Éric Zemmour et Michel Onfray, en dépit de leurs différences, défendent tous deux la culture classique française. Ne pourraient-ils pas s’entendre pour créer un mouvement patriotique en vue de la prochaine échéance électorale?


La construction de la France s’est faite il y a mille ans selon un schéma centralisé, l’État ayant donné naissance à la nation, contrairement au développement de tous nos voisins européens ayant bâti leur État à partir de la langue ou de l’ethnie. Aucune surprise donc à ce que le modèle politique jacobin ait perduré et que nos concitoyens attendent tout de l’État central. Et ce, en dépit des lois de décentralisation de 1983 puis des transferts de compétences successifs opérés au profit des collectivités locales, souvent d’ailleurs plus sous la forme d’un transfert de charges et de responsabilités que de recettes et de pouvoirs… ce dont se plaignent évidemment les élus locaux.

Si la crise sanitaire récente a fait la preuve d’une impéritie de l’État et d’un surgissement remarquable – par dépit- de ces régions, départements, communautés de communes et municipalités qui ont dû gérer la pénurie, nous sommes encore bien loin du modèle girondin qu’Onfray appelle de ses vœux depuis si longtemps. Zemmour, colbertiste (ou jacobin) dans l’âme, sourit à ces vœux qu’il qualifie de pieux, citant à l’envi le Président Pompidou: « La France des régions a déjà existé… ça s’appelle le Moyen-Age ». Pourquoi cette querelle qui peut sembler byzantine entre jacobins et girondins (pour reprendre les termes révolutionnaires) aurait-elle un intérêt aujourd’hui, à l’approche d’une nouvelle élection présidentielle dans un contexte mondial aussi troublé? Qui, hormis les potentats locaux, se préoccuperait du fait que l’État central devrait – par exemple gérer lycées ou routes nationales en lieu et place des régions? Du moment que le pays fonctionne correctement, la répartition des rôles a peu d’importance pour le citoyen. Or, c’est là que le bât blesse.

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Le délitement de la nation française

La nation française s’est progressivement délitée au cours des dernières décennies, à la fois « par le haut » et « par le bas ». Autrement dit, sous le poids d’une Europe communautaire obsédée par le droit et le marché (mondialisation, en fait la financiarisation de l’économie et la désindustrialisation) et par une immigration massive et incontrôlée. Le tout couronné par un système éducatif en perdition qui fait perdre à nos jeunes compatriotes la compréhension de ce qui fait leur identité. Notre État, théoriquement souverain et puissant, a non seulement cessé de jouer son rôle protecteur vis-à-vis de la nation française, mais il l’a vu se fracturer comme jamais. À la surprise générale, les fameux gilets jaunes ont ainsi émergé à l’occasion d’une taxe sur l’essence et une circulaire sur la limitation de vitesse, alors que nombre de spécialistes (Guilluy en tête) informaient depuis longtemps de la fracture à l’œuvre. Désorganisés, les GJ furent rapidement récupérés par l’extrême-gauche – sociologiquement pourtant, ils ont voté Marine Le Pen en 2017. Dès lors, toute revendication de leur part est devenue inaudible, bien loin de ce que l’on pouvait attendre d’un grand mouvement populaire.

Nous en revenons à la crise sanitaire, laquelle a mis en évidence ce que nos responsables savaient ou auraient dû savoir de longue date: l’état désastreux du système hospitalier français qui verrouille tout choix économico-politique (trois à cinq fois moins de « lits » qu’en Allemagne dans les services de soins intensifs) et son corollaire, l’absence quasi totale de souveraineté industrielle. Lorsque l’Allemagne put mettre en branle ses usines (masques, gels et/ ou tests), la France en fut réduite à faire le tapin sur les tarmacs chinois. Cette impuissance nous conduisit à un premier confinement généralisé de type médiéval avec comme effet, des projections de récession économique cataclysmiques jusqu’à un improbable retour à la case départ en 2022.

Souverainisme de gauche et souverainisme de droite

Quel rapport avec Zemmour et Onfray? Le souverainisme, pardi. De droite ou de gauche, nationaliste ou régionaliste, jacobin ou girondin, aucun des deux n’avait attendu les crises récentes pour réclamer davantage de cette souveraineté sans laquelle la peuple français ne relèvera jamais la tête, au sens propre comme au sens figuré. Si ces patriotes, républicains chacun à leur manière et devenus figures incontournables du débat politique national, ont tous deux voté non au traité de Maastricht et re-non au « projet Giscard » de constitution européenne, s’ils pestent tous deux logiquement contre les oukases de l’UE qui grignotent chaque jour davantage la souveraineté nationale, ils ne semblent pas d’accord sur la façon de retrouver notre indépendance. Arrêt de l’immigration pour l’un, « décolonisation des provinces » pour l’autre. Union des droites avec ouverture à la gauche non libérale pour Zemmour, jonction des souverainismes pour Onfray. Simple querelle sémantique ou véritable divergence?

Zemmour et Onfray, deux patriotes

À les lire et les écouter tous deux depuis des années, je ne vois pas grand-chose qui les sépare. Onfray a de longue date cessé de pointer la politique étrangère de la France et a accepté de dénoncer l’imposture que constitue l’islamophobie. Il condamne de plus en plus fermement les propos et agissements antinationaux et antirépublicains des groupuscules racialistes, indigénistes ou décoloniaux qui gangrènent non seulement nos banlieues mais aussi, ce qui est encore plus grave, nos universités, nos syndicats, nos entreprises publiques et même nos partis politiques.

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Zemmour discute de plus en plus volontiers avec certaines personnalités de gauche, rappelant à l’occasion l’histoire glorieuse de la IIIe République. Zemmour et Onfray confrontent régulièrement en public leur vision de la France et se comprennent de toute évidence très bien, je dirais même au-delà des mots, dans leur fibre patriotique. L’un est un Français de branche, l’autre de souche. L’un a les deux pieds dans la terre grasse de la Normandie lorsque l’autre a grandi dans les banlieues populaires de la ceinture rouge parisienne après que ses parents ont dû quitter quitter l’Algérie nouvellement indépendante (avant que ladite ceinture se transforme en croissant islamique).

Les deux intellectuels connaissent leur histoire de France mieux que nombre de nos « professeurs d’histoire » et tous deux sont des pessimistes selon la définition gramscienne, c’est-à-dire à la fois lucides et volontaires. Les deux sont joyeux car comme le disait un jour Onfray, ce n’est pas parce que le Titanic coule qu’il ne faut pas finir son verre de Champagne. Ils ont à cœur de sauver ce qui peut encore l’être des paysages français (éoliennes), du mode de vie français (foulard islamique), de la transmission des textes français (école).

Bref, de cette culture classique française qui éblouit le monde par son brio, aujourd’hui réduite à peau de chagrin quel que soit le bout par lequel on aborde la question (au hasard… le niveau de français oral et écrit des élèves de Terminale comme du personnel politique et médiatique). Je me demande donc pourquoi ils ne sont pas encore parvenus à un accord pour créer un mouvement patriotique en vue de la prochaine échéance électorale. Il est vrai qu’il reste deux ans avant l’élection présidentielle, la seule qui compte encore dans ce pays, n’en déplaise aux girondins. Ni Trump ni Macron ne s’étaient encore déclarés deux ans avant leur triomphe, souvenons-nous en. Tous les espoirs sont donc permis.

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