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Quand exfiltration rime avec désinformation


En octobre, la police a été accusée d’homophobie suite à l’exfiltration de deux personnes au milieu de la Manif pour tous. Sauf que les deux victimes ont finalement assuré avoir été protégées par les forces de l’ordre.


De nombreux militants progressistes se livrent volontiers à des amalgames éhontés sur les policiers, soupçonnés en bloc de brutalité et de racisme.

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Et bien sûr, ils tiennent pour acquis qu’un flic est forcément homophobe. Samedi 10 octobre, place Vendôme, en pleine Manif pour tous, un couple d’hommes qui avait choisi de s’embrasser au milieu des participants était exfiltré par la police. Les intéressés n’avaient même pas eu le temps de donner leur version des faits que le site de Têtu titrait, photo à l’appui : « La préfecture de police estime que ces baisers représentaient un trouble à l’ordre public ». Ni une ni deux, les réseaux sociaux partaient en vrille, dénonçant l’homophobie systémique de nos flics. Manque de chance, les deux victimes, militants d’Extinction Rébellion, ont tenu à remercier les policiers qui leur auraient « sauvé la vie », et expliqué que les forces de l’ordre les avaient protégés des agressions du service d’ordre de la Manif pour tous.

La Préfecture de police a parlé de raccourcis fallacieux. Et Têtu a mis à jour son article, ce qui signifie qu’il a fait disparaître les bobards qu’on avait publiés.

Et en même temps, il fallait bien l’évacuer cette place de la République…

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Trois ans après son élection, on se pose toujours la question de la stratégie d’Emmanuel Macron quant aux migrants. Après l’évacuation agitée d’un camping à la Nuit Debout place de la République (en était-il possible autrement?), voilà que Gérald Darmanin charge la police…


Un ministre de l’Intérieur, garant de l’ordre public, aurait dû s’indigner que des groupuscules gauchistes et des ONG instrumentalisent des migrants illégaux et occupent quasi militairement la place de la République à Paris, lundi 23 novembre au soir. En quelques minutes, les gauchistes ont monté plusieurs centaines de tentes de camping pour réclamer une «mise à l’abri» de 400 migrants illégaux tous issus selon les associations du camp de Saint-Denis, évacué mardi dernier par la police.

Ce squat politique de la place de la République était un raid politique à l’instar de ceux qui ont eu lieu à la basilique de Saint Denis en mars 2018, au Panthéon en juillet 2019, ou dans les rues de Paris en mai 2020. Ce squat politique était de plus en infraction avec les règles du confinement sanitaire. Que voulaient les gauchistes ? Comme d’habitude : faire savoir à l’État qu’il était raciste, islamophobe et antimusulman. 

Indignation surjouée

Avec une célérité qui l’honore, la police a immédiatement démantelé le camping illégal des migrants. Mais au lieu de féliciter ses troupes de leur rapidité d’intervention, au lieu de se féliciter d’avoir rendu un espace public au public, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a pointé contre ses troupes un doigt accusateur. « Certaines images de la dispersion du campement illicite de migrants place de la République sont choquantes. Je viens de demander un rapport circonstancié sur la réalité des faits au Préfet de police d’ici demain midi. Je prendrai des décisions dès sa réception ».

Le tweet de Gérald Darmanin est d’autant plus surprenant qu’aucune charge policière n’a été menée, qu’aucun tir de LBD ne semble avoir eu lieu et qu’aucun œil n’a été crevé. Et l’épisode Shahbuddin que rapporte le Figaro, cet Afghan de 34 ans qui revisse un bonnet gris sur son crâne et qui sanglote après avoir été sorti de sa tente « C’est trop violent, on veut juste un toit » prêterait finalement presqu’à sourire.


À qui l’indignation surjouée du ministre s’adresse-t-elle ? Aux médias, afin qu’ils ne soient pas tentés de donner de lui une image de ministre botté et casqué ? À Eric Dupond-Moretti, ministre de la Justice tout acquis à la diversité et à une politique droit-de-l’hommiste ? A une gauche favorable à l’invasion migratoire musulmane ? 

Darmanin imite le patron

Comme à chaque fois, toutes les interprétations contradictoires sont permises. Comme si l’« en-même temps » avait cessé d’être le marqueur du seul Emmanuel Macon, pour devenir celui de toute son équipe ! Quelle que soit la situation, deux discours contraires sont toujours mis en avant ; une parole vient annuler un acte ; à moins que ce ne soit l’inverse ; tantôt Darmanin (la droite de Macron) contredit Dupond-Moretti (la gauche de Macron) ; tantôt c’est le même Darmanin qui annonce une chose et son contraire. Le gouvernement prépare une loi contre le « séparatisme » ? Mais il omet volontairement de mentionner le « séparatisme islamiste » et il préparerait une journée nationale de repentance à propos de la guerre d’Algérie. Il veut obliger les photographes de presse à flouter le visage des policiers, mais quand les médias protestent, le ministre de l’Intérieur tance publiquement les forces de l’ordre parce qu’elles bousculent des migrants. Le gouvernement veut couper les financements étrangers pour promouvoir l’islam de France ? Mais il s’apprête à confier la formation d’imams « républicains » au CFCM (émantion des Frères Musulmans, cette multinationale qui considère que la charia est supérieure aux lois de la République !) Et ainsi de suite…

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Cet « en même temps » serait mortel face à une opposition résolue qui aurait une analyse critique de la situation et un contre projet consistant pour la France. Mais tel n’est pas le cas. Face à une opposition qui ne sait jamais à quoi elle doit s’opposer, la névrose « en même temps » introduite par Emmanuel Macron devient en politique un avantage tactique. Le même gouvernement occupe toutes les positions et empêche l’adversaire d’en occuper solidement une seule. Avantage non négligeable, cette tactique désoriente toujours plus un électorat qui se désintéresse toujours plus de la politique. Telle est la finalité de cette tactique politicienne permanente : empêcher de poser jamais la question de la stratégie.

Carrefour et le racisme imaginaire

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Jeudi 19 novembre, deux vigiles ont battu à mort un client de l’hypermarché Carrefour de Porto Alegre (Brésil). Comme la victime était noire, des manifestants accusent depuis la firme de racisme, mettant le groupe dans la tourmente.


Le motif du drame est encore à établir mais il semble que tout ait commencé par une banale altercation avec une caissière. Quelques secondes plus tard, le client a été intercepté au niveau du parking par les vigiles qui l’ont passé à tabac. Dans les images captées par un passant, l’on voit un homme à terre qui reçoit des coups de poing au visage, sous les yeux de sa femme et d’une employée de Carrefour qui, au lieu de s’interposer, se contente de filmer la scène avec un téléphone portable.  La victime, João Alberto Silveira Freitas, est mort dans les minutes suivantes. Il était noir, ses deux meurtriers étaient de type latino.

Lecture raciale et identitaire immédiate des multinationales

Sans attendre les résultats de l’enquête, les bien-pensants brésiliens ont crié au crime raciste et des militants d’extrême-gauche ont dévalisé un magasin Carrefour à São Paulo. Comme si piétiner des yaourts allait ressusciter le pauvre João Alberto et alléger le deuil de sa famille. 

Pire, Alexandre Bompard, PDG mondial du groupe Carrefour, n’a rien trouvé de mieux que de sauter les deux pieds joints dans le marécage antiraciste en déclarant sur Twitter que sa société récuse le « racisme » et appuie la « diversité ». Déconcertante est la facilité qu’ont certains grands patrons de plaquer sur le réel une lecture raciale ou identitaire (LGBT, féministe notamment). Ils feraient mieux d’examiner les faits avec la hauteur de vue et le discernement qui siéent aux élites.

Au lieu de s’autoflageller sur la diversité, Carrefour ferait mieux de revoir de fond en comble ses politiques d’achats et de RH pour s’assurer que l’humain n’est pas traité comme une marchandise

Pour qu’un crime soit raciste, il ne suffit que les mis en cause soient de couleurs de peaux différentes. Il faut arriver à démontrer qu’il a été motivé par la haine raciale. Autrement, 50% ou plus des vols à main armée commis dans les grandes villes brésiliennes seraient des crimes racistes puisqu’en général les victimes sont blanches et les auteurs sont de couleur. Et prise sous cet angle, la criminalité en France serait la pure et simple expression du racisme antiblanc, les victimes étant souvent « de souche » et les prévenus en majorité d’origine africaine et arabe.

Les faits, rien que les faits

La première certitude dont nous disposons est que les deux vigiles sont employés d’une société privée, très connue dans la place. La deuxième est que l’un des meurtriers de João Alberto est un policier de 24 ans qui n’aurait jamais dû être là, n’ayant pas été autorisé par sa hiérarchie à arrondir ses fins de mois en tant que vigile. 

La photo de la chienne Manchinha avait fait le tour des réseaux sociaux grâce aux défenseurs des animaux au Brésil. D.R.
La photo de la chienne Manchinha, tuée par des vigiles employés par Carrefour, avait fait le tour des réseaux sociaux, grâce aux défenseurs des animaux au Brésil. D.R.

Et ce n’est pas la première fois que des agents de sécurité privée au service de Carrefour font parler d’eux. En décembre 2018, un gardien a tué une chienne à coup de barre de fer dans un magasin de la banlieue de São Paulo (elle s’appelait Manchinha). Au Brésil, le recours à la sous-traitance est devenu une course au prix le plus bas, parfois au mépris de la performance et la sécurité. Au lieu de s’autoflageller sur la diversité, Carrefour ferait mieux de revoir de fond en comble ses politiques d’achats et de RH pour s’assurer que l’humain n’est pas traité comme une marchandise

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Le meurtre du pauvre João Alberto a eu lieu sous les yeux d’une employée du groupe Carrefour. Pourquoi s’est-elle contentée de filmer le supplice de la victime ? Est-ce qu’elle a été instruite à le faire ? Si oui, par qui ? Ou bien souhaitait-elle « se couvrir » face à la hiérarchie ? Ce cas rappelle un incident survenu en août dernier au magasin Carrefour de Recife lorsqu’un homme de 53 ans a perdu la vie suite à un infarctus fulminant. Les employés n’ont rien trouvé de mieux à faire que de couvrir le corps avec des parasols déployés. Personne n’a cru bon de fermer le point de vente.

Dans un magasin de Sao Paolo, la manifestation dégénère le 20 novmbre 2020...
Dans un magasin de Sao Paolo, la manifestation dégénère le 20 novembre 2020…

Il y a quelque chose à revoir du côté de la culture d’entreprise de Carrefour au Brésil. Et loin de moi l’idée de donner l’impression que Carrefour est le vilain petit canard au milieu d’un marché qui respire l’humanisme. En réalité, le contexte brésilien est très tendu, partout les salariés ont peur de perdre leur emploi, le taux de chômage dépasse désormais les 14% de la population active. En effet, le pays est plongé dans une crise économique sévère depuis 2015, que le confinement n’a fait qu’aggraver. Aussi, est-il normal que les gens se conforment à des procédures absurdes afin de préserver leur poste. Difficile de leur en vouloir, il revient aux responsables les plus proches du terrain de rassurer les employés en les autorisant à prendre des initiatives à chaque fois que la vie et la dignité humaines sont en jeu.

Le racket des entreprises au nom de l’antiracisme

Il est fort probable que les dirigeants de Carrefour ne soient pas interpellés par les militants antiracistes sur ces questions de fond. L’époque veut que ce genre de drame reçoive une justice intéressée et expéditive. Avant que le cadavre ne refroidisse, l’on désigne le coupable idéal : le racisme c’est-à-dire tous les blancs pris collectivement, le racisme étant un crime collectif et hérité de père en fils. Ensuite, on fait un chèque à la « bonne cause » comme on payait jadis un tribut pour avoir la paix. Il est fort probable que Carrefour se trouve obligé de financer des initiatives antiracistes aux mains d’ONG qui œuvrent pour le « bien », le « progrès » et « l’égalité ». Comprenez des ONG qui se nourrissent du sentiment de culpabilité des grandes entreprises et de leur désir de respectabilité.

Et, dans les cas extrêmes, l’on s’inflige des campagnes de publicité scandaleusement biaisées où l’homme blanc hétéro est écrasé sous le poids de sa « dette historique ». 

Ainsi, la responsabilité sociétale est en train de devenir une opération de racket et d’intimidation au détriment des multinationales. Du sort du noir, peu se préoccupent réellement. L’essentiel est de donner à manger à la bureaucratie en émergence, celle de la société civile progressiste, qui a besoin de martyrs pour mettre le couteau sous la gorge au grand capital. Et si cela veut dire faire du pauvre João Albert un Martin Luther King brésilien, on le fera, comme on ne reculera devant rien pour présenter le Brésil aux yeux du monde comme le Mississipi des années 1960. When money speaks, truth is silent. 

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À terme, nos bienpensants alliés au grand capital feront de l’homme noir un bibelot que l’on pose bien en vue dans une salle de réunion. Un objet précieux et fragile qui se brise dès qu’une femme de ménage rustre pose ses gros doigts dessus. Alors, on gémit, on s’indigne, on s’agenouille pour en ramasser les morceaux et l’on confie, toujours aux mêmes amis de la cause noire, le soin de reconstruire le fétiche tel quel. Il suffit de payer. 

Les choses changeront le jour où le noir présidera la réunion et en définira l’agenda. Il se débarrassera alors du bibelot et des marchands d’antiquités qui font antichambre. 

Au Brésil, pour que le noir s’approprie la salle de réunion, il n’a pas besoin que Carrefour, Walmart ou Peugeot s’agenouille devant lui. Il suffit que les multinationales prohibent définitivement et sans appel le principe de cooptation, qu’au Brésil nous appelons indicação. Cette pratique gangrène le marché de l’emploi et réserve les meilleures places à ceux qui ont des relations. Bannissez l’indicação et vous verrez des noirs concurrencer honnêtement et sur un pied d’égalité les « fils de » et les « bien nés ». Au lieu de stigmatiser 90 millions de blancs brésiliens au nom du racisme systémique, il suffit d’appuyer sur un bouton. Et ce bouton est à la portée des conseils d’administration. Tout cela est très simple, ne coûte rien et en plus c’est éthique ! 

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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David Galula et la théorie de la contre-insurrection

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L’art d’intensifier la vie en la réécrivant

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Dans un livre écrit il y a plus de dix ans, Didier Blonde nous raconte la quête d’un amour impossible. Quant à Jan Baetens, il fait paraître Une fille comme toi, un récit étonnant où les personnages changent régulièrement de nom et de visage. 


Didier Blonde a écrit en 2009 Un amour sans paroles (Gallimard). Ce livre magnifique raconte la quête d’un amour impossible pour une actrice morte, Suzanne Grandais, étoile filante du cinéma muet des années 1910 à 1920, admirée de son vivant et ayant tourné avec les plus grands de l’époque (dont Feuillade), morte à 27 ans dans un accident de voiture, puis tombée dans l’oubli. Des décennies plus tard, le narrateur d’Un amour sans paroles va découvrir par hasard l’existence de cette actrice, en tomber furtivement amoureux, l’oublier à son tour, puis découvrir les notes d’un autre admirateur de Suzanne Grandais, adorateur de l’actrice puis de son fantôme. Suzanne Grandais survivra dans l’esprit des deux hommes, projetée sur la toile nocturne des songes, image muette « d’un visage, d’une silhouette, d’un sourire », fruit de tous les fantasmes. Figée dans leurs souvenirs, rehaussée par sa jeunesse éternelle, l’image cinématographique de l’actrice restera imprimée sur l’écran spectral des amoureux comme une photographie se répétant à l’infini. À la fin du livre, le narrateur s’interroge : « Palimpseste des souvenirs. A quelle inconnue de ma mémoire ai-je donné le nom de Suzanne Grandais – et son visage comme un masque mortuaire ? Elle est là comme un mot qui hésite sur le bout de la langue, le bougé d’une silhouette au bord d’une photographie. […] N’est-ce, moi aussi, qu’une image que je poursuis ? »

Un ciné-roman-photo très prisé dans les années 1950-60

L’historien et poète Jan Baetens poursuit lui aussi les images. Il collectionne des ciné-romans-photos, genre très prisé dans les années 1950-60 qui consistait à reprendre sous un format papier-photographique un film réellement projeté sur les écrans. Il fait paraître aujourd’hui Une fille comme toi (Jean Boîte Éditions – JBE Books), sorte de “palimpseste des souvenirs” de l’auteur puisque ce nouveau ciné-roman-photo est composé de trois cents photogrammes tirés de sa collection privée (mille cinq cents ciné-romans-photos). Une fille comme toi est par conséquent le ciné-roman-photo d’un film qui n’a jamais existé mais dont nous reconnaissons de nombreuses scènes et les vedettes de cinéma de cette époque.

Les photogrammes utilisés étant strictement ceux des différents romans-photos d’origine (cadrages, textes, typographies…), Une fille comme toi décline un étonnant récit où les personnages changent de nom et de visage à presque chaque plan, dans des décors toujours nouveaux. Le lecteur a la sensation de lire un rêve, une aventure étrange dont l’onirisme est amplifié par les changements d’atmosphère comme par les photographies aux qualités inégales.

Didier Blonde.  © Francesca Mantovani/ Gallimard
Didier Blonde. © Francesca Mantovani/ Gallimard

Didier Blonde fait revivre l’oubliée et fantomatique Suzanne Grandais sur l’écran de ses rêves ; Jan Baetens réécrit un ciné-roman-photo empli de spectres cinématographiques. L’image photographique, à l’inverse du déroulement infatigable de l’image animée, laisse une grande liberté d’interprétation. Le rêveur est à son aise au bord de l’image figée, il peut s’y reposer et laisser libre cours à son imagination. Qui se souvient de ses rêves se souvient souvent d’abord de plans fixes, visages ou paysages, saccadés, brouillés, intemporels. Une histoire apparaît, mais mouvementée et étrange, au milieu d’un chaos d’images, et se transforme en un souvenir difficilement racontable, d’où émergent quelques clichés plus ou moins nets, apparemment sans lien. Apparemment…

Une déclaration d’amour à un genre disparu

Une fille comme toi est un de ces rêves. Des fantômes magnifiques sortis de l’écran se laissent admirer sur le papier et chamboulent nos sens : Ingrid Bergman y côtoie Dany Carrel, Michèle Morgan ressemble à Danièle Delorme qui ressemble à Anouk Aimée, une inconnue se transforme en Marina Vlady. L’homme y est tour à tour transi d’amour, viril, impuissant, violent, et prend indifféremment le visage de Bébel, Jean-Claude Brialy, Bernard Blier ou Burt Lancaster.
Godard, Visconti, Cayatte, Hitchcock, et d’autres moins connus, co-dirigent malgré eux Une fille comme toi, film qui n’existe que sous le format populaire du roman-photo créé par Jan Baetens et qui mêle tous les genres du cinéma : Hélène de Troie et le Prince Corbera de Salina du Guépard y descendent de leur piédestal et se mêlent aux aventures ordinaires de couples qui s’enlacent puis s’entretuent ; un homme crocodile et une tarentule géante y peuplent les cauchemars d’une femme qui s’interroge sur son amant ; un meurtre y a lieu et le meurtrier a les traits de trois acteurs différents.

Photogrammes issus du livre de Jan Baetens "Une fille comme toi", parmi une collection de plus de 1500 ciné-romans-photos.

Photogrammes issus du livre de Jan Baetens "Une fille comme toi", parmi une collection de plus de 1500 ciné-romans-photos.
Photogrammes issus du livre de Jan Baetens « Une fille comme toi » (JBE Books), parmi une collection de plus de 1500 ciné-romans-photos.

Une fille comme toi, en plus d’être une réflexion sur l’art, l’imaginaire et les possibilités modernes de réécriture inventive, est une déclaration d’amour à un genre disparu auquel Jan Baetens redonne ses lettres de noblesse en créant une fiction inédite sous la forme d’un roman-photo à la fois populaire et conceptuel. Cette fiction est le “palimpseste des souvenirs” cher à Didier Blonde, la réécriture d’une mémoire, celle de nouveaux souvenirs imaginés par quelques-uns, amoureux, théoricien, poète, historien ou éditeur, ne faisant plus qu’un à la recherche « du même plaisir, du même travail, intensifier la vie » (Truffaut).

Aya Nakamura, le grand remplacement lexical?

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Lors des débats sur un projet de loi « glottophobie » visant à victimiser de nouvelles catégories de Français, le député LREM Rémy Rebeyrotte a fait des louanges à la chanteuse Aya Nakamura, qui serait en train de « réinventer » la langue française. Et si ce n’était que le début?


Qualifiée par certains de « Rihanna bleu-blanc-rouge », par d’autres de « nouvelle Johnny à qui on pardonne tout », la chanteuse Aya Nakamura vient d’être hissée au rang d’icône salvatrice de la langue française.

Ce n’était pas chez Hanouna, ni dans un tout autre programme de divertissement, mais à l’Assemblée nationale, en plein débat sur la glottophobie. Un député a encensé la chanteuse avant de l’ériger en bouclier contre les anglicisimes, en sorte de Jeanne d’Arc 2.0 de la langue de Molière.

Si ces propos font plutôt sourire, imaginez, l’espace de quelques instants, cette logique poussée à l’extrême, un avenir hypothétique où de telles déclarations seraient prises au sérieux. Imaginez un futur où les textes de la chanteuse feraient leur entrée dans les programmes scolaires, à  quoi ressemblerait alors un cours de littérature française ?

A lire aussi: Lutter contre la glottophobie ne nous rendra pas nos identités régionales

Je vous propose un petit exercice fantaisiste, une extrapolation farfelue du monde de demain tant attendu. 2050 en France, un quelconque collège tranquille et sans histoire, une salle de classe inclusive et collaborative, un.e prof.e non-binaire annonce avec un sourire radieux :

« – Aujourd’hui, nous allons étudier un monument de la néo-poésie française, à savoir le célébrissime « Djadja »  d’Aya Nakamura ! Comme vous le savez probablement, cette figure emblématique de la littérature française du début de ce siècle est née en 1995, au Mali. Malgré les nombreux obstacles (misogynie patriarcale, islamophobie d’Etat et racisme systémique), cette jeune racisée, hétéro-cis-genre, non queer, fléxitérienne et musulmane, réussira à insuffler une âme nouvelle à une langue française moribonde. À travers l’étude stylistique de ce texte, nous verrons comment cette artiste de génie a réinventé la langue de son siècle. Mais d’abord, intéressons-nous à son puissant et magnifique message. Térébenthin, veux-tu bien lire jusqu’à la ligne 15 ? »

– C’est bien, le rythme est respecté, mais tu devrais davantage mettre l’accent tonique sur le « dj », ce n’est pas « jaja », mais « Djadja » !

– Alors les enfants, de quoi est-il question dans ce passage ?

– Mais absolument Khawla ! Ainsi, lorsque tu affirmes que la feumé a grave le seum car son ieuv meuké lui lance des yabs[tooltips content= »J’ai essayé d’imaginer la future évolution du verlan. »](1)[/tooltips], tu veux sans doute dire que Nakamura exprime son indignation et sa colère face aux ragots colportés par son ancien soupirant. D’ailleurs, en déclamant : « Y’a pas moyen Djadja/J’suis pas ta catin Djadja », la néo-poétesse lui signifie sa grande lassitude et lui fait savoir qu’elle ne sera plus jamais dupe de ses mensonges, et qu’elle décide de mettre un terme définitif à cette relation destructrice.

– Des questions ? Non ?! Bien, poursuivons, et analysons à présent la forme du néo-poème, que peut-on dire au sujet des rimes ? Personne ? Bon, ce sont des rimes plates/suivies, l’autrice a eu ce trait de génie de délester le texte de fioritures inutiles et d’artifices superflus ; les rimes pauvres, à la limite du dépouillement, s’effacent pour laisser éclater la puissance du message délivré ! Identifions maintenant les champs lexicaux, quels sont les termes qui reviennent le plus souvent ? Oui, très bien Jean-Jihad, c’est « Ô Djadja ». L’interjection « Ô Djadja » est un supplique lancé à l’homme aimé, d’ailleurs, connaissez-vous la définition de ce mot ? Oui, c’est presque un FDP, ce mot désigne un menteur et un imposteur. Nous retrouvons également des allitérations et des assonances ; la répétition des consonnes « d,j », ainsi que  les voyelles en « a » fait subtilement référence au caquetage des poules, et comme vous le savez sans doute, le mot poule se dit « djadja » en langue arabe. On pourrait en dire encore bien davantage à propos de cette monumentale figure artistique du XXI ème siécle, mais le cours est hélas terminé. Demain, nous verrons comment Jul, un autre géant de ce siècle, a réinventé la grammaire et la philosophie de son temps. »

Si cette petite dystopie vous paraît invraisemblable, ne sous-estimez point le pouvoir de nuisance du progressisme, ni les conséquences des jeux clientélistes. Et imaginez un futur, où suite à une fièvre progressiste, pour satisfaire aux besoins d’inclusivité, on se mettrait à réécrire les œuvres de la littérature française. Que deviendrait l’incontournable poème de Louise Labé « Je vis, je meurs », réadapté et simplifié en version rap :

J’kiffe la life, je dead, bang bang, suis plus dans l’game
Bébé, moi j’me noie dans l’chagrin vu qu’t’as pris l’large
C’est le why, je cr’ame, je cr’ame le pèse, suis un nabab
Mon banquier, les keufs, mes ex, croivent que je suis une barge
Mais pour toi bébé, j’débranche le soleil pour t’offrir un kébab.

C’est effectivement très mauvais, mais après tout c’est du rap.

Je m’arrête, rassurez-vous, tout va bien, ce n’était qu’une divagation, même pas un véritable pastiche.

Au fond, pourquoi continuer de voir et de vanter un renouveau quand il est en réalité question de destruction de la langue ? Et comment ne pas penser à ce passage du roman 1984 où le philologue Syme explique à Winston, le personnage principal, en quoi consiste son travail : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »

Le projet de loi “confortant les principes républicains” ne tourne-t-il pas autour du pot?

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Le texte définitif va être présenté le 9 décembre. Les mesures destinées à contrer le «séparatisme» décrit par Emmanuel Macron sont connues. Mais les autorités françaises devraient plutôt exiger des musulmans une grande réforme de leur religion. Analyse


Fragilisé par des ambiguïtés dangereuses et une mauvaise compréhension des enjeux. Dans la bonne direction… mais pas assez loin ! Tel est le « projet de loi confortant les principes républicains » que le gouvernement présentera au Parlement le 9 décembre.

Ce texte va incontestablement dans le bon sens, le lecteur peut en prendre connaissance ici, Dalloz ayant le mérite d’en proposer également une synthèse de qualité. Nombre de ses dispositions sont plus que bienvenues, et s’il est inquiétant de voir qu’il a fallu si longtemps pour se décider à les mettre en place, il serait injuste de le reprocher uniquement au gouvernement actuel.

Des imprécisions et des ambiguïtés

Ainsi de l’article 17 visant à obliger les officiers d’état civil à saisir la justice en cas de doute sur le consentement réel des futurs mariés mérite d’être salué et soutenu sans réserve. On pourrait multiplier les exemples, comme le chapitre 1er qui notamment étend aux organismes chargés de l’exécution de missions de services public certaines règles du service public, ou l’article 8 qui permet sous certaines conditions (d’ailleurs pertinentes) de rendre les associations responsables des agissements de leurs membres. Pour autant, et malheureusement, ce projet de loi n’est pas à la hauteur des enjeux, et il est grevé d’imprécisions et d’ambiguïtés.

Prenons d’abord le « contrat d’engagement républicain » par lequel devra s’engager toute association demandant des subventions (article 6). Son contenu sera déterminé par décret en Conseil d’État, impossible donc de savoir aujourd’hui ce qu’il contiendra, en particulier concernant les sujets ô combien sensibles de la liberté de conscience – autrement dit du droit à l’apostasie – et de la liberté d’expression – donc du droit au “blasphème” et à la critique des religions, l’un n’allant pas sans l’autre vu la susceptibilité exacerbée de certains.

Quand on sait qu’Emmanuel Macron semble se tourner vers le CFCM pour proposer une « charte des imams », il y a de quoi craindre le pire : le CFCM, c’est cette institution dont le délégué général Abdallah Zekri trouve que Mila l’a « bien cherché », et qui à sa création a explicitement refusé de reconnaître le droit à l’apostasie, sous l’influence notamment de ce qui s’appelait alors l’UOIF, c’est-à-dire les Frères Musulmans. Alors certes, là comme dans d’autres passages du texte on parle d’adhésion au « principe de fraternité » et de « rejet de la haine », mais la définition concrète de ces notions est des plus floues – que l’on se souvienne des débats autour de la loi Avia – et la laisser à l’appréciation des tribunaux est pour le moins imprudent, vu leur manque criant de détermination à protéger les Français.

Théorie et pratique

Le code de la sécurité intérieure doit se voir ajouter entre autres un article L212-1-1 permettant d’imputer à « une association ou à un groupement de fait » les agissements commis « par un ou plusieurs membres et directement liés aux activités » dès lors que leurs dirigeants « bien qu’informés de ces agissements, se sont abstenus de prendre les mesures nécessaires pour les faire cesser, compte tenu des moyens dont ils disposaient. » Sachant que tout prédicateur musulman a le moyen de prendre publiquement ses distances vis-à-vis des versets coraniques et des hadiths qui inspirent l’islamisme et le jihadisme, peut-on considérer que ne pas le faire est justement « s’abstenir de prendre les mesures nécessaires » pour faire cesser la pression politique islamiste et les crimes terroristes ? La loi va-t-elle donc permettre de suspendre les activités de toute association musulmane n’encourageant pas la critique implacable des textes sacrés inspirant l’islamisme et le jihadisme ? En théorie, ce serait possible. En pratique, j’en doute fort.

C’est pourtant le cœur du sujet : étant donné que le Coran contient des versets incontestablement haineux et appelant à l’instauration d’un totalitarisme théocratique, toute apologie du Coran qui ne s’accompagne pas d’un rejet très clair de ces versets devient, de fait, une apologie du texte dans son ensemble et donc une apologie de ces incitations à la haine et à la théocratie. Or, l’islam n’est-il pas par nature et « par défaut » (c’est-à-dire sans une ferme volonté de réforme) une apologie du Coran ? « L’islamisme est la maladie de l’islam, mais les germes du mal sont dans le texte » disait Abdelwahab Meddeb, et on connaît la Lettre ouverte au monde musulman d’Abdennour Bidar, trop peu entendue par ses coreligionnaires. Il faut lire et pendre en compte l’excellente analyse de l’islamologue Razika Adnani, de la Fondation de l’Islam de France, qui pose avec lucidité la question de la crédibilité des imams « républicains » aux yeux des fidèles, surtout des plus jeunes.

Car la situation de la jeunesse est un sujet majeur. Le projet de loi consacre son chapitre 4 à l’éducation, ce qui est en soi une excellente chose. Malheureusement, il semble totalement sous-estimer l’ampleur des maux qui rongent à la fois la jeunesse musulmane de France et l’Éducation Nationale – alors que le rapport Obin date tout de même de 2004 !

L’islamisme n’est pas un phénomène marginal en France

Les circonstances entourant la mort de Samuel Paty en ont offert une tragique illustration : entre « pas de vagues », lâchetés, compromissions sous couvert de « tolérance », et complaisance idéologique envers l’islamisme (notamment dans le cadre universitaire), l’Éducation Nationale en tant qu’institution et le corps enseignant en général sont au moins autant une partie du problème que de la solution. Ce n’est pas seulement à des professeurs admirables de la trempe de Fatiha Boudjahlat que l’État confie nos enfants, hélas, mais aussi à ceux qui ont abandonné Samuel Paty à son sort, voire lui ont reproché avant sa mort de « stigmatiser ». Voilà un problème bien plus grave que la scolarisation à domicile, quoi que l’on pense de cette dernière.

N’oublions pas que l’islamisme est désormais un phénomène de masse, constat terrible mais nécessaire. Ainsi, ce sont 74% des français musulmans de moins de 25 ans qui placent leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République – ce qui ne serait pas forcément un problème si ces convictions religieuses n’étaient pas très souvent une forme d’islam dont 45 % des français musulmans de moins de 25 ans affirment eux-mêmes qu’elle est « incompatible avec les valeurs de la société française ». La précision des chiffres se discute naturellement, mais tous les sondages vont dans le même sens, tout comme les témoignages des acteurs de terrain, sans oublier un fait révélateur entre tous : que Mila ait reçu plus de 50 000 menaces de viol et de mort suffirait à prouver que l’islamisme n’a rien de marginal.


Reste un point, bien au-delà de toute analyse juridique ou technique du projet de loi : son nom même illustre le fait que ses rédacteurs méconnaissent les enjeux réels – tout comme le terme initial de « séparatisme » méconnaissait le fait que l’ambition islamiste n’est pas de se créer des enclaves isolées, mais de s’appuyer sur ces enclaves pour étendre partout sa domination impérialiste. « Projet de loi confortant les principes républicains » : si noble, si précieux que soit l’idéal républicain, ce qui se joue est beaucoup plus important, beaucoup plus profond.

C’est la France, ce qui fait que la France est la France. Infiniment plus qu’un territoire et un mode de gouvernement, chose que ne parviennent pas à comprendre ceux pour qui un pays moderne ne devrait être qu’une hybridation de start-up et de hub aéroportuaire.

Plus même que la France : c’est toute notre civilisation. Quand une antenne du planning familial en arrive à tolérer l’excision, quand un député de la République en arrive à banaliser la polygamie, ce n’est pas seulement un problème politique, c’est un problème de civilisation. Aurélien Taché est ridicule aux yeux de son propre camp, mais il est révélateur de la vraie nature du gauchisme « woke ». Incapable de voir la différence entre libertinage et polygamie, entre avoir des maîtresses (ou des amants) et avoir un harem, il ouvre la porte à une régression de plusieurs millénaires, remise en cause de fondamentaux anthropologiques au regard desquels la révolution de 1789 et les hésitations entre la république et d’autres modes de gouvernement ne sont que des épiphénomènes.

Conforter les principes républicains est une excellente chose, mais ne saurait suffire. Réaffirmons la France et son histoire, réaffirmons le triple héritage de l’Antiquité, de la chrétienté et des Lumières, réaffirmons que ceux qui refusent de s’y enraciner n’ont pas de place à nos côtés, et n’ayons pas peur d’en tirer toutes les conséquences.

L’hôpital, une histoire de malades !


Cyril Bennasar a rendu visite à sa mère hospitalisée avec le Covid. Sa conclusion est sans appel: l’hôpital, ça fait moins peur en vrai qu’à la télé.


J’attends, planté entre la porte close du bureau des infirmières et la double porte bleue au battant gauche grand ouvert et au battant droit fermé avec un panneau scotché dessus : « Attention-unité Covid-entrée interdite à tous les visiteurs ». Je ne suis pas venu voir ma mère, enfermée dans une chambre depuis une semaine à l’hôpital d’Arpajon, mais discuter avec le médecin de sa santé et de sa sortie. Le matin au téléphone, il a répondu un peu sèchement à ma demande de le rencontrer : « Monsieur, le matin je fais mes visites, vous me dérangez, rappelez après 14 heures ! » J’ai juste eu le temps de glisser timidement : « Après 14 heures, je peux passer vous voir ? » Et il m’a répondu, exaspéré : « Oui, jusqu’à 18 heures, là, je fais mes visites. » Et pour clore la conversation, même si son ton ne convenait pas pour un innocent (je ne savais pas pour ses visites, une standardiste me l’avait bien passé…), j’ai préféré me soumettre en excuses devant ce docteur revêche qui tenait ma mère de 80 ans entre ses seringues.

Bureau des rigolades

En arrivant devant l’entrée de l’hôpital, j’ai croisé un vieil Arabe qui fumait sa clope dehors, et  puis une infirmière venue au pas de charge le chercher : « Vous n’avez pas le droit de sortir, vous le savez. On vous préviendra quand votre femme sera là. Allez, on rentre, vite, monsieur (nom arabe). » Le type s’est mis à la suivre mollement en riant. Je suis arrivé jusqu’à l’accueil puis monté au troisième. J’ai abordé une infirmière à l’entrée de la zone interdite, que j’imaginais comme à la télé : unité étanche, locaux sous cloche, service saturé au personnel manquant, d’où parlent des soignants au bord du burn out et où l’on n’entre qu’habilité et habillé en cosmonaute. Elle m’a invité à attendre, à la limite de la zone bleue, le temps de prévenir le docteur Hamibi de ma présence en m’assurant qu’elle ne m’oublierait pas avant de s’enfermer dans un bureau. Et depuis, j’attends, coincé entre deux portes. Confiant et interdit devant le panneau Covid, j’entends des bavardages et des rires de filles venus du bureau, et je vois passer par la porte ouverte sur la zone dangereuse des infirmières qui viennent des ascenseurs, un employé avec un carton sous le bras, une autre avec un chariot de ménage, tous masqués, mais sans gel sur les mains, faute de flacon à l’entrée.

À lire aussi, Lydia Pouga: « Hold-up »: quand l’esprit de contradiction systématique mène au complotisme

À un moment, un gars dans la cinquantaine et dans mon genre, respectueux des consignes, arrive avec des sacs plastiques à la main, s’arrête devant le panneau et attend que quelqu’un vienne, en jetant des regards sur le couloir qui file jusqu’à son père, inapprochable et allongé quelque part derrière une porte. Une soignante sortie du sketch des Inconnus à l’hôpital finit par se pointer en se dandinant : « C’est pour quoi monsieur ? » Le type explique en lui montrant ses sacs qu’il apporte des magazines, des gâteaux et du papier toilette à son père. Avec des airs de douanière, elle inspecte les sacs : « Le papier toilette on en a, les gâteaux c’est d’accord, mais les magazines on ne peut pas. C’est le Covid monsieur ! » Le gars repart avec deux sacs sur trois, s’excuse et remercie. Et si le papier molletonné pour le vieil homme ne passe pas, le va-et-vient continue. Une femme et deux ados arrivent, passent sans s’arrêter en ajustant leur masque et disparaissent à l’angle du couloir. Puis une vieille femme voilée entre avec un cabas, et rejoint dans le couloir le type qui fumait en bas, un malade du Covid donc. Et j’attends, à quelques portes de ma mère et à quelques dizaines de mètres que seule ma bonne éducation me retient de franchir pour la rejoindre.

Elle n’est pas facile votre mère!

Pas longtemps. Enfin une demi-heure. Sans nouvelles du docteur, après un rire de trop venu d’où l’on avait promis de ne pas m’oublier, je m’avance dans le couloir. À l’angle, je vois qu’il est vide. Je pars à droite. Je regarde les silhouettes à travers les hublots opaques des portes et à la troisième, dans le doute, j’ouvre. C’est sa chambre. Je m’y enferme et je m’installe pour une petite heure de retrouvailles sans être dérangé. Ma mère est en voie de guérison, mais n’a pas encore retrouvé toute sa tête. Elle se plaint, maudit le médecin : « Un incompétent, un péteux, un connard d’Arabe susceptible. » Elle dénonce des complots : si elle a vomi, c’est qu’ils essaient des vomitifs sur les malades, si on la garde, c’est qu’ils veulent occuper les lits. Elle confesse qu’elle a tout jeté dans sa chambre et insulté les infirmières un soir où on ne lui répondait pas, mais que ça va maintenant, elle est prête à attendre deux jours, le médecin a garanti une sortie vendredi. Et puis son visage s’enchante, elle me raconte les films qu’elle a vus avant d’être là. Elle se souvient de tout Out of Africa, de Meryl Streep qui s’agenouille pour demander la protection de ses « Kikouyous ». Elle est émue. Elle répète : les « Kikouyous ». Elle les voit, elle est au cinéma.

Je suis plus rassuré qu’en regardant la télé

En repartant, je croise dans le couloir deux infirmières affairées autour d’un chariot qu’elles déplacent pour me laisser passer dans l’indifférence générale. Je repasse devant le bureau des rigolades et en sortant, je téléphone au docteur que je n’arrive pas à voir. Il me répond tout de suite. « Si sa santé reste stable, elle sort dans deux jours », et ajoute : « Mais, elle n’est pas facile votre mère ! » J’espère qu’elle ne lui a pas tout dit dans un moment d’égarement. Je l’excuse, reconnais qu’elle n’est plus elle-même et je le remercie, faux-cul comme la première fois et pour la même raison. Je repars avec un autre regard sur la guerre contre la pandémie, la maladie qui flambe, la crise sanitaire, le mal des soignants et la tension à l’hôpital. En tout cas à l’hôpital d’Arpajon. Et je suis plus rassuré qu’en regardant la télé.

Le souverainisme, une nouvelle catégorie au sein des droites?

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Le souverainisme, préempté aujourd’hui par le Rassemblement national, pourrait reprendre des couleurs si une personnalité de droite non issue d’un parti politique l’incarnait intelligemment.


L’académicien et historien René Rémond a expliqué à moult générations d’étudiants que la droite française se divisait en trois catégories. Le souverainisme n’en était pas une et je n’ai pas même souvenir que le mot apparaît une seule fois dans son ouvrage de référence de près de 600 pages.

Le « souverainisme », un mot importé du Québec

Etre souverain est tout simplement être maître chez soi. Comment donc ne pas être souverainiste, a fortiori lorsqu’on est de droite et qu’on ne se réclame – collectivement, en tout cas – ni de l’humanisme, ni de l’internationalisme mais avant tout du parti de la France? Force est pourtant de constater que les deux seules catégories rémondiennes qui subsistent et s’affrontent aujourd’hui à droite de l’échiquier politique français, à savoir les orléanistes (qu’on dit aujourd’hui libéraux et européens) et les bonapartistes (que leurs adversaires qualifient avec mépris de populistes), n’ont pas de vision commune de la souveraineté… et donc encore moins du souverainisme.

Peu nombreux sont les Français qui en connaissent l’origine et en comprennent les contours. L’idée vient de la « Belle Province » (le Québec) et était une sorte d’euphémisme lexical destiné à éviter de parler de séparatisme ou d’indépendantisme. Il fut employé pour la première fois dans un manifeste du « Mouvement Souveraineté-Association » de René Lévesque, parti politique créé fin 1967 suite au discours public prononcé à Montréal par le général de Gaulle, dont la célébrissime phrase « Vive le Québec libre ! » déclencha d’ailleurs une crise politique avec le Canada. Le parti québécois, héritier actuel de ce mouvement, qui n’aura finalement jamais su convaincre de la nécessité d’une indépendance, a aujourd’hui malheureusement beaucoup perdu en crédibilité et ne se risque plus souvent à utiliser le terme. Trente ans plus tard, la France s’en empare – dans un sens différent, quoique… – sous la plume de l’essayiste et homme politique Paul-Marie Coûteaux. Alors député européen et membre du RPF de Pasqua, il est aujourd’hui proche de Dupont-Aignan, seul allié politique de Marine Le Pen au second tour de la dernière élection présidentielle.

Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002
Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002

Le souverainisme désignait ainsi le rassemblement de tous les défenseurs de la souveraineté nationale… de droite, de gauche ou gaullistes. Je sais bien que le distinguo entre droite et gaullisme fait aujourd’hui sourire, puisqu’il n’est un homme politique ni un parti en France qui ne revendique l’héritage du général de Gaulle, y compris ceux qui l’ont le plus combattu (PS et ex-FN en tête). « Hélas », dira le RPF en 2013, « le souverainisme n’aura jamais produit l’effet escompté et, là où le gaullisme était parvenu à transcender les clivages, le souverainiste échoua. Les souverainistes des deux camps restèrent bien ancrés dans leur famille politique d’origine et ne se réunirent que rarement ». Il n’empêche que, pour en revenir à René Rémond, il semble que ce soit la droite populiste/bonapartiste, désormais solidement incarnée par le Rassemblement national devenu premier parti de France, qui ait préempté le terme de souverainisme et s’attache à en définir les contours. Non sans difficultés, d’ailleurs.

Le besoin d’un État fort

La contestation de l’Union européenne depuis le référendum de 2005 – celle-ci étant à tort ou à raison considérée comme « bénéficiaire » des abandons successifs de souveraineté nationale – est grandissante. Régionalisme comme nationalisme profitent de cette défiance à son égard. Toutefois, le Frexit n’est toujours pas une idée populaire parmi nos compatriotes – on se souvient du cafouillage de Marine Le Pen lors du débat de second tour sur la sortie de l’euro, qui lui avait été grandement reproché. Cela dit, dans ces temps de grands bouleversements économiques et géostratégiques, on ne peut exclure que ce souverainisme national reprenne force et vigueur dans un avenir proche, si par exemple la Grande-Bretagne en démontre l’efficacité après un Brexit annoncé comme « dur ». Sous l’impulsion aussi de nouvelles figures, à l’image d’un Onfray (homme de gauche) ou d’un Zemmour (homme de droite), qui dénoncent le caractère anti-démocratique et/ ou l’impéritie de l’organisation actuelle de l’Union. De surcroît, la crise sanitaire mondiale n’a pas aidé l’Europe à « exister » et, ce, même si la Banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne et les chefs d’Etat libéraux (France et Allemagne en tête) font aujourd’hui tout pour démontrer l’utilité financière des institutions communautaires dans un environnement économique à haut risque sur le Vieux continent.

À lire aussi, David Arveiller : Zemmour le jacobin et Onfray le girondin pourraient s’entendre

La droite libérale (ou orléaniste) demeure européiste et donc méfiante à l’égard de ce qu’elle persiste à appeler repli sur soi. Si les libéraux Juppé et Fillon furent empêchés en 2017 alors qu’ils étaient tour à tour donnés gagnants, les ex jupéistes triomphants (Philippe, Le Maire, Darmanin) restaient fidèles à leur credo euro-libéral de toujours. Leur souverainisme se devait donc d’être européen et non national. Depuis les gilets jaunes, ils furent progressivement contraints de reconnaître l’importance d’un État régulateur puissant. Le réel s’impose aujourd’hui sans fard, certaines nations européennes mieux armées s’en sortant à l’évidence nettement mieux que nous. Pour autant, le logiciel libéral a la vie dure et nos édiles ont du mal à en tirer toutes les conséquences: le souverainisme, c’est l’égoïsme national et le nationalisme, c’est la guerre. CQFD

« Souverainisme européen » : un oxymore

Pour la droite populiste (ou bonapartiste) en revanche, celle qui a le vent en poupe partout en Europe et qui rêve d’une France illibérale, la souveraineté est nécessairement nationale et parler de souverainisme européen comme le faisait encore récemment le président Macron ne peut être qu’un oxymore. Mais quel contenu met cette droite aujourd’hui majoritaire dans un mot devenu valise depuis qu’il est récupéré… y compris par la France insoumise? En effet, ni LR ni le RN ne se risquent plus à proposer la sortie de l’euro et encore moins le Frexit, qu’ils savent encore impopulaires. Les discours oublient ainsi souvent les questions complexes de souveraineté monétaire ou agricole et se contentent de faire mention de réindustrialisation et de contrôle des frontières, que ce soit pour lutter contre les mouvements migratoires massifs ou taxer les produits d’importation trop compétitifs. Pour autant, ils savent que le coût de la main d’œuvre et le carcan de l’euro empêchent toute dévaluation et que la fiscalité est plus élevée en France que chez nos voisins. Sans oublier les directives de l’Union européenne « obligeant » les pays membres à accueillir les migrants ou à maintenir le regroupement familial instauré… par Giscard!

Si évoquer et invoquer le souverainisme ne leur coûte pas grand-chose puisqu’ils sont dans l’opposition, adopter des mesures souverainistes sans sortir de l’Union européenne s’ils parviennent demain aux responsabilités sera la quadrature du cercle. Sans doute la droite populiste sera-t-elle un jour contrainte de revenir à des propositions plus radicales si elle veut garder – et amplifier – le vote populaire qu’a réussi à acquérir le RN. Peut-être une personnalité de droite non issue des rangs d’un parti politique trouvera-t-elle alors la clé de sortie de l’Europe maastrichtienne pour siphonner les voix du RN – comme l’avait fait Sarkozy en 2007? De ces millions de voix de Français découragés qui se sentent envahis, accablés de taxes et qui craignent pour l’avenir de leurs enfants.

Jacques Séguéla, une vraie langue de pub


À 86 ans, il publie un nouveau livre sur l’écologie Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire! Portrait d’un forcené de la vie. 


Séguéla, Séguéla… petite ville de la région du Worodougou dans le district de Woroba, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire. Non, attendez, Séguéla… est aussi le nom d’un célèbre publicitaire français, cofondateur en 1970 de l’agence RSCG (Roux-Séguéla-Cayzac-Goudard) qui deviendra Euro RSCG en 1991, puis Havas Advertising cinq ans plus tard – il en sera le vice-président, peut-être l’est-il encore –, et puis, et puis, il s’en fiche un peu désormais, il a 86 ans. C’est d’abord un personnage.

Dans l’une des aventures d’Astérix, Le Papyrus de César, Séguéla devient Bonus Promoplus, un conseiller du Prince gesticulateur et fiévreux, en charge du marketing de La Guerre des Gaules. Il en est fier – Onfray et BHL n’ont pas eu cet honneur –, c’est quand même mieux qu’une entrée tardive dans le Larousse.
Demain peut-être, il aura droit à Lucky Luke.
En attendant il publie un nouveau livre, Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire ! (Coup de cœur). Une leçon de planète avec un solide mode d’emploi, une pastille de bon sens et trois gouttes de rêve. À son âge, est-il enfin rassasié ? Non, repu de secousses, il n’est pas devenu sage, il se ressemble. Il serait prêt à troquer son renom de vieil Arlequin contre un petit succès – juste une bouffée s’il vous plaît, pour se souvenir, pour l’ivresse, comme un ancien fumeur.
Le succès, c’est son métier.
Retraité ? C’est ridicule.
Mourir ?… Non, pas maintenant, il n’est pas prêt, pas déjà ! Exister, rire, renaître, voilà ! Repartir en campagne, revenir dans la lumière encore une fois, comme un nageur qui se hisse hors de l’eau pour ne pas se noyer, pour échapper à tout – à l’ombre, à la profondeur, au silence, à l’oubli, à la mort lente.
Jacques Séguéla est de ces hommes qui suscitent d’emblée autour d’eux une chaleur, une combustion, une radieuse promiscuité à laquelle, sans en être dupe, il est difficile de résister. Devant lui on se retrouve toujours un peu étourdi, subjugué et libre – de l’aimer ou de le détester. Plaire ou déplaire au fond, quelle différence ? Il sait qu’il éblouit plus qu’il ne réchauffe, et qu’il retentit plus qu’il ne convainc ; il se rend parfois insupportable, mais avec lui au moins on ne s’ennuie jamais. Excellente raison pour se laisser aller à l’aimer.
Quel bagout !

« Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit »

Quand il vous regarde en plissant ses yeux, mi-archer mongol mi-rieur exténué, la tête fendue comme une poire, on dirait un chat devant une souris ou un bol de crème. Il salive, il tire la langue, il cligne nerveusement des paupières, il ne fera de vous qu’une bouchée, mais seulement si vous lui donnez l’occasion de vous charmer d’abord.
Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit. Parce qu’il est vivant, et qu’il a de la chance, on le croit vulgaire.
On a tort.
Ce qui prime chez Séguéla, c’est la sensation – sa seule utopie.
En tant qu’intellectuel médiatique, ancien spin doctor de plusieurs présidents, il préfère de loin – mais aussi de près – séduire que comprendre ! Quand il s’émeut, quand il s’engage, c’est par instinct, au feeling, par une poussée de tout son être – les idées viennent ensuite.
Entre nous, les idées, ça va et ça vient, ça crève comme des bulles à la surface des jours. Qu’est-ce qui se cache sous ce mot : aujourd’hui ? C’est cela qui compte : ce qui va imprimer, ce qui va mordre, là, maintenant – le mot, le slogan, la petite phrase.
Tout part d’une intuition soudaine, d’une inflexion de nageoire, d’une facétie de la queue – Séguéla est né sous le signe des Poissons. Il est truite ascendant castor, je crois. C’est pourquoi en nage libre, il excelle.

Est-il devenu sérieusement écolo ? Il semble si optimiste dans son livre qu’on peut raisonnablement en douter.
En politique, il se définit volontiers comme « mitterrandien », ce qui vaut brevet de sagacité et ce qui prouve qu’il y a au moins une chose qu’il n’est pas : socialiste ! La « force tranquille », c’est lui – il a chipé l’expression à Blum ou à Jaurès, qu’importe, mais c’est lui qui a convaincu Mitterrand d’en faire son mantra en 1981. Avec Jospin en revanche, « Présider autrement », ce fut un flop. Trop froid, trop boutonné, trop comme il faut, notre Jospin peut-être.
Ce fut plus solaire, plus facile, plus tropical – ils étaient seuls en lice – de faire gagner les présidents Paul Biya au Cameroun en 1992 ou Omar Bongo en 1997 au Gabon !
Son défaut : il est beau parleur. Il n’a jamais appris à se taire. Ça lui a joué des tours.
On se souvient qu’invité dans une émission de France 2, « Les 4 vérités », en février 2009, il s’était exclamé à propos de Nicolas Sarkozy accusé de bling-bling : « Comment peut-on reprocher à un président d’avoir une Rolex. Enfin ! tout le monde a une Rolex. Si à cinquante ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! »
C’était con de dire ça à une heure de grande écoute. Il s’excusa, ce n’était qu’une bravade[tooltips content= »A-t-il songé au mot superbe du général de cavalerie Lassalle tué à la bataille de Wagram : Tout hussard qui n’est pas mort à 30 ans est un jean-foutre ?« ](1)[/tooltips]. Non, c’était une bévue – et une faute de goût.
On ne lui a pas pardonné alors.
Trop de gens étaient contents de le punir pour sa faconde.

En 2009, il a publié son autobiographie. Par quelle instigation de l’âme devient-on soi – par exemple Jacques Séguéla ? Aurait-il préféré être Sartre, Mandela ou Coco Chanel ?
Si vous connaissez la veuve de Mao Zedong ou Carla Bruni, c’est parfait – tiens, comme par hasard, bingo ! Il était un ami de Carla, c’est grâce à lui qu’elle a rencontré son futur mari, Nicolas Sarkozy.
Faiseur de roi, faiseur de reine.
Hier, les années 80, les années fric, c’était bien. Les années Covid, ce sera beaucoup moins bien.
Quand on mesure le temps qui reste, l’imparfait, ce temps cruel, se pare soudain d’un attrait auquel de bons auteurs ont donné sa noblesse. Comment ça finit, cette affaire-là, une vie, quand le corps vous abandonne, quand les jours diminuent et que s’accroissent les ombres ?
Oh ! non, pitié, pas ça, pas lui, il ne va pas céder à cet enfoncement dans le nevermore, il ne va pas s’enquiquiner avec des regrets. Le présent, c’est toujours mieux parce que c’est maintenant.

Le ciel sera bleu si on ose.

«La laïcité est donc la religion de la France ?»

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Au-delà de l’aspect politique de l’islam, l’ordre psychique et l’éducation doivent être pris en compte pour résoudre les problèmes auxquels nous faisons face, selon le psychanalyste Jean-Luc Vannier


Après plus de trente-trois années d’enseignement dans les universités en France et à l’étranger, je peux, au nom de nombreux collègues, témoigner des difficultés croissantes à m’exprimer librement dans le milieu universitaire français. L’intolérance religieuse y joue un rôle nettement plus important que celui de l’extrémisme politique. Les professeurs sont conscients du fait qu’ils ne sont pas, hélas, soutenus par une hiérarchie qui, outre la lourdeur des procédures administratives pour de « simples » conseils de discipline, craint avant tout d’éventuels emballements médiatiques. Lesquels pourraient conduire à une crise politique. Le slogan est et demeure « Pas de vague ». En raison de leur histoire, la compréhension du terrorisme islamiste et de l’extrémisme de droite diffère en France et en Autriche. La montée de l’extrême-droite en France peut, en grande partie, s’expliquer par l’inaction du pouvoir politique face à la menace islamiste : sublata causa, tollitur effectus (« La cause supprimée, l’effet disparaît »). 

L’inaction des élites politiques 

Dès 1995, les services français du renseignement intérieur (DST et RG) signalaient dans des rapports confidentiels le danger posé par le lien entre l’islamisme et diverses formes de criminalité dans les banlieues des grandes villes françaises. C’était la « principale menace pour les dix prochaines années », selon l’un des rapports de l’époque. Mais les autorités – quel que soit le parti politique au pouvoir – n’en voulaient rien savoir et ne souhaitaient rien entreprendre afin de ne pas mettre en danger la paix civile : « il ne faut pas allumer un incendie que nous serions incapables d’éteindre » selon l’un des spécialistes[tooltips content= »Les violences de 2005 dans plusieurs banlieues auront prouvé la justesse de cette analyse. »](1)[/tooltips]. Cela a notamment permis à de nombreux responsables politiques locaux de garantir leurs réélections en s’assurant, contre diverses subventions, de l’appui du « vote musulman ». Beaucoup de ceux qui crient aujourd’hui au loup n’auront pas été les derniers à le faire entrer dans la bergerie. Le prix à payer est malheureusement devenu très élevé dans notre vie quotidienne.

À lire aussi, Alain Finkielkraut: Samuel Paty, le dévoilement et le déni

Dans les années 1990, ces mêmes services de renseignement ont accordé une attention particulière au concept d’islam « activiste ». Cela concernait des personnes qui, par leur engagement et leurs activités militantes, s’efforçaient d’influencer ou de modifier le cadre législatif, voire constitutionnel de l’État, en tentant de le rapprocher ou d’y intégrer les normes religieuses de la charia. Et ce, en tenant scrupuleusement compte du fonctionnement démocratique des institutions. Ce terme d’islam « activiste » a été occulté par les attentats de septembre 2001 – on pensera au mécanisme du « souvenir-couverture » de Freud[tooltips content= »Sigmund Freud, « Des souvenirs-couverture », Œuvres complètes, III, 1894-1899, PUF, 2016, pp. 253-276. »](2)[/tooltips] – et recouvert par des termes réducteurs dans leur opposition tels que « islam modéré » et « djihadistes ». Cela a relégué dans l’ombre le phénomène sans doute le plus délétère pour notre société. Si la psychanalyse ne prône pas une catégorisation et une typologie excessives – une approche plus spécifique de la psychologie – il serait intéressant de réactiver ce concept d’islam « activiste » afin de se débarrasser d’une dichotomie devenue complètement inopérante, sauf à masquer l’essentiel de la problématique.

L’islam politique directement visé en Autriche

Ce concept vient opportunément de ressurgir au travers de la différence – ô combien manifeste – de traitement du terrorisme islamiste entre Paris et Vienne : si le président français entend lutter contre « l’islam radical », le chancelier autrichien a bien saisi la nécessité de cibler également « l’islam politique ». La nuance est loin d’être purement sémantique : le premier porte tout son effort sur le pic, aussi spectaculaire que tragique, de l’iceberg terroriste, le second élargit son combat à sa couche médiane. Plusieurs spécialistes autrichiens, universitaires ou militaires, semblent moins hésiter que leurs homologues français à qualifier l’islam de « projet politique », ne serait-ce qu’en invoquant l’alinéa 7 de l’introduction du texte coranique qui précise : « Le Coran est une Constitution Suprême qui organise la vie – tant spirituelle que temporelle – des Musulmans qui vivent dans la Cité-État ». Sans doute l’option même de désigner « l’islam politique » ou « activiste » comme un des éléments de réponse judiciaire aux attentats terroristes est-elle d’un maniement politique – et électoral – plus sensible en France qu’en Autriche.

La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.
La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.

Le volet judiciaire mériterait à ce titre une réflexion approfondie, ne serait-ce que la tendance croissante à l’utilitarisme pénal dont le paradigme dans la réalité serait sans doute l’incapacité à prononcer des peines privatives de liberté en raison du manque de places dans les établissements pénitentiaires. Ou bien encore la mise en cause de l’équivalence symbolique entre acte et sanction dont témoignent les controverses suscitées par la notion de « rappel à la loi » pour des actes peut-être susceptibles d’intégrer le registre des délits. Sans parler de la confusion, déjà dénoncée par Lacan en 1951, entre une recherche légitime d’humanisation de la peine et la décriminalisation de la sanction : « la civilisation de la performance, écrivait-il, ne peut plus rien connaître de la signification expiatoire de la punition ».

L’islamisme, un phénomène religieux et d’ordre psychique

Tout comme je l’ai mentionné dans une précédente étude[tooltips content= »Jean-Luc Vannier, « Réflexions psychanalytiques sur le terrorisme djihadiste: de l’autopunition à l’autodestruction », in Radicalisation et radicalité, Une Voie de la destructivité, Psychiatrie Française, Vol. XXXXVIII, 2/17, Octobre 2017, pp. 91-110. »](3)[/tooltips], la différence entre le normal et le pathologique dans la psyché humaine est une affaire de degrés et non de nature : appliquée aux auteurs des attentats terroristes, cette approche pourrait conduire à d’utiles correspondances. Et éclairer le clivage qui s’opère, souvent dans des délais extrêmement brefs, entre la vie – parfois relativement dissolue – de ces personnes et leur basculement dans une stricte radicalisation. En tant que tel, l’islamisme reste un problème qui n’est pas seulement un phénomène religieux mais aussi d’ordre psychique et lié à l’éducation. En témoigne l’échec patent de la méthode de déradicalisation visant à mettre le détenu radicalisé en présence d’un spécialiste du Coran en charge de lui démontrer, par des références incontestables de doctes musulmans et dans un dialogue ciblant rationnellement sa conscience, que son interprétation est erronée. Il est ainsi permis de s’interroger sur la récente initiative du gouvernement français de faire apprendre la langue arabe à l’école, alors que la connaissance du français faiblit, pour ne pas dire qu’elle périclite : le français est une langue qui véhicule des valeurs fondamentales rejetées par l’islamisme, et peut-être même par l’islam en général. Il sera très complexe de parvenir à « désimprégner » l’apprentissage de la langue arabe des représentations dogmatiques qui lui sont durablement et solidement accolées : conflit israélo-palestinien, langue originelle du Coran…. Je n’évoque même pas l’idée de séjours linguistiques en immersion totale dans le pays étranger concerné!

À lire aussi, Hala Oukili et Gil Mihaely : L’islamisme, le surmoi de l’islam ?

En tant que professeur d’étudiants étrangers dans le cadre du programme Erasmus, je dois faire preuve de beaucoup de pédagogie afin de leur expliquer le concept essentiel de laïcité (loi de 1905 et article 1 de la Constitution française) d’un point de vue historique. Ces étudiants ont une sorte de « culture-monde » qui se caractérise par le relativisme – tout a la même valeur –, par l’immédiateté – la densité du temps et sa perspective n’existent plus – et par la domination actuelle de l’image aux dépens de la pensée. Ne conseille-t-on pas aux étudiants en école de journalisme d’écrire de courts articles comme condition sine qua non de leur lisibilité ? Malheureusement, ces étudiants sont très mal préparés à comprendre les spécificités de la culture et de la civilisation françaises. Pour les étudiants du monde arabo-musulman et parfois même pour ceux des Etats-Unis, le problème paraît même insurmontable. Certains me disent dans un étonnant raccourci: « La laïcité est donc la religion de la France ? », comme s’il leur était impossible de vivre sans croyance religieuse. C’est pourquoi la langue française est si importante pour comprendre ce concept de « laïcité ». Je renvoie à mon étude sur les regrettables évolutions de la langue française dans une approche psychanalytique et récemment publiée dans Le Carnet Psy[tooltips content= »http://www.carnetpsy.com/article.php?id=3242″](4)[/tooltips]. Nonobstant ces développements, la langue française reste profondément liée à notre histoire et à notre culture.

D’une manière plus générale, il s’agit, me semble-t-il, d’une mutation de l’économie libidinale fondée à l’origine sur les mécanismes de répression décrits par Freud – « La culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel »[tooltips content= »Sigmund Freud, « Malaise dans la culture », Œuvres complètes, XVIII, 1926-1930, PUF, 2015, p. 285. »](5)[/tooltips] – et destinés à servir à des réalisations culturelles et de civilisation. Aujourd’hui, cependant, l’accent est mis sur la recherche sans contrainte d’une jouissance immédiate et où le plaisir sexuel n’est même plus la norme pour les autres types de jouissance : il y a, dans une certaine mesure, une désintrication de la libido sexualis ou, plus analytiquement exprimé, une déliaison de la pulsion sexuelle de mort. Les jeunes générations nient l’asymétrie fondamentale qui existe dans toute relation humaine et ce, paradoxalement, par une valorisation apparente des différences doublée d’une prétention morale à l’égalité.

Quand exfiltration rime avec désinformation

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Caroline Roux, déléguée générale adjointe d’Alliance VITA, le 10 octobre à Paris lors de la manifestation "Marchons enfants". © Georges Gonon-Guillermas/Hans Lucas/AFP

En octobre, la police a été accusée d’homophobie suite à l’exfiltration de deux personnes au milieu de la Manif pour tous. Sauf que les deux victimes ont finalement assuré avoir été protégées par les forces de l’ordre.


De nombreux militants progressistes se livrent volontiers à des amalgames éhontés sur les policiers, soupçonnés en bloc de brutalité et de racisme.

A lire aussi, Yves Mamou: Et en même temps, il fallait bien l’évacuer cette place de la République…

Et bien sûr, ils tiennent pour acquis qu’un flic est forcément homophobe. Samedi 10 octobre, place Vendôme, en pleine Manif pour tous, un couple d’hommes qui avait choisi de s’embrasser au milieu des participants était exfiltré par la police. Les intéressés n’avaient même pas eu le temps de donner leur version des faits que le site de Têtu titrait, photo à l’appui : « La préfecture de police estime que ces baisers représentaient un trouble à l’ordre public ». Ni une ni deux, les réseaux sociaux partaient en vrille, dénonçant l’homophobie systémique de nos flics. Manque de chance, les deux victimes, militants d’Extinction Rébellion, ont tenu à remercier les policiers qui leur auraient « sauvé la vie », et expliqué que les forces de l’ordre les avaient protégés des agressions du service d’ordre de la Manif pour tous.

La Préfecture de police a parlé de raccourcis fallacieux. Et Têtu a mis à jour son article, ce qui signifie qu’il a fait disparaître les bobards qu’on avait publiés.

Et en même temps, il fallait bien l’évacuer cette place de la République…

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Place de la République à Paris, le 23 novembre 2020 © MICHEL SETBOUN/SIPA Numéro de reportage: 00992241_000006.

Trois ans après son élection, on se pose toujours la question de la stratégie d’Emmanuel Macron quant aux migrants. Après l’évacuation agitée d’un camping à la Nuit Debout place de la République (en était-il possible autrement?), voilà que Gérald Darmanin charge la police…


Un ministre de l’Intérieur, garant de l’ordre public, aurait dû s’indigner que des groupuscules gauchistes et des ONG instrumentalisent des migrants illégaux et occupent quasi militairement la place de la République à Paris, lundi 23 novembre au soir. En quelques minutes, les gauchistes ont monté plusieurs centaines de tentes de camping pour réclamer une «mise à l’abri» de 400 migrants illégaux tous issus selon les associations du camp de Saint-Denis, évacué mardi dernier par la police.

Ce squat politique de la place de la République était un raid politique à l’instar de ceux qui ont eu lieu à la basilique de Saint Denis en mars 2018, au Panthéon en juillet 2019, ou dans les rues de Paris en mai 2020. Ce squat politique était de plus en infraction avec les règles du confinement sanitaire. Que voulaient les gauchistes ? Comme d’habitude : faire savoir à l’État qu’il était raciste, islamophobe et antimusulman. 

Indignation surjouée

Avec une célérité qui l’honore, la police a immédiatement démantelé le camping illégal des migrants. Mais au lieu de féliciter ses troupes de leur rapidité d’intervention, au lieu de se féliciter d’avoir rendu un espace public au public, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a pointé contre ses troupes un doigt accusateur. « Certaines images de la dispersion du campement illicite de migrants place de la République sont choquantes. Je viens de demander un rapport circonstancié sur la réalité des faits au Préfet de police d’ici demain midi. Je prendrai des décisions dès sa réception ».

Le tweet de Gérald Darmanin est d’autant plus surprenant qu’aucune charge policière n’a été menée, qu’aucun tir de LBD ne semble avoir eu lieu et qu’aucun œil n’a été crevé. Et l’épisode Shahbuddin que rapporte le Figaro, cet Afghan de 34 ans qui revisse un bonnet gris sur son crâne et qui sanglote après avoir été sorti de sa tente « C’est trop violent, on veut juste un toit » prêterait finalement presqu’à sourire.


À qui l’indignation surjouée du ministre s’adresse-t-elle ? Aux médias, afin qu’ils ne soient pas tentés de donner de lui une image de ministre botté et casqué ? À Eric Dupond-Moretti, ministre de la Justice tout acquis à la diversité et à une politique droit-de-l’hommiste ? A une gauche favorable à l’invasion migratoire musulmane ? 

Darmanin imite le patron

Comme à chaque fois, toutes les interprétations contradictoires sont permises. Comme si l’« en-même temps » avait cessé d’être le marqueur du seul Emmanuel Macon, pour devenir celui de toute son équipe ! Quelle que soit la situation, deux discours contraires sont toujours mis en avant ; une parole vient annuler un acte ; à moins que ce ne soit l’inverse ; tantôt Darmanin (la droite de Macron) contredit Dupond-Moretti (la gauche de Macron) ; tantôt c’est le même Darmanin qui annonce une chose et son contraire. Le gouvernement prépare une loi contre le « séparatisme » ? Mais il omet volontairement de mentionner le « séparatisme islamiste » et il préparerait une journée nationale de repentance à propos de la guerre d’Algérie. Il veut obliger les photographes de presse à flouter le visage des policiers, mais quand les médias protestent, le ministre de l’Intérieur tance publiquement les forces de l’ordre parce qu’elles bousculent des migrants. Le gouvernement veut couper les financements étrangers pour promouvoir l’islam de France ? Mais il s’apprête à confier la formation d’imams « républicains » au CFCM (émantion des Frères Musulmans, cette multinationale qui considère que la charia est supérieure aux lois de la République !) Et ainsi de suite…

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Cet « en même temps » serait mortel face à une opposition résolue qui aurait une analyse critique de la situation et un contre projet consistant pour la France. Mais tel n’est pas le cas. Face à une opposition qui ne sait jamais à quoi elle doit s’opposer, la névrose « en même temps » introduite par Emmanuel Macron devient en politique un avantage tactique. Le même gouvernement occupe toutes les positions et empêche l’adversaire d’en occuper solidement une seule. Avantage non négligeable, cette tactique désoriente toujours plus un électorat qui se désintéresse toujours plus de la politique. Telle est la finalité de cette tactique politicienne permanente : empêcher de poser jamais la question de la stratégie.

Carrefour et le racisme imaginaire

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Après le meurtre de Joao Alberto Silveira Freitas au Brésil, un militant devant un magasin de Rio, le 22 novembre 2020 © CARL DE SOUZA / AFP

Jeudi 19 novembre, deux vigiles ont battu à mort un client de l’hypermarché Carrefour de Porto Alegre (Brésil). Comme la victime était noire, des manifestants accusent depuis la firme de racisme, mettant le groupe dans la tourmente.


Le motif du drame est encore à établir mais il semble que tout ait commencé par une banale altercation avec une caissière. Quelques secondes plus tard, le client a été intercepté au niveau du parking par les vigiles qui l’ont passé à tabac. Dans les images captées par un passant, l’on voit un homme à terre qui reçoit des coups de poing au visage, sous les yeux de sa femme et d’une employée de Carrefour qui, au lieu de s’interposer, se contente de filmer la scène avec un téléphone portable.  La victime, João Alberto Silveira Freitas, est mort dans les minutes suivantes. Il était noir, ses deux meurtriers étaient de type latino.

Lecture raciale et identitaire immédiate des multinationales

Sans attendre les résultats de l’enquête, les bien-pensants brésiliens ont crié au crime raciste et des militants d’extrême-gauche ont dévalisé un magasin Carrefour à São Paulo. Comme si piétiner des yaourts allait ressusciter le pauvre João Alberto et alléger le deuil de sa famille. 

Pire, Alexandre Bompard, PDG mondial du groupe Carrefour, n’a rien trouvé de mieux que de sauter les deux pieds joints dans le marécage antiraciste en déclarant sur Twitter que sa société récuse le « racisme » et appuie la « diversité ». Déconcertante est la facilité qu’ont certains grands patrons de plaquer sur le réel une lecture raciale ou identitaire (LGBT, féministe notamment). Ils feraient mieux d’examiner les faits avec la hauteur de vue et le discernement qui siéent aux élites.

Au lieu de s’autoflageller sur la diversité, Carrefour ferait mieux de revoir de fond en comble ses politiques d’achats et de RH pour s’assurer que l’humain n’est pas traité comme une marchandise

Pour qu’un crime soit raciste, il ne suffit que les mis en cause soient de couleurs de peaux différentes. Il faut arriver à démontrer qu’il a été motivé par la haine raciale. Autrement, 50% ou plus des vols à main armée commis dans les grandes villes brésiliennes seraient des crimes racistes puisqu’en général les victimes sont blanches et les auteurs sont de couleur. Et prise sous cet angle, la criminalité en France serait la pure et simple expression du racisme antiblanc, les victimes étant souvent « de souche » et les prévenus en majorité d’origine africaine et arabe.

Les faits, rien que les faits

La première certitude dont nous disposons est que les deux vigiles sont employés d’une société privée, très connue dans la place. La deuxième est que l’un des meurtriers de João Alberto est un policier de 24 ans qui n’aurait jamais dû être là, n’ayant pas été autorisé par sa hiérarchie à arrondir ses fins de mois en tant que vigile. 

La photo de la chienne Manchinha avait fait le tour des réseaux sociaux grâce aux défenseurs des animaux au Brésil. D.R.
La photo de la chienne Manchinha, tuée par des vigiles employés par Carrefour, avait fait le tour des réseaux sociaux, grâce aux défenseurs des animaux au Brésil. D.R.

Et ce n’est pas la première fois que des agents de sécurité privée au service de Carrefour font parler d’eux. En décembre 2018, un gardien a tué une chienne à coup de barre de fer dans un magasin de la banlieue de São Paulo (elle s’appelait Manchinha). Au Brésil, le recours à la sous-traitance est devenu une course au prix le plus bas, parfois au mépris de la performance et la sécurité. Au lieu de s’autoflageller sur la diversité, Carrefour ferait mieux de revoir de fond en comble ses politiques d’achats et de RH pour s’assurer que l’humain n’est pas traité comme une marchandise

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Le meurtre du pauvre João Alberto a eu lieu sous les yeux d’une employée du groupe Carrefour. Pourquoi s’est-elle contentée de filmer le supplice de la victime ? Est-ce qu’elle a été instruite à le faire ? Si oui, par qui ? Ou bien souhaitait-elle « se couvrir » face à la hiérarchie ? Ce cas rappelle un incident survenu en août dernier au magasin Carrefour de Recife lorsqu’un homme de 53 ans a perdu la vie suite à un infarctus fulminant. Les employés n’ont rien trouvé de mieux à faire que de couvrir le corps avec des parasols déployés. Personne n’a cru bon de fermer le point de vente.

Dans un magasin de Sao Paolo, la manifestation dégénère le 20 novmbre 2020...
Dans un magasin de Sao Paolo, la manifestation dégénère le 20 novembre 2020…

Il y a quelque chose à revoir du côté de la culture d’entreprise de Carrefour au Brésil. Et loin de moi l’idée de donner l’impression que Carrefour est le vilain petit canard au milieu d’un marché qui respire l’humanisme. En réalité, le contexte brésilien est très tendu, partout les salariés ont peur de perdre leur emploi, le taux de chômage dépasse désormais les 14% de la population active. En effet, le pays est plongé dans une crise économique sévère depuis 2015, que le confinement n’a fait qu’aggraver. Aussi, est-il normal que les gens se conforment à des procédures absurdes afin de préserver leur poste. Difficile de leur en vouloir, il revient aux responsables les plus proches du terrain de rassurer les employés en les autorisant à prendre des initiatives à chaque fois que la vie et la dignité humaines sont en jeu.

Le racket des entreprises au nom de l’antiracisme

Il est fort probable que les dirigeants de Carrefour ne soient pas interpellés par les militants antiracistes sur ces questions de fond. L’époque veut que ce genre de drame reçoive une justice intéressée et expéditive. Avant que le cadavre ne refroidisse, l’on désigne le coupable idéal : le racisme c’est-à-dire tous les blancs pris collectivement, le racisme étant un crime collectif et hérité de père en fils. Ensuite, on fait un chèque à la « bonne cause » comme on payait jadis un tribut pour avoir la paix. Il est fort probable que Carrefour se trouve obligé de financer des initiatives antiracistes aux mains d’ONG qui œuvrent pour le « bien », le « progrès » et « l’égalité ». Comprenez des ONG qui se nourrissent du sentiment de culpabilité des grandes entreprises et de leur désir de respectabilité.

Et, dans les cas extrêmes, l’on s’inflige des campagnes de publicité scandaleusement biaisées où l’homme blanc hétéro est écrasé sous le poids de sa « dette historique ». 

Ainsi, la responsabilité sociétale est en train de devenir une opération de racket et d’intimidation au détriment des multinationales. Du sort du noir, peu se préoccupent réellement. L’essentiel est de donner à manger à la bureaucratie en émergence, celle de la société civile progressiste, qui a besoin de martyrs pour mettre le couteau sous la gorge au grand capital. Et si cela veut dire faire du pauvre João Albert un Martin Luther King brésilien, on le fera, comme on ne reculera devant rien pour présenter le Brésil aux yeux du monde comme le Mississipi des années 1960. When money speaks, truth is silent. 

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À terme, nos bienpensants alliés au grand capital feront de l’homme noir un bibelot que l’on pose bien en vue dans une salle de réunion. Un objet précieux et fragile qui se brise dès qu’une femme de ménage rustre pose ses gros doigts dessus. Alors, on gémit, on s’indigne, on s’agenouille pour en ramasser les morceaux et l’on confie, toujours aux mêmes amis de la cause noire, le soin de reconstruire le fétiche tel quel. Il suffit de payer. 

Les choses changeront le jour où le noir présidera la réunion et en définira l’agenda. Il se débarrassera alors du bibelot et des marchands d’antiquités qui font antichambre. 

Au Brésil, pour que le noir s’approprie la salle de réunion, il n’a pas besoin que Carrefour, Walmart ou Peugeot s’agenouille devant lui. Il suffit que les multinationales prohibent définitivement et sans appel le principe de cooptation, qu’au Brésil nous appelons indicação. Cette pratique gangrène le marché de l’emploi et réserve les meilleures places à ceux qui ont des relations. Bannissez l’indicação et vous verrez des noirs concurrencer honnêtement et sur un pied d’égalité les « fils de » et les « bien nés ». Au lieu de stigmatiser 90 millions de blancs brésiliens au nom du racisme systémique, il suffit d’appuyer sur un bouton. Et ce bouton est à la portée des conseils d’administration. Tout cela est très simple, ne coûte rien et en plus c’est éthique ! 

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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David Galula et la théorie de la contre-insurrection

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L’art d’intensifier la vie en la réécrivant

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"Une fille comme toi" et "Un amour sans paroles", deux livres respectifs de Jan Baetens et Didier Blonde.

Dans un livre écrit il y a plus de dix ans, Didier Blonde nous raconte la quête d’un amour impossible. Quant à Jan Baetens, il fait paraître Une fille comme toi, un récit étonnant où les personnages changent régulièrement de nom et de visage. 


Didier Blonde a écrit en 2009 Un amour sans paroles (Gallimard). Ce livre magnifique raconte la quête d’un amour impossible pour une actrice morte, Suzanne Grandais, étoile filante du cinéma muet des années 1910 à 1920, admirée de son vivant et ayant tourné avec les plus grands de l’époque (dont Feuillade), morte à 27 ans dans un accident de voiture, puis tombée dans l’oubli. Des décennies plus tard, le narrateur d’Un amour sans paroles va découvrir par hasard l’existence de cette actrice, en tomber furtivement amoureux, l’oublier à son tour, puis découvrir les notes d’un autre admirateur de Suzanne Grandais, adorateur de l’actrice puis de son fantôme. Suzanne Grandais survivra dans l’esprit des deux hommes, projetée sur la toile nocturne des songes, image muette « d’un visage, d’une silhouette, d’un sourire », fruit de tous les fantasmes. Figée dans leurs souvenirs, rehaussée par sa jeunesse éternelle, l’image cinématographique de l’actrice restera imprimée sur l’écran spectral des amoureux comme une photographie se répétant à l’infini. À la fin du livre, le narrateur s’interroge : « Palimpseste des souvenirs. A quelle inconnue de ma mémoire ai-je donné le nom de Suzanne Grandais – et son visage comme un masque mortuaire ? Elle est là comme un mot qui hésite sur le bout de la langue, le bougé d’une silhouette au bord d’une photographie. […] N’est-ce, moi aussi, qu’une image que je poursuis ? »

Un ciné-roman-photo très prisé dans les années 1950-60

L’historien et poète Jan Baetens poursuit lui aussi les images. Il collectionne des ciné-romans-photos, genre très prisé dans les années 1950-60 qui consistait à reprendre sous un format papier-photographique un film réellement projeté sur les écrans. Il fait paraître aujourd’hui Une fille comme toi (Jean Boîte Éditions – JBE Books), sorte de “palimpseste des souvenirs” de l’auteur puisque ce nouveau ciné-roman-photo est composé de trois cents photogrammes tirés de sa collection privée (mille cinq cents ciné-romans-photos). Une fille comme toi est par conséquent le ciné-roman-photo d’un film qui n’a jamais existé mais dont nous reconnaissons de nombreuses scènes et les vedettes de cinéma de cette époque.

Les photogrammes utilisés étant strictement ceux des différents romans-photos d’origine (cadrages, textes, typographies…), Une fille comme toi décline un étonnant récit où les personnages changent de nom et de visage à presque chaque plan, dans des décors toujours nouveaux. Le lecteur a la sensation de lire un rêve, une aventure étrange dont l’onirisme est amplifié par les changements d’atmosphère comme par les photographies aux qualités inégales.

Didier Blonde.  © Francesca Mantovani/ Gallimard
Didier Blonde. © Francesca Mantovani/ Gallimard

Didier Blonde fait revivre l’oubliée et fantomatique Suzanne Grandais sur l’écran de ses rêves ; Jan Baetens réécrit un ciné-roman-photo empli de spectres cinématographiques. L’image photographique, à l’inverse du déroulement infatigable de l’image animée, laisse une grande liberté d’interprétation. Le rêveur est à son aise au bord de l’image figée, il peut s’y reposer et laisser libre cours à son imagination. Qui se souvient de ses rêves se souvient souvent d’abord de plans fixes, visages ou paysages, saccadés, brouillés, intemporels. Une histoire apparaît, mais mouvementée et étrange, au milieu d’un chaos d’images, et se transforme en un souvenir difficilement racontable, d’où émergent quelques clichés plus ou moins nets, apparemment sans lien. Apparemment…

Une déclaration d’amour à un genre disparu

Une fille comme toi est un de ces rêves. Des fantômes magnifiques sortis de l’écran se laissent admirer sur le papier et chamboulent nos sens : Ingrid Bergman y côtoie Dany Carrel, Michèle Morgan ressemble à Danièle Delorme qui ressemble à Anouk Aimée, une inconnue se transforme en Marina Vlady. L’homme y est tour à tour transi d’amour, viril, impuissant, violent, et prend indifféremment le visage de Bébel, Jean-Claude Brialy, Bernard Blier ou Burt Lancaster.
Godard, Visconti, Cayatte, Hitchcock, et d’autres moins connus, co-dirigent malgré eux Une fille comme toi, film qui n’existe que sous le format populaire du roman-photo créé par Jan Baetens et qui mêle tous les genres du cinéma : Hélène de Troie et le Prince Corbera de Salina du Guépard y descendent de leur piédestal et se mêlent aux aventures ordinaires de couples qui s’enlacent puis s’entretuent ; un homme crocodile et une tarentule géante y peuplent les cauchemars d’une femme qui s’interroge sur son amant ; un meurtre y a lieu et le meurtrier a les traits de trois acteurs différents.

Photogrammes issus du livre de Jan Baetens "Une fille comme toi", parmi une collection de plus de 1500 ciné-romans-photos.

Photogrammes issus du livre de Jan Baetens "Une fille comme toi", parmi une collection de plus de 1500 ciné-romans-photos.
Photogrammes issus du livre de Jan Baetens « Une fille comme toi » (JBE Books), parmi une collection de plus de 1500 ciné-romans-photos.

Une fille comme toi, en plus d’être une réflexion sur l’art, l’imaginaire et les possibilités modernes de réécriture inventive, est une déclaration d’amour à un genre disparu auquel Jan Baetens redonne ses lettres de noblesse en créant une fiction inédite sous la forme d’un roman-photo à la fois populaire et conceptuel. Cette fiction est le “palimpseste des souvenirs” cher à Didier Blonde, la réécriture d’une mémoire, celle de nouveaux souvenirs imaginés par quelques-uns, amoureux, théoricien, poète, historien ou éditeur, ne faisant plus qu’un à la recherche « du même plaisir, du même travail, intensifier la vie » (Truffaut).

Un amour sans paroles

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Aya Nakamura, le grand remplacement lexical?

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La chanteuse Aya Nakamura au Salon Gustave Eiffel a Paris, le 14/02/2019 © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage: 00895088_000034.

Lors des débats sur un projet de loi « glottophobie » visant à victimiser de nouvelles catégories de Français, le député LREM Rémy Rebeyrotte a fait des louanges à la chanteuse Aya Nakamura, qui serait en train de « réinventer » la langue française. Et si ce n’était que le début?


Qualifiée par certains de « Rihanna bleu-blanc-rouge », par d’autres de « nouvelle Johnny à qui on pardonne tout », la chanteuse Aya Nakamura vient d’être hissée au rang d’icône salvatrice de la langue française.

Ce n’était pas chez Hanouna, ni dans un tout autre programme de divertissement, mais à l’Assemblée nationale, en plein débat sur la glottophobie. Un député a encensé la chanteuse avant de l’ériger en bouclier contre les anglicisimes, en sorte de Jeanne d’Arc 2.0 de la langue de Molière.

Si ces propos font plutôt sourire, imaginez, l’espace de quelques instants, cette logique poussée à l’extrême, un avenir hypothétique où de telles déclarations seraient prises au sérieux. Imaginez un futur où les textes de la chanteuse feraient leur entrée dans les programmes scolaires, à  quoi ressemblerait alors un cours de littérature française ?

A lire aussi: Lutter contre la glottophobie ne nous rendra pas nos identités régionales

Je vous propose un petit exercice fantaisiste, une extrapolation farfelue du monde de demain tant attendu. 2050 en France, un quelconque collège tranquille et sans histoire, une salle de classe inclusive et collaborative, un.e prof.e non-binaire annonce avec un sourire radieux :

« – Aujourd’hui, nous allons étudier un monument de la néo-poésie française, à savoir le célébrissime « Djadja »  d’Aya Nakamura ! Comme vous le savez probablement, cette figure emblématique de la littérature française du début de ce siècle est née en 1995, au Mali. Malgré les nombreux obstacles (misogynie patriarcale, islamophobie d’Etat et racisme systémique), cette jeune racisée, hétéro-cis-genre, non queer, fléxitérienne et musulmane, réussira à insuffler une âme nouvelle à une langue française moribonde. À travers l’étude stylistique de ce texte, nous verrons comment cette artiste de génie a réinventé la langue de son siècle. Mais d’abord, intéressons-nous à son puissant et magnifique message. Térébenthin, veux-tu bien lire jusqu’à la ligne 15 ? »

– C’est bien, le rythme est respecté, mais tu devrais davantage mettre l’accent tonique sur le « dj », ce n’est pas « jaja », mais « Djadja » !

– Alors les enfants, de quoi est-il question dans ce passage ?

– Mais absolument Khawla ! Ainsi, lorsque tu affirmes que la feumé a grave le seum car son ieuv meuké lui lance des yabs[tooltips content= »J’ai essayé d’imaginer la future évolution du verlan. »](1)[/tooltips], tu veux sans doute dire que Nakamura exprime son indignation et sa colère face aux ragots colportés par son ancien soupirant. D’ailleurs, en déclamant : « Y’a pas moyen Djadja/J’suis pas ta catin Djadja », la néo-poétesse lui signifie sa grande lassitude et lui fait savoir qu’elle ne sera plus jamais dupe de ses mensonges, et qu’elle décide de mettre un terme définitif à cette relation destructrice.

– Des questions ? Non ?! Bien, poursuivons, et analysons à présent la forme du néo-poème, que peut-on dire au sujet des rimes ? Personne ? Bon, ce sont des rimes plates/suivies, l’autrice a eu ce trait de génie de délester le texte de fioritures inutiles et d’artifices superflus ; les rimes pauvres, à la limite du dépouillement, s’effacent pour laisser éclater la puissance du message délivré ! Identifions maintenant les champs lexicaux, quels sont les termes qui reviennent le plus souvent ? Oui, très bien Jean-Jihad, c’est « Ô Djadja ». L’interjection « Ô Djadja » est un supplique lancé à l’homme aimé, d’ailleurs, connaissez-vous la définition de ce mot ? Oui, c’est presque un FDP, ce mot désigne un menteur et un imposteur. Nous retrouvons également des allitérations et des assonances ; la répétition des consonnes « d,j », ainsi que  les voyelles en « a » fait subtilement référence au caquetage des poules, et comme vous le savez sans doute, le mot poule se dit « djadja » en langue arabe. On pourrait en dire encore bien davantage à propos de cette monumentale figure artistique du XXI ème siécle, mais le cours est hélas terminé. Demain, nous verrons comment Jul, un autre géant de ce siècle, a réinventé la grammaire et la philosophie de son temps. »

Si cette petite dystopie vous paraît invraisemblable, ne sous-estimez point le pouvoir de nuisance du progressisme, ni les conséquences des jeux clientélistes. Et imaginez un futur, où suite à une fièvre progressiste, pour satisfaire aux besoins d’inclusivité, on se mettrait à réécrire les œuvres de la littérature française. Que deviendrait l’incontournable poème de Louise Labé « Je vis, je meurs », réadapté et simplifié en version rap :

J’kiffe la life, je dead, bang bang, suis plus dans l’game
Bébé, moi j’me noie dans l’chagrin vu qu’t’as pris l’large
C’est le why, je cr’ame, je cr’ame le pèse, suis un nabab
Mon banquier, les keufs, mes ex, croivent que je suis une barge
Mais pour toi bébé, j’débranche le soleil pour t’offrir un kébab.

C’est effectivement très mauvais, mais après tout c’est du rap.

Je m’arrête, rassurez-vous, tout va bien, ce n’était qu’une divagation, même pas un véritable pastiche.

Au fond, pourquoi continuer de voir et de vanter un renouveau quand il est en réalité question de destruction de la langue ? Et comment ne pas penser à ce passage du roman 1984 où le philologue Syme explique à Winston, le personnage principal, en quoi consiste son travail : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »

Le projet de loi “confortant les principes républicains” ne tourne-t-il pas autour du pot?

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Gérald Darmanin et Emmanuel Macron à Bobigny en Seine-Saint-Denis, le 20 octobre 2020. Au lendemain du meurtre de Samuel Paty, une cinquantaine d'associations liées à l'islamisme sont dans le viseur des autorités © Ludovic Marin/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22504545_000015.

 


Le texte définitif va être présenté le 9 décembre. Les mesures destinées à contrer le «séparatisme» décrit par Emmanuel Macron sont connues. Mais les autorités françaises devraient plutôt exiger des musulmans une grande réforme de leur religion. Analyse


Fragilisé par des ambiguïtés dangereuses et une mauvaise compréhension des enjeux. Dans la bonne direction… mais pas assez loin ! Tel est le « projet de loi confortant les principes républicains » que le gouvernement présentera au Parlement le 9 décembre.

Ce texte va incontestablement dans le bon sens, le lecteur peut en prendre connaissance ici, Dalloz ayant le mérite d’en proposer également une synthèse de qualité. Nombre de ses dispositions sont plus que bienvenues, et s’il est inquiétant de voir qu’il a fallu si longtemps pour se décider à les mettre en place, il serait injuste de le reprocher uniquement au gouvernement actuel.

Des imprécisions et des ambiguïtés

Ainsi de l’article 17 visant à obliger les officiers d’état civil à saisir la justice en cas de doute sur le consentement réel des futurs mariés mérite d’être salué et soutenu sans réserve. On pourrait multiplier les exemples, comme le chapitre 1er qui notamment étend aux organismes chargés de l’exécution de missions de services public certaines règles du service public, ou l’article 8 qui permet sous certaines conditions (d’ailleurs pertinentes) de rendre les associations responsables des agissements de leurs membres. Pour autant, et malheureusement, ce projet de loi n’est pas à la hauteur des enjeux, et il est grevé d’imprécisions et d’ambiguïtés.

Prenons d’abord le « contrat d’engagement républicain » par lequel devra s’engager toute association demandant des subventions (article 6). Son contenu sera déterminé par décret en Conseil d’État, impossible donc de savoir aujourd’hui ce qu’il contiendra, en particulier concernant les sujets ô combien sensibles de la liberté de conscience – autrement dit du droit à l’apostasie – et de la liberté d’expression – donc du droit au “blasphème” et à la critique des religions, l’un n’allant pas sans l’autre vu la susceptibilité exacerbée de certains.

Quand on sait qu’Emmanuel Macron semble se tourner vers le CFCM pour proposer une « charte des imams », il y a de quoi craindre le pire : le CFCM, c’est cette institution dont le délégué général Abdallah Zekri trouve que Mila l’a « bien cherché », et qui à sa création a explicitement refusé de reconnaître le droit à l’apostasie, sous l’influence notamment de ce qui s’appelait alors l’UOIF, c’est-à-dire les Frères Musulmans. Alors certes, là comme dans d’autres passages du texte on parle d’adhésion au « principe de fraternité » et de « rejet de la haine », mais la définition concrète de ces notions est des plus floues – que l’on se souvienne des débats autour de la loi Avia – et la laisser à l’appréciation des tribunaux est pour le moins imprudent, vu leur manque criant de détermination à protéger les Français.

Théorie et pratique

Le code de la sécurité intérieure doit se voir ajouter entre autres un article L212-1-1 permettant d’imputer à « une association ou à un groupement de fait » les agissements commis « par un ou plusieurs membres et directement liés aux activités » dès lors que leurs dirigeants « bien qu’informés de ces agissements, se sont abstenus de prendre les mesures nécessaires pour les faire cesser, compte tenu des moyens dont ils disposaient. » Sachant que tout prédicateur musulman a le moyen de prendre publiquement ses distances vis-à-vis des versets coraniques et des hadiths qui inspirent l’islamisme et le jihadisme, peut-on considérer que ne pas le faire est justement « s’abstenir de prendre les mesures nécessaires » pour faire cesser la pression politique islamiste et les crimes terroristes ? La loi va-t-elle donc permettre de suspendre les activités de toute association musulmane n’encourageant pas la critique implacable des textes sacrés inspirant l’islamisme et le jihadisme ? En théorie, ce serait possible. En pratique, j’en doute fort.

C’est pourtant le cœur du sujet : étant donné que le Coran contient des versets incontestablement haineux et appelant à l’instauration d’un totalitarisme théocratique, toute apologie du Coran qui ne s’accompagne pas d’un rejet très clair de ces versets devient, de fait, une apologie du texte dans son ensemble et donc une apologie de ces incitations à la haine et à la théocratie. Or, l’islam n’est-il pas par nature et « par défaut » (c’est-à-dire sans une ferme volonté de réforme) une apologie du Coran ? « L’islamisme est la maladie de l’islam, mais les germes du mal sont dans le texte » disait Abdelwahab Meddeb, et on connaît la Lettre ouverte au monde musulman d’Abdennour Bidar, trop peu entendue par ses coreligionnaires. Il faut lire et pendre en compte l’excellente analyse de l’islamologue Razika Adnani, de la Fondation de l’Islam de France, qui pose avec lucidité la question de la crédibilité des imams « républicains » aux yeux des fidèles, surtout des plus jeunes.

Car la situation de la jeunesse est un sujet majeur. Le projet de loi consacre son chapitre 4 à l’éducation, ce qui est en soi une excellente chose. Malheureusement, il semble totalement sous-estimer l’ampleur des maux qui rongent à la fois la jeunesse musulmane de France et l’Éducation Nationale – alors que le rapport Obin date tout de même de 2004 !

L’islamisme n’est pas un phénomène marginal en France

Les circonstances entourant la mort de Samuel Paty en ont offert une tragique illustration : entre « pas de vagues », lâchetés, compromissions sous couvert de « tolérance », et complaisance idéologique envers l’islamisme (notamment dans le cadre universitaire), l’Éducation Nationale en tant qu’institution et le corps enseignant en général sont au moins autant une partie du problème que de la solution. Ce n’est pas seulement à des professeurs admirables de la trempe de Fatiha Boudjahlat que l’État confie nos enfants, hélas, mais aussi à ceux qui ont abandonné Samuel Paty à son sort, voire lui ont reproché avant sa mort de « stigmatiser ». Voilà un problème bien plus grave que la scolarisation à domicile, quoi que l’on pense de cette dernière.

N’oublions pas que l’islamisme est désormais un phénomène de masse, constat terrible mais nécessaire. Ainsi, ce sont 74% des français musulmans de moins de 25 ans qui placent leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République – ce qui ne serait pas forcément un problème si ces convictions religieuses n’étaient pas très souvent une forme d’islam dont 45 % des français musulmans de moins de 25 ans affirment eux-mêmes qu’elle est « incompatible avec les valeurs de la société française ». La précision des chiffres se discute naturellement, mais tous les sondages vont dans le même sens, tout comme les témoignages des acteurs de terrain, sans oublier un fait révélateur entre tous : que Mila ait reçu plus de 50 000 menaces de viol et de mort suffirait à prouver que l’islamisme n’a rien de marginal.


Reste un point, bien au-delà de toute analyse juridique ou technique du projet de loi : son nom même illustre le fait que ses rédacteurs méconnaissent les enjeux réels – tout comme le terme initial de « séparatisme » méconnaissait le fait que l’ambition islamiste n’est pas de se créer des enclaves isolées, mais de s’appuyer sur ces enclaves pour étendre partout sa domination impérialiste. « Projet de loi confortant les principes républicains » : si noble, si précieux que soit l’idéal républicain, ce qui se joue est beaucoup plus important, beaucoup plus profond.

C’est la France, ce qui fait que la France est la France. Infiniment plus qu’un territoire et un mode de gouvernement, chose que ne parviennent pas à comprendre ceux pour qui un pays moderne ne devrait être qu’une hybridation de start-up et de hub aéroportuaire.

Plus même que la France : c’est toute notre civilisation. Quand une antenne du planning familial en arrive à tolérer l’excision, quand un député de la République en arrive à banaliser la polygamie, ce n’est pas seulement un problème politique, c’est un problème de civilisation. Aurélien Taché est ridicule aux yeux de son propre camp, mais il est révélateur de la vraie nature du gauchisme « woke ». Incapable de voir la différence entre libertinage et polygamie, entre avoir des maîtresses (ou des amants) et avoir un harem, il ouvre la porte à une régression de plusieurs millénaires, remise en cause de fondamentaux anthropologiques au regard desquels la révolution de 1789 et les hésitations entre la république et d’autres modes de gouvernement ne sont que des épiphénomènes.

Conforter les principes républicains est une excellente chose, mais ne saurait suffire. Réaffirmons la France et son histoire, réaffirmons le triple héritage de l’Antiquité, de la chrétienté et des Lumières, réaffirmons que ceux qui refusent de s’y enraciner n’ont pas de place à nos côtés, et n’ayons pas peur d’en tirer toutes les conséquences.

L’hôpital, une histoire de malades !

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CHU de Limoges, 24 septembre 2020.© BURGER/PHANIE/AFP

Cyril Bennasar a rendu visite à sa mère hospitalisée avec le Covid. Sa conclusion est sans appel: l’hôpital, ça fait moins peur en vrai qu’à la télé.


J’attends, planté entre la porte close du bureau des infirmières et la double porte bleue au battant gauche grand ouvert et au battant droit fermé avec un panneau scotché dessus : « Attention-unité Covid-entrée interdite à tous les visiteurs ». Je ne suis pas venu voir ma mère, enfermée dans une chambre depuis une semaine à l’hôpital d’Arpajon, mais discuter avec le médecin de sa santé et de sa sortie. Le matin au téléphone, il a répondu un peu sèchement à ma demande de le rencontrer : « Monsieur, le matin je fais mes visites, vous me dérangez, rappelez après 14 heures ! » J’ai juste eu le temps de glisser timidement : « Après 14 heures, je peux passer vous voir ? » Et il m’a répondu, exaspéré : « Oui, jusqu’à 18 heures, là, je fais mes visites. » Et pour clore la conversation, même si son ton ne convenait pas pour un innocent (je ne savais pas pour ses visites, une standardiste me l’avait bien passé…), j’ai préféré me soumettre en excuses devant ce docteur revêche qui tenait ma mère de 80 ans entre ses seringues.

Bureau des rigolades

En arrivant devant l’entrée de l’hôpital, j’ai croisé un vieil Arabe qui fumait sa clope dehors, et  puis une infirmière venue au pas de charge le chercher : « Vous n’avez pas le droit de sortir, vous le savez. On vous préviendra quand votre femme sera là. Allez, on rentre, vite, monsieur (nom arabe). » Le type s’est mis à la suivre mollement en riant. Je suis arrivé jusqu’à l’accueil puis monté au troisième. J’ai abordé une infirmière à l’entrée de la zone interdite, que j’imaginais comme à la télé : unité étanche, locaux sous cloche, service saturé au personnel manquant, d’où parlent des soignants au bord du burn out et où l’on n’entre qu’habilité et habillé en cosmonaute. Elle m’a invité à attendre, à la limite de la zone bleue, le temps de prévenir le docteur Hamibi de ma présence en m’assurant qu’elle ne m’oublierait pas avant de s’enfermer dans un bureau. Et depuis, j’attends, coincé entre deux portes. Confiant et interdit devant le panneau Covid, j’entends des bavardages et des rires de filles venus du bureau, et je vois passer par la porte ouverte sur la zone dangereuse des infirmières qui viennent des ascenseurs, un employé avec un carton sous le bras, une autre avec un chariot de ménage, tous masqués, mais sans gel sur les mains, faute de flacon à l’entrée.

À lire aussi, Lydia Pouga: « Hold-up »: quand l’esprit de contradiction systématique mène au complotisme

À un moment, un gars dans la cinquantaine et dans mon genre, respectueux des consignes, arrive avec des sacs plastiques à la main, s’arrête devant le panneau et attend que quelqu’un vienne, en jetant des regards sur le couloir qui file jusqu’à son père, inapprochable et allongé quelque part derrière une porte. Une soignante sortie du sketch des Inconnus à l’hôpital finit par se pointer en se dandinant : « C’est pour quoi monsieur ? » Le type explique en lui montrant ses sacs qu’il apporte des magazines, des gâteaux et du papier toilette à son père. Avec des airs de douanière, elle inspecte les sacs : « Le papier toilette on en a, les gâteaux c’est d’accord, mais les magazines on ne peut pas. C’est le Covid monsieur ! » Le gars repart avec deux sacs sur trois, s’excuse et remercie. Et si le papier molletonné pour le vieil homme ne passe pas, le va-et-vient continue. Une femme et deux ados arrivent, passent sans s’arrêter en ajustant leur masque et disparaissent à l’angle du couloir. Puis une vieille femme voilée entre avec un cabas, et rejoint dans le couloir le type qui fumait en bas, un malade du Covid donc. Et j’attends, à quelques portes de ma mère et à quelques dizaines de mètres que seule ma bonne éducation me retient de franchir pour la rejoindre.

Elle n’est pas facile votre mère!

Pas longtemps. Enfin une demi-heure. Sans nouvelles du docteur, après un rire de trop venu d’où l’on avait promis de ne pas m’oublier, je m’avance dans le couloir. À l’angle, je vois qu’il est vide. Je pars à droite. Je regarde les silhouettes à travers les hublots opaques des portes et à la troisième, dans le doute, j’ouvre. C’est sa chambre. Je m’y enferme et je m’installe pour une petite heure de retrouvailles sans être dérangé. Ma mère est en voie de guérison, mais n’a pas encore retrouvé toute sa tête. Elle se plaint, maudit le médecin : « Un incompétent, un péteux, un connard d’Arabe susceptible. » Elle dénonce des complots : si elle a vomi, c’est qu’ils essaient des vomitifs sur les malades, si on la garde, c’est qu’ils veulent occuper les lits. Elle confesse qu’elle a tout jeté dans sa chambre et insulté les infirmières un soir où on ne lui répondait pas, mais que ça va maintenant, elle est prête à attendre deux jours, le médecin a garanti une sortie vendredi. Et puis son visage s’enchante, elle me raconte les films qu’elle a vus avant d’être là. Elle se souvient de tout Out of Africa, de Meryl Streep qui s’agenouille pour demander la protection de ses « Kikouyous ». Elle est émue. Elle répète : les « Kikouyous ». Elle les voit, elle est au cinéma.

Je suis plus rassuré qu’en regardant la télé

En repartant, je croise dans le couloir deux infirmières affairées autour d’un chariot qu’elles déplacent pour me laisser passer dans l’indifférence générale. Je repasse devant le bureau des rigolades et en sortant, je téléphone au docteur que je n’arrive pas à voir. Il me répond tout de suite. « Si sa santé reste stable, elle sort dans deux jours », et ajoute : « Mais, elle n’est pas facile votre mère ! » J’espère qu’elle ne lui a pas tout dit dans un moment d’égarement. Je l’excuse, reconnais qu’elle n’est plus elle-même et je le remercie, faux-cul comme la première fois et pour la même raison. Je repars avec un autre regard sur la guerre contre la pandémie, la maladie qui flambe, la crise sanitaire, le mal des soignants et la tension à l’hôpital. En tout cas à l’hôpital d’Arpajon. Et je suis plus rassuré qu’en regardant la télé.

Le souverainisme, une nouvelle catégorie au sein des droites?

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Le général de Gaulle prononçant un discours près de Chamonix en 1965. © AP/SIPA Numéro de reportage : AP21570806_000001

Le souverainisme, préempté aujourd’hui par le Rassemblement national, pourrait reprendre des couleurs si une personnalité de droite non issue d’un parti politique l’incarnait intelligemment.


L’académicien et historien René Rémond a expliqué à moult générations d’étudiants que la droite française se divisait en trois catégories. Le souverainisme n’en était pas une et je n’ai pas même souvenir que le mot apparaît une seule fois dans son ouvrage de référence de près de 600 pages.

Le « souverainisme », un mot importé du Québec

Etre souverain est tout simplement être maître chez soi. Comment donc ne pas être souverainiste, a fortiori lorsqu’on est de droite et qu’on ne se réclame – collectivement, en tout cas – ni de l’humanisme, ni de l’internationalisme mais avant tout du parti de la France? Force est pourtant de constater que les deux seules catégories rémondiennes qui subsistent et s’affrontent aujourd’hui à droite de l’échiquier politique français, à savoir les orléanistes (qu’on dit aujourd’hui libéraux et européens) et les bonapartistes (que leurs adversaires qualifient avec mépris de populistes), n’ont pas de vision commune de la souveraineté… et donc encore moins du souverainisme.

Peu nombreux sont les Français qui en connaissent l’origine et en comprennent les contours. L’idée vient de la « Belle Province » (le Québec) et était une sorte d’euphémisme lexical destiné à éviter de parler de séparatisme ou d’indépendantisme. Il fut employé pour la première fois dans un manifeste du « Mouvement Souveraineté-Association » de René Lévesque, parti politique créé fin 1967 suite au discours public prononcé à Montréal par le général de Gaulle, dont la célébrissime phrase « Vive le Québec libre ! » déclencha d’ailleurs une crise politique avec le Canada. Le parti québécois, héritier actuel de ce mouvement, qui n’aura finalement jamais su convaincre de la nécessité d’une indépendance, a aujourd’hui malheureusement beaucoup perdu en crédibilité et ne se risque plus souvent à utiliser le terme. Trente ans plus tard, la France s’en empare – dans un sens différent, quoique… – sous la plume de l’essayiste et homme politique Paul-Marie Coûteaux. Alors député européen et membre du RPF de Pasqua, il est aujourd’hui proche de Dupont-Aignan, seul allié politique de Marine Le Pen au second tour de la dernière élection présidentielle.

Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002
Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002

Le souverainisme désignait ainsi le rassemblement de tous les défenseurs de la souveraineté nationale… de droite, de gauche ou gaullistes. Je sais bien que le distinguo entre droite et gaullisme fait aujourd’hui sourire, puisqu’il n’est un homme politique ni un parti en France qui ne revendique l’héritage du général de Gaulle, y compris ceux qui l’ont le plus combattu (PS et ex-FN en tête). « Hélas », dira le RPF en 2013, « le souverainisme n’aura jamais produit l’effet escompté et, là où le gaullisme était parvenu à transcender les clivages, le souverainiste échoua. Les souverainistes des deux camps restèrent bien ancrés dans leur famille politique d’origine et ne se réunirent que rarement ». Il n’empêche que, pour en revenir à René Rémond, il semble que ce soit la droite populiste/bonapartiste, désormais solidement incarnée par le Rassemblement national devenu premier parti de France, qui ait préempté le terme de souverainisme et s’attache à en définir les contours. Non sans difficultés, d’ailleurs.

Le besoin d’un État fort

La contestation de l’Union européenne depuis le référendum de 2005 – celle-ci étant à tort ou à raison considérée comme « bénéficiaire » des abandons successifs de souveraineté nationale – est grandissante. Régionalisme comme nationalisme profitent de cette défiance à son égard. Toutefois, le Frexit n’est toujours pas une idée populaire parmi nos compatriotes – on se souvient du cafouillage de Marine Le Pen lors du débat de second tour sur la sortie de l’euro, qui lui avait été grandement reproché. Cela dit, dans ces temps de grands bouleversements économiques et géostratégiques, on ne peut exclure que ce souverainisme national reprenne force et vigueur dans un avenir proche, si par exemple la Grande-Bretagne en démontre l’efficacité après un Brexit annoncé comme « dur ». Sous l’impulsion aussi de nouvelles figures, à l’image d’un Onfray (homme de gauche) ou d’un Zemmour (homme de droite), qui dénoncent le caractère anti-démocratique et/ ou l’impéritie de l’organisation actuelle de l’Union. De surcroît, la crise sanitaire mondiale n’a pas aidé l’Europe à « exister » et, ce, même si la Banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne et les chefs d’Etat libéraux (France et Allemagne en tête) font aujourd’hui tout pour démontrer l’utilité financière des institutions communautaires dans un environnement économique à haut risque sur le Vieux continent.

À lire aussi, David Arveiller : Zemmour le jacobin et Onfray le girondin pourraient s’entendre

La droite libérale (ou orléaniste) demeure européiste et donc méfiante à l’égard de ce qu’elle persiste à appeler repli sur soi. Si les libéraux Juppé et Fillon furent empêchés en 2017 alors qu’ils étaient tour à tour donnés gagnants, les ex jupéistes triomphants (Philippe, Le Maire, Darmanin) restaient fidèles à leur credo euro-libéral de toujours. Leur souverainisme se devait donc d’être européen et non national. Depuis les gilets jaunes, ils furent progressivement contraints de reconnaître l’importance d’un État régulateur puissant. Le réel s’impose aujourd’hui sans fard, certaines nations européennes mieux armées s’en sortant à l’évidence nettement mieux que nous. Pour autant, le logiciel libéral a la vie dure et nos édiles ont du mal à en tirer toutes les conséquences: le souverainisme, c’est l’égoïsme national et le nationalisme, c’est la guerre. CQFD

« Souverainisme européen » : un oxymore

Pour la droite populiste (ou bonapartiste) en revanche, celle qui a le vent en poupe partout en Europe et qui rêve d’une France illibérale, la souveraineté est nécessairement nationale et parler de souverainisme européen comme le faisait encore récemment le président Macron ne peut être qu’un oxymore. Mais quel contenu met cette droite aujourd’hui majoritaire dans un mot devenu valise depuis qu’il est récupéré… y compris par la France insoumise? En effet, ni LR ni le RN ne se risquent plus à proposer la sortie de l’euro et encore moins le Frexit, qu’ils savent encore impopulaires. Les discours oublient ainsi souvent les questions complexes de souveraineté monétaire ou agricole et se contentent de faire mention de réindustrialisation et de contrôle des frontières, que ce soit pour lutter contre les mouvements migratoires massifs ou taxer les produits d’importation trop compétitifs. Pour autant, ils savent que le coût de la main d’œuvre et le carcan de l’euro empêchent toute dévaluation et que la fiscalité est plus élevée en France que chez nos voisins. Sans oublier les directives de l’Union européenne « obligeant » les pays membres à accueillir les migrants ou à maintenir le regroupement familial instauré… par Giscard!

Si évoquer et invoquer le souverainisme ne leur coûte pas grand-chose puisqu’ils sont dans l’opposition, adopter des mesures souverainistes sans sortir de l’Union européenne s’ils parviennent demain aux responsabilités sera la quadrature du cercle. Sans doute la droite populiste sera-t-elle un jour contrainte de revenir à des propositions plus radicales si elle veut garder – et amplifier – le vote populaire qu’a réussi à acquérir le RN. Peut-être une personnalité de droite non issue des rangs d’un parti politique trouvera-t-elle alors la clé de sortie de l’Europe maastrichtienne pour siphonner les voix du RN – comme l’avait fait Sarkozy en 2007? De ces millions de voix de Français découragés qui se sentent envahis, accablés de taxes et qui craignent pour l’avenir de leurs enfants.

Jacques Séguéla, une vraie langue de pub

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Jacques Séguéla © Jacques BENAROCH/SIPA 00883403_000017

À 86 ans, il publie un nouveau livre sur l’écologie Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire! Portrait d’un forcené de la vie. 


Séguéla, Séguéla… petite ville de la région du Worodougou dans le district de Woroba, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire. Non, attendez, Séguéla… est aussi le nom d’un célèbre publicitaire français, cofondateur en 1970 de l’agence RSCG (Roux-Séguéla-Cayzac-Goudard) qui deviendra Euro RSCG en 1991, puis Havas Advertising cinq ans plus tard – il en sera le vice-président, peut-être l’est-il encore –, et puis, et puis, il s’en fiche un peu désormais, il a 86 ans. C’est d’abord un personnage.

Dans l’une des aventures d’Astérix, Le Papyrus de César, Séguéla devient Bonus Promoplus, un conseiller du Prince gesticulateur et fiévreux, en charge du marketing de La Guerre des Gaules. Il en est fier – Onfray et BHL n’ont pas eu cet honneur –, c’est quand même mieux qu’une entrée tardive dans le Larousse.
Demain peut-être, il aura droit à Lucky Luke.
En attendant il publie un nouveau livre, Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire ! (Coup de cœur). Une leçon de planète avec un solide mode d’emploi, une pastille de bon sens et trois gouttes de rêve. À son âge, est-il enfin rassasié ? Non, repu de secousses, il n’est pas devenu sage, il se ressemble. Il serait prêt à troquer son renom de vieil Arlequin contre un petit succès – juste une bouffée s’il vous plaît, pour se souvenir, pour l’ivresse, comme un ancien fumeur.
Le succès, c’est son métier.
Retraité ? C’est ridicule.
Mourir ?… Non, pas maintenant, il n’est pas prêt, pas déjà ! Exister, rire, renaître, voilà ! Repartir en campagne, revenir dans la lumière encore une fois, comme un nageur qui se hisse hors de l’eau pour ne pas se noyer, pour échapper à tout – à l’ombre, à la profondeur, au silence, à l’oubli, à la mort lente.
Jacques Séguéla est de ces hommes qui suscitent d’emblée autour d’eux une chaleur, une combustion, une radieuse promiscuité à laquelle, sans en être dupe, il est difficile de résister. Devant lui on se retrouve toujours un peu étourdi, subjugué et libre – de l’aimer ou de le détester. Plaire ou déplaire au fond, quelle différence ? Il sait qu’il éblouit plus qu’il ne réchauffe, et qu’il retentit plus qu’il ne convainc ; il se rend parfois insupportable, mais avec lui au moins on ne s’ennuie jamais. Excellente raison pour se laisser aller à l’aimer.
Quel bagout !

« Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit »

Quand il vous regarde en plissant ses yeux, mi-archer mongol mi-rieur exténué, la tête fendue comme une poire, on dirait un chat devant une souris ou un bol de crème. Il salive, il tire la langue, il cligne nerveusement des paupières, il ne fera de vous qu’une bouchée, mais seulement si vous lui donnez l’occasion de vous charmer d’abord.
Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit. Parce qu’il est vivant, et qu’il a de la chance, on le croit vulgaire.
On a tort.
Ce qui prime chez Séguéla, c’est la sensation – sa seule utopie.
En tant qu’intellectuel médiatique, ancien spin doctor de plusieurs présidents, il préfère de loin – mais aussi de près – séduire que comprendre ! Quand il s’émeut, quand il s’engage, c’est par instinct, au feeling, par une poussée de tout son être – les idées viennent ensuite.
Entre nous, les idées, ça va et ça vient, ça crève comme des bulles à la surface des jours. Qu’est-ce qui se cache sous ce mot : aujourd’hui ? C’est cela qui compte : ce qui va imprimer, ce qui va mordre, là, maintenant – le mot, le slogan, la petite phrase.
Tout part d’une intuition soudaine, d’une inflexion de nageoire, d’une facétie de la queue – Séguéla est né sous le signe des Poissons. Il est truite ascendant castor, je crois. C’est pourquoi en nage libre, il excelle.

Est-il devenu sérieusement écolo ? Il semble si optimiste dans son livre qu’on peut raisonnablement en douter.
En politique, il se définit volontiers comme « mitterrandien », ce qui vaut brevet de sagacité et ce qui prouve qu’il y a au moins une chose qu’il n’est pas : socialiste ! La « force tranquille », c’est lui – il a chipé l’expression à Blum ou à Jaurès, qu’importe, mais c’est lui qui a convaincu Mitterrand d’en faire son mantra en 1981. Avec Jospin en revanche, « Présider autrement », ce fut un flop. Trop froid, trop boutonné, trop comme il faut, notre Jospin peut-être.
Ce fut plus solaire, plus facile, plus tropical – ils étaient seuls en lice – de faire gagner les présidents Paul Biya au Cameroun en 1992 ou Omar Bongo en 1997 au Gabon !
Son défaut : il est beau parleur. Il n’a jamais appris à se taire. Ça lui a joué des tours.
On se souvient qu’invité dans une émission de France 2, « Les 4 vérités », en février 2009, il s’était exclamé à propos de Nicolas Sarkozy accusé de bling-bling : « Comment peut-on reprocher à un président d’avoir une Rolex. Enfin ! tout le monde a une Rolex. Si à cinquante ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! »
C’était con de dire ça à une heure de grande écoute. Il s’excusa, ce n’était qu’une bravade[tooltips content= »A-t-il songé au mot superbe du général de cavalerie Lassalle tué à la bataille de Wagram : Tout hussard qui n’est pas mort à 30 ans est un jean-foutre ?« ](1)[/tooltips]. Non, c’était une bévue – et une faute de goût.
On ne lui a pas pardonné alors.
Trop de gens étaient contents de le punir pour sa faconde.

En 2009, il a publié son autobiographie. Par quelle instigation de l’âme devient-on soi – par exemple Jacques Séguéla ? Aurait-il préféré être Sartre, Mandela ou Coco Chanel ?
Si vous connaissez la veuve de Mao Zedong ou Carla Bruni, c’est parfait – tiens, comme par hasard, bingo ! Il était un ami de Carla, c’est grâce à lui qu’elle a rencontré son futur mari, Nicolas Sarkozy.
Faiseur de roi, faiseur de reine.
Hier, les années 80, les années fric, c’était bien. Les années Covid, ce sera beaucoup moins bien.
Quand on mesure le temps qui reste, l’imparfait, ce temps cruel, se pare soudain d’un attrait auquel de bons auteurs ont donné sa noblesse. Comment ça finit, cette affaire-là, une vie, quand le corps vous abandonne, quand les jours diminuent et que s’accroissent les ombres ?
Oh ! non, pitié, pas ça, pas lui, il ne va pas céder à cet enfoncement dans le nevermore, il ne va pas s’enquiquiner avec des regrets. Le présent, c’est toujours mieux parce que c’est maintenant.

Le ciel sera bleu si on ose.

«La laïcité est donc la religion de la France ?»

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Une pancarte brandie sur laquelle il est écrit : "J'enseignerai toujours la laïcité", lors de la manifestation à Paris en hommage à Samuel Paty, le 18 octobre 2020. © CELINE BREGAND/SIPA Numéro de reportage : 00986540_000004

Au-delà de l’aspect politique de l’islam, l’ordre psychique et l’éducation doivent être pris en compte pour résoudre les problèmes auxquels nous faisons face, selon le psychanalyste Jean-Luc Vannier


Après plus de trente-trois années d’enseignement dans les universités en France et à l’étranger, je peux, au nom de nombreux collègues, témoigner des difficultés croissantes à m’exprimer librement dans le milieu universitaire français. L’intolérance religieuse y joue un rôle nettement plus important que celui de l’extrémisme politique. Les professeurs sont conscients du fait qu’ils ne sont pas, hélas, soutenus par une hiérarchie qui, outre la lourdeur des procédures administratives pour de « simples » conseils de discipline, craint avant tout d’éventuels emballements médiatiques. Lesquels pourraient conduire à une crise politique. Le slogan est et demeure « Pas de vague ». En raison de leur histoire, la compréhension du terrorisme islamiste et de l’extrémisme de droite diffère en France et en Autriche. La montée de l’extrême-droite en France peut, en grande partie, s’expliquer par l’inaction du pouvoir politique face à la menace islamiste : sublata causa, tollitur effectus (« La cause supprimée, l’effet disparaît »). 

L’inaction des élites politiques 

Dès 1995, les services français du renseignement intérieur (DST et RG) signalaient dans des rapports confidentiels le danger posé par le lien entre l’islamisme et diverses formes de criminalité dans les banlieues des grandes villes françaises. C’était la « principale menace pour les dix prochaines années », selon l’un des rapports de l’époque. Mais les autorités – quel que soit le parti politique au pouvoir – n’en voulaient rien savoir et ne souhaitaient rien entreprendre afin de ne pas mettre en danger la paix civile : « il ne faut pas allumer un incendie que nous serions incapables d’éteindre » selon l’un des spécialistes[tooltips content= »Les violences de 2005 dans plusieurs banlieues auront prouvé la justesse de cette analyse. »](1)[/tooltips]. Cela a notamment permis à de nombreux responsables politiques locaux de garantir leurs réélections en s’assurant, contre diverses subventions, de l’appui du « vote musulman ». Beaucoup de ceux qui crient aujourd’hui au loup n’auront pas été les derniers à le faire entrer dans la bergerie. Le prix à payer est malheureusement devenu très élevé dans notre vie quotidienne.

À lire aussi, Alain Finkielkraut: Samuel Paty, le dévoilement et le déni

Dans les années 1990, ces mêmes services de renseignement ont accordé une attention particulière au concept d’islam « activiste ». Cela concernait des personnes qui, par leur engagement et leurs activités militantes, s’efforçaient d’influencer ou de modifier le cadre législatif, voire constitutionnel de l’État, en tentant de le rapprocher ou d’y intégrer les normes religieuses de la charia. Et ce, en tenant scrupuleusement compte du fonctionnement démocratique des institutions. Ce terme d’islam « activiste » a été occulté par les attentats de septembre 2001 – on pensera au mécanisme du « souvenir-couverture » de Freud[tooltips content= »Sigmund Freud, « Des souvenirs-couverture », Œuvres complètes, III, 1894-1899, PUF, 2016, pp. 253-276. »](2)[/tooltips] – et recouvert par des termes réducteurs dans leur opposition tels que « islam modéré » et « djihadistes ». Cela a relégué dans l’ombre le phénomène sans doute le plus délétère pour notre société. Si la psychanalyse ne prône pas une catégorisation et une typologie excessives – une approche plus spécifique de la psychologie – il serait intéressant de réactiver ce concept d’islam « activiste » afin de se débarrasser d’une dichotomie devenue complètement inopérante, sauf à masquer l’essentiel de la problématique.

L’islam politique directement visé en Autriche

Ce concept vient opportunément de ressurgir au travers de la différence – ô combien manifeste – de traitement du terrorisme islamiste entre Paris et Vienne : si le président français entend lutter contre « l’islam radical », le chancelier autrichien a bien saisi la nécessité de cibler également « l’islam politique ». La nuance est loin d’être purement sémantique : le premier porte tout son effort sur le pic, aussi spectaculaire que tragique, de l’iceberg terroriste, le second élargit son combat à sa couche médiane. Plusieurs spécialistes autrichiens, universitaires ou militaires, semblent moins hésiter que leurs homologues français à qualifier l’islam de « projet politique », ne serait-ce qu’en invoquant l’alinéa 7 de l’introduction du texte coranique qui précise : « Le Coran est une Constitution Suprême qui organise la vie – tant spirituelle que temporelle – des Musulmans qui vivent dans la Cité-État ». Sans doute l’option même de désigner « l’islam politique » ou « activiste » comme un des éléments de réponse judiciaire aux attentats terroristes est-elle d’un maniement politique – et électoral – plus sensible en France qu’en Autriche.

La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.
La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.

Le volet judiciaire mériterait à ce titre une réflexion approfondie, ne serait-ce que la tendance croissante à l’utilitarisme pénal dont le paradigme dans la réalité serait sans doute l’incapacité à prononcer des peines privatives de liberté en raison du manque de places dans les établissements pénitentiaires. Ou bien encore la mise en cause de l’équivalence symbolique entre acte et sanction dont témoignent les controverses suscitées par la notion de « rappel à la loi » pour des actes peut-être susceptibles d’intégrer le registre des délits. Sans parler de la confusion, déjà dénoncée par Lacan en 1951, entre une recherche légitime d’humanisation de la peine et la décriminalisation de la sanction : « la civilisation de la performance, écrivait-il, ne peut plus rien connaître de la signification expiatoire de la punition ».

L’islamisme, un phénomène religieux et d’ordre psychique

Tout comme je l’ai mentionné dans une précédente étude[tooltips content= »Jean-Luc Vannier, « Réflexions psychanalytiques sur le terrorisme djihadiste: de l’autopunition à l’autodestruction », in Radicalisation et radicalité, Une Voie de la destructivité, Psychiatrie Française, Vol. XXXXVIII, 2/17, Octobre 2017, pp. 91-110. »](3)[/tooltips], la différence entre le normal et le pathologique dans la psyché humaine est une affaire de degrés et non de nature : appliquée aux auteurs des attentats terroristes, cette approche pourrait conduire à d’utiles correspondances. Et éclairer le clivage qui s’opère, souvent dans des délais extrêmement brefs, entre la vie – parfois relativement dissolue – de ces personnes et leur basculement dans une stricte radicalisation. En tant que tel, l’islamisme reste un problème qui n’est pas seulement un phénomène religieux mais aussi d’ordre psychique et lié à l’éducation. En témoigne l’échec patent de la méthode de déradicalisation visant à mettre le détenu radicalisé en présence d’un spécialiste du Coran en charge de lui démontrer, par des références incontestables de doctes musulmans et dans un dialogue ciblant rationnellement sa conscience, que son interprétation est erronée. Il est ainsi permis de s’interroger sur la récente initiative du gouvernement français de faire apprendre la langue arabe à l’école, alors que la connaissance du français faiblit, pour ne pas dire qu’elle périclite : le français est une langue qui véhicule des valeurs fondamentales rejetées par l’islamisme, et peut-être même par l’islam en général. Il sera très complexe de parvenir à « désimprégner » l’apprentissage de la langue arabe des représentations dogmatiques qui lui sont durablement et solidement accolées : conflit israélo-palestinien, langue originelle du Coran…. Je n’évoque même pas l’idée de séjours linguistiques en immersion totale dans le pays étranger concerné!

À lire aussi, Hala Oukili et Gil Mihaely : L’islamisme, le surmoi de l’islam ?

En tant que professeur d’étudiants étrangers dans le cadre du programme Erasmus, je dois faire preuve de beaucoup de pédagogie afin de leur expliquer le concept essentiel de laïcité (loi de 1905 et article 1 de la Constitution française) d’un point de vue historique. Ces étudiants ont une sorte de « culture-monde » qui se caractérise par le relativisme – tout a la même valeur –, par l’immédiateté – la densité du temps et sa perspective n’existent plus – et par la domination actuelle de l’image aux dépens de la pensée. Ne conseille-t-on pas aux étudiants en école de journalisme d’écrire de courts articles comme condition sine qua non de leur lisibilité ? Malheureusement, ces étudiants sont très mal préparés à comprendre les spécificités de la culture et de la civilisation françaises. Pour les étudiants du monde arabo-musulman et parfois même pour ceux des Etats-Unis, le problème paraît même insurmontable. Certains me disent dans un étonnant raccourci: « La laïcité est donc la religion de la France ? », comme s’il leur était impossible de vivre sans croyance religieuse. C’est pourquoi la langue française est si importante pour comprendre ce concept de « laïcité ». Je renvoie à mon étude sur les regrettables évolutions de la langue française dans une approche psychanalytique et récemment publiée dans Le Carnet Psy[tooltips content= »http://www.carnetpsy.com/article.php?id=3242″](4)[/tooltips]. Nonobstant ces développements, la langue française reste profondément liée à notre histoire et à notre culture.

D’une manière plus générale, il s’agit, me semble-t-il, d’une mutation de l’économie libidinale fondée à l’origine sur les mécanismes de répression décrits par Freud – « La culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel »[tooltips content= »Sigmund Freud, « Malaise dans la culture », Œuvres complètes, XVIII, 1926-1930, PUF, 2015, p. 285. »](5)[/tooltips] – et destinés à servir à des réalisations culturelles et de civilisation. Aujourd’hui, cependant, l’accent est mis sur la recherche sans contrainte d’une jouissance immédiate et où le plaisir sexuel n’est même plus la norme pour les autres types de jouissance : il y a, dans une certaine mesure, une désintrication de la libido sexualis ou, plus analytiquement exprimé, une déliaison de la pulsion sexuelle de mort. Les jeunes générations nient l’asymétrie fondamentale qui existe dans toute relation humaine et ce, paradoxalement, par une valorisation apparente des différences doublée d’une prétention morale à l’égalité.

La laïcité: Histoire d'une singularité française

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