John Bolton publie un livre explosif qui dévoile les coulisses de l’administration Trump. Nidra Poller poursuit sa lecture du livre de l’ancien conseiller à la sécurité nationale 


Les trois premières parties sont à retrouver ici.

Rappel: A deux mois des présidentielles, on offre ici la 4e partie d’un résumé en filigrane du texte rédigé par l’ancien conseiller en sécurité nationale, ambassadeur John Bolton, qui raconte pas à pas la méthode Trump de gestion des relations internationales.

La Chine gronde

Bolton : « La configuration des affaires internationales du 21e siècle sera dessinée par les rapports économiques et géopolitiques entre les Etats-Unis et la Chine. » Pas convaincu de l’idée reçue — que la Chine sera naturellement entraînée par un développement économique galopant vers une libération politique — j’avais observé une augmentation des moyens militaires. Aujourd’hui on a compris que la Chine ne joue pas selon nos règles. Mais il n’est pas trop tard pour agir. Trump en est conscient et croit qu’il faudrait réduire l’enrichissement, à nos dépens, de la Chine. Je voulais intégrer ce principe dans une stratégie globale, mais Trump, à sa façon, se la jouait solo, préoccupé par le soutien de la Chine à sa réélection. Se fiant à son intuition et son « amitié extraordinaire » avec Xi Jinping, qui savait l’adoucir avec des flatteries grossières, le président ramenait tout, même le dossier Huawei, à une question d’échanges commerciaux.

John Bolton présentant son livre (c) Jasper Colt-USA TODAY/Sipa USA /30105171/usa/2006221511
John Bolton présentant son livre (c) Jasper Colt-USA TODAY/Sipa USA /30105171/usa/2006221511

De temps à autre, alors que les négociations piétinent et bifurquent, Trump annonçe qu’il est sur le point de réussir un deal extraordinairement spectaculaire. Comme un gamin, il cafte à Xi que les Democrats sont anti-chinois et il presse le leader de cette immense puissance économique d’augmenter ses achats de produits agricoles pour lui assurer le vote des agriculteurs. Quand Xi accepte de reprendre les négociations, bloquées au mois de mai, Trump le félicite : « Tu es le meilleur leader chinois depuis 300 ans ». Trump adore le tête-à-tête avec Xi, confiant que les deux big-shots, ayant écarté les Européens, sauront régler l’affaire.

Trump se vante d’être le meilleur, sait ce qu’il faut faire en Irak, en Syrie, dit qu’il fallait prendre le pétrole en Irak, au Venezuela et que les Chinois sont des sacré tricheurs… Dunford [le Chef d’Etat-major] tente de le remettre sur les rails, Trump bifurque sur la persécution des agriculteurs blancs en Afrique du Sud. Qui plus est, il veut se retirer d’Irak. «On a éliminé ISIS en Syrie,  je m’en fous s’il revient en Irak» …

Le président juge au doigt mouillé, disant à qui veut le croire qu’il va boucler le plus grand deal de l’histoire. Capricieux et inconséquent, il exigerait un jour des sanctions très fortes contre la Chine, pour reculer aussitôt parce que le [Treasury Secretary] Mnuchin s’y oppose. Il échange des lettres avec Xi comme un ado avec son pen-pal. Les réunions avec les conseillers partent dans tous les sens et ne mènent à rien. Sourd aux renseignements des services secrets, le président revient sur des décisions prises lors de consultations avec divers départements, annule l’amende imposée à ZTE, pourtant coupable d’activité criminelle, refuse de reconnaître la menace sécuritaire et industrielle du système 5G de Huawei. Trump entre sans préparation dans des pourparlers avec son homologue, improvise, dit tout et son contraire et parle surtout de ce que la Chine peut faire pour aider à sa réélection, en rassurant Xi qu’il n’a pas l’intention de se mêler aux questions sino-chinoises — Hong Kong, les camps de rééducation des Ouighours, Taiwan ….

La gestion de la pandémie pèsera forcément sur les présidentielles. Cherchant, comme d’habitude, à s’en sortir par le bagout, Trump n’est pas à la hauteur de la crise de santé publique. Au début, il pensait protéger le deal avec la Chine en cachant des informations sur la pandémie. Le NSC [Conseil de sécurité nationale] avait transmis au gouvernement début janvier des informations sur la sévérité de la pandémie et sur la nécessité d’un éventuel confinement, mais Trump n’était pas au gouvernail. A l’avenir,  le NSC devra être encore plus vigilant sur le plan de la biosécurité.

Du Hanoi Hilton à Panmunjom

Pas moyen de l’éviter : Trump raffole des sommets avec Kim Jong Un. Faisant les pieds et les mains pour l’empêcher de faire des concessions insensées, les conseillers avaient préparé un film montrant des présidents américains déclarant, l’un après l’autre, être sur le point de conclure un accord avec la Corée de Nord. A Hanoi, Trump est préoccupé par le témoignage en cours à Washington de son ancien conseil personnel, Michael Cohen.

La réunion avec Kim est très amicale, les deux chefs d’Etat échangent des plaisanteries, Kim se propose de fermer le site de Yongbyon en échange de la levée totale des sanctions. Seul avec la délégation américaine pendant une pause, le président demande à Bolton comment on peut imposer des sanctions sur un pays distant de 7 000 miles. « Parce qu’ils fabriquent des armes qui peuvent tuer des Américains ». « Ah, bon », répond Trump, comme si l’idée ne lui était jamais venue à l’esprit.

Bolton et Pompeo sont soulagés. La rencontre, écourtée, est suivie d’une déclaration du genre « on a fait des progrès et il en reste à faire ». Les collaborateurs du dictateur nord-coréen, emprisonnés ou exécutés — paient  cher l’échec.

Encore un zigzag annoncé par tweet : Trump, se disant sensible aux souffrances endurées par son très cher ami Kim Jong Un, lèvera des sanctions. Par ailleurs, le président presse ses ministres d’obtenir une augmentation de la contribution aux frais par les pays qui abritent des bases américaines. Incapable de comprendre la notion de sécurité nationale, Il pense qu’on défend ces pays « pour rien ».

Trump, fier de croire que tout le monde souhaite faire des deals avec lui, s’enfonce dans des fantasmes ;  le dictateur nord-coréen avance dans les provocations. Il lance des missiles dans la mer du Japon ; Trump hausse les épaules et prépare une rencontre dans la zone dimilitarisée (DMZ). Il poursuit ; Trump tweet son entière confiance en « Chairman Kim qui a une grande et belle vision pour sa nation, que seuls, les Etats-Unis avec moi comme président pourraient l’aider à réaliser ». Kim saurait faire ce qui est bien, parce qu’il m’aime trop.

Trump se régale de la photo-op au DMZ. Il garde Jared et Ivanka tout près de lui : il les aurait voulus à ses côtés au moment où il traversait la ligne de démarcation.

Trump perd son chemin, puis son courage

Des assauts, attentats et agressions iraniennes contre les Etats-Unis commencent avec la révolution islamiste en 1979 et continuent à ce jour… Aujourd’hui Khamenei précise : « Mort à l’Amérique veut dire mort à Trump, Bolton et Pompeo ».

A chaque pas, la bureaucratie met des bâtons dans les roues d’une politique ferme envers l’Iran. Pour être efficace, dit Bolton, les sanctions doivent tomber comme un couperet, pas au compte-gouttes avec avancées, reculades, et échappatoires. Or, Trump permet à Mnuchin d’affaiblir les sanctions contre l’Iran.

La France, l’Allemagne et l’Angleterre veulent sauver le JCPOA, Pompeo vacille, Zarif [le premier ministre iranien] accuse Bolton, Netanyahou et MBS d’empêcher le président Trump de faire la paix. Le président conçoit l’affaire iranienne comme un deal immobilier new-yorkais où on fait jouer des connections et de l’entregent. Il encourage Shinzo Abe et Emmanuel Macron (« qui vit pour l’Iran deal ») à l’aider à ouvrir des négociations, sans comprendre que cela affaiblit la position américaine. « Je suis [beau] parleur, j’aime parler », dit-il. Et Bolton de conclure : « Voici la stratégie iranienne magistrale de l’administration Trump ».

Pendant quatre mois, l’Iran est convaincu d’être en position de force. Les Européens rejettent l’ultimatum posé par Rohani sans se rendre compte de son importance. Trump minimise la gravité des attaques perpétrées contre un pétrolier dans le détroit d’Ormuz et contre des stations de pompage sur le pipeline saoudien. S’il faut réagir, dit-il, ce sera aux Etats du Golfe de régler la note.

La Défense cherche à élaborer une stratégie à long terme ; Trump se lance dans un riff, se vante d’être le meilleur, sait ce qu’il faut faire en Irak, en Syrie, dit qu’il fallait prendre le pétrole en Irak, au Venezuela et que les Chinois sont des sacré tricheurs… Dunford [le Chef d’Etat-major] tente de le remettre sur les rails, Trump bifurque sur la persécution des agriculteurs blancs en Afrique du Sud. Qui plus est, il veut se retirer d’Irak. « On a éliminé ISIS en Syrie,  je m’en fous s’il revient en Irak ».  Trump tweet à l’intention de l’Iran : « Il ne faut plus jamais nous menacer ». Le 19 mai une roquette tombe à un kilomètre de l’ambassade US en Irak.

Le président s’endort pendant un entretien avec Moon, pousse Abe à aller en Iran. MBS n’est pas content. Le 6 juin, lors de la commémoration du débarquement, Macron et Trump s’entretiennent au sujet de l’Iran. Bolton pense que Macron voudrait s’accrocher à l’initiative d’Abe. Trump accuse John Kerry de se mêler de l’affaire, l’empêchant de négocier la paix avec l’Iran. Mnuchin dit qu’on peut faire de l’off & on avec les sanctions. La conversation est un désastre intégral. Sur le vol de retour, Bolton est informé qu’un drone Reaper a été abattu au Yémen. Paul Selva, adjoint au chef d’État-major, estime qu’il ne faut pas réagir parce qu’on ne sait pas qui est l’auteur.

Le Japon est schizophrène sur la Corée et l’Iran. Pompeo dit à Bolton que ses homologues, ayant conclu, par la mission d’Abe, que la stratégie de pression maximale est finie, lui demandent comment aider avec la médiation. Israël, seul, n’hésite pas à se défendre.

Le 13 juin, frappe contre deux pétroliers, dont un japonais, dans le Golfe d’Oman. Trump dit à Bolton, « N’en fais pas un plat». C’est sa façon de faire disparaitre des réalités gênantes. Le président raille Abe, « Il ne faut pas avoir honte d’avoir totalement échoué avec Khamenei et Rohani », puis passe au sujet qui l’intéresse pour de vrai : le Japon devrait augmenter ses achats de produits agricoles. Trump n’a pas de patience pour les briefings, les fonctionnaires hésitent à frapper fort, Bolton pense le contraire. Interviewé par Time Magazine, Trump dit que les attaques n’étaient pas graves. Bolton se demande à quoi ça sert d’aller tous les jours au West Wing.

Aussitôt nommé Secretary of Defense, Esper est informé des frappes contre un site saoudien de désalinisation. On décide enfin d’une opération militaire. Bolton est satisfait du choix des cibles. Soudain, Trump décide de tout annuler.

Bolton : au cours de ma longue expérience gouvernementale, je n’ai jamais rien vu de si irrationnel. Pompeo est choqué : Eisenberg donne au président un chiffre tiré du chapeau—150 morts côté iranien —et il renverse une décision soigneusement prise en coordination avec son équipe. Pence est abasourdi. Pompeo me dit qu’il ne peut pas faire ce que le président  demande. C’est indigne. Il met nos gars en danger et augmente le risque d’un Iran doté d’armes nucléaires. Pompeo et Bolton se promettent de se tenir informés avant de démissionner.

Dans un barrage de tweets, Trump explique l’absence de riposte aux méfaits iraniens et déclare que l’Iran n’aurait JAMAIS l’arme nucléaire. Dunford est vexé : un jour Trump lui dit qu’il est nul, n’a pas fourni suffisamment de cibles, le lendemain il annule tout. Trump leur dit que ses tweets sont parfaits et que les Iraniens sont avides de négocier… Apprenant que le président a choisi le sénateur Ron Paul comme émissaire auprès des Iraniens, Pompeo est sans voix. Et pour Bolton, déjà à plusieurs reprises sur le point de démissionner, c’est le point de bascule.

Ce n’est pas encore fini : il y a Zarif à Biarritz, les Talibans à la Maison Blanche, l’Ukraine et la démission… à suivre dans la 5e et dernière partie.

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