John Bolton publie un livre explosif qui dévoile les coulisses de l’administration Trump. Nidra Poller poursuit sa lecture du livre de l’ancier conseiller à la sécurité nationale.


Les quatre premières parties sont à retrouver ici.

Rappel: On offre ici la 5e partie d’un résumé en filigrane du texte rédigé par l’ancien conseiller en sécurité nationale, ambassadeur John Bolton, sur l’administration Trump. Dans la course à sa réélection, Donald J. Trump se présente comme l’homme fort, faiseur de deals. John Bolton, son ancien conseiller en sécurité nationale, lui porte en long et en large la contradiction [The Room Where it Happened]. Annulant sur un coup de tête des frappes dissuasives contre des agressions iraniennes, le fortiche se contente de quelques tweets musclés.

Invité surprise au G7 de Biarritz

Août 2019 : Les conseillers sont, encore une fois, mobilisés dans l‘urgence pour empêcher le président de tomber dans un piège … tendu, cette fois-ci, par Emmanuel Macron qui a eu la bonne idée d’inviter le ministre des affaires étrangères iranien au G7 de Biarritz. « Everything he touches turns to shit  [tout ce qu’il touche devient de la merde] ». Berné par cette déclaration typiquement trumpienne, Bolton se dit que le danger est écarté.

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Quel charme exercé pendant le déjeuner en tête à tête Trump-Macron a donné une brûlante envie au président américain de rencontrer Zarif ? Les conseillers le déconseillent. Netanyahou téléphone pour le prévenir. Jared bloque la communication, vexé qu’un chef d’État étranger ose dicter les fréquentations du président américain. Le gendre, lui, estime qu’on n’a rien à perdre à parler avec les Iraniens. Macron lance l‘idée extravagante de trouver une ligne de crédit pour l’Iran. Bolton pense qu’il lui manque un boulon ! Les médias jouent le suspens. En fin de compte, le blind date tombe à l’eau. Bolton, qui n’est pas sur place, avait décidé de démissionner si Trump passait à l’acte. Ce n’est que partie remise.

Mission en Afghanistan, échappée belle à Camp David

Début 2019 : Bolton et ses collègues partagent une même vision de la mission en Afghanistan : empêcher la résurgence d’ISIS et d’al Qaïda qui menacent la sécurité américaine et rester vigilant sur les programmes nucléaires de l’Iran et du Pakistan voisins … Et de faire en sorte que le président prenne des décisions et les respecte. L’objectif de Trump est de retirer les militaires et de laisser l’Afghanistan à ses démons. Il aime à dire que la reconstruction des tours jumelles a coûté moins cher que la guerre en Afghanistan … faisant fi des 3 000 morts du 11 septembre. Il écoute à peine les briefings, reprend ses rengaines, se plaint que la Chambre ne lui donne pas les sous pour son mur, demande ce qu’on fout en Afrique …

Des fissures paraissent dans l’équipe : Bolton apprend par Zalmay Khalizad, qu’il connaît depuis 20 ans, que Pompeo ne veut pas qu’ils se parlent, car ça gêne sa gestion, en collaboration avec le président, du dossier afghan. En juillet, Khalizad entame des négociations avec les Talibans. Bolton et ses collègues à la Défense y sont opposés. Pompeo, furieux, leur ferme le clapet : Khalizad est chargé de mener les négociations en toute liberté, point final. Trump n’a de cesse ce confondre président Ghani avec son prédécesseur Kharzai. CNN dévoile des informations sur les pourparlers, Trump les traite d’ordures qui méritent le peloton. Il revient souvent à l’idée que le Département de la justice devrait arrêter des journalistes, les jeter en prison et les obliger à dévoiler leurs sources.

Trump, comme d’habitude distrait pendant les consultations, lance soudain : « Je veux qu’on se retire … qu’on  se retire de partout. » Et enchaîne sur le riff « tout cela nous coûte trop cher », l’OTAN, j’ai failli nous retirer, qu’est-ce qu’on fout en Afrique, pourquoi dépenser pour l’Ukraine, il faudrait mettre fin aux exercices militaires en Corée du Sud. Voilà la solution : on se retire d’Afghanistan et on annonce que s’ils font des bêtises on brisera leur putain de pays en mille morceaux. Bolton sait que ce ne sont que des paroles en l’air. Pompeo cache son jeu. Et se laisse dicter les conditions par les Talibans.

Lors d’une vidéoconférence, Trump dit comprendre le but des Talibans —récupérer leur pays —et confond toujours Ghani et Kharzai et leurs fortunes personnelles respectives. L’un après l‘autre, les conseillers cèdent à la pression. [Le Ministre de la défense] Esper, finalement, parce que « c’est sujet aux conditions ». Bolton sait que les Talibans ne les respecteront pas.

Puis, Trump décide d’inviter les Talibans à Washington ! Obnubilé par les avantages qu’il va tirer de l’affaire, qu’il conçoit comme un spectacle, le président a hâte d’en informer les médias : c’est formidable, les Talibans brûlent de parler avec lui, de faire la paix, encore un de ces deals extraordinaires. Bolton : il n’y  a que Trump pour croire qu’un président américain devrait s’entretenir avec ces voyous.

L’équipe tente d’organiser la réunion, un casse-tête, surtout que Trump donne des consignes du genre, « Mollo sur la sécurité, on ne veut pas heurter la dignité des Talibans ». La rencontre est prévue pour le 8 septembre, 3 jours avant l’anniversaire du pire attentat jamais commis sur le sol américain … réalisé avec l’aide des Talibans. Sur ces entrefaites tombe la nouvelle d’un attentat à Kaboul, dix morts dont un Américain. Encore une fois, les grandes manœuvres se terminent en tweets. Le président gronde les Talibans qui ont tout gâché, confirmant dans la foulée l’intention ignoble de les inviter à Camp David.

Bolton : « Après ma démission, l’administration a repris les pourparlers avec les Talibans—erreur confondue avec la retraite de la Syrie—couronnés de la signature d’un accord semblable à celui rédigé avant l’attentat. C’est du pur style Obama. Ça n’a pas empêché Trump de déclarer aux médias, quelques heures après ma démission (qu’il a maquillée en limogeage) : « Il a eu sa chance, il n’a rien fait. » Au contraire, le président seul est responsable de cette stratégie en Afghanistan et des conséquences qui s’ensuivront. »

Fin de partie

Quelques jours après que Bolton ait quitté l‘administration, l’affaire de l’Ukraine explose à la figure du président. L’ancien conseiller remonte le fil de l’histoire, à partir des présidentielles où Trump avait supposé qu’un président pro-russe pourrait nous éviter une 3e guerre mondiale. Il commence déjà à s’en prendre à l’ambassadrice Yovanovitch, se basant sur des rumeurs colportées par Giuliani, démenties par Pompeo, qui finit pourtant par se retourner contre elle. C’est un compte-rendu fascinant, vu de l’intérieur, de tout ce qu’on a entendu en fin d’année devant la commission d’enquête qui a conclu à l‘impeachment. Bolton confirme les témoignages : machinations douteuses de l’administration, travail au noir de Giuliani et ses sbires, obstruction de justice, coups bas, chasse aux fonctionnaires … Trump croit aux théories du complot qui désignent l’Ukraine, pas la Russie, comme le pays qui a essayé d’influer sur les présidentielles de 2016.

La victoire de Zelensky n’y change rien. Trump tempête : l’Ukraine, je n’ ai rien à foutre, putain de merde d’Ukraine, ils ont essayé de me faire couler en 2016 avec ce salaud de Hunter Biden … Le tout répété 10 fois dans une rage sans retenue.

Le président découvre l’enveloppe de $250 millions, sans comprendre que l’assistance militaire a été accordée par la législature, et décide de l’utiliser comme levier pour obtenir des preuves contre les Bidens. Bolton confirme le témoignage de Fiona Hill et d’autres fonctionnaires chargés d’appliquer la politique de l’administration en Ukraine. Il raconte ses efforts, avec le soutien de en compagnie de certains collègues, pour convaincre Trump de débloquer l’assistance et de mettre fin à la diplomatie parallèle de Giuliani et Sondland. En vain. Puis, Trump décide que c’est l‘OTAN qui doit régler les $250 millions à l‘Ukraine. Brutalement, suite aux révélations du lanceur d’alerte, l’aide est débloquée et les médias commencent à comprendre l’ampleur du scandale, au-delà du coup de fil du 25 juillet.

Adieu à la compagnie

Bolton ne le dit pas mais on pourrait conclure logiquement que le président avait décidé de lui faire payer les ratés de la saison.

Le 9 septembre je suis convoqué au Bureau Ovale. Trump est vexé par l’image donnée dans les médias du fiasco du dossier Taliban, l’invitation à Camp David, les tweets. Il me dit : « On ne t’apprécie pas. On dit que tu ne joues pas bien en équipe ». Il poursuit, m’accuse d’avoir un avion privé [faux], d’avoir trop de fidèles au NSC [ce qu’il appelle le « deep state »], d’être responsable des fuites [ce serait plutôt Pompeo et Mulvaney] … »

Bolton répond qu’il est prêt à démissionner si le président le souhaite, Trump dit qu’il va réfléchir, Bolton retourne à son bureau et demande à son assistante de faire imprimer sur l’en-tête de la Maison Blanche sa lettre de démission, préparée plusieurs mois auparavant.

Bolton :« Quand j’ai quitté l’administration le 10 septembre je ne connaissais rien des accusations portées par le lanceur d’alerte, dont j’ignore l’identité. Je ne sais pas si la gestion du dossier ukrainien mérite l’impeachment du président, mais j’étais troublé par toute l’affaire. Malheureusement, le procès est vite devenu un Armageddon partisan. Le peu qui restait de notion de complexité et de rigueur intellectuelle dans le débat politique américain s’était perdu dans la bagarre. »

Les Démocrates ont bâclé l’affaire en voulant aller trop vite, privant les citoyens d’une compréhension globale des méfaits du président, y compris et au-delà du dossier ukrainien. Trump met ses grosses bottes partout, se mêle des affaires de justice, outrepasse les droits de la présidence et confond son intérêt personnel avec l’intérêt national. Je n’ai pas souvenir d’une seule décision qui n’était pas animée de son souci de réélection.

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Bolton, qui n’a pas témoigné devant la Chambre pour des raisons liées à la séparation des pouvoirs, se serait présenté devant le Sénat s’il était assigné à comparaître. Faute du témoignage devant le Congrès, il verse au dossier une œuvre d’histoire actuelle documentée, argumentée, puisée au cœur d’une administration aberrante. On a essayé par tous les moyens d’empêcher la publication de ce récit. Le président, incapable d’accepter la moindre critique, a recours tout naturellement à la censure.

Il n’y a pas d’omerta en politique.

« I stand by these views still today » [Je persiste et signe]

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