Un roman d’Emmanuelle de Boysson ressuscite la Belle Epoque à travers l’apprentissage d’une apprentie-écrivaine.


« D’après le fleuriste de la rue de Seine, les orchidées d’Amérique devraient durer longtemps. La comtesse nous attend à vingt heures. Va pour les catleyas. Elles feront de l’effet. » Paris, 1900. Le métro circule déjà tandis que les premières automobiles évitent les voitures à cheval. On est dans la tête de cette jolie brune un peu écervelée, Valentine, qui s’est mariée en visant au-dessus de l’homme qu’elle épouse. Ce qui la grise, c’est moins Antoine que l’idée de côtoyer ce Paris des arts et des lettres dont il lui a parlé devant le Grand Hôtel de Fouesnant.

Au temps de Colette et Willy

Valentine, devenue Beauregard, rêve de devenir écrivain, note tout ce qui lui arrive, tout éblouie par l’univers brillant qu’elle découvre. Ses phrases ont de jolies tournures, les femmes aussi.

On passe d’une idée à l’autre en découvrant un univers où rien n’est grave, où l’on porte des toasts et des robes légères, signées Paul Poiret, en mousseline ou en organdi. Colette lui confie qu’elle va bientôt se débarrasser de Willy qui s’est rendu célèbre en signant Les Claudine à sa place. Quant au « jeune homme pâle aux yeux de biche qui tripote sa moustache et tente de retenir une quinte de toux », c’est Marcel Proust. Qu’elle va croiser régulièrement dans ce roman dont les hommes n’occupent que la toile de fond. Et pour cause: ce qui se trame entre ces femmes, c’est à l’insu des maris. Qui auraient tendance, comme Antoine, à confondre l’adresse du Jockey club avec celle des maisons closes.

Que chaque phrase se balance comme une hanche de femme

Les femmes comme-il-faut lisent La vie heureuse, les affranchies la vivent. Liane de Pougy, vient de publier Idylle saphique que lui a inspiré sa relation scandaleuse avec Natalie Clifford Barney. La riche héritière américaine jette son dévolu sur notre héroïne, laquelle repousse ses avances mais multiplie les rendez-vous au cours desquels Natty promet de l’aider à écrire. « Il faudrait que chaque phrase se balance comme les hanches d’une femme, chantonne-t-elle, dévoilant un genou qu’elle recouvre aussitôt d’un pan du peignoir. »

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On lit les confidences d’une jeune femme qu’on sait déjà perdue. On la suit, laissant tomber un à un les habits de la convenance en même temps que ses préjugés. Jusqu’au jour où : « En pédalant, cheveux au vent, j’ai la sensation de faire partie des femmes qui vivent dangereusement. » Natty l’avait prévenue : « Sachez que personne ne me résiste et qu’un jour vous me baiserez les pieds ».

Voici donc un roman qui ressemble à son titre. Trop sensible, trop sincère, trop provinciale sans doute, Valentine se laisse aller à une liaison secrète, sensuelle et passionnée. « Nos mots d’amour se répondent, litanie des amants qui jamais ne se lassent », écrit-elle, aveuglée. Car bientôt elle se perd, se désespère à attendre l’infidèle qui revendique l’amoralité qui la rendra célèbre : « Je dis toujours la vérité. Enfin presque. Puisqu’il est impossible de tout dire. »

Consolée par Colette, qui passe d’un sexe à l’autre au gré des coups de foudre et s’exhibe sur les planches pour gagner sa vie, Valentine ne voit pas venir une rivale dans l’amitié qui la lie à Élisabeth de Clermont-Tonnerre. Elle accepte tout de celle qu’elle idolâtre : « Il faudrait que je m’inspire de ces pensées où la seule morale est l’instinct, le goût du plaisir ». Mais jusqu’où ? Le naufrage de son couple s’annonce le jour-même où l’on apprend celui du Titanic…

Un petit air de Françoise Sagan

Emmanuelle de Boysson a eu l’habileté d’introduire un personnage de fiction dans le Paris de l’époque, et le talent de ressusciter autour d’elle un monde frivole et brillant où l’on craint davantage de commettre une faute de goût que de contracter une maladie mortelle. Le Tout-Paris des années folles défile dans le salon de la rue Jacob. On y croise André Gide, Pierre Louÿs, Somerset Maugham, Isadora Duncan, le jeune Cocteau ou Anatole France, Paul Morand bavardant avec Paul Valéry.

On pense inévitablement à Sagan (qui fréquenta aussi le salon de l’Amazone – Nathalie Clifford Barney mourut en 1972). On ferme le livre d’une de ses héritières en se demandant: pourquoi Diable le mot charme est-il masculin ?

Je ne vis que pour toi d’Emmanuelle de Boysson, Calmann-Levy.

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