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“Hold-up”: quand l’esprit de contradiction systématique mène au complotisme

“Hold-up”: quand l’esprit de contradiction systématique mène au complotisme
Capture d'écran YouTube

Dans le documentaire Hold-up, chercheurs, médecins, mais aussi citoyens lambda, reviennent sur la pandémie de Covid-19, les origines du virus et les réponses des autorités face à la pandémie. L’ambition était noble, mais à vouloir apporter à tout prix la contradiction aux thèses les plus propagées par les grands médias, le documentaire se fourvoie dans le complotisme.


Le documentaire Hold-up commençait pourtant bien. Oui l’extension du masque à la population générale est discutable, d’autant plus que l’OMS a toujours émis des doutes sur son efficacité chez des personnes qui le portent souvent de manière inappropriée (sous le nez, mauvais ajustement, réutilisation, manipulation sans se désinfecter les mains, etc.).

Oui le confinement total est un moyen archaïque et très discutable de répondre à une pandémie. Et si, comme le souligne Michael Levitt, prix Nobel de Chimie, on peut pardonner un premier confinement, persévérer dans cette stratégie aux effets néfastes multiples parfois mortels est diabolicum. Lorsqu’un chauffeur de taxi confie son incompréhension face aux mesures sanitaires prises par le gouvernement, il semble évoquer de façon brouillonne le dilemme du tramway utilisé par les chercheurs en sciences cognitives qui étudient la morale : un tramway dont on a perdu le contrôle fonce sur cinq ouvriers. Dans un cas, vous pouvez modifier l’aiguillage via une manette qui ferait dévier le tramway sur une autre voie où se trouve un seul ouvrier : celui-ci mourrait mais permettrait de sauver les cinq autres. Dans un autre cas, vous pouvez pousser un homme obèse qui se trouve sur une passerelle et qui grâce à son poids arrêterait le tramway et sauverait les cinq ouvriers. Certes c’est grotesque mais chaque fois c’est le même résultat : en moyenne 90% des personnes répondent qu’elles activeraient la manette mais refuseraient de pousser l’obèse. Comme la majorité des Français, le gouvernement n’est pas capable d’assumer la mort immédiate de personnes âgées et/ou comorbides atteintes de la Covid-19, mais est prêt à supporter les décès indirects du confinement, et ce même s’ils peuvent être plus nombreux et concerner des personnes plus jeunes.

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Non, le gouvernement n’est pas assoiffé d’autoritarisme comme on l’entend dans le documentaire. Il est, comme le reste de la population, pétri de moraline, et pour la justifier il fait peur, se fait peur, car rien de plus contagieux que cette émotion primitive. Comme le rappelle un des intervenants dans le documentaire, « à partir du moment où vous faites croire à quelqu’un qu’il est en danger de mort vous en faites ce que vous voulez ». Une étude menée auprès d’habitants de 96 pays a montré qu’à mesure que la menace perçue de la pandémie de Covid-19 augmentait dans les populations, l’influence de l’orientation politique (être conservateur ou libéral) sur la peur liée à la pandémie disparaissait tandis que l’influence de la personnalité (propension à être anxieux, difficulté à gérer le stress) persistait[tooltips content=”Lippold et al., Frontiers in Psychology, 2020.”](1)[/tooltips]. En clair, plus la mort parait imminente et plus on arrive à un consensus politique sur la nécessité d’agir vite et fort, et cette propension repose sur un mécanisme non rationnel, celui lié à la difficulté à gérer la peur.

Létalité, hydroxychloroquine, Big pharma…

Oui il faudrait s’interroger sur ces projections erronées de 400 000 morts liés à la Covid-19 en l’absence de confinement faites à partir de données que l’on commençait tout juste à accumuler. On peut regretter d’ailleurs que le documentaire n’explique pas clairement en quoi ce chiffre s’est avéré être faux plutôt que de se perdre une nouvelle fois en conjectures complotistes. Comme le démontre simplement dans un journal médical le Pr. Dominique Baudon, médecin spécialiste de santé publique et de maladies infectieuses, si l’on prend une létalité désormais admise de 0,5% pour la Covid-19, pour atteindre les 400 000 décès en France il faudrait une population de 80 millions de sujets (400 000 / 0,005)[tooltips content=”Baudon, Journal International de Médecine, 2020.”](2)[/tooltips], loin des 67 millions d’habitants actuels.

Oui il y a une discussion à mener sur le nombre de décès à attribuer à la Covid-19 : il faudrait distinguer les patients morts de la Covid-19 et ceux testés positifs au SARS-CoV-2 et dont l’espérance de vie était conditionnée par leur grand âge ou une pathologie incurable. En accusant les médecins de « coter Covid-19 » leurs patients par mercantilisme comme le font certains dans le documentaire plutôt que par facilité administrative on ferme la porte à un débat qui pourtant mériterait d’être ouvert.

Oui il faudra un jour faire le point sur l’hydroxychloroquine. Bien que les études montrent l’absence d’efficacité notable chez des patients hospitalisés, aucun élément à ce jour ne permet d’affirmer qu’elle ne serait pas efficace chez des patients pas ou peu symptomatiques ou en prévention. Mais penser que les médecins qui ont choisi de travailler dans le secteur public, comme le Pr. Karine Lacombe, porte-voix médiatique du courant scientifique anti-hydroxychloroquine, courent après quelques milliers d’euros au risque de mettre en péril la santé de leurs patients, c’est ignorer l’histoire de ces médecins français qui choisissent une carrière hospitalo-universitaire. Car si on peut leur reprocher parfois un égo démesuré qui compense un salaire loin de l’être, on ne peut croire qu’ils soient cupides. Lorsque l’on assiste au « lynchage » des auteurs de la méta-analyse récente qui soutient l’inefficacité de l’hydroxychloroquine[tooltips content=”Fiolet et al., Clinical Microbiology and Infection, 2020.”](3)[/tooltips], là encore les critiques relayées dans le documentaire ignorent qu’il est normal qu’une méta-analyse élimine des études présentant des biais selon les critères actuellement admis dans la littérature scientifique. Ce qui est critiquable est la dérive de la médecine qui, élevée au rang de science, pâtit des mêmes travers que celle-ci: toujours plus de données pour toujours moins de cerveaux capables de les analyser. Les méta-analyses qui s’éloignent de la médecine personnalisée, pourtant prônée ces dernières années dans les milieux universitaires médicaux, ne nous donnent accès qu’à la face émergée de l’iceberg.

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Oui l’industrie pharmaceutique est plus attachée à vendre des traitements qu’à éradiquer des maladies, ce qui ne veut pas dire qu’en poursuivant son objectif premier elle ne participe pas à traiter efficacement les maladies. Penser que les entreprises pharmaceutiques ou des dirigeants puissants créeraient des maladies comme le laisse parfois entendre le documentaire, c’est prêter bien trop d’intelligence ou de connaissances à une poignée d’êtres humains. La nature reste pour l’heure bien plus douée et a bien plus d’expérience que nous pour créer des formes de vie capables de se propager aux dépens d’autres.

Le retour de Luc Montagnier

Les questions soulevées par ce documentaire auraient mérité plus de rigueur journalistique. Le minimum étant de vérifier les propos de personnes qui ne sont ni médecins ni chercheurs, comme ce lanceur d’alerte qui parle d’une PCR à 50 cycles (en tant que virologue je n’ai jamais vu en France et n’ai jamais rendu un résultat allant au-delà de 40 cycles). On peut regretter aussi que le seul virologue interrogé soit le Pr. Luc Montagnier dont les capacités de raisonnement scientifique laissent à désirer depuis quelques années. Quant aux intervenants plus sérieux comme le médecin et ancien ministre Philippe Douste-Blazy, l’épidémiologiste Laurent Toubiana ou le prix Nobel de Chimie, leurs propos sont noyés dans ce flou complotiste qui rôde tout au long du documentaire et atteint son acmé avec une sage-femme qui découvre pétrifiée l’extrait d’une conférence du Dr. Laurent Alexandre, tronquée à dessein pour laisser entendre qu’il ferait l’apologie d’un homo deus poussé à éliminer les inutiles de la société[tooltips content=”Le Dr. Alexandre au contraire plaide pour une réflexion sur la façon d’inclure ceux qui pourraient ne plus trouver leur place dans une société régie par l’intelligence artificielle.”](4)[/tooltips]. Ce final pathétique à souhait et qui renoue avec le point Godwin (qui avait été atteint plus tôt dans le documentaire) entache définitivement la crédibilité du documentaire. Un documentaire à voir avec beaucoup de modération (intellectuelle).


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Médecin conseil auprès de l'Ambassade de France à Bakou, Médecin spécialiste en Virologie, PhD en Neuroscience

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