Porteur d’espoir pour ceux qui voulaient sauver la laïcité menacée, le Vademecum édité par le ministère a été mal diffusé à l’école


Je me souviens. Paris, 6 janvier 2018. La soirée « Toujours Charlie ! », est organisée par le Printemps républicain, la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) et le Comité Laïcité République, aux Folies Bergères. C’est le temps de l’union et de l’espoir. Nous sommes à la veille de la création du Conseil des Sages de la laïcité. Les élus à cette table savent déjà qu’ils en seront et leurs noms circulent autour du buffet.

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Le hasard des plateaux de mignardises me rapproche de l’un d’eux. Je le sais homme de conviction, pétri de foi laïque et connaisseur du monde enseignant. Il me parle d’espoir et de projets d’action mais j’ose une question : « N’y a-t-il pas un bémol ? Les hussards, combien de divisions ? J’en croise si peu au quotidien…». Aucun de mes doutes n’altèrera son jovial enthousiasme et il me répondra qu’il y en a partout, citant l’exemple de Bernard Ravet, présent à la soirée. Pourtant, à voir où nous en sommes, il n’y a plus guère matière à sourire aujourd’hui.

Un Vademecum de la laïcité mal diffusé

Tout avait pourtant si bien commencé. Rassembler un collège d’experts, chargé de compiler l’ensemble des textes qui doivent éclairer la pratique de la laïcité dans les établissements scolaires était une nécessité, mais cette initiative, qui aurait dû être un point de départ, fut un point final. 

Revenons sur les faits. Le Vademecum porteur d’un espoir de diffusion de pratiques homogènes est annoncé « distribué dans les établissements » à partir du mois de mai 2018. À cette annonce, beaucoup imaginent un solide document relié mais il ne s’agit que d’un lien vers une version numérique à télécharger. Ce choix signe une volonté d’économie, mais surtout une incapacité à prendre en compte la réalité du terrain, particulièrement dans le premier degré où les directeurs assument seuls une gestion répartie, dans le secondaire, entre toute une équipe (secrétariat, gestionnaire, surveillants…). Le lien finira donc, dans la plupart des cas, noyé dans la boîte mail professionnelle des enseignants, au milieu de dizaines d’autres. Il ne s’incarnera que rarement en version papier, car nombreuses sont les écoles à l’équipement informatique défaillant ou dont le budget en photocopies est contingenté. Ainsi, encore aujourd’hui, en questionnant les personnels, on constate que, ce vademecum de la laïcité demeure terra incognita pour la quasi-totalité d’entre eux. 

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L’imperméabilité de l’Education nationale à ce ruissellement de textes va d’ailleurs tellement loin, que, lorsque en octobre 2019, une modification de sa fiche 22 sur les parents accompagnateurs survient et fait naître une incohérence juridique flagrante, personne ne semble la relever. Après des mois à interpeler bon nombre de défenseurs médiatiques de la laïcité et à tenter d’attirer l’attention sur ce point par mes publications, je réussis à rencontrer deux des Sages lors d’une conférence. Après un bref moment d’incrédulité, Catherine Kintzler et Alain Seksig valideront mon analyse. Ce dernier, devant toute l’assemblée présente, prendra publiquement l’engagement de tout mettre en œuvre pour régulariser la chose. Il en fera la proposition avec promptitude et m’en informera. Il faudra malgré tout huit mois pour voir apparaître une fiche 23 rectifiée dans la version du 13 octobre dernier, avec la discrétion habituelle, c’est-à-dire sans signaler cette modification comme l’imposerait une veille juridique efficace. Les acteurs de terrain auront donc une année avec une fiche 22 interdisant, par exemple, aux mères le port du voile pour « participer à des activités d’enseignement pour lesquelles elles exercent des fonctions similaires à celles des enseignants » alors que la page suivante l’autorise pour des intervenants extérieurs s’impliquant de la même façon.

Ceci apporte la preuve que soit, des gradés aux hommes de troupe, personne n’a lu le vademecum de la laïcité, soit personne n’a vu l’intérêt ou voulu prendre le risque, de signaler cette incohérence touchant un sujet brûlant. Personne, même pas les référents laïcité, piliers du dispositif de Jean-Michel Blanquer, dont Jean-Pierre Obin signale dans son dernier livre qu’ils ne sont qu’une partie à avoir été formés à leur mission, et ce, modestement, pendant quatre demi-journées. 

La laïcité se meurt aussi par désinvolture

Cette anecdote résume à elle seule une cruelle réalité: les consignes ruissellent mais s’évaporent avant d’atteindre leur cible. Les formations en ligne désincarnées ne changent rien. Chaque enseignant continue donc inexorablement avec comme référence la représentation qu’il se fait des règles de la laïcité. Hétérogénéité de pratiques entre territoires mais aussi entre écoles et même entre classes. La laïcité se meurt par ignorance, par désinvolture, par gentillesse et peur de peiner, par peur physique, par idéologie, par crainte de la mort sociale qui guette au coin de la salle des maîtres celui qui ne suivra pas les islamo-gauchistes véhéments présents dans les équipes. Le renoncement a mille facettes.

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La charte de la laïcité en format réduit à une demi-feuille illisible, par économie est mécaniquement annexée à un règlement intérieur que personne ne lira. L’affiche qui la reprend n’est qu’un détail perdu sur le mur entre le menu de la cantine, la liste des parents élus et les informations sur la garderie.

Préserver l’école républicaine des querelles extérieures

Les écoles terrariums, tout en vulnérabilité vitrée ouverte sur la Cité continuent à jaillir de terre, malgré le terrorisme rampant. Offrir un espace de travail sécurisant semble un luxe. Les mesures de sécurité se construisent en papier, dans des Plans Particulier de Mise en Sécurité où l’on peut parfois lire que, par économie, le signalement d’une intrusion se fera discrètement à la corne de supporter afin de pouvoir faire la différence avec l’alarme incendie. Nous sommes loin des écoles de Jules Ferry qui étaient pensées pour être des édifices dont l’architecture massive, avec celle de la mairie, se devait d’imposer l’existence physique d’un bâtiment laïque aux côtés des églises.

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Face aux enjeux, il était pourtant urgent de matérialiser la laïcité dans des écrins de pierre préservant l’école des querelles des hommes, dans un vademecum diffusé en version papier, relié dignement, dans le passage physique et systématique sur le terrain d’experts de ce sujet, capables de la faire vivre. À la gérer à l’économie, son existence se fait anecdotique tant est loin ce temps où, auréolée de sa victoire sur l’Église, elle était une évidence incontestée que nul n’avait besoin de rendre palpable. La politique actuelle qui se prétend solide, ne dépasse en fait jamais l’état gazeux des mots. Dans les cours d’école, les derniers des hussards s’effacent en silence.

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