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Vilard, le dernier yéyé

Portrait de l'auteur-interprète de "Capri, c'est fini"

Vilard, le dernier yéyé
Hervé Vilard à Cobourg, 2015. ©Charly Triballeau

 


A 72 ans, l’auteur-interprète de Capri, c’est fini a tiré sa révérence à l’Olympia. S’il ne chantera plus ses tubes sur scène, l’orphelin né dans un taxi ne renonce pas à célébrer les grands textes. Portrait.


6 mai 2018 : l’Olympia est plein d’un public impatient de céder, une fois de plus, à son envoûtement. Le moment est plus solennel qu’à l’habitude : Hervé Vilard a annoncé qu’à l’issue de ce rendez-vous, il mettait fin à ses tournées. Il ne chanterait plus ses succès innombrables, il consacrerait ses rares apparitions à des auteurs de son choix. Pour l’heure, tout est ferveur, tendre admiration, attente comblée. Il s’avance, il salue sans excès d’humilité. Les premières notes de son plus grand succès retentissent : « Nous n’irons plus jamais… » Le refrain arrive, et le chœur du peuple s’époumone : « Capri, c’est fini… » Pour lui, tout a commencé avec « c’est fini » : ce n’est pas le seul paradoxe de cette vie peu banale, et l’on pourra voir dans cet ultime récital la preuve supplémentaire de l’une des carrières les plus cohérentes de ce qu’on appelle le show-business.

Vol de mère

Il est né dans un taxi, le 24 juillet 1946, à Paris, d’une femme nommée Blanche Villard. On saura plus tard que son géniteur était une manière de don Juan, corse d’origine, qu’il n’a jamais rencontré. Une dénonciation anonyme vient informer la justice que cette femme est une pocharde, incapable d’éduquer son enfant, René Villard. Blanche est déchue de ses droits maternels, René envoyé à l’orphelinat, puis dans divers foyers. Il porte des galoches, des vêtements grossiers. Il n’est pas nécessairement maltraité, il connaît même l’affection chez les Auxiette, Nénesse et Simone, des Berrichons, qu’on eût pris pour des créatures de George Sand, et chez qui, précisément, il lit La Mare au diable. Il grandit. On lui dit que sa maman l’a abandonné, alors qu’elle le recherche : il déclarera, bien plus tard, que la République lui a volé sa mère. On le déplace encore. René n’est pas un enfant martyr, c’est un enfant « déplacé », ou plutôt qui ne tient pas en place, un jeune garçon qui imagine, très tôt, une autre place que celle que la société lui a assignée.

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Et voici l’abbé Denis Angrand, curé des champs à l’ancienne : il sert Dieu et aime Stendhal. Avec les instituteurs, il élève le petit Villard, et lui donne même sa bénédiction lorsque ce dernier, lassé des mares et des canards, s’enfuit à Paris. Sans qu’il le sache, se cristallisent dans sa mémoire une partie du décor qu’il retrouvera bien des années plus tard et quelques-unes des ombres qui lui feront un cortège de fidélité. On est en 1960-1961. Fuyant la campagne, l’institution, il connaît l’errance parisienne d’un adolescent livré à lui-même. Il pourrait basculer chez les voyous, il deviendra idole des jeunes ! Un nouveau visage bienveillant se penche sur lui : Dado, de son vrai nom Miodrag Djuric (1933-2010), monténégrin de naissance, artiste d’« avant-garde ». Dado l’entraîne un soir dans une galerie d’art, au 8, de la rue de Miromesnil (« un quartier chic » a prévenu Dado). Cette galerie a été fondée en 1956 (et fermée en 1964) par un homme exceptionnel, Daniel Cordier, résistant de la première heure, secrétaire de Jean Moulin. Au milieu de cet aréopage mondain, le joli adolescent plein d’arrogance produit un certain effet. Cordier apprend qu’il est « en cavale » : « Regagne l’orphelinat, je viendrai t’y chercher. ». Il tiendra parole et assumera officiellement la fonction de tuteur de René. Le temps des galoches et des fréquentations dangereuses est terminé. La métamorphose de René s’achève.

Quand c’est fini, ça commence

René veut être chanteur. Un jour, une affiche attire son œil, une publicité pour un séjour touristique à Capri. Dans le même temps, un refrain passe à la radio, qui figure dans l’album Aznavour 65. Le grand Charles s’y lamente : « C’est fini, fini. » Pour René Villard, cela finit à Capri… où tout commence pour Hervé (RV) Vilard. Le succès est immédiat, et lui garantit (il ne le sait pas encore) des royalties importantes jusqu’à la fin de sa vie ! Il figure sur la photographie du siècle des yéyés, prise par Jean-Marie Périer, dans le numéro de juin 1966 du mensuel Salut les copains. Au deuxième rang, rendu plus visible encore par son pull-over bleu ciel (un shetland très « minet »), il a l’air d’un élève des beaux-quartiers : il assimile rapidement les bienfaits de l’éducation Cordier ! On moqua longtemps ce joli garçon à la mine tendre, d’apparence fragile, dont le front disparaissait sous une longue, épaisse mèche de cheveux noirs. On avait tort : chez ce charmant petit brun gisait un « caractère ». Les beaux esprits regardaient sans amabilité ce chanteur lacrymal qui triomphait chez les concierges et les mères de famille. Il y avait, disait-on, une chanson estimable et une sous-culture. Or, certaines chansons de Léo Ferré, écrites après sa consécration en barde visionnaire, annonciateur des apocalypses sociales, ruissellent de formules afin d’émouvoir le plus sévère des vitupérateurs de la France insoumise comme de faire pleurer Margot : « Tu ne dis jamais rien, mais tu luis dans mon cœur comme luit cette étoile… »

En 2004, son CD Cris du cœur réduit au silence les malveillants : il livre une superbe interprétation de India Song (Marguerite Duras), L’Écharpe (Maurice Fanon), Alabama Song (Kurt Weill, Bertolt Brecht), Un soir au Gerpil (Bernard Dimey), en tout 13 titres, dont Le Condamné à mort, de Jean Genet mis en musique par Hélène Martin. Ce qui reste de la rive gauche est secoué. Ses fidèles le suivent. En 2005, il donne un récital au sein de la Sorbonne. Récemment, il a vendu le presbytère de l’abbé Angrand, qu’il avait restauré avec goût. Tous ses publics se sont retrouvés à l’Olympia. Il ne chantera plus Capri que dans une version piano-voix inaugurée en mai. Néanmoins, il aurait tort de négliger son public sulpicien, toujours renouvelé, le plus fidèle, le plus avisé aussi : c’est dans ses rangs que, longtemps encore après qu’il aura disparu, on sifflera les airs de sa grande célébrité. Nous sommes des créatures de détresse, les humbles paroles des chansons alimentent notre réserve de chagrin et d’espérance.

N.B. Merci à Nicolas Perron.

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Ete 2018 - Causeur #59

Article extrait du Magazine Causeur


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Né à Paris, il n’est pas pressé d’y mourir, mais se livre tout de même à des repérages dans les cimetières (sa préférence va à Charonne). Feint souvent de comprendre, mais n’en tire aucune conclusion. Par ailleurs éditeur-paquageur, traducteur, auteur, amateur, élémenteur.

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