A São Paulo, le cours de yoga de Driss Ghali est perturbé par un voleur poursuivi par la police. Récit.


Se retrouver au beau milieu d’un fait divers, c’est avoir la chance de prendre une leçon de sociologie de la main du maître des maîtres : le réel. Une leçon gratuite et impossible à oublier à condition de s’en sortir indemne.

Ce matin, j’ai eu le privilège d’en faire l’expérience, aux premières loges. Mon seul mérite a été de me lever tôt, bien décidé à reprendre le sport après une année où la procrastination s’est rajoutée aux séquelles d’une mauvaise blessure.

A sept heures tapantes, je pénétrai donc dans l’immense parc de l’Ibirapuera, le poumon vert de São Paulo. Je pris le chemin le plus long, à escient, coupant à travers la pépinière municipale.

Je pris mon temps pour inhaler les parfums acides et violents qu’émettent les plantes tropicales au réveil, je m’emplis les poumons de ce langage propre aux végétaux, un langage qui m’est étranger mais où je soupçonne des menaces, des sourires et des tentatives de séduction. Ensuite, je me retrouvai nez à nez avec le cours de yoga le plus sexy de la planète. Il a lieu chaque matin sous une immense marquise en bois qui ressemble à une serre pour êtres humains. Une dizaine de beautés à la fleur de l’âge s’étaient donné rendez-vous exauçant un vœu que j’avais fait la veille avant de me coucher. J’aime quand l’univers conspire en ma faveur. Elles avaient toutes la peau claire mais évitaient la monotonie grâce à une infinité de nuances. Une main invisible présentait à mon regard les variations d’une seule et même histoire à l’issue irrémédiablement heureuse. Du teint jaune qui trahit une origine asiatique, encore vivace, au rose clair qui témoigne d’une ascendance allemande, hongroise ou russe. Le monde était étendu à mes pieds, chaque continent ayant élu domicile sur un tapis en polyester d’une couleur différente.

Dans le temps, ce lieu a dû abriter une scierie. De nos jours, il est le point de rencontre de la jeunesse bourgeoise, version fitness et végane. Que Dieu bénisse la tertiarisation de l’économie.

Un drôle de coach

Les jeunes femmes n’avaient d’yeux que pour le coach, un éphèbe aux cheveux bouclés et au torse nu. Il ressemblait à un rachitique tout juste descendu d’un paquebot en provenance de Calcutta. Il devait être très doué pour le yoga et la méditation mais semblait évoluer constamment à la limite de l’inanition. Quel contraste avec la « bonne santé » de ses élèves ! Le fakir promenait son tas d’os le long d’un tatami couleur rose fuchsia. Il arborait un micro-casque beige qui épousait fidèlement le relief de sa pommette saillante et de sa joue effondrée, on aurait dit que l’accessoire avait été conçu sur mesure pour ce profil aberrant. Le micro diffusait au loin sa voix fausse et mielleuse dont les intonations nasales me causèrent, de suite, une vive exaspération : « on lève la poitrine vers le ciel et on inspire doucement, les seins en pointe…doucement, sans forcer… on lève la poitrine vers le soleil et on accepte la caresse de l’univers…on fait le plein d’énergie cosmique »

J’étais jaloux.

Occupé à communier avec le cosmos et son énergie primaire, le groupe n’avait pas noté ma présence, une raison de plus pour m’attarder sur ces visages resplendissants qu’un artiste virtuose avait couvert de poussière d’étoile durant la nuit.

Le gourou au torse nu marchait à pas lents et me fixait des yeux avec un léger sourire qui ressemblait à une invitation. Quel dommage ! J’aurais voulu faire de l’effet à la blonde au body rose ou à l’asiatique aux cheveux longs et soyeux. Tant pis, la vie est injuste et l’amour est enfant de bohême : je m’y résous de bonne grâce.

Soudain, des cris : « au voleur ! au voleur !». Puis, une forme confuse se détacha des bambous géants qui émirent des craquements secs en guise d’alerte. L’intrus sortit de sa cachette en trombe, il contourna le cours de yoga et s’engouffra dans une serre dont les vitres fêlées laissaient entrevoir des plantes grasses, aux formes méchantes.

Photo: Driss Ghali
Photo: Driss Ghali

Il avait la peau foncée, l’apparence soignée et aucune raison de se trouver au milieu des végétaux. Pantalon bordeaux, chemise blanche en lin, blazer beige.

Pendant ce temps, les corps célestes continuaient à tourner autour du soleil dans l’espoir de trouver l’harmonie et éliminer la cellulite. « Et maintenant on se met à quatre pattes sur les avant-bras, les doigts écartés… »

Etant plus lucide qu’étiré, j’ai vite repéré un couple de policiers en VTT venant en ma direction. Cent mètres derrière, trois agents de la sécurité du parc, presque obèses, courraient et levaient les bras comme s’ils appelaient au secours alors qu’ils étaient censés le donner.

« Le voilà ! Le voilà ! Une balle au genou ! Tirez-lui une balle au genou ! Qu’en on finisse!»

Les policiers s’enfoncèrent dans la pépinière, ils furent vite rejoints par des voix éparses, des voix d’hommes venus appuyer la chasse à l’homme. Sans l’avoir prémédité, je me retrouvai au milieu d’un groupe de parfaits inconnus, réunis spontanément dans le seul but de mettre la main sur le « bandit ». Nous avions décidé d’unir nos forces sans savoir s’il était innocent ou coupable, nous ne savions même pas ce qui lui était reproché. Nous formions une société et cette vérité nous suffisait.

Chasse au voleur au sécateur

Me voilà donc au milieu d’une dizaine d’hommes : des jardiniers de la municipalité de São Paulo, munis de bêches et de pelles. Tous habillés en vert comme les résidents d’une colonie pénale américaine, ces colonies rurales où les prisonniers triment dur sous la houlette de méchants shérifs, montés à cheval. Sauf que cette fois, ce sont les prisonniers qui prenaient le fuyard en chasse.

Je me suis tout de même fixé une limite : au premier coup de feu, tu te jettes à terre et tu ne bouges plus. Mon civisme a des limites.

« Château d’eau ! Château d’eau ! »

Les talkies-walkies des gardiens crachaient à l’unisson les informations en provenance du groupe de tête. Nous nous retrouvâmes donc devant une tour blanche, encerclée de parterres de plantes aux feuilles épaisses. A perte de vue, dominait le vert sombre et inquiétant, ce vert brésilien de la forêt primaire, être vivant au désir infini et vertigineux, toujours en manque de lumière et d’humidité.

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« Il n’a pas pu grimper jusqu’au réservoir d’eau, c’est ridicule, il faut le chercher ailleurs, allez ! »

Quel bonheur de participer à une horde ! L’on y collabore spontanément avec son prochain, sans avoir besoin d’un chef ou d’une carte d’Etat-Major. La meute se suffit à elle-même car elle est instinct. Et, ce matin, l’instinct a eu le dernier mot.

« Le dépôt ! Il s’est caché dans le dépôt ! » Cette fois, je me mis en retrait car la femme flic avait dégainé son revolver. Je préférai abandonner le groupe et contourner le hangar par prudence ou peut-être par esprit d’embuscade. Je ne fus pas déçu car le hangar dispose d’une porte à l’arrière qui donne sur une cour entièrement grillagée. Le cul-de-sac par excellence. Une cage à fauve.

« T’es coincé. C’est fini ! Couche-toi ! Couche-toi ! »

Ça y’est, le voilà, à une dizaine de mètres de moi, de l’autre côté du grillage.

Pris au piège, il se recroquevilla comme pour se rendre invisible. Puis, il se jeta au sol :  sur le ventre et les bras en arrière.

La femme flic était très en colère : « fils de pute, tu m’as frappé avec le sécateur ! dis-moi maintenant, il est où ton putain de sécateur, que je te coupe les oreilles avec ». Et paf ! Le jeune homme se prit un coup de pied dans les côtes. Mécaniquement, son corps se cambra sous la douleur et la femme fit deux pas en arrière que son coéquipier comprit comme une invitation à frapper. Il prit son élan et visa les fesses. Boom !

Une justice expéditive ?

La justice venait d’être rendue in situ. Je ne ressentais rien. Je crois dire que les hommes qui m’entouraient se trouvaient dans la même situation. Nous étions satisfaits et vengés. La société, dont nous formions un microcosme, était vengée. Le dérèglement causé par le marginal, le dommage causé à la victime, tout cela venait d’être effacé, d’un trait.

Il m’a fallu observer la tête des jardiniers, mes collègues spontanés, pour me rendre compte qu’ils ressemblaient tous au jeune homme plaqué au sol. Des métis de noirs et d’indiens avec, çà et là, des gouttes de sang portugais. Il aurait pu être leur frère ou bien leur fils.

Les renforts arrivèrent, toutes sirènes allumées. D’une Toyota Corolla flambant neuve, je vis descendre un officier aux épaules larges et constellées d’étoiles. Il balaya du regard les hyènes réunies en arc de cercle sans se préoccuper de l’animal blessé qui gisait à ses pieds. La femme prit les devants et fit le salut militaire. Le visage crispé, elle semblait mobiliser des ressources mentales immenses avant d’ouvrir la bouche et faire son rapport.  Elle ne se doutait pas que son short était entaillé de haut en bas, sur une dizaine de centimètres. Il y a donc bien eu attaque au sécateur. A son salut, le chef rétorqua d’une voix grave : « J’ai pas pris mon petit-déj, t’aurais quand même pu attendre que j’avale mon café avant de me faire courir comme ça de bon matin! ». La bureaucratie venait de faire son entrée en scène. Il était temps que je m’en aille.

Soudain, un homme sauta par-dessus la haie – celle que le bandit n’osa même pas escalader – et se mit à le frapper. J’ai compté cinq ou six coups de pied puissants, distribués entre le derrière et le bas du dos. Il repartit de la même manière qu’il était arrivé : en sautant par-dessus le grillage et sans faire cas de la présence de la police. Une scène inoubliable.

Le jardinier à mes côtés résuma parfaitement la situation: « En voilà un qui avait besoin de déstresser ! »

L’officier demanda à ce qu’on aide le prisonnier à se lever. « Tu tiens le coup fiston ? Tu sais ce qui t’attend au moins ?  T’as pas de bol, je te le dis tout de suite, la victime va porter plainte »

Il me fallait mettre les voiles. Je voulais garder le souvenir du travail bien fait.

En repartant, j’avais le tournis. Soulagé et préoccupé en même temps. La justice a été rendue et cela m’emplissait d’un sentiment de plénitude. L’animal social était heureux. Pourtant, je me trouvais bête et surtout incohérent car frapper ou laisser frapper un homme isolé ne correspond pas à la notion la plus aboutie des droits de l’homme. Ni encore moins de l’honneur.

Mes pas me conduisirent à la marquise, le cours de yoga touchait à sa fin, les corps se relevaient délicatement comme une fleur qui se remet sur pied après une averse passagère. Harmonie et Equilibre. Je devrais peut-être me laisser faire moi aussi et suivre les conseils du fakir. Parfois, il suffit d’arquer le corps et de se laisser caresser par les rayons du soleil.

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