Dans un livre écrit il y a plus de dix ans, Didier Blonde nous raconte la quête d’un amour impossible. Quant à Jan Baetens, il fait paraître Une fille comme toi, un récit étonnant où les personnages changent régulièrement de nom et de visage. 


Didier Blonde a écrit en 2009 Un amour sans paroles (Gallimard). Ce livre magnifique raconte la quête d’un amour impossible pour une actrice morte, Suzanne Grandais, étoile filante du cinéma muet des années 1910 à 1920, admirée de son vivant et ayant tourné avec les plus grands de l’époque (dont Feuillade), morte à 27 ans dans un accident de voiture, puis tombée dans l’oubli. Des décennies plus tard, le narrateur d’Un amour sans paroles va découvrir par hasard l’existence de cette actrice, en tomber furtivement amoureux, l’oublier à son tour, puis découvrir les notes d’un autre admirateur de Suzanne Grandais, adorateur de l’actrice puis de son fantôme. Suzanne Grandais survivra dans l’esprit des deux hommes, projetée sur la toile nocturne des songes, image muette « d’un visage, d’une silhouette, d’un sourire », fruit de tous les fantasmes. Figée dans leurs souvenirs, rehaussée par sa jeunesse éternelle, l’image cinématographique de l’actrice restera imprimée sur l’écran spectral des amoureux comme une photographie se répétant à l’infini. À la fin du livre, le narrateur s’interroge : « Palimpseste des souvenirs. A quelle inconnue de ma mémoire ai-je donné le nom de Suzanne Grandais – et son visage comme un masque mortuaire ? Elle est là comme un mot qui hésite sur le bout de la langue, le bougé d’une silhouette au bord d’une photographie. […] N’est-ce, moi aussi, qu’une image que je poursuis ? »

Un ciné-roman-photo très prisé dans les années 1950-60

L’historien et poète Jan Baetens poursuit lui aussi les images. Il collectionne des ciné-romans-photos, genre très prisé dans les années 1950-60 qui consistait à reprendre sous un format papier-photographique un film réellement projeté sur les écrans. Il fait paraître aujourd’hui Une fille comme toi (Jean Boîte Éditions – JBE Books), sorte de “palimpseste des souvenirs” de l’auteur puisque ce nouveau ciné-roman-photo est composé de trois cents photogrammes tirés de sa collection privée (mille cinq cents ciné-romans-photos). Une fille comme toi est par conséquent le ciné-roman-photo d’un film qui n’a jamais existé mais dont nous reconnaissons de nombreuses scènes et les vedettes de cinéma de cette époque.

Les photogrammes utilisés étant strictement ceux des différents romans-photos d’origine (cadrages, textes, typographies…), Une fille comme toi décline un étonnant récit où les personnages changent de nom et de visage à presque chaque plan, dans des décors toujours nouveaux. Le lecteur a la sensation de lire un rêve, une aventure étrange dont l’onirisme est amplifié par les changements d’atmosphère comme par les photographies aux qualités inégales.

Didier Blonde.  © Francesca Mantovani/ Gallimard
Didier Blonde. © Francesca Mantovani/ Gallimard

Didier Blonde fait revivre l’oubliée et fantomatique Suzanne Grandais sur l’écran de ses rêves ; Jan Baetens réécrit un ciné-roman-photo empli de spectres cinématographiques. L’image photographique, à l’inverse du déroulement infatigable de l’image animée, laisse une grande liberté d’interprétation. Le rêveur est à son aise au bord de l’image figée, il peut s’y reposer et laisser libre cours à son imagination. Qui se souvient de ses rêves se souvient souvent d’abord de plans fixes, visages ou paysages, saccadés, brouillés, intemporels. Une histoire apparaît, mais mouvementée et étrange, au milieu d’un chaos d’images, et se transforme en un souvenir difficilement racontable, d’où émergent quelques clichés plus ou moins nets, apparemment sans lien. Apparemment…

Une déclaration d’amour à un genre disparu

Une fille comme toi est un de ces rêves. Des fantômes magnifiques sortis de l’écran se laissent admirer sur le papier et chamboulent nos sens : Ingrid Bergman y côtoie Dany Carrel, Michèle Morgan ressemble à Danièle Delorme qui ressemble à Anouk Aimée, une inconnue se transforme en Marina Vlady. L’homme y est tour à tour transi d’amour, viril, impuissant, violent, et prend indifféremment le visage de Bébel, Jean-Claude Brialy, Bernard Blier ou Burt Lancaster.
Godard, Visconti, Cayatte, Hitchcock, et d’autres moins connus, co-dirigent malgré eux Une fille comme toi, film qui n’existe que sous le format populaire du roman-photo créé par Jan Baetens et qui mêle tous les genres du cinéma : Hélène de Troie et le Prince Corbera de Salina du Guépard y descendent de leur piédestal et se mêlent aux aventures ordinaires de couples qui s’enlacent puis s’entretuent ; un homme crocodile et une tarentule géante y peuplent les cauchemars d’une femme qui s’interroge sur son amant ; un meurtre y a lieu et le meurtrier a les traits de trois acteurs différents.

Photogrammes issus du livre de Jan Baetens "Une fille comme toi", parmi une collection de plus de 1500 ciné-romans-photos.

Photogrammes issus du livre de Jan Baetens "Une fille comme toi", parmi une collection de plus de 1500 ciné-romans-photos.
Photogrammes issus du livre de Jan Baetens « Une fille comme toi » (JBE Books), parmi une collection de plus de 1500 ciné-romans-photos.

Une fille comme toi, en plus d’être une réflexion sur l’art, l’imaginaire et les possibilités modernes de réécriture inventive, est une déclaration d’amour à un genre disparu auquel Jan Baetens redonne ses lettres de noblesse en créant une fiction inédite sous la forme d’un roman-photo à la fois populaire et conceptuel. Cette fiction est le “palimpseste des souvenirs” cher à Didier Blonde, la réécriture d’une mémoire, celle de nouveaux souvenirs imaginés par quelques-uns, amoureux, théoricien, poète, historien ou éditeur, ne faisant plus qu’un à la recherche « du même plaisir, du même travail, intensifier la vie » (Truffaut).

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