L’ancien président de la République s’est indigné face à Ruth Elkrief, parce que cette dernière, sans complaisance, a évoqué « des méthodes de voyou » en rappelant les échanges téléphoniques entre « Paul Bismuth » et Me Thierry Herzog. Analyse de Philippe Bilger


L’emportement de Nicolas Sarkozy a été, à mon sens, surjoué, comme sa comparaison avec l’invitation choquante selon lui de Ziad Takieddine sur cette même chaîne, tout à fait absurde.

Je ne suis pas juge, je suis un citoyen et contrairement à ce que certains me reprochent je n’éprouve aucune haine à l’égard de Nicolas Sarkozy.

Puisque d’abord je l’ai beaucoup admiré lors de sa campagne de 2007, puis défendu régulièrement contre la magistrature quand il était ministre de l’Intérieur et que, surtout, ce sentiment d’hostilité absolue est aux antipodes de mon caractère. Il implique qu’on ne dévie jamais d’une ligne vindicative alors que pour lui comme pour d’autres je m’ajuste aux circonstances et à la personnalité contrastée qu’elles font surgir. Bonne ou mauvaise selon les cas.

« La France a donné le sentiment que son ancien chef d’Etat pouvait être corrompu: c’est une ignominie. » Nicolas Sarkozy sur BFMTV

Ayant écouté attentivement Nicolas Sarkozy, je continue à le créditer d’une dialectique et d’une faculté d’argumentation qui ne sont pas médiocres. Elles impressionnent et peut-être sont-elles convaincantes pour beaucoup.

Pour ma part, n’oubliant jamais que, pour une personnalité politique, la présomption de sincérité n’a aucun sens si on ne la fait pas passer par un filtre technique et critique, j’avoue avoir été lassé par la répétition des protestations d’innocence, des hauts cris à tonalité morale – une « ignominie », « on est chez les fous » – qui cherchaient à occulter l’inconsistance de sa propre apologie.

Nicolas Sarkozy s’est appuyé pour sa défense sur l’étrange et précipitée vidéo libanaise de Ziad Takieddine qui probablement se rachetait ainsi de ses multiples et détaillées mises en cause de l’ancien président, non seulement face aux juges mais devant les médias.

Tenter d’établir une relation entre le Ziad Takieddine à charge puis à décharge, pour valider ce que ce témoin si fluctuant affirme contre le juge Tournaire (en gros, le juge l’aurait manipulé pour « coincer » Sarkozy) n’est pas digne d’un propos qui se voulait présidentiel.

D’autant plus que Nicolas Sarkozy avait paru abandonner, depuis quelque temps, une stratégie d’attaque contre les magistrats, qui n’avait pas donné de lui une image de sérénité et de mesure, et que la reprendre était pour le moins risqué.

Le PNF, face à l’enthousiasme du camp Sarkozy devant la rétractation de Ziad Takieddine, a dû rappeler que d’autres éléments susceptibles d’incriminer Nicolas Sarkozy existaient.

Capture d'écran YouTube
Capture d’écran YouTube

Je conçois fort bien que la qualification pénale d’association de malfaiteurs puisse, dans sa brutalité juridique, alors qu’on en est seulement au stade de présomptions, choquer Nicolas Sarkozy, mais on n’allait pas inventer, pour son seul usage, un nouveau code pénal avec des dénonciations plus édulcorées !

Quand il s’est agi de répondre sur le comportement en Libye de certains de ses très proches (Claude Guéant et Brice Hortefeux, sans oublier la venue de Me Thierry Herzog accompagné par Me Szpiner) et sur le dossier Senoussi, le beau-frère de Kadhafi, je l’ai trouvé infiniment moins convaincant puisqu’il ne pouvait évidemment pas démontrer que ses amis étaient intervenus sans son accord.

Comme Ziad Takieddine, cet homme ayant menti tout le temps au point qu’on s’interroge sur la vérité qu’il a pu dire un jour (Le Point), on sait également que lors de l’interview à BFM TV, Nicolas Sarkozy a par exemple menti sur ses liens avec Thierry Gaubert, qui n’auraient soi-disant plus existé depuis 1996 (Mediapart).

Le Groupe Lagardère (Paris Match et JDD), dont Nicolas Sarkozy est membre du conseil de surveillance, va le défendre et Mediapart s’accrocher à ses certitudes et à ses investigations.

Je voudrais aller plus loin et battre en brèche le propos, au fond central, de l’ancien président : « Comment croire que moi, président, j’aurais pu accomplir cela ? »
Mais c’est justement le problème : on peut le croire.

Raisonnons par l’absurde.

Non seulement on n’aurait jamais pu imaginer un de Gaulle mis en examen mais l’aurait-il été dans les circonstances d’aujourd’hui qu’on aurait compris son indignation outragée et la stupéfaction de tous ! Ni capable du pire ni possible coupable de celui-ci.

Parce qu’à aucun moment le général n’aurait traîné à ses basques la bagatelle de six procédures ! Qu’elles se terminent par des non-lieux ou des renvois n’a pas une importance décisive: Nicolas Sarkozy n’a jamais été étranger dans sa vie présidentielle à une eau trouble et chercher à nous faire accroire que sa moralité le rendrait pur par principe est une plaisanterie.

Souhaiter une corrélation entre rectitude personnelle et vie publique n’est pas une exigence archaïque. Et il est déprimant que le citoyen se moque comme d’une guigne des transgressions se rattachant peu ou prou à l’univers du pouvoir, quand il ne les tourne pas en dérision pour se moquer de ce puritanisme républicain.

C’est par exemple navrant: comme un seul homme, les LR – et tous les partis hélas agiraient de même – ont apporté leur soutien à Nicolas Sarkozy, dans une confusion entre l’appui politique, l’ignorance judiciaire et la désinvolture éthique. Des militants demandent à Brice Hortefeux ou au sénateur Pierre Charon : « Quand va-t-il revenir ? » (Le Monde). Ce n’est plus de la fidélité mais de l’aveuglement. Aspirer à un passé battu et trouble pour se détourner d’un futur rénové est une aberration.

Alors Nicolas Sarkozy a-t-il été « un voyou » ? Il nous affirme, la main sur le cœur, qu’un ancien président ne peut pas l’être.

Comme ce serait bien si c’était vrai !

Lire la suite