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L’hôpital, une histoire de malades !

L’hôpital, ça fait moins peur en vrai qu'à la télé

L’hôpital, une histoire de malades !
CHU de Limoges, 24 septembre 2020.© BURGER/PHANIE/AFP

Cyril Bennasar a rendu visite à sa mère hospitalisée avec le Covid. Sa conclusion est sans appel: l’hôpital, ça fait moins peur en vrai qu’à la télé.


J’attends, planté entre la porte close du bureau des infirmières et la double porte bleue au battant gauche grand ouvert et au battant droit fermé avec un panneau scotché dessus : « Attention-unité Covid-entrée interdite à tous les visiteurs ». Je ne suis pas venu voir ma mère, enfermée dans une chambre depuis une semaine à l’hôpital d’Arpajon, mais discuter avec le médecin de sa santé et de sa sortie. Le matin au téléphone, il a répondu un peu sèchement à ma demande de le rencontrer : « Monsieur, le matin je fais mes visites, vous me dérangez, rappelez après 14 heures ! » J’ai juste eu le temps de glisser timidement : « Après 14 heures, je peux passer vous voir ? » Et il m’a répondu, exaspéré : « Oui, jusqu’à 18 heures, là, je fais mes visites. » Et pour clore la conversation, même si son ton ne convenait pas pour un innocent (je ne savais pas pour ses visites, une standardiste me l’avait bien passé…), j’ai préféré me soumettre en excuses devant ce docteur revêche qui tenait ma mère de 80 ans entre ses seringues.

Bureau des rigolades

En arrivant devant l’entrée de l’hôpital, j’ai croisé un vieil Arabe qui fumait sa clope dehors, et  puis une infirmière venue au pas de charge le chercher : « Vous n’avez pas le droit de sortir, vous le savez. On vous préviendra quand votre femme sera là. Allez, on rentre, vite, monsieur (nom arabe). » Le type s’est mis à la suivre mollement en riant. Je suis arrivé jusqu’à l’accueil puis monté au troisième. J’ai abordé une infirmière à l’entrée de la zone interdite, que j’imaginais comme à la télé : unité étanche, locaux sous cloche, service saturé au personnel manquant, d’où parlent des soignants au bord du burn out et où l’on n’entre qu’habilité et habillé en cosmonaute. Elle m’a invité à attendre, à la limite de la zone bleue, le temps de prévenir le docteur Hamibi de ma présence en m’assurant qu’elle ne m’oublierait pas avant de s’enfermer dans un bureau. Et depuis, j’attends, coincé entre deux portes. Confiant et interdit devant le panneau Covid, j’entends des bavardages et des rires de filles venus du bureau, et je vois passer par la porte ouverte sur la zone dangereuse des infirmières qui viennent des ascenseurs, un employé avec un carton sous le bras, une autre avec un chariot de ménage, tous masqués, mais sans gel sur les mains, faute de flacon à l’entrée.

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À un moment, un gars dans la cinquantaine et dans mon genre, respectueux des consignes, arrive avec des sacs plastiques à la main, s’arrête devant le panneau et attend que quelqu’un vienne, en jetant des regards sur le couloir qui file jusqu’à son père, inapprochable et allongé quelque part derrière une porte. Une soignante sortie du sketch des Inconnus à l’hôpital finit par se pointer en se dandinant : « C’est pour quoi monsieur ? » Le type explique en lui montrant ses sacs qu’il apporte des magazines, des gâteaux et du papier toilette à son père. Avec des airs de douanière, elle inspecte les sacs : « Le papier toilette on en a, les gâteaux c’est d’accord, mais les magazines on ne peut pas. C’est le Covid monsieur ! » Le gars repart avec deux sacs sur trois, s’excuse et remercie. Et si le papier molletonné pour le vieil homme ne passe pas, le va-et-vient continue. Une femme et deux ados arrivent, passent sans s’arrêter en ajustant leur masque et disparaissent à l’angle du couloir. Puis une vieille femme voilée entre avec un cabas, et rejoint dans le couloir le type qui fumait en bas, un malade du Covid donc. Et j’attends, à quelques portes de ma mère et à quelques dizaines de mètres que seule ma bonne éducation me retient de franchir pour la rejoindre.

Elle n’est pas facile votre mère!

Pas longtemps. Enfin une demi-heure. Sans nouvelles du docteur, après un rire de trop venu d’où l’on avait promis de ne pas m’oublier, je m’avance dans le couloir. À l’angle, je vois qu’il est vide. Je pars à droite. Je regarde les silhouettes à travers les hublots opaques des portes et à la troisième, dans le doute, j’ouvre. C’est sa chambre. Je m’y enferme et je m’installe pour une petite heure de retrouvailles sans être dérangé. Ma mère est en voie de guérison, mais n’a pas encore retrouvé toute sa tête. Elle se plaint, maudit le médecin : « Un incompétent, un péteux, un connard d’Arabe susceptible. » Elle dénonce des complots : si elle a vomi, c’est qu’ils essaient des vomitifs sur les malades, si on la garde, c’est qu’ils veulent occuper les lits. Elle confesse qu’elle a tout jeté dans sa chambre et insulté les infirmières un soir où on ne lui répondait pas, mais que ça va maintenant, elle est prête à attendre deux jours, le médecin a garanti une sortie vendredi. Et puis son visage s’enchante, elle me raconte les films qu’elle a vus avant d’être là. Elle se souvient de tout Out of Africa, de Meryl Streep qui s’agenouille pour demander la protection de ses « Kikouyous ». Elle est émue. Elle répète : les « Kikouyous ». Elle les voit, elle est au cinéma.

Je suis plus rassuré qu’en regardant la télé

En repartant, je croise dans le couloir deux infirmières affairées autour d’un chariot qu’elles déplacent pour me laisser passer dans l’indifférence générale. Je repasse devant le bureau des rigolades et en sortant, je téléphone au docteur que je n’arrive pas à voir. Il me répond tout de suite. « Si sa santé reste stable, elle sort dans deux jours », et ajoute : « Mais, elle n’est pas facile votre mère ! » J’espère qu’elle ne lui a pas tout dit dans un moment d’égarement. Je l’excuse, reconnais qu’elle n’est plus elle-même et je le remercie, faux-cul comme la première fois et pour la même raison. Je repars avec un autre regard sur la guerre contre la pandémie, la maladie qui flambe, la crise sanitaire, le mal des soignants et la tension à l’hôpital. En tout cas à l’hôpital d’Arpajon. Et je suis plus rassuré qu’en regardant la télé.

Novembre 2020 – Causeur #84

Article extrait du Magazine Causeur


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Cyril Bennasar, anarcho-réactionnaire, est menuisier. Il est également écrivain. Son dernier livre est sorti en février 2021 : "L'arnaque antiraciste expliquée à ma soeur, réponse à Rokhaya Diallo" aux Éditions Mordicus.

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