Opposée au voile, la féministe franco-tunisienne Hélé Béji cherche néanmoins à en comprendre les ressorts. Pour l’auteur de Dommage, Tunisie !, son essor doit moins à la tradition islamique qu’à notre modernité. La République doit ramener ces brebis égarées sans les ostraciser.



Causeur
. Le dernier épisode du feuilleton qui a démarré à Creil il y a trente ans concerne le voilement des accompagnatrices scolaires. Mis bout à bout, toutes ces affaires (hijab, burqini, burqa) forment-elles une offensive islamiste contre le modèle républicain français ?

Hélé Béji. Non. Demandons-nous plutôt si le port du voile ne progresse pas parce que l’autorité républicaine s’est perdue. Aujourd’hui, la démocratie française a été défigurée par le dogme trivial de la surenchère du moi et l’impératif du « droit culturel » à la reconnaissance de chaque singularité, identité sexuelle, marque de mode, engouement alimentaire, marquage du corps, que sais-je encore.

Peut-on vraiment mettre sur le même plan string, revendications LGBT et voile islamique ? N’est-ce pas du relativisme ?
Mais le relativisme se développe déjà ! Je suis effarée des dégâts que provoque le multiculturalisme. La notion de droit culturel attaché à une croyance, ou à une affirmation identitaire contredit l’humanisme républicain. L’idée qu’il faut affirmer ses droits culturels rend attractifs et légitimes les phénomènes d’idolâtrie de soi tous azimuts, tels le voile ou des contre-conduites encore pires. Pourvu que l’on vous voie et que l’on vous remarque, tout est bon pour s’épancher et s’affirmer. Il n’y a plus d’intime, plus de vie intérieure. C’est le culte de l’exhibitionnisme.

Mettez-vous à la place des Français. Comprenez-vous qu’ils se sentent en situation d’insécurité culturelle face au voile ?
Je me mets dans la peau d’une Française que je suis aussi. Nous autres Occidentaux pensons que la philosophie, la raison, l’égalité des sexes sont incontournables dans le processus de démocratisation d’une société. Car les femmes se disent : « On aura fait mille sacrifices séculaires pour se libérer du pouvoir masculin, des vêtements étouffants, de la culpabilité sexuelle avec comme seul résultat celui de retomber dans la vie domestique ? » La femme a en effet accompli une révolution pacifique en libérant l’homme de sa propre tyrannie, sans le détruire, en le préservant, en étant la gardienne du foyer. Or, le voile est à rebours de cette évolution. L’homme est présenté comme une menace dont il faut se protéger. Pour les militantes de #metoo, il faut l’abattre.

Voyez-vous dans le voile une réponse à la pression du mari, des frères ou des cousins ?
Pour beaucoup de femmes couvertes, le voile est moins un effet de la domination masculine qu’un choix puritain dicté par leur croyance, leur morale, leur bigoterie, leur conception du mariage et de la famille… Souvent régi par la peur, leur rapport au monde a quelque chose qui ne fonctionne pas très bien. Mais ce refuge illusoire a pour seul effet de leur voiler le monde.

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Outre la réaction identitaire, qu’est-ce qui fait qu’une Française musulmane décide soudain de se voiler ?
Il y a de multiples facteurs. Pour les musulmanes qui veulent se retirer du monde et échapper aux duretés de la vie, le voile est un refuge moral. Parfois, une fille commence à se voiler après des échecs sentimentaux ou d’autres drames personnels. Autrefois, les femmes catholiques éplorées se cloîtraient dans un couvent pour se marier avec Jésus. Comme la religion musulmane n’a pas de couvent, ces femmes trouvent leur vocation dans leur petit « couvent » ambulant, le voile, pour se sentir mieux dans leur peau et en paix avec elles-mêmes. Or, cette option personnelle est devenue un engouement mimétique : le voile est un produit de consommation qui se multiplie de manière accélérée.

Bonne fille, la République accueille toutes les options personnelles à condition de respecter un certain nombre de principes et de codes culturels…
Ça, c’était la République d’antan, homogène, car chrétienne et européenne par sa civilisation et sa généalogie. J’ai été formée par cette République-là, mais elle ne fonctionne plus. Comment se fait-il que les jeunes Français musulmans préfèrent écouter les prêches de la mosquée plutôt que les cours de science ou de philosophie de leur professeur d’école ? Je n’ai pas de réponse. En tout cas, mieux vaudrait essayer de banaliser le voile. Le jour où nous déciderons de ne plus le voir, de ne plus en faire une fixation, peut-être commenceront-elles à se dévoiler. Si on se polarise contre lui, il résistera encore plus. On ne pourra jamais dévoiler les femmes par la force.

Pardon, mais la banalisation, l’État l’a pratiquée entre 1989 (affaire de Creil) et la loi de 2004 interdisant le voile à l’école, avec le succès que l’on sait. Aujourd’hui, vous prétendez qu’une loi ne ferait que renforcer le sentiment victimaire des femmes voilées…
Mais je ne parle pas de l’école ! Dès 1990, j’avais écrit dans Le Débat qu’il fallait absolument interdire le voile à l’école. Il s’agissait de petites filles mineures que l’État et l’école devaient protéger. J’ai donc soutenu la loi de 2004, notamment pour protéger les enfants contre la pression attentatoire parentale de certaines familles obscurantistes qui ne traitent pas les garçons de la même manière que les filles. Mais avec des citoyens majeurs, on ne peut pas agir ainsi.

Vous évoquez les familles qui ne traitent pas les garçons et les filles sur un pied d’égalité. Vous voyez bien que le voile est un outil de soumission ?
Non. En se voilant, elles se mettent en position de souveraineté

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Novembre 2019 - Causeur #73

Article extrait du Magazine Causeur

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