Si les Républicains refusent aujourd’hui de considérer Joe Biden comme un président élu légitime, les militants Démocrates et les médias, suite aux élections de 2016, refusaient déjà toute légitimité à la présidence de Donald Trump. Analyse d’un jeu de ping-pong qui menace la démocratie aux États-Unis 


D’une rive l’autre, le Rubicon se tarit. Il n’est pas vraiment surprenant que Donald Trump conteste le résultat des élections. L’idée de crier au vol en cas de défaite ne date pas d’hier : dès août 2016, quand Trump était au plus bas dans les sondages, lui et son équipe mettaient au point le slogan « It was stolen ! » (« la victoire a été volée ») utilisé aujourd’hui. En revanche, il est plus étonnant qu’une large partie des électeurs de Trump n’acceptent pas seulement de perdre mais ne soient surtout pas en mesure de penser leur défaite comme autre chose qu’une anomalie forcément frauduleuse. Mais à la différence du Monde ou du New York Times et leur patronage méprisant, voire carrément hostile, on ne peut pas se résoudre à penser que les Trumpistes soient juste une masse de fanatiques crédules et complotistes à rééduquer.  

Revanche ou retour à un juste équilibre ?

Si on veut plutôt les comprendre, il faut voir que ceux qu’Hilary Clinton appelait les « déplorables » ont eu avec l’élection de Trump, non juste une revanche sur un establishment et des médias complètement monopolisés par les Démocrates, mais le retour à un juste équilibre : une certaine Amérique avait complètement disparu et, avec la victoire de Trump, elle fit son grand retour par les urnes – d’où la surprise des Démocrates en 2016 : depuis quand les fantômes votent-ils ? Trump n’a jamais incarné l’Amérique toute entière, ni même les Républicains ou encore les conservateurs, mais bien la révolte. 2016 puis 2020 auront bien confirmé ce vote de populations culturellement et économiquement abandonnées : les Blancs ruraux et/ou défavorisés – dits « sans éducation » par la presse mainstream qui semble, soudain, avoir oublié son Bourdieu.

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En réalité, ce refus d’entendre les résultats, de seulement les penser possibles, n’est pas seulement l’apanage de l’Amérique de Trump. Les Démocrates tentent de l’oublier aujourd’hui mais dès son premier jour en tant que President-elect, Trump avait été contesté. De la Marche « des femmes » en janvier 2017 à toutes les tentatives d’impeachment, aussi infructueuses qu’infondées, Trump était systématiquement apparu, à son tour, comme une anomalie forcément frauduleuse.  Et si Trump avait gagné l’élection de 2020 – rappelons à quel point cela s’est joué de peu -, il est évident que des troubles auraient éclaté : les émeutes advenues avec Black Lives Matter n’auraient pas manqué de se reproduire et les médias auraient invoqué ces mêmes fraudes qu’ils nient aujourd’hui.

Démocrates et Républicains partagent donc cette idée que la démocratie est injuste dans ses aboutissements. Alors, il est logique que leurs méthodes et leurs agissements défient, tout autant que leurs réactions aux élections, la déontologie démocratique. Après tout, à leurs yeux, il s’agit moins de tricher que de corriger.

On peut compter sur les médias pour une chose : avec eux aucune manigance de Trump ne peut passer – il s’agit bien du premier président américain à avoir fait de son mandat un exercice de contrepouvoir. Dans son flot de péchés présumés, plus ou moins avérés, son opposition au vote par correspondance marque surement son plus fort déni de la démocratie. Alors si, en effet, ce type de vote est plus propice à la fraude – raison du moins invoquée en France à sa suppression en 1975 -, il favorise surtout le vote de populations massivement abstentionnistes : les jeunes et les minorités ethniques, ceux chez qui Trump fait ses plus mauvais scores. On peut bien prétendre que voter n’est pas tweeter et que ce doit être un acte engageant – une étude avait montré comment, les jours d’élection, la pluie favorisait les Républicains car leurs électeurs ne craignaient pas de se mouiller (sic) – n’empêche que Trump, en invoquant une frauduleuse crainte de la fraude, a voulu faire taire un vote qui ne l’arrangeait pas. Et même si dans la perspective – improbable – qu’une fraude soit prouvée, qu’un recomptage fasse rebasculer cinq états dans le giron républicain, Trump resterait défait, à hauteur de plusieurs millions de voix, par le vote populaire et ne devrait – encore – sa victoire qu’à la spécificité du système électoral américain.

Des torts systémiques

Les torts des Démocrates sont, quant à eux, moins ceux d’un seul homme, ou même de son clan, mais systémiques – ironiquement, ce mot qu’ils aiment tant est aussi celui qui les définit le mieux. Rappelons d’emblée que cette élection n’en fut pas une : systématiquement, les médias se sont unis pour faire face à Trump – la fameuse allégeance républicaine de Fox News ne s’est pas prouvée quand ils ont été les premiers à annoncer, sans certitude, l’Arizona pour Biden ; systématiquement, l’establishment culturel, universitaire et politique s’est rangé derrière Biden – au point de provoquer une sécession chez les Républicains avec le Lincoln Project. Nous parlons bien d’une élection où des multinationales – privées, donc sans mandat électoral – ont instauré un contrôle de la parole d’un président légitiment élu. Le fameux shy vote – vote non assumé pour Trump – qui a trompé les sondeurs, et qui a justifié cette croyance avant les élections d’une vague bleue démocrate, a été encore une fois prouvé et doit être vu comme ce qu’il est : il règne aux États-Unis une intolérance telle que certains ne peuvent plus assumer leurs idées. Selon un sondage du Cato Insitute, 77 % des conservateurs n’osent plus exprimer ce qu’ils pensent et un « Démocrate très libéral » sur deux se dit prêt à licencier un de ses employés si cet employé s’avérait être un donateur républicain.

L’unité de l’Amérique ne peut se faire après une défaite, même s’il s’agit de celle de Trump

Par leurs réactions, puis par leurs méthodes, Démocrates et Républicains démontrent – ensemble, pour une fois – que pour eux la démocratie n’est plus qu’un moyen que les deux camps empruntent pour imposer leurs fins. Avec, in fine, le risque de se battre dans et par la démocratie, et non plus pour elle. L’unité de l’Amérique ne peut se faire après une défaite, même s’il s’agit de celle de Trump. Cette désunion précède Trump en des causes bien plus profondes que l’idéologie actuelle des Démocrates, réduite à des identity politics, ne peut n’y comprendre, ni résoudre : idéologiquement, comment demander à un chômeur du Kentucky ou à un agriculteur endetté du Wisconsin de reconnaitre leur privilège blanc ? Plus prosaïquement, comment demander à Joe Biden d’admettre sa responsabilité dans la division actuelle alors qu’il s’en dédouane grâce et depuis Trump ?

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Présidence et Congrès gagnés, Sénat encore incertain, mis à part la Cour Suprême, les Démocrates sont dans une extraordinaire position de force. La vraie question n’est donc pas de se demander si Joe Biden peut rassembler le pays mais s’il le veut – et outre sa volonté, dont la force est encore à déterminer, compte aussi celle de son parti. Pour l’instant, les Démocrates semblent surtout ne pas pardonner à l’Amérique profonde d’avoir élu Trump et tout faire – sauf comprendre – pour empêcher que cela se reproduise. Biden a promis d’organiser dès sa première année un congrès mondial contre les pratiques dites « illibérales » – qui les définira ? -, tandis que Kamala Harris incarne, par ses liens forts avec les GAFA, la volonté de poursuivre la politisation d’Internet. Plus grave, ou plutôt plus immédiat, encore : la judiciarisation du partisanat politique. Le 6 novembre, la sénatrice Alexandria Ocasio Cortez, véritable égérie des Démocrates, tweetait: « Est-ce que quelqu’un archive les soutiens de Trump pour quand ils essaieront de nier leur complicité (sic) ? Il est possible qu’ils tentent de supprimer leurs Tweets, leurs écrits et leurs photos. »

L’adversaire devenu un criminel, le comprendre c’est aussitôt le condamner, sans oubli, ni pardon. C’est aussi pousser les Républicains dans une impossible fuite en avant : le Rubicon, s’y noyer ou finir par le traverser.

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