, bien avant la Grande-Bretagne (1928), la France (1944) et la Suisse (1971). La place des femmes dans la société polonaise est à plusieurs égards particulière.

Les Polonais respectent la loi et entendent la séparation des pouvoirs comme un équilibre où aucun pouvoir ne domine. C’est leur histoire qui leur apprend que tout déséquilibre en la matière est dangereux pour la démocratie. Ils savent aussi que toute tricherie tôt ou tard revient au grand jour pour amplifier les problèmes que l’on voulait passer sous silence.

La Pologne à l’origine du droit européen

Il serait utile de rappeler que ce sont les Polonais qui étaient à l’origine du droit européen. Ce sont eux qui avaient initié et promu l’idée de résoudre les conflits internationaux pacifiquement et introduit la classification des guerres en « justes » et « injustes ». Stanislas de Skalmierz, premier Président de l’Académie cracovienne renouvelée en 1400, et Pawel Wlodkowic, précurseur de la tolérance religieuse, sont considérés comme les chefs de file de l’école polonaise du droit international.

Qui était le premier à rêver une organisation des Républiques européennes ? Qui était le premier à argumenter, déjà dès 1748, que la stabilité politique en Europe devait reposer sur l’équilibre des forces ? Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine, auteur du Mémorial de l’affermissement de la paix générale. N’oublions pas non plus Adam Jerzy Czartoryski, homme d’État et chef de l’émigration polonaise, auteur d’Essai sur la diplomatie (1830) dans lequel il expose sa vision d’une Europe de la paix, respectant les droits des individus et défendant les nations faibles devant les plus puissantes.

L’histoire des idées républicaines de la politique et de la création d’une Europe moderne possède aussi des représentants polonais : Josef Retinger, secrétaire général du Mouvement européen, fondateur du groupe Bilderberg, Rafał Lemkin – juriste pénal juif polonais puis américain, qui forgea le terme de « génocide » et rédigea un projet de convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée dès 1948, Adam Rapacki, qui au sein de l’ONU proposa d’instaurer une zone exempte d’armes nucléaires en Europe centrale et qui, plus tard, postula la convocation d’une Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.

Nous étions et nous sommes en Europe. Nous n’allons nulle part. Nous voulons la soutenir à construire sagement sa force économique et innovante. A créer des lignes de coopération et de compréhension réciproque. Notre apport à la communauté européenne est d’ores et déjà considérable : depuis plus de 200 ans, nous lui insufflons, avec les autres nations européennes, un esprit républicain. Face à la pression extérieure, l’Europe ne pourra relever les défis qu’en coopérant, avec respect et attention réciproques.

Aurélien Taché: « Faut-il renvoyer les parents de l’assassin de Samuel Paty à cause de ce qu’a fait leur fils? »

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Aurélien Taché.© Hannah Assouline

Pour le député du Val-d’Oise, la France est largement responsable de la montée de l’islamisme parmi ses citoyens musulmans, relégués dans des quartiers pourris désertés par les pouvoirs publics. Sans oublier la coupable confusion entre islam et terrorisme et la laïcité radicale qui ne peut que heurter les croyances de nos concitoyens musulmans. Entretien.


Élisabeth Lévy. Vous êtes plutôt sans-frontiériste et partisan de la « laïcité ouverte ». L’assassinat de Samuel Paty a-t-il ébranlé certaines de vos convictions ?

Aurélien Taché. Au risque de vous étonner, elles ont plutôt été renforcées. Je crois profondément que, pour sortir de l’ornière, nous devons réaffirmer nos principes démocratiques et nos libertés. Il peut y avoir, dans l’islam, des conservateurs qui veulent que les lois ou la vie sociale soient plus conformes à leurs valeurs religieuses. Ce phénomène ne doit pas être pris à la légère, mais doit être distingué du terrorisme. Dans l’école publique française, la liberté d’expression doit être enseignée, les caricatures doivent pouvoir être montrées. Reste que, quand il y a des frottements entre les croyants et l’école de la République, comme c’est déjà arrivé dans notre histoire, il vaut mieux le régler par la liberté que par l’interdiction.

À lire aussi, Renée Fregosi: Contre l’islamisme: pas de «tenaille identitaire» qui vaille!

On a envoyé l’armée dans les églises ! On demande beaucoup moins aux musulmans aujourd’hui qu’aux catholiques d’hier.

La loi de 1905 consacre la victoire du camp libéral, plutôt qu’une laïcité radicale qui aurait exclu la religion de la société. Il faut adopter la même conception avec les musulmans.

Vous parlez de frottements, quand nous observons partout des affrontements. Il y a comme le dit Kepel un « djihadisme d’atmosphère », en tout cas une imprégnation islamiste. D’après les enquêtes, elle concerne un gros tiers des musulmans français, mais la moitié de la jeunesse. N’avez-vous pas minimisé le problème ?

Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais attention aux chiffres et aux effets de loupe. J’aimerais qu’on interroge sur ces sujets des jeunes d’autres milieux ou d’autres religions.

Ce ne sont pas des jeunes issus d’autres religions, comme vous dites, qui menacent Mila de mort.

Je vous assure que des jeunes filles qui se font insulter, maltraiter, violenter, il y en a dans bien des milieux ou l’islam n’existe pas, comme dans celui rural, populaire et très largement sécularisé où j’ai grandi.

Vous prétendez ne pas être dans le déni, mais vous voyez des problèmes partout sauf là où ils crèvent les yeux. Qui refuse de passer devant une Marianne dépoitraillée, qui menace les professeurs, qui insulte les prétendus blasphémateurs ?

Je soulignais juste que les comportements machistes ne sont nullement l’apanage des musulmans. Certes, l’islam radical pose un problème spécifique. Encore faut-il réfléchir aux racines du mal. Si l’intégration est en panne, c’est parce que la République ne met plus les mêmes moyens qu’avant dans l’éducation de sa jeunesse. De plus, au début du xxe siècle, on ne demandait pas aux gens de proclamer que la loi de l’État était supérieure à la loi de Dieu. Pour un croyant conséquent, cela n’a pas de sens.

Je vous l’accorde. Ce qui importe, ce sont les conséquences pratiques que l’on tire de cette hiérarchie intime : le respect (ou non) de la loi commune qui implique de ne pas imposer la sienne à ses concitoyens et coreligionnaires.

En effet, mais ceux qui ne respectent pas la loi ou les enseignements dispensés à l’école vivent toujours dans des endroits où on a désarmé le service public et affaibli le tissu associatif.

C’est une blague ? Ce sont des associations financées par nos impôts qui incitent les jeunes musulmans à ne pas se mélanger avec leurs compatriotes – qu’ils appellent « les Français ».

Il faut faire le tri et sanctionner, ou a minima cesser de financer celles qui exercent une influence néfaste. Mais on ne va pas traquer celles qui ont une attitude un peu conservatrice dès lors qu’elles ne se livrent pas à un prosélytisme démesuré et ne montrent pas de porosités avec des groupes violents, car ce serait tout simplement antidémocratique.

Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre

Je me demande ce qu’est un prosélytisme mesuré… Passons. Primo, vous raisonnez en marxiste qui croit que tout se résout par la croissance des forces productives. Et deuxio, alors que de nombreux responsables musulmans dénoncent l’idéologie victimaire qui a conduit leur jeunesse dans le mur, vous en rajoutez sur la République qui n’a pas tenu ses promesses. Trouvez-moi un pays plus généreux que la France…

Je ne suis pas du tout d’accord sur ce dernier point. Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre. Et toutes les études confirment qu’on a cinq à sept fois moins de chance de trouver un emploi quand on a un nom à consonance étrangère, surtout si on est un garçon. Il faut se demander pourquoi ces gamins n’arrivent pas à trouver leur place.

Peut-être parce qu’on ne les encourage pas à se battre pour l’obtenir. J’ai rencontré hier un député LREM d’origine marocaine, personne ne lui a offert ce qu’il a sur un plateau.

On trouve toujours des exceptions.

Mais il y a des millions d’exceptions, des musulmans et des immigrés ont trouvé leur place dans la société française sans réclamer qu’elle change pour eux.

Je n’ai jamais dit que tout allait mal, mais que les problèmes s’expliquent en grande partie par nos insuffisances. Et même si c’est à la mode, je ne dirai pas que tous les musulmans sont radicalisés ou en voie de l’être…

Mais qui dit cela ? Heureusement, les gens prêts à tuer sont une infime minorité. Mais dans la majorité silencieuse, combien acceptent la liberté de penser et de critiquer telle que nous la concevons ?

Que des jeunes nés en France ne comprennent pas la distance critique témoigne d’un recul qu’on doit essayer de comprendre. Cela ne tient pas aux spécificités de la religion musulmane. En France, c’est la première concernée parce que, pour les autres, le boulot d’acculturation a été fait il y a un siècle. Mais aux États-Unis, en Inde ou ailleurs, ce sont eux qui sont persécutés. Alors ne me racontez pas que c’est une question de culture ou de théologie.

Il existe des évangélistes meurtriers, des bouddhistes fanatiques et des terroristes juifs, mais ce sont aujourd’hui des islamistes qui ont déclaré la guerre à notre civilisation et tentent de gagner les musulmans à leur cause. Et ils y sont en partie parvenus.

Les islamistes ne sont pas les seuls à mêler religion et politique ni à tenter d’imposer leur foi à l’école, comme en témoigne la guerre du créationnisme aux États-Unis. Or, dans tous les cas, ce mélange peut conduire à l’acceptation de la violence. Le terrorisme d’extrême droite, suprémacisme blanc ou autre, tue dans le monde. En Allemagne, c’est celui qui tue le plus. Et pourtant personne ne s’interroge sur ses liens avec des groupes religieux ou politiques extrémistes.

On a tout à fait le droit de détester l’islam. Mais qu’on ne raconte pas que c’est une manifestation admirable de laïcité.

Nous avons fait le tour de ce désaccord. Cependant, le premier reproche que je vous ferai, c’est de tracer un signe d’égalité entre la critique, voire la détestation de l’islam et le racisme antimusulman, avec la thématique de l’islamophobie.

Je n’ai jamais dit ça ! On a tout à fait le droit de détester l’islam. Mais qu’on ne raconte pas que c’est une manifestation admirable de laïcité. La laïcité ne consiste pas à honnir une religion.

L’enjeu, aujourd’hui, est moins la laïcité que la liberté.

Oui, mais on n’est pas crédible si on défend la liberté d’expression et d’enseignement tout en reniant les libertés des autres. Si vous attaquez la liberté de croire ou de se voiler, vous affaiblissez votre propre discours. Et ce qui se passe aujourd’hui est encore plus grave : on s’assoit sur les libertés, sur l’indépendance de la justice, on demande à la police d’aller faire peur à tel ou tel, comme s’il s’agissait d’une milice privée, on place une religion sous surveillance.

On n’a pas placé une religion sous surveillance ! On surveille quelques dizaines de mosquées sur les 2 500 que compte le pays. Mais venons-en à la question migratoire. Est-il légitime que des tribunaux français obligent l’État à accueillir des migrants qui n’ont aucun titre à être accueillis, en particulier les faux mineurs isolés ?

Il y a là une question réelle. Faut-il pour autant remettre en cause tout le système ?

Oui, si tout le système est dévoyé par la transformation du droit d’asile en filière classique d’immigration.

Ce n’est pas le droit d’asile qui a été dévoyé, mais nos politiques migratoires qui sont défaillantes. Aujourd’hui, les gens demandent l’asile, même s’ils n’y ont pas droit, parce que nous n’avons plus aucune autre voie d’immigration légale en France. C’est complètement hypocrite alors que nous avons besoin d’un minimum d’immigration professionnelle et que nous faisons travailler des sans-papiers dans le BTP et la restauration. De plus, une fois que les migrants ont demandé l’asile, on les laisse dans la nature en leur payant une allocation. On devrait les laisser travailler tout de suite, comme en Allemagne, leur donner une décision rapide et renvoyer ceux qui doivent l’être…

Aurélien Taché.© Hannah Assouline
Aurélien Taché.© Hannah Assouline

Si on renvoie des dizaines de milliers de gens, vous serez le premier à hurler !

Non, quand les gens viennent d’arriver, qu’ils n’ont pas construit de famille et de vie en France, bref que rien ne justifie qu’ils restent, cela ne me pose aucun problème. Mais faut-il renvoyer les parents de l’assassin de Samuel Paty à cause de ce qu’a fait leur fils (qui s’est, je le répète, radicalisé en France où il est arrivé à l’âge de six ans) ? Sur les quelque 50 000 Tchétchènes résidant en France, on compte quelques dizaines de radicalisés. C’est toujours la même logique de recherche d’un bouc émissaire.

Je ne suis pas partisan de flux migratoires incontrôlés ou massifs

Au-delà des questions de droit, il y a la coexistence des cultures, le fameux vivre-ensemble. Vous voyez bien qu’on n’arrive déjà pas à intégrer des jeunes Français, alors faut-il vraiment charger la barque en accueillant des gens qui ne parlent pas notre langue et ne partagent pas notre façon de vivre ?

Plus on est éloigné culturellement du pays où on immigre, plus le travail est long et compliqué, et plus la politique publique d’intégration est déterminante. Je ne suis pas partisan de flux migratoires incontrôlés ou massifs, mais il ne faut pas toucher au droit d’asile, et il faut se donner les moyens d’intégrer ceux que nous accueillons. En rédigeant mon rapport sur ce sujet en 2018, j’ai découvert que les réfugiés avaient droit à 200 pauvres heures de français.

Mais on peine déjà à apprendre le français aux Français. Surtout, quand on accorde l’asile, c’est-à-dire la protection de nos lois, à des gens qui les retournent contre nous, nous avons le sentiment d’être pris pour des idiots.

Eh bien, il faut renvoyer les gens qui font cela ! Ceux à qui nos libertés ne plaisent pas ne sont pas les bienvenus. Reste à se demander pourquoi ça se passe si mal chez nous.

Mais ça se passe mal aussi en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suède. Angela Merkel et David Cameron ont reconnu que le multiculturalisme avait échoué. Mais pour vous, on peut venir en France comme chez McDo : comme on est ! La culture française doit-elle, selon vous, avoir des droits particuliers en France ?

Mes peintres préférés sont Moreau et Redon, mes chanteurs Gainsbourg et Biolay, mes auteurs Camus ou Bataille… et je suis un grand amateur de cuisine du terroir et de pinard ! La culture française, je la vis au quotidien et la transmettrai à mes enfants si j’en ai un jour, parce que je l’aime. Mais comme pour les libertés, le meilleur moyen de la défendre est aussi de défendre le droit de ceux qui arrivent à garder la leur. Je suis totalement opposé à ce que l’on culturalise la citoyenneté ou la nation, notamment par crainte du « mainstream » et d’uniformisation… et l’identité française, c’est l’esprit de résistance de Jean Moulin ou de générosité de l’abbé Pierre, pas la soupe au cochon !

Nous sommes le seul pays à ne pas s’intéresser sérieusement aux questions postcoloniales

C’est aussi la soupe au cochon… Mais vous avez également affirmé qu’on devait « pouvoir soutenir la pensée décoloniale sans être taxé d’indigénisme ». Or cette « pensée » (qui est plutôt une idéologie) postule que, primo la France ne regarde pas son passé en face et que, deuxio, elle reconduit une situation coloniale. Ce sont des contre-vérités.

D’abord, si le travail de mémoire a été fait sur Vichy et sur la participation française à la Shoah, il n’en va pas de même pour la colonisation – et je ne mets nullement les deux phénomènes sur le même plan, la spécificité de la première est entière. Reste que, sur la colonisation et encore plus sur ses conséquences, le travail de mémoire et d’histoire n’a pas été poussé jusqu’au bout. Nous sommes le seul pays à ne pas s’intéresser sérieusement aux questions postcoloniales. Résultat, elles sont récupérées et manipulées par des militants politiques parfois « décérébrés ».

Depuis 25 ans, vous (et pas mal de journalistes) serinez à la jeunesse des quartiers que la France a commis des crimes contre eux et leurs parents. Ça les a menés où ?

À quoi l’assimilation a-t-elle mené leurs parents ? Ils étaient maçons ou OS et ne revendiquaient pas. Mais ça n’a pas aidé leurs enfants à réussir. Et aucun politique ne s’est intéressé à eux.

Pendant toutes les années Mitterrand, la dénonciation de la France raciste et la compassion pour les immigrés maltraités a été le fonds de commerce de SOS racisme et du PS. On a exalté les différences culturelles au lieu d’essayer de les réduire.

Je vois surtout une instrumentalisation paternaliste et infantilisante des immigrés. On disait « Touche pas à mon pote ! », mais une fois les élections passées, ce ne sont pas « les potes » qui étaient élus députés ou nommés ministres, mais les apparatchiks du Parti socialiste qui s’étaient ainsi offert une bonne conscience à bas prix sans régler aucun problème. On a jeté cette jeunesse dans les bras des islamistes, ou des Dieudonné. En 2017, Macron avait de l’or entre les mains avec La République en marche, et 400 000 personnes qui n’avaient jamais fait de politique. Ils auraient pu apporter un œil neuf, tout en renouant avec l’éducation populaire telle que la pratiquait le Parti communiste – mais aussi l’Église à travers la Jeunesse ouvrière chrétienne – dans les années 1970. Voilà pourquoi je veux réenchanter l’idéal démocratique et le porter là où c’est difficile. Même si je suis assez seul sur ces sujets.

Vous n’êtes pas seul, vous avez les islamo-gauchistes de la France insoumise avec vous !

Démocratique, j’ai dit ! Or la VIe République de Jean-Luc Mélenchon a toutes les chances de se transformer en Comité de salut public à durée indéterminée… et le robespierrisme n’a jamais été ma tasse de thé.

J’observe avec désolation qu’aujourd’hui, en France, beaucoup de gens ont peur de l’islam

Blague à part, on peut vous faire crédit de votre courage, car votre voix est aujourd’hui très isolée.

Oui, je n’ai aucun doute là-dessus. Ma famille politique a finalement complètement laissé tomber la bataille des idées, la vôtre a repris le flambeau. Mais j’entends bien me battre – contre vous – pour ce à quoi je crois. J’observe avec désolation qu’aujourd’hui, en France, beaucoup de gens ont peur de l’islam. Et beaucoup cèdent à la pression sociale. Je ne céderai pas.

Théorie du genre et transgression en peau de lapin

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Le chanteur britannique Harry Styles © Charles Sykes/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22432478_000011.

Le chanteur du groupe One Direction Harry Styles “choque” le web avec des clichés en robe des plus disruptifs


Harry Styles, ancien chanteur britannique des One Direction, est apparu en robe dans le dernier numéro de la version américaine du magazine de mode Vogue. Il appelle à se libérer des codes genrés. 

À l’ère de l’écriture inclusive et des questionnements sur le genre, l’homme viril et musclé – en costard ou en chemise – n’a plus la cote. Pour se défaire des stéréotypes, c’est paré d’une robe Gucci que la star apparait sur la couverture. D’ailleurs, il est ainsi le premier homme à faire seul la une du magazine de mode féminin, 127 ans après sa création. Comme convenu, ce cliché n’a pas manqué de faire le buzz, et de faire apparaître le chanteur comme un grand révolutionnaire, un de ces rares “courageux” à oser briser les codes. Pourtant, il était déjà apparu en bottines à talons lors du MET Gala 2019, ce que rappellent certains fans qui suivent de près leur idole.

No border

Dans l’entretien qui accompagne la séance photo, Harry Styles récite le discours convenu: « Quand tu dépasses le vieux “y’a des vêtements pour les filles et des vêtements pour les garçons”, une fois que tu vas au-delà de ça et des barrières que ça implique, eh bien tu ouvres tout un champ des possibles avec lequel t’amuser (…) C’est comme tout, dès que tu te mets des barrières dans la vie, tu te limites… »

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Du coté des conservateurs, que la presse progressiste aime présenter comme des « adeptes du masculinisme », on n’a pas tardé à réagir. L’Américaine Candace Owens – qui était apparue en France lors de la Convention de la droite de Marion Maréchal en 2019 – lâche sur Twitter : « Aucune société ne peut survivre sans des hommes forts. L’Est le sait. En Occident, la féminisation constante de nos hommes, et le marxisme enseigné dans le même temps à nos enfants ne sont pas une coïncidence. C’est une attaque pure et simple. Ramenez des hommes virils! » Même son de cloche du côté du Républicain Ben Shapiro, passé par Breitbart news: « Prétendre que les hommes s’habillant comme des femmes ne féminisent pas les hommes est ridicule (…) La gauche en est consciente, bien sûr. Le but derrière cette séance photo est de féminiser la masculinité. » L’heure serait selon eux à l’abolition de la masculinité traditionnelle, volontiers qualifiée de “toxique” par les militants féministes.

Si même Gillette s’y met

La presse anglo-saxonne s’est enthousiasmé pour le cliché de Styles, salué comme courageux. Pas de risque de boycott macho, de très nombreuses célébrités s’étant empressées de le soutenir, comme l’acteur Elijah Wood (vu dans la trilogie «Le Seigneur des Anneaux») qui a écrit sur Twitter: « La masculinité seule ne fait pas l’homme. » L’actrice Jameela Jamil avance de son côté une analyse des plus renversantes: « Harry Styles est totalement viril, car la virilité est tout ce que vous voulez qu’elle soit. » 

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“Questionner” les “stéréotypes de genre” est en réalité devenu la nouvelle norme. Cette semaine, le vendeur de rasoirs Gillette s’y est mis. On savait les publicités d’autrefois – où des hommes musclés et virils rasés de près partaient à la conquête de jolies blondes -complètement passées de mode. La marque passe à la vitesse supérieure. Pour la Journée internationale de l’homme, Gillette a crânement affiché de nouvelles égéries, en affirmant que désormais « la perfection au masculin se conjugu[ait] au pluriel. »

Une campagne de communication d’un genre inédit présente un couple homosexuel, ou un homme transsexuel (une femme devenue homme, dont on devine que les seins ont été retirés par un chirurgien).

C’est donc un virage à 180 degrés pour la marque de Procter & Gamble, qui a longtemps utilisé les codes masculins traditionnels pour vendre ses rasoirs. Sans surprise, le magazine LGBT Têtu est aux anges: « Gillette France prouve encore une fois qu’ils ont tout compris avec une nouvelle campagne parfaite. » Gillette n’en est en effet pas à son coup d’essai. Dans la foulée du mouvement MeToo, en janvier 2019, elle avait changé de slogan, et produit un clip pour dénoncer les mauvais comportements des hommes. Une pub qui visait à dénoncer la « masculinité toxique », toujours selon la marque. Bien rasé ou pas, l’homme nouveau partira-t-il courageusement défendre la patrie comme Styles dans le film « Dunkerque » de Christopher Nolan, si la guerre était déclarée?

Ha ! Causeur tout de suite les questions qui fâchent!

Le Japon de l’après Abe affronte une conjoncture plus difficile

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Yoshihide Suga, Premier ministre du Japon, pendant sa conférence de presse du 16 septembre 2020. © Carl Court Pool/SIPA Numéro de reportage : 00981452_000008

Trois quarts de siècle après la défaite du Japon, le 15 août 1945, l’accentuation des rivalités géopolitiques en Asie orientale – sur fond de crise sanitaire, économique et politique – alimente un sentiment d’anxiété dans l’Archipel. Ce climat explique certainement qu’après l’inattendue démission pour d’authentiques raisons de santé de Shinzo Abe – Premier ministre japonais qui sera resté le plus longtemps au pouvoir depuis près de deux siècles -, le parti gouvernemental, le PLD, n’a pas longtemps hésité à lui choisir son successeur, en la personne de Yoshihide Suga, l’austère numéro deux du gouvernement, un homme politique non conventionnel qui ne tardera certainement pas à imprimer sa marque.


Continuité politique : la gérontocratie au pouvoir

Shinzo Abe avait dépassé le 24 août en matière de longévité au pouvoir son grand-oncle, Eisaku Sato (Premier ministre de 1964 à 1972). Son remplacement aurait dû n’avoir lieu qu’en septembre 2021, à l’issue de son troisième et dernier mandat à la tête du Parti libéral-démocrate (PLD). Dans l’urgence, Yoshihide Suga est apparu aux caciques de la formation comme le plus à même de poursuivre sa politique et surtout de protéger leur place. Cet homme, resté dans l’ombre, qui tenait d’une main ferme la machine gouvernementale, est un politique peu traditionnel, phénomène assez rare dans ce pays fondamentalement conservateur, et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. Élu président du PLD le 14 septembre avec 377 voix sur 5349, M. Suga n’appartient à aucune faction, et n’est le descendant d’aucune lignée d’hommes politiques. Fils d’agriculteur cultivant des fraises de la région d’Akita – au nord du Honshu, l’île principale -, venu à Tokyo effectuer ses études, qu’il a financées lui-même, il a décroché un poste de député en 1996 à l’âge de 47 ans. Il a grimpé les échelons dans le parti en se faisant remarquer comme bon tacticien lors des élections, et fut un homme politique adroit pour éliminer ceux qui n’allaient pas dans son sens. Promu ministre des Affaires intérieures et de la Communication par Abe lors du premier passage de ce dernier au pouvoir en 2006-2007, Suga s’est distingué par son combat pour faire baisser la redevance télé. Depuis, il ne cesse de dénoncer les tarifs jugés trop élevés des services mobiles dans l’archipel. Piètre orateur, ce manœuvrier des coulisses est apparu comme le « maître de l’ombre ». Derrière sa figure de clown triste se cache une grande mobilité d’esprit et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. La réforme ne semble pas être sa priorité. Sa priorité est clairement « le redressement de l’économie, la protection de l’emploi, la numérisation de l’administration ». Suga a aussi un penchant pour le secteur du tourisme pour lequel il se met en quatre : fervent partisan de l’ouverture de casinos, il est aussi le chantre d’une campagne de subvention du voyage à travers le pays baptisé « GoTo Travel » qui, selon lui, n’a pas contribué du tout à la propagation du coronavirus au Japon contrairement aux craintes des médecins.

La composition du nouveau gouvernement japonais ressemble presque à un club de retraités ! Seul le ministre de l’Environnement, Shinjiro Koizumi (39 ans) – «un fils de» – se détache de la majorité des autres ministres dont la moyenne d’âge est de plus de 60 ans. C’est un «gouvernement de travailleurs» assure le Premier ministre, Yoshihide Suga (71 ans). Par ailleurs, l’âge moyen des cinq principaux dirigeants de cette omnipotente formation qu’est le PLD dépasse 71 ans. Pas une femme dans ce quintette. Le vice-premier ministre et ministre des Finances du gouvernement Abe, Taro Aso, rempile. Il ne peut être dégagé malgré ses 80 printemps, sa mauvaise humeur et ses bourdes verbales. La raison de cette gérontocratie est en partie liée au vieillissement de la population, mais surtout aux règles du PLD selon lesquelles on ne peut pas accéder à la fonction ministérielle avant d’avoir gagné au moins cinq fois aux élections. Les rares exceptions sont les jeunes très populaires comme Shinjiro Koizumi, le fils de l’ex-Premier ministre Junichiro Koizumi.

Les femmes peuvent également bénéficier de dérogations, mais elles sont peu nombreuses. Si peu que les deux seules que Suga a fait entrer dans son nouveau gouvernement ont déjà figuré dans un précédent cabinet. Et l’une d’elles, Seiko Hashimoto, est à un poste temporaire, puisque cette ancienne sportive de 55 ans est chargée des Jeux olympiques, fixés du 23 juillet au 8 août 2021. En tout cas, il s’avère que Yoshihide Suga n’aime pas les voix critiques. Il vient de refuser d’entériner la nomination au Conseil scientifique du pays de six professeurs recommandés par cette institution. C’est la première fois qu’un chef du gouvernement refuse de tenir compte des recommandations du Conseil pour le renouvellement de ses membres. Dès son intronisation, Yoshihide Suga n’a pas hésité à ferrailler avec les sociétés de télécommunications et les intellectuels. Pour l’heure, la priorité reste d’assurer la survie de l’économie et de continuer sur la voie des réformes économiques, la troisième des flèches des « Abenomics ». Mais le Japon vit depuis des lustres avec une dette publique supérieure à 200% du PIB (elle a dépassé 250%) et cela ne l’a pas ébranlé plus que ça. Les défis à relever concernent le vieillissement de la population, la faiblesse des naissances et la démoralisation de la jeunesse. En parallèle, le nombre de mariages diminue. Mauvais signes pour la troisième économie mondiale, qui repose de plus en plus sur la robotisation accrue.

Malgré une bonne gestion de la Covid-19, des préoccupations sociales grandissantes

Sans avoir imposé de confinement, et sans avoir cherché à éradiquer le virus, mais plutôt à en circonvenir les foyers et à les isoler, le Japon peut pourtant se targuer de résultats quasi exceptionnels : 91 402 contaminations et 441 décès à la mi-octobre, qui témoignent de la très grande discipline des Japonais, « maniaques de la propreté » et de la forte pression sociale qui s’exerce sur chacun d’eux. Mais ces qualités indéniables ont leur revers. Ces pressions, conjuguées à la dépression provoquée par les pertes d’emploi parmi les travailleurs précaires, dont la majorité sont des femmes, ont fait bondir les taux de suicide de 8% en septembre. Autre sujet préoccupant : malgré le vieillissement de sa population, l’Archipel hésite toujours à faire appel à l’immigration, même choisie. C’est dans les chiffres de la naturalisation que la réalité éclate. Jamais peut-être l’Archipel n’a été aussi populaire dans le monde. Ses conditions de vie font envie dans toute l’Asie, voire le monde entier. Or une poignée d’étrangers accèdent à la naturalisation. En sept ans d’administration Abe, 64.788 étrangers sont devenus japonais dont 10.853 qui n’étaient ni chinois ni coréens. Dans le même temps, pour une population deux fois moindre, la France a naturalisé 772.563 personnes. En 2019, deux fois plus de personnes sont devenues françaises que d’autres sont devenues japonaises en sept ans.

Le Japon met un point d’honneur à organiser un maximum manifestations internationales, afin de dissimuler son déclassement relatif qu’il vit très mal : organisation du G20 à Osaka en juin 2019 ; Coupe du monde de rugby en septembre 2019 ; JO 2021; et peut-être l’Exposition universelle à Osaka en 2025. Il s’agit de rester dans la compétition mondiale du soft power – cette capacité à séduire, à influencer et à attirer sans le secours de la contrainte – face à Pékin et à Séoul qui se posent en compétiteurs farouches. On comprend dès lors l’obsession des Jeux Olympiques. Ceux de 2020 devaient être la vitrine de l’essor de la robotique et des prouesses de la haute technologie. Tokyo entendant montrer au monde le site de test du Maglev, le train magnétique à la vitesse de 500 km/h, en écho au Shinkansen lors des JO organisés par le Japon en 1964. À l’époque, ces JO avaient été vécus comme une revanche sur la capitulation de 1945 et le symbole du redressement du pays. Une partie de l’opinion vit même dans les exploits des sportifs japonais la reconversion civile des vertus militaires. Le volontarisme du gouvernement à l’égard des jeux contraste avec son immobilisme sur des questions sociales et sociétales.

La troisième économie mondiale ébranlée, mais pas fortement

Déjà fragilisée au dernier trimestre 2019, du fait de la hausse de la TVA qui a bridé la consommation, l’économie japonaise est…

>>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue Conflits <<<

Oui nous voulons des imams étrangers!

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Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Mosquée de Paris et vice-président du Conseil français du culte musulman (CFCM) à l'Elysée pour rencontrer le Président Emmanuel Macron, le 19 octobre 2020.© PIERRE VILLARD/SIPA Numéro de reportage : 00986653_000001

Un billet de Benoît Rayski


Le gouvernement presse le Conseil Français du Culte Musulman de former des imams estampillés tricolores. Des imams républicains. Laïcs ? Non, car il ne faut pas trop pousser quand même.

A lire aussi: Aurélien Taché: «Faut-il renvoyer les parents de l’assassin de Samuel Paty à cause de ce qu’a fait leur fils?»

Un ultimatum a été fixé : le CFCM a 15 jours pour s’exécuter et adopter une charte conforme à nos valeurs. Le CFCM devra donc s’atteler à la formation d’imams bien de chez nous. Il en a déjà produit quelques-uns. De ce qu’on sait le résultat est catastrophique : les imams validés par le CFCM ne veulent certes pas qu’on décapite, mais ils se mettent en colère dès qu’on évoque Charlie Hebdo et Mila.

La République a une longue tradition dans le traitement des religions. Pendant la Révolution on créa des prêtres assermentés : ils devaient prêter serment de fidélité aux institutions républicaines. Les autres, les réfractaires, on leur coupait la tête. Bien plus tard, en 1905, la République fit la chasse aux curés. Des congrégations furent dissoutes. Des Jésuites expulsés. Des écoles religieuses fermées. On laissa néanmoins les églises ouvertes. Le Clergé apeuré baissa la tête et pria en silence. Fera-t-on la même chose avec les imams français ? Aurons-nous des imams assermentés ? Instaura-t-on dans les mosquées une prière pour la République, comme c’est le cas dans les synagogues ?

Qu’il nous soit permis d’être sceptiques. En réalité le gouvernement fait fausse route. Il nous faut en effet toujours plus d’imams étrangers. Car ceux-ci on pourra les expulser ! Alors qu’avec les imams français…

Pour Sylvain Tesson, notre identité vagabonde au risque de se perdre

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Sylvain Tesson © Hannah Assouline

Sur France Inter, mercredi, l’auteur de L’énergie vagabonde a déploré l’état de l’Occident, et a glissé des critiques bien senties sur l’état de notre pays, fustigeant notamment la fermeture des librairies.


L’écrivain Sylvain Tesson, auteur notamment de L’énergie vagabonde ou Un été avec
Homère, était au Haut-Karabakh il y a une dizaine de jours pour réaliser un reportage qui vient de paraitre dans le Figaro magazine. Le papier est assorti d’une tribune signée par 120 personnalités.

Sur France Inter, mercredi, il a expliqué qu’il soutenait la cause arménienne.

Sylvain Tesson n’oublie pas l’Arménie, cette échauguette de l’Occident

Sylvain Tesson est-il un auteur “engagé” ? « Mon cœur me porte vers l’Arménie, pour des raisons qui tiennent à mes affections culturelles, spirituelles, intérieures », a-t-il déclaré. Il a rappelé les liens profonds qui unissent traditionnellement la France et l’Arménie : « La France avait un lien d’amitié profonde avec l’Arménie – cette relation n’est pas complètement morte mais elle est en hibernation – et j’y suis parti pour apporter la preuve que nous ne les oublions pas totalement. »

Autre point qui pousse l’écrivain à prendre parti pour les Arméniens : leur appartenance à la chrétienté. Ce que la France, qui définit désormais son identité par la laïcité, a bien du mal à comprendre…

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S’il chérit ce joyau qu’est notre idéal laïc, Sylvain Tesson ne veut pas le voir saper notre identité, nos racines. Il dit: « Malheureusement, la France n’a plus tellement de roman, de récit, de grande idée à offrir à sa société [autre que] la laïcité. Quand cela devient l’oubli absolu de son origine et de ses racines, c’est tout à fait terrible. La France fut un royaume chrétien et on ne peut rien comprendre à son histoire, son architecture, son art, ses paysages et même sa démocratie si l’on fait l’économie de penser que nous avons été Chrétiens. Et pour cette raison-là, nous avons un peu négligé ce qui s’est passé là-bas [en Arménie NDLR]. On prend ça pour des confins, le début de l’Orient, mais non, c’est une échauguette de l’Occident qui fut chrétien et qui est en train de tomber. » Le déracinement et le sentiment de ne rien devoir au passé, cette dimension de la post-modernité, l’écrivain la rejette : « Je n’aime pas l’idée que nous ne venons plus de rien d’autre que de nous-mêmes, quand nous considérons que nous ne devons plus rien au passé et quand nous croyons que tout se vaut. »

L’Histoire n’est pas finie

Sylvain Tesson alerte sur la menace que représente la Turquie d’Erdogan. Il aimerait que les pays occidentaux reçoivent l’avertissement des Arméniens : « Ce qui se passe devrait nous alerter, ‘il faut que vous compreniez qu’il se passe quelque chose’, disent les Arméniens. Il y a un énorme ordre turc alimenté par le carburant de l’islamisme, je sais bien que ça n’a rien à voir avec l’islam, mais il n’en est pas non plus complètement distinguable. »

Le combat des Arméniens du Haut-Karabakh, l’auteur de L’énergie vagabonde a donc pu le côtoyer de près pendant son reportage : « J’ai vu un peuple mobilisé, un peuple en larmes. Des femmes, des hommes, des vieillards qui reprennent des vieux fusils employés en 1994. » Une dimension particulière de ce combat est apparue à Sylvain Tesson, les Arméniens ne se battent pas pour un confort ou des intérêts économiques, mais bien pour leur survie. « Ça m’a ému, de voir ce peuple, pour qui il ne s’agit pas d’une guerre de territoires, de défendre un potager. Ce qu’ils défendaient, c’était leur vie sur Terre. Ce peuple-là a encore le souvenir du génocide de 1915, orchestré par le voisin turc qui a essayé de les rayer de la carte. Ils savent que ce qui se jouait là n’est pas un conflit territorial », analyse Sylvain Tesson.

Bercé par l’idée de la fin de l’Histoire, théorisée dans les années 1990 par l’américain Francis Fukuyama, l’Occident serait insensible à cette menace sur sa civilisation. « On a expliqué à ma génération, dans les années 90, que notre avenir était une mondialisation cyber mercantile, la fin de l’Histoire. Internet est arrivé, tous les hommes étaient reliés. C’était la fraternité qui allait commencer. Et puis non tout à coup l’Histoire est revenue. »

Rouvrir les librairies, pas une petite récrimination de bobo

Interrogé par le duo Demorand-Salamé, l’écrivain voyageur a été invité à réagir à la fermeture des librairies. Il y voit une atteinte à l’identité culturelle française : « C’est une immense erreur de communication, à mon avis, d’avoir fermé les librairies, pour une raison très simple: la France s’est toujours positionnée en championne des Arts et des Lettres, c’est même notre exception culturelle. » Avant de défendre les livres comme un formidable vecteur d’égalité: « Il ne s’agit pas là d’une petite récrimination de bobo élitiste installé dans sa tour d’ivoire qui voudrait que tout le monde se mette à lire. Je vous rappelle que le livre est un miracle de démocratie. Pour le prix d’un paquet de cigarettes ou de deux paquets de cigarettes, on peut avoir toute la poésie chinoise, toutes les œuvres complètes de Colette pour la sensualité, ou de Stevenson pour l’aventure. C’est fantastique. Ça s’appelle l’imprimerie de Gutenberg: on vous offre la clé d’un voyage intérieur et spirituel pour une somme modique (…) c’est quand même mieux que de mettre des rubans adhésifs [pour empêcher l’achat de livres dans les supermarchés NDLR].»

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Pour Sylvain Tesson enfin, le confinement s’apparente à une atteinte à la nature même de l’Homme, qui est mobile par essence : « Je m’interroge beaucoup (…) nous faisons grand cas de nos privations, ce qui est normal. Je crois que nous avons une certaine angoisse quand nous voyons se restreindre notre capacité d’aller et venir (…) c’est la nature de l’être humain qui est un bipède », a-t-il simplement rappelé. Sylvain Tesson constate que les Français ne sont pas autant épris de liberté que ce que l’on veut bien dire. Le concept d’égalité, si cher aux Français (trop peut-être?), les pousse à remettre en cause leurs libertés : « Il y a quelque chose, pour les gens, qui est presque supérieur à la liberté, et qui est l’égalité. Pas l’équité et cette idée de justice impartiale, mais cette idée que du moment que tout le monde souffre alors on accepte d’être privés de nos libertés. » Il n’y a pas à dire, Sylvain Tesson est décidément notre phare anti-moderne. Avec ses mots justes, il éclaire d’une lumière crue les problèmes auxquels notre civilisation est actuellement confrontée.