Le souverainisme, préempté aujourd’hui par le Rassemblement national, pourrait reprendre des couleurs si une personnalité de droite non issue d’un parti politique l’incarnait intelligemment.


L’académicien et historien René Rémond a expliqué à moult générations d’étudiants que la droite française se divisait en trois catégories. Le souverainisme n’en était pas une et je n’ai pas même souvenir que le mot apparaît une seule fois dans son ouvrage de référence de près de 600 pages.

Le « souverainisme », un mot importé du Québec

Etre souverain est tout simplement être maître chez soi. Comment donc ne pas être souverainiste, a fortiori lorsqu’on est de droite et qu’on ne se réclame – collectivement, en tout cas – ni de l’humanisme, ni de l’internationalisme mais avant tout du parti de la France? Force est pourtant de constater que les deux seules catégories rémondiennes qui subsistent et s’affrontent aujourd’hui à droite de l’échiquier politique français, à savoir les orléanistes (qu’on dit aujourd’hui libéraux et européens) et les bonapartistes (que leurs adversaires qualifient avec mépris de populistes), n’ont pas de vision commune de la souveraineté… et donc encore moins du souverainisme.

Peu nombreux sont les Français qui en connaissent l’origine et en comprennent les contours. L’idée vient de la « Belle Province » (le Québec) et était une sorte d’euphémisme lexical destiné à éviter de parler de séparatisme ou d’indépendantisme. Il fut employé pour la première fois dans un manifeste du « Mouvement Souveraineté-Association » de René Lévesque, parti politique créé fin 1967 suite au discours public prononcé à Montréal par le général de Gaulle, dont la célébrissime phrase « Vive le Québec libre ! » déclencha d’ailleurs une crise politique avec le Canada. Le parti québécois, héritier actuel de ce mouvement, qui n’aura finalement jamais su convaincre de la nécessité d’une indépendance, a aujourd’hui malheureusement beaucoup perdu en crédibilité et ne se risque plus souvent à utiliser le terme. Trente ans plus tard, la France s’en empare – dans un sens différent, quoique… – sous la plume de l’essayiste et homme politique Paul-Marie Coûteaux. Alors député européen et membre du RPF de Pasqua, il est aujourd’hui proche de Dupont-Aignan, seul allié politique de Marine Le Pen au second tour de la dernière élection présidentielle.

Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002
Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002

Le souverainisme désignait ainsi le rassemblement de tous les défenseurs de la souveraineté nationale… de droite, de gauche ou gaullistes. Je sais bien que le distinguo entre droite et gaullisme fait aujourd’hui sourire, puisqu’il n’est un homme politique ni un parti en France qui ne revendique l’héritage du général de Gaulle, y compris ceux qui l’ont le plus combattu (PS et ex-FN en tête). « Hélas », dira le RPF en 2013, « le souverainisme n’aura jamais produit l’effet escompté et, là où le gaullisme était parvenu à transcender les clivages, le souverainiste échoua. Les souverainistes des deux camps restèrent bien ancrés dans leur famille politique d’origine et ne se réunirent que rarement ». Il n’empêche que, pour en revenir à René Rémond, il semble que ce soit la droite populiste/bonapartiste, désormais solidement incarnée par le Rassemblement national devenu premier parti de France, qui ait préempté le terme de souverainisme et s’attache à en définir les contours. Non sans difficultés, d’ailleurs.

Le besoin d’un État fort

La contestation de l’Union européenne depuis le référendum de 2005 – celle-ci étant à tort ou à raison considérée comme « bénéficiaire » des abandons successifs de souveraineté nationale – est grandissante. Régionalisme comme nationalisme profitent de cette défiance à son égard. Toutefois, le Frexit n’est toujours pas une idée populaire parmi nos compatriotes – on se souvient du cafouillage de Marine Le Pen lors du débat de second tour sur la sortie de l’euro, qui lui avait été grandement reproché. Cela dit, dans ces temps de grands bouleversements économiques et géostratégiques, on ne peut exclure que ce souverainisme national reprenne force et vigueur dans un avenir proche, si par exemple la Grande-Bretagne en démontre l’efficacité après un Brexit annoncé comme « dur ». Sous l’impulsion aussi de nouvelles figures, à l’image d’un Onfray (homme de gauche) ou d’un Zemmour (homme de droite), qui dénoncent le caractère anti-démocratique et/ ou l’impéritie de l’organisation actuelle de l’Union. De surcroît, la crise sanitaire mondiale n’a pas aidé l’Europe à « exister » et, ce, même si la Banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne et les chefs d’Etat libéraux (France et Allemagne en tête) font aujourd’hui tout pour démontrer l’utilité financière des institutions communautaires dans un environnement économique à haut risque sur le Vieux continent.

À lire aussi, David Arveiller : Zemmour le jacobin et Onfray le girondin pourraient s’entendre

La droite libérale (ou orléaniste) demeure européiste et donc méfiante à l’égard de ce qu’elle persiste à appeler repli sur soi. Si les libéraux Juppé et Fillon furent empêchés en 2017 alors qu’ils étaient tour à tour donnés gagnants, les ex jupéistes triomphants (Philippe, Le Maire, Darmanin) restaient fidèles à leur credo euro-libéral de toujours. Leur souverainisme se devait donc d’être européen et non national. Depuis les gilets jaunes, ils furent progressivement contraints de reconnaître l’importance d’un État régulateur puissant. Le réel s’impose aujourd’hui sans fard, certaines nations européennes mieux armées s’en sortant à l’évidence nettement mieux que nous. Pour autant, le logiciel libéral a la vie dure et nos édiles ont du mal à en tirer toutes les conséquences: le souverainisme, c’est l’égoïsme national et le nationalisme, c’est la guerre. CQFD

« Souverainisme européen » : un oxymore

Pour la droite populiste (ou bonapartiste) en revanche, celle qui a le vent en poupe partout en Europe et qui rêve d’une France illibérale, la souveraineté est nécessairement nationale et parler de souverainisme européen comme le faisait encore récemment le président Macron ne peut être qu’un oxymore. Mais quel contenu met cette droite aujourd’hui majoritaire dans un mot devenu valise depuis qu’il est récupéré… y compris par la France insoumise? En effet, ni LR ni le RN ne se risquent plus à proposer la sortie de l’euro et encore moins le Frexit, qu’ils savent encore impopulaires. Les discours oublient ainsi souvent les questions complexes de souveraineté monétaire ou agricole et se contentent de faire mention de réindustrialisation et de contrôle des frontières, que ce soit pour lutter contre les mouvements migratoires massifs ou taxer les produits d’importation trop compétitifs. Pour autant, ils savent que le coût de la main d’œuvre et le carcan de l’euro empêchent toute dévaluation et que la fiscalité est plus élevée en France que chez nos voisins. Sans oublier les directives de l’Union européenne « obligeant » les pays membres à accueillir les migrants ou à maintenir le regroupement familial instauré… par Giscard!

Si évoquer et invoquer le souverainisme ne leur coûte pas grand-chose puisqu’ils sont dans l’opposition, adopter des mesures souverainistes sans sortir de l’Union européenne s’ils parviennent demain aux responsabilités sera la quadrature du cercle. Sans doute la droite populiste sera-t-elle un jour contrainte de revenir à des propositions plus radicales si elle veut garder – et amplifier – le vote populaire qu’a réussi à acquérir le RN. Peut-être une personnalité de droite non issue des rangs d’un parti politique trouvera-t-elle alors la clé de sortie de l’Europe maastrichtienne pour siphonner les voix du RN – comme l’avait fait Sarkozy en 2007? De ces millions de voix de Français découragés qui se sentent envahis, accablés de taxes et qui craignent pour l’avenir de leurs enfants.

Lire la suite