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Christine Lagarde, dernier rempart face à la crise?


La Banque centrale européenne (BCE) joue un rôle clé dans la survie de la monnaie unique. En manipulant les taux, elle permet aux États de continuer à assurer le service de leur dette, qui apparaît de moins en moins comme un problème.


Christine Lagarde a célébré ce 1er novembre son premier anniversaire à la tête de la Banque centrale européenne (BCE). Mais l’heure n’était pas à la fête. Les mesures de restrictions et de confinement se mettent en place partout en Europe, et laissent augurer une dégradation de l’activité économique au quatrième trimestre. Fin octobre, la BCE a déclaré qu’elle annoncerait de nouvelles mesures de soutien à l’économie le 10 décembre. La plupart des économistes anticipent un relèvement de l’enveloppe du programme d’achats d’urgence lié à la pandémie (PEPP) de 500 milliards d’euros (après avoir augmenté de 750 à 1.350 milliards d’euros en juin).

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La présidente de la BCE encourage les États à dépenser sans compter, ce qui est finalement peu surprenant de la part de l’ancienne ministre de l’économie de Nicolas Sarkozy qui aura réussi l’exploit en seulement quatre ans (2007 à 2011) d’augmenter la dette publique de 500 milliards d’euros. Pour sa défense, la crise des subprimes est passée par là, mais elle avait été largement sous-estimés par la ministre. Ne déclarait-elle pas en novembre 2007: «La crise de l’immobilier et la crise financière ne semblent pas avoir d’effet sur l’économie réelle américaine. Il n’y a pas de raisons de penser qu’on aura un effet sur l’économie réelle française» ? Ses compétences d’ancienne championne de natation l’auront sans doute aidée à surnager dans cette crise, pour se retrouver propulsée à la tête du FMI. Quoi de mieux qu’une professionnelle du barreau pour remplacer DSK au pied-levé, empêtré dans ses ennuis judiciaires liés au scandale du Sofitel? Directrice générale du FMI, elle opère un changement de braquet (confirmant l’adage que la fonction fait l’homme, ou la femme) en exhortant les pays à réduire leur endettement public et réaliser des économies, estimant même que la dette publique accumulée par les pays riches approche des niveaux atteints en «temps de guerre». Une fois présidente de la BCE, elle retourne sa veste (sur laquelle elle épingle une petite chouette dorée) en incitant à la dépense publique. La chouette est censée représenter la sagesse et la prudence mais, au vu de son parcours, la girouette paraît plus appropriée.

Un remède pire que le mal

En revanche, il y a un point sur lequel elle affiche une véritable constance: c’est son engagement pour la cause des femmes, plaidant pour une économie plus féministe: «Les institutions financières doivent donner l’exemple, et promouvoir la féminisation de l’économie en général, car c’est bon pour la croissance mondiale.» Cette femme de pouvoir convaincue que la féminisation des instances dirigeantes des banques s’accompagne d’une diminution des risques financiers, va même jusqu’à dire: «Si Lehman Brothers s’était appelée “Lehman Sisters”, la situation des banques en 2008 aurait été bien différente.» Une déclaration qui doit laisser Alice Coffin admirative.

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Alors si des femmes dirigeantes auraient pu éviter la crise de 2008, Christine Lagarde veut être celle qui empêchera la disparition de l’euro. La BCE joue en effet un rôle clef dans la survie de la monnaie unique en manipulant les taux afin de permettre aux États de continuer à assurer le service de leur dette qui apparaît de moins en moins comme un problème. La politique monétaire permet ainsi aux États de gagner du temps, et du temps il en faut, la mise en place du plan de relance budgétaire de l’Union étant longue et fastidieuse. Voté l’été dernier, les fonds ne devraient pas être disponibles avant l’été prochain.

La BCE continue d’administrer un remède pire que le mal, à savoir une politique de taux bas alimentant la dette, pénalisant les épargnants et alimentant des bulles. Christine Lagarde hulule: «il n’y a pas de limite à notre engagement pour l’euro», repoussant toujours plus loin les limites en termes d’injections de liquidité et de monétisation de la dette publique, à tel point que son prédécesseur Mario Draghi (l’homme du «whatever it takes ») fait désormais pâle figure. Avec cependant le risque d’un éclatement qui sera encore plus brutal, et où le risque de contagion sera plus difficile à maîtriser que la propagation du virus. Et cette fois, il sera difficile de blâmer le manque de diversité au sein des instances de gouvernance comme cause de dysfonctionnement du système.

Le secret néolibéral

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Des Démocrates aux Républicains: le renoncement collectif à la démocratie

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Si les Républicains refusent aujourd’hui de considérer Joe Biden comme un président élu légitime, les militants Démocrates et les médias, suite aux élections de 2016, refusaient déjà toute légitimité à la présidence de Donald Trump. Analyse d’un jeu de ping-pong qui menace la démocratie aux États-Unis 


D’une rive l’autre, le Rubicon se tarit. Il n’est pas vraiment surprenant que Donald Trump conteste le résultat des élections. L’idée de crier au vol en cas de défaite ne date pas d’hier : dès août 2016, quand Trump était au plus bas dans les sondages, lui et son équipe mettaient au point le slogan « It was stolen ! » (« la victoire a été volée ») utilisé aujourd’hui. En revanche, il est plus étonnant qu’une large partie des électeurs de Trump n’acceptent pas seulement de perdre mais ne soient surtout pas en mesure de penser leur défaite comme autre chose qu’une anomalie forcément frauduleuse. Mais à la différence du Monde ou du New York Times et leur patronage méprisant, voire carrément hostile, on ne peut pas se résoudre à penser que les Trumpistes soient juste une masse de fanatiques crédules et complotistes à rééduquer.  

Revanche ou retour à un juste équilibre ?

Si on veut plutôt les comprendre, il faut voir que ceux qu’Hilary Clinton appelait les « déplorables » ont eu avec l’élection de Trump, non juste une revanche sur un establishment et des médias complètement monopolisés par les Démocrates, mais le retour à un juste équilibre : une certaine Amérique avait complètement disparu et, avec la victoire de Trump, elle fit son grand retour par les urnes – d’où la surprise des Démocrates en 2016 : depuis quand les fantômes votent-ils ? Trump n’a jamais incarné l’Amérique toute entière, ni même les Républicains ou encore les conservateurs, mais bien la révolte. 2016 puis 2020 auront bien confirmé ce vote de populations culturellement et économiquement abandonnées : les Blancs ruraux et/ou défavorisés – dits « sans éducation » par la presse mainstream qui semble, soudain, avoir oublié son Bourdieu.

A relire: Les conservateurs du monde entier orphelins

En réalité, ce refus d’entendre les résultats, de seulement les penser possibles, n’est pas seulement l’apanage de l’Amérique de Trump. Les Démocrates tentent de l’oublier aujourd’hui mais dès son premier jour en tant que President-elect, Trump avait été contesté. De la Marche « des femmes » en janvier 2017 à toutes les tentatives d’impeachment, aussi infructueuses qu’infondées, Trump était systématiquement apparu, à son tour, comme une anomalie forcément frauduleuse.  Et si Trump avait gagné l’élection de 2020 – rappelons à quel point cela s’est joué de peu -, il est évident que des troubles auraient éclaté : les émeutes advenues avec Black Lives Matter n’auraient pas manqué de se reproduire et les médias auraient invoqué ces mêmes fraudes qu’ils nient aujourd’hui.

Démocrates et Républicains partagent donc cette idée que la démocratie est injuste dans ses aboutissements. Alors, il est logique que leurs méthodes et leurs agissements défient, tout autant que leurs réactions aux élections, la déontologie démocratique. Après tout, à leurs yeux, il s’agit moins de tricher que de corriger.

On peut compter sur les médias pour une chose : avec eux aucune manigance de Trump ne peut passer – il s’agit bien du premier président américain à avoir fait de son mandat un exercice de contrepouvoir. Dans son flot de péchés présumés, plus ou moins avérés, son opposition au vote par correspondance marque surement son plus fort déni de la démocratie. Alors si, en effet, ce type de vote est plus propice à la fraude – raison du moins invoquée en France à sa suppression en 1975 -, il favorise surtout le vote de populations massivement abstentionnistes : les jeunes et les minorités ethniques, ceux chez qui Trump fait ses plus mauvais scores. On peut bien prétendre que voter n’est pas tweeter et que ce doit être un acte engageant – une étude avait montré comment, les jours d’élection, la pluie favorisait les Républicains car leurs électeurs ne craignaient pas de se mouiller (sic) – n’empêche que Trump, en invoquant une frauduleuse crainte de la fraude, a voulu faire taire un vote qui ne l’arrangeait pas. Et même si dans la perspective – improbable – qu’une fraude soit prouvée, qu’un recomptage fasse rebasculer cinq états dans le giron républicain, Trump resterait défait, à hauteur de plusieurs millions de voix, par le vote populaire et ne devrait – encore – sa victoire qu’à la spécificité du système électoral américain.

Des torts systémiques

Les torts des Démocrates sont, quant à eux, moins ceux d’un seul homme, ou même de son clan, mais systémiques – ironiquement, ce mot qu’ils aiment tant est aussi celui qui les définit le mieux. Rappelons d’emblée que cette élection n’en fut pas une : systématiquement, les médias se sont unis pour faire face à Trump – la fameuse allégeance républicaine de Fox News ne s’est pas prouvée quand ils ont été les premiers à annoncer, sans certitude, l’Arizona pour Biden ; systématiquement, l’establishment culturel, universitaire et politique s’est rangé derrière Biden – au point de provoquer une sécession chez les Républicains avec le Lincoln Project. Nous parlons bien d’une élection où des multinationales – privées, donc sans mandat électoral – ont instauré un contrôle de la parole d’un président légitiment élu. Le fameux shy vote – vote non assumé pour Trump – qui a trompé les sondeurs, et qui a justifié cette croyance avant les élections d’une vague bleue démocrate, a été encore une fois prouvé et doit être vu comme ce qu’il est : il règne aux États-Unis une intolérance telle que certains ne peuvent plus assumer leurs idées. Selon un sondage du Cato Insitute, 77 % des conservateurs n’osent plus exprimer ce qu’ils pensent et un « Démocrate très libéral » sur deux se dit prêt à licencier un de ses employés si cet employé s’avérait être un donateur républicain.

L’unité de l’Amérique ne peut se faire après une défaite, même s’il s’agit de celle de Trump

Par leurs réactions, puis par leurs méthodes, Démocrates et Républicains démontrent – ensemble, pour une fois – que pour eux la démocratie n’est plus qu’un moyen que les deux camps empruntent pour imposer leurs fins. Avec, in fine, le risque de se battre dans et par la démocratie, et non plus pour elle. L’unité de l’Amérique ne peut se faire après une défaite, même s’il s’agit de celle de Trump. Cette désunion précède Trump en des causes bien plus profondes que l’idéologie actuelle des Démocrates, réduite à des identity politics, ne peut n’y comprendre, ni résoudre : idéologiquement, comment demander à un chômeur du Kentucky ou à un agriculteur endetté du Wisconsin de reconnaitre leur privilège blanc ? Plus prosaïquement, comment demander à Joe Biden d’admettre sa responsabilité dans la division actuelle alors qu’il s’en dédouane grâce et depuis Trump ?

A lire aussi: Et si la méritocratie était le problème et non pas la solution?

Présidence et Congrès gagnés, Sénat encore incertain, mis à part la Cour Suprême, les Démocrates sont dans une extraordinaire position de force. La vraie question n’est donc pas de se demander si Joe Biden peut rassembler le pays mais s’il le veut – et outre sa volonté, dont la force est encore à déterminer, compte aussi celle de son parti. Pour l’instant, les Démocrates semblent surtout ne pas pardonner à l’Amérique profonde d’avoir élu Trump et tout faire – sauf comprendre – pour empêcher que cela se reproduise. Biden a promis d’organiser dès sa première année un congrès mondial contre les pratiques dites « illibérales » – qui les définira ? -, tandis que Kamala Harris incarne, par ses liens forts avec les GAFA, la volonté de poursuivre la politisation d’Internet. Plus grave, ou plutôt plus immédiat, encore : la judiciarisation du partisanat politique. Le 6 novembre, la sénatrice Alexandria Ocasio Cortez, véritable égérie des Démocrates, tweetait: « Est-ce que quelqu’un archive les soutiens de Trump pour quand ils essaieront de nier leur complicité (sic) ? Il est possible qu’ils tentent de supprimer leurs Tweets, leurs écrits et leurs photos. »

L’adversaire devenu un criminel, le comprendre c’est aussitôt le condamner, sans oubli, ni pardon. C’est aussi pousser les Républicains dans une impossible fuite en avant : le Rubicon, s’y noyer ou finir par le traverser.

Sur le conflit au Karabakh seule la voix de l’Arménie a été entendue  

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Un texte de Rahman Mustafayev, ambassadeur d’Azerbaïdjan en France


Mesdames, Messieurs les journalistes du Figaro,

J’ai toujours considéré que parmi les journaux français, le Figaro était celui qui se souciait le plus du pluralisme des expressions en privilégiant la représentation de la diversité des opinions. Pourtant, s’agissant du conflit qui se déroule actuellement dans la région azerbaïdjanaise du Haut-Karabakh, force est de constater que ce ne fut pas le cas. Depuis le début de la guerre il y a six semaines, le Figaro donne le champ libre à l’expression d’une seule et unique opinion, celle des Arméniens.

Cette tribune, dont la première version a été envoyée au Figaro fin octobre, n’a pas été publiée, sans qu’aucune explication ne soit donnée. Un tel parti pris crée un malaise. Ne pas laisser s’exprimer l’autre voix du conflit c’est faire le choix d’une vision borgne de celui-ci. Ce choix ne sert pas les intérêts de l’opinion publique. Elle est aussi indigne d’un journal comme le vôtre

L’histoire et le droit sont du côté de l’Azerbaïdjan 

Une guerre s’est déroulée pendant six semaines dans le Karabakh et les régions qui l’entourent, des milliers de personnes (civils et militaires) ont perdu la vie mais l’opinion publique française reste toujours désinformée sur ce conflit. Dans les torrents d’inexactitudes, approximations et erreurs, trois contrevérités grossières tiennent le palmarès de la désinformation : la soi-disant « appartenance du Karabakh à l’Arménie », celle de la prétendue décision arbitraire de Staline de « rattacher le Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan », et enfin la fable de la « guerre entre Azerbaïdjanais musulmans et Arméniens chrétiens ». 

L’origine azerbaïdjanaise de Karabakh

Dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’histoire est centrale, incontournable. Le Khanat de Karabakh a été rattaché à l’Empire russe comme un territoire authentiquement musulman, azerbaïdjanais, fait d’ailleurs souligné dans le préambule du Traité entre le khan (gouverneur) de Karabakh et l’Empire russe, signé le 14 mai 1805. Le 19 juillet 1811, les conclusions du premier rapport officiel de l’administration caucasienne de l’Empire russe sur la composition ethnique du Karabakh sont ainsi claires et nettes : « 12 000 familles sont recensées dans notre possession du Karabakh, les Arméniens comptant jusqu’à 2 500 familles, toutes les autres étant des Azerbaïdjanais de religion musulmane ». 

Dans les années 1826-1828, la région la Transcaucasie a été l’objet d’un plan d’installation en masse d’Arméniens originaires de la Perse et de l’Empire ottoman, mis en œuvre par l’administration russe. Dans un livre publié en 1911 à Saint-Pétersbourg, le géographe russe N. Chavrov, qui a personnellement participé à cette politique, résume ainsi un siècle de colonisation de la Transcaucasie et du Karabakh: « Le plus grand nombre d’immigrants provient de la nation arménienne. Ainsi, sur 1,3 million d’Arméniens transcaucasiens, plus d’un million n’appartiennent pas aux peuples autochtones de la région et sont installés par nous… En recourant largement à des faux témoignages, les Arméniens étrangers sans terres ont saisi de vastes espaces de terres de l’État ». Cependant,  malgré cette politique de l’Empire russe, au début de XXe siècle la population azerbaïdjanaise était encore prédominante dans la région du Karabakh. Ainsi, selon le dernier recensement de l’Empire russe datant du 1er janvier 1916, 315 000 Azerbaïdjanais et 243 000 Arméniens vivaient dans les quatre districts qui constituaient le Karabakh historique.

Les Alliés et le Karabakh

Le 28 mai 1918 a été proclamée l’indépendance de la première république d’Azerbaïdjan, qui comprenait les régions de Transcaucasie orientale et méridionale, y compris le Karabakh. Les représentants des puissances alliées reconnaissaient l’autorité du gouvernement de l’Azerbaïdjan sur la région du Karabakh. Le 19 juin 1919, le major général Corry, commandant des troupes britanniques dans le Caucase, en réponse à la demande du Premier ministre arménien Khatissian de remplacer le gouverneur azerbaïdjanais du Karabakh par un gouverneur britannique, assisté d’un représentant du gouvernement arménien, faisait valoir que cette solution de la question du Karabakh ne pouvait être acceptée, « car il ne peut pas être permis non plus que votre gouvernement ait des droits administratifs sur ce district. Vos frontières temporaires ont été très clairement définies et il n’y a pas de raison pour vous de les dépasser dans cette direction ».

Une position similaire en faveur de l’appartenance azerbaidjanaise du Kazabakh a été exprimée par la diplomatie française. Le « Comité d’études », créé par Aristide Briand, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères afin de préparer des dossiers en vue d’une future Conférence de la Paix, constatait en décembre 1918 que « En Russie, depuis l’effondrement de l’empire tsariste, une République arménienne centrée sur Erevan… comportait des minorités comme les Tatars [les Azerbaïdjanais]. Les Arméniens étaient nombreux dans le Karabakh situé hors des limites de la République arménienne ».

« Rattacher » ou « maintenir »?

Quant à la thèse du « rattachement du Karabakh à l’Azerbaïdjan par Staline », insinuant une décision arbitraire dans le cadre d’une stratégie de « diviser pour mieux régner », elle ne tient pas non plus à l’épreuve des faits. Par un décret du 5 juillet 1921, le Bureau du Caucase du Comité Central du Parti communiste russe (auquel Lénine avait confié en 1920 la surveillance de l’application des directives de Moscou concernant la Transcaucasie) a conféré une autonomie à la communauté arménienne du Karabakh, tout en affirmant aussitôt comme principe  fondamental son caractère azerbaïdjanais. Les termes étaient clairs et précis : « Partant de la nécessité de la paix nationale entre les musulmans et les Arméniens, les liens économiques entre le Karabakh supérieur et inférieur et ses liens constants avec l’Azerbaïdjan, maintenir le Haut-Karabakh en république soviétique d’Azerbaïdjan, en lui conférant une large autonomie régionale ».  

Les mots choisis – « liens constants » et « maintenir » – ainsi que l’évocation de liens entre Haut et Bas Karabakh les rendant inséparables sont sans ambiguïté aucune, et contredisent les tentatives de réécriture de l’histoire, qui prétendent à « un transfert » ou « un rattachement » du Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan. Par ailleurs, Staline n’était pas membre de Bureau du Caucase et n’a donc pas participé au vote…  

« Nation martyre », trois vagues de nettoyage ethnique et droits de l’Homme

Pour comprendre l’essence du conflit, il est fondamental de répondre à la question de son origine : quand ce conflit a-t-il commencé ? En réalité, bien avant la proclamation de la soi-disant « indépendance » du Haut-Karabakh en 1991. À l’automne 1987, les 250 000 membres de la minorité azerbaïdjanaise de l’Arménie soviétique ont été expulsés, transformant le pays en une république mono ethnique. Cette expulsion massive et programmée des Azerbaïdjanais était le premier nettoyage ethnique d’une telle ampleur dans l’histoire de l’ex-URSS depuis 1945. Il s’agissait d’une mesure bien réfléchie, une étape nécessaire dans une stratégie visant l’annexion ultérieure du Haut-Karabakh. Sans cette expulsion, la proclamation de l’ »indépendance » du Haut-Karabakh risquait de susciter chez la minorité azerbaïdjanaise en Arménie des aspirations identiques à l’autodétermination et à l’indépendance dans des régions où ils étaient majoritaires. Bien évidemment, cette revendication hypothétique était inacceptable pour les auteurs de la stratégie arménienne d’expansion territoriale, d’où leur choix d’expulser les citoyens arméniens d’origine azerbaïdjanaise. 

Ensuite, avec l’occupation arménienne du Haut-Karabakh en 1991-1992, un deuxième nettoyage ethnique s’est abattu sur les Azerbaïdjanais de la région. Cette fois l’expulsion a été accompagnée des massacres, comme celui de Khodjaly (à 5 km de la ville de Khankendi), en février 1992 au cours duquel 613 personnes (dont 106 femmes, 63 enfants et 70 personnes âgées) ont été brutalement tuées. Au total, plus de 44 000 Azerbaïdjanais, Russes, Ukrainiens, Grecs, Moldaves, Allemands, Oolonais, juifs et autres appartenances ethniques et religieuses, ont été expulsés du Haut-Karabakh, soit près de 25% de la population de cette région selon le dernier recensement de l’URSS de 1989. 

Enfin, l’occupation par les forces armées arméniennes entre mai 1992 – octobre 1993 de sept régions autour de Haut-Karabakh a conduit à un troisième nettoyage ethnique et à l’expulsion de plus de 670 000 Azerbaïdjanais. Ces trois vagues ont fait en six ans près d’un million de réfugiés et déplacés azerbaïdjanais. Tous ces réfugiés, toutes ces personnes déplacées ne bénéficient-elles pas du droit de retourner dans leurs foyers et d’y vivre en paix et en sécurité? 

De tout cela, le Figaro ne dit mot et préfère protéger les occupants et les agresseurs et ignorer les victimes. Au contraire, il présente le peuple arménien comme martyre, victime, omet sciemment de rappeler la barbarie des bombardements, des attaques, des massacres et des crimes de guerre, à l’encontre des Azerbaïdjanais. 

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’intégrité territoriale

Les aspects juridiques du conflit sont aussi importants que les aspects historiques. Selon la « Déclaration relative aux principes du droit international », adoptée par l’Assemblée Générale de l’ONU le 24 octobre 1970, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes «ne doit pas autoriser ou encourager une action, quelle qu’elle soit, qui démembrerait ou menacerait, totalement ou partiellement, l’intégrité territoriale ou l’unité politique de tout État souverain et indépendant». De même, selon la Déclaration, «tout État doit s’abstenir de toute action visant à rompre partiellement ou totalement l’unité nationale et l’intégrité territoriale d’un autre État ou d’un autre pays ». De plus, l’esprit et la lettre du droit international interdisent que le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes soit revendiqué pour mieux dissimuler un nettoyage ethnique. 

Fidèle à ces principes, la communauté internationale a toujours condamné l’usage de la force militaire contre l’Azerbaïdjan et l’occupation de son territoire qui en résultait. C’est le principe qui fonde la paix internationale : aucune acquisition de territoire par la force ne peut avoir de valeur juridique. Cette unanimité de la communauté internationale est parfaitement affirmée par les quatre résolutions du Conseil de Sécurité adoptées en 1993, soulignant la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’inviolabilité des frontières de l’Azerbaïdjan et demandant le retrait immédiat, complet et inconditionnel des forces armées arméniennes de la région du Haut-Karabakh et des autres territoires occupés de l’Azerbaïdjan. 

Cela fait donc 28 ans que nous avons attendu patiemment l’application de ces dispositions. Aujourd’hui, il nous faut les appliquer  nous-mêmes, conformément à l’article 51 de la Charte de l’ONU, qui donne à chaque état le « droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée ». 

L’Arménie chrétienne contre l’Azerbaïdjan musulmane, ou chauvinisme contre tolérance?

Certaines de vos tribunes ont même imaginé faire croire que les origines de ce conflit étaient religieuses. Or ce conflit n’oppose pas le Christianisme à l’Islam. L’Azerbaïdjan est un pays laïc, tolérant, dans lequel vivent une dizaine de nationalités différentes qui exercent leur religion dans un cadre pacifique, sans communautarisme, sans séparatisme. 

Avant qu’elle ne soit occupée par les forces armées arméniennes, la région du Haut Karabakh était une région multiethnique où se côtoyaient pacifiquement, comme j’ai déjà indiqué ci-dessus, des représentants de 48 minorités ethniques et religieuses. Ce n’est que depuis  l’occupation arménienne que plus aucune autre minorité subsiste dans la région. Les mosquées sont transformées en porcherie et étables, les juifs sont chassés et leur synagogues sont détruites, le patrimoine culturel et religieux de l’Azerbaïdjan (avant la conquête par les Arabes au 7ème siècle, l’Azerbaïdjan pendant 6 siècles était un état chrétien – l’Albanie du Caucase) a été arménisé. Ainsi, les faits montrent qu’il s’agit du chauvinisme arménien et de la terreur contre la tolérance azerbaïdjanaise.

Ce simple rappel des faits n’a jamais été fait dans les médias. Pourquoi? Parce que Le Figaro, Le Monde, Le Point, La Marianne, L’Express, Charlie Hebdo et les autres médias ont peur de la vérité historique, et préfèrent construire un mensonge autour de ce conflit, pour poursuivre des années de complaisance au service de la communauté arménienne.

Dans son roman célèbre, Au Plaisir de Dieu, Jean d’Ormesson notait : « A-t-on jamais écrit une histoire des sentiments ? Nous avons des histoires des batailles, des dynasties, de la peinture et de la musique, de la littérature et de la philosophie… Il nous faudrait une histoire des sentiments. » Cette histoire des sentiments du peuple azerbaïdjanais s’écrit depuis 1987. C’est une histoire des sentiments qui a 33 ans (un chiffre qui résonne dans l’esprit des chrétiens, juifs et musulmans), une histoire de la déportation et de la terreur, de l’occupation et de la destruction, des pertes et des larmes. 

Mais c’est également une histoire de la croyance qui ne nous a jamais quittés toutes ces années. Celle de la croyance que le Karabakh, Karabakh outragé, Karabakh brisé, Karabakh martyrisé, mais Karabakh libéré, revient souffler et renaître dans le sein maternel. 

John Bolton persiste et signe (5/5)

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John Bolton publie un livre explosif qui dévoile les coulisses de l’administration Trump. Nidra Poller poursuit sa lecture du livre de l’ancier conseiller à la sécurité nationale.


Les quatre premières parties sont à retrouver ici.

Rappel: On offre ici la 5e partie d’un résumé en filigrane du texte rédigé par l’ancien conseiller en sécurité nationale, ambassadeur John Bolton, sur l’administration Trump. Dans la course à sa réélection, Donald J. Trump se présente comme l’homme fort, faiseur de deals. John Bolton, son ancien conseiller en sécurité nationale, lui porte en long et en large la contradiction [The Room Where it Happened]. Annulant sur un coup de tête des frappes dissuasives contre des agressions iraniennes, le fortiche se contente de quelques tweets musclés.

Invité surprise au G7 de Biarritz

Août 2019 : Les conseillers sont, encore une fois, mobilisés dans l‘urgence pour empêcher le président de tomber dans un piège … tendu, cette fois-ci, par Emmanuel Macron qui a eu la bonne idée d’inviter le ministre des affaires étrangères iranien au G7 de Biarritz. « Everything he touches turns to shit  [tout ce qu’il touche devient de la merde] ». Berné par cette déclaration typiquement trumpienne, Bolton se dit que le danger est écarté.

À lire aussi:John Bolton persiste et signe (4/5)

Quel charme exercé pendant le déjeuner en tête à tête Trump-Macron a donné une brûlante envie au président américain de rencontrer Zarif ? Les conseillers le déconseillent. Netanyahou téléphone pour le prévenir. Jared bloque la communication, vexé qu’un chef d’État étranger ose dicter les fréquentations du président américain. Le gendre, lui, estime qu’on n’a rien à perdre à parler avec les Iraniens. Macron lance l‘idée extravagante de trouver une ligne de crédit pour l’Iran. Bolton pense qu’il lui manque un boulon ! Les médias jouent le suspens. En fin de compte, le blind date tombe à l’eau. Bolton, qui n’est pas sur place, avait décidé de démissionner si Trump passait à l’acte. Ce n’est que partie remise.

Mission en Afghanistan, échappée belle à Camp David

Début 2019 : Bolton et ses collègues partagent une même vision de la mission en Afghanistan : empêcher la résurgence d’ISIS et d’al Qaïda qui menacent la sécurité américaine et rester vigilant sur les programmes nucléaires de l’Iran et du Pakistan voisins … Et de faire en sorte que le président prenne des décisions et les respecte. L’objectif de Trump est de retirer les militaires et de laisser l’Afghanistan à ses démons. Il aime à dire que la reconstruction des tours jumelles a coûté moins cher que la guerre en Afghanistan … faisant fi des 3 000 morts du 11 septembre. Il écoute à peine les briefings, reprend ses rengaines, se plaint que la Chambre ne lui donne pas les sous pour son mur, demande ce qu’on fout en Afrique …

Des fissures paraissent dans l’équipe : Bolton apprend par Zalmay Khalizad, qu’il connaît depuis 20 ans, que Pompeo ne veut pas qu’ils se parlent, car ça gêne sa gestion, en collaboration avec le président, du dossier afghan. En juillet, Khalizad entame des négociations avec les Talibans. Bolton et ses collègues à la Défense y sont opposés. Pompeo, furieux, leur ferme le clapet : Khalizad est chargé de mener les négociations en toute liberté, point final. Trump n’a de cesse ce confondre président Ghani avec son prédécesseur Kharzai. CNN dévoile des informations sur les pourparlers, Trump les traite d’ordures qui méritent le peloton. Il revient souvent à l’idée que le Département de la justice devrait arrêter des journalistes, les jeter en prison et les obliger à dévoiler leurs sources.

Trump, comme d’habitude distrait pendant les consultations, lance soudain : « Je veux qu’on se retire … qu’on  se retire de partout. » Et enchaîne sur le riff « tout cela nous coûte trop cher », l’OTAN, j’ai failli nous retirer, qu’est-ce qu’on fout en Afrique, pourquoi dépenser pour l’Ukraine, il faudrait mettre fin aux exercices militaires en Corée du Sud. Voilà la solution : on se retire d’Afghanistan et on annonce que s’ils font des bêtises on brisera leur putain de pays en mille morceaux. Bolton sait que ce ne sont que des paroles en l’air. Pompeo cache son jeu. Et se laisse dicter les conditions par les Talibans.

Lors d’une vidéoconférence, Trump dit comprendre le but des Talibans —récupérer leur pays —et confond toujours Ghani et Kharzai et leurs fortunes personnelles respectives. L’un après l‘autre, les conseillers cèdent à la pression. [Le Ministre de la défense] Esper, finalement, parce que « c’est sujet aux conditions ». Bolton sait que les Talibans ne les respecteront pas.

Puis, Trump décide d’inviter les Talibans à Washington ! Obnubilé par les avantages qu’il va tirer de l’affaire, qu’il conçoit comme un spectacle, le président a hâte d’en informer les médias : c’est formidable, les Talibans brûlent de parler avec lui, de faire la paix, encore un de ces deals extraordinaires. Bolton : il n’y  a que Trump pour croire qu’un président américain devrait s’entretenir avec ces voyous.

L’équipe tente d’organiser la réunion, un casse-tête, surtout que Trump donne des consignes du genre, « Mollo sur la sécurité, on ne veut pas heurter la dignité des Talibans ». La rencontre est prévue pour le 8 septembre, 3 jours avant l’anniversaire du pire attentat jamais commis sur le sol américain … réalisé avec l’aide des Talibans. Sur ces entrefaites tombe la nouvelle d’un attentat à Kaboul, dix morts dont un Américain. Encore une fois, les grandes manœuvres se terminent en tweets. Le président gronde les Talibans qui ont tout gâché, confirmant dans la foulée l’intention ignoble de les inviter à Camp David.

Bolton : « Après ma démission, l’administration a repris les pourparlers avec les Talibans—erreur confondue avec la retraite de la Syrie—couronnés de la signature d’un accord semblable à celui rédigé avant l’attentat. C’est du pur style Obama. Ça n’a pas empêché Trump de déclarer aux médias, quelques heures après ma démission (qu’il a maquillée en limogeage) : « Il a eu sa chance, il n’a rien fait. » Au contraire, le président seul est responsable de cette stratégie en Afghanistan et des conséquences qui s’ensuivront. »

Fin de partie

Quelques jours après que Bolton ait quitté l‘administration, l’affaire de l’Ukraine explose à la figure du président. L’ancien conseiller remonte le fil de l’histoire, à partir des présidentielles où Trump avait supposé qu’un président pro-russe pourrait nous éviter une 3e guerre mondiale. Il commence déjà à s’en prendre à l’ambassadrice Yovanovitch, se basant sur des rumeurs colportées par Giuliani, démenties par Pompeo, qui finit pourtant par se retourner contre elle. C’est un compte-rendu fascinant, vu de l’intérieur, de tout ce qu’on a entendu en fin d’année devant la commission d’enquête qui a conclu à l‘impeachment. Bolton confirme les témoignages : machinations douteuses de l’administration, travail au noir de Giuliani et ses sbires, obstruction de justice, coups bas, chasse aux fonctionnaires … Trump croit aux théories du complot qui désignent l’Ukraine, pas la Russie, comme le pays qui a essayé d’influer sur les présidentielles de 2016.

La victoire de Zelensky n’y change rien. Trump tempête : l’Ukraine, je n’ ai rien à foutre, putain de merde d’Ukraine, ils ont essayé de me faire couler en 2016 avec ce salaud de Hunter Biden … Le tout répété 10 fois dans une rage sans retenue.

Le président découvre l’enveloppe de $250 millions, sans comprendre que l’assistance militaire a été accordée par la législature, et décide de l’utiliser comme levier pour obtenir des preuves contre les Bidens. Bolton confirme le témoignage de Fiona Hill et d’autres fonctionnaires chargés d’appliquer la politique de l’administration en Ukraine. Il raconte ses efforts, avec le soutien de en compagnie de certains collègues, pour convaincre Trump de débloquer l’assistance et de mettre fin à la diplomatie parallèle de Giuliani et Sondland. En vain. Puis, Trump décide que c’est l‘OTAN qui doit régler les $250 millions à l‘Ukraine. Brutalement, suite aux révélations du lanceur d’alerte, l’aide est débloquée et les médias commencent à comprendre l’ampleur du scandale, au-delà du coup de fil du 25 juillet.

Adieu à la compagnie

Bolton ne le dit pas mais on pourrait conclure logiquement que le président avait décidé de lui faire payer les ratés de la saison.

Le 9 septembre je suis convoqué au Bureau Ovale. Trump est vexé par l’image donnée dans les médias du fiasco du dossier Taliban, l’invitation à Camp David, les tweets. Il me dit : « On ne t’apprécie pas. On dit que tu ne joues pas bien en équipe ». Il poursuit, m’accuse d’avoir un avion privé [faux], d’avoir trop de fidèles au NSC [ce qu’il appelle le « deep state »], d’être responsable des fuites [ce serait plutôt Pompeo et Mulvaney] … »

Bolton répond qu’il est prêt à démissionner si le président le souhaite, Trump dit qu’il va réfléchir, Bolton retourne à son bureau et demande à son assistante de faire imprimer sur l’en-tête de la Maison Blanche sa lettre de démission, préparée plusieurs mois auparavant.

Bolton :« Quand j’ai quitté l’administration le 10 septembre je ne connaissais rien des accusations portées par le lanceur d’alerte, dont j’ignore l’identité. Je ne sais pas si la gestion du dossier ukrainien mérite l’impeachment du président, mais j’étais troublé par toute l’affaire. Malheureusement, le procès est vite devenu un Armageddon partisan. Le peu qui restait de notion de complexité et de rigueur intellectuelle dans le débat politique américain s’était perdu dans la bagarre. »

Les Démocrates ont bâclé l’affaire en voulant aller trop vite, privant les citoyens d’une compréhension globale des méfaits du président, y compris et au-delà du dossier ukrainien. Trump met ses grosses bottes partout, se mêle des affaires de justice, outrepasse les droits de la présidence et confond son intérêt personnel avec l’intérêt national. Je n’ai pas souvenir d’une seule décision qui n’était pas animée de son souci de réélection.

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Bolton, qui n’a pas témoigné devant la Chambre pour des raisons liées à la séparation des pouvoirs, se serait présenté devant le Sénat s’il était assigné à comparaître. Faute du témoignage devant le Congrès, il verse au dossier une œuvre d’histoire actuelle documentée, argumentée, puisée au cœur d’une administration aberrante. On a essayé par tous les moyens d’empêcher la publication de ce récit. Le président, incapable d’accepter la moindre critique, a recours tout naturellement à la censure.

Il n’y a pas d’omerta en politique.

« I stand by these views still today » [Je persiste et signe]

Jean-Pierre Obin: «Pour les islamistes, le progrès, la tolérance, l’humanisme sont des valeurs exécrables»

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Entretien avec Jean-Pierre Obin, qui publie Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école


Par où commencer ? Par ce professeur d’histoire non musulman qui enseigne avec le Coran sur son bureau pour rassurer ses élèves, par ces mystérieuses « allergies au chlore » qui contaminent principalement des élèves musulmanes ou par ces bambins de CE2/CM1 défilant dans leur cour de récré au cri de « Allah Akbar » ?

Par un ouvrage s’attelant à démonter la théorie de l’évolution des espèces – et qui a circulé dans certains collèges publics – écrit par un professeur agrégé de biologie et formateur à l’institut de formation des maîtres (IUFM) de l’académie d’Amiens ? Par ce proviseur du Nord de la France qui s’est vanté dans les médias locaux de sa conception d’ « une laïcité repensée » et qui a confié à une revue que dans la cantine de son lycée, « tout le monde mange halal, y compris les non-musulmans » (pour être ensuite recadré par l’inspection générale) ou par cette principale d’un collège de l’Essonne qui a accordé une « salle de repos pour élèves musulmans » lors du ramadan ?

En se laissant happer par Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école, il se dégage parfois l’étrange impression d’avoir entre les mains un roman narrant une république en déliquescence, à côté duquel Soumission de Michel Houellebecq fait presque figure de conte pour enfants. En 2020 en France, l’école représente une forteresse dont les islamistes veulent s’emparer en priorité. Depuis 2004, l’ancien inspecteur de l’Éducation nationale Jean-Pierre Obin alerte les autorités publiques. Entretien.

Causeur. D’après une étude de l’IFOP, 57% des musulmans français de 15 à 24 ans sont d’accord avec l’affirmation : « La loi islamique est plus importante que la loi de la République ». N’est-ce pas un échec patent de l’Éducation nationale ?

Jean-Pierre Obin. Cela confirme ce que j’appelle la porosité à l’islamisme des jeunes musulmans. Depuis l’étude d’Hakim El Karoui pour l’institut Montaigne en 2016, on voit qu’ils se démarquent en cela de leurs aînés. Parmi ces jeunes, beaucoup sont en effet nos élèves. Les atteintes à la laïcité que l’on voit à l’école sont le reflet de la société. Et contrairement à une idée reçue, ce n’est donc pas par les parents que se transmet principalement l’islamisme à ces jeunes, qui sont d’ailleurs de plus en plus jeunes: le nombre d’incidents à l’école primaire est croissant. Sans doute les influences des prédicateurs de quartiers ou sur internet participent-elles beaucoup à cette inquiétante évolution, mais on n’a pas beaucoup de renseignements sur ces influences faute de recherches sur cette question.

Et l’Éducation nationale ne peut-elle pas contrer ces influences ?

Il le faudrait bien sûr. Le problème, c’est que les enseignants sont très mal armés pour répondre à ce problème parce qu’ils ne sont pas formés. En raison d’un déficit de formation considérable à ce niveau, ils n’ont aucun moyen de comprendre ce qui se passe chez ces élèves et d’avoir des réponses pertinentes aux atteintes à la laïcité. Seulement 6% des enseignants ont suivi un stage dans leur carrière sur la laïcité, ce qui est catastrophique. À l’heure actuelle, ils n’ont pas suffisamment de connaissances ou de compétences pour faire face à ces problèmes.

Dans l’énorme machine administrative de l’Éducation nationale, la culture est celle du « pas de vagues »

En effet, il y a de quoi être effondré en lisant votre livre. Des voix s’élèvent, et pas seulement à la droite de la droite – je pense à l’astrophysicien et chercheur au CNRS Jean Audouze notamment – pour réclamer un plan Marshall pour l’Éducation nationale. Ont-ils raison ?

En tous cas moi, je réclame depuis longtemps un plan de formation massif des enseignants, et pas seulement par rapport à la laïcité. Ce qui est en cause, c’est bien plus large, ce qui est attaqué par l’islamisme, c’est non seulement l’ensemble des valeurs de la République – liberté, égalité, fraternité, laïcité – mais aussi tout simplement les valeurs de la modernité. Pour les islamistes, le progrès, la tolérance, l’humanisme sont des valeurs exécrables. L’islamisme est une idéologique politique qui se sert de la religion pour parvenir à ses fins, qui veut imposer un régime totalitaire. Cela s’est passé en Iran, en Irak et en Syrie. Les enseignants et les élèves dont nous parlons vivent dans deux mondes différents. Le monde de ces derniers est entièrement régi, de la vie la plus intime à la vie sociale et politique, par la religion, ce qui était le cas en France il y a quelques siècles, d’autant plus avec la puissance de la confession, qui faisait que le curé pouvait tout contrôler. Pendant ce temps, nos enseignants vivent dans un monde complètement sécularisé, et depuis plusieurs générations pour certains d’entre eux. Comme le dit Marcel Gauchet, nous sommes devenus des analphabètes religieux, nous ne savons plus ce que c’est que la religion. La première chose qui serait nécessaire aux enseignants serait donc de connaître les religions, notamment la religion musulmane. La deuxième chose, ce serait de connaître l’islamisme, c’est à dire l’idéologie politique auxquels beaucoup de ces élèves sont soumis, afin de comprendre leurs réactions. Quand on voit un imam qui demande que les vestiaires des garçons soient séparés entre musulmans et non musulmans, on ne comprend pas pourquoi. Il suffit pourtant de lire les textes islamistes pour voir que c’est pour eux une question théologique de pureté, car il y a les circoncis et les non-circoncis. Il faut pouvoir comprendre ça pour pouvoir le combattre. Si on pense seulement que c’est un truc d’imbécile et que c’est ridicule on passe à côté. Il y a donc un énorme travail à faire pour l’ensemble des enseignants. Si vous voulez utiliser la métaphore du plan Marshall, pourquoi pas oui !

Lors de son arrivée à la tête du ministère de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer a semblé avoir conscience de l’urgence à contrer l’offensive de l’islamisme à l’Éducation nationale. Mais il ne peut pas être évidemment dans chaque académie à la fois. Même avec de la bonne volonté, peut-il vraiment y arriver seul ?

Il est assez seul, c’est vrai. Dans l’énorme machine administrative de l’Éducation nationale, la culture est plutôt celle du compromis, du « pas de vagues », de la poussière sous le tapis.

Et sur 1000 signalements en un an des atteintes à la laïcité, 12% sont le fait de personnels de l’Éducation nationale ! N’y a-t-il pas un gros problème sur la définition même de laïcité au sein des personnels de l’Éducation nationale ?

Bien sûr que oui, les conceptions des enseignants sont floues. Je pense qu’il faudrait donner une définition simple et claire de la laïcité que les enseignants pourraient appliquer et transmettre à leurs élèves.

A lire aussi, Corinne Berger: La laïcité ne peut être aimée, si l’on n’a pas rendu aimable le pays qui l’a inventée

À l’heure actuelle, seulement 6% des enseignants ont suivi une formation sur la laïcité. Au vu de l’évolution de l’emprise islamiste sur l’école depuis 2004, que vous décrivez dans votre ouvrage, comment ce chiffre peut-il être si ridiculement bas ?

Parce que ça n’a jamais été une priorité pour l’Éducation nationale. Depuis Bonaparte, l’école française, du moins le secondaire, fonctionne sur l’idée qu’il suffit de connaître sa discipline pour bien enseigner. On y valorise systématiquement la formation académique au détriment de la pédagogie et de l’éducation aux valeurs de la République. Il ne suffit pas d’écrire dans l’article premier du Code de l’éducation que « la mission première de l’école est de faire partager aux élèves les valeurs de la République », il faudrait aussi l’inscrire dans la formation et ceci s’oppose à toute une tradition française de l’excellence académique.

La déchristianisation de la France est en phase terminale, si l’on écoute Jérôme Fourquet. Nos dirigeants brandissent régulièrement la République et la laïcité comme des étendards mais peut-on vraiment croire en la laïcité comme on croit en Dieu ?

C’est une question bizarre.

Pourquoi ? « Chassez le christianisme, vous aurez l’islam », écrivait déjà Chateaubriand…

La laïcité est un principe constitutionnel qui a pour conséquence que les pouvoirs publics sont neutres par rapport aux religions. L’ensemble desinstitutions publiques, et donc l’ensemble des agents publics, doit garantir la liberté de conscience et la liberté de culte. Ça n’a donc rien à voir avec une religion.

Justement, ne pensez-vous pas que les gens ont besoin de croire en autre chose qu’un principe constitutionnel ?

Non je ne le pense pas. Seuls 27% des Français croient en l’existence d’un Dieu selon une étude de la Commission européenne de 2010.

Mais pourquoi la laïcité apparaît comme quasiment oppressive chez nombre de compatriotes croyants, et pas seulement musulmans, alors qu’elle nous permet au contraire d’être libres ?

Parce qu’elle est mal expliquée. Il y a sans doute un effort de pédagogie à faire, mais je vous assure qu’avec mes étudiants issus de culture musulmane qui arrivaient avec leurs idées reçues, j’arrivais à les déconstruire assez rapidement. Il suffit de regarder les délibérations de la commission Stasi. Quand ses membres ont été nommés, ils étaient a priori hostiles à une loi sur la question des signes religieux dans les établissements scolaires. Ils ont tous changé d’avis sauf un. Pourquoi ? Parce qu’ils ont entendu des proviseurs et des enseignants leur relater les pressions que devaient supporter ceux qui, notamment les filles, ne s’inscrivaient pas dans la norme religieuse islamiste. Pour les protéger de ce prosélytisme ils sont devenus favorables à une loi qui, au nom du principe de laïcité, protège la liberté de conscience. À partir du moment où la liberté de conscience n’était plus préservée dans l’établissement scolaire, il fallait tenter de la rétablir, c’est ce qui a été fait. Evidemment, on ne l’a pas rétablie totalement car le voile est l’arbre qui cache la forêt. Et aujourd’hui encore, dans les établissements scolaires, la liberté de conscience n’est pas suffisamment garantie, ce qui est un grave problème.

Venons-en au blasphème. Dans un sondage IFOP commandé par Charlie Hebdo en août, la moitié des Français a déclaré ne pas être « favorable au droit de critiquer, même de manière outrageante, une croyance, un symbole ou un dogme religieux », pourtant autorisé par la loi de juillet 1881 sur la liberté de presse. Dans ces conditions, comment faire accepter à des adolescents ce que la moitié des Français n’accepte pas ?

C’est difficile, ça nécessite beaucoup de pédagogie et l’on voit aujourd’hui que c’est même  dangereux. Mais il est essentiel de faire comprendre la conception française de la liberté de conscience et de la liberté d’expression. Cela peut passer par les caricatures, qui sont loin d’être toutes anti-religieuses mais qui sont souvent politiques. Il fait partie de la tradition française de la caricature de se moquer d’hommes politiques, de partis politiques et, pourquoi pas, de cultes religieux. Il y a tout un travail pédagogique pour le faire comprendre à tous les Français, ce qui ne veut pas dire que l’on va systématiquement faire de la provocation en utilisant des caricatures anti-islam.

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Vous soulignez dans votre ouvrage l’irénisme des enfants des années 1970 bercés dans l’ « illusion de la fin de l’histoire ». L’ immixtion de l’islamisme dans l’école publique laïque traduit-elle un conflit de civilisations ?

Si ce conflit de civilisations existe, il existe dans la société et pas seulement dans l’école. En effet, nous sommes plutôt dans un conflit de civilisations que dans la fin de l’histoire.

Avez-vous un peu d’espoir pour enrayer cela à l’école ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des gens qui se battent sur le terrain. Moi je suis du côté des gens qui se battent plutôt que de celui des gens qui se plaignent. Mon livre est un livre de combat, je souhaite que l’opinion publique, la société, et surtout l’Éducation nationale soutiennent les gens qui se battent plutôt que de les abandonner ou même de chercher à les détruire. Cela ne se fera pas sans plus de mixité sociale à l’école. Tous les militants laïques de quartiers sensibles le disent bien. À partir du moment où ces jeunes vivent en autarcie culturelle et religieuse, comment et à quoi les intégrer ? Cela se fait par une politique de long terme et non pas à coups de baguette magique. Je suis profondément sceptique sur tous les « faut qu’on », « y’a qu’à » et solutions à court terme démagogiques telles que celles que préconise le général Pierre De Villiers par exemple.

L’islamisme est un phénomène mondial et ancré dans le temps. Il faudra donc des politiques de longue durée, sans doute sur plusieurs générations. Retrouver de la mixité sociale et s’opposer à l’archipellisation de la société, pour reprendre l’expression de Jérôme Fourquet, prendra beaucoup de temps.

Après les rassemblements « pour les messes »: le dilemme de Darmanin

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Surréaliste pour les uns, émouvant pour les autres, intolérable pour certains. Le soir du vendredi 13, des centaines de fidèles catholiques se sont réunis à Paris devant Saint-Sulpice pour prier et chanter, demandant au gouvernement de permettre l’organisation de messes dans les églises malgré le confinement. 


D’autres rassemblements similaires avaient déjà eu lieu, d’autres sont prévus.

Sur les réseaux sociaux, on compare naturellement ces regroupements aux prières de rue musulmanes, le « camp laïque » y voit un défi insupportable à l’autorité de la République et exige des verbalisations massives, pendant que des croyants – et des non-croyants – se réjouissent de voir que, finalement, le catholicisme français ne se résout pas à une lente disparition, et que nous ne sommes pas condamnés à ce que l’islam devienne la seule religion visible. Le gouvernement tente l’apaisement, mais promet à l’avenir la fermeté. Que dire ?

Vers un affrontement inéluctable?

Si le vendredi 13 évoque l’arrestation des Templiers par Philippe le Bel, donc un combat entre l’état et une organisation religieuse, la situation tient plutôt de la tragédie grecque, et pas seulement en référence à Créon et Antigone. C’est l’affrontement semble-t-il inéluctable de gens pourtant tous honorables et bien intentionnés. Car enfin !

Qui peut raisonnablement imaginer que ces rassemblements – le terme de « manifestations » lui-même semble excessif – menaceraient la République ou la laïcité ? Ces groupes partageant le Salve Regina et des chants scouts ne tiennent pas l’ombre d’un propos, ne se réfèrent pas au plus petit commencement d’un symbole qui remettraient en cause ce qui fait notre société, nos libertés, nos droits et nos devoirs de citoyens. Chez nous, soyez reine n’est pas un appel à remplacer la République par une monarchie théocratique ! Ils ne sont pas seulement pacifiques, ils sont paisibles, sans une once d’agressivité. On peut évidemment désapprouver leurs demandes, on peut désapprouver leur action, mais on ne peut pas faire l’impasse sur ce simple constat qui d’emblée les place à part. Je ne vois qu’un équivalent : les Gilets jaunes des premiers jours, sur les ronds-points, avant qu’ils soient empoisonnés par l’extrême-gauche. Deux visages complémentaires et sans doute inséparables de la France affirmant avec dignité sa détermination à ne pas disparaître.

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À rebours, comment ne pas voir le bienfondé de la réaction du « camp laïque » ? – le vrai bien sûr, le républicain, pas ces insupportables tartuffes qui confondent laïcité et multiculturalisme. C’est peu de dire que notre pays est déchiré, c’est peu de dire que la laïcité et la soumission des religions à la loi commune sont remises en cause, alors qu’elles sont tout ce qui nous sépare à terme d’une nouvelle Saint Barthélémy. Certes, la messe est importante dans la vie des fidèles, mais il faudrait être totalement inconscient pour ne pas voir les instrumentalisations qui seront faites de tels rassemblements, et je comprends ceux qui disent qu’un minimum de sens civique aurait donc commandé de s’en abstenir.

Ils ont tous raison

Reste le gouvernement, représenté ici par Gérald Darmanin dont il faut saluer la mesure. Là encore, on peut bien sûr désapprouver sa décision d’avoir laissé faire tout en interdisant de recommencer, mais je ne doute pas un instant qu’elle ait été motivée par un sincère souci d’équilibre et de concorde. Il sait bien sûr que nombre d’églises sont largement assez grandes pour accueillir des fidèles dans le respect des règles sanitaires, mais craint sans doute une tolérance que certains s’empresseraient de présenter comme une injustice envers d’autres cultes, qui disposent moins souvent de locaux assez vastes.

Tragédie d’un vain affrontement, car il est plus que temps de réconcilier Don Camillo et Péponne. Ceux qui disent que l’Homme ne se nourrit pas seulement de pain, surtout en période de crise, ont raison. Et je suis heureux qu’ils le disent, j’espère qu’ils continueront à le dire et à le montrer : tant que nous n’aspirerons pas collectivement à plus que du pain et des jeux, nous foncerons à pleine vitesse vers l’abyme. Ceux qui veulent affirmer l’autorité de l’État et de la loi commune, tout particulièrement face à des revendications religieuses, ont raison. Puissent-ils toujours continuer à le faire: en refusant que les appartenances confessionnelles puissent primer sur la citoyenneté, ils sont les défenseurs de la liberté de conscience, sans laquelle toute autre liberté est vaine, et sans laquelle il n’y a d’ailleurs aucune foi possible. Et un État qui tente de trouver l’équilibre entre des principes contradictoires mais également fondamentaux, de tisser ensemble comme il peut la perfection de l’idéal et la complexité du réel, a raison : c’est l’essence même de la politique. Ils sont tous bien intentionnés, ils ont tous raison, et pourtant.

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Sans le vouloir le moins du monde, les uns fournissent des armes médiatiques aux islamistes qui ne tarderont pas à hurler au « deux poids, deux mesures ». Les autres semblent s’ingénier à donner raison aux mensonges de Mélenchon qui tente de faire croire que la laïcité serait par essence anti-religieuse, poussant les croyants de tous bords vers une ligne désastreuse à la CoeXisTer. Le gouvernement risque d’osciller entre pusillanimité et autoritarisme, et comment le peuple pourrait-il accepter qu’on envoie les forces de l’ordre disperser des foules pacifiques chantant l’Ave Maria, pendant qu’elles évitent soigneusement de faire respecter le confinement dans certains quartiers bien connus ?

Je vois d’ici ceux qui se frottent les mains, et ils ne sont pas bien intentionnés.

Même si la loi peut être absurde, un devoir d’exemplarité

Alors que faire ? Peut-être tout simplement retrouver l’esprit plutôt que la lettre de nos lois, et faire appel à ce que les catholiques venus prier devant Saint Sulpice et les défenseurs de la laïcité ont en commun : le souci de l’intérêt général et l’exigence de vérité.

La vérité d’abord : quel est l’état de nos connaissances sur l’épidémie et sa transmission ? Sans verser dans le complotisme, mais sans que ceux qui ont menti éhontément se croient maintenant autorisés à exiger une confiance aveugle (l’épopée des masques d’abord dits inutiles puis enfin rendus obligatoires étant particulièrement révélatrice).

Il est en effet facile de voir qu’interdire à des gens d’assister (en respectant les distances de sécurité) à une messe à l’église Saint Sulpice, pendant qu’on les autorise à s’entasser dans le métro à la station Saint Sulpice pour aller acheter des nains de jardin (eh oui, ils sont en vente dans les rayons jardinnerie, ouverts) est ubuesque, et ne peut que susciter le rejet. L’indispensable primauté de la loi de la République n’est pas non plus un blanc-seing pour l’absurdie.

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De même, les catholiques peuvent aisément comprendre et accepter que, tout particulièrement du fait du rôle unique, parfois sombre mais aussi éminent, de leur religion dans l’histoire de la France, ils ont un devoir d’exemplarité – à condition que l’on cesse, pour combattre ceux qui abusent d’une liberté, de vouloir la restreindre au détriment de ceux qui en font bon usage. Ce n’est pas là où l’on chante le Notre-Père que les enfants refusent de chanter la Marseillaise….

Le gouvernement a annoncé qu’il allait rapidement consulter les cultes, c’est une excellente chose. Espérons qu’il se souviendra que la spiritualité ne passe pas que par la religion, et pensera à ceux qui se ressourcent dans la nature, aux réunions des loges maçonniques ou dans des cafés philo : ces quêtes de vérité ne sont pas moins légitimes. Et espérons que les cultes garderont à l’esprit que leur soumission sincère à la loi commune est une condition de la paix civile.

Puisse cet épisode être aussi l’occasion de rappeler deux principes également indispensables. D’abord, que la recherche de transcendance et de spiritualité est un droit, qui va d’ailleurs bien au-delà de la liberté de culte. « La vie est plus importante que tout » a dit Gérald Darmanin. Oui, à condition de ne pas confondre la vie et la survie, et de ne pas oublier ce qui permet à la vie d’être infiniment plus que la survie. Ensuite, que la laïcité ne s’oppose évidemment pas à la liberté de culte, mais qu’elle la subordonne très justement et très fermement à d’autres droits encore plus fondamentaux, et à d’autres devoirs. La liberté de culte ne saurait en aucun cas devenir la liberté d’agir au détriment du bien commun en propageant un virus, qu’il s’agisse de la Covid-19 ou du virus nettement plus dangereux encore du fanatisme théocratique.

Nicolas Sarkozy a-t-il été un « voyou »?

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L’ancien président de la République s’est indigné face à Ruth Elkrief, parce que cette dernière, sans complaisance, a évoqué « des méthodes de voyou » en rappelant les échanges téléphoniques entre « Paul Bismuth » et Me Thierry Herzog. Analyse de Philippe Bilger


L’emportement de Nicolas Sarkozy a été, à mon sens, surjoué, comme sa comparaison avec l’invitation choquante selon lui de Ziad Takieddine sur cette même chaîne, tout à fait absurde.

Je ne suis pas juge, je suis un citoyen et contrairement à ce que certains me reprochent je n’éprouve aucune haine à l’égard de Nicolas Sarkozy.

Puisque d’abord je l’ai beaucoup admiré lors de sa campagne de 2007, puis défendu régulièrement contre la magistrature quand il était ministre de l’Intérieur et que, surtout, ce sentiment d’hostilité absolue est aux antipodes de mon caractère. Il implique qu’on ne dévie jamais d’une ligne vindicative alors que pour lui comme pour d’autres je m’ajuste aux circonstances et à la personnalité contrastée qu’elles font surgir. Bonne ou mauvaise selon les cas.

« La France a donné le sentiment que son ancien chef d’Etat pouvait être corrompu: c’est une ignominie. » Nicolas Sarkozy sur BFMTV

Ayant écouté attentivement Nicolas Sarkozy, je continue à le créditer d’une dialectique et d’une faculté d’argumentation qui ne sont pas médiocres. Elles impressionnent et peut-être sont-elles convaincantes pour beaucoup.

Pour ma part, n’oubliant jamais que, pour une personnalité politique, la présomption de sincérité n’a aucun sens si on ne la fait pas passer par un filtre technique et critique, j’avoue avoir été lassé par la répétition des protestations d’innocence, des hauts cris à tonalité morale – une « ignominie », « on est chez les fous » – qui cherchaient à occulter l’inconsistance de sa propre apologie.

Nicolas Sarkozy s’est appuyé pour sa défense sur l’étrange et précipitée vidéo libanaise de Ziad Takieddine qui probablement se rachetait ainsi de ses multiples et détaillées mises en cause de l’ancien président, non seulement face aux juges mais devant les médias.

Tenter d’établir une relation entre le Ziad Takieddine à charge puis à décharge, pour valider ce que ce témoin si fluctuant affirme contre le juge Tournaire (en gros, le juge l’aurait manipulé pour « coincer » Sarkozy) n’est pas digne d’un propos qui se voulait présidentiel.

D’autant plus que Nicolas Sarkozy avait paru abandonner, depuis quelque temps, une stratégie d’attaque contre les magistrats, qui n’avait pas donné de lui une image de sérénité et de mesure, et que la reprendre était pour le moins risqué.

Le PNF, face à l’enthousiasme du camp Sarkozy devant la rétractation de Ziad Takieddine, a dû rappeler que d’autres éléments susceptibles d’incriminer Nicolas Sarkozy existaient.

Capture d'écran YouTube
Capture d’écran YouTube

Je conçois fort bien que la qualification pénale d’association de malfaiteurs puisse, dans sa brutalité juridique, alors qu’on en est seulement au stade de présomptions, choquer Nicolas Sarkozy, mais on n’allait pas inventer, pour son seul usage, un nouveau code pénal avec des dénonciations plus édulcorées !

Quand il s’est agi de répondre sur le comportement en Libye de certains de ses très proches (Claude Guéant et Brice Hortefeux, sans oublier la venue de Me Thierry Herzog accompagné par Me Szpiner) et sur le dossier Senoussi, le beau-frère de Kadhafi, je l’ai trouvé infiniment moins convaincant puisqu’il ne pouvait évidemment pas démontrer que ses amis étaient intervenus sans son accord.

Comme Ziad Takieddine, cet homme ayant menti tout le temps au point qu’on s’interroge sur la vérité qu’il a pu dire un jour (Le Point), on sait également que lors de l’interview à BFM TV, Nicolas Sarkozy a par exemple menti sur ses liens avec Thierry Gaubert, qui n’auraient soi-disant plus existé depuis 1996 (Mediapart).

Le Groupe Lagardère (Paris Match et JDD), dont Nicolas Sarkozy est membre du conseil de surveillance, va le défendre et Mediapart s’accrocher à ses certitudes et à ses investigations.

Je voudrais aller plus loin et battre en brèche le propos, au fond central, de l’ancien président : « Comment croire que moi, président, j’aurais pu accomplir cela ? »
Mais c’est justement le problème : on peut le croire.

Raisonnons par l’absurde.

Non seulement on n’aurait jamais pu imaginer un de Gaulle mis en examen mais l’aurait-il été dans les circonstances d’aujourd’hui qu’on aurait compris son indignation outragée et la stupéfaction de tous ! Ni capable du pire ni possible coupable de celui-ci.

Parce qu’à aucun moment le général n’aurait traîné à ses basques la bagatelle de six procédures ! Qu’elles se terminent par des non-lieux ou des renvois n’a pas une importance décisive: Nicolas Sarkozy n’a jamais été étranger dans sa vie présidentielle à une eau trouble et chercher à nous faire accroire que sa moralité le rendrait pur par principe est une plaisanterie.

Souhaiter une corrélation entre rectitude personnelle et vie publique n’est pas une exigence archaïque. Et il est déprimant que le citoyen se moque comme d’une guigne des transgressions se rattachant peu ou prou à l’univers du pouvoir, quand il ne les tourne pas en dérision pour se moquer de ce puritanisme républicain.

C’est par exemple navrant: comme un seul homme, les LR – et tous les partis hélas agiraient de même – ont apporté leur soutien à Nicolas Sarkozy, dans une confusion entre l’appui politique, l’ignorance judiciaire et la désinvolture éthique. Des militants demandent à Brice Hortefeux ou au sénateur Pierre Charon : « Quand va-t-il revenir ? » (Le Monde). Ce n’est plus de la fidélité mais de l’aveuglement. Aspirer à un passé battu et trouble pour se détourner d’un futur rénové est une aberration.

Alors Nicolas Sarkozy a-t-il été « un voyou » ? Il nous affirme, la main sur le cœur, qu’un ancien président ne peut pas l’être.

Comme ce serait bien si c’était vrai !

Conception médiatiquement assistée


Quand une artiste performeuse australienne s’auto-insémine en ligne…


La nouvelle Immaculée Conception nous vient des antipodes. L’artiste performeuse australienne, Casey Jenkins, a été visitée par le Saint-Esprit « queer ». Pour dénoncer l’hétéronormativité de la reproduction, cette artiste qui, en 2015, a tricoté de la laine qu’elle sortait de son vagin, s’auto-insémine en ligne. Lorsque vient le temps de son ovulation, la dame le proclame sur internet, se fait livrer une fiole de sperme et procède elle-même à l’insémination sur un canapé, en se filmant sous l’œil ébahi des internautes.

Selon l’artiste, sa performance, loin d’être une exhibition malsaine, constitue une dénonciation non seulement de la place de la femme dans le monde de l’art (évidemment trop petite), mais aussi des préjugés contre la grossesse et la conception queers. Cependant, Jenkins a enfanté une première fois selon les vieilles méthodes, semble-t-il : « J’ai eu un enfant il y a quelques années et je me suis vraiment rendu compte que lorsqu’on doit s’occuper d’un bébé, il ne reste plus de place pour grand-chose d’autre, surtout lorsqu’on évolue dans le monde de l’art. » Avions-nous besoin d’une artiste queer pour nous livrer un tel scoop ?

Le confinement comme élément déclencheur

C’est le confinement qui a fait germer dans l’esprit de Jenkins l’idée de l’auto-insémination. Le temps suspendu aurait rendu notre rythme de vie moins « patriarcal » et donc plus compatible avec les rythmes de son corps. Dans son « live show » sur internet, Jenkins prend donc son temps. Avant de s’introduire la semence, elle cause gynécologie et, une fois l’acte accompli, s’allonge par terre pendant trente minutes.

Mais combattre le patriarcat demande de l’argent. Le Conseil australien pour les arts, qui avait initialement prévu de subventionner la performance, s’est retiré face au risque juridique associé au financement d’une grossesse. La brèche a été colmatée par une fondation suisse et une association basée à Adélaïde pour qui cette œuvre représente « une critique incisive de la façon dont la reproduction est communément perçue ». Mais seulement si le miracle s’accomplit.

Noël approche, il faut mettre au pas nos petits soldats

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Finis les jouets sexistes, une charte du gouvernement vise à détruire les stéréotypes de genre. Ou quand l’idéologie s’immisce jusqu’à nos enfants, pour remplacer une construction par une autre.


Si vous étiez passé à côté il y a un an sachez qu’il existe une charte officielle émise par le gouvernement, signée par trois ministres et « les acteurs de la filière jouet », et dont l’édition 2020 vient de sortir. Le communiqué de presse en explique l’objectif :

« La charte pour une représentation mixte des jouets a été signée pour la première fois, il y a un an, permettant un premier pas vers la déconstruction de ces stéréotypes ancrés dès le plus jeune âge, notamment par le biais des jouets. »

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Il y a quelques jours le CSA nous expliquait qu’il allait falloir, en quelque sorte, mettre au pas la création audiovisuelle pour la faire entrer dans le moule de la diversité. Cette obsession de tout contrôler, cette vague totalitariste complètement folle, se traduit aussi par une volonté de mise au pas de nos petits soldats de plomb.

La charte, comme tous les documents de ce genre est une sorte de déclaration de principes par lesquels les acteurs du secteur prennent un certain nombre d’engagements. Evidemment ce ne sont que des engagements, il n’est pas vraiment parlé de contrôles ni de sanctions à ce stade, cela ne semble pas très contraignant, mais tout de même. Voici quelques exemples :

  • Ne plus concevoir de jouets véhiculant des stéréotypes genrés discriminants
  • Ne plus créer d’univers distincts fille-garçon
  • Promouvoir la mixité ou la neutralité dans la scénographie des catalogues
  • Développer des visuels neutres ou mixtes y compris pour les catégories traditionnellement sexuées (cuisine, bricolage, soin aux bébés…)
  • Ne plus employer l’expression « pour faire comme maman » dans le cas d’un kit ménage mais « pour faire comme les grands »
  • Plus de codes couleurs fille-garçon

L’obsession de la déconstruction 

Inutile de poursuivre, à travers ces engagements, et toute la politique de propagande et de formation qui est proposée, on voit bien l’obsession des pouvoirs publics et des autres signataires. Il s’agit ni plus ni moins que de réellement déconstruire notre représentation du monde pour en recréer une nouvelle qui soit conforme aux idéaux égalitaires et asexués qui nous sont tombés dessus en ce 21 ème siècle.

Il faut croire que notre monde était oppressif, que la différence fille-garçon dans les goûts et les couleurs était juste une reproduction de stéréotypes, que nous étions dans l’enfer d’un univers non-mixte et qu’il faut désormais donner un grand coup de balai.

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Qu’il y ait à encourager, voire soutenir, les filles ou les garçons pour leur assurer le libre choix de leurs études, de leur profession, de leur sexualité, c’est une évidence. Ce qui est effrayant en l’occurrence c’est la démarche des pouvoirs publics, et la stupidité du substrat idéologique.

Remplacer une construction par une autre

Ces gens là s’imaginent avoir fait une découverte extraordinaire en mettant en avant les « stéréotypes ». Mais depuis toujours on sait bien que nous vivons dans un univers de stéréotypes. Nous avons par notre nature comme par notre culture un certain nombre de représentations qui structurent notre vision du monde et de nos semblables. Évidemment nos parents, notre entourage, notre éducation orientent nos choix et notre ressenti. Ce qui est stupide c’est imaginer qu’il puisse en être autrement. Déconstruire tout cela ne sera pas une libération, c’est juste remplacer une construction par une autre. Un univers culturel lentement sédimenté par un univers théorique élaboré sur la base de quelques concepts fumeux. C’est remplacer un univers, qui est celui que les siècles de notre civilisation nous ont légué, par un autre univers, celui que les gourous du nouveau monde veulent nous imposer. Un monde sans filles ni garçons, sans histoires, sans frontières, sans identités.

Évidemment le monde évolue constamment, et sans doute demain ne sera jamais comme hier. Mais cette évolution doit se faire « naturellement » et on verra comment cela se passera. Prétendre dicter ce que doit être ce futur (au nom de quoi ?), vouloir mettre en œuvre, à coup de chartes, de lois, d’organismes de contrôle, de propagande systématique par tous les moyens de l’État, les moyens de modeler les esprits, c’est une prétention  démiurgique totalement folle.

On achève bien les hussards

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Porteur d’espoir pour ceux qui voulaient sauver la laïcité menacée, le Vademecum édité par le ministère a été mal diffusé à l’école


Je me souviens. Paris, 6 janvier 2018. La soirée « Toujours Charlie ! », est organisée par le Printemps républicain, la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) et le Comité Laïcité République, aux Folies Bergères. C’est le temps de l’union et de l’espoir. Nous sommes à la veille de la création du Conseil des Sages de la laïcité. Les élus à cette table savent déjà qu’ils en seront et leurs noms circulent autour du buffet.

A lire aussi: Jean-Pierre Obin: «Pour les islamistes, le progrès, la tolérance, l’humanisme sont des valeurs exécrables»

Le hasard des plateaux de mignardises me rapproche de l’un d’eux. Je le sais homme de conviction, pétri de foi laïque et connaisseur du monde enseignant. Il me parle d’espoir et de projets d’action mais j’ose une question : « N’y a-t-il pas un bémol ? Les hussards, combien de divisions ? J’en croise si peu au quotidien…». Aucun de mes doutes n’altèrera son jovial enthousiasme et il me répondra qu’il y en a partout, citant l’exemple de Bernard Ravet, présent à la soirée. Pourtant, à voir où nous en sommes, il n’y a plus guère matière à sourire aujourd’hui.

Un Vademecum de la laïcité mal diffusé

Tout avait pourtant si bien commencé. Rassembler un collège d’experts, chargé de compiler l’ensemble des textes qui doivent éclairer la pratique de la laïcité dans les établissements scolaires était une nécessité, mais cette initiative, qui aurait dû être un point de départ, fut un point final. 

Revenons sur les faits. Le Vademecum porteur d’un espoir de diffusion de pratiques homogènes est annoncé « distribué dans les établissements » à partir du mois de mai 2018. À cette annonce, beaucoup imaginent un solide document relié mais il ne s’agit que d’un lien vers une version numérique à télécharger. Ce choix signe une volonté d’économie, mais surtout une incapacité à prendre en compte la réalité du terrain, particulièrement dans le premier degré où les directeurs assument seuls une gestion répartie, dans le secondaire, entre toute une équipe (secrétariat, gestionnaire, surveillants…). Le lien finira donc, dans la plupart des cas, noyé dans la boîte mail professionnelle des enseignants, au milieu de dizaines d’autres. Il ne s’incarnera que rarement en version papier, car nombreuses sont les écoles à l’équipement informatique défaillant ou dont le budget en photocopies est contingenté. Ainsi, encore aujourd’hui, en questionnant les personnels, on constate que, ce vademecum de la laïcité demeure terra incognita pour la quasi-totalité d’entre eux. 

A lire aussi, du même auteur: Voile: l’ambigu Monsieur Blanquer

L’imperméabilité de l’Education nationale à ce ruissellement de textes va d’ailleurs tellement loin, que, lorsque en octobre 2019, une modification de sa fiche 22 sur les parents accompagnateurs survient et fait naître une incohérence juridique flagrante, personne ne semble la relever. Après des mois à interpeler bon nombre de défenseurs médiatiques de la laïcité et à tenter d’attirer l’attention sur ce point par mes publications, je réussis à rencontrer deux des Sages lors d’une conférence. Après un bref moment d’incrédulité, Catherine Kintzler et Alain Seksig valideront mon analyse. Ce dernier, devant toute l’assemblée présente, prendra publiquement l’engagement de tout mettre en œuvre pour régulariser la chose. Il en fera la proposition avec promptitude et m’en informera. Il faudra malgré tout huit mois pour voir apparaître une fiche 23 rectifiée dans la version du 13 octobre dernier, avec la discrétion habituelle, c’est-à-dire sans signaler cette modification comme l’imposerait une veille juridique efficace. Les acteurs de terrain auront donc une année avec une fiche 22 interdisant, par exemple, aux mères le port du voile pour « participer à des activités d’enseignement pour lesquelles elles exercent des fonctions similaires à celles des enseignants » alors que la page suivante l’autorise pour des intervenants extérieurs s’impliquant de la même façon.

Ceci apporte la preuve que soit, des gradés aux hommes de troupe, personne n’a lu le vademecum de la laïcité, soit personne n’a vu l’intérêt ou voulu prendre le risque, de signaler cette incohérence touchant un sujet brûlant. Personne, même pas les référents laïcité, piliers du dispositif de Jean-Michel Blanquer, dont Jean-Pierre Obin signale dans son dernier livre qu’ils ne sont qu’une partie à avoir été formés à leur mission, et ce, modestement, pendant quatre demi-journées. 

La laïcité se meurt aussi par désinvolture

Cette anecdote résume à elle seule une cruelle réalité: les consignes ruissellent mais s’évaporent avant d’atteindre leur cible. Les formations en ligne désincarnées ne changent rien. Chaque enseignant continue donc inexorablement avec comme référence la représentation qu’il se fait des règles de la laïcité. Hétérogénéité de pratiques entre territoires mais aussi entre écoles et même entre classes. La laïcité se meurt par ignorance, par désinvolture, par gentillesse et peur de peiner, par peur physique, par idéologie, par crainte de la mort sociale qui guette au coin de la salle des maîtres celui qui ne suivra pas les islamo-gauchistes véhéments présents dans les équipes. Le renoncement a mille facettes.

A lire aussi, Corinne Berger: La laïcité ne peut être aimée, si l’on n’a pas rendu aimable le pays qui l’a inventée

La charte de la laïcité en format réduit à une demi-feuille illisible, par économie est mécaniquement annexée à un règlement intérieur que personne ne lira. L’affiche qui la reprend n’est qu’un détail perdu sur le mur entre le menu de la cantine, la liste des parents élus et les informations sur la garderie.

Préserver l’école républicaine des querelles extérieures

Les écoles terrariums, tout en vulnérabilité vitrée ouverte sur la Cité continuent à jaillir de terre, malgré le terrorisme rampant. Offrir un espace de travail sécurisant semble un luxe. Les mesures de sécurité se construisent en papier, dans des Plans Particulier de Mise en Sécurité où l’on peut parfois lire que, par économie, le signalement d’une intrusion se fera discrètement à la corne de supporter afin de pouvoir faire la différence avec l’alarme incendie. Nous sommes loin des écoles de Jules Ferry qui étaient pensées pour être des édifices dont l’architecture massive, avec celle de la mairie, se devait d’imposer l’existence physique d’un bâtiment laïque aux côtés des églises.

A lire aussi, Hélé Béji: « On ne pourra jamais dévoiler les femmes par la force »

Face aux enjeux, il était pourtant urgent de matérialiser la laïcité dans des écrins de pierre préservant l’école des querelles des hommes, dans un vademecum diffusé en version papier, relié dignement, dans le passage physique et systématique sur le terrain d’experts de ce sujet, capables de la faire vivre. À la gérer à l’économie, son existence se fait anecdotique tant est loin ce temps où, auréolée de sa victoire sur l’Église, elle était une évidence incontestée que nul n’avait besoin de rendre palpable. La politique actuelle qui se prétend solide, ne dépasse en fait jamais l’état gazeux des mots. Dans les cours d’école, les derniers des hussards s’effacent en silence.

Comment on a laissé l'islamisme pénétrer l'école

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Christine Lagarde, dernier rempart face à la crise?

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Christine Lagarde. © Action Press/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40790926_000082

La Banque centrale européenne (BCE) joue un rôle clé dans la survie de la monnaie unique. En manipulant les taux, elle permet aux États de continuer à assurer le service de leur dette, qui apparaît de moins en moins comme un problème.


Christine Lagarde a célébré ce 1er novembre son premier anniversaire à la tête de la Banque centrale européenne (BCE). Mais l’heure n’était pas à la fête. Les mesures de restrictions et de confinement se mettent en place partout en Europe, et laissent augurer une dégradation de l’activité économique au quatrième trimestre. Fin octobre, la BCE a déclaré qu’elle annoncerait de nouvelles mesures de soutien à l’économie le 10 décembre. La plupart des économistes anticipent un relèvement de l’enveloppe du programme d’achats d’urgence lié à la pandémie (PEPP) de 500 milliards d’euros (après avoir augmenté de 750 à 1.350 milliards d’euros en juin).

À lire aussi, Jean Nouailhac: Le miracle de la multiplication des milliards

La présidente de la BCE encourage les États à dépenser sans compter, ce qui est finalement peu surprenant de la part de l’ancienne ministre de l’économie de Nicolas Sarkozy qui aura réussi l’exploit en seulement quatre ans (2007 à 2011) d’augmenter la dette publique de 500 milliards d’euros. Pour sa défense, la crise des subprimes est passée par là, mais elle avait été largement sous-estimés par la ministre. Ne déclarait-elle pas en novembre 2007: «La crise de l’immobilier et la crise financière ne semblent pas avoir d’effet sur l’économie réelle américaine. Il n’y a pas de raisons de penser qu’on aura un effet sur l’économie réelle française» ? Ses compétences d’ancienne championne de natation l’auront sans doute aidée à surnager dans cette crise, pour se retrouver propulsée à la tête du FMI. Quoi de mieux qu’une professionnelle du barreau pour remplacer DSK au pied-levé, empêtré dans ses ennuis judiciaires liés au scandale du Sofitel? Directrice générale du FMI, elle opère un changement de braquet (confirmant l’adage que la fonction fait l’homme, ou la femme) en exhortant les pays à réduire leur endettement public et réaliser des économies, estimant même que la dette publique accumulée par les pays riches approche des niveaux atteints en «temps de guerre». Une fois présidente de la BCE, elle retourne sa veste (sur laquelle elle épingle une petite chouette dorée) en incitant à la dépense publique. La chouette est censée représenter la sagesse et la prudence mais, au vu de son parcours, la girouette paraît plus appropriée.

Un remède pire que le mal

En revanche, il y a un point sur lequel elle affiche une véritable constance: c’est son engagement pour la cause des femmes, plaidant pour une économie plus féministe: «Les institutions financières doivent donner l’exemple, et promouvoir la féminisation de l’économie en général, car c’est bon pour la croissance mondiale.» Cette femme de pouvoir convaincue que la féminisation des instances dirigeantes des banques s’accompagne d’une diminution des risques financiers, va même jusqu’à dire: «Si Lehman Brothers s’était appelée “Lehman Sisters”, la situation des banques en 2008 aurait été bien différente.» Une déclaration qui doit laisser Alice Coffin admirative.

À lire aussi, Stéphane Germain: Hélicoptère monétaire: gare à l’atterrissage!

Alors si des femmes dirigeantes auraient pu éviter la crise de 2008, Christine Lagarde veut être celle qui empêchera la disparition de l’euro. La BCE joue en effet un rôle clef dans la survie de la monnaie unique en manipulant les taux afin de permettre aux États de continuer à assurer le service de leur dette qui apparaît de moins en moins comme un problème. La politique monétaire permet ainsi aux États de gagner du temps, et du temps il en faut, la mise en place du plan de relance budgétaire de l’Union étant longue et fastidieuse. Voté l’été dernier, les fonds ne devraient pas être disponibles avant l’été prochain.

La BCE continue d’administrer un remède pire que le mal, à savoir une politique de taux bas alimentant la dette, pénalisant les épargnants et alimentant des bulles. Christine Lagarde hulule: «il n’y a pas de limite à notre engagement pour l’euro», repoussant toujours plus loin les limites en termes d’injections de liquidité et de monétisation de la dette publique, à tel point que son prédécesseur Mario Draghi (l’homme du «whatever it takes ») fait désormais pâle figure. Avec cependant le risque d’un éclatement qui sera encore plus brutal, et où le risque de contagion sera plus difficile à maîtriser que la propagation du virus. Et cette fois, il sera difficile de blâmer le manque de diversité au sein des instances de gouvernance comme cause de dysfonctionnement du système.

Le secret néolibéral

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Des Démocrates aux Républicains: le renoncement collectif à la démocratie

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Si les Républicains refusent aujourd’hui de considérer Joe Biden comme un président élu légitime, les militants Démocrates et les médias, suite aux élections de 2016, refusaient déjà toute légitimité à la présidence de Donald Trump. Analyse d’un jeu de ping-pong qui menace la démocratie aux États-Unis 


D’une rive l’autre, le Rubicon se tarit. Il n’est pas vraiment surprenant que Donald Trump conteste le résultat des élections. L’idée de crier au vol en cas de défaite ne date pas d’hier : dès août 2016, quand Trump était au plus bas dans les sondages, lui et son équipe mettaient au point le slogan « It was stolen ! » (« la victoire a été volée ») utilisé aujourd’hui. En revanche, il est plus étonnant qu’une large partie des électeurs de Trump n’acceptent pas seulement de perdre mais ne soient surtout pas en mesure de penser leur défaite comme autre chose qu’une anomalie forcément frauduleuse. Mais à la différence du Monde ou du New York Times et leur patronage méprisant, voire carrément hostile, on ne peut pas se résoudre à penser que les Trumpistes soient juste une masse de fanatiques crédules et complotistes à rééduquer.  

Revanche ou retour à un juste équilibre ?

Si on veut plutôt les comprendre, il faut voir que ceux qu’Hilary Clinton appelait les « déplorables » ont eu avec l’élection de Trump, non juste une revanche sur un establishment et des médias complètement monopolisés par les Démocrates, mais le retour à un juste équilibre : une certaine Amérique avait complètement disparu et, avec la victoire de Trump, elle fit son grand retour par les urnes – d’où la surprise des Démocrates en 2016 : depuis quand les fantômes votent-ils ? Trump n’a jamais incarné l’Amérique toute entière, ni même les Républicains ou encore les conservateurs, mais bien la révolte. 2016 puis 2020 auront bien confirmé ce vote de populations culturellement et économiquement abandonnées : les Blancs ruraux et/ou défavorisés – dits « sans éducation » par la presse mainstream qui semble, soudain, avoir oublié son Bourdieu.

A relire: Les conservateurs du monde entier orphelins

En réalité, ce refus d’entendre les résultats, de seulement les penser possibles, n’est pas seulement l’apanage de l’Amérique de Trump. Les Démocrates tentent de l’oublier aujourd’hui mais dès son premier jour en tant que President-elect, Trump avait été contesté. De la Marche « des femmes » en janvier 2017 à toutes les tentatives d’impeachment, aussi infructueuses qu’infondées, Trump était systématiquement apparu, à son tour, comme une anomalie forcément frauduleuse.  Et si Trump avait gagné l’élection de 2020 – rappelons à quel point cela s’est joué de peu -, il est évident que des troubles auraient éclaté : les émeutes advenues avec Black Lives Matter n’auraient pas manqué de se reproduire et les médias auraient invoqué ces mêmes fraudes qu’ils nient aujourd’hui.

Démocrates et Républicains partagent donc cette idée que la démocratie est injuste dans ses aboutissements. Alors, il est logique que leurs méthodes et leurs agissements défient, tout autant que leurs réactions aux élections, la déontologie démocratique. Après tout, à leurs yeux, il s’agit moins de tricher que de corriger.

On peut compter sur les médias pour une chose : avec eux aucune manigance de Trump ne peut passer – il s’agit bien du premier président américain à avoir fait de son mandat un exercice de contrepouvoir. Dans son flot de péchés présumés, plus ou moins avérés, son opposition au vote par correspondance marque surement son plus fort déni de la démocratie. Alors si, en effet, ce type de vote est plus propice à la fraude – raison du moins invoquée en France à sa suppression en 1975 -, il favorise surtout le vote de populations massivement abstentionnistes : les jeunes et les minorités ethniques, ceux chez qui Trump fait ses plus mauvais scores. On peut bien prétendre que voter n’est pas tweeter et que ce doit être un acte engageant – une étude avait montré comment, les jours d’élection, la pluie favorisait les Républicains car leurs électeurs ne craignaient pas de se mouiller (sic) – n’empêche que Trump, en invoquant une frauduleuse crainte de la fraude, a voulu faire taire un vote qui ne l’arrangeait pas. Et même si dans la perspective – improbable – qu’une fraude soit prouvée, qu’un recomptage fasse rebasculer cinq états dans le giron républicain, Trump resterait défait, à hauteur de plusieurs millions de voix, par le vote populaire et ne devrait – encore – sa victoire qu’à la spécificité du système électoral américain.

Des torts systémiques

Les torts des Démocrates sont, quant à eux, moins ceux d’un seul homme, ou même de son clan, mais systémiques – ironiquement, ce mot qu’ils aiment tant est aussi celui qui les définit le mieux. Rappelons d’emblée que cette élection n’en fut pas une : systématiquement, les médias se sont unis pour faire face à Trump – la fameuse allégeance républicaine de Fox News ne s’est pas prouvée quand ils ont été les premiers à annoncer, sans certitude, l’Arizona pour Biden ; systématiquement, l’establishment culturel, universitaire et politique s’est rangé derrière Biden – au point de provoquer une sécession chez les Républicains avec le Lincoln Project. Nous parlons bien d’une élection où des multinationales – privées, donc sans mandat électoral – ont instauré un contrôle de la parole d’un président légitiment élu. Le fameux shy vote – vote non assumé pour Trump – qui a trompé les sondeurs, et qui a justifié cette croyance avant les élections d’une vague bleue démocrate, a été encore une fois prouvé et doit être vu comme ce qu’il est : il règne aux États-Unis une intolérance telle que certains ne peuvent plus assumer leurs idées. Selon un sondage du Cato Insitute, 77 % des conservateurs n’osent plus exprimer ce qu’ils pensent et un « Démocrate très libéral » sur deux se dit prêt à licencier un de ses employés si cet employé s’avérait être un donateur républicain.

L’unité de l’Amérique ne peut se faire après une défaite, même s’il s’agit de celle de Trump

Par leurs réactions, puis par leurs méthodes, Démocrates et Républicains démontrent – ensemble, pour une fois – que pour eux la démocratie n’est plus qu’un moyen que les deux camps empruntent pour imposer leurs fins. Avec, in fine, le risque de se battre dans et par la démocratie, et non plus pour elle. L’unité de l’Amérique ne peut se faire après une défaite, même s’il s’agit de celle de Trump. Cette désunion précède Trump en des causes bien plus profondes que l’idéologie actuelle des Démocrates, réduite à des identity politics, ne peut n’y comprendre, ni résoudre : idéologiquement, comment demander à un chômeur du Kentucky ou à un agriculteur endetté du Wisconsin de reconnaitre leur privilège blanc ? Plus prosaïquement, comment demander à Joe Biden d’admettre sa responsabilité dans la division actuelle alors qu’il s’en dédouane grâce et depuis Trump ?

A lire aussi: Et si la méritocratie était le problème et non pas la solution?

Présidence et Congrès gagnés, Sénat encore incertain, mis à part la Cour Suprême, les Démocrates sont dans une extraordinaire position de force. La vraie question n’est donc pas de se demander si Joe Biden peut rassembler le pays mais s’il le veut – et outre sa volonté, dont la force est encore à déterminer, compte aussi celle de son parti. Pour l’instant, les Démocrates semblent surtout ne pas pardonner à l’Amérique profonde d’avoir élu Trump et tout faire – sauf comprendre – pour empêcher que cela se reproduise. Biden a promis d’organiser dès sa première année un congrès mondial contre les pratiques dites « illibérales » – qui les définira ? -, tandis que Kamala Harris incarne, par ses liens forts avec les GAFA, la volonté de poursuivre la politisation d’Internet. Plus grave, ou plutôt plus immédiat, encore : la judiciarisation du partisanat politique. Le 6 novembre, la sénatrice Alexandria Ocasio Cortez, véritable égérie des Démocrates, tweetait: « Est-ce que quelqu’un archive les soutiens de Trump pour quand ils essaieront de nier leur complicité (sic) ? Il est possible qu’ils tentent de supprimer leurs Tweets, leurs écrits et leurs photos. »

L’adversaire devenu un criminel, le comprendre c’est aussitôt le condamner, sans oubli, ni pardon. C’est aussi pousser les Républicains dans une impossible fuite en avant : le Rubicon, s’y noyer ou finir par le traverser.

Sur le conflit au Karabakh seule la voix de l’Arménie a été entendue  

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Rahman Mustafayev

Un texte de Rahman Mustafayev, ambassadeur d’Azerbaïdjan en France


Mesdames, Messieurs les journalistes du Figaro,

J’ai toujours considéré que parmi les journaux français, le Figaro était celui qui se souciait le plus du pluralisme des expressions en privilégiant la représentation de la diversité des opinions. Pourtant, s’agissant du conflit qui se déroule actuellement dans la région azerbaïdjanaise du Haut-Karabakh, force est de constater que ce ne fut pas le cas. Depuis le début de la guerre il y a six semaines, le Figaro donne le champ libre à l’expression d’une seule et unique opinion, celle des Arméniens.

Cette tribune, dont la première version a été envoyée au Figaro fin octobre, n’a pas été publiée, sans qu’aucune explication ne soit donnée. Un tel parti pris crée un malaise. Ne pas laisser s’exprimer l’autre voix du conflit c’est faire le choix d’une vision borgne de celui-ci. Ce choix ne sert pas les intérêts de l’opinion publique. Elle est aussi indigne d’un journal comme le vôtre

L’histoire et le droit sont du côté de l’Azerbaïdjan 

Une guerre s’est déroulée pendant six semaines dans le Karabakh et les régions qui l’entourent, des milliers de personnes (civils et militaires) ont perdu la vie mais l’opinion publique française reste toujours désinformée sur ce conflit. Dans les torrents d’inexactitudes, approximations et erreurs, trois contrevérités grossières tiennent le palmarès de la désinformation : la soi-disant « appartenance du Karabakh à l’Arménie », celle de la prétendue décision arbitraire de Staline de « rattacher le Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan », et enfin la fable de la « guerre entre Azerbaïdjanais musulmans et Arméniens chrétiens ». 

L’origine azerbaïdjanaise de Karabakh

Dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’histoire est centrale, incontournable. Le Khanat de Karabakh a été rattaché à l’Empire russe comme un territoire authentiquement musulman, azerbaïdjanais, fait d’ailleurs souligné dans le préambule du Traité entre le khan (gouverneur) de Karabakh et l’Empire russe, signé le 14 mai 1805. Le 19 juillet 1811, les conclusions du premier rapport officiel de l’administration caucasienne de l’Empire russe sur la composition ethnique du Karabakh sont ainsi claires et nettes : « 12 000 familles sont recensées dans notre possession du Karabakh, les Arméniens comptant jusqu’à 2 500 familles, toutes les autres étant des Azerbaïdjanais de religion musulmane ». 

Dans les années 1826-1828, la région la Transcaucasie a été l’objet d’un plan d’installation en masse d’Arméniens originaires de la Perse et de l’Empire ottoman, mis en œuvre par l’administration russe. Dans un livre publié en 1911 à Saint-Pétersbourg, le géographe russe N. Chavrov, qui a personnellement participé à cette politique, résume ainsi un siècle de colonisation de la Transcaucasie et du Karabakh: « Le plus grand nombre d’immigrants provient de la nation arménienne. Ainsi, sur 1,3 million d’Arméniens transcaucasiens, plus d’un million n’appartiennent pas aux peuples autochtones de la région et sont installés par nous… En recourant largement à des faux témoignages, les Arméniens étrangers sans terres ont saisi de vastes espaces de terres de l’État ». Cependant,  malgré cette politique de l’Empire russe, au début de XXe siècle la population azerbaïdjanaise était encore prédominante dans la région du Karabakh. Ainsi, selon le dernier recensement de l’Empire russe datant du 1er janvier 1916, 315 000 Azerbaïdjanais et 243 000 Arméniens vivaient dans les quatre districts qui constituaient le Karabakh historique.

Les Alliés et le Karabakh

Le 28 mai 1918 a été proclamée l’indépendance de la première république d’Azerbaïdjan, qui comprenait les régions de Transcaucasie orientale et méridionale, y compris le Karabakh. Les représentants des puissances alliées reconnaissaient l’autorité du gouvernement de l’Azerbaïdjan sur la région du Karabakh. Le 19 juin 1919, le major général Corry, commandant des troupes britanniques dans le Caucase, en réponse à la demande du Premier ministre arménien Khatissian de remplacer le gouverneur azerbaïdjanais du Karabakh par un gouverneur britannique, assisté d’un représentant du gouvernement arménien, faisait valoir que cette solution de la question du Karabakh ne pouvait être acceptée, « car il ne peut pas être permis non plus que votre gouvernement ait des droits administratifs sur ce district. Vos frontières temporaires ont été très clairement définies et il n’y a pas de raison pour vous de les dépasser dans cette direction ».

Une position similaire en faveur de l’appartenance azerbaidjanaise du Kazabakh a été exprimée par la diplomatie française. Le « Comité d’études », créé par Aristide Briand, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères afin de préparer des dossiers en vue d’une future Conférence de la Paix, constatait en décembre 1918 que « En Russie, depuis l’effondrement de l’empire tsariste, une République arménienne centrée sur Erevan… comportait des minorités comme les Tatars [les Azerbaïdjanais]. Les Arméniens étaient nombreux dans le Karabakh situé hors des limites de la République arménienne ».

« Rattacher » ou « maintenir »?

Quant à la thèse du « rattachement du Karabakh à l’Azerbaïdjan par Staline », insinuant une décision arbitraire dans le cadre d’une stratégie de « diviser pour mieux régner », elle ne tient pas non plus à l’épreuve des faits. Par un décret du 5 juillet 1921, le Bureau du Caucase du Comité Central du Parti communiste russe (auquel Lénine avait confié en 1920 la surveillance de l’application des directives de Moscou concernant la Transcaucasie) a conféré une autonomie à la communauté arménienne du Karabakh, tout en affirmant aussitôt comme principe  fondamental son caractère azerbaïdjanais. Les termes étaient clairs et précis : « Partant de la nécessité de la paix nationale entre les musulmans et les Arméniens, les liens économiques entre le Karabakh supérieur et inférieur et ses liens constants avec l’Azerbaïdjan, maintenir le Haut-Karabakh en république soviétique d’Azerbaïdjan, en lui conférant une large autonomie régionale ».  

Les mots choisis – « liens constants » et « maintenir » – ainsi que l’évocation de liens entre Haut et Bas Karabakh les rendant inséparables sont sans ambiguïté aucune, et contredisent les tentatives de réécriture de l’histoire, qui prétendent à « un transfert » ou « un rattachement » du Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan. Par ailleurs, Staline n’était pas membre de Bureau du Caucase et n’a donc pas participé au vote…  

« Nation martyre », trois vagues de nettoyage ethnique et droits de l’Homme

Pour comprendre l’essence du conflit, il est fondamental de répondre à la question de son origine : quand ce conflit a-t-il commencé ? En réalité, bien avant la proclamation de la soi-disant « indépendance » du Haut-Karabakh en 1991. À l’automne 1987, les 250 000 membres de la minorité azerbaïdjanaise de l’Arménie soviétique ont été expulsés, transformant le pays en une république mono ethnique. Cette expulsion massive et programmée des Azerbaïdjanais était le premier nettoyage ethnique d’une telle ampleur dans l’histoire de l’ex-URSS depuis 1945. Il s’agissait d’une mesure bien réfléchie, une étape nécessaire dans une stratégie visant l’annexion ultérieure du Haut-Karabakh. Sans cette expulsion, la proclamation de l’ »indépendance » du Haut-Karabakh risquait de susciter chez la minorité azerbaïdjanaise en Arménie des aspirations identiques à l’autodétermination et à l’indépendance dans des régions où ils étaient majoritaires. Bien évidemment, cette revendication hypothétique était inacceptable pour les auteurs de la stratégie arménienne d’expansion territoriale, d’où leur choix d’expulser les citoyens arméniens d’origine azerbaïdjanaise. 

Ensuite, avec l’occupation arménienne du Haut-Karabakh en 1991-1992, un deuxième nettoyage ethnique s’est abattu sur les Azerbaïdjanais de la région. Cette fois l’expulsion a été accompagnée des massacres, comme celui de Khodjaly (à 5 km de la ville de Khankendi), en février 1992 au cours duquel 613 personnes (dont 106 femmes, 63 enfants et 70 personnes âgées) ont été brutalement tuées. Au total, plus de 44 000 Azerbaïdjanais, Russes, Ukrainiens, Grecs, Moldaves, Allemands, Oolonais, juifs et autres appartenances ethniques et religieuses, ont été expulsés du Haut-Karabakh, soit près de 25% de la population de cette région selon le dernier recensement de l’URSS de 1989. 

Enfin, l’occupation par les forces armées arméniennes entre mai 1992 – octobre 1993 de sept régions autour de Haut-Karabakh a conduit à un troisième nettoyage ethnique et à l’expulsion de plus de 670 000 Azerbaïdjanais. Ces trois vagues ont fait en six ans près d’un million de réfugiés et déplacés azerbaïdjanais. Tous ces réfugiés, toutes ces personnes déplacées ne bénéficient-elles pas du droit de retourner dans leurs foyers et d’y vivre en paix et en sécurité? 

De tout cela, le Figaro ne dit mot et préfère protéger les occupants et les agresseurs et ignorer les victimes. Au contraire, il présente le peuple arménien comme martyre, victime, omet sciemment de rappeler la barbarie des bombardements, des attaques, des massacres et des crimes de guerre, à l’encontre des Azerbaïdjanais. 

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’intégrité territoriale

Les aspects juridiques du conflit sont aussi importants que les aspects historiques. Selon la « Déclaration relative aux principes du droit international », adoptée par l’Assemblée Générale de l’ONU le 24 octobre 1970, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes «ne doit pas autoriser ou encourager une action, quelle qu’elle soit, qui démembrerait ou menacerait, totalement ou partiellement, l’intégrité territoriale ou l’unité politique de tout État souverain et indépendant». De même, selon la Déclaration, «tout État doit s’abstenir de toute action visant à rompre partiellement ou totalement l’unité nationale et l’intégrité territoriale d’un autre État ou d’un autre pays ». De plus, l’esprit et la lettre du droit international interdisent que le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes soit revendiqué pour mieux dissimuler un nettoyage ethnique. 

Fidèle à ces principes, la communauté internationale a toujours condamné l’usage de la force militaire contre l’Azerbaïdjan et l’occupation de son territoire qui en résultait. C’est le principe qui fonde la paix internationale : aucune acquisition de territoire par la force ne peut avoir de valeur juridique. Cette unanimité de la communauté internationale est parfaitement affirmée par les quatre résolutions du Conseil de Sécurité adoptées en 1993, soulignant la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’inviolabilité des frontières de l’Azerbaïdjan et demandant le retrait immédiat, complet et inconditionnel des forces armées arméniennes de la région du Haut-Karabakh et des autres territoires occupés de l’Azerbaïdjan. 

Cela fait donc 28 ans que nous avons attendu patiemment l’application de ces dispositions. Aujourd’hui, il nous faut les appliquer  nous-mêmes, conformément à l’article 51 de la Charte de l’ONU, qui donne à chaque état le « droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée ». 

L’Arménie chrétienne contre l’Azerbaïdjan musulmane, ou chauvinisme contre tolérance?

Certaines de vos tribunes ont même imaginé faire croire que les origines de ce conflit étaient religieuses. Or ce conflit n’oppose pas le Christianisme à l’Islam. L’Azerbaïdjan est un pays laïc, tolérant, dans lequel vivent une dizaine de nationalités différentes qui exercent leur religion dans un cadre pacifique, sans communautarisme, sans séparatisme. 

Avant qu’elle ne soit occupée par les forces armées arméniennes, la région du Haut Karabakh était une région multiethnique où se côtoyaient pacifiquement, comme j’ai déjà indiqué ci-dessus, des représentants de 48 minorités ethniques et religieuses. Ce n’est que depuis  l’occupation arménienne que plus aucune autre minorité subsiste dans la région. Les mosquées sont transformées en porcherie et étables, les juifs sont chassés et leur synagogues sont détruites, le patrimoine culturel et religieux de l’Azerbaïdjan (avant la conquête par les Arabes au 7ème siècle, l’Azerbaïdjan pendant 6 siècles était un état chrétien – l’Albanie du Caucase) a été arménisé. Ainsi, les faits montrent qu’il s’agit du chauvinisme arménien et de la terreur contre la tolérance azerbaïdjanaise.

Ce simple rappel des faits n’a jamais été fait dans les médias. Pourquoi? Parce que Le Figaro, Le Monde, Le Point, La Marianne, L’Express, Charlie Hebdo et les autres médias ont peur de la vérité historique, et préfèrent construire un mensonge autour de ce conflit, pour poursuivre des années de complaisance au service de la communauté arménienne.

Dans son roman célèbre, Au Plaisir de Dieu, Jean d’Ormesson notait : « A-t-on jamais écrit une histoire des sentiments ? Nous avons des histoires des batailles, des dynasties, de la peinture et de la musique, de la littérature et de la philosophie… Il nous faudrait une histoire des sentiments. » Cette histoire des sentiments du peuple azerbaïdjanais s’écrit depuis 1987. C’est une histoire des sentiments qui a 33 ans (un chiffre qui résonne dans l’esprit des chrétiens, juifs et musulmans), une histoire de la déportation et de la terreur, de l’occupation et de la destruction, des pertes et des larmes. 

Mais c’est également une histoire de la croyance qui ne nous a jamais quittés toutes ces années. Celle de la croyance que le Karabakh, Karabakh outragé, Karabakh brisé, Karabakh martyrisé, mais Karabakh libéré, revient souffler et renaître dans le sein maternel. 

John Bolton persiste et signe (5/5)

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John Bolton le 28 juin à Washington DC, tenant son livre sur l’administration Trump.©Jasper Colt-USA TODAY NETWORK vi/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30224304_000001

John Bolton publie un livre explosif qui dévoile les coulisses de l’administration Trump. Nidra Poller poursuit sa lecture du livre de l’ancier conseiller à la sécurité nationale.


Les quatre premières parties sont à retrouver ici.

Rappel: On offre ici la 5e partie d’un résumé en filigrane du texte rédigé par l’ancien conseiller en sécurité nationale, ambassadeur John Bolton, sur l’administration Trump. Dans la course à sa réélection, Donald J. Trump se présente comme l’homme fort, faiseur de deals. John Bolton, son ancien conseiller en sécurité nationale, lui porte en long et en large la contradiction [The Room Where it Happened]. Annulant sur un coup de tête des frappes dissuasives contre des agressions iraniennes, le fortiche se contente de quelques tweets musclés.

Invité surprise au G7 de Biarritz

Août 2019 : Les conseillers sont, encore une fois, mobilisés dans l‘urgence pour empêcher le président de tomber dans un piège … tendu, cette fois-ci, par Emmanuel Macron qui a eu la bonne idée d’inviter le ministre des affaires étrangères iranien au G7 de Biarritz. « Everything he touches turns to shit  [tout ce qu’il touche devient de la merde] ». Berné par cette déclaration typiquement trumpienne, Bolton se dit que le danger est écarté.

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Quel charme exercé pendant le déjeuner en tête à tête Trump-Macron a donné une brûlante envie au président américain de rencontrer Zarif ? Les conseillers le déconseillent. Netanyahou téléphone pour le prévenir. Jared bloque la communication, vexé qu’un chef d’État étranger ose dicter les fréquentations du président américain. Le gendre, lui, estime qu’on n’a rien à perdre à parler avec les Iraniens. Macron lance l‘idée extravagante de trouver une ligne de crédit pour l’Iran. Bolton pense qu’il lui manque un boulon ! Les médias jouent le suspens. En fin de compte, le blind date tombe à l’eau. Bolton, qui n’est pas sur place, avait décidé de démissionner si Trump passait à l’acte. Ce n’est que partie remise.

Mission en Afghanistan, échappée belle à Camp David

Début 2019 : Bolton et ses collègues partagent une même vision de la mission en Afghanistan : empêcher la résurgence d’ISIS et d’al Qaïda qui menacent la sécurité américaine et rester vigilant sur les programmes nucléaires de l’Iran et du Pakistan voisins … Et de faire en sorte que le président prenne des décisions et les respecte. L’objectif de Trump est de retirer les militaires et de laisser l’Afghanistan à ses démons. Il aime à dire que la reconstruction des tours jumelles a coûté moins cher que la guerre en Afghanistan … faisant fi des 3 000 morts du 11 septembre. Il écoute à peine les briefings, reprend ses rengaines, se plaint que la Chambre ne lui donne pas les sous pour son mur, demande ce qu’on fout en Afrique …

Des fissures paraissent dans l’équipe : Bolton apprend par Zalmay Khalizad, qu’il connaît depuis 20 ans, que Pompeo ne veut pas qu’ils se parlent, car ça gêne sa gestion, en collaboration avec le président, du dossier afghan. En juillet, Khalizad entame des négociations avec les Talibans. Bolton et ses collègues à la Défense y sont opposés. Pompeo, furieux, leur ferme le clapet : Khalizad est chargé de mener les négociations en toute liberté, point final. Trump n’a de cesse ce confondre président Ghani avec son prédécesseur Kharzai. CNN dévoile des informations sur les pourparlers, Trump les traite d’ordures qui méritent le peloton. Il revient souvent à l’idée que le Département de la justice devrait arrêter des journalistes, les jeter en prison et les obliger à dévoiler leurs sources.

Trump, comme d’habitude distrait pendant les consultations, lance soudain : « Je veux qu’on se retire … qu’on  se retire de partout. » Et enchaîne sur le riff « tout cela nous coûte trop cher », l’OTAN, j’ai failli nous retirer, qu’est-ce qu’on fout en Afrique, pourquoi dépenser pour l’Ukraine, il faudrait mettre fin aux exercices militaires en Corée du Sud. Voilà la solution : on se retire d’Afghanistan et on annonce que s’ils font des bêtises on brisera leur putain de pays en mille morceaux. Bolton sait que ce ne sont que des paroles en l’air. Pompeo cache son jeu. Et se laisse dicter les conditions par les Talibans.

Lors d’une vidéoconférence, Trump dit comprendre le but des Talibans —récupérer leur pays —et confond toujours Ghani et Kharzai et leurs fortunes personnelles respectives. L’un après l‘autre, les conseillers cèdent à la pression. [Le Ministre de la défense] Esper, finalement, parce que « c’est sujet aux conditions ». Bolton sait que les Talibans ne les respecteront pas.

Puis, Trump décide d’inviter les Talibans à Washington ! Obnubilé par les avantages qu’il va tirer de l’affaire, qu’il conçoit comme un spectacle, le président a hâte d’en informer les médias : c’est formidable, les Talibans brûlent de parler avec lui, de faire la paix, encore un de ces deals extraordinaires. Bolton : il n’y  a que Trump pour croire qu’un président américain devrait s’entretenir avec ces voyous.

L’équipe tente d’organiser la réunion, un casse-tête, surtout que Trump donne des consignes du genre, « Mollo sur la sécurité, on ne veut pas heurter la dignité des Talibans ». La rencontre est prévue pour le 8 septembre, 3 jours avant l’anniversaire du pire attentat jamais commis sur le sol américain … réalisé avec l’aide des Talibans. Sur ces entrefaites tombe la nouvelle d’un attentat à Kaboul, dix morts dont un Américain. Encore une fois, les grandes manœuvres se terminent en tweets. Le président gronde les Talibans qui ont tout gâché, confirmant dans la foulée l’intention ignoble de les inviter à Camp David.

Bolton : « Après ma démission, l’administration a repris les pourparlers avec les Talibans—erreur confondue avec la retraite de la Syrie—couronnés de la signature d’un accord semblable à celui rédigé avant l’attentat. C’est du pur style Obama. Ça n’a pas empêché Trump de déclarer aux médias, quelques heures après ma démission (qu’il a maquillée en limogeage) : « Il a eu sa chance, il n’a rien fait. » Au contraire, le président seul est responsable de cette stratégie en Afghanistan et des conséquences qui s’ensuivront. »

Fin de partie

Quelques jours après que Bolton ait quitté l‘administration, l’affaire de l’Ukraine explose à la figure du président. L’ancien conseiller remonte le fil de l’histoire, à partir des présidentielles où Trump avait supposé qu’un président pro-russe pourrait nous éviter une 3e guerre mondiale. Il commence déjà à s’en prendre à l’ambassadrice Yovanovitch, se basant sur des rumeurs colportées par Giuliani, démenties par Pompeo, qui finit pourtant par se retourner contre elle. C’est un compte-rendu fascinant, vu de l’intérieur, de tout ce qu’on a entendu en fin d’année devant la commission d’enquête qui a conclu à l‘impeachment. Bolton confirme les témoignages : machinations douteuses de l’administration, travail au noir de Giuliani et ses sbires, obstruction de justice, coups bas, chasse aux fonctionnaires … Trump croit aux théories du complot qui désignent l’Ukraine, pas la Russie, comme le pays qui a essayé d’influer sur les présidentielles de 2016.

La victoire de Zelensky n’y change rien. Trump tempête : l’Ukraine, je n’ ai rien à foutre, putain de merde d’Ukraine, ils ont essayé de me faire couler en 2016 avec ce salaud de Hunter Biden … Le tout répété 10 fois dans une rage sans retenue.

Le président découvre l’enveloppe de $250 millions, sans comprendre que l’assistance militaire a été accordée par la législature, et décide de l’utiliser comme levier pour obtenir des preuves contre les Bidens. Bolton confirme le témoignage de Fiona Hill et d’autres fonctionnaires chargés d’appliquer la politique de l’administration en Ukraine. Il raconte ses efforts, avec le soutien de en compagnie de certains collègues, pour convaincre Trump de débloquer l’assistance et de mettre fin à la diplomatie parallèle de Giuliani et Sondland. En vain. Puis, Trump décide que c’est l‘OTAN qui doit régler les $250 millions à l‘Ukraine. Brutalement, suite aux révélations du lanceur d’alerte, l’aide est débloquée et les médias commencent à comprendre l’ampleur du scandale, au-delà du coup de fil du 25 juillet.

Adieu à la compagnie

Bolton ne le dit pas mais on pourrait conclure logiquement que le président avait décidé de lui faire payer les ratés de la saison.

Le 9 septembre je suis convoqué au Bureau Ovale. Trump est vexé par l’image donnée dans les médias du fiasco du dossier Taliban, l’invitation à Camp David, les tweets. Il me dit : « On ne t’apprécie pas. On dit que tu ne joues pas bien en équipe ». Il poursuit, m’accuse d’avoir un avion privé [faux], d’avoir trop de fidèles au NSC [ce qu’il appelle le « deep state »], d’être responsable des fuites [ce serait plutôt Pompeo et Mulvaney] … »

Bolton répond qu’il est prêt à démissionner si le président le souhaite, Trump dit qu’il va réfléchir, Bolton retourne à son bureau et demande à son assistante de faire imprimer sur l’en-tête de la Maison Blanche sa lettre de démission, préparée plusieurs mois auparavant.

Bolton :« Quand j’ai quitté l’administration le 10 septembre je ne connaissais rien des accusations portées par le lanceur d’alerte, dont j’ignore l’identité. Je ne sais pas si la gestion du dossier ukrainien mérite l’impeachment du président, mais j’étais troublé par toute l’affaire. Malheureusement, le procès est vite devenu un Armageddon partisan. Le peu qui restait de notion de complexité et de rigueur intellectuelle dans le débat politique américain s’était perdu dans la bagarre. »

Les Démocrates ont bâclé l’affaire en voulant aller trop vite, privant les citoyens d’une compréhension globale des méfaits du président, y compris et au-delà du dossier ukrainien. Trump met ses grosses bottes partout, se mêle des affaires de justice, outrepasse les droits de la présidence et confond son intérêt personnel avec l’intérêt national. Je n’ai pas souvenir d’une seule décision qui n’était pas animée de son souci de réélection.

À lire aussi:John Bolton persiste et signe 3/5

Bolton, qui n’a pas témoigné devant la Chambre pour des raisons liées à la séparation des pouvoirs, se serait présenté devant le Sénat s’il était assigné à comparaître. Faute du témoignage devant le Congrès, il verse au dossier une œuvre d’histoire actuelle documentée, argumentée, puisée au cœur d’une administration aberrante. On a essayé par tous les moyens d’empêcher la publication de ce récit. Le président, incapable d’accepter la moindre critique, a recours tout naturellement à la censure.

Il n’y a pas d’omerta en politique.

« I stand by these views still today » [Je persiste et signe]

Jean-Pierre Obin: «Pour les islamistes, le progrès, la tolérance, l’humanisme sont des valeurs exécrables»

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Jean-Pierre Obin. Photo D.R.

Entretien avec Jean-Pierre Obin, qui publie Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école


Par où commencer ? Par ce professeur d’histoire non musulman qui enseigne avec le Coran sur son bureau pour rassurer ses élèves, par ces mystérieuses « allergies au chlore » qui contaminent principalement des élèves musulmanes ou par ces bambins de CE2/CM1 défilant dans leur cour de récré au cri de « Allah Akbar » ?

Par un ouvrage s’attelant à démonter la théorie de l’évolution des espèces – et qui a circulé dans certains collèges publics – écrit par un professeur agrégé de biologie et formateur à l’institut de formation des maîtres (IUFM) de l’académie d’Amiens ? Par ce proviseur du Nord de la France qui s’est vanté dans les médias locaux de sa conception d’ « une laïcité repensée » et qui a confié à une revue que dans la cantine de son lycée, « tout le monde mange halal, y compris les non-musulmans » (pour être ensuite recadré par l’inspection générale) ou par cette principale d’un collège de l’Essonne qui a accordé une « salle de repos pour élèves musulmans » lors du ramadan ?

En se laissant happer par Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école, il se dégage parfois l’étrange impression d’avoir entre les mains un roman narrant une république en déliquescence, à côté duquel Soumission de Michel Houellebecq fait presque figure de conte pour enfants. En 2020 en France, l’école représente une forteresse dont les islamistes veulent s’emparer en priorité. Depuis 2004, l’ancien inspecteur de l’Éducation nationale Jean-Pierre Obin alerte les autorités publiques. Entretien.

Causeur. D’après une étude de l’IFOP, 57% des musulmans français de 15 à 24 ans sont d’accord avec l’affirmation : « La loi islamique est plus importante que la loi de la République ». N’est-ce pas un échec patent de l’Éducation nationale ?

Jean-Pierre Obin. Cela confirme ce que j’appelle la porosité à l’islamisme des jeunes musulmans. Depuis l’étude d’Hakim El Karoui pour l’institut Montaigne en 2016, on voit qu’ils se démarquent en cela de leurs aînés. Parmi ces jeunes, beaucoup sont en effet nos élèves. Les atteintes à la laïcité que l’on voit à l’école sont le reflet de la société. Et contrairement à une idée reçue, ce n’est donc pas par les parents que se transmet principalement l’islamisme à ces jeunes, qui sont d’ailleurs de plus en plus jeunes: le nombre d’incidents à l’école primaire est croissant. Sans doute les influences des prédicateurs de quartiers ou sur internet participent-elles beaucoup à cette inquiétante évolution, mais on n’a pas beaucoup de renseignements sur ces influences faute de recherches sur cette question.

Et l’Éducation nationale ne peut-elle pas contrer ces influences ?

Il le faudrait bien sûr. Le problème, c’est que les enseignants sont très mal armés pour répondre à ce problème parce qu’ils ne sont pas formés. En raison d’un déficit de formation considérable à ce niveau, ils n’ont aucun moyen de comprendre ce qui se passe chez ces élèves et d’avoir des réponses pertinentes aux atteintes à la laïcité. Seulement 6% des enseignants ont suivi un stage dans leur carrière sur la laïcité, ce qui est catastrophique. À l’heure actuelle, ils n’ont pas suffisamment de connaissances ou de compétences pour faire face à ces problèmes.

Dans l’énorme machine administrative de l’Éducation nationale, la culture est celle du « pas de vagues »

En effet, il y a de quoi être effondré en lisant votre livre. Des voix s’élèvent, et pas seulement à la droite de la droite – je pense à l’astrophysicien et chercheur au CNRS Jean Audouze notamment – pour réclamer un plan Marshall pour l’Éducation nationale. Ont-ils raison ?

En tous cas moi, je réclame depuis longtemps un plan de formation massif des enseignants, et pas seulement par rapport à la laïcité. Ce qui est en cause, c’est bien plus large, ce qui est attaqué par l’islamisme, c’est non seulement l’ensemble des valeurs de la République – liberté, égalité, fraternité, laïcité – mais aussi tout simplement les valeurs de la modernité. Pour les islamistes, le progrès, la tolérance, l’humanisme sont des valeurs exécrables. L’islamisme est une idéologique politique qui se sert de la religion pour parvenir à ses fins, qui veut imposer un régime totalitaire. Cela s’est passé en Iran, en Irak et en Syrie. Les enseignants et les élèves dont nous parlons vivent dans deux mondes différents. Le monde de ces derniers est entièrement régi, de la vie la plus intime à la vie sociale et politique, par la religion, ce qui était le cas en France il y a quelques siècles, d’autant plus avec la puissance de la confession, qui faisait que le curé pouvait tout contrôler. Pendant ce temps, nos enseignants vivent dans un monde complètement sécularisé, et depuis plusieurs générations pour certains d’entre eux. Comme le dit Marcel Gauchet, nous sommes devenus des analphabètes religieux, nous ne savons plus ce que c’est que la religion. La première chose qui serait nécessaire aux enseignants serait donc de connaître les religions, notamment la religion musulmane. La deuxième chose, ce serait de connaître l’islamisme, c’est à dire l’idéologie politique auxquels beaucoup de ces élèves sont soumis, afin de comprendre leurs réactions. Quand on voit un imam qui demande que les vestiaires des garçons soient séparés entre musulmans et non musulmans, on ne comprend pas pourquoi. Il suffit pourtant de lire les textes islamistes pour voir que c’est pour eux une question théologique de pureté, car il y a les circoncis et les non-circoncis. Il faut pouvoir comprendre ça pour pouvoir le combattre. Si on pense seulement que c’est un truc d’imbécile et que c’est ridicule on passe à côté. Il y a donc un énorme travail à faire pour l’ensemble des enseignants. Si vous voulez utiliser la métaphore du plan Marshall, pourquoi pas oui !

Lors de son arrivée à la tête du ministère de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer a semblé avoir conscience de l’urgence à contrer l’offensive de l’islamisme à l’Éducation nationale. Mais il ne peut pas être évidemment dans chaque académie à la fois. Même avec de la bonne volonté, peut-il vraiment y arriver seul ?

Il est assez seul, c’est vrai. Dans l’énorme machine administrative de l’Éducation nationale, la culture est plutôt celle du compromis, du « pas de vagues », de la poussière sous le tapis.

Et sur 1000 signalements en un an des atteintes à la laïcité, 12% sont le fait de personnels de l’Éducation nationale ! N’y a-t-il pas un gros problème sur la définition même de laïcité au sein des personnels de l’Éducation nationale ?

Bien sûr que oui, les conceptions des enseignants sont floues. Je pense qu’il faudrait donner une définition simple et claire de la laïcité que les enseignants pourraient appliquer et transmettre à leurs élèves.

A lire aussi, Corinne Berger: La laïcité ne peut être aimée, si l’on n’a pas rendu aimable le pays qui l’a inventée

À l’heure actuelle, seulement 6% des enseignants ont suivi une formation sur la laïcité. Au vu de l’évolution de l’emprise islamiste sur l’école depuis 2004, que vous décrivez dans votre ouvrage, comment ce chiffre peut-il être si ridiculement bas ?

Parce que ça n’a jamais été une priorité pour l’Éducation nationale. Depuis Bonaparte, l’école française, du moins le secondaire, fonctionne sur l’idée qu’il suffit de connaître sa discipline pour bien enseigner. On y valorise systématiquement la formation académique au détriment de la pédagogie et de l’éducation aux valeurs de la République. Il ne suffit pas d’écrire dans l’article premier du Code de l’éducation que « la mission première de l’école est de faire partager aux élèves les valeurs de la République », il faudrait aussi l’inscrire dans la formation et ceci s’oppose à toute une tradition française de l’excellence académique.

La déchristianisation de la France est en phase terminale, si l’on écoute Jérôme Fourquet. Nos dirigeants brandissent régulièrement la République et la laïcité comme des étendards mais peut-on vraiment croire en la laïcité comme on croit en Dieu ?

C’est une question bizarre.

Pourquoi ? « Chassez le christianisme, vous aurez l’islam », écrivait déjà Chateaubriand…

La laïcité est un principe constitutionnel qui a pour conséquence que les pouvoirs publics sont neutres par rapport aux religions. L’ensemble desinstitutions publiques, et donc l’ensemble des agents publics, doit garantir la liberté de conscience et la liberté de culte. Ça n’a donc rien à voir avec une religion.

Justement, ne pensez-vous pas que les gens ont besoin de croire en autre chose qu’un principe constitutionnel ?

Non je ne le pense pas. Seuls 27% des Français croient en l’existence d’un Dieu selon une étude de la Commission européenne de 2010.

Mais pourquoi la laïcité apparaît comme quasiment oppressive chez nombre de compatriotes croyants, et pas seulement musulmans, alors qu’elle nous permet au contraire d’être libres ?

Parce qu’elle est mal expliquée. Il y a sans doute un effort de pédagogie à faire, mais je vous assure qu’avec mes étudiants issus de culture musulmane qui arrivaient avec leurs idées reçues, j’arrivais à les déconstruire assez rapidement. Il suffit de regarder les délibérations de la commission Stasi. Quand ses membres ont été nommés, ils étaient a priori hostiles à une loi sur la question des signes religieux dans les établissements scolaires. Ils ont tous changé d’avis sauf un. Pourquoi ? Parce qu’ils ont entendu des proviseurs et des enseignants leur relater les pressions que devaient supporter ceux qui, notamment les filles, ne s’inscrivaient pas dans la norme religieuse islamiste. Pour les protéger de ce prosélytisme ils sont devenus favorables à une loi qui, au nom du principe de laïcité, protège la liberté de conscience. À partir du moment où la liberté de conscience n’était plus préservée dans l’établissement scolaire, il fallait tenter de la rétablir, c’est ce qui a été fait. Evidemment, on ne l’a pas rétablie totalement car le voile est l’arbre qui cache la forêt. Et aujourd’hui encore, dans les établissements scolaires, la liberté de conscience n’est pas suffisamment garantie, ce qui est un grave problème.

Venons-en au blasphème. Dans un sondage IFOP commandé par Charlie Hebdo en août, la moitié des Français a déclaré ne pas être « favorable au droit de critiquer, même de manière outrageante, une croyance, un symbole ou un dogme religieux », pourtant autorisé par la loi de juillet 1881 sur la liberté de presse. Dans ces conditions, comment faire accepter à des adolescents ce que la moitié des Français n’accepte pas ?

C’est difficile, ça nécessite beaucoup de pédagogie et l’on voit aujourd’hui que c’est même  dangereux. Mais il est essentiel de faire comprendre la conception française de la liberté de conscience et de la liberté d’expression. Cela peut passer par les caricatures, qui sont loin d’être toutes anti-religieuses mais qui sont souvent politiques. Il fait partie de la tradition française de la caricature de se moquer d’hommes politiques, de partis politiques et, pourquoi pas, de cultes religieux. Il y a tout un travail pédagogique pour le faire comprendre à tous les Français, ce qui ne veut pas dire que l’on va systématiquement faire de la provocation en utilisant des caricatures anti-islam.

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Vous soulignez dans votre ouvrage l’irénisme des enfants des années 1970 bercés dans l’ « illusion de la fin de l’histoire ». L’ immixtion de l’islamisme dans l’école publique laïque traduit-elle un conflit de civilisations ?

Si ce conflit de civilisations existe, il existe dans la société et pas seulement dans l’école. En effet, nous sommes plutôt dans un conflit de civilisations que dans la fin de l’histoire.

Avez-vous un peu d’espoir pour enrayer cela à l’école ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des gens qui se battent sur le terrain. Moi je suis du côté des gens qui se battent plutôt que de celui des gens qui se plaignent. Mon livre est un livre de combat, je souhaite que l’opinion publique, la société, et surtout l’Éducation nationale soutiennent les gens qui se battent plutôt que de les abandonner ou même de chercher à les détruire. Cela ne se fera pas sans plus de mixité sociale à l’école. Tous les militants laïques de quartiers sensibles le disent bien. À partir du moment où ces jeunes vivent en autarcie culturelle et religieuse, comment et à quoi les intégrer ? Cela se fait par une politique de long terme et non pas à coups de baguette magique. Je suis profondément sceptique sur tous les « faut qu’on », « y’a qu’à » et solutions à court terme démagogiques telles que celles que préconise le général Pierre De Villiers par exemple.

L’islamisme est un phénomène mondial et ancré dans le temps. Il faudra donc des politiques de longue durée, sans doute sur plusieurs générations. Retrouver de la mixité sociale et s’opposer à l’archipellisation de la société, pour reprendre l’expression de Jérôme Fourquet, prendra beaucoup de temps.

Comment on a laissé l'islamisme pénétrer l'école

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Après les rassemblements « pour les messes »: le dilemme de Darmanin

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Des catholiques se rassemblent devant l’église Saint-Sulpice à Paris pour protester contre l'interdiction de célébrer les messes imposée par le gouvernement et confirmée par le Conseil d'État. © JEANNE ACCORSINI/SIPA Numéro de reportage: 00991058_000028.

 


Surréaliste pour les uns, émouvant pour les autres, intolérable pour certains. Le soir du vendredi 13, des centaines de fidèles catholiques se sont réunis à Paris devant Saint-Sulpice pour prier et chanter, demandant au gouvernement de permettre l’organisation de messes dans les églises malgré le confinement. 


D’autres rassemblements similaires avaient déjà eu lieu, d’autres sont prévus.

Sur les réseaux sociaux, on compare naturellement ces regroupements aux prières de rue musulmanes, le « camp laïque » y voit un défi insupportable à l’autorité de la République et exige des verbalisations massives, pendant que des croyants – et des non-croyants – se réjouissent de voir que, finalement, le catholicisme français ne se résout pas à une lente disparition, et que nous ne sommes pas condamnés à ce que l’islam devienne la seule religion visible. Le gouvernement tente l’apaisement, mais promet à l’avenir la fermeté. Que dire ?

Vers un affrontement inéluctable?

Si le vendredi 13 évoque l’arrestation des Templiers par Philippe le Bel, donc un combat entre l’état et une organisation religieuse, la situation tient plutôt de la tragédie grecque, et pas seulement en référence à Créon et Antigone. C’est l’affrontement semble-t-il inéluctable de gens pourtant tous honorables et bien intentionnés. Car enfin !

Qui peut raisonnablement imaginer que ces rassemblements – le terme de « manifestations » lui-même semble excessif – menaceraient la République ou la laïcité ? Ces groupes partageant le Salve Regina et des chants scouts ne tiennent pas l’ombre d’un propos, ne se réfèrent pas au plus petit commencement d’un symbole qui remettraient en cause ce qui fait notre société, nos libertés, nos droits et nos devoirs de citoyens. Chez nous, soyez reine n’est pas un appel à remplacer la République par une monarchie théocratique ! Ils ne sont pas seulement pacifiques, ils sont paisibles, sans une once d’agressivité. On peut évidemment désapprouver leurs demandes, on peut désapprouver leur action, mais on ne peut pas faire l’impasse sur ce simple constat qui d’emblée les place à part. Je ne vois qu’un équivalent : les Gilets jaunes des premiers jours, sur les ronds-points, avant qu’ils soient empoisonnés par l’extrême-gauche. Deux visages complémentaires et sans doute inséparables de la France affirmant avec dignité sa détermination à ne pas disparaître.

A lire aussi, Entretien avec Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon: Interdiction des messes: «Nous le vivons comme une injustice»

À rebours, comment ne pas voir le bienfondé de la réaction du « camp laïque » ? – le vrai bien sûr, le républicain, pas ces insupportables tartuffes qui confondent laïcité et multiculturalisme. C’est peu de dire que notre pays est déchiré, c’est peu de dire que la laïcité et la soumission des religions à la loi commune sont remises en cause, alors qu’elles sont tout ce qui nous sépare à terme d’une nouvelle Saint Barthélémy. Certes, la messe est importante dans la vie des fidèles, mais il faudrait être totalement inconscient pour ne pas voir les instrumentalisations qui seront faites de tels rassemblements, et je comprends ceux qui disent qu’un minimum de sens civique aurait donc commandé de s’en abstenir.

Ils ont tous raison

Reste le gouvernement, représenté ici par Gérald Darmanin dont il faut saluer la mesure. Là encore, on peut bien sûr désapprouver sa décision d’avoir laissé faire tout en interdisant de recommencer, mais je ne doute pas un instant qu’elle ait été motivée par un sincère souci d’équilibre et de concorde. Il sait bien sûr que nombre d’églises sont largement assez grandes pour accueillir des fidèles dans le respect des règles sanitaires, mais craint sans doute une tolérance que certains s’empresseraient de présenter comme une injustice envers d’autres cultes, qui disposent moins souvent de locaux assez vastes.

Tragédie d’un vain affrontement, car il est plus que temps de réconcilier Don Camillo et Péponne. Ceux qui disent que l’Homme ne se nourrit pas seulement de pain, surtout en période de crise, ont raison. Et je suis heureux qu’ils le disent, j’espère qu’ils continueront à le dire et à le montrer : tant que nous n’aspirerons pas collectivement à plus que du pain et des jeux, nous foncerons à pleine vitesse vers l’abyme. Ceux qui veulent affirmer l’autorité de l’État et de la loi commune, tout particulièrement face à des revendications religieuses, ont raison. Puissent-ils toujours continuer à le faire: en refusant que les appartenances confessionnelles puissent primer sur la citoyenneté, ils sont les défenseurs de la liberté de conscience, sans laquelle toute autre liberté est vaine, et sans laquelle il n’y a d’ailleurs aucune foi possible. Et un État qui tente de trouver l’équilibre entre des principes contradictoires mais également fondamentaux, de tisser ensemble comme il peut la perfection de l’idéal et la complexité du réel, a raison : c’est l’essence même de la politique. Ils sont tous bien intentionnés, ils ont tous raison, et pourtant.

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Sans le vouloir le moins du monde, les uns fournissent des armes médiatiques aux islamistes qui ne tarderont pas à hurler au « deux poids, deux mesures ». Les autres semblent s’ingénier à donner raison aux mensonges de Mélenchon qui tente de faire croire que la laïcité serait par essence anti-religieuse, poussant les croyants de tous bords vers une ligne désastreuse à la CoeXisTer. Le gouvernement risque d’osciller entre pusillanimité et autoritarisme, et comment le peuple pourrait-il accepter qu’on envoie les forces de l’ordre disperser des foules pacifiques chantant l’Ave Maria, pendant qu’elles évitent soigneusement de faire respecter le confinement dans certains quartiers bien connus ?

Je vois d’ici ceux qui se frottent les mains, et ils ne sont pas bien intentionnés.

Même si la loi peut être absurde, un devoir d’exemplarité

Alors que faire ? Peut-être tout simplement retrouver l’esprit plutôt que la lettre de nos lois, et faire appel à ce que les catholiques venus prier devant Saint Sulpice et les défenseurs de la laïcité ont en commun : le souci de l’intérêt général et l’exigence de vérité.

La vérité d’abord : quel est l’état de nos connaissances sur l’épidémie et sa transmission ? Sans verser dans le complotisme, mais sans que ceux qui ont menti éhontément se croient maintenant autorisés à exiger une confiance aveugle (l’épopée des masques d’abord dits inutiles puis enfin rendus obligatoires étant particulièrement révélatrice).

Il est en effet facile de voir qu’interdire à des gens d’assister (en respectant les distances de sécurité) à une messe à l’église Saint Sulpice, pendant qu’on les autorise à s’entasser dans le métro à la station Saint Sulpice pour aller acheter des nains de jardin (eh oui, ils sont en vente dans les rayons jardinnerie, ouverts) est ubuesque, et ne peut que susciter le rejet. L’indispensable primauté de la loi de la République n’est pas non plus un blanc-seing pour l’absurdie.

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De même, les catholiques peuvent aisément comprendre et accepter que, tout particulièrement du fait du rôle unique, parfois sombre mais aussi éminent, de leur religion dans l’histoire de la France, ils ont un devoir d’exemplarité – à condition que l’on cesse, pour combattre ceux qui abusent d’une liberté, de vouloir la restreindre au détriment de ceux qui en font bon usage. Ce n’est pas là où l’on chante le Notre-Père que les enfants refusent de chanter la Marseillaise….

Le gouvernement a annoncé qu’il allait rapidement consulter les cultes, c’est une excellente chose. Espérons qu’il se souviendra que la spiritualité ne passe pas que par la religion, et pensera à ceux qui se ressourcent dans la nature, aux réunions des loges maçonniques ou dans des cafés philo : ces quêtes de vérité ne sont pas moins légitimes. Et espérons que les cultes garderont à l’esprit que leur soumission sincère à la loi commune est une condition de la paix civile.

Puisse cet épisode être aussi l’occasion de rappeler deux principes également indispensables. D’abord, que la recherche de transcendance et de spiritualité est un droit, qui va d’ailleurs bien au-delà de la liberté de culte. « La vie est plus importante que tout » a dit Gérald Darmanin. Oui, à condition de ne pas confondre la vie et la survie, et de ne pas oublier ce qui permet à la vie d’être infiniment plus que la survie. Ensuite, que la laïcité ne s’oppose évidemment pas à la liberté de culte, mais qu’elle la subordonne très justement et très fermement à d’autres droits encore plus fondamentaux, et à d’autres devoirs. La liberté de culte ne saurait en aucun cas devenir la liberté d’agir au détriment du bien commun en propageant un virus, qu’il s’agisse de la Covid-19 ou du virus nettement plus dangereux encore du fanatisme théocratique.

Nicolas Sarkozy a-t-il été un « voyou »?

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Image: capture d'écran YouTube / BFMTV.

L’ancien président de la République s’est indigné face à Ruth Elkrief, parce que cette dernière, sans complaisance, a évoqué « des méthodes de voyou » en rappelant les échanges téléphoniques entre « Paul Bismuth » et Me Thierry Herzog. Analyse de Philippe Bilger


L’emportement de Nicolas Sarkozy a été, à mon sens, surjoué, comme sa comparaison avec l’invitation choquante selon lui de Ziad Takieddine sur cette même chaîne, tout à fait absurde.

Je ne suis pas juge, je suis un citoyen et contrairement à ce que certains me reprochent je n’éprouve aucune haine à l’égard de Nicolas Sarkozy.

Puisque d’abord je l’ai beaucoup admiré lors de sa campagne de 2007, puis défendu régulièrement contre la magistrature quand il était ministre de l’Intérieur et que, surtout, ce sentiment d’hostilité absolue est aux antipodes de mon caractère. Il implique qu’on ne dévie jamais d’une ligne vindicative alors que pour lui comme pour d’autres je m’ajuste aux circonstances et à la personnalité contrastée qu’elles font surgir. Bonne ou mauvaise selon les cas.

« La France a donné le sentiment que son ancien chef d’Etat pouvait être corrompu: c’est une ignominie. » Nicolas Sarkozy sur BFMTV

Ayant écouté attentivement Nicolas Sarkozy, je continue à le créditer d’une dialectique et d’une faculté d’argumentation qui ne sont pas médiocres. Elles impressionnent et peut-être sont-elles convaincantes pour beaucoup.

Pour ma part, n’oubliant jamais que, pour une personnalité politique, la présomption de sincérité n’a aucun sens si on ne la fait pas passer par un filtre technique et critique, j’avoue avoir été lassé par la répétition des protestations d’innocence, des hauts cris à tonalité morale – une « ignominie », « on est chez les fous » – qui cherchaient à occulter l’inconsistance de sa propre apologie.

Nicolas Sarkozy s’est appuyé pour sa défense sur l’étrange et précipitée vidéo libanaise de Ziad Takieddine qui probablement se rachetait ainsi de ses multiples et détaillées mises en cause de l’ancien président, non seulement face aux juges mais devant les médias.

Tenter d’établir une relation entre le Ziad Takieddine à charge puis à décharge, pour valider ce que ce témoin si fluctuant affirme contre le juge Tournaire (en gros, le juge l’aurait manipulé pour « coincer » Sarkozy) n’est pas digne d’un propos qui se voulait présidentiel.

D’autant plus que Nicolas Sarkozy avait paru abandonner, depuis quelque temps, une stratégie d’attaque contre les magistrats, qui n’avait pas donné de lui une image de sérénité et de mesure, et que la reprendre était pour le moins risqué.

Le PNF, face à l’enthousiasme du camp Sarkozy devant la rétractation de Ziad Takieddine, a dû rappeler que d’autres éléments susceptibles d’incriminer Nicolas Sarkozy existaient.

Capture d'écran YouTube
Capture d’écran YouTube

Je conçois fort bien que la qualification pénale d’association de malfaiteurs puisse, dans sa brutalité juridique, alors qu’on en est seulement au stade de présomptions, choquer Nicolas Sarkozy, mais on n’allait pas inventer, pour son seul usage, un nouveau code pénal avec des dénonciations plus édulcorées !

Quand il s’est agi de répondre sur le comportement en Libye de certains de ses très proches (Claude Guéant et Brice Hortefeux, sans oublier la venue de Me Thierry Herzog accompagné par Me Szpiner) et sur le dossier Senoussi, le beau-frère de Kadhafi, je l’ai trouvé infiniment moins convaincant puisqu’il ne pouvait évidemment pas démontrer que ses amis étaient intervenus sans son accord.

Comme Ziad Takieddine, cet homme ayant menti tout le temps au point qu’on s’interroge sur la vérité qu’il a pu dire un jour (Le Point), on sait également que lors de l’interview à BFM TV, Nicolas Sarkozy a par exemple menti sur ses liens avec Thierry Gaubert, qui n’auraient soi-disant plus existé depuis 1996 (Mediapart).

Le Groupe Lagardère (Paris Match et JDD), dont Nicolas Sarkozy est membre du conseil de surveillance, va le défendre et Mediapart s’accrocher à ses certitudes et à ses investigations.

Je voudrais aller plus loin et battre en brèche le propos, au fond central, de l’ancien président : « Comment croire que moi, président, j’aurais pu accomplir cela ? »
Mais c’est justement le problème : on peut le croire.

Raisonnons par l’absurde.

Non seulement on n’aurait jamais pu imaginer un de Gaulle mis en examen mais l’aurait-il été dans les circonstances d’aujourd’hui qu’on aurait compris son indignation outragée et la stupéfaction de tous ! Ni capable du pire ni possible coupable de celui-ci.

Parce qu’à aucun moment le général n’aurait traîné à ses basques la bagatelle de six procédures ! Qu’elles se terminent par des non-lieux ou des renvois n’a pas une importance décisive: Nicolas Sarkozy n’a jamais été étranger dans sa vie présidentielle à une eau trouble et chercher à nous faire accroire que sa moralité le rendrait pur par principe est une plaisanterie.

Souhaiter une corrélation entre rectitude personnelle et vie publique n’est pas une exigence archaïque. Et il est déprimant que le citoyen se moque comme d’une guigne des transgressions se rattachant peu ou prou à l’univers du pouvoir, quand il ne les tourne pas en dérision pour se moquer de ce puritanisme républicain.

C’est par exemple navrant: comme un seul homme, les LR – et tous les partis hélas agiraient de même – ont apporté leur soutien à Nicolas Sarkozy, dans une confusion entre l’appui politique, l’ignorance judiciaire et la désinvolture éthique. Des militants demandent à Brice Hortefeux ou au sénateur Pierre Charon : « Quand va-t-il revenir ? » (Le Monde). Ce n’est plus de la fidélité mais de l’aveuglement. Aspirer à un passé battu et trouble pour se détourner d’un futur rénové est une aberration.

Alors Nicolas Sarkozy a-t-il été « un voyou » ? Il nous affirme, la main sur le cœur, qu’un ancien président ne peut pas l’être.

Comme ce serait bien si c’était vrai !

Conception médiatiquement assistée

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L'artiste performeuse australienne, Casey Jenkins. © D.R.

Quand une artiste performeuse australienne s’auto-insémine en ligne…


La nouvelle Immaculée Conception nous vient des antipodes. L’artiste performeuse australienne, Casey Jenkins, a été visitée par le Saint-Esprit « queer ». Pour dénoncer l’hétéronormativité de la reproduction, cette artiste qui, en 2015, a tricoté de la laine qu’elle sortait de son vagin, s’auto-insémine en ligne. Lorsque vient le temps de son ovulation, la dame le proclame sur internet, se fait livrer une fiole de sperme et procède elle-même à l’insémination sur un canapé, en se filmant sous l’œil ébahi des internautes.

Selon l’artiste, sa performance, loin d’être une exhibition malsaine, constitue une dénonciation non seulement de la place de la femme dans le monde de l’art (évidemment trop petite), mais aussi des préjugés contre la grossesse et la conception queers. Cependant, Jenkins a enfanté une première fois selon les vieilles méthodes, semble-t-il : « J’ai eu un enfant il y a quelques années et je me suis vraiment rendu compte que lorsqu’on doit s’occuper d’un bébé, il ne reste plus de place pour grand-chose d’autre, surtout lorsqu’on évolue dans le monde de l’art. » Avions-nous besoin d’une artiste queer pour nous livrer un tel scoop ?

Le confinement comme élément déclencheur

C’est le confinement qui a fait germer dans l’esprit de Jenkins l’idée de l’auto-insémination. Le temps suspendu aurait rendu notre rythme de vie moins « patriarcal » et donc plus compatible avec les rythmes de son corps. Dans son « live show » sur internet, Jenkins prend donc son temps. Avant de s’introduire la semence, elle cause gynécologie et, une fois l’acte accompli, s’allonge par terre pendant trente minutes.

Mais combattre le patriarcat demande de l’argent. Le Conseil australien pour les arts, qui avait initialement prévu de subventionner la performance, s’est retiré face au risque juridique associé au financement d’une grossesse. La brèche a été colmatée par une fondation suisse et une association basée à Adélaïde pour qui cette œuvre représente « une critique incisive de la façon dont la reproduction est communément perçue ». Mais seulement si le miracle s’accomplit.

Noël approche, il faut mettre au pas nos petits soldats

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Jouets de la marque Playmobil dans un magasin Carrefour.© ROMAIN DOUCELIN/SIPA Numéro de reportage : 00989977_000005

Finis les jouets sexistes, une charte du gouvernement vise à détruire les stéréotypes de genre. Ou quand l’idéologie s’immisce jusqu’à nos enfants, pour remplacer une construction par une autre.


Si vous étiez passé à côté il y a un an sachez qu’il existe une charte officielle émise par le gouvernement, signée par trois ministres et « les acteurs de la filière jouet », et dont l’édition 2020 vient de sortir. Le communiqué de presse en explique l’objectif :

« La charte pour une représentation mixte des jouets a été signée pour la première fois, il y a un an, permettant un premier pas vers la déconstruction de ces stéréotypes ancrés dès le plus jeune âge, notamment par le biais des jouets. »

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Il y a quelques jours le CSA nous expliquait qu’il allait falloir, en quelque sorte, mettre au pas la création audiovisuelle pour la faire entrer dans le moule de la diversité. Cette obsession de tout contrôler, cette vague totalitariste complètement folle, se traduit aussi par une volonté de mise au pas de nos petits soldats de plomb.

La charte, comme tous les documents de ce genre est une sorte de déclaration de principes par lesquels les acteurs du secteur prennent un certain nombre d’engagements. Evidemment ce ne sont que des engagements, il n’est pas vraiment parlé de contrôles ni de sanctions à ce stade, cela ne semble pas très contraignant, mais tout de même. Voici quelques exemples :

  • Ne plus concevoir de jouets véhiculant des stéréotypes genrés discriminants
  • Ne plus créer d’univers distincts fille-garçon
  • Promouvoir la mixité ou la neutralité dans la scénographie des catalogues
  • Développer des visuels neutres ou mixtes y compris pour les catégories traditionnellement sexuées (cuisine, bricolage, soin aux bébés…)
  • Ne plus employer l’expression « pour faire comme maman » dans le cas d’un kit ménage mais « pour faire comme les grands »
  • Plus de codes couleurs fille-garçon

L’obsession de la déconstruction 

Inutile de poursuivre, à travers ces engagements, et toute la politique de propagande et de formation qui est proposée, on voit bien l’obsession des pouvoirs publics et des autres signataires. Il s’agit ni plus ni moins que de réellement déconstruire notre représentation du monde pour en recréer une nouvelle qui soit conforme aux idéaux égalitaires et asexués qui nous sont tombés dessus en ce 21 ème siècle.

Il faut croire que notre monde était oppressif, que la différence fille-garçon dans les goûts et les couleurs était juste une reproduction de stéréotypes, que nous étions dans l’enfer d’un univers non-mixte et qu’il faut désormais donner un grand coup de balai.

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Qu’il y ait à encourager, voire soutenir, les filles ou les garçons pour leur assurer le libre choix de leurs études, de leur profession, de leur sexualité, c’est une évidence. Ce qui est effrayant en l’occurrence c’est la démarche des pouvoirs publics, et la stupidité du substrat idéologique.

Remplacer une construction par une autre

Ces gens là s’imaginent avoir fait une découverte extraordinaire en mettant en avant les « stéréotypes ». Mais depuis toujours on sait bien que nous vivons dans un univers de stéréotypes. Nous avons par notre nature comme par notre culture un certain nombre de représentations qui structurent notre vision du monde et de nos semblables. Évidemment nos parents, notre entourage, notre éducation orientent nos choix et notre ressenti. Ce qui est stupide c’est imaginer qu’il puisse en être autrement. Déconstruire tout cela ne sera pas une libération, c’est juste remplacer une construction par une autre. Un univers culturel lentement sédimenté par un univers théorique élaboré sur la base de quelques concepts fumeux. C’est remplacer un univers, qui est celui que les siècles de notre civilisation nous ont légué, par un autre univers, celui que les gourous du nouveau monde veulent nous imposer. Un monde sans filles ni garçons, sans histoires, sans frontières, sans identités.

Évidemment le monde évolue constamment, et sans doute demain ne sera jamais comme hier. Mais cette évolution doit se faire « naturellement » et on verra comment cela se passera. Prétendre dicter ce que doit être ce futur (au nom de quoi ?), vouloir mettre en œuvre, à coup de chartes, de lois, d’organismes de contrôle, de propagande systématique par tous les moyens de l’État, les moyens de modeler les esprits, c’est une prétention  démiurgique totalement folle.

On achève bien les hussards

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Le Ministre Jean-Michel BLANQUER le 3 octobre 2019 NICOLAS MESSYASZ/SIPA Numéro de reportage: 00926412_000003

Porteur d’espoir pour ceux qui voulaient sauver la laïcité menacée, le Vademecum édité par le ministère a été mal diffusé à l’école


Je me souviens. Paris, 6 janvier 2018. La soirée « Toujours Charlie ! », est organisée par le Printemps républicain, la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) et le Comité Laïcité République, aux Folies Bergères. C’est le temps de l’union et de l’espoir. Nous sommes à la veille de la création du Conseil des Sages de la laïcité. Les élus à cette table savent déjà qu’ils en seront et leurs noms circulent autour du buffet.

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Le hasard des plateaux de mignardises me rapproche de l’un d’eux. Je le sais homme de conviction, pétri de foi laïque et connaisseur du monde enseignant. Il me parle d’espoir et de projets d’action mais j’ose une question : « N’y a-t-il pas un bémol ? Les hussards, combien de divisions ? J’en croise si peu au quotidien…». Aucun de mes doutes n’altèrera son jovial enthousiasme et il me répondra qu’il y en a partout, citant l’exemple de Bernard Ravet, présent à la soirée. Pourtant, à voir où nous en sommes, il n’y a plus guère matière à sourire aujourd’hui.

Un Vademecum de la laïcité mal diffusé

Tout avait pourtant si bien commencé. Rassembler un collège d’experts, chargé de compiler l’ensemble des textes qui doivent éclairer la pratique de la laïcité dans les établissements scolaires était une nécessité, mais cette initiative, qui aurait dû être un point de départ, fut un point final. 

Revenons sur les faits. Le Vademecum porteur d’un espoir de diffusion de pratiques homogènes est annoncé « distribué dans les établissements » à partir du mois de mai 2018. À cette annonce, beaucoup imaginent un solide document relié mais il ne s’agit que d’un lien vers une version numérique à télécharger. Ce choix signe une volonté d’économie, mais surtout une incapacité à prendre en compte la réalité du terrain, particulièrement dans le premier degré où les directeurs assument seuls une gestion répartie, dans le secondaire, entre toute une équipe (secrétariat, gestionnaire, surveillants…). Le lien finira donc, dans la plupart des cas, noyé dans la boîte mail professionnelle des enseignants, au milieu de dizaines d’autres. Il ne s’incarnera que rarement en version papier, car nombreuses sont les écoles à l’équipement informatique défaillant ou dont le budget en photocopies est contingenté. Ainsi, encore aujourd’hui, en questionnant les personnels, on constate que, ce vademecum de la laïcité demeure terra incognita pour la quasi-totalité d’entre eux. 

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L’imperméabilité de l’Education nationale à ce ruissellement de textes va d’ailleurs tellement loin, que, lorsque en octobre 2019, une modification de sa fiche 22 sur les parents accompagnateurs survient et fait naître une incohérence juridique flagrante, personne ne semble la relever. Après des mois à interpeler bon nombre de défenseurs médiatiques de la laïcité et à tenter d’attirer l’attention sur ce point par mes publications, je réussis à rencontrer deux des Sages lors d’une conférence. Après un bref moment d’incrédulité, Catherine Kintzler et Alain Seksig valideront mon analyse. Ce dernier, devant toute l’assemblée présente, prendra publiquement l’engagement de tout mettre en œuvre pour régulariser la chose. Il en fera la proposition avec promptitude et m’en informera. Il faudra malgré tout huit mois pour voir apparaître une fiche 23 rectifiée dans la version du 13 octobre dernier, avec la discrétion habituelle, c’est-à-dire sans signaler cette modification comme l’imposerait une veille juridique efficace. Les acteurs de terrain auront donc une année avec une fiche 22 interdisant, par exemple, aux mères le port du voile pour « participer à des activités d’enseignement pour lesquelles elles exercent des fonctions similaires à celles des enseignants » alors que la page suivante l’autorise pour des intervenants extérieurs s’impliquant de la même façon.

Ceci apporte la preuve que soit, des gradés aux hommes de troupe, personne n’a lu le vademecum de la laïcité, soit personne n’a vu l’intérêt ou voulu prendre le risque, de signaler cette incohérence touchant un sujet brûlant. Personne, même pas les référents laïcité, piliers du dispositif de Jean-Michel Blanquer, dont Jean-Pierre Obin signale dans son dernier livre qu’ils ne sont qu’une partie à avoir été formés à leur mission, et ce, modestement, pendant quatre demi-journées. 

La laïcité se meurt aussi par désinvolture

Cette anecdote résume à elle seule une cruelle réalité: les consignes ruissellent mais s’évaporent avant d’atteindre leur cible. Les formations en ligne désincarnées ne changent rien. Chaque enseignant continue donc inexorablement avec comme référence la représentation qu’il se fait des règles de la laïcité. Hétérogénéité de pratiques entre territoires mais aussi entre écoles et même entre classes. La laïcité se meurt par ignorance, par désinvolture, par gentillesse et peur de peiner, par peur physique, par idéologie, par crainte de la mort sociale qui guette au coin de la salle des maîtres celui qui ne suivra pas les islamo-gauchistes véhéments présents dans les équipes. Le renoncement a mille facettes.

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La charte de la laïcité en format réduit à une demi-feuille illisible, par économie est mécaniquement annexée à un règlement intérieur que personne ne lira. L’affiche qui la reprend n’est qu’un détail perdu sur le mur entre le menu de la cantine, la liste des parents élus et les informations sur la garderie.

Préserver l’école républicaine des querelles extérieures

Les écoles terrariums, tout en vulnérabilité vitrée ouverte sur la Cité continuent à jaillir de terre, malgré le terrorisme rampant. Offrir un espace de travail sécurisant semble un luxe. Les mesures de sécurité se construisent en papier, dans des Plans Particulier de Mise en Sécurité où l’on peut parfois lire que, par économie, le signalement d’une intrusion se fera discrètement à la corne de supporter afin de pouvoir faire la différence avec l’alarme incendie. Nous sommes loin des écoles de Jules Ferry qui étaient pensées pour être des édifices dont l’architecture massive, avec celle de la mairie, se devait d’imposer l’existence physique d’un bâtiment laïque aux côtés des églises.

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Face aux enjeux, il était pourtant urgent de matérialiser la laïcité dans des écrins de pierre préservant l’école des querelles des hommes, dans un vademecum diffusé en version papier, relié dignement, dans le passage physique et systématique sur le terrain d’experts de ce sujet, capables de la faire vivre. À la gérer à l’économie, son existence se fait anecdotique tant est loin ce temps où, auréolée de sa victoire sur l’Église, elle était une évidence incontestée que nul n’avait besoin de rendre palpable. La politique actuelle qui se prétend solide, ne dépasse en fait jamais l’état gazeux des mots. Dans les cours d’école, les derniers des hussards s’effacent en silence.

Comment on a laissé l'islamisme pénétrer l'école

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